‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 21 sur 38 · REVERS · texte numérisé non relu

REVERS

Keyser, Jacques et Michel Bart étaient parfaitement connus du chef de la flottille , le capitaine David , flamand de nation, qui montait une frégate de trente-six et prenait le titre d'amiral. Sous ses ordres il avait beaucoup plus d'anglais que de français. Leur entente fraternelle ne pouvait durer longtemps. Les Anglais se faisaient un jeu de piller et de profaner les églises. Ils indignèrent les flibustiers français. Une séparation à peu près amiable eut lieu. On aurait dû faire cause commune ; on ne parvint pas à s'entendre sur les droits respectifs des associés (xix).

Keyser fit voiles pour le Sud.

Voilà tout ce que Ton savait à Dunkerque avant les nouvelles qu'y rapporta l'invalide Laurent Grosner.

Qu'étaient devenus Keyser, Jacques, Michel, Gaspard, Alexandre Jacobsen et le jeune Dehan depuis leurs communications avec l'amiral David, le capitaine Suaras

son vice-amiral , le capitaine français Grognietet leurs compagnons?

En jetant les yeux sur la carte de l'Amérique du Sud , les côtes du Pérou , du Chili et de la Patagonie, le détroit de Magellan et le cap Horn , Jean Bart avait supposé que, vaincu par les éléments ou par les ennemis , Keyser, n'avait pu accomplir la dernière partie de son tour du monde.

.Marie Tugghe, soutenue par son ardente foi, voulait espérer encore ; aussi son premier cri fut-il une touchante prière d'actions de grâces , quand le mendiant invalide lui dit:

— Moroléon est vivant ; je l'ai revu au cap Français où il a pris le commandement de la frégate la Gallinette.

Vinrent ensuite quelques détails recueillis par Laurent Grosner.

Dans la mer du Sud , un coup de vent épouvantable avait séparé les trois navires de Moroléon. Se trouvant seul, il fit voiles dès qu'il le put vers le cap Santa- Helena, point de ralliement convenu. Pendant qu'il croisait à cette hauteur, une épidémie causée par les intempéries du climat s'étaitdéclarée dans son équipage. L'agglomération des malades faisait faire à la mortalité de tels progrès qu'il fallut absolument les établir à terre sur un îlot où on construisit un petit hôpital entouré de retranchements. Un tiers des gens valides les y gardait. Un second tiers sous les ordres d'Alexandre Jacobsen s'aventura dans les terres pour y faire des vivres , car on commençait à souiïril de la disette. Le reste, c'est-à-dire une quinzaim

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d'hommes , montait la frégate dont lés Vigies signalèrent tout-à-eoup deux voiles haut-mâtées.

On espère que ce sont les navires de Jacques et de ^Michel Bart ; on reconnaît, hélas ! deux vaisseaux espagnols armés en guerre.

Keyser ne peut songer à leur résister avec ses quinze ou vingt matelots; il s'échoue sur l'îlot hôpital, débarque sa poudre et ses armes , brûle sa frégate , et rejoint ses malades.

Bientôt les grecs de Guayaquil réunis aux équipages des vaisseaux font le blocus du dernier asile des flibustiers. Keyser ne voulant pas abandonner ses malades et ses blessés, ne peut, comme firent à cette époque plusieurs Frères de la Côte, se jeter résolûraent en terre ferme et traverser tout le pays les armes à la main. Il se borne donc à forcer le blocus pour aller chercher des vivres. Ces sorties l'affaiblissent, mais il espère toujours l'arrivée de ses conserves et prolonge jusqu'à la dernière extrémité son héroïque défense. Malheureusement les Bart ne paraissent point, et les Espagnols, voulant réduire les Français par famine, ont eux-mêmes dévasté toutes les campagnes des alentours.

La mortalité continue , officiers et chirurgiens ont tous péri ; le brave Alexandre Jacobsen , lieutenant habile et dévoué , succombe à son tour ; Keyser se sent atteint par la fièvre.

Il n'hésite plus alors à recourir au cruel expédient maintes fois employé duraut celte guerre par les aventuriers flibustiers.

A la faveur dune nuit obscure, il part en chaloupe avec une trentaine de gens encore en état d'exécuter un coup de main, La garde de l'îlot reste confiée aux

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malades et aux impotents , mais les Espagnols ignorent l'absence des hommes valides et n'oseront pas attaquer. Keyser pénètre dans la ville , y répand l'alarme, met le feu de tous côtés, s'empare de cinquante habitants et entre autres du fils du président de Quito ; puis il retourne à son îlot, où il arbore pavillon parlementaire.

— Ces cinquante prisonniers vont être décapités y dit-il, si la capitulation , dont voici le modèle, n'est pas signée avant midi.

Les Espagnols terrifiés acceptent , mais ne tardent pas à violer la capitulation.

Victime de leur trahison , Moroléon, renfermé dans une cage de fer, fut envoyé au président de l'audience de Quito et ensuite réduit au plus dur esclavage. Mais peu à peu il avait organisé un complot d'évasion ; rompant ses chaînes et celles de ses compagnons d'infortune, il s'était réfugié dans les montagnes du Popayan, et sa retraite avait été couronnée de succès puisqu'enfin de retour à Saint-Domingue, il y commandait un nouveau navire.

Cette histoire, qui fut celle d'une foule d'autres aventuriers flibustiers, — tels que le capitaine Grogniet et Baveneau de Lussan, à qui l'on doit le journal de l'expédition dans la mer du Sud, — cette histoire étrange avait fait battre le cœur de Jean Bart sous des impressions bien diverses, tantôt d'horreur ou de pitié, tantôt d'un noble et tendre orgueil. Cornil et Vanburg les avaient partagées ; mais quand la porte eut été ouverte avec toute la prudence convenable, l'émotion commune redoubla.

L'homme en haillons était Charles Keyser lui- même.

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