‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 19 sur 38 · LE TOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

LE TOUR DU MONDE

A Cayenne, on se retrouve avec d'aventureux flibustiers qui , las de la mer des Antilles, voudraient du nouveau :

— Je vous propose le tour du monde, s'écrie Keyser. Madagascar, l'Océan indien, Manille, la prise du galion des Philippines , une campagne tracée par Cornil le navigateur.

— Allons ! . . . vive le tour du monde !

On trinque, on boit, on part.

La chasse-partie (1) a été adoptée à l'unanimité Les navires sont bons, les armes de premier choix, les munitions abondantes , les vivres de qualité supérieure, les équipages solides, les capitaines et lieutenants parfaits :

(1) Les flibustiers disaient chasse-partie par corruption dechartepartie , acte conventionnel entre le Dropriétaire et le chargeur du bâtiment,

LES FIANCKS.

Keyser, Michel , Alexandre Jacobsen , Gaspard Bart, récemment arrivé pour prendre part à la campagne , et Pierre Dehan , son camarade, autre enfant du Dunkerquc,

On relâche à l'Ascension , puis à Sainte-Hélène; on ne craint pas de mouiller au cap de Bonne-Espérance, puisqu'on est en paix avec la Hollande; mais toujours et partout on fait bonne garde.

A Madagascar, on rétablit au Fort-Dauphin la puissance chancelante du Roi de France.

On charge des bœufs et Ton cingle vers la côte de Coromandel.

Aux Indes l'influence anglaise grandissait ; toutefois les Hollandais avaient encore la prépondérance que leurs marchands s'efforçaient de conserver par l'emploi de tous les moyens. La fraude, la violence, la perfidie, tout leur fut bon pour achever la ruine des Portugais bien déchus de leurs splendeurs, pour paralyser les efforts des autres nations européennes et pour empêcher les progrès des Danois, des Suédois, des Français surtout (xvni).

Nos comptoirs se virent menacés par des bandes d'aventuriers qu'ils soudoyaient secrètement. Faire dévaster et détruire les établissements des nations rivales, telle était leur politique.

Cette situation complexe fut de la part de Keyser l'objet d'études sérieuses, d'un mémoire complet qu'il adressa au ministre de la marine , et de négociations habiles, tendant à former une ligue des faibles contrôles envahisseurs. Il servit encore les Portugais, porta secours aux Danois dont les navires étaient bloqués par une escadrille de pirates qu'il écrasa, donna d'utiles avis aux

Suédois, dont il sauva Tunique vaisseau expédié aux Indes avec mission d'y traiter pour l'acquisition d'un territoire et, apprenant que Pondichéry était assiégé, il alla mouiller sous ses murs.

« Les Hollandais, a dit un historien, essayèrent dV » bord de faire attaquer Pondichéry par les naturels » du pays, qui ne pouvaient jamais être contraints de le d restituer. Le prince indien auquel ils s'adressèrent ne » fut pas tenté par l'argent qu'on lui offrit :

— a Les Français , répondit-il constamment , ont » acheté cette place, il serait injuste de les en déloger, d » Ce que ce raja refusait défaire fut exécuté par les Hol- » landais eux-mêmes. (1) »

! La ville allait être prise et saccagée

Keyser et ses compagnons s'en font les défenseurs, repoussent l'assaut, exécutent une sortie, exterminent les grecs (2), s'emparent de la caisse des traitants bataves, la partagent, et après cet heureux coup de main, poursuivent avec leurs navires bien ravitaillés leur belliqueux voyage de circumnavigation.

On aborde par aventure dans le royaume de Siam , où règne la guerre civile. Au nom de Sa Majesté Louis XIV, Keyser y fait un roi dont il exige un tribut considérable , en lui imposant la condition de dépécher une ambassade en France.

Un Grec nommé Constance Phaulcon , premier ministre du monarque siamois, est frappé de la valeur des

(î) Raynaî , ffist, phil. des deux Indes. •

(2) Dans l'Amérique espagnole , les flibustiers appelaient gfiecs les mercenaires aux gages des colons ; ils donnèrent le môme nom à ceux qui investissaient Pondichéry.

LES FIANCES. $39

flibustiers. Il sent l'importance d'êtrç protégé contre les envahissements des Hollandais par le prince qui a de tels guerriers à son service. Des ambassadeurs se rendirent en effet à la cour de Louis XIV ; et telle est l'origine demeurée fort obscure, de la mission dont furent chargés, en 1685, le chevalier de Chaumont, l'abbé de Choisy et le fameux Forbin.

L'objet principal de la campagne étant le pillage de Manille, on se ravitaille pour la dernière fois, grâce à la paix nominale, mais noji sans défiance, dans les possessions hollandaises de Sumatra.

La masse des flibustiers, selon leur déplorable coutume , y dissipe en orgies les dépouilles de l'Inde et du Siam. Mais Keyser et les Bart expédient leurs parts en Europe par un correspondant de la maison Tugghe. Les p[aisirs de la relâche ont bientôt épuisé l'or de leurs formidables camarades. On appareille. On prend terre à la Grande Luhan , îlot qui rappelle la Tortue et d'où l'on compte fondre surla capitale des Philippines, comme les flibustiers des Antilles fondaient sur Port-au-Prince ou Santo-Domingo.

\ Mais autre hémisphère, autre guerre.

L'on n'attaque pas une place telle qu'était Manille à cette époque , sans s'être rendu compte de ses abords. Après avoir jeté l'ancre au milieu de l'archipel de Luhan, Keyser, qui ne s'en fie qu'à lui même, part en pirogue pour aller en reconnaissance. Sous un déguisement, il ose pénétrer dans la ville et s'aperçoit que les Espagnols alarmés y font de formidables préparatifs de défense.

' Ce ne peut être contre les flibustiers français embusqués depuis la veille seulement dans les îlots où ils se

tiennent cachés. De tous côtés arrivent des troupes et des munitions; on travaille aux retranchements; les habitants s'organisent en mil ice; ils comptent sur des secours venant de Ternate , de Maïndanao , et des autres Philippines.

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