‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 23 sur 38 · LES PARCHEMINS · texte numérisé non relu

LES PARCHEMINS

Dès que Vanburg se fut retiré, sur un signe de Keyser, Jean Bart prit le plastron, l'éventra et en fit sortir une liasse de parchemins, préservés de l'humidité par une triple enveloppe de basane goudronnée en dedans, de peau de serpent et de peau de chagrin.

— Tout est-il intact? demanda le naufragé.

— Tout! répondit Jean Bart en feuilletant. Ah ! voici un brevet anglais de chevalier de Saint Georges, délivré au baron de Brown-Lion, né Charles Keyser,

— Je l'ai trouvé à la Jamaïque avec une lettre de lord Welsby, déposée depuis quatre ans dans les archives du gouverneur.

— A la requête de la compagnie danoise des Indes, la décoration de Tordre royal de l'Eléphant au chevalier du Lion-Brun Charles Keyser.

— Cette pièce me fut remise à Saint-Thomas, où j'avais dit que j'irais tôt ou tard.

— Une lettre de remercîment de la part du roi de Suède à très-noble messire Keyser-Moroléon.

— Ceci m'est arrivé la veille de mon départ pour France.

— Oh 1 oh ! en voici d'une autre ! fit Jean Bart ! L'ordre du Christ accompagnant des lettres de noblesse délivrées par Sa Majesté Très-Fidèle au marquis de Bem- Fazer, né Carlos Keyser, en récompense des éminents services qu'il a par trois fois rendus à la couronne de Portugal, savoir : en 1681, par la reprise, sur les pirates de Salé, d'un convoi marchand qu'il ramena dans notre port de Lagos ; — en 1682, par la délivrance de notre féal marquis d'Estrelhos et de sa famille traîtreusement capturés par une escadre de la compagnie Hollandaise ; — et en dernier lieu, par les soins qu'il s'est donnés pour préserver nos possessions de l'Inde d'une machination des mêmes susdits Hollandais.

— Ces lettres-ci , dit Keyser, étaient entre les mains de M. de Cussy, quand je revins au Cap Français après ma captivité a\i Pérou. Je ne m'en contentai point dans l'espoir que les autres puissances ne m'auraient pas toutes oublié. D'ailleurs, il me fallait un navire. J'usai, pour la première fois du crédit qui m'était ouvert par messire Tugghe, j'achetai la Gallinette et je partis pour

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taie dernière expédition. Grammont, Laurent de Graff, Le Sage et leurs confrères comptaient sur moi; je ne pus leur refuser mon concours. Nous fîmes de concert une course superbe ; je pris un galion. Le nom de Moroléon retentit encore dans la mer des Antilles ; le gouverneur de Cuba le sut bientôt. C'est pourquoi, en rentrant au Cap Français, j'y trouvai l'invitation de me rendre sous pavillon neutre à la Havane dont le gouverneur devait me faire d'intéressantes communications de la part de Sa Majesté Catholique.

Jean Bart tenait un dernier parchemin adressé au comte de Moroléon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, en récompense de la délivrance de Manille, mais à la condition d'honneur de renoncer à la course contre les colonies espagnoles.

— J'eus d'autant moins de peine à prêter ce serment, reprit Keyser, que mon équipage était satisfait et que mon seul désir était de rentrer en France. M. de Cussy voulut me retenir. Grammont et Laurent de Graff venaient sur sa demande d'être nommés lieutenants de roi; il sollicitait pour moi le grade de capitaine de frégate. — Sous quel nom? lui demandai-je. — Sous celui de Moroléon, parbleu! Vous appelleriez - vous autrement? — Mon véritable nom est Keyser, monsieur le gouverneur. — Peu importe, nous régulariserons cela, dès que votre brevet nous parviendra ici. — J'étais prêt à partir, je partis sans attendre ; mais à l'heure qu'il est, matelot, je dois être capitaine de frégate.

Le grade de capitaine de frégate fut évidemment considéré à cette époque comme l'équivalent de celui de lieutenant de roi, car on ne tarda point à le conférer à Laurent de Graff lui-même, attendu que ce chef de fli-

bustiers, marin excellent, se montra fort peu capable des fonctions de commandant de place fortifiée. Quant au célèbre Grammont, à peine nommé lieutenant de roi, il partit pour une dernière course, et périt sans doute à la mer, car on n'eut plus de lui aucune nouvelle (1). Jean Bart paraissait ravi.

— Tout ce que tu vois, reprit le naufragé, n'est rien en somme, si ma nomination n'est pas confirmée et si la France refuse de reconnaître mes droits à ces titres • étrangers. Sans cela, je suis encore tout simplement le capitaine câpre Charles Keyser.

— Sans doute!... mais ici vient mon tour! Jeme^ charge d'avoir la signature du Roi lui-même.

— Toi ! s'écria Keyser étonné.

— Matelot, dit Jean Bart, depuis six ou sept ans je ne me suis pas croisé les bras, moi non plus.

— Oh ! je sais ton histoire ! Si mes dernières lettres se sont égarées, le bruit de ta gloire m'est parvenu; nos Antilles retentissent du nom de Jean Bart.

Avec un sourire fraternel mais rempli de finesse, l'ami de Keyser reprit :

— Tandis que le Lion-Brun rugissait et bondissait tout à l'entour du monde entier, le Renard-Blond creusait son terrier par ici.

— Je ne comprends pas bien.

— Jean Bart n'avait qu'un but, matelot : te servir.

— Merci, matelot.

— Tu m'as conté dans notre jeune temps , à Flessingue, l'histoire d'un certain Brutus qui contrefit l'imbécile,

(1) Voir l'histoire des Flibustiers et des Boucaniers.

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pour affranchir sa patrie en vengeant son pere et son frère. Par amitié pour toi, j'ai fait de même. Oh ! je suis un marin brave, audacieux, terrible! c'est prouvé, personne n'en doute. Mais je suis aussi un ours mal léché, un être grossier, ridicule, fantasque, ignare, capable de toutes les balourdises, fort bon à donner en spectacle et qu'un beau jour on montrera pour de l'argent à la foire de Saint-Germain.

— Que dis-tu là ? murmura Keyser.

— Je ne connais que la violence ! je ne sais ni lire ni écrire, je ne signe mon nom que par routine, je ne parle qu'un jargon mêlé de patois flamand, je jure et je sacre à chaque mot ; je prodigue en folies stupides les richesses inimaginables que je prends aux ennemis , toujours de vive force, jamais par combinaison. A la vérité, je suis irrésistible ; avec une chaloupe, j'enlèverais un vaisseau de haut-bord. D'un coup de poing je terrasse un taureau. Je suis un Hercule bouffon ! un grotesque indomptable ! En trois jours, je gaspille des millions avec une rare ineptie. Je porte des vêtements d'or que je mets en gage pour une bouteille d'eau-de-vie, et quand je me suis enivré comme un pourceau, j'endosse un vêtement de bure sans même m'en apercevoir. Je suis crédule, borné, superstitieux, téméraire. J'ai l'habitude de fumer ma pipe sur des barils de poudre. Dans mes moments de colère, je pourfends les administrateurs de la marine, les intendants et les payeurs du trésor royal. Je suis assea brutal pour rudoyer le Roi lui-même, et le Roi grille d'envie de se faire brutaliser pour moi. Mais le ministre m'ayant invité à venir me montrer à la cour, j'ai dicté la jolie réponse que voici : — a Le Roi peut attendre, le vent «t j> la marée n'attendent pas. L'ennemi est en vue et j'ap-

b pareille pour leur f. . . une brûlée !... Votre serviteur » Jan Bart. » (1)

— Mais, interrompit Keyser stupéfait, cette réponse, je suppose, n'est pas plus vraie que tes prétendues folies?

— Les paroles volent, les écrits restent; j'ai voulu parler aux yeux. Ma réponse est textuelle. J'ai su que le Roi avait ri à se tordre de la forme et du fond de mon billet doux rédigé sur un chiffon de gros papier arraché à vieux journal de bord. J'ai fait une signature tremblée, et quoique j'ignore l'orthographe française, — tu sais que je n'écris qu'en flamand, — j'ai eu soin de faire cribler mes trois lignes de grosses fautes d'orthographe.— Cela fait rire les sots.

— C'est juste ! murmura Keyser.

— Oh ! j'ai forcé le rôle sans craindre que les muguets de Versailles pussent seulement en soupçonner l'invraisemblance. Amis, indifférents, ennemis, tous, — saus qu'aucun le sût, — ont contribué à mou absurde réputation. Les Vauban, les Duquesne, les Tourville qui m'estiment à ma valeur ont eu beau protester ; ma fameuse dépêche est venue leur donner tort. — Aussi, maintenant, suis-je bien sûr d'avoir une audience quand je le voudrai. Ce qu'on aurait refusé à Jean Bart le brave et loyal officier de mer, on l'accordera par curiosité à Jean Bart, le croque-mitaine et le pantin ! . . .

— Tu me surpasses, tu me confonds, matelot ! s'écria Keyser. Ce que tu entreprends là est plus merveilleux que tés manœuvres, tes pilotages et tes victoires. Quoi!

(1) Jan [sic).

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u oses lutter de ruse avec les courtisans sur leur propre terrain ?

— Je suis renard ! . . . Est-il donc plus difficile de revêtir la peau de l'ours à terre, que de se masquer au large pour prendre l'ennemi au piège? Les mystères des courants, des marées, des vents et des bas-fonds se laisseraient-ils donc plus aisément pénétrer que les intrigues de quelques faquins à courte vue? Les hommes sont partout les mêmes. Les assassins à gages qui ont brûlé la maison de mes pères et qui, à quatre reprises, ont failli me tuer, sont, au bout du compte, autrement dangereux que messieurs les courtisans. En me livrant à la risée de ceux-ci, j'étais bien sûr qu'ils me seconderaient et enchériraient à qui mieux mieux, — les officiers de marine par jalousie, — les autres par ignorance, — les femmes pour se divertir. Du reste, aucun des bruits qui courent sur mon compte n'est sans fondement ; je les ai répandus moi-même. Je n'ai pas voulu revoir le Roi, mais je suis allé trois fois à Paris et à Versailles ; je m'y suis affiché : « Jean Bart faisait des siennes, » disait-on. — Jean Bart observait ! . . . Cependant, depuis que je désespérais de ton retour, je me suis tenu tranquille. . . On ne m'a plus revu à Paris; mais je n'y suis point oublié. Mon commandement actuel en est la preuve.

— Matelot, ditKeyser, j'ai confiance en ta sagesse , quoique je ne sois pas sans craintes , car je me suis rencontré avec les pires de mes ennemis : Flamignes , Gardanne , Rochefort , Lussac , Cotentin...

— Et certainement tu as encore eu maille à partir avec ces messieurs?

— Au Cap , j'ai échangé quelques bottes avec Gar-

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danne ; il en a reçu une entre les côtes , et nous nous sommes quittés très-bons amis en apparence...

— Je n'aime pas le duel ! dit gravement Jean Bart.

— Dans le sud de la Jamaïque j'aperçus un vaisseau du Roi gouvernant à se mettre au plein. Je lui fais signal de serrer le vent ; il poursuit sottement sa route; je me dérange de la mienne, je cours dessus à force de toile, je lui passe à pouppe encore à temps et le hêle : — a Brassez vivement à culer, et reprenez tribord amures, ou vous talonnez! » Au lieu de profiter immédiatement de mon avis , le commandant perd deux minutes & faire sonder, touche , démate et aurait perdu son vaisseau si je n'avais été là tout prêt à lui donner la remorque. — C'était le vicomte de Flamignes.

— Diable ! fit Jean Bart , tu lui as rendu là un service qu'il ne te pardonnera guère. ...

— D'autant moins que j'ai carrément refusé l'invitation de dîner à sa table.

— Autre faute !

— Avec circonstances aggravantes, matelot, je le confesse. Je lui ai écrit que j'étais heureux d'avoir sauvé un vaisseau de la marine royale, mais que je serais plus heureux encore si , dans l'intérêt de sa marine, le Roi ne confiait à des capitaines de sa force que des vaisseaux en peinture. — Là-dessus , ordre de garder les arrêts à mon bord. — J'y réponds en allant à terre déclarer à M. le vicomte que je ne reconnais pas ses ordres. — Plainte est déposée par Flamignes entre les mains de M. de Cussy, qui instruit l'affaire, me donne raison sur tous les points, le démonte de son commandement et le renvoie en France comme incapable de manœuvrer une chaloupe.

— Tout cela est détestable , mon pauvre ami , dit Jean

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Bart. Tu combats en héros , tu te comportes en écolier. Et les autres ? voyons ! \

— Rochefort, en sortant de la Bastille, vint avec' Cotentin s'enrôler parmi les flibustiers ; mais les Frères de la Côte n'entendent pas que , sans leur consentement, j on soit d'emblée capitaine dans leur troupe. Ces messieurs ne consentaient pas à débuter comme simples associés ; nous refusâmes de les admettre , et le hasard fit que je fus chargé de leur signifier la décision du conseil. Ils retournèrent immédiatement en France.

— Depuis avant-hier ils sont à Dunkerque , dit Jean Bart.

— Enfin , à Madagascar, reprit Keyser, je me suis trouvé en contact avec M. de Lussac qui , rancunier et hautain, a feint de ne point me reconnaître. De mon côté, * je me suis retranché dans une fierté dédaigneuse. Bref J nous n'avons échangé que des regards qui valent une dé-' claration de guerre implacable.

— Tant pis ! mille fois tant pis ! dit Jean Bart en soupirant. Ah! il est bien heureux que je sois renard , ours et bouffon sans conséquence !.. . Si j'avais choisi tout autre rôle, tu serais perdu, matelot; tes parchemins mêmes te feraient passer pour un intrigant ; tu serais évincé à coup sûr, et fort probablement embastillé sans miséricorde. . . Attention !

— Gouverne ! . .. j'obéirai aveuglément.

— As-tu dit ton nom au gardien qui t'a conduit ici ?

— Non! ..

— Très-bien !... Tu vas passer pour mort.

— Mais Marie!

— C'est ici que tu la reverras !... Corail et Vanburg seront discrets ; je réponds d'eux. Moi , malgré la joie

que j'éprouve , je saurai paraître triste. Il faudra que la

famille Tugghe feigne aussi une certaine tristesse ; mais avant le retour de la Railleuse , je ne puis aller à Paris, et à Paris, quand j'y serai , il me faudra de l'or, beaucoup d'or... Tu es riche , nous as-tu dit?

— Mes trésors sont enfouis au lieu du naufrage de la Gallinette. J'ai j<?té moi-même à la mer, sur fond de sable fin , — j'en suis sûr, car j'ai sondé , — une cassette de fer garnie d'anneaux de tous côtés et contenant mes plus précieuses valeurs.

— Bien ! dès la nuit prochaine , si le temps le permet, nous la draguerons !

Le crépuscule du matin commençait à poindre , la tempête s'apaisait et la marée montante avait succédé au jusant. Jean Bart réveilla Vanburg, se rendit sur la jetée et , après une assez longue attente , vit de ses propres yeux le radeau de Pierre Dehan qui s'échouait à la grève.

Vanburg avait sa consigne, il courut d'abord annoncer à Keyser que ses compagnons étaient sauvés , puis il sè rendit en toute hâte chez messire Tugghe.

Jean Bart descendit sur la plage. Les gens de mer qui le vénéraient le saluèrent avec tristesse. Il allait aux informations. On fut bien obligé de lui annoncer que son ami le capitaine Keyser, emporté par le dernier coup de ressac , avait dû périr. Aussitôt, comme pour cacher sa douleur, il rentra chez lui , où il trouva son fils Corail dans les bras de son cher matelot.

Le jeune garçon disait :

— Puisque Marie est ma seconde mère, vous êtes mou second père , vous , n'est-ce pas , mon bon ami?

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— Oui , mon enfant , répondit Jean Bart doucement ému.

— Heureux père , s'écria Keyscr, ton fils a ton cœur, ton jugement, ta droiture et l'exquise sensibilité de Marie.

— Dites-lui aussi , je vous prie , que j'aurai du cou* rage ! ajouta François Cornil en rougissant.

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