‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 25 sur 38 · LE CHEVAL MARIN · texte numérisé non relu

LE CHEVAL MARIN

Le capitaine de la Serpente , M. de Lussac, était un officier médiocre , singulièrement humilié , lui , gentilhomme pur sang , fort bien en cour , d'être placé sous les ordres directs d'un grossier parvenu tel que Jean Bart. Proche parent des Letellier et conséquemment du marquis de Louvois , il avait dû à ce ministre une mission

U i JEAN BAKT ET CHARLES KEYSER.

très-honorable sans doute , mais singulièrement désagréable par le fait du malicieux Seignelay.

— Il n'a pu refuser de me confier la Serpente , disait Lussac à ses amis du grand corps , car Louvois , qui est de moitié dans l'armement , avait le droit de choisir l'un des deux capitaines... On devine le reste!... Convenez, messieurs , que ce Jean Bart a le plus insolent bonheur qu'on puisse imaginer. Chacune de ses balourdises lui est comptée pour une action d'éclat.

Lussac passait la soirée qui précéda l'appareillage avec Cotentin , Rochcfort et le vicomte de Flamignes , ai& vant de Paris fort contrarié , car depuis les rapports de M.deCussy, gouverneur de Saint-Domingue, il était ea disgrâce complète. Son crédit, fort ébranlé parla chute de sa cousine la marquise de Montespan, était désormais si complètement ruiné que , sans la déclaration de guerre, il aurait quitté le service. Et l'auteur principal de sa défaveur n'était autre que l'éternel Charles Keyser , le fameux chevalier , comte , baron et marquis des grandes flibustes.

— Ma bouline de revers ! comme disent nos matelots, s'écria le vicomte d'autant plus aigri qu'il avait revu Marie dans tout l'éclat de sa beauté (xxn).

Lorsqu'il vintà Dunkerque prendre le commandement de ce vaisseau que Keyser préserva du naufrage au sud de la Jamaïque, il n'avait pas manqué de se présenter fort audacieusement chez le bourgmestre aux kermesses flamandes. A l'aspect de la jeune fille qui avait refusé son titre et son nom , il tressaillit d'admiration cette fois. L'obstacle était invincible. Le dépit s'en mêla. Le vicomte devint aussi ardemment amoureux que pouvaient l'être Gardanne , Cotentin ou Rochefort. Il se souvint

«-ce amertume de l'échec qu'il avait essuyé la veille du départ de Keyser ; il s'en ressouvint plus amèrement encore > viand il dut le salut de son vaisseau et les sévères remontrances du gouverneur de Saint-Domingue à ce même Keyser don: il aurait voulu se venger d'une manière terrible. La pensée de Marie se mêlait comme un venin subtil à sa haine ravivée par un concours fatal de circonstances. Pourquoi , retenu parle point d'honneur, n'avait il pu donner sa démission? Pourquoi le renvoyaiton précisément à Dunkerque, où il retrouvait Marie Tugghe et où le nom du naufragé Keyser était dans toutes les bouches?

— S'il n'a point péri , comme c'est fort possible , je veux qu'il périsse de ma main , pensa le vicomte dont les suppositions , en dépassant la vérité , s'en rapprochèrent. Keyser est excellent marin , il connaît parfaitement ces côtes , il a dû faire naufrage exprès. L'art avec lequel on a sauvé toute la cargaison , — y compris, dit-on , ses parchemins, — en est la preuve. Ott arxorde aisément aux morts ce qu'on refuse aux vivants. Il reparaîtra , je l'attends de pied ferme. Non î nsn ! nia belle Marie la dédaigneuse , vous ne serez jamais marquise de Bemfazer, ni comtesse de Moroléon ! Il reparaîtra, car vous l'entendez aussi , j'en suis sûr ! Je l'ai senti , je l'ai lu dans vos yeux , qui l'ont revu sans doute ! Oh ! si vous n'aviez reçu que des nouvelles sinistres , on ne vous verrait point sortir portant votre mantille de deuil comme un raauteau de reine ; vous seriez pâle , abattue , chancelante ; ou plutôt renfermée dans votre appartement , vous pleureriez... comme vous pleureriez bientôt, je vous le jure î

La haine et la jalousie inspiraient Flamignes exaspéré

par ses disgrâces. D ne parla pourtant pas encore de ses soupçons , mais il fut mordant et rempli de fiel. Rochefort et Cotcntin avaient eu un moment de bienveillance; Flamignes leur en fit presque honte. M. de Lussac fut aigre-doux.

— A Madagascar , dit-il , je n'ai pas daigné reconnaître cet insigne aventurier ; nous n'avons pas échangé un traître mot.

— Si votre commandant savait comment vous vous être comporté envers son cher matelot , vous pouvez être sûr, mon pauvre Lussac , qu'il vous brutaliserait...

— Oh! oh!

— Jean Bart se gênerait bien I

— Doucement !

— Il n'y a pas à dire , mon bon ami ! Vous semblez menacer ; ce butor-là se moquerait bien de vos menaces ! Abattez-vous un bœuf d'un coup de poing?

— Je ne suis pas un crocheteur , mais j'ai mon épée.

— Qu'est-ce que cela fait à Jean Bart ?

— Hors du service , je redeviens son égal en grade , son supérieur en naissance , et je lui ferais vraiment honneur en me mesurant contre lui.

— Vous ne connaissez pas les principes de Jean Bart en matière de duel.

— Il refuserait de se battre?

— Ecoutez. Un jour , nous parlions devant lui de la nécessité du duel ; il la nia : — « On a tort ou l'on a raison , dit-il : si l'on a tort , on ne fait que son devoir en accordant toutes les réparations convenables ; si l'on a raison , on a l'avantage de ne devoir d'excuses à personne. » — ft Eh bien ! on en exige !» — « Si l'on a été offensé par un entêté , l'on n'obtiendra rien ; donc il ne

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faut rien exiger ! d — Nous nous récriâmes tous. — a Le Roi, disait Jeau Bart, a, par un édit, défendu de se batre en duel. Je dois doublement obéissance au Roi ; je suis son sujet, je suis officier dans son armée de mer. Donc je me soumettrai à ses ordres, d — Là-dessus on lui demanda : — a Que feriez-vous pourtant , monsieur Bart, si l'on vous traitait de lâche, si Ton vous souffletait, si l'on vous crachait au visage? » — a Ce que je ferais ? répondit- il avec son flegme stupide... Si l'on me traitait de lâche, je hausserais les épaules : peut-on se fâcher contre un aveugle ou un idiot?. . . Jcaa Bart compte à l'heure qu'il est soixante abordages; à cinq combats singuliers chaque, cela fait trois cents. Que prouverait de plus un duel?... Si l'on me souffletait, j'arracherais ou j'abattrais sur-le-champ la main qui m'aurait fait cette offense et je la foulerais à mes pieds !... Mais , si Ton me crachait au visage , je ferais ceci : — a Devant nous se trouvait une table massive chargée de porcelaines ; il la brise d'un coup de poing épouvantable , puis s'élance dessus à pieds joints, la réduit en poudre et termine sa pantomime en feignant de s'essuyer la figure. Le garçon de l'établissement accourait effaré ; Jean Bart lui jette une bourse fort bien garnie : « Paye le dégât à ton maître et garde le reste pour toi ! ... » Là-dessus , il prend son chapeau , se dirige vers la porte , et avant de sortir : — « Mais si j'étais moins vigoureux , je traiterais les insulteurs comme des assassins de carrefour , je les poignarderais ! Bien le bonsoir , messieurs ! »

— Le brutal animal I s'écria Lussac consterné.

— Mais Keyser? demanda le vicomte de Flamignes.

— Oh ! celui-là ne boudait pas devant un duel, dit Rochefort en souriant. Gardanne en a reçu entre les côtes une preuve de six bons poucçst

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Flamignes se promit de fréquenter assidûment l'académie d'escrime , et il se tint parole.

Le lendemain matin , Lussac fit un assez piteux appareillage. Pendant toute la journée , Jean Bart observa ses manœuvres, s'aperçut à grand regret qu'elles laissaient beaucoup à désirer , et s'avoua qu'il ne devait guère compter sur un semblable auxiliaire. Mais , d'un autre côté , il ressentait une vive satisfaction, car les questions de son jeune fils , qui s'attachait à se rendre compte des mouvements des deux navires , prouvaient en lui un sens marin très-développé.

Cornil n'était étranger à rien. Elevé dans un port, chez un armateur, en contact perpétuel avec des gens de mer raisonnant bien du métier, il avait sans cesse vu des navires et entendu parler marine. Il se savait destiné à suivre la carrière paternelle, n'admit jamais qu'il en pût embrasser une autre et brûla, dès l'enfance de marcher sur les traces de ses aïeux, dont Marie lui racontait toutes les belles actions navales. Ses lectures, ses promenades, des leçons théoriques ou pratiques de maîtres capables de le diriger, tout avait concouru à compléter son instruction première. A l'imitation de son père, il s'était appliqué à l'étude des cartes marines et du pilotage. Les jeux de sa tendre enfance étaient marins. Il savait gréer et voiler un modèle. Son plaisir le plus grand avait toujours été de visiter des vaisseaux ou d'aller en canot, surtout à la voile. Il était fier de tenir la barre du gouvernail et charmé de louvoyer sous une brise ronde ; messire Tugghe était en position de lui procurer souvent ces distractions favorites pleines d'utilité. Aussi, quoiqu'il embarquât pour la première fois, Cornil étaitil bien loin d'être emprunté à bord. Malgré sa consti-

tES FIANCÉ.

tution frêle et nerveuse, il De souffrit point du mal de mer. Dès l'instant de l'appareillage , sous les yeux de Vanburg, son maître spécial pour la manœuvre, il avait pris part à tous les travaux, et s'acquittait avec le plus grand zèle des modestes fonctions de pilotin. Il n'encourut pas la moindre réprimande, quoique Jean Bart eût recommandé de le traiter avec toute la sévérité d'usage.

Le lieutenant Guermont en complimenta son père , qui répondit gaiement :

— Bon chien chasse de race.

Maître Vanburg, enchanté de son élève, disait de son côté :

— Capitaine , ça va tout seul ! je n'ai jamais vu novice plus dégourdi. Pour ce qui est des nœuds et des amarrages , il s'y entend comme un vieux matelot ; il connaît sur le bout du doigt sa nomenclature et son passage des manœuvres. Sur les vergues poirtant il tremblotte un brin...

— Qu'on l'y envoie souvent!... De petit temps d'abord !...

— Soyez tranquille , capitaine. Quand il travaille dans la mâture , je veille. Deux de mes meilleurs gabiers, sans faire semblant de rien, se tiennent toujours à portée. Si son pied glissait, il ne tomberait pas, j'en réponds !

— Merci ! très bien! dit Jean Bart à demi-voix. C'est mon unique enfant, et je l'aime comme j'aimais ma pauvre Nicole !

— Pour les exercices du canon, du fusil et des armes blanches, ça va bien aussi ; mais il nous faudrait quelques exercices à feu.

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— Au large, en temps de guerre , c est impossible; nous aurons mieux, j'espère !

— Voiles!... convoi!... cria la vigie.

— Ah ! ah ! fit Cornil, accourant joyeusement auprès de son père ; serait-ce l'ennemi ?

— Peut-être, mon enfant!

Jean Bart ayant fait signaler à la Serpente Tordre de rallier à portée de voix, M. de Lussac, au lieu de prendre du tour en approchant, gouverna si maladroitement, qu'il faillit d'abord se heurter contre la Railleuse , et qu'ensuite il la dépassa sans avoir pu communiquer.

— Décidément j'ai affaire à un âne , grommela Jean Bart.

Par un second signal , le capitaine de la Serpente fut appelé à l'ordre, mit en panne , amena un canot et se présenta de fort mauvaise grâce. Jean Bart feignit de ne point s'en apercevoir, et , jugeant inutile de donner une leçon de manœuvre à un officier si peu capable, il se contenta de lui dire:

— Ces voiles sont hollandaises. Si le chef du convoi porte plus de trente canons, nous l'attaquerons ensemble, moi d'un bord, vous de l'autre. Ensuite, pour me donner toute facilite d'évolution, vous yous maintiendrez invariablement par son travers ; car moi , suivant les occasions , je le prendrai en enfilade par l'arrière ou par l'avant , ou encore je l'aborderai.

— Bien, commandant, c'est convenu!

— Dans le cas, au contraire, où le convoveur ne serait pas de force trop supérieure à la mienne, je l'attaquerai seul. N'oublions pas que le but de MM. de Seignelay et Louvois est de faire des prises. Jetez-vous

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donc sur les marchands . caplurez-en le plus possible , et ne venez à mon aide que si , par malheur, vous me voyiez en trop grand danger !

— Parfaitement, j'ai compris.

— Eh bien , retournez à votre bord , et commencez par y consigner ces instructions sur voire journal de capitaine.

Lussac , qui s'était attendu à une semonce grossière , se retira étonné , satisfait , et bien résolu à faire de son mieux.

Pavillon déployé , mèche allumée , sabords ouverts , les deux conserves cinglèrent sur la flottille déjà en déroute, mais fièrement soutenue en arrière-garde par un navire haut de bord qui aborait les couleurs hollandaises.

Un superbe cheval doré qui ornait la proue de ce bâtiment le rendait fort remarquable.

— A sa figure de poulaine , dit maître Vanburg , je reconnais le Cheval- Marin, de Flessingue , un vaisseau de cinquante qui se croit déguisé en frégate parce qu'un masque de toile noire cache sa batterie basse.

— Il faudrait être myope pour ne pas voir que c'est un vaisseau, dit Cornil.

— Ah ! le triple imbécile ! l'animal ! le bêtard 1 s'écria maître Vanburg avec humeur.

M. de Lussac , n'ayant compté que ving-six canons , se jetait sous le vent à la poursuite de la flotte marchande.

Jean Bart haussa les épaules !

— Ce maladroit, murmura-t-il , nous aurait peut-être plus gênés que servis !

, La Railleuse, armée de vingt- yuatre canons, conti-

nuait à courir droit sur le Cheval- Marin, qui én portait cinquante d un calibre très-supérieur El le commandant hollandais était évidemment bon manœuvrier; A s'était mis en travers pour écraser la frégate par une bordée d'enfilade.

Dès qu'elle fut à portée de canon , il démasqua sa batterie inférieure du côté qu'il présentait a Jean Bart, et, charmé de son stratagème vulgaire , il dut bien rire de la sottise de l'autre capitaine français qui s'y était laissé prendre.

— Que ce niais rade mon convoi tout à son aise , au lieu de se sauver lui- même ! Bien , très-bien ! Je le prendrai comme dans un filet, dès que j'en aurai fini avec cette téméraire petite frégate.

Le commandant du Cheval-Marin ordonna aux dix plus adroits de ses canonnière de viser à démâter, et à tous les autres de tirer en plein bois. Les pièces furent chargées à doubles projectiles et , pour faire feu plus sûrement , on attendit que la Railleuse se fût encore rapprochée.

Cependant Jean Bart avait eu tout le temps de réfléchir.

En poursuivant directement sa route , il ne perdait ni une brasse de chemin, ni un quart de minute, et il n'offrait à l'ennemi que sa moindre surface ; mais il exposait un plus grand nombre d'hommes, et, pour peu, que le Hollandais eût quelques pointeurs très habiles, la mâture de la Railleuse risquait d'être totalement rasée du premier coup ; après quoi, toute manœuvre devenant impossible, on en serait réduit à se faire broyer. En présentant immédiatement le travers , la situation était pire ; nonseulement on perdrait du temps et du chemin, mais on

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^enlèverait toute chance.de succès , car le vaisseau plus fort d'échantillon et de calibre', souffrirait à peine a cette distance et n'aurait qu'à ménager convenablement son feu pour démanteler la Railleuse morceau par morceau.

Le parti le plus simple eût été de renoncer à l'attaque, de rejoindre la Serpente et de battre prudemment en retraite. Jean Bart n'y songea même point. Les yeux ardemment fixés sur le Cheval-Marin : **

— Attention au gouvernail ! commanda-t-il. Les gens de la manœuvre , parés à leurs postes ! Les gens des canons à plat ventre !... Et silence absolu !...

Ensuite il resta immobile , muet , guettant son adversaire comme un renard qui se défie d'un piège. Il veillait aux mouvements les plus insignifiants des canonniers ennemis entrevus par les sabords ; il écoutait comme si le vent pouvait laisser parvenir à son oreille les commandements faits à bord du vaisseau ; il essayait de pénétrei les pensées du capitaine hollandais ; il y parvint.

Un bruit très-léger lui fit deviner qu'un ordre était donné au porte-voix ; un mouvement peu sensible parmi les servants des pièces lui fit comprendre que cet ordre devait être : t Canonniers , attention I » Quelques étincelles qui pétillèrent à la fois en dedans des embrasures lui prouvèrent que l'on secouait la cendre des boute-feu :

— Tribord , la barre ! commanda-t-il.

Au moment même où le vaisseau vomit ses vingt-cinq boulets doubles, sa frégate présenta brusquement le travers avec une précision magique. De toutes parts sifflèrent les projectiles ronds ou ramés. Un certain nombre de cordages furent hachés entre le mât d'artimon et le grand mât , c'est-à-dire dans la ligne même qu'auraient occupée les trois mâts de la Railleuse , si ,

par son embardée soudaine, Jean Bart ne les avait déplacés avec le plus rare bonheur. Les voiles se présentant en ralingue , pas une d'elles ne fut trouée. Les mâts ni les vergues ne reçurent la moindre atteinte , mais la partie du plat-bord correspondant à la route jusque-là suivie par le navire fut littéralement foudroyée. Les éclats de bois tuèrent un homme, deux autres furent blessés.

Le tir des Hollandais avait été remarquablement juste, et la Railleuse, totalement démâtée, aurait, à coup sûr, été couverte de morts sans le mouvement si opportun qu elle fit et qui fut , à travers la fumée , si promptement suivi du contre-mouvement , que les gens du Cheval-Marin n'eurent pas le temps de s'en apercevoir.

Pendant qu'ils rechargaient leurs bouches à feu, Jean Bart devait arriver à excellente portée pour sa propre artillerie. La partie serait encore singulièrement inégale , mais au moins on ne courrait plus risque d'être battu sans avoir fait le moindre mal à l'ennemi.

Tout entier à la manœuvre , absorbé par une combinaison qui exigeait une présence d'esprit pour ainsi dire divinatoire , Jean Bart n'avait pu regarder son fils.

— Grâce au Ciel , s'écria-t-il, nous voici en bonne position pour riposter.

Tout à coup ses yeux rencontrent ceux de Cornil , sur qui venait de rejaillir le sang de l'homme tué. La formidable bordée du vaisseau , les ravages qu'elle a exercés à bord, et surtout ce sang qui l'inonde , ont surexcité outre mesure le système nerveux du jeune pilotin ; il pâlit, il tremble , il est près de défaillir.

— Mon fils avoir peur ! murmure Jean Bart frémissant ; et , sous l'empire de cette pensée qui le boule-

LES FI ANC Ii S ♦ SOS

Verse , il s'écrie d'un accent de courroux inconnu jusqu'alors : — Vanburg ! Vanburg f par le sang de mon père, amarre-le au pied du grand mât, le front devers la mitraille ! Mille fois plutôt mon que lâche !...

Terrifié par la colère inouïe de sou capitaine, toujours si calme, toujours si complètement maître de Iu» f Vanburg obéit en frissonnant d'horreur. 11 attac he au mal l'enfant, qui rougit ,et pleure de honte , qui tremble encore, mais sans courber la tête.

L'ennemi va de nouveau faire feu. Un lugubre silence règne à bord de la Railleuse , dont les officiers et l'équipage , frappés d'une sorte d'effroi , ont peine à reconnaître la voix de Jean Bart. Il ne parle plus: il rugit , il tonne. Il inspire à ses propres gens plus de crainte qu'une escadre entière. Les boulets et la mitraille du Cheval-Marin ne les ont pas fait sourciller, la fureur de Jean Bart les émeut et les stimule en môme temps. Le danger pour eux cesse d'être au dehors ; les plus braves ont peur de ne point paraître assez braves à leur terrible capitaine.

Heureusemeut son transport de rage ne paralyse aucune de ses qualités de marin. Il a changé 'sa route , il présente le côté à l'ennemi et s'en rapproche cependant par une ligne oblique :

— Canonniers, du calme! commande-t-il de sa voix si étrangement troublée. Ne nous pressons pas ! ne perdons pas nos boulets!... Saluez doucement! en plein bois! Tuez des hommes!... Gabiers! parez vos grenades !.... Mousquetaires ! feu à volonté !.... avec sang froid ! ... Du calme ! du calme ! et encore du calme !

Ici commence une double lutte de manœuvre et d'artillerie. Jean Bart est bord à bord d'un champion ha-

bile , deux fois plus fort que lui ; il ne s'occupe que de vaincre maintenant. Après la victoire , il demandera ce qu'est devenu son fils , — son fils qu'il ne veut pas regarder, son fils qu'il évite de voir, afin de rester capable d'opposer des talents supérieurs aux talents du capitaine hollandais.

Celui-ci, au lieu de lâcher encore toute sa bordée, a ordonné à ses pointeurs de tirer au moment le plus favorable , chacun à volonté. La Railleuse essuie le feu successif des vingt-cinq canons ennemis ; elle en souffre, mais sans faire d'avaries majeures.

La mitraille , la mousqueterie et les grenades qui éclatent à son bord y frappent plus de vingt hommes. Les blessés crient : « Vive Jean Bart ! » Une voix juvénile domine toutes les autres. Jean Bart a reconnu celle de son fils. Il se tourne enfin vers lui. L'enfant ne tremble \ plus ; il fixe l'ennemi d'un air menaçant ; des larmes jroulent encore sur ses joues. Immobile , les mains liées au mat, il n'essaye point de se détacher, chose facile, tant l'amarage a été peu serré par le bon Vanburg , qui s'est constamment tenu devant lui comme pour lui faire un rempart de son corps.

Jean Bart sourit , essuie à son front une sueur glacée et dit au maître d'équipage :

— Rends-lui son mousqueton !

La Railleuse est assez près du Cheval Marin pour y faire pleuvoir une grêle de balles et de grenades. Les mousquetaires ont reçu l'ordre de viser chacun sur le chargeur d'un canon. Corail se poste parmi eux. D ne tarde pas à prouver que, pour le sang-froid et la justesse du tir, il ne le cède à personne.

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[ À bord du vaisseau , les marins se disent avec terreur : — C'est Jean Bart !

— Qu'importe ! s'écrie leur commandant , feu 1 feu à mitraille ! . . Tirez donc !

— Commandant , on ne peut pas ! le Renard nous en empêche.

A peine un chargeur paraît-il au sabord pour mettre la gargousse dans le canon , qu'il tombe sous une balle , et les douze pièces de la frégate de vingt-quatre vomissent la mitraille.

— Fermez lesmantelets! bourrez avec les refouloirs à manche de corde ! commande le capitaine du Cheval- Marin.

Jean Bart entend cet ordre ; les canons , cette fois , ne peuvent manquer d'être chargés , puisque leurs servants seront abrités par les volets mobiles qu'on ne rouvrira que pour une bordée décisive.

Le vaisseau, beaucoup plus haut de bord que la frégate, la domine. Ses grenadiers et fusiliers , des châteaux de pouppe et de proue , des hunes , des passavants , continuent un feu nourri. Jean Bart , devenu le point de mire des tirailleurs , entend siffler les balles à ses oreilles, en reçoit dans ses vêtements, est effleuré plusieurs fois, et voit à chaque instant de vaillants compagnons tomber autour de lui.

Par bonheur, il est enfin en position de tenter l'abordage. Le Cheval-Marin évolue pour l'éviter, mais n'évite pas une volée d'enfilade que la Railleuse lui envoie en plein arrière. Son gouvernail est démonté. Son mât d'artimon , criblé, craque sous l'effort du vent. La manœuvre est ainsi entravée ; Jean Bart en profile.

Avec une méthode parfaite , il aborde sans fracas le

point du vaisseau où règne le plus de désordre , c'est-àdire la hanche de sous le vent. Un feu d'enfer à bout portant y augmente la confusion ; une large brèche est ouverte. En môme temps des boulets enchaînés, des cordes à nœuds , des grappins de toutes sortes sont lancés , par les soins de Vanburg, au mât ébranlé, qui doit, en tombant av ec sa chevelure , servir de pont et d'échelle pour monter aisément à l'abordage.

Le mât s'écroule en effet ; Jean Bart fait battre la charge.

M. de Guermont, ce jour-là, se montra digne d'être son lieutenant. A la tête de la première division, il s'élance sur le château d'arrière du Cheval-Marin.

Le commandant hollandais s'y défend en héros. ' La masse de ses gens monte sur le pont pour repousser les Français à la baïonnette ; ceux-ci , à coups de pistolet, de sabre et de hache , s'ouvrent un passage qui se referme devant eux à chaque pas.

M. de Guermont dirige énergiquement l'attaque. • Le capitaine du Cheval- Marin donne l'exemple de la plus belle résistance. Il recule sans fuir, réunit son monde sur le château d'avant , s'y retranche et prépare un retour offensif.

— Tenez bon, camarades! s'écrie-t-il. Tirez par les meurtrières; nous sommes encore les plus nombreux. La chance va tourner cap pour cap !

En effet , la division du lieutenant Guermont ne parvient pas à franchir les passavants. Les abordés , qui ont de nouveau l'avantage d'un point culminant d'où l'on tire à couvert, se servent des espingoles de leur sorte de blockhaus, et réduisent les assaillants à se retrancher derrière les espars et les débris , barricades fort insuffi-

LES FUKCiSi

fcantes. De la grand'hune, de celle de misaine, les gabiers hollandais font tomber sur les abordeurs des projectiles de tous genres.

Mais Jean Bart, dont six canons chargés à boulets ronds et à grappes de raisin peuvent être pointés sur le château de proue, les décharge en écharpe, et lance, immédiatement après, sa seconde division d'abordage.

Cloué à son bord par ses devoirs de capitaine , il n'y garde que maître Vanburg et quinze hommes pour les besoins de la manœuvre.

La face des choses change soudain. Le lieu de refuge des Hollandais est devenu le théâtre d'une lutte acharnée.

Jean Bart voit Cornil montant à l'assaut , Cornil , échevelé , le sabre à la main , bondissant au plus épais de la mêlée, fondant sur les baïonnettes, essayant de rejoindre le capitaine des ennemis.

Alors le héros clunkerquois , sûr de vaincre , apprend enfin ce que c'est que la peur. — Le fils de la fière Catherine, Jean Bart , pâlit et tremble à son tour.

— Vanburg ! dit-il d'une voix étouffée , regarde ! . . . cours!... va!...

Le maître se précipite à bord de l'ennemi. Jean Bart , enchaîné à son poste d'honneur, y reste frémissant , épouvanté de la témérité de son fils.

Le lionceau a fait sa trouée ; il croise le fer avec le capitaine hollandais.

— Bendez-vous au fils de Jean Bart ! dit-il.

Une hache est levée sur son jeune front.

La main qui la tenait tombe hachée par Vanburg.

Le sabre de Cornil blesse et désarme le commandant ennemi , qui chancelle en criant aux siens : — Courage, toujours 1

— II est mon prisonnier ! dit Corail , qui voyant à l'extrême avant sur le beaupré un pavillon flottant encore , se fait jour à travers ses défenseurs, l'atteint, le saisit, reçoit une balle , perd ses forces et va rouler à la mer.

Vanburg le recueille entre ses bras.

Drapé dans le pavillon teint de son sang , l'enfant lui dit avec un fier sourire :

— Mort peut-être , mais non point lâche!

Et à ces mot il s'évanouit, (xxm).

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