LES SAUVEURS DE MANILLE
Keyser, en se mêlant aux groupes, apprend que Manille s'attend à être assiégée par une innombrable armée de Chinois , de Tartares et de Japonais réunis sous les ordres d'un nouveau Coxinga. Les mêmes faits qui, vingt ans auparavant , en 1662 , ont mis la colonie à deux doigts de sa perte , se reproduisent sous un aspect non moins menaçant.
<r En 1662, le célèbre rebelle Kouesing-Kong, que les Espagnols appellent Coxinga, le même qui avait délivré l'île de Formose du joug des Hollandais , envoya un prêtre dominicain à Manille en qualité d'ambassadeur, pour sommer les Espagnols de se reconnaître ses tributaires. Sa mort soudaine les sauva, car cent mille hommes de troupes chinoises et mandchoues, habituées à vaincre, étaient sur le point de les attaquer (1), »
Charles Keyser se hâte de rejoindre ses compagnons, les réunit et tirant son sabre :
(4 ) Précis de Vhistoire des Philippines (Océanîe) , pat D. de Rienzi.
LES FIANCES.
ta
— Au nom du Roi très-chrétien, dit-il , je vais , mes braves camarades , vous faire la proposition la plus exr traordinaire qui ait jamais été faite par un capitaine flibustier. •
A cet exorde succède un silence mêlé de surprise :
— Je viens de Manille ! Je connais le fort et le faible delà place, je sais ce qui s'y passe en ce moment.
— Bravo ! vive Moroléon ! vive Barbe-Noire ! vive l'Amiral !
Il était d'usage que le chef d'une expédition quelque peu importante prît, pendant sa durée, le titre d'amiral, qui indiquait simplement ses fonctions ; mais l'égalité la plus absolue régnait en principe parmi les Frères de la Côte. Les délibérations prises en commun faisaient loi ; le capitaine ou l'amiral commandait ensuite, avec droit de vie et de mort, dont certains, — tels que Van Horn, par exemple, abusèrent maintes fois ; — enfin, au retour delà campagne, le chef redevenait simple flibustier comme auparavant.
— Si je vous disais, poursuit Keyser, que les Espagnols instruits de notre présence , se sont enfuis dans l'intérieur avec toutes leurs richesses , comme ils font si souvent en Amérique, vous seriez fort désappointés. . .
— Comment sauraient-ils déjà nos projets?
— Silence ! silence ! . . . A chacun son tour 1... Con-
tinue, Amiral 1
— Si je vous disais , au contraire , qu'ils ont rassemblé derrière leurs remparts tout ce qu'ils possèdent, que ceux des campagnes désertant leurs habitations sont à la ville avec leurs trésors, et qu'ils s'y retranchent en grand nombre avec le dessein de résister à leurs çnnçmis, vous applaudiriez en riant!...
i i 2 m» fcAk* h mam KBvsfi&
— Quel coup de f 1 ît, si c'était possible !
— C'est si bien possible que cela est !
Un long rugissement de joie parcourt les rangs des
associés.
— Ils sont tous sous les armes ; mais, à la vérité, ce n'est pas contre nous ! ...
— Ah 1 ah 1 écoutons !
— À l'intérieur, ils sont obligés de tenir en respect une population immense de Chinois et autres païens prêts à se révolter ; de l'extérieur, ils ont à craindre une invasion de cent mille infidèles. Et vous m'avez entendu vous annoncer une proposition fort extraor-
ft dinaire...
— Oui !... va 1... on te voit venir 1
— Deux partis se présentent : — Prendre la ville , la piller, emporter ses richesses, et, au résumé, la laisser sans défense contre les païens qui s'empareront aussitôt de ce beau pays. Or, remarquez avant tout , camarades, que Chinois, Malais, Japonais, tous les autres , en un mot , sont des pirates maudits de Dieu , et non de pauvres Indiens, comme ceux que nous sommes fiers de venger sur les côtes d'Amérique. Ferons-nous les affaires de ces misérables? Quant à moi, j'aurais horreur d'un tel crime. — Le second parti que je propose, au nom de notre Dieu, c'est de secourir et de défendre ceux que nous venions piller !
Des murmures confus répondent à ces paroles. La nombreuse assemblée des Frères de la Côle les désapprouvait évidemment. Keyser s'y attendait :
— Les Espagnols, après tout , sont des chrétiens ! reprend-il avec force ; et, selon moi, nous ne devons en aucun pays détruire le culte de notre sainte religion*
LBS FIANCES.
Choisissez donc! Que les partisans dis païens passent à ma droite , que ceux qui sont de mon avis passent à ma gauche ! Tout sera dit !
Les Bart et un certain nombre d'autres se placèrent résolûment à gauche de Charles Keyser ; la plupart des flibustiers ne bougèrent point.
— En douceur ! s'écria l'un des plus anciens ; nous délibérons! L'Amiral a parlé... il n'a pas écouté ses camarades...
— On t'écoute , vieux grognon t dit rudement Keyser. Parle !
— Eh bien !... je ne suis pas pour les païens , Dieu m'en garde !... Mais faire alliance avec les Espagnols , sauver nos ennemis... Mille feux d'enfer! ceci est par trop chrétien, je trouve !... Prenons la ville et gardonsla! nous saurons bien la défendre!
— Oui ! oui ! prenons la ville et gardons-la !
— Joli cadeau pour le Roi de France 1
— A la bonne heure !... — Bien parlé !
Dans le petit groupe des Bart , on se garde bien d'appuyer l'opinion qui prend faveur.
— Silence! commande enfin Keyser. Quelqu'un demande-t-il encore la parole ?
— Non ! Amiral , non !... Tu vois assez ce que nous voulons!...
— Ecoutez-moi donc de nouveau , dit impérieusement le jeune commandant en chçf.
A ces mots , il déroula un parchemin scellé des armes de France , signé par le plus grand nombre des aventuriers et qui avait force de loi parmi eux. C'était la chasse-partie , rédigée à Cayenne par ses soins et dans la prévision de ce qui arrivait.
Il en commença la lecture d'une voix ferme :
t Gloire à la très-sainte Trinité !
» Au nom du Roi très-chrétien, les soussignés, Frères de la Côle , tant pour leur compte que pour celui des associés qui seraient admis plus tard dans leur troupe*, ont juré librement et de bonne foi d'observer pour toute la durée de l'expédition les articles cidessous:
» Art. 1 er . L'objet de la campagne est de faire le tour entier du monde en se signalant par des exploits profitables à la compagnie.
» Art. 2. La compagnie ne prendra possession d'aucune terre ferme, son dessein étant de revenir à son point de départ et de rentrer au Cap-Français avec la gloire d'avoir fait triompher son pavillon sous toutes les latitudes, »
Quoique Ton fût accidentellement parti de Cayenne, le Cap-Français , dans l'île de Saint-Domingue , était à juste titre considéré comme le centre des Frères de la Côte , car le gouverneur nommé par le Roi commençait à en faire sa résidence.
— Camarades I dit Chasles Keyser, je passe les articles d'usage sur les droits des associés, leurs parts, les indemnités dues aux blessés , aux estropiés , aux matelots ou aux héritiers des morts , et cœtera. Je vais lire seulement l'article dernier :
« Sera réputé traître à la compagnie et puni de morl sur-le-champ quiconque proposera de violer un seul des articles ci-dessus. » — A Madagascar, nous avons secouru le fort Dauphin ; mais, liés par notre contrat, nous avons refusé de faire la conquête de la plus belle des îles du monde entier. A Pondichéry , nous avons
LBfl FIANCÉS 148
exterminé las grecs soudoyés par les marchands hollandais pour anéantir la compagnie française des Indes; mais, attendu notre chasse-partie , nous n'avons pas consenti à nous fixer dans une contrée magnifique , où des gens tels que nous rendraient les plus utiles services^ à la France. AuSiam, même chose. Eh bien, ici c'est la même chose encore. Pouvons-nous défendre Manille contre les infidèles , païens et barbares , sans en prendre j possession, y séjourner et renoncer à Saint-Domingue?,
— C'est vrai! oui, malheureusement, c'est trop vrai ! murmurent la plupart des associés. j
— .Tai offert deux alternatives ; on vous en a présenté une troisième an contradiction flagrante avec notre chasse-partie; une quatrième reste..,
— Voyons!
— Par la sainte croix ! si celle-là vous convient ,i j'en serai bien surpris, dit Keyser avec une froideur] dédaigneuse. Partir d'ici comme nous y sommes venus, J sans avoir rien fait...
— Non ! non ! non ! hurla la bande entière.
— Non ! criez-vous. Laissez-moi donc vous rappeler un trait du brave capitaine Montauban , que vous connaissez tous. Moyennant une forte rançon payée d'avance , il s'était chargé d'escorter et de protéger un galion espagnol. A moitié chemin , un de ses hommes propose d'enlever ce navire rempli de richesses. Que fit Montauban? Il se démit de son commandement en. demandant d'être jeté à terre. Que firent les Frères dej la Côte ? Ils chassèrent de leur compagnie le misérable* qui avait osé leur conseiller une trahison. Quant à moi, après vous avoir lu la chasse-partie , je me démets de mon commandement d'amiral , et je refuse de servir,
comme volontaire , par respect pour les articles premier, deuxième et dernier que j'ai juré d'observer.
— Jacques, Michel et Gaspard Bart, Jacobsen, Pierre Dehan , et vingt autres déclarent qu'ils ne violeront pas non plus le pacte social.
— Mille diables ! s'écrie enfin le vieil aventurier cause de tout le tumulte , mettons donc que je n'aie rien dit... Et va pour sauver ces chiens maudits d'Espagnols..., moyennant qu'ils paient quatre tonnes d'or?... Vive l'Amiral !
— Vive l'Amiral!... — Moroléon, commande! cria la foule en trépignant et en applaudissant.
— Soit ! fit Keyser. Sachez donc maintenant que , si nous contractons alliance avec les Espagnols, je fendrai la tête au premier qui ne les traiterait pas en alliés. En attendant, qu'on veille sous les armes... Bas la palabre !... A vos postes!
Une barque longue aux ordres de Gaspard Bart est immédiatement envoyée en croisière dans les eaux de Manille. Elle y capture quelques nobles èspagnols qui, bâillonnés et garrottés, sont conduits au beau milieu de la nuit au chef de l'escadrille (libustière. Ils se croient perdus sans miséricorde, et passent soudain de l'extrême terreur à l'extrême joie. ,
L'amiral Moroléon leur déclare toute la vérité, en les chargeant de la rapporter au gouverneur général. En même temps il lève l'ancre, hisse pavillon parlementaire , et sabords ouverts , mèche allumée , va mouiller dans la baie même de Manille.
Un traité d'alliance offensive et défensive est conclu. Les flibustiers exigent pour prix de leur secours quatre tonnes d'or monnayé; les Espagnols veulent un ser-
LES FIANCES.
ment solennel prêté dans l'église cathédrale sur les
saints Evangiles.
— De grand coeur! répond le Lion-Brun.
Au pied des autels , en présence de l'évêque et de son clergé qui font en grande pompe prononcer le serment aux terribles auxiliaires aventuriers, le paiement de leurs services est effectué par le gouverneur général en personne.
Peu de jours après parut l'innombrable flotte des ennemis.
De tous côtés, ils débarquaient des troupes. Les flibustiers en riaient de bon cœur.
Retranchés derrière leurs murailles, les Espagnols contiennent aisément la population chinoise, malaise et indigène. Une troupe vaillante de Frères de la Côte secondée par la cavalerie de Manille va par terre audevant des agresseurs. Par mer, l'escadrille de Keyser coupe la retraite aux jonques et transports qui furent coulés ou brûlés, non sans avoir été pillés comme de raison. Le butin fut prodigieux. Les chaloupes vo missent sur la plage une dernière bande de flibustiers. Les ennemis pris entre deux feux se défendent avec le courage du désespoir. Les aventuriers les attaquent avec une gaieté furieuse. Pas un Formosan, Malais ou Tartare ne se rembarqua. La plupart périrent, les autres, réduits en esclavage , furent condamnés aux travaux de défrichement ou aux mines.
Depuis ce temps, une vaste plaine des environs de Manille s'appelle le Champ du Massacre. C'est la plus fertile de toute l'ile de Luçon.
Les habitants, délivrés du péril le plus pressant, tremblèrent aussitôt à la seule pensée que leurs défen-
scurs ne se changeassent en ennemis. Mais le gouverneur général des Philippines avait eu le temps d'apprécier le noble caractère de Moroléon.
— Seigneur Amiral, lui dit-il, malgré la guerre exécrable que vous et vos pareils ne cessez de faire à Sa Majesté Catholique, il ne tiendra point à moi que vos services actuels et votre loyauté comme allié re reçoivent leur récompense.
— Je donnerais . repond Keyser, toutes mes paris de butin, mon rang de capitaine , mes fonctions d'amiral, pour le simple titre de chevalier de Saint-Jacques.
— Vous l'aurez ou j'y perdrai mon propre nom, dit le gouverneur, pourvu, cependant, que vous renonciez à la flibuste.
— Mon dessein est de rentrer en Europe , dès que je serai anobli ; d'ici-là , je ne cesserai de faire la grande course ; et quant à la campagne actuelle , je suis lié envers mes compagnons par un serment non moins sacré que celui que j'ai prêté dans votre cathédrale.
— Votre anoblissement, seigneur Moroléon , est donc de l'intérêt du roi d'Espagne autant que de son devoir.
La sévère discipline maintenue par la volonté de fer du jeune amiral ne tarda pas à rassurer les habitants de Manille. Tenant à faire un exemple, Keyser avait sacrifié deux des siens pour des méfaits assez pardonnables. Il s'ensuivit que l'accueil le plus hospitalier fut la récompense des redoutables aventuriers français.
Les délices de Manille , où ils laissèrent en détail l'or qu'ils avaient reçu en gros , ne tardèrent pourtant pas à les fatiguer. On appareilla.
LES FIANCÉS. 249
Par la ligne la plus courte , avec trois petites frégates réparées à neuf, parfaitement espalmées et approvisionnées, on gouvernait sur Panama. On y atterrit en 1685 , au moment de la grande expédition des flibustiers anglo -français dans la mer du Sud.