‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 26 sur 38 · UN CONSEIL ET W SERVICE · texte numérisé non relu

UN CONSEIL ET W SERVICE

Sous-venté par la chasse qu'il appuyait aux marchands , M. de Lussac s'aperçut tout à coup avec un incomparable dépit que le commandant hollandais montait, non une frégate , mais un vaisseau de cinquante canons. Il vit de ses propres yeux , lorsqu'il était cent fois trop loin , les batteries basses ouvertes de bout en bout. D se souvint qu'autour de lui, officiers, maîtres, matelots, en parlant de l'ennemi , s'étaient constamment servis du terme de vaisseau , jamais de celui de frégate.

Sa confusion alla jusqu'au désespoir.

Croyant Jean Bart perdu sans ressources , il résolut de ne point survivre à sa désobéissance par maladresse ; D songea un instant à remonter le lit du vent pour venir se faire écraser tout de suite. II eut toutefois la sagesse de comprendre qu'en commençant par amariner le

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convoi , il renverrait peut-être à MM. de Seignelay et Louvois de quoi les indemniser de leurs frais dénuement.

La Serpente était bonne marcheuse , les fuyards trèslourds ; au premier boulet chacun d'eux amena sans trop de chagrin , dans l'espoir d'être bientôt repris par le Cheval-Marin victorieux.

La rafle fut complète ; un équipage de prise fut mis à bord de chaque navire avec l'ordre de gouverner sur Dunkerque.

— Pour faciliter leur retour, pensait Lussac , je vais me battre jusqu'à la mort , m'accrocher au vaisseau et me faire sauter avec lui.

Il était de fort bonne foi ; mais il oubliait qu'on n'accroche point comme on le voudrait bien avec une petite frégate de seize un vaisseau de cinquante , maître de la mer et du vent. Son dessein héroïque était tout simplement ridicule.

Lussac orienta au plus près et se mit à louvoyer. Il vit le mât d'artimon du vaisseau abattu et coupé , ses châteaux d'arrière et d'avant saccagés , la Railleuse intacte et les couleurs du Roi flottant à bord des deux navires. Il n'en resta pas moins convaincu que Jean Bart avait succombé dans la lutte , et , croyant que le rusé Hollandais arborait de fausses couleurs pour l'attirer au piège , il s'imagina être bien plus rusé encore en feignant d'y donner tête baissée.

— Mort de ma vie, se dit-il , c'est par une bordée à bout portant que j'assurerai mon pavillon.

Tous les gens de l'équipage à bord de la Serpente étaient émerveillés et applaudissaient.

— Jean Bart ! Jean Bart ! rien de tel que Jean Bart ! disaient-ils avec enthousiasme.

Ils furent singulièrement surpris d'être remis aux postes de combat et de s'entendre dire par leur capitaine :

— Mes amis , nous allons vaincre ou mourir, venger Jean Bart et sauver nos prises ! Canonniers, pointez en plein bois ; chefs de hune et gabiers , parez les grappins d'abordage 1

Officiers, maîtres et marins s'entre-regardèrent avec stupeur ; les plus malicieux se mordaient les lèvres. Un immense éclat de rire faillit éclater de l'arrière à Pavant

Lussac se flt apporter un boute-feu et se jura de sauter impétueusement dans la soute aux poudres dès que la Serpente aurait abordé le Cheval-Marin.

Encore une fois il calculait mal, car en supposant que sous aucun autre rapport il ne se fût trompé , le navire dont il aurait dù se débarrasser était la Railleuse, beaucoup plus capable que le vaisseau , en partie démâté , d'appirer la chasse pu convoi. Du reste, son aveuglément fut tel qu'en vojuU, lv Railleuse cou ir droit à lui pour lui donner des ordres , il crut qu'elle venait le mettre entre deux feux, et virant de bord coup sur coup, il la croisa de telle sorte que Jean Bart , haussant les épaules , dut virer de bord aussi.

Mais enfin la Serpente ayant à peu près atteint son but, Lussac, noblement déterminé à périr, commanda de faire feu et de mettre la barre au vent pour arriver en grand sur le Cheval-Marin.

A ce coup , par exemple , l'éclat de rire homérique retentit d'un bout à l'autre de son bord. Les canonniers se pâmaient, les matelots n'y tenaient plus; l'hilarité trop longtemps contenue devenait un outrage involontaire.

Bien entendu, pas une pièce ne fit feu; la barre avait été poussée dans k sens opposé au commandement;

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la Serpenté masqua, recula et se trouva tout à coup assez près de la Bailleur pour qu'on entendît parfaitement Jean Bart criant au porte-voix :

— Que diable faites-vous donc, capitaine? Mettez en panne, s'il vous plaît, et venez à mon bord !

Lussac pâlit, consterné ; des larmes de honte roulèrent dans ses yeux. Il venait d'être la risée de son équipage ; il allait être fort justement réprimandé par son chef. Son orgueil était terrassé.

— Je voulais mourir en héros , et je me suis conduit en Pourceaugnac ! se disait-il. Je n'ai fait que sottises sur sottises ! Décidément je demande à Louvois de passer dans la cavalerie 1

Ce ne fut plus d'un air hautain , mais avec un évident souci qu'il se rendit à bord de la Railleuse.

Jean Bart qui, sur les entrefaites , avait signalé au convoi de ralentir sa marche et de se former en bon ordre, se montra indulgent jusqu'à la cordialité. A la vérité son cœur paternel était rempli de joie.

L'enfant était brave et sa blessure ne présentait aucune gravité. Une balle tirée de bas en haut lui avait labouré toute la poitrine et l'épaule gauche ; elle avait fait couler beaucoup de sang , mais sans pénétrer dans les chairs. En sa qualité d'ancien capitaine corsaire, Jean Bart avait fait office de chirurgien après maintes rencontres, il se connaissait parfaitement en blessures et vit de ses propres yeux que celle de son fils n'était qu'une écorchure profonde. Le jeune garçon, pansé avec soin, dormait du sommeil des victorieux et, comme les enfants qui veulent dormir avec leurs jouets, il tenait encore par un coiq le dernier pavillon enlevé au Cheval-Marin.

Le vaisseau de cinquante avait été vaincu , malgré sa belle défense. Le convoi était amariné.

Par les soins de maître Vanburg , la voilure et le gréement de la Railleuse étaient réparés déjà. Un pan de muraille crevé, lo canon correspondant démonté, quelques éclaboussures de çà de là ne constituaient point des avaries sérieuses. Les pertes en hommes étaient malheusement beaucoup plus sensibles ; mais les gens de guerre ont toujours accoutumé de faire passer avant leurs regrets la satisfaction légitime que doit inspirer un difficile triomphe.

Jean Bart était donc dans des dispositions excellentes qu'augmenta l'humble contenance deLussac :

— Capitaine , lui dit-il je m'aperçois de votre chagrin, j'y prends part. Vous avez perdu une belle occasion de déployer votre courage. Çà se retrouvera !... Et, au résumé, tout est au mieux , puisque le convoi nous aurait échappé sans votre première erreur. Vous n'avez pas l'œil d'un marin, mais vous en avez le cœur, j'en suis sûr! J'ai compris jusqu'à votre dessein de vous faire écraser dans l'espoir de conserver vos prises.

Lussac releva les yeux, vit une grave sourire sur les traits de Jean Bart, et, confondu d'étonnement , il s'écria :

— Quoi 1 vous aviez deviné ? t

Le rustre, le bourru grotesque, l'ignare matelot dunkerquois, le brutal dont la grossièreté faisait tout le renom (1), comme disaient messieurs les talons rouges, le

(1) Textuel. Voir les Mémoires de Forbin.

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vainqueur du Cheval-Marin , lui parut ce qu'il était en effet : un homme de bien et un homme de génie.

— Ah ! Monsieur Bart , ajouta Lussac pénétré de reconnaissance, je m'attendais à être accablé de justes reproches, non à être ainsi reçu. Oui, je voulais périr pour expier mes fautes, mais je n'ai fait encore qu'une insigne gaucherie, après avoir douté de votre invincible talent.

— Personne n'est invincible, Monsieur, répondit Jean Bart d'un ton assez froid ; tout le monde est sujet à l'erreur, et moi-même aujourd'hui j'ai joué un jeu trop téméraire,

— Le succès justifie votre sublime audace.

— Un revers l'eût donc condamnée ! Vous avez , je crois, assez peu navigué ; vous commandez pour la première fois, et beaucoup de marins capables, en devenant capitaines, restent au-dessous de leur tâche. Votre inexpérience que vous reconnaissez, ne diminue en rien votre courage. Vous ne pouvez avoir mon amitié , mais vous avez droit à mon estime.

— Monsieur Bart, pardonnez-moi une question que j'ose à peine vous faire , dit Lussac avec une courtoisie respectueuse. Votre indulgence même me porte à vous l'adresser.

— J'écoute, monsieur le capitaine.

— Pourquoi , commandant , consentant à m'estimer quand je suis la risée de mes gens, ne sauriez-vous m'accorder quelque amitié au moment même où moi, je suis porté à vous aimer comme je vous admire ?

Jean Bart soupira, regarda fixement l'officier de cour, et lui dit d'un accent ferme mêlé de tristesse :

— Monsieur , vous êtes l'ennemi de mon ami le plus cher. Vous avez essayé d'écraser de vos dédains Charles

Keyser, mon camarade d'enfance, mon frère d'armes, mon matelot, mon second moi-même. Je ne vous hais point, je vous traite sans aigreur, sans colère ; c'est tout ce que je puis faire de mieux en honneur et en conscience.

De généreuses larmes roulaient dans les yeux de Lussac :

— Monsieur Bart,s'écria-t-il, plût à Dieu que Keyser fût vivant ! Je vous demanderais pour grâce suprême de l'inviter à me faire Phonneur de me tendre la main.

— Prenez donc la mienne, monsieur de Lussac! dit Jean Bart rasséréné; vous êtes vraiment un gentilhomme.

— Et vous, commandant, vous êtes un modèle de noblesse !

— Maintenant, reprit Jean Bart , je vais vous parler en ami , vous donner un conseil , vous demander un service.

— Le conseil sera suivi , le service sera rendu , dit énergiquement Lussac transformé en un homme nouveau par la loyale franchise de Jean Bart.

— Le conseil, reprit celui-ci avec douceur, est de ceuj que Ton ne peut risquer sans précautions. Je ne me serais point permis d'en ouvrir la bouche il y a cinq minutes...

— Je devine, interrompit Lussac ; vous allez me confirmer dans ma résolution déjà prise , de renoncer au service de mer pour celui de terre.

— Avec votre bouillante intrépidité , vous seriez en effet plus utile au Roi dans une arme où il faudrait moins de connaissances acquises par une pratique de tous les jours. J'ajouterai pourtant, mon cher capitaine, que partout il est bon de ne pas s'en fier à son seul jugement ,

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tic ne pas dédaigner sans examen les opinions désintéressées des subalternes , et d'en faire son profit s'il y a lieu. Je me suis bien trouvé nombre de fois d'avoir pris les avis de mes camarades ou même de mes inférieurs; et cependant personne moins que moi ne recule devant la responsabilité de ses actes. Plus les circonstances sont graves, plus je tiens à décider et à commander seul.

— Mon cher commandant, vosc mseils sont tous marqués au cachet de votre esprit supérieur. La cruelle humiliation que j'ai subie eût-elle été une leçon suffisante ? j'en doute; mais vos paroles porteront fruit, j'en suis sûr. En tout lieu , je me souviendrai des sages consolations que je vous dois ; et maintenant , de grâce , quel service puis-je vous rendre?

— Avant tout, dit Jean Bart, soyez discret. Ne parlez point de nos relations nouvelles. Que Flamignes, Gardanne, Rochefort , Cotentin et autres ne puissent se douter que vous avez changé à mon endroit. Si vous êtes mon ami, restez leur camarade.

— Monsieur Bart , je m'honore d'être votre ami , dit Lutisac avec chaleur; mais...

— Je ne vous demande rien d'indigne d'un officier, monsieur! interrompit Jean Bart. Trameraient-ils quelque infamie contre moi et les miens, je ne vous demande pas d'en trahir l'odieux secret!

— Je n'ai point supposé cela, reprit Lussac. Je voulais dire seulement que vous me privez d'un grand bonheur en m'empêchant de proclamer bien haut votre talent obscurci par l'envie , et du bonheur plus grand de me montrer lier de votre amitié.

— Très-bien , merci ! Je vous avais-jugé homme de cœur, je ne me trompais pas! Quant a moi, je passe pour

un manant dont l'audace irréfléchie fait Tunique mérite» pour un ours de mer qui doit tout à sa bonne étoile, pour un matelot stupide qui joue d'un bonheur insensé!

— Rien n'est plus faux 1 s'écria Lussac.

— D'accord !.. Et pourtant rien ne m'est plus utile !... Dans la vie comme à l'abordage , on ne choisit pas son échelle; on s'en fait une aux dépens de l'ennemi; on s'ouvre une brèche comme l'on peut , par force ou par ruse; on s'accroche aux éclats de bois en s'y déchirant les mains et parfois le cœur ; on laisse dans cette route hérissée d'éclisses des lambeaux de chair saignante; mais on monte, on lutte, on combat, on triomphe ou l'on meurt!... Au large, ma tâche est facile; à la cour, elle est ardue , et je m'y suis déjà cruellement blessé jusqu'au fond de 1 ame, car les ambitions de Keyser étaient mes seules ambitions ; son amour pour Marie Tugghe, ma préoccupation opiniâtre. Je ne voulais, moi, que ce que j'ai r un navire où je puisse faire de mon fils un vrai marin ! Mais , pour Keyser, je voulais tous les grades , tous les titres afin qu'il fût heureux , et afin d'être mille fois" heureux de son bonheur- Eh bien ! depuis dix ans passés, monsieur de Lussac, vos camarades ont paralysé tous mes efforts; depuis dix ans passés , je gravis cette échelle d'épines où des courtisans et des favorites me font rouler en se riant de mes plaies vives !... Vous entrevoyez mon secret. Mais j'ai foi dans votre honneur de gentilhomme : vous avez serré dans ma main la main de Keyser !.. Je continue..

— Dieu! ne serait-il point mort? dit Lussac.

Jean Bart se croisa les bras sur la poitrine. Ses yeux bleus, vifs et pénétrants sondèrent les regards du jeune officier de cour, puis, sans répondre ;

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1 *— N'allez donc pas démentir les jaloux, les méchants et les sots ligués contre nous et nos espérances, poursuivit-il. Vous ne pouvez guère nous servir qu'à la condi-

1 tion d'être en apparence peu bienveillant.

— Ceci est de la triple ruse , reprit Lussac dont la 1 surprise ne cessait d'augmenter.

! — Certainement ! fit Jean Bart. Les stratagèmes sont de bonne guerre. Mes ennemis en mer m'appellent Renard, je m'en fais gloire. Mes ennemis à terre me traitent d'Ours, je m'en applaudis! Dès l'origine on m'a fait

' malgré moi une réputation ridicule , je m'en sers. Par méchanceté ou par ineptie on m'a, de parti pris, déclaré

? niais, bouffon, bélitre, butor. Ek bien soit ! On rit volontiers à Versailles des frasques de Jean Bart , vous devez en savoir quelque chose.

— J'en conviens.

— Ai-je ou n'ai-je point le droit d'accepter le rôle qu'on m'impose? Et, si je l'accepte , n'est-il point juste que je l'utilise pour mon ami et moi contre ses ennemis et les miens? Sachez cela! Et si vous apprenez que Jean Bart est à Versailles, accourez-y ! Tenez-vous prêt à rire de ses incartades en secondant ses desseins. Vous avez vu Keyser à Madagascar , vous pouvez rendre témoignage des services qu'il y a rendus ; — vous trouverez aisément des témoins de sa belle conduite à Pondichéry , — dans le royaume de Siam, dont on s'occupe si fort sans parler de lui, — dans les Antilles et ailleurs. Vous propagerez, vous appuierez impartialement tous leurs dires favorables. Que Louvois , votre proche parent , que vos plus puissants protecteurs , que les femmes de la cour surtout plaident , s'il y a lieu , la cause de Keyser tout en se moquant bien de Jiean Bart !...

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— Keyser ! Keyser est donc vivant? s eeria de noilveau Lussac. r "

— Ecoutez ! fit Jean Bart avec finesse , je suis dans certains cas un excellent devin. Keyser, arraché par une Jame à son navire , a ^té emporté au large. Ceci est de notoriété publique. Ensuite un pilote d'Ostcnde ou de' quelque autre port des Pays-Bas l'a recueilli par hasard. Il était mourant , il va mieux. On l'a fait prisonnier de guerre , mais il s'évadera , et même , entre nous , il se serait déjà évadé si son grade de capitaine de frégate lui était confirmé sous ses noms, titres et qualités de marquis de Bemfazer , comte de Moroléon , etc.. Dans ce que je vous dis , quelques légers détails pourraient bien être de pure imagination , mais le fond est vrai , j'en suis convaincu..., et même j'en étais sûr avant notre appareillage.

— Je comprends ! répondit Lussac en présentant à son tour la main à Jean Bart , qui lui dit d'un ton paternel :

— Je vais passer à votre bord. Sur votre journal de capitaine mes instructions doivent être rédigées plus complètement que je ne le veux. J'y effacerai quelques mots inutiles. Cette rature sera bien approuvée en marge. Je tiens en outre à souper chez vous avec votre étatmajor. Vous donnerez double ration à votre équipage , et je saurai bien forcer vos gens à boire à votre santé.

— Commandant Bart ! dit Lussac d'un ton pénétré vous ne faites pas les choses à demi ! Quand il vous faudra ma vie, elle est à vous!....

Le lendemain , de grand matin , la petite division de Jean Bart naviguant en bon ordre dans la Manche au

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Hord de Boulogne , les vigies signalèrent un croiseur anglais courant à contre-bord. Pour la seconde fois, Bart passa sur la Serpente avec une escouade de gens de la Bâilleuse, commandés par maître Vanburg.

Le Cheval-Marin , privé de son gouvernail et de son mât d'artimon , naviguait horriblement mal. On avait dû se régler sur lui , et c'est pourquoi Ton cédait au vent en se dirigeant sur le port d'Amblcteuse.

M. de Guermont resta chargé de protéger la rentrée du convoi avec la Railleuse fort dégarnie de monde, par les pertes qu'elle avait essuyées , par l'équipage de prise fourni au vaisseau capturé, et enfin par l'escouade qu'emmenait Jean Bart.

Déjà le convoi était aux atterrages, quand la Serpente se trouva bord à bord du navire ennemi. L'action s'engagea par plusieurs volées à couler bas. Lussac était radieux :

— A l'abordage , de grâce, à l'abordage I demandaitil tout bas à Jean Bart. •

— Soyez tranquille, mon ami, je vous réserve cette revanche, répondit le renard de mer, qui avait eu soin de cacher dans l'entrepont les deux tiers de ses gens.

L'Anglais , qui entrait en campagne avec l'intention de faire beaucoup de prises , était pourvu d'un double équipage. Sa force numérique lui inspire l'audace d'enlever d'assaut la Serpente qui se laisse faire.

On s'accroche de long en long. De part et d'autre, on s'est lancé les grappins. Les deux frégates sont liées entre elles par cent amarrages étroits,

— En haut tout le monde ! commande Jean Bart, Les canons qui se touchent sont abandonnés et se

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taisent. La fusillade répond à la fusillade. Des deux côtés on bat la charge pour sauter sur l'ennemi.

Les Anglais déconcertés sont repoussés par une foule compacte de gens sortant de tous les panneaux.

Le tumulte redouble, les deux bastingages se couvrent de combattants acharnés.

Lussac , le premier , passe au milieu du feu , on le suit ; le pont de l'Anglais est envahi de bout en bout. Lussac y combat avec une fougue désespérée ; il fait des prodiges de valeur ; mais emporté par son ardeur irrésistible, il n'entend pas retentir la retraite.

Arrêté , enlevé , pour ainsi dire , par les derniers des siens , il s'aperçoit enfin que les ennemis éperdus ont mis bas les armes et se précipitent du côté de la Serpente d'où Jean Bart crie impérieusement :

— a A bord!., à moi!... ici !... Rentrez tous! En double!.. »

Anglais et Français , réunissant leurs efforts , coupent les cordages , larguent les amarres , détachent les grappins. Quelque grande catastrophe est imminente. Les deux bâtiments se séparent.

A peine Lussac , couvert de blessures , est-il revenu , que la Serpente , chargée de toile, s'éloigne du champ du combat , où coulera sur place la frégate sabordée audessous de la flottaison par les premières volées d'artillerie.

Pendant l'abordage , la voie d'eau ayant fait des progrès immenses , la Serpente même aurait pu être entraînée au fond , si l'on n'avait rapidement haché les liens qui réunissaient les deux navires.

La mer s'entr'ouvre , gronde, mugit, tourbillonne,

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bondit , ondule et se tait. La frégate vaincue est engloutie.

Cependant , à bord de la Serpente , les matelots , forcés d'admirer l'intrépidité de Lussac, se disaient entre eux :

— Mille noms d'un tonnerre! quel œil vous a ce Jean Bart!...Sous celte mine de vent debout avoir relevé un brave premier brin , voilà qui vous la coupe ! Le Lussac est marin tout juste comme ma petite sœur , mais il y a du charme à lui voir jouer sa peau.

On trinqua de bien meilleur cœur que la veille. Les plus railleurs ne songèrent plus à sourire en choquant leurs quarts de fer blanc aux cris : — a Vive le commandant Bart ! vive le capitaine Lussac ! »

La Serpente , encombrée de prisonniers , et qui avait reçu plusieurs boulets dans ses œuvres vives , gouvernait pour rejoindre la Railleuse , le Cheval Marin et le reste du convoi déjà au port , quand la vigie signala :

— « Voiles en vue ! »

— Bravo, s'écria Lussac, mes blessures n'ont pas encore eu le temps de se refroidir. Recommençons si c'est possible!...

, Jean Bart hocha la tête. Les prisonniers répartis aux pompes avaient grand'peine à franchir. On essayait tou% tcfois d'aveugler les voies d'eau ; déjà même des plaques» de plomb avaient été adroitement clouées sur plusieurs trous et Ton achevait les réparations du gréement ; mais les voiles signalées étaient maîtresses du vent , en nombre , et les plus fortes sans doute. On avait essuyé des pertes fort sensibles ; on se trouvait en excellente posi- / tion pour entrer à Ambleteuse : la nuit approchait. N'y

1 1 r ffcAtf BART ET CHAKtES h„ SEk.

aurait-il pas témérité insigne à risquer un combat trop inégal qu'on était libre d'éviter?

Jean Bart toutefois avait ralenti sa marche ; il observait attentivement à la longue-vue une petite frégate qui. surchargée de toile , courait droit sur la Serpente dont l'équipage reprit les postes de combat. Ceux des Anglais placés aux pompes étaient surveillés par des gardiens bien armés; les autres furent mis aux fers.

La petite frégate chasseresse taillée comme la Lionnt- Brune , navire de la maison Tugghe récemment descendu des chantiers , arbora le pavillon de Dunkerque, l'appuya et fit le signal par lequel les corsaires se demandaient entre eux aide et secours. Jean Bart , loffant aussitôt, courut en sens contraire du bâtiment qu'on ne tarda point à reconnaître pour la Lionne-Brune ellemême.

Le front enveloppé d'un manteau , le bras gauche en écharpe, l'épaule droite dont on venait d'extraire une balle convenablement pansée , Lussac se promenait a grands pas pour entretenir la souplesse de ses membres dont il craignait par-dessus tout l'engourdissement et la roideur. — Si le corsaire demandait protection , ce n'était pas pour rien , ^t si l'on devait se battre de nouveau, le point important était de ne pas se trouver au lit.

Lussac buvait du vin chaud , souriait à ses compagnons , lisait dans tous les yeux des sentiments sympatiques et se sentant encore solide , il n'avait jamais éprouvé satisfaction plus grande :

— Je ne donnerais pas ma matinée d'aujourd'hui pour l'empire du Mogol ! pensait-il. Certes , il est (Jomma^ jde quitter la marine au moment où Ton y devient l'a* de Jean Bart , mais j'en sors par la bonne porte ; voiîa ce qui rr?o console !

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