LIVRE DEUXIÈME
LES FIANCÉS
l'incendie.
JeanBart, nommé capitaine de frégate le U août 1686, après septans de services comme lieutenant de vaisseau, se trouvait seul dans sa modeste maison de la rue de l'Église , — triste demeure sans passé ni souvenirs.
U était seul , car maître Vanburg venait de sortir pour ramener, de chez messire Tugghe, François Cornil dont la onzième année n'était pas encore tout à fait révolue.
1688 rallumait les hostilités générales ; l'Europe presque entière se déclarait contre Louis XIV, la ligue d'Augsbourg venait d'être éventée, la paix de Nimègue définitivement rompue ; la France allait lutter contre la plus formidable coalition.
I A ces nouvelles , Jean Bart se remit à l'œuvre.
Il travaillait à son mémoire sur la course dans la mer du Nord èt la Baltique , grand ensemble de combinaisons
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dont Tidéc première le préoccupait depuis longues années. Le compas à la main , il méditait devant un Neptune de cartes marines ; parfois il prenait des notes en langue flamande , la seule qu'il écrivît sans difficultés ; parfois , d'un œil ardent , il traçait les routes que, d'après lui , le ministre devrait assigner aux croiseurs; parfois enfin, pour mieux réfléchir, il se promenait comme un marin sur le pont du navire, dans la pièce principale de son logis , — pièce assez vaste, mais toute nue, et bien différente en cela du glorieux parloir de la maison paternelle, décoré de trophées et de portraits de famille.
Ce n'est pas que depuis sa campagne de la Vipère , il n'eût amplement moissonné des pavillons barbaresques, espagnols, génois, ou même anglais et hollandais. D'une part , une courte guerre eut lieu entre la France et l'Espagne, dont la république de Gênes embrassa la cause pour son malheur. D'autre part , la paix continentale interrompait à peine les hostilités maritimes dans un temps où le salut impérieusement exigé , refusé fièrement , occasionnait à chaque instant des combats entre nations amies (xv).
Jean Bart avait vu grandir sa renommée. Les eaux européennes de l'Atlantique, la Méditerranée , les mers du Nord ayant été labourées par sa carène pendant de longues campagnes dont la plus récente dura quatre ans entiers, il aurait aisément pu tapisser aux dépens des vaincus toute sa nouvelle demeure.
Il n'en eut pas souci. — Quoi que pût dire le fidèl<\ Vanburg , il n'appendit aux cloisons que deux images : — celle de sa chère Nicole , qui n'était plus , — celle de son matelot Keyser, dont il commençait à désespérer do recevoir des nouvelles,
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Victory and glory not happiness t — (Victoire et gloire, 'mais non bonheur!) — Sa jeunesse, son amour, son amitié , tout était là sans vie dans ces deux portraits , œuvres incorrectes d'un pinceau naïf, — tout jusqu'au souvenir de sa mère, la flère Catherine, et de Martine, l'infortunée veuve d'Herman Bart , — tout : l'enfance de ses frères et la sienne, la vieillesse vénérée des deux nobles matrones, la perte de ses deux filles, Anne-Nicole et Jeanne, née pendant sa campagne contre les Saletins, les victoires de ses ancêtres , la gloire séculaire de la maison , — que de douleurs I Trop de triomphes les avaient causées.
Parce que, selon la parole de Ruiter, sans cesser d'être chrétien, il avait été guerrier, brave, mais terrible, si terrible, — l'histoire l'atteste, — que plusieurs fois son nom seul prononcé dans les ports ennemis suffit pour y répandre l'alarme et qu'au cri de « Voici Jean Bart! *> on s'enfuyait pris de peur panique ; — parce que ses ruses de renard de mer étaient plus redoutées encore que son courage de lion , — de même qu'autrefois on avait tenté d'empoisonner Ruiter son maître , de même , à plusieurs reprises , on essaya de l'assassiner.
Enfin au milieu de la nuit , en juillet 1682 , des misérables, soudoyés par la haine étrangère, — des bravi de la Flandre espagnole, dit-on, — mirent le feu à la maison de ses pères , peu de jours après son retour à Dunkerque.
On vit alors la fière Catherine prendre sa sœur dans ses bras et rouler avec elle dans la fournaise.
On vitNicole échevelée emporter ses deux petites filles dont l'aînée périt étouffée à l'instant même, dont l'autre contractait la maladie qui l'enleva le 24 août suivant.
m JEAN BÀJIT BT CHARLES KEYSER.
Jean Bart , en courant au secours de sa mère , fut frappé d'un coup de stylet ; Vanburg l'arracha de* flammes.
Mme Guttiere fut écrasée sous les décombres.
Catherine et Martine survécurent jusqu'au 15 juillet , bénirent leurs . enfants et moururent en se tenant embrassées comme étaient morts Cornil et Herman Bart , leurs héroïques époux.
François Cornil , qui avait alors cinq ans , aurait été brûlé dans son berceau, si Marie Tugghe qui , toujours charitable, passait la nuit au chevet de Martine déjà mourante , ne se fût précipitée sur l'enfant abandonné qu'elle sauva.
Les gens du port , accourus en foule au son du tocsin, la virent avec une admiration pleine d'épouvante, courir sur une solive embrasée, puis se suspendre d'une main aux colonnettes de la façade et , en invoquant l'aide de Dieu , sauter de la hauteur d'un étage sur la voile qu'ils lui tendaient.
L'hospitalier hôtel seigneurial demessire Tugghe s'ouvrit aux mourants et aux blessés ; l'incendie avait dévoré de fond en comble l'antique demeure des Jacobsen et * des Bart , leurs trophées , leurs portraits , tout ce qui faisait le juste orgueil de la famille. Dans les cendres pourtant on retrouva inctacte l'épée de l'amiral Jacobsen, l'illustre Renard de la mer, — épée valeureuse qui était maintenant celle de Jean Bart , et qui , soixante-dix-sept ans après , brilla d'un éclat immortel, pour la dernière fois , lors du sublime combat de ses neveux Pierre et Benjamin Bart à bord de la Danaé. (xvi)
Jean Bart passa deux mois entre la vie et la mort. Ses trois sœurs, Mme Kerlynct , sainte Cécile et Agnès , en
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religion Sainte-Agnès , partagèrent avec Marie Tuggh* leurs soins entre lui et Nicole , qui expira, la dernière, le 26 décembre de la fatale année 1682.
Depuis , Jean Bart , atteint dans toutes ses affections , n'avait guère cessé de battre les mers. Par une activité qui devait accroître son renom et le faire spécialement distinguer de Seignelay, il essayait de vaincre ses douleurs. Il demeura calme , pieux, résigné ; il devint plus grave.
Marie Tugghe l'avait supplié de lui confier François Corail. '
— Agnès est au couvent , lui dit-elle; Mme Kerlynck aune famille nombreuse, et moi , vous le savez , je ne me marierai jamais qu'à un second vous-même. Souffrez donc que je sois la seconde mère de votre enfant. r
Jean Bart y consentit avec reconnaissance, et François Corail fut élevé dans la maison de messire Tugghe par l'angélique Marie, qu'en son babil affectueux il appelait sa petite maman. On le combla de soins et de caresses ; on l'instruisit à merveille; on le gâta un peu, car il était délicat et frêle au point qu'on craignit plusieurs fois de le perdre. L'horrible catastrophe à laquelle Marie l'arracha si courageusement contribua sans doute à développer en lui une excessive sensibilité nerveuse ; on le traitait avec d'autant plus de sollicitude. Son éducation eut donc quelque chose d'efféminé , la prudence le voulait ; mais elle fut en cela bien opposée à celle qu'avaient jusqu'alors reçue les jeunes Bart.
Son intelligence était vive , son cœur tendre , son caractère charmant; il apportait dans l'intérieur de messire Tugghe un mouvement qui le rendait plus cher à tout le mondç. L'armateur et sa femme vieillissaient ; ils avaient
consenti à ne transmettre à leur Bile aucune nouvelle proposition de mariage ; aussi reportèrent-ils avec bonheur sur le fils de son affection ce vif intérêt dont l'âge avancé aime à entourer l'enfance.
Le frère aîné de Jean Bart , Cornil le navigateur, avait cru voir revivre en son petit-neveu le brave François son bien-aimé cousin, lieutenant et matelot. Fut-ce une illusion? On ne saurait le dire. Mais il est certain qu'en grandissant, le jeune garçon ressemblait déplus en plus à sa mère Nicole, et par conséquent à Charles Keyser.
Le chevalier Tugghe le dit un jour à Marie :
— Quoique ce cher enfant ait les yeux bleus et le regard de son père, quoiqu'il tienne des Bart certains traits de famille , je trouve , ma sœur, qu'il tient bien davantage de la pauvre Nicole et de notre valeureux Charles. Il a leurs cheveux foncés, leur sourire, leur teint plus espagnol que flamand, et surtout leur geste, leur désinvolture, leur accent de voix. Par moments , à l'entendre, je crois entendre Charles lui-même.
— Mon frère , dit Marie avec émotion , je ne me trompais donc point, comme je le craignais. Ce que tu observes , je l'ai observé depuis bien longtemps. Ce qui te frappe me frappait sans cesse ; je me complaisais à le penser; je n'aurais pas osé t'en parler la première.
Les armements en course , après avoir enrichi messire Tugghe , avaient fini par lui être onéreux. A partir de l'époque où les rançons furent rigoureusement interdites par les ministres Colbert et Seignelay, qui ordonnaient, au nom du Roi , de détruire sans miséricorde les bâtiments capturés qu'on ne pourrait ramener et vendre dans les ports de France , les bénéfices cessèrent d'être en
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proportion avec les risques. L'institution du dixième que le Trésor prélevait sur toutes les prises , sans indemnité aucune pour les expéditeurs en cas de revers ni même en cas d'avaries , fut cause que les associés de messire Tugghe se retirèrent pour la plupart. Mû parun sentiment de patriotisme exalté, il continua seul , en résumé, il fit à ses frais la guerre au profit de la Couronne. Certains combats très désastreux pourl'ennemi, très-glorieux pour nos arme; , contre des navires coulés ou brûlés au large, ne donnèrent d'autres résultats financiers que des comptes de réparation ou même que des démolitions de coursiers mis hors de service. Plusieurs naufrages, quelques insuccès, — car .nécessairement les Dunkerquois ne triomphèrent point toujours , ' — et enfin diverses faillites avaient singulièrement amoindri l'opulence du conseiller-pensionnaire.
Il diminua ses dépenses fastueuses, supprima les fêtes et les banquets, reçut beaucoup plus rarement MM. les muguets de cour, congédia une partie de ses laquais à livrées, mais ne réduisit aucunement ses aumônes hebdomadaires. Et c'était maintenant François Cornil qu'on voyait aux jours de marché s'avancer dans le cloître du vieil hôtel à la tête des serviteurs porteurs de corbeilles. Marie h i donnait la main. JeanBart aimait à se trouver présent à cette scène, et, généreux comme il le fut toujours, il ajoutait souvent son aumône à celles de la famille Tugghe.
L'armement de la frégate la Railleuse, de 24 canons, dont il venait de recevoir le commandement, et celui de la Serpente qu'il avait précédemment montée et qu'on laissait sous ses ordres , l'avaient empêché d'assister à la distribution, d'autant plus que le temps était affreux. La
tempête se faisait sentir jusque dans le bassin. Au dehors, la mer démontée hurlait des menaces de naufrage,
NOUVELLES D'oUTttE-MER.
Jean Bart , rentré chez lui à la nuit tombante , s'était remis à son mémoire en attendant son fils.
— C'est à son âge au plus tard que nous embarquons 1 se disait-il, Je n'ai pas souvenance du jour où je commençai , moi , d'aller à la pèche avec mon père et mon oncle ; à douze ans je servais sous le plus brutal des maîtres. Cornil , mon pauvre enfant , tout ce qui me reste au monde, t'exposerai-je donc à la guerre et
à la mer , malgré la constitution chétive ? Il est .
assez grand , mais plus fragile qu'un roseau. Puis-je différer pourtant? Notre métier doit se commencer de bonne heure. D'ailleurs, je lui ai promis de l'emmener au large. Silence donc , mon cœur ! assez de faiblesse !
Le jeune garçon , ramené par Vanburg , se jeta dans les bras de son père qui , par dix fois , le baisa au front , et puis se prit à le regarder attentivement comme pour s'assurer qu'en cet enfant il y eût bien l'étoffe d'un marin.
Cornil souriait du sourire de sa mère ; ses beaux cheveux bruns bouclés flottaient sur son cou modelé avec une grâce féminine ; il avait dans les yeux une douceur plus touchante que d'ordinaire.
— Mon père , dit-il, pourquoi ne me demandez-vous
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pas comme les autres soirs l'emploi ae ma journée? Aujourd'hui , pourtant , j'ai à vous donner une grande nouvelle.
— Parle ! dit Jean Bart avec tristesse , car il n'était pas satisfait de trouver tant de grâce , de douceur et de mollesse dans ce fils qu'il devait, dès le lendemain , faire inscrire sur son rôle d'équipage.
— Aujourd'hui , reprit Corail , parmi les pauvres il y en avait un qui nous a fait pleurer de joie , maman Marie et moi , — un vieux marin invalide , bien malade, bien malheureux pourtant!... mais il nous a parlé de Charles Keyser !...
— Et vous avez pleuré... de joie? s'écria Jean Bart avec émotion.
— Ce pauvre homme assure que votre matelot était vivant l'année dernière : il l'a vu , il lui a parlé ; il se serait embarqué à son bord s'il n'eût été déjà trop malade.
— L'année dernière ! dit Jean Bart , et depuis trois ans sans nouvelles!... Ton mendiant en a menti peutêtre.
— Je ne crois pas , mon père , dit Cornil avec une aimable fermeté.
— Ecoutons , capitaine , fit Vanburg ; j'ai bon espoir!...
— D'après notre invalide qui s'appelle Laurent Grosner....
— Connu ! interrompit Vanburg ; c'est un vieux de la cale ; on peut s'en fier à lui !
— Mais , va donc ! s'écria Jean Bart.
— Le capitaine Keyser aurait été, pendant deux ans, esclave dans l'intérieur du Pérou.
— Et après?
— Malgré l'ombrageuse surveillance de ses maîtres et gardiens , il rompt ses chaînes , délivre vingt compagnons d'infortune, et à leur tête entreprend un voyage épouvantable à travers les bois, les rochers et les déserts. Poursuivi , traqué , thassé comme un animal féroce , il s'arme aux dépens des Espagnols ; sa troupe se grossil de quelques fugitifs, soutient dix assauts dans les montagnes, sort victorieuse du territoire ennemi , mais pour avoir bientôt affaire à des tribus sauvages et sans pitié. A chaque instant on manque de vivres ; il faut se nourrir d'herbes, de racines ou d'animaux pris au piège , car le brave Keyser a défendu, sous peine de mort , de dépenser à tuer du gibier une seule charge de poudre ou de plomb. Les munitions qui soi t rares ne doivent servir que pour les combats. Durant un campement auprès des sources de l'Orénoque,on fabriqua des flèches qui furent ensuite d'un grand secours. Keyser fait construire deux pirogues, on s'emharque sur le grand fleuve, et après un trajet de cinq cents lieues , on finit par atteindre la mer. Neuf hommes seulement avaient survécu à ces aventures terribles. Ils s'embusquent dans les palétuviers, surprennent au mouillage un gros navire espagnol, s'en emparent par ruse et arrivent, non sans avoir couru bien d'autres dangers , à Saint Domingue, où Ton préparait un grand armement. C'est alors que Laurent Grosner a vu votre cher matelot.
: — Mais de Saint-Domingue on peut écrire !
: — Vous savez , mon père , que les lettres s'égarent
plus souvent qu'elles n'arrivent.
— C'est vrai. Pourtant ce Grosner aurait pu en apporter une...
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— Quand notre invalide est parti de Saint-Domingue pour revenir en France , le capitaine Keyser n'y était plus. 11 avait rejoint avec un navire bien équipé l'escadre des flibustiers réunis en grand nombre pour une expédition secrète.
— Ceci se comprend. Seulement pourquoi Grosner n'est-il pas tout à'abord venu me trouver, moi ?
— Il vous a cherché , mon père. On lui a dit que les jours de marché vous étiez ordinairement chez messire Tugghe , et il s'y est traîné. Le pauvre homme est tellement malade qu'il a fallu le faire porter sur un brancard à Phospice de la Miséricorde, où maman Marie est allée elle-même le recommander à mes tantes Sainte-Agnès et Sainte-Cécile.
— J'irai demain ! dit Jean Bart en se levant pour arpenter de nouveau le parloir. Je verrai ce matelot, je saurai bien le forcer à me prouver qu'il dit vrai.
— Maman Marie et moi nous l'avons questionné di» toutes les manières , avec défiance, avec insistance, avec prières. Il ne s'est jamais contredit et il nous a juré sur le salut de son âme que M. Keyser commandait la Gailinctte de vingt canons , montée par cent aventuriers de choix.
— Keyser! Keyser vivant! ô mon Dieu! s'écriait Jean Bart avec exaltation. Keyser sauvé!... Keyser pourrait m'être rendu !... Mon cœur bondit à rompre ma poitrine !
Le couvre-feu sonna. — Jean Bart, son fils, ni Vanburg, n'y prirent garde. — Ils continuaient à s'entretenir de la grande et heureuse nouvelle. On repassait les événements extraordinaires des campagnes lointaines de Keyser : car, durant les premières années qui suivirent
son départ , on avait assez régulièrement été tenu au courant de ces grandes aventures. On savait comment il avait glorieusement marché sur les traces de Corail le navigateur.
Charles II régnait encore en Angleterre. Les flibustiers delà Jamaïque et ceux de la Tortue fraternisaient, quand Charles Keyser rejoignit à la Martinique Jacques et Michel Bart.
Deux mois après, il portait secours à un vaisseau anglais qfti , sans lui , se fût perdu corps et biens. — 1 En sortant de la Jamaïque , il eut l'occasion d'aider fort puissamment une flottille anglaise et de coopérer à la déroute d'une expédition espagnole , partie de Cuba pour exercer des représailles dans les possessions britanniques. Enfin, se trouvant seul avec sa frégate, il put encore rendre , comme éclaireur, d'importants services à l'amiral anglais lord Welsby, qu'il mit en position de remporter un grand succès sur les Espagnols.
Lord Welsby, en repartant pour l'Europe , promit au 1 capitaine Keyser, puisque c'était là ce qu'il désirait le plus , de lui faire conférer par son roi le titre de baronnet accompagné d'une décoration.
Keyser, ayant rallié les cousins Bart et les flibustiers français , parcourut avec eux la mer des Antilles , où la paix de Nimègue ne fut jamais franchement reconnue. Les possessions espagnoles étaient donc ravagées, pillées et rançonnées de plus belle. La torche vengeresse des flibustiers et des boucaniers embrasait des provinces entières. La Saint-Louis, fête du roi de France, fut célébrée , selon l'usage des Frères de la Côte , aux dépens du roi d'Espagne, par un incendie de dix lieues carrées.
Mille prisonniers et un butin immense, qu'on partagea
LES FIANCES.
conformément aux règlements de la chasse-partie, furent les fruits de l'expédition, après laquelle chaque capitaine reprit sa liberté de manœuvre.
Charles Keyser, Jacques et Michel Bart appareillèrent ensemble , recouvrèrent en divers ports amis des sommes considérables dues à messire Tugghe et dont la majeure part lui parvint dans des circonstances très-opportunes. Puis ils s'étaient dirigés vers les côtes méridionales d' Afrique.Leurs succès se prolongèrent dans vingt parages divers. Keyser rencontra l'occasion de rendre d'éclatants services à presque toutes les nations européennes. Plusieurs fois on avait pu espérer que le but de ses efforts était atteint.
Tout à coup, hélas ! le bruit courut que Keyser n'était plus. Marie et Jean Bart le pleurèrent ; la première seulement conservait un reste d'espérance.
— Que croire maintenant?
— Qu'il est sauvé , qu'il est vainqueur, qu'il a reçu juste récompense de ses travaux et que nous allons le revoir ! s'écria le jeune Cornil.
Un feu martial brillait dans ses yeux ; il s'exaltait ; il tenait le langage qui devait plaire à un héros. Son père en tressaillit de joie.
— Bien, dit-il, tu seras un homme, un brave, un matelot!...
— En doutiez-vous donc, mon père? murmura le jeune Bart en rougissant.
— Je t'aime , je t'aime trop ! s'écria Jean Bart , qui l'embrassait encore quand maître Vanburg s'avisa d'entendre sonner minuit.
— Capitaine , sans vous commander, dit-il , m'est avis qu'il est temps de faire branle-bas de couchage. Les
cloches du port et celles de la paroisse piquent la fin du grand quart.
— Déjà!... Je ne pourrai dormir; mais il est bon que cet enfant se couche et que toi-même tu prennes un peu de repos , car tu dois être rudement fatigué , mon vieux camarade.
— Au fait , nous ne nous sommes pas croisé les bras aujourd'hui. Malgré le temps de damnation qu'il fait, tout est à son poste, le gréément est roidi , les voiles enverguées , et si la Serpente était aussi avancée que fa Railleuse , on pourrait prendre le large dès demain.
— Tous les capitaines, mon vieux, n'ont pas des maîtres d'équipage qui te vaillent.
— Et de tous les maîtres, répliqua Vanburg, il n'y en a qu'un qui ait pour capitaine Jean Bart.
Cornil écoutait avec une joyeuse fierté. Tout à coup la porte du logis résonna violemment ébranlée par le marteau.
— Veille au grain , fit Vanburg , qui prit une paire de pistolets avant d'aller ouvrir.
Jean Bart s'était armé aussi, par une précaution qui n'était pas inutile après l'incendie et les diverses tentatives d'assassinat dont il faillit être victime.
— Vanburg , mon père , prenez bien garde ! cria Cornil. Je vois par la lucarne un homme qui s'éloigne et un autre de bien mauvaise mine , portant d'affreux haillons... C'est lui qui frappe...
— Bien , mon enfant, éclaire-nous et ne crains rien !
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