‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 22 sur 38 · LE NAUFRAGÉ · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGÉ

Charles Keyser et Jean Bart se tinrent longtemps embrassés. Des larmes coulaient dans les yeux du bon Vanburg. François Cornil, palpitant, rontemplait le valeureux marin , le hardi capitaine, l'ami et le frère d'armes de son père, le fiancé de sa seconde mère Marie Tugghe , le héros dont les merveilleuses aventures, passées en revue le jour même à plusieurs reprises, l'avaient déjà si profondément ému.

— Hélas ! il revient misérable 1 pensait le fils de x Jean Bart.

Keyser était dans l'horrible état d'un naufragé qui , par des efforts désespérés, vient d'échapper à la mort. Ses vêtements déchirés étaient humides ; sa face, sa chevelure , sa longue barbe noire souillées de limon salin. Il était pieds nus, les mains et les jambes ensanglantées.

Sa première parole fut :

— Vit-elle encore, matelot?

— Elle t'attend toujours, répondit Jean Bart. Seule elle ne désespérait pas , quoique depuis trois ans nous fussions sans nouvelles. Et tu n'as pas oublié : « Que le sort le seconde ou le trahisse, Marie lui restera fidèle ! » ,

— Aussi, matelot, n'ai-je demandé que si Dieu nous l'avait conservée. Elle vit!... je savais le reste!

Ut JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

Épuisé de lassitude , Keyser se laissa choir sur des coussins de Turquie qu'apportait maître Vanburg. Un cordial était versé par Jean Bart. Cornil lavait la figure du naufragé, qui, faisant effort, dit énergiquement:

— Je suis noble, riche, et de retour !

L'excès de la fatigue l'emporta ensuite ; il se laissa panser et soigner, souriant, soupirant, puis souriant encore, mais muet, abattu, glacé, n'essayant plus de se roidir contre l'assoupissement qui l'accablait. Un grand feu fut allumé ; Jean Bart et Vanburg le déshabillèrent. Ils trouvèrent sur sa poitrine un épais plastron en peau de buffle que des bretelles de cuir et une triple ceinture y tenaient fixé. Par un mouvement instinctif, quand ils y touchèrent, Keyser y porta les deux mains ; mais, entr'ouvrant les yeux, il reconnut ses amis et sourit de nouveau en pensant qu'à ceux-ci enfin il pouvait confier avec joie le précieux objet qui contenait évidemment ses titres de noblesse.

| — Noble et riche ! avait murmuré Cornil étonné.

— C'est tout simple 1 dit Jean Bart. Sans cela il ne serait point ici. 1

— Ah ! mon capitaine ! s'écria Vanburg, comme vous parlez bien !

— Après son tour du monde, aurait-il encore pris part à une expédition de flibustiers sans d'impérieux motifs ? Que lui fallait-il ? la noblesse. II l'a décidément conquise puisqu'il a fait voile pour Dunkerque, comme le prouve son naufrage. Malgré tous les détails fournis par Laurent Grosner, je doutais encore, mon enfant; mais Keyser vivant est ici sous mes yeux, eh bien, j'ose espérer maintenant que mes frères Jacques et Gaspard, et que mon cousin Michel sont sauvés aussi !...

LES PÎANcis.

Ces espérances ne devaient se réaliser qu'en partie, car on resta sans nouvelles, durant longues années, de Jacques Bart dont on supposait que le navire avait péri en plaine mer.

! Quant à Michel, en longeant la côte pour rallier le cap Santa Helena, il fit volontairement naufrage parce que d'énormes vers avaient de toutes parts percé à jour la carène de sa frégate. Il en débarque en bon ordre avec armes et bagages, se dirige sur Guayaquil, apprend l'infâme trahison dont Keyser dit Moroléon vient d'être victime, la venge cruellement, et dans le dessein ^e délivrer les flibustiers réduits en esclavage, parcourt avec des succès divers tout l'intérieur du Pérou. Après des aventures et des combats invraisemblables, tant les 'forces des flibustiers étaient en disproportion avec celles des colons, il atteignit Cumana, au commencement de Tannée 1688. Son cousin Gaspard et Pierre Dehan partagèrent sa fortune. Ils furent recueillis, ainsi que leurs trente derniers compagnons, par un croiseur français (xx).

i Michel, demeuré aux Antilles, n'y était guère connu que sous son prénom, dont il fit encore grandir la grande célébrité. Il ne revint jamais en Europe et prit part jusqu'à la fin aux courses des flibustiers. Il jouissait de l'estime particulière du loyal et glorieux Ducasse, dont il seconda constamment les vues; en 1694, il monta des premiers à l'assaut de Carthagène, et, au retour de cette mémorable expédition, se retira paisiblement dans une habitation magnifique qu'il possédait à Saint-Domingue.

I Gaspard Bart et Dehan, ayant retrouvé Keyser au Cap Français, s'embarquèrent sous ses ordres à bord de

So6 JKAN* BART ET CHARLES KEYSER.

la Gallinctte, qui, chargée de riches dépouilles, faisait voiles pour Dunkerque*

Avant d'entrer en Manche, à vingt lieues au nord d'Ouessant, la légère frégate est attaquée par un navire de même rang du parti du prince d'Orange. Le digne ami de Jean Bart l'enlève à l'abordage et le fait conduire au port le plus voisin, c'est-à-dire à Brest, par Gaspard, son lieutenant, puis, il continue sa route. — C'est pour faire naufrage au port.

A quelques milles de l'entrée, la Gallinette, battue^ par les vents du nord-ouest, est surprise par d'épais brouillards. On louvoie afin d'attendre Péclaircie; la tempête reaobDle, le mât de misaine éclate, l'unique ressource est de jeter l'ancre; mais la tenue est mauvaise ; bientôt on est en perdition. Non-seulement toutes les ancres chassent, mais de furieuses lames de fond battent en brèche le navire, qui, drossé par les cou-, rants, talonne à mer haute. Keyser, secondé par Pierre Dehan, ne néglige rien de ce que peut faire un capitaine habile. La marée se renverse. La frégate tombe lourdement sur le côté, malgré les béquilles qui Tétayaient, car le ressac a tout brisé. Il démolit sur place le malheureux bâtiment. On essaye de tancer les embarcations ; chaloupes et canots, enlevés comme des fétus,: sont immédiatement fracassés. La nuit est profonde, la brume opaque, rarlillerf e noyée ; impossible de faire un signal de détresse. L'équipage se cramponne aux pavois démantelés. On ne se voit plus, on ne peut plus s'en-, tendre. On lutte dans un chaos indescriptible.

Keyser rampe et s'approche à tâtons de chacun de ses hommes. Il leur donne ainsi, en leur criant à l'oreille, les ordres nécessaires pour la construction d'un

tES FIANCÉS. ittf

ïadeau de sauvetage. Il veut réunir ses gens sur un ensemble d'espars et de barriques vides que la mer montante finira nécessairement par jeter au rivage. Ses instructions sont comprises. Le'jeune Dehan, les maîtres et matelots savent comment procéder pour travailler utilement à l'œuvre commune.

Les uns s'affaleront dans la cale à demi submergée pour y pêcher les barriques flottantes, que d'autres saisiront au dehors au moyen de nœuds coulants ; un certain nombre d'hommes sont chargés de couper dans les débris du gréement les cordages nécessaires aux amarrages du système ; les efforts doivent se grouper sur le grand mât couché dans l'eau et qui tient encore au navire, dont on finira par le séparer à coups de hache. Ce travail doit durer six heures au plus ; car, s'il n'est pas terminé avant que la mer soit haute, les restes du navire échoué seront inévitablement engloutis.

On se met donc à l'œuvre, sans se voir ni s'entendre les uns les autres, mais dans un dessein parfaitement déterminé par l'ingénieux capitaine qui,— toujours en rampant, — se rend de l'arrière à l'avant de la frégate, surveille et aide tour à tour les travailleurs isolés, parvient à former des groupes de deux ou trois hommes et voit avec satisfaction que ses ordres sont exécutés activement.

Dehan à cheval sur le grand mât s'occupe de l'amarrage des premières barriques. Le ressac diminue, la coque est presque à sec, la luue se lève et perce la brume ; le travail va devenir moins difficile.

Tout à coup une immense lame de fond déferle sur les naufragés. Le montant auquel se tenait Keyser est arraché de la carcasse ; le brave capitaine, emporté au large par la mer descçndante, se sent perdu.

Son sang-froid pourtant ne l'abandonne pas ; il se borne à flotter sans essayer de lutter contre la marée qui J'entraîne en plaine mer. Il recommande son âme à Dieu, il pense à son matelot Jean Bart et à Marie sa bien aimée; une douleur sans égale navre son cœur, et cependant il dérive au gré des lames.

Enfin, brusquement englouti par un remous, il se débat, et en sort pour s'apercevoir avec joie qu'un contre-courant le ramène vers le rivage.

Il se réveille pour ainsi dire alors, et nage jusqu'au moment où il s'accrocbe à l'extrémité même de la jetée. I) embrasse les piliers del'estacade, rassemble ses forces et se hisse sur le pont, malgré le choc des lames, non sans s'être blessé dix fois. Il se traîne ensuite à la guérite des gardiens, dont l'un veut bien le conduire jusqu'à la porte de Jean Bart.

Tel fut le récit de Keyser lorsqu'ayant recouvré quelques forces, il put reprendre la parole.

— Magnifique ! sublime ! s'écriait par moments Jean Bart.

Maître Vanburg écoutait bouche béante. Mieux que personne il avait pu juger de la violence de la tempête, puisque durant toute la journée il était resté à bord. Jamais il n'avait ouï parler d'une plus belle défense contre la furie des éléments. Et de fait, Charles Keyser venait de déployer plus de génie durant son échouage que dans tout le cours de sa carrière d'aventurier.

Le sommeil exerce sur l'enfance un invincible pouvoir. Cornil s'était endormi si profondément que, sans le réveiller, maître Vanburg avait pu le mettre au lit.

— Quel retour ! dit Keyser avec douleur. Mes pauvres compagnons ont tous péri, sans doute.

Itî PU>:cés.

— Pourquoi cela? fit Jeau fiart. Tes orares étaient bien donnés, bien compris et en bonne voie d'exécution. Ton jeune lieutenant est capable. La grosse lame qui t'a emporté doit avoir été le dernier coupdçnsjac, puisque la mer descendait. Us seront sauvés.

— Le plus difficile, capitaine Kcyser, était de vous sauver vous-même, ajouta maître Vanburg.

— C'est un miracle. Marie devait prier pour moi.

— D'accord ! reprit le maître ; mais si M. Dehan et les autres s'en tirent au moyen de votre radeau, comme je pense, ils vont commencer par annoncer que vous avez péri!... Attention! Faut que la bonne nouvelle entre chez messire Tugghe avant la mauvaise.

— Je t'en charge ! dit Jean Bart. Et maintenant, mon vieux, va te coucher aussi.

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