U LIONNE-BRUNE
La Lionne-Brune dont Marie Tugghe était la marraine , avait pour capitaine nominal , inscrit comme tel au rôle d'équipage , le brave Gaspard Bart arrivé de Brest le surlendemain du départ de la Railleuse et de la Serpente pour leurjnémorable croisière de 1688. Messire Tugghe , en quête d'un officier capable , s'était empressé de la confier au valeureux frère de Jean Bart,' ancien et fidèle compagnon de Charles Keyser. Jean- Baptiste et Jean-Brunet Bart , frères de Michel , étaient les lieutenants du bord. En très-peu de jours l'équipement terminé , le navire était allé en rade pour y attendre les derniers ordres de l'armateur.
Or, le voyage à Paris du chevalier Tugghe avait été couronné d'un prompt et plein succès. Les démarches de l'ancien intendant Hubert de Champy-Descluzeaux, , les sollicitations de la municipalité de Dunkerque, celles deMessire Patoulet qui avait adressé au ministre un mémoire sur les brillants services de Charles Keyser et , par-dessus tout, le désir qu'avait Seignelay d'être agréable à Jean Bart , présentement chargé de faire des prises pour son compte, applanirent toutes lesdifficultés.
Keyser reparut donc. La version convenue d'avance avait un caractère vraisemblable , mais un peu romanesque ; elle n'en fut que mieux goûtée. Dunkerque
Si 6 ÏBAN BART ET CHARLES KEYSFR.
applaudit au retour de son Lion-Bruu, marquis de Bem-* fazer, comte de Moroléon , baron de Brown-Lion , chevalier du Christ, de Saint-Jacques, de l'Eléphant de Danemark , et de plus capitaine de frégate dans la marine du Roi. Les quartiers maritimes illuminèrent en Thonneur du matelot de Jean Bart ; on faillit le porter en triomphe ; on lui donna des sérénades.
L'intendant et le commandant de la marine l'accueillirent avec les plus grands honneurs.
Messire Tugghe donna une fête magnifique , pour le fiancer publiquement à sa tille Marie et annoncer que le mariage serait célébré dès que Jean Bart reviendrait de sa croisière.
Marie qui avait plusieurs fois revu son ami chez le boa curé de Drinckam , était heureuse d'un bonheur sans mélange.
Le vicomte de Flamignes exaspéré , et à son instigation Rochefort et Cotentin se trouvèrent un soir, sur le passage de Keyser, reconduit par Pierre Dehan et le chevalier Tugghe jusqu'à sa petite maisonnette.
Quelques mots piquants servent de prélude.
— Je ne vous comprends pas , monsieur le vicomte , dit Keyser avec impatience.
— Puisque vous avez l'intelligence si dure, je vais être précis , monsieur le marquis de Bemfazer !
— Voyons ! s'écrie Keyser avec emportement.
— Eh bien ! je prétends que vous êtes un barateur indigne qui avez dérobé votre épaulette par un naufrage volontaire
— Vous en avez menti !
— Vous m'insultez !
— L'épée en main 1
LES F/ÀNCés* 817
— A la bonne heure!
On se trouve hors des murs , sur les bords du canal f i dans un lieu désert , choisi pour l'outrage , propre à la rencontre. Le vicomte a poussé les précautions jusqu'à se munir d'épées de longueurs égales pour le chevalier Tugghe qui proteste et pour Pierre Dehan qui a déjà souffleté le baron de Rochefort.
Impossible de reculer. Les six épées se croisent.
Keyser est adroit , Flamignes exercé par des leçons de tous les jours.
Pierre Dehan est doué d'une rare vigueur, mais moins habile à l'escrime que Rochefort transporté de rage.
Cotentin plus calme se voit en présence d'un adversaire trop inexpert ; il le désarme et ne tarde pas à s'écrier :
— Assez , messieurs ! assez ! nous sommes découverts ! séparons-nous ! . . . .
Le chevalier Tugghe unit ses efforts aux siens.
— A tous les diables ! dit Rochefort à Cotentin, as-tu été soufllcté, toi?... Je me battrais sous les sabres des gens d'armes !..
— T'a-t-on donné un démenti? criait Flamignes? n
— Barateur! naufrageur volontaire! moi!... Ah! malheur à ce faquin ! hurlait Keyser.
Des cavaliers accourent : c'est la maréchaussée. Au nom du Roi , le brigadier ordonne de loin aux combattants de mettre bas les armes. Ils précipitent Jeurs coups.
Flamignes, percé de part en part , tombe baigné dans son sang.
Rochefort et Pierre Dehan se fendent à fond tous les deux à la fois et s'atteignent en même temps. Keyser relève ce dernier, le charge sur ses épaules f
Si 3 JEAN BART ET CHARLî'.S KEYSFR.
se jette dans le canal, et disparaît en appelant le chevalier Tugghe, qui a la présence d'esprit de détacher un canot où il les recueillera.
Pendant que la maréchaussée s'empare des trois officiers du roi, dont deux grièvement blessés réclament de prompts secours, Keyser et le chevalier rament de toutes leurs forces, atteignent la rade et abordent la Lionne Brune , où Pierre Dehan sera soigué par le chirurgien du navire.
Un billet expédié par un bateau -pêcheur instruira messire Tugghe que son fils et son futur gendre, sont en sûreté à bord du navire qui appareille.
Gaspard Bart s'est empressé de céder le commandement supérieur de la Lionne- Brune au Lion-Brun son ancien amiral.
Au bout de peu de jours , après un beau combat , on a capturé un convoi de cinq navires ; mais on craint d'aborder en France, où Keyser, Pierre Dehan et le chevalier Tugghe seraient exposés à toute la rigueur de 1 edit royal contre les duels. 11 faut donc absolument tenir le large; cependant les prises sont un grand embarras; et voilà pourquoi le corsaire de Dunkerque demande secours.
Jean Bart, rempli de joie en reconnaissant son propre frère Gaspard et ses deux cousins sur la dunette de la Lionne-Brune y accourt à leur bord. Il est bientôt consterné par les déplorables nouvelles qu'il y apprend :
— Ah ! le duel ! l'infernal duel ! s'écrie-t-il en prenant la main de Keyser. Comment, mon pauvre matelot, as-tu été assez faible pour te laisser prendre au piège?
— Tara eur! naufrageur indigne de mon épau-
LES FIANCÉS
lettc! Pourquoi point pirate? Pouvais-je supporter ce3
indignités ?..<
— Des hommes tels que nous doivent dédaigner de telles injures , reprend Jean Bart ; j'aurais répondu à M. de Flamignes : « Accusez -moi devant le conseil de guerre... En attendant je me marie... » Et, sans tirer l'épée , je me serais fait livrer passage...
— Mais ils auraient tiré l'épée, eux.
— J'en doute. L'auraient-ils osé , ce n'était plus un duel accepté , réglé , convenu ; c'était un guet-apens ; tu te trouvais dans le cas de légitime défense , et tu restais à terre sans crainte. Enfin, le mal est fait; cherchons-en le remède. Allez croiser sur les côtes de Norwège et y prendre ensuite vos quartiers d'hiver. Le chevalier du Lion-Brun, décoré de l'ordre de l'Eléphant, sera le bienvenu de Drontheim à Christiania et pourra s'y ravitailler à son aise. Je vous écrirai à Berghen dès que je serai parvenu à apaiser la colère du Roi.
— Merci , matelot, s'écria Keyser ; tu me rends l'espérance que j'avais perdue !
— Maintenant, pour ne point vous priver d'une partie de votre équipage, je vais faire monter vos prises par les gens de mon bord. A l'œuvre !
On s'occupa sur-le champ de ce transbordement avantageux, durant lequel Jean Bart eut tout le loisir de raconter ses dernières aventures ; aussi ne se sépara-t-il point de son frère Gaspard ni de Keyser sans les avoir réconciliés avec le brave Lussac.
On soupa tous ensemble. On parla cordialement de Madagascar, de Pondichéry, de Manille , et même de Marie Tugghe.
Lussac se confondit d'abord en excuses , puis , trin-
quant au mariage de Charles Keyser, il lui jura ce qu'il avait déjà juré à Jean Bart : une amitié à toute épreuve.
Quand minuit sonna, la Serpente et les cinq prises de la Lionne-Brune étaient en bon abri dans le port d'Àmbleteuse; Keyser, Gaspard et leurs compagnons faisaient route pour la mer du Nord.
AlQrs Marie Tugghe priait et pleurait avec une douleur nouvelle, en s'écriant parfois :
— Mon Dieu ! mon Dieu : pourquoi le sage Jean Bart était-il absent!...
Jean Bart trouva son fils Coriul à peu près rerais.
Sans la misérable aventure de Keyser, il aurait été trop heureux , mais, encore une fois , hélas ! il fut obligé de se dire : « Victoire et gloire ne sont pas bonheur ! »
Il dut ensuite s'occuper fort activement de faire valider ses prises par les officiers de l'amirauté de Boulogne. Elles forent, en effet, déclarées bonnes, par leur procès-verbal, que le Roi, étant en son conseil, approuva en date de Versailles, le 30 novembre 1688.
Dans le cours du mois suivant , la Railleuse et (a Serpente désarmèrent à Dunkerque pour y être activement réparées.
1ES FIANCES,