MESURES DE PRUDENCE
Dans toute la ville de Dunkerque , il n'était bruit que du naufrage de la frégate flibustière la Gallinette et de la perte de son capitaine Charles Keyser, le matelot de Jean Bart, le lion brun, si fameux outre-mer sous le nom espagnol de Moroléon.
— Vanburg, mon vieux, dit Jean Bart, tous les deux aujourd'hui nous prenons congé. Va dire de ma part à M. de Guermont d'activer les travaux et fais-toi remplacer par ton second maître.
— Bien capitaine ; je cours prévenir le lieutenant.
— En douceur ! Si je te veux à terre , ce n'est pas pour rien.
— J'écoute , capitaine.
— Tu iras dans tous les cabarets , les chantiers et les carrefours , raconter et raconter encore aux plus bavards la vie entière de mon matelot , telle que tu la sais. Il faut que, dès demain, personne ici n'ignore que l'Amiral
2*0 JEAN BAHT Et CHAR LE 9 KEYSER.
Moroléon, lelionbrua, Brown-Lion, le flibustier célèbre, * le libérateur de Madagascar, de .Pondichéry et de Manille , est bien notre Kcyser enlevé cette nuit après l'échouage de son navire. Parle, parle, parle jusqu'à extinction de voix...
— C'est facile , capitaine !
— En route donc, sans perdre de temps!
Pierre Dehan avait tout d'abord fait son rapport à messire Patoulet qui , comme intendant , succédait au sieur Hubert de Champy-Descluzeaux , et se montrait animé des mêmes sentiments de bienveillance envers Jean Bart , le prétendu pourfendeur d'administrateurs et de trésoriers. A la vérité, Patoulet était une créature de Seignelay qui , fort bon calculateur de ses intérêts personnels, spéculait sur les succès de l'invincible Jean Bart. Les excentricités de Vours de mer, ses sottises grossières dont on s'était tant diverti à Versailles, jointes aux états de ses prises et aux rapports de ses audacieux coups de main, avaient produit un effet d'autant moins incroyable qu'en France le ridicule réussit presque toujours , qu'on s'y engoue du succès et qu'on y aime passionnément le courage.
Bravoure à toute épreuve et bonheur invraisemblable, un éclat de rire brochant sur le tout — telle était Fidée à laquelle correspondait le nom de Jean Bart — personnage qui , dès son vivant , fut légendaire et semi-fabuleux. Aussi vit-on le ministre de la guerre lui-même , Louvois , l'ennemi intime des Colbert , vouloir s'associer et s'associer en effet pour moitié à l'armement de la Railleuse et de la Serpente. La dépêche de Seignelay le dit textuellement.
i c Le Roi m'a ordonné, pour donner l'exemple en cette
* occasion , de faire armer en course pour mon compte » au commencement de cette guerre; nous voulons i armer, M. Louvois et moi conjointement, un vaisseau » à Dunkerque.... (1). »
La concurrence des ministres armant pour leur compte des navires de l'Etat était-elle un encouragement donné aux armateurs, tels que messire Tugghe, qui risquaient leurs propres bâtiments? Il est permis d'en douter. Quoi qu'il en soit, l'intendant Patoulet devait s'honorer d'être l'ami du capitaine de confiance de LL. EExc. les ministres de la guerre et de la marine. En apprenant le naufrage et la mort de Keyser :
— Ah ! quelle profonde douleur doit ressentir notre brave Jean Bart! s'écria-t-il.
Et il informa lui-même de ce triste événement le commandant de la marine , le major, les principales autorités de la place et même le gouverneur.
Les lieutenants de vaisseau Rochefort et Cotentin l'apprirent. — Ils en avaient beaucoup voulu à Keyser, à qui, d'abord, ils attribuaient les dédaigneux refus de Marie Tugghe, et qu'ensuite ils avaient trouvé parmi les chefs les plus influents des Frères de la Côte. Mais au récit de sa fin lamentable, ils changèrent de sentiments : — on rend si volontiers justice aux mérites de ceux dont on ne craint plus la rivalité. Rochefort et Cotentin se répandirent en éloges; et leurs témoignages, fort peu suspects, confirmèrent ce que disaient de leur côté Pierre Dehan, ses compagnons , l'invalide Laurent Grosneret enfin maître Vanburg, qui s'époumonnait avec un zèle sans égal.
(1) HUt. de Jean Bart, Mes. Colbert , 1688.
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: Cependant, on avait vu toute la famille Tugghe 86 rendre chez le capitaine Bart, et Ton avait loué cette dé^i marche charitable : i
— Ils vont lui donner des consolations ! disaient les marins. Bien ils font , les braves gens ! car le pauvre M. Bart en a bien besoin, sur la foi de Dieu! — En a-t-il eu des malheurs ! Sa mère, sa femme, ses deux fillottes, partie de ses frères , et sa vieille chère maison où il était né , tout ça perdu coup sur coup , et voici maintenant que son matelot , — son pareil , — s'en vient périr justement ici , à la veille de le revoir 1. .
— Melle Marie, la meilleure amiede défunte Mme Bart, dira de ces paroles de bénédiction qui lui poussent au cœur comme fleurs parmi la rosée !
— Savez- vous ce que raconte maître Vanburg , vous autres?.. Paraîtrait que le Lion Brun, Moroléon à leur mode , s'en revenait capitaine de frégate aussi...
— Avec un tas de décorations et de titres donnés par par tous les rois du monde... Marquis, comte, baron.... En veux-tu? en voilà !... Tout ça bravement gagné par des sauvetages et des victoires à la Jean Bart.
— Jésus , bon Dieu ! ce que c'est que de nous !
Tandis que la population maritime de Dunkerque s'apitoyait de la sorte , Marie et Keyser, pénétrés d'une joie ineffable , se retrouvaient en présence après leur longue séparation.
Revêtu d'un des uniformes de JeanBart, rasé de frais, reposé par quelques heures d'un sommeil réparateur, heureux d'avoir appris que ses compagnons étaient sauvés , rempli d'espoir, ivre d'amour, Keyser, âgé alors d'à peine trente-cinq ans , était dans la plénitude de la beauté virile. Une année de prospérités avait réparé les
LES FIANCE». 873
Souffrances dé son esclavage et de sa retraite par terre à travers les montagnes , les déserts et les forêts de l'Amérique du Sud. Le soleil des tropiques dorait son teint d'une chaude nuance qui convenait bien à son genre de physionomie dont la hardiesse était le principal caractère. De longs cheveux noirs bouclés encadraient ses traits aquilins , légèrement amaigris , mais d'une fermeté rare. Jamais son regard n'avait été plus vif. Par l'allure , la souplesse , la pose et toutes les apparences extérieures , il n'avait pas changé; il semblait aussi jeune qu'autrefois.
Marie, au contraire, avait changé beaucoup, mais jpour embellir. Comme ces roses à mille feuilles dont la magnificence augmente d'heure en heure jusqu'à leur complet épanouissement, elle s'était épanouie jusqu'à la splendeur. Eblouissante de pureté virginale , elle était femme par le développement de toutes les formes et de toutes les grâces. Quoique une teinte de mélancolie se fût répandue sur ses traits, ses grands yeux bleus n'avaient rien perdu de leur angélique sérénité. Seulement son regard était moins timide, sa lèvre aurait pu se contracter dédaigneuse; elle avait plus de fierté dans la démarche et portait le front plus haut, comme pour mieux braver du fond de sa résignation muette , les audaces de certains admirateurs qu'elle ne voulait point apercevoir. Toujours voilée, drapée dans sa mante noire, évitant les costumes recherchés, elle essayait de n'être point remarquée; on la remarquait toujours. ;
En entrant dans le modeste appartement de Jean Bart, ,'où elle pénétrait pour la première fois, Marie releva son voile.
Keyser éperdu la contemplait comme une apparition
r i7i JEAN BART ET CHARLES KEYSKR.
céleste. U la voyait plus belle qu'il ne l'avait jamais rêvée ; et comme s'il eût fait un rêve , il demeurait immobile, frémissant, ravi en extase, n'osant faire un pas, ni un geste, de crainte que l'image adorée ne fût encore un songe trop doux. U avait perdu la notion du temps et de l'espace. Où était-il ? Que lui était-il arrivé? 11 ne s'en souvenait plus ; il se gardait de faire effort pour s'en souvenir. II voyait Marie et tremblait de cesser de la voir. Sa bien-aimée était-elle bien là, elle-même, corps et âme, vivante, avec ce regard qui le pénétrait, avec ce sourire qui le charmait et lui faisait éprouver un trouble mystérieux? Ou bien n'était-ce qu'une vision trompeuse qui allait s évanouir et le rejeter dans la sombre réalité de l'exil, des tortures, des courses aventureuses, des combats sans lin?
Elle , de son côté , le regardait, haletante, oppressée, avec une émotion qui faisait bondir sa jeune poitrine. Elle fixait sur lui des yeux humides, et de même qu'à l'instant de la sépartion, elle lui parlait avec le cœur. Tout à coup, lisant dans sa pensée :
— Charles ! dit-elle, c'est moi ! c'est bien moi 1 A sa voix, à son geste, Charles poussant un cri de joie, se mit à ses genoux, prit sa main et la portant à ses lèvres, Parrosa de larmes de bonheur.
Avec un muet attendrissement , messire Tugghe , sa femme et son fils, avaient assisté à cette scène muette.
François Cornil avait rougi et palpitait. Si chaste que fût l'amour de Charles et de Marie, c'était un amour brûlant qui se dévoilait devant lui dans toute son innocente nudité. Il en sentit la chaleur, il en goûta le charme enivrant. Impressionnable comme la sensitive, précoce par l'intelligence, d'une constitution essentiellement ner-
veuse, cet enfant tout aimant et tout aimable partagea les émotions passionnées des deux fiancés dont les âmes se fondaient en un long regard. L'effet des ses impressions fut tel; que son sang reflua soudain de ses tempes à son cœur ; il pâlit , il trembla , il ne se soutenait plus et fut sur le point de s'évanouir; personne ne s'en aperçut. Son père lui-même ne voyait que Charles et Marie.
Cependant, toujours prompt à maîtriser ses plus violents transports de joie ou de douleur, de colère ou d'amour, — l'homme aux sages combinaisons devant l'ennemi quel que pût être le danger, l'homme aux manœuvres hardies prudemment improvisées et calculées d'un coup d'œil, l'imperturbable renard de mer qui savait déployer le même sang-froid devant les écueils , les tourbillons ou les tempêtes , que devant les insubordonnés f les rebelles, les railleurs ou les grands, — Jean Bart le premier recouvra son calme , et rompant le silence :
— Messire Tugghe , dit-il , Keyser est noble de par tous les souverains d'Europe , mais sa noblesse n'est pas reconnue par le roi de France ; — il est capitaine de frégate, mais sous le nom de Moroléon qui n'est pas le sien ;
— il est riche, mais ses richesses sont encore sous la mer;
— il est vivant, mais il passe pour mort , car je l'ai voulu ainsi. Écoutez-moi donc, je vous en prie...
Marie penchée sur Charles lui répétait à demi-voix :
— Que le sort le seconde ou le trahisse, sa fiancée lui restera fidèle.
* — Cette parole n'a cessé de retentir au fond de mon cœur , murmura Keyser. Dans l'esclavage, dans l'exil , elle soutenait mon courage et ranimait mes forces épui-
S76 JEAN &ART ÏT CH AftLBS 1 RÊYSEÎL
sées. Cette nuit encore , je me la redisais quand je mé suis senti entraîné au large par la marée descendante...
—J'ai combiné plusieurs projets qui demandant votre approbation, poursuivait Jean Bart.
Messire Tugghe l'interrompit :
— Non! assez! assez d'attente, d'obstacles et de dou-j leurs, s'écria-t-il. Depuis trop longtemps j'éprouve le remords d'avoir refusé le bonheur à ma fille, à mon fils!...
Il étendit les bras sur les fiancés :
— Soyez unis , soyez bénis , soyez heureux, et pardonnez-moi de vous avoir fait endurer trop de tourments !
Keyser et Marie essayaient de répondre par l'expression d'une respectueuse reconnaissance ; messire Tugghe ne le permit pas. Il voulut que Charles ouvrît les bras à sa fille. Et les deux fiancés mélangèrent enfin dans une étreinte de cœur à cœur les douces larmes de leur doux triomphe.
Mme Tugghe s'approcha en s'écriant :
— Mon mari vous unit enfin! En comblant vos vœux, il comble ceux de votre mère , mes pauvres enfants, ma fille, mon fils !
Elle les tint embrassés comme au jour du départ, et il sembla que le Bonheur arrachait des tablettes du Temps les longues années d'absence et d'attente, de travaux et d'adversité, de gloire et de victoires, qui venaient de s'écouler si cruelles et si lentes. !
Le chevalier prenant la main de Charles lui donnait le nom de frère. ,
\ — U convient cependant d'agir avec prudence, reprit
LÈS FIANGKS. Î77
Jean Bart dès que l'émotion générale fut un peu apaisée.
— Sans doute, dit le conseiller.
— Je m'abandonne aveuglément à votre sagesse , se hâta d'ajouter Keyser qui, tout entier à son amour , savourait le bonheur d'en faire librement entendre à Marie l'expression ardente et chevaleresque.
j Jean Bart exposait la situation à messire Tugghe et à son fils. Mme Tugghe et le jeune Cornil, peu à peu remis de son trouble, écoutèrent sans prendre la parole.
D'un côté se déroulaient de riants projets d'avenir mêlés à de généreuses pensées , de l'autre on débattait l'opportunité des mesures à prendre.
Marie et Charles , abandonnés à eux-mêmes , s'avouaient leurs craintes passées , leurs angoisses , leurs nobles terreurs.
j Tels étaient leurs propos d'amour :
— L'esclavage, Marie, c'était peu auprès de l'horreur d'être à jamais séparé de vous !...
— Je priais, j'espérais, je sentais que vous étiez vivant, je le disais à votre ami Jean Bart et à son fils ; mais j'étais plongée dans une tristesse navrante , car j'avais deviné votre captivité dont je n'osais parler à personne.
— Une trahison exécrable, un crime son nom ! Oh ! Marie, quand on me mit les fers , je vous invoquais , je vous implorais. Du fond du cœur je vous suppliais, en frémissant , de me crier : c Patience ! » Avant de subir un tel outrage, je me serais fait massacrer, si je n'avais cru vous entendre m'ordonner de vivre pour vous aimer à jamais!..
Ainsi le souvenir des maux soufferts ramenait les tendres aveux.
L'Amour planait sur les récits sanglants, dont il adou-
cissait les teintes jusqu'à ce qu'il les eût effacées dû bout de son aile blanche.
L'admiration de la jeune fille pour l'héroïsme persévérant de son fiancé se trahissait en termes chaleureux. On sait assez combien elle aimait la vraie gloire. Dès l'enfance elle s'était éprise de celle de la race généreuse des Bart; elle avait pris pour modèle la fière Catherine ; elle vouait à sa mémoire un culte qui se traduisait par une conduite semblable. Elle aimait comme doit aimer la femme d'un guerrier et d'un marin. Aucun regret ne fut donné par elle aux jours perdus pour les joies paisibles du foyer, puisque chacun de ces jours avait ajouté de l'éclat à la carrière de son époux,
Kevser, dont le but constant avait été de mériter la main de Marie, fut profondément touché de l'élévation de ses sentiments. Le but était atteint et, loin de détourner son fiancé de la route sublime des dangers , elle avait dit:
— Vos succès , mon ami , étaient les garants de votre retour et de notre union, mais je les aimais aussi en euxmêmes et en vous. Mon cœur ne vous aurait jamais appartenu si vous n'aviez été le digne émule de Jean Bart. Vous l'égalez, je suis heureuse , je suis fière de moD sort.
— Et mei je bénis doublement le mien, ô ma bienaimée ! puisque tu aimes en moi jusqu'aux grands périls que j'aime.
— Dès demain, Charles, s'il le fallait , s'écria Marie Tugghe avec enthousiasme, ce que la mère de Jean Bart disait à son époux ou à ses fils, jeté le dirais moi-même: « Le devoir et la gloire t'appellent, va, jpars, et reviens avec une palme de plus 1... »
LES FIANCES. 279
Trop magnanime parole, trop héroïque amour !
— Mes cheveux ont blanchi, disait messire Tugghe, l'âge a tempéré mes ambitions ; j'ai souvent été froissé par l'ingratitude de ceux à qui j'ai sacrifié ma fortune, mes loisirs etjusqu'à ma paix domestique. J'ai hâte d'être enfin tranquille sur l'avenir de Marie, j'ai hâte de jouir de son bonheur; mais j'aime toujours avec le même patriotisme la France et son grand Roi ; je n'ai renoncé à aucun de mes principes et je serais fier de me proclamer le père d'un héros reconnu comme tel par le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre, la Suède et le Danemark, mis au nombre des plus valeureux officiers de la marine royale, marchant de pair avec les plus illustres et pouvant conduire ma fille à la cour.
— Il est certain , dit le chevalier Tugghe , qu'on ne saurait sans faiblesse renoncer à de tels avantages; malheureusement nous avons à soutenir une dernière lutte !...
Mme Tugghe soupira.
Mais, en ce moment même , Marie exprimait à haute voix son opinion si imprudemment généreuse, François Cornil, électrisé, faillit applaudir.
— Je m'attendais à cela, dit Jean Bart avec un sourire fin qui déguisait une tristesse réelle. MM. Tugghe, ni Mlle Marie, pensais-je, nesep.iveront des fruits des travaux de Charles Keyser, baron de Brow-Lion, comte de Moroléon, marquis de Bem-Fazcr, chevalier des principaux ordres d'Europe. C'est pourquoi j'ai longuement réfléchi. Si le commandement de la Railleuse ne me retenait ici, je partirais pour Versailles dès demain , j'agirais moi-môme auprès du Roi , et je gagnerais notre cause. Mais il vous faudrait attendre mon retour qui peut tarder, et tout retard rendra la situation plus difficile.
5*6 Jsan baut èt chaulés keyseà.
— C'est évident , la ligue des anciens ennemis ?Tf Charles se reformerait , et ce que nous désirons doit un contraire être emporté d'assaut par une sorte de surprise.
— Gagnons donc du temps, si c'est possible. M. Hubert Descluzeaux, notre ami à tous, à l'oreille du ministre. La ville entière de Dunkerque fait des vœux pour que le grade et les honneurs décernés au chef des flibustiers Moroléon soient reconnus comme légitimement acquis a Keyser, qu'on croit perdu, mais qui cependant pourrait avoir été miraculeusement sauvé au large. Par mes ordres , Vanimrg provoque ces rumeurs qu'augmenteront Pierre Dehan et ses compagnons. D'un autre côté, de notoriété publique, monsieur Tu gghe, vous êtes le propriétaire de la Gallinette , vous avez le droit d'en recueillir les épaves ; au lieu d'aller draguer de nuit avec mystère, comme j'en avais le dessein, je dirigerai sur vos instances les travaux des sondeurs et des plongeurs. Les indications très-précises de Keyser, jointes à ma connaissance spéciale des fonds, des courants et des marées, doivent me faire retrouver sa précieuse cassette. Ne la retrouveraisje pas, je serais censé avoir repêché un coffret contenant cesparchemins. Immédiatement M. votre fils part en poste pour Paris où il les confie à M. Hubert Descluzeaux. Or, en ce moment , le marquis de Seignelay est intéressé à m'être agréable, et l'on ne manquera pas de lui dire que JeanBart, désespéré de la disparition de son matelot, recevrait comme une consolation la nouvelle que justice lui est enfin rendue par les marques d'estime et les recompenses posthumes que sollicite toute la ville de Dunkerque. Les ennemis de Keyser, persuadés qu'il a péri, sontprisàl'improviste. M. Descluzeaux réussira!... Mais quel que doive être le succès de nos démarches, Keyser i
LES WAKCÉS.
devra reparaître sous peu de jours comme arrivant de
'Hollande, dont quelque caboteur l'aura sauvé en plaine .mer. Enfin , si nos amis ont échoué , j'irai à Versailles, moi, aussitôt après le retour de la Railleuse.
— Ces combinaisons me paraissent excellentes , dit messire Tugghe. Nous allons nous rendre au port , où je* vous prierai publiquement de vous charger du sauvetage de mes épaves. Ensuite j'irai à la maison de ville pour faire émettre par les échevins mes collègues le vœu que le grade de notre brave concitoyen Keyser soit confirmé, afin que la ville puisse faire rendre à sa mémoire tous les honneurs qui lui sont dus.
— Ne vous mettez pas en avant , messire Tugghe, dit vivement Jean Bart ; vous montreriez le bout de l'oreille, j Cette utile proposition devrait être faite en votre absence bien constatée.
— Vous avez raison , mon ami ; mais il est facile de prendre un détour et , la rumeur populaire aidant, de faire adroitement pousser nos échevins à se disputer le mérite d'en avoir eu la première idée.
— Très-bien ! ... A l'œuvre donc !
— Pardon , mon père , dit timidement le jeune Corail; vous oubliez quelque chose , je crois.
— Que veux-tu dire ?
— Cette nuit, un naufragé a été conduit chez vous par l'un des gardiens du poste avancé de la jetée. Lorsque M. Keyser reparaîtra, ces hommes devineront tout de suite qui il est ; ils ont peut-être déjà commis quelque fâcheuse indiscrétion.
— Diable! fit Jean Bart. Qu'il est difficile d'être assez prudent !... Très-bien ! mon fils , reprit-il en lui donnant un baiser paternel. Voyon^! ce naufragé , conduit chez
'moi au milieu de la nuit et qui n'a dit son nom à personne , est un de mes anciens matelots gravement compromis dans de fâcheuses affaires et à qui je prête secrètement mon secours pour faciliter son retour honorable en son pays. Rien de plus vrai , et pourtant , après cette explication , les gardiens seront à mille lieues de la vérité.
— Vous êtes casuiste , capitaine Bart> dit le chevalier Tugghe en souriant.
— Il faut savoir louvoyer par vent contraire. Mon fils, tu iras porter cette gratification aux gardiens , en ajoutant que je les prie de ne point ébruiter l'aventure de mon pauvre protégé. S'ils ont commis des indiscrétions, ils se hâteront de les réparer : un secret de Jean Bart peut , sans danger , être confié à tous les gens de mer de notre port.
— Bien ! mon père , j'ai compris , dit Cornil.
— Ensuite tu iras dans les bureaux de la marine te faire inscrire sur le rôle d'équipage de la Railleuse en qualité de pilotin. Si d'aventure l'intendant Patoulet t'interroge , sois discret.
François Cornil sourit avec finesse.
— Enfin tu te rendras à bord , tu t'y mettras aux ordres du lieutenant Guermont et tu m'attendras.
— Vous l'emmenez donc , sans merci ! s'écria Marie tfugghe comme eût fait une mère véritable.
— Il est de la race des Bart , mademoiselle. D'un instant à l'autre l'ordre d'appareiller peut nous arriver de Paris avec le capitaine de la Serpente , qui n'est pas encore désigné. Je veux que mon fils soit en règle. — Quant à Keyser , dès ce soir , il ira prendre asile chei mon cousin Nicolas , le curé de Drinckam.
LES FIANCÉS. 283
— Pourquoi point chez moi?demanda messire Tugghe.
— Vous avez trop de domestiques. Votre hôtel seigneurial est une maison de verre ; un étranger ne saurait s'y cacher pendant vingt-quatre heures ! D'ailleurs , à Drinckam , Mlle. Marie pourra sans difficultés et sans craintes aller revoir son fiancé , ce qui serait impossible ici , chez moi , et plus impossible encore partout ailleurs dans Dunkerque. Il faut que les amoureux aient le bonheur de se parler de leur amour 1...
Tout ce qui venait d'être décidé fut mis à exécution. Jean Bart dragua la précieuse cassette de son matelot qui , sous un déguisement , fut conduit à nuit close chez le bon curé de Drinckam.
Deux jours après , la Serpente avait pour capitaine M. de Lussac , l'un des ennemis invétérés de Charles Keyser.
Et Jean Bart mettait sous voiles.