DOUBLE COMBAT
Jean Bart et ses amis n'ignoraient pas comment, par le travers de Sainte-Hélène, Charles Keyser, Michel et Jacques Bart , naviguant de conserve , en quête de glandes aventures , avaient rencontré une division hollandaise revenant des Indes orientales , et n'avaient pas hésité à exiger le salut au nom du roi de France.
Les Hollandais le refusent ; le combat s'engage aussitôt. Michel Bart attaque impétueusement un gros vaisseau de compagnie. — Jacques, pris entre deux feux, se défend avec une énergie admirable ; mais , écrasé par une artillerie trop supérieure à la sienne , il va couler à fond , quand Charles Keyser, qui a démâté le commandant en chef, accourt, aborde par l'avant le plus redoutable des ennemis et donne au frère de Jean Bart la facilité d'aborder le même navire, cù il s'élance à la tête de tous bes gens. Michel vainqueur survient.
Les Hollandais se résignent enfin à saluer le pavillon des corsaires français , avec l'espoir d'être laissés libres de continuer leur route. Mais Keyser ne l'entend pas ainsi , rassemble les capitaines hollandais et s'adressant à leur commandant :
— Nous ne sommes pas dans la Méditerrannée ou sur les côtes de Flandre, dit-il. Quoi ! parce que vous vous êtes crus assez forts pour refuser le salut au pavillon de la France, nous resterions exposés à périr au large, sans compensations aucunes ; nous au.vioû£ perdu des
hommes , reçu des blessures , fait des avarier, dépensé des mnnitions , et tout serait au mieux!
— Monsieur le capitaine, nous nous conduirons en amis , dit le commandant hollandais , nous vous offrons tous les secours convenables ; mais nous avons aussi essuyé des pertes graves et nous avons accordé le salut.
— Les secours convenables!... Qu'entendez - vous par là, s'écria le bouillant Keyser. J'entends , moi f que vos navires vont être visités , que nous y prendrons en vivres , en munitions de guerre et en agrès, tout ce qui nous est devenu indispensable par votre faute. Nous y choisirons des matelots en remplacement de nos morts et de nos blessés. Enfin nous garderons le vaisseau pris par Jacques Bart , dont la frégate est sur le point de couler. Sinon , messieurs , je vous renvoie à vos bords , le combat recommencera et sans quartier !
Les Hollandais hésitent. Keyser leur accorde cinq minutes pour se consulter. Mais l'orgueil batave l'emporte sur la prudence, les capitaines demandent le comb^W
Attendu que la paix existe entre la Hollande et la France , procès-verbal est dressé de la délibération ; Français et Hollandais le signent , se séparent , et une seconde mêlée, plus sérieuse, plus terrible que la première , résulte de la convention écrite , que cette fois toute prise sera réputée bonne.
L'obstination des Hollandais leur fut fatale ; vaincus de nouveau après une résistance acharnée, ils sont entassés sur un bâtiment marchand. Keyser , Jacques et Michel Bart détruisent tous les navires hors de service et, avec six bâtiments parfaitement approvisionnés, font voile pour le Brésil.
, Les plus grands honneurs les y attendent ; car le
LES FIANCÉS
propre frère du vice-roi, dora Fernand d'Estrelhos , cidevant gouverneur de Goa , sa femme et ses enfants , capturés en mer par les Hollandais, ont été délivrés par la flottille française. Keyser les a traités à son bord avec la plus généreuse hospitalité. Il leur arendutout ce qui leur avait été pris, navire, cargaison, trésors et pierreries dont la majeure partie appartient à la couronne de Portugal , — valeurs immenses qui , d'après les lois de la guerre, ne pouvaient lui être réclamées. — Les flibustiers rangés sous ses ordres, compagnons vaillants mais âpres au gain , savent si bien cela , que pour opérer la restitution complète, il a dû renoncer à toute autre part, et même diminuer d'avance celle qu'il aura dans les rafles à venir. Enfin, se détournant de sa route, il s'est fait un devoir d'escorter la noble famille jusqu'à ce qu'elle soit à l'abri de tout danger.
Le vice-roi du Brésil et l'ancien gouverneur de Goa jurent que le roi leur maître reconnaîtra les services qu'il vient de rendre au Portugal par des récompenses honorifiques dignes de son courage , de son désintéressement et de sa magnificence.
De la baie de Tous-les-Saints , Keyser descend jusqu'au Rio de la Plata , remonte le fleuve , dévaste ses rives , surprend vingt bourgades , répand la terreur jusqu'à Buenos-Ayres, rançonne les populations, fraternise avec les mamalucos brésiliens qui , de leur côté, ravageaient la contrée, s'empare de dix navires chargés de richesses, et remonte à Cayennepour y liquider les comptes de la campagne , répartir à ses compagnons leurs parts de prises , vendre , réparer ou changer ses navires, renouveler ou compléter ses équipages.
Moroléon , Brown-Lion, Lion-Brun sont ses princi-
paux noms de guerre ; parfois on l'appelle Barbe-Noire, car il ne s'est plus rasé depuis le départ de France. Il porte longue chevelure, justaucorps de basane, chapeau à plumes, ceinturon garni à la ilibustière. Il a grand air et mine indomptable. Ses yeux noirs indiquent une volonté qui ne plie jamais. Sa parole est brève , impérieuse, parfois terrible , parfois joviale, toujours entraînante.
11 sait commander.