A PARIS ET A VERSAILLES
Sa Majesté Louis Quatorzième s'ennuyait royalement entre le révérend père François de La Chaise et Mme de Maintenon , dont les édifiants propos n'avaient rien de bien récréatif; le grand Roi baillait en regardant tomber la pluie sur son parc de Versailles. On était en plein hiver ; les arbres tendaient vers un ciel grisâtre et triste leurs bras dépouillés de feuilles.
— Le printemps reviendra pour eux , pensait le Roi. Hélas ! toutes mes grandeurs ne valent pas un jour de jeunesse et d'amour.
La Vallière , Montespan , Fontanges , comme les feuilles mortes des grands arbres, tourbillonnèrent dans la bise des sou /enirs , des regrets, des soucis. * Agé de cinquante ans et quelques mois , revenu de ses galantes erreurs , engagé dans une nouvelle guerre contre toute l'Europe , privé de Colbert mort depuis sept ans, de Turenne, de Condé, du grand Duquesne , à qui une sépulture honorable avait été refusée parce qu'il était protestant , irrité des succès du prince d'Orange, désormais roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume III, tiraillé d'un côté par Louvois , de l'autre par Seignelay , accablé de soins politiques , mécontent de son entourage , et peut-être de lui-même , le Roi gardait un jnorne silence : symptôme alarmant, il finit par soupirer.
3! i JEAN BART ET CHARLES KEYSER.
La marquise de Maintenon parla de son établissement de Saint-Cyr. Le père La Chaise dit quelques mots du chevalier de Forbin qui, revenu depuis peu du royaume de Siam , sollicitait une audience.
Le Roi ne sembla pas entendre.
— A propos de cet aventureux marin , poursuivit le révérend confesseur, la ville ne s'entretient que des équipées d'un certain Jean Bart , dont Votre Majesté daigne peut-être se souvenir
Le Roi prêta l'oreille.
— Un original fort grossier, mais bien divertissant , se hâta d'ajouter la marquise.
— Divertissant ! répéta le Roi dont les traits se déridèrent. Je nie souviens à merveille de ce sabreur : je l'ai vu deux ou trois fois. Seignelay me parle très-souvent de lui , et je me rappelle fort bien que le drôle de corps s'est avisé un beau jour de me refuser une visite. Ah ! je n'ai jamais ri de meilleur cœur qu'à la lecture de sa réponse : «• Le vent et la marée n'attendent pas, le Roi peut attendre!... »
Louis XIV cessait d'être maussade ; la marquise et le révérend père échangèrent un regard de satisfaction.
— Tout récemment, ajoutait le Roi , notre conseil a validé des prises fort importantes qu'il a faites pour le compte de Louvois et Seignelay. Mais encore , que dit la ville et que fait maître Jean Bart?
— Il sème l'or à pleines mains , Sire , se fait suivre par un carrosse où il ne monte guère, et se fait précéder par des piqueurs portant un costume incroyable. Il se montre tous les jours dans une tenue nouvelle. Le chevalier de Gardanue, qui est assez bon plaisant, lui ayant dit : « Monsieur Bart , votre habit et vos rubans ne sont pas
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6n rapport avec votre train de maison ! » notre homme s'est piqué au jeu. Dans la nuit, il s'est fait faire pour point, veste et culotte de drap d'or doublés de drap d'argent, et s'est empressé d'offrir à déjeuner à tous les amis de Gardanne. Lussac, qui s'y trouvait, m'a raconté un détail un peu scabreux, Sire...
— Allez toujours, mon révérend père! dit le Roi, Mme. la marquise a son éventail.
— La doublure de drap d'argent , Sire , causait à notre brave des démangeaisons si cuisantes , qu'il ne parvenait pas à rester assis. — «Aïe! aïe! aïe! » faisait-il à chaque instant. — a Qu'avez-vous , monsieur Bart ! » lui demande Gardanne. — a Ma chienne de doublure m'écorche vif, » a-t-il répondu en demandant la permission de changer de culotte.
Le Roi riait, la marquise riait, le père jésuite continua, enchanté de son succès :
— Jean Bart se fait souvent accompagner par des musiciens à gages et il est toujours escorté par une demidouzaine de gens de mer qui chantent ses louanges sur des airs de matelots. Je crois avoir retenu le refrain.
— Voyons !
— C'est encore assez trivial , Sire.
— Qu'importe ! Mme la marquise veut bien permettre.
— J'ai mon éventail , Sire.
Le confesseur du Roi se mit à chanter *
A bord, tant qu'on fera le quart
A la belle étoile ,
Torchant de la toile, A bord , tant qu'on fera le quart, On chantera Jean Bart (xxiv)
- Torchant ! torchant est du dernier bon goût ! dit lé Roi qui fredonna lui-même le refrain.
— C'est , au dire de Lussac , un terme de métier. Les gens de mer entendent par là qu'ils déploient au vent jusqu'à leur dernier lambeau de voile, jusqu'aux torchons... Jean Bart va partout, aux théâtres, à la foire, dans les jardins publics. Il attire les regards par ses façons bizarres et finit toujours par charmer les spectateurs , car il ne manque pas d'esprit , somme toute. Ses saillies ont un cachet inimitable dans leur grossièreté. Aux Tuileries, la foule lui demandait : — a Monsieur Bart, comment vous y prenez-vous donc pour vaincre toujours?» — « Rien de plus simple, j'oublie d'avoir peur. » — a Mais pour oublier, comment faites- vous? d — « Vous vous grisez en buvant , vous ; moi je me grise en me battant à la santé du Roi ! »
— Cette réponse me plaît, dit Louis XIV.
— Est-il vrai , demanda la marquise , qu'il ait un goût déplorable pour les rixes à coups de poing?
— Rien de plus vrai, madame, mais il ne cherche querelle à personne , paye des forts de la halle pour jouter avec lui , les rosse à plate couture, leur demande pardon d'avoir tapé un peu fort, et grâce à son étonnante libéralité se fait adorer par le bas peuple : — « Si je ne me dégourdissais pas de temps en temps, dit-il, je me rouillerais. »
— Ceci est bien commun, fit le Roi , mais je n'y vois pas grand mal. Sous le rapport religieux , mon père , que pensez- vous de Jean Bart ?
— Tous les matins , il assiste à la messe d'une manière fort édifiante ; quoi qu'il soit veuf, il n'affiche aucune relation blâmable; il fait des aumônes vraiment pria-
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Hères ; il n'est ni débauché , ni avare ; mais en revanche, il entend qu'on lui paye sans retards ce qui lui est dû. Votre trésorier royal en sait quelque chose.
— Racontez-nous cela , je vous prie.
— Jean Bart avait mille écus à toucher. Il s'informe de l'adresse de messire Pierre Gruin , se rend rue du Grand-Chantier, demande au portier: — • Est-ce ici que demeure Gruin , le garde du trésor ? » — « C'est ici que demeure M. Pierre Gruin, honoré de la confiance particulière du Roi, » répond le suisse. Jean Bart monte avec fracas dans Pescalier, repousse les domestiques qui lui ont ouvert la porte , entre brutalement dans la salle à manger où M. le garde du trésor royal dînait en nombreuse compagnie avec son frère le maître de la chambre, et d'une voix terrible : — a Qui de vous , dit-il , est Pierre Gruin? » — a C'est moi , d répond le maître de la maison choqué de ces manières incultes. Jean Bart lui présente sa créance , M. Gruin la lit , la passe pardessus son épaule comme pour la rendre , la laisse tomber et dit : — « Repassez dans deux jours ! » Jean Bart tire son sabre en criant : — « Ramasse cela et paye tout de suite ! » L'un des convives reconnaissant Jean Bart , engage son hôte à ne pas s'exposer davantage à sa colère. M. Gruin se lève , ramasse le papier, passe dans la pièce voisine et s'y dispose à peser des sacs d'argent : — a Je ne suis pas un mulet , il me faut de l'or! » reprend Jean Bart dun ton de menace. M. Gruin, que la peur a rendu soumis , paye en or sans souffler mot.
D'un bout à Pautre, l'anecdote déplut au Roi. Messire Pierre Gruin et son frère maître de la chambre des deniers, étaient deux officiers considérables, qui, en vertu des prérogatives de leurs charges , travaillaient directe-
à26 JEAN BART CHARLES KËYSER.
ment avec Sa Majesté et ne rendaient compte qu'à elle de ce qui concernait leurs fonctions :
— Les frères Gruin se sont comportés en poltrons , car si le payement avait été refusé fort et ferme , Jean Bart , qui n'est pas un assassin , en eût été pour la courte honte de sa fanfaronnade.
— Sire je n'ai pas été le témoin du fait , dénaturé , amplifié , controuvé peut-être. Chacun aujourd'hui a sa sa fable à débiter sur le compte de Jean Bart.
— De qui tenez-vous celle-ci ?
— De madame la douairière de Flamignes.
— Eh bien ! s'écria la marquise de Maintenon, ce ne peut être qu'une calomnie.
— A la bonne heure, fit le Roi. Cette douairière n'estelle pas la tante du vicomte qui est à la Bastille avec le baron de Rochefort et Cotentin pour avoir bravé mon édit de 1661 contre le duel ?
— Précisément , Sire !
On annonça que le souper était servi.
— Marquise , dit le Roi en se levant , j'accorde six milles livres à votre établissement de Saint-Cyr. Mon révérend père , que le chevalier de Forbin se présente demain, je le recevrai. — Votre Jean Bart est fort amusant !
Lussac et Gardanne , qui se trouvaient sur le passage du Roi , n'entendirent que ces derniers mots.
— Bon! fit Gardanne à demi-voix, vous verrez que mon cousin Forbin ne sera pas reçu et que cet ours de Jean Bart viendra faire ses frasques ici même dès qu'il le voudra.
Lussac partit de Versailles sur l'heure pour avertir Jean Bart que le Roi venait de parler de lui :
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— Enfin! s'écria le matelot dà Charles Keyser, à demain les grandes marionnette» !
Le contenu de la fameuse cassette était largement entamé. En partant de Dunkerque , où il laissa de nouveau son fils Corail dans la maison de messire Tugghe , Jean Bart avait dit :
— Cet or ne peut être mieux employé qu'à obtenir la grâce de nos amis et de nos ennemis , car on m peut demander que l'oubli de leur malheureuse affaire. J'userai de tous les moyens ; je me créerai toutes sortes de relations ; je serai follemeut prodigue en apparence, pour me mettre en mesure d'acheter le concours des intrigants qui pourraient nous être utiles.
— Que Dieu vous seconde, mon loyal ami! s'écria Marie Tugghe. Cet affreux duel m'épouvante plus que toutes les formidables aventures de Charles dans les deux Indes. Le Roi, dit-on, est inexorable. Il veut que tous lies duellistes sans distinction soient livrés à la rigueur des lois.
Mme. Tugghe, sachant son fils et son futur gendre tous deux passibles de la peine de mort, ne cessait de pleurer et dépérissait.
Marie , consternée , soignait sa mère en mélangeant .ses larmes aux siennes. Cornil , affectueux et tendre enfant, s'ingéniait à leur parler d'espérances.
— Mon père est allé aux infor/nations , disait-il. Le Roi n'est point aussi impitoyable que vous le croyez et .s'est départi de sa sévérité à plusieurs reprises. Il a fait grâce notamment à M. le chevalier de Forbin qui ne vaut pas à beaucoup près notre brave Keyser.
— M. de Forbin est de la plus illustre noblesse de Provence. Sa naissance Ta sauvé.
— La gloire de mon père sauvera notre ami.
— Mon cher Bart, ajouta messire Tugghe, ma fortune entière est à votre disposition; n'épargnez rien ! rendeznous nos proscrits !
Nous avons gagné du temps , c'était l'essentiel. L'instruction du procès est ajournée, grâce à la fuite des nôtres qui, bloqués par les glaces dans quelque port de Norwége, n'y risquent absolument rien. Fort heureusement Flamignes niRochefort n'ont péri; donc il n'y a pas eu mort d'homme à la connaissance du Roi. Les familles de ces messieurs et celle de Cotentin, proche parent de Tourvillc, sollicitent assurément de leur côté. Enfin, je vais aussi solliciter à ma manière
Jean Bart, à Paris et à Versailles, ne négligea ni pas ni démarches. Il vit Tourville, alors sur le point de faire armer une escadre dans le port de Brest.
— Mon cher Bart, lui dit le lieutenant général, j'ai déjà entretenu le roi de cette fâcheuse affaire. Mon neveu René Cotentin est le moins coupable des trois prisonniers puisque , se bornant à désarmer le chevalier Tugghe, il a fait aussitôt son possible pour prévenir l'effusion du sang. Le Roi m'a répondu qu'il n'entendait plus tolérer des parties de duellistes trois contre trois, dix contre dix, — qu'une simple rencontre aurait pu le trouver moins sévère, — mais qu'un exemple, cette fois, devenait indispensable. Mme la marquise deMaintenon, qui déleste les Flamignes et n'aime pas les Rochefort, encourage le Roi à demeurer inflexible. Enfin , le père, La Chaise, en ma présence , a eu soin de rappeler à Sa Majesté les calculs de M. deLoménie, qui évalue à quatre mille le nombre des gentilshommes tués en duel sous les deux derniers règnes. — « Dans l'intérêt de l'État, dans
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celui de raa vaillante noblesse, m'a dit le Roi, je me suis juré de mettre un terme à cet abus. Lors de ma majorité, je l'ai déclaré au Parlement; depuis, j'ai publié un édit à ce sujet. Le duel est une désobéissance à mes ordres les plus formels , il viole les lois divines , je le regarde comme un crime de lèse-majesté. Par conséquent, mon sieur le comte de Tourville , ne me parlez plus de faire grâce ! »
— Voici qui est déplorable ! fit Jean Bart,
— Le procès par contumace n'a pas lieu; c'est là tout ce qu'ont pu obtenir les efforts réunis de nos puissantes familles. Engagez donc vos amis à se tenir bien cachés. Le temps seul pourra modifier les intentions du Roi, surtout si , sur les entrefaites , quelque autre grand acte de justice a été fait pour l'exemple.
JeanBart consulta secrètement l'intendant Hubert de Champy-Descluzeaux et ses amis les frères Gruin, que leurs charges mettaient en relations directes avec la personne du Roi. 11 fit courir lui-même le bruit absurde de son algarade chez ces derniers, avec l'espoir que Louis XIV les questionnerait et qu'ils trouveraient ainsi l'occasion de parler de Keyser.
Rien ne réussissait ; seulement la rumeur populaire, grandissant toujours, devait tôt ou tard faire renaître la curiosité du Roi. Jean Bart , bon gré mal gré , continua d'exagérer son rôle. Lussac , qui seul en avait la confidence, le servit avec un zèle fort adroit. Mauvais manœuvrier au large, il connaissait à merveille le terrain de Versailles; il mit son ex-commandant en rapport avec la jeunesse de cour. Jean Bart ne recula devant aucune balourdise.
U commençait pourtant à trouver que l'entourage im-
médiat du Roi tardait bien à s'occuper de lui , lorsque Lussac viut lui apporter l'excellente nouvelle d'une exclamation de nature à délier toutes les bouches :
— Chacun sera jaloux de divertir Sa Majesté. Il suffisait d'un mot pour mettre en verve ces messieurs et ces dames. Demain matin, je vous tiendrai au courant de tout ce qu'on aura dit.
— A midi, mon cher Lussac, dans la grande allée, si vous le voulez bien.
— C'est convenu !
Durant tout le souper du Roi, ce fut à qui raconterait sa fable sur Jean Bart. Gardanne en personne s'en mêla, mais à la vérité pour ménager des transitions en faveur du chevalier de Forbin, dont la romanesque biographie plaisait fort aux dames.
Mais le Roi, lancé maintenant dans la haute dévotion, ne la trouvait pas à beaucoup près si plaisante :
— M. de Forbin, dit-il, a bien des choses à faire poui regagûer notre indulgence royale, dont il n'a pas trop usé.
Le chevalier Claude de Forbin, comte de Janson, alors âgé de trente-trois ans, était à la fois l'un des plus intrépides gentilshommes et des plus mauvais sujets du temps. Il avait débuté dans la vie par des actes coupables et même criminels. — « L'absence de tout respect pour ses parents, a écrit M. Léon Guérin, une ténacité souvent brutale, une vanité sans bornes, une improbité qui allait jusqu'au larcin, une violente passion du jeu, - des goûts de spadassin que signalèrent tout d'abord des querelles à coups de poing, puis des duels] incessants, voilà ce qu'on trouve dans le tableau que Forbin lui-
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même a tracé de ses premières années dans ses Mémoires. »
Destiné par sa famille à entrer dans les ordres , il se fit remarquer dès Pâge de quinze ans par un trait de grand courage. Un chien enrage répandait l'épouvante dans la ville d'Aix ; Forbin ose courir sur l'animal furieux, lui donne à mordre son chapeau , et avec un admirable sang-froid lui plonge un couteau de chasse au défaut de l'épaule.
Des affaires de brelan et des aventures galantes de la pire espèce l'obligent bientôt à s'enfuir à bord de la galère de son oncle le commandeur de Gardanne.
De nouvelles rixes et un duel malheureux contre le chevalier de Gourdon qu'il tua, l'obligent à fuir de nouveau. Le parlement d'Aix le condamne par couturaaceà avoir la tête tranchée. Mais son oncle, le cardinal de Janson, étant à grand'peine parvenu à obtenir sa grâce , Forbin avait successivement servi avec bravoure sous le comte d'Estrées et sous le grand Duqucsne.
Il venait en dernier lieu de faire partie, en qualité de major, de l'ambassade envoyée au roi de Siam qui le retint à son service et lui conféra la dignité d'Opra sac di soncraam, ou littéralement de Dieu ayant les lumières de la guerre. Forbin disciplina ses troupes à l'européenne dirigea plusieurs expéditions de terre et de mer, encourut les mauvaises grâces du minisire grec Constance Phaulcon, et fatigué outre mesure de son exil de généralissime divin , prit le parti d'abandonner le royaume de Siam sans y attendre l'arrivée d'une nouvelle ambassade française. II en revenait fort agri et avait déjà blessé le mar quis de Seignelay par ses rapports en contradiction avec ceux des missionnaires (xxv).
Le Roi mis au courant par le père La Chaise , se souciait assez peu des récriminations de ce bretteur aventureux dont les services personnels n'avaient encore qu'un éclat médiocre, mais dont la grande famille était trop bien en cour pour qu'on pût indéfiniment lui refuser une audience. Il l'accorda donc. Toutefois il coupa court aux propos de Gardanne.
Les courtisans n'en furentque plus empressés à parler de Jean Bart.
Les ana de Paris et de Versailles, les contes de carrefour, lesanecdotes bizarres ne suffisant pas, les glorieux faits d'armes furent cités par surcroît et amplifiés, exagérés, présentés sous le jour le plus merveilleux. Si l'on riait d'une part, de l'autre on était forcé d'admirer.
Louis XIV, intéressé par ces récits tour à tour héroïques et bouffons, s'en amusa tellement que la veillée se prolongea d'une heure entière. Il s'endormit en souriant à la pensée du bizarre marin dunkerquois et peut-être ne passât— il jamais une meilleure nuit.
Dans la grande allée de Versailles, le lendemain à midi , Lussac à qui Gardanne avait tout raconté, dit à Jean Bart :
— Votre histoire a mis le Roi en gaîté. L'audience est pour deux heures précises.
— Très-bien! fît Jean Bart, et du fond du cœur il pria Dieu de ne pas l'abandonner dans son étrange tentative. — Du calme ! du sang-froid ! de la présence d'esprit ! se disait-il. Ne point dépasser le but l Que ne s'agit-il d'un combat à outrance ou d'une navigation sous
la tempête à travers les brouillards et les brisants ! Ici la # lutte est bien autrement dangereuse, la navigation bien autrement compliquée; je uepuis compter nies ennemis,
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je les connais à peine ; la brume est plus épaisse qu'au large, les cœurs plus durs que les rochers , les courants et le fond plus impénétrables. J'ai sondé pourtant, j'ai fait tout ce que doit faire un sage pilote ; mais je dépends de hasards incalculables L'humeur du Roi sera-t-elle la même qu'hier soir. ? Ne dirai-je, ne ferai-je rien qui/ l'indispose contre nous? J'affronte le ridicule, je l'attire sur ma tête ; ne serai-je point en pure perte sorti de mon caractère? N'aurai-je pas sacrifié mes goûts simples à une vaire espérance ? Plus le moment approche, plusje doute de ma manœuvre ; sauverai-je Keyser? Mon Dieu ! qui lisez dans mon cœur, vous qui avez tant de fois protégé au large Jean Bart le marin, daignez ici prendre en pitié Jean Bart le bouffon!
Quand deux heures sonnèrent : — « À Dieu vat ! » murmura-t-il, et , refoulant ses inquiétudes , s'étudiant à prendre cet air calme et serein qui lui était ordinaire devant les ennemis , composant ses traits , affectant la démarche indifférente etlourde d'un pêcheur qui va monter sa baTque, il s'achemina du côté du château.
Jean Bart portait le costume des officiers de marine du temps, sans exagération aucune ; — seulement il s'était décoré de la chaîne d'or que le Roi lui avait autrefois fait remettre en récompense de ses exploits de corsaire.
L'antichambre était pleine de solliciteurs, parmi lesquels on remarquait Forbin donnant le bras à son cousin le chevalier de Gardanne.
Lussac tendit familièrement la main à Jean Bart qui, la secouant à tour de bras et la serrant comme dans un élau, dit d'une voix de stentor :
— Eh ! eh ! bonjour, mon brave petit bonhomme ! Comment ça navigue-t-il ?
— Aïe ! aïe ! pas si fort, commandant Bart ! s'écria Lussac en riant.
— Monsieur le capitaine de frégate, avcz-vous une lettre d'audience ? demandait l'officier chargé d'introduire
— Moi ! fit Jean Bart, je n'en ai pas besoin. Je suis trop bon ami du Roi pour qu'il ne soit pas charmé de ma visite. Dites-lui que Jean Bart est ici ; ça suffira 1
— Vous vous trompez, monsieur! dit le maître des cérémonies. D'ailleurs personne ne se permettrait de vous annoncer.
— Je m'annoncerai bien moi-même ! fit Jean Bart qui s'approcha de la porte du Roi comme pour entrer.
— On ne passe pas ! dit le mousquetaire de faction.
— Au diable la consigne 1 grommela Jean Bart. Mais une consigne est une consigne, je respecte la vôtre, mon camarade.
Sur ces mots, il s'adossa carrément à la cloison la plus rapprochée de la porte. Quelques solliciteurs furent successivement appelés et introduits :
— Ouf ! fit bientôt Jean Bart d'un ton rude, je me crève d'ennui, brûlons le temps !
Il tira de sa poche une vieille pipe noire et courte, la chargea de tabac, battit le briquet, et l'alluma en disant:
— Mille tonnerres à la voile ! genopons patience !
On le regardait en souriant, il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'il devînt l'objet d'une hilarité moqueuse mal contenue.
— On ne fume pas ici', monsieur le capitaine de frégate! dit très-sèchement l'officier de service.
— Ah ! par exemple ! Est-ce bien possible ? répliqua
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Jean Bart en lançant de tous côtés depaisses bouffées de tabac.
— Vous êtes dans l'antichambre du Roi, monsieur.
— Je m'y ennuie assez pour le savoir !
— Mais le Roi ne permet pas qu'on fume ainsi à sa porte!...
— De par tous les diables, monsieur l'adjudant, riposta Jean Bart avec brusquerie, le Roi mon maître est trop juste pour m'empêcher de satisfaire une habitude contractée à son service !
— Vous violez toutes les lois de l'étiquette, je vais être obligé de vous faire sortir.
— Avant que j'aie parlé autloi ! fit Jean Bart en riant aux éclats, j'en défierais tous les diables !. . .
Et le brave marin, les bras croisés, le sourire aux lèvres, tout en affectant une altitude gauche et brutale, continua de lancer sa fumée dans le couloir môme qui conduisait à la salle de réception.
— La fumée de nos canons sent plus fort que ça, sans avoir le même goût, pas vrai, mon petit Lussac ?
— Mais il est charmant votre Jean Bart ! disait ironiquement Forbin à Gardanne et à Lussac lui-même :
— Voulez-vous faire sa connaissance ?
— Non, mille fois ! je ne tiens pas à être en rapport avec un malotru pareil qu'on va chasser d'ici comme il le mérite.
Le maître des cérémonies faillit appeler à la garde, mais, craignant un scandale, il crut devoir auparavant prendre les ordres du Roi lui-môme. Au moment où Forbin allait à son tour être introduit, il entra et dit ^
— Sire, il y a dans votre antichambre un officier de
marine qui se permet d'y fumer sa pipe et nous met au défi de le faire sortir.
L'odeur du tabac arriva par les portes entr'ouvertes jusqu'aux augustes narines de Sa Majesté.
— Ah ! s'écria Louis XIV en souriant, je parie que c'est Jean Bart.
— Oui, Sire!
— Qu'on le laisse faire, et dès qu'il aura ûni sa pipe, qu'on l'introduise.
Forbin s'avançait.
— Ma pipe est finie, s'écria Jean Bart en la lançant dans la cheminée à l'autre bout de la salle et passant de vive force devant sonaltier collègue. — Pardon, excuse, collègue, dit-il, je suis pressé.
1 — Quelle bête sauvage ! murmura Forbin irrité, pendant que tout le monde riait autour de lui.
Jean Bart était entré.
Il s'avança d'un pas ferme, avec une certaine rondeur marinière, mais d'un air respectueux que Louis XIV remarqua parfaitement.
— Jean Bart, dit-il tout d'abord, il n'est permis qu'à vous de fumer chez moi.
— Sa Majesté est mille fois trop bonne, répondit Jean Bart. Je n'avais pas de lettres d'audience, je demandais à être annoncé , on me refusait cette faveur. J'ai osé enfreinde l'étiquette dans l'espoir qu'on instruirait le Roi démon humble désir d'arriver jusqu'à lui.
— Vous êtes aussi rusé que cela, monsieur Bart ?
— Toute ma ruse consiste à croire en l'indulgente bienveillance de Volic Majesté ; mais en mer, Sire, nous usons contre ses ennemis de stratagèmes autrement audacieux.
LES FIANCÉS. 337
— Depuis hier, Jean Bart, j'ai beaucoup pensé à vous.
— Depuis que j'ai l'âge d'homme, Sire, je ne ces'se de penser à me rendre digne de cet honneur.
— Très-bien ! dit le Roi qui, se tournant vers la marquise de Maintenon et le petit nombre de grands qui l'entouraient, ajouta en souriant : — M. Bart s'exprime en vrai marin.
— J'ignore les manières élégantes de la cour, dit Jean Bart, mais mon sang, jusqu'à la dernière goutte, appartient à Votre Majesté.
— Je le sais, dit le Roi, et maintenant quel est l'objet de vos désirs? S'il m'est possible d'y satisfaire, j'en serai ravi.
Jean Bart sentit qu'il était beaucoup trop tôt pour parler en faveur de.Keyser.
— Mon Dieu ! dit-il, trop de choses sont impossibles au Roi, et je crains déjà d'être indiscret ou même imprudent.
— Voyons pourtant, monsieur Bart?
— Sire, je suis un ancien corsaire ; cette chaîne d'or que je dois au généreux souvenir de Votre Majesté l'atteste à mon honneur. Mes confrères de Dunkerque et moi avons longtemps pratiqué un mode de guerre fort différent des grandes évolutions de MM. Duquesne, Châteaurenauld et Tourville. Ces glorieux amiraux combattent en ligne, mais la guerre de tirailleurs, d'incursions, d'escarmouches peut rendre des services non moins profitables que la guerre d'escadres et de flottes. Je viens supplier Votre Majesté de m'accorder sa recommandation pour le mûr examen d'un plan de campagne
rédigé en ce sens et déposé depuis vingt jours entre les mains du marquis de Seignelay.
— Monsieur Bart, dit le Roi en souriant, c'est à moi que vous demandez de vous protéger auprès d'un ministre ; le contraire est moins inusité.
— Sire, Votre Majesté a bien raison, et voilà justement ce qui me fait craindre l'insuccès de ma démarche. Avec la meilleure volonté du monde, me disais-je à l'instant, le Roi gâtera peut-être mes affaires au lieu de les servir, car je ne le sais que trop, il n'est pas maître chez lui comme je le suis chez moi.
— Oh! oh! fit Louis XIV diverti par cette assertion paradoxale, vous croiriez-vous donc plus puissant que moi, monsieur Bart?
— Sans aucune comparaison, Sire ! Dans votre royaume de France, ce que veut Votre Majesté ne se fait 'guère; à mon bord, où je suis roi, ma volonté se fait
toujours.
— Vous me piquez, Jean Bart.
— Le profond respect que je dois à Votre Majesté, le grand et loyal amour que je lui porte ne m'empêcheront pas de dire que je ne cherche pas autre chose.
— Vous voudriez me blesser, moi ?
— Dieu m'en garde, Sire ! Votre Majesté parlait de piqûre ; celle que je veux faire à son auguste personne finira, j'espère, par la chatouiller agréablement.
— Allez donc, monsieur Bart, allez toujours !
Le monarque, admirablement préparé par les propos de la veille, prenait plaisir aux dires de Jean Bart, qui, mesurant ses paroles, songeait constamment à ne pas outrepasser son rôle. L'épiderme des grands est délicat, un seul mot mal placé pouvait changer soudain les dis-
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positions évidemment favorables de Louis XIV qui disait tout bas à la marquise de Maintenon :
— Il ne jure ni ne sacre, il s'exprime seulement avec originalité ; il n'est pas brutal, et même il doit être fin.
— Sa pipe, qui lui sert d'introducteur, nous le prouve Sire, répondit la marquise. On nous avait fait un Jean Bart de tréteaux, au lieu d'un Jean Bart de bonne comédie.
Jean Bart observait les physionomies, comme sur les bancs des Pays-Bas il aurait observé la nuance des eaux.
— Le Roi est bon et généreux, dit-il avec un enthousiasme sincère ; le Roi aime à connaître et à récompenser les gens de cœur qui font triompher ses armes. Il est adoré par ses armées de terre et de mer ; son nom leur fait faire des prodiges, et le monde entier est obligé de proclamer sa grandeur. Malheureusement, le vaisseau géant dont le Roi est le capitaine est trop vaste pour que Sa Majesté puisse à la fois diriger le timon et la manœuvre de toutes les voiles, dicter constamment la meilleure route, se garantir par elle-même des écueils et se faire obéir directement. Pendant que nous combattons et que nous mourons obscurément pour son triomphe, la maladresse, l'ignorance, l'envie enveloppent le Roi de brouillards. Elles trahissent jusqu'à ses plus nobles promesses. Le Roi de France veut et ordonne le "bien ; trop souvent, hélas I ce bien n'est pas exécuté.
— Jean Bart , interrompit le Roi devenu sérieux , vous ai-je jamais promis quelque chose que vous n'ayez pas obtenu ?
— Oui , Sire ! dit le marin dunkerquois avec une fermeté sereine. Et moi , plein de reconnaissance pour les intentions formelles de Votre Majesté , j'ai redoublé
de zèle , afin d'avoir le droit de venir lui dire comme je le fais : — a Sire, ce que Votre Majesté m'avait accordé, je ne l'ai pas obtenu ; j'ai combattu dix ans de plus avec un amour que rien n'égale. Sire , prenez pitié de votre serviteur 1 »
Jean Bart , devenu pâle , poursuivit avec une émotion extrême :
— Mon père , deux de mes frères et vingt autres membres de ma famille sont morts à votre service, Sire I Les ennemis du Roi me trouvant trop redoutable , s'en sont vengés en brûlant ma maison. Ma mère, sa sœur, ma femme, sa mère, mes deux filles ont péri des suites de, ce criminel incendie. Hier, je lançais à l'abordage mon fils unique, mon dernier enfant, et il s'y faisait blesser en criant : a Vive le Roi !... » Aujourd'hui, Sire, je viens, les mains jointes , vous demander la force de vivre , de combattre et de mourir les armes à la main pour Votre Majesté 1
— Que voulez-vous donc, mon ami ? demanda le Roi touché de ces paroles trop éloquemment vraies.
De grosses larmes roulèrent alors sur les joues du brave marin , qui se mit à genoux en criant :
— Grâce, Sire 1 grâce pour mon frère !
— Remettez-vous, Jean Bart ! Qu'a donc fait ce frère dont vous me parlez ?
— Sire , ne me le demandez pas ; mais daignez lai rendre la vie, car il est condamné à mort !
Jean Bart présenta un parchemin auquel ne manquait que la signature royale.
Louis XIV y lut les noms de Keyser, du chevalier Tugghe et des quatre autres duellistes; son front s'assombrit.
LES FIANCÉS
Jean Bart poursuivait d'un ton respectueux , avec 1 accent de la plus profonde douleur :
— Si les glorieux services de mon frère Charles Keyser avaient été récompensés autrefois comme l'ordonnait Votre Majesté , sa destinée n'aurait pas été la même. Il ne se serait pas exilé pour aller délivrer le fort Dauphin à Madagascar, faire lever le siège de Pondichéry, et placer sur le trône, au nom du roi de France, le roi qui règne au Siam. Mon frère, Charles Keyser, n'aurait pas, au nom du Roi très-chrétien, préservé les Philippines d'une invasion de païens qui , sans lui, s'en emparaient. Il n'aurait pas mérité les dignités dont l'ont comblé tous les princes de l'Europe. Non, il serait moins illustre peut-être; mais il n'aurait cessé de combattre à mes côtés , et durant son long exil , je n'aurhis pas été en proie à une douleur qui n'a cessé de grandir et qui deviendra du découragement, du désespoir, si le Roi ne daigne me rendre l'espérance.
La marquise de Maintcnon , attendrie et désarmée , présenta elle-même la plume au Roi. Le Roi signa :
— Jean Bart, dit-il, je vous accorde ce que j'ai refusé à Tourville.
— Vive le Roi ! murmura Jean Bart d'une voix tremblante. Que le nom du Roi soit béni !
La grâce signée était entre ses mains, il essuya ses larmes et attendit d'être congédié ; mais Louis XIV, mieux disposé que jamais par son acte de clémence , se complut à prolonger l'entretien. Jean Bart le soutint' sans efforts avec un entrain charmant. La reconnaissance lui inspira vingt mots heureux. Sa naïveté naturelle perça ; il était désormais à son aise, ne calculait plus, se laissait aller à sa verve flamande, montrait une bonhomie
guerrière, une simplicité audacieuse et une foi chrétienne qui ne pouvaient être que les bienvenues sur un terrain d'où la bonhomie et la simplicité se trouvaient exilées , et où la foi sincère était presque un phénomène.
Il conquit la bienveillance déjà toute puissance de la marquise de Maintenon. Il fit à plusieurs reprises rire le grand Roi, qui na riait plus guère. Il l'intéressa par des traits empruntés tantôt à l'histoire de son héroïque famille, issue du Renard de la Mer, Michel Jacobsen, tantôt à sa propre carrière, souvent à celle de son matelot Charles Keyser, marquis de Bemfazer et comte de Moroléon. Il exalta en passant la bravoure de Lussac , qui serait , disait-il , le plus brillant des colonels de hussards.
— Pourquoi pas capitaine de vaisseau ? demanda le Roi.
— Sire , notre métier de loups de mer doit s'apprendre au berceau et demande plus de malice que n'en a ce valeureux gentilhomme. Son intrépidité a fait l'admiration de tous mes matelots , mais ils disent dans leur langage qu'il est marin comme leur petite sœur, et franchement ils n'ont pas tort. Faites-nous-en un colonel de cavalerie, je vous réponds de son sabre-
— Décidément, nous recommanderons votre mémoire à Seignelay et votre lieutenant à Villars.
— M. de Villars, Sire, vous remerciera de la recommandation, j'en ferais serment.
— Monsieur Bart, demanda la marquise, on débite sur votre compte tant de sottes fables que je m'y perds. Serait-il vrai que vous prissiez plaisir à boxer comme un portefaix d'Angleterre?
— Madame la marquise, la force physique impose aux
LES FIANCÉS
gens que je commande. Par des exercices journaliers , j'ai soin d'entretenir ma vigueur; je fais en sorte qu'ils le sachent ; par ce moyen j'augmente mon empire sur eux dans l'intérêt du service de Sa Majesté.
— Est-il vrai que d'un coup de poing vous tuez un bœuf? demanda le Roi.
— Je n'en sais trop rien , Sire. Je n'ai essayé qu'une fois : le bœuf était vieux et malade, je me foulai le poignet ; je ne recommencerai plus.
— L'on m'a raconté que, malgré les croiseurs ennemis, vous êtes plusieurs fois sorti deDunkerque avec une audace incroyable.
Audace n'est pas le mot , Sire ; adresse , finesse , babileté , à la bonne heure. Depuis mon enfance, j'explore les bancs, les courants et les marées de nos côtes , et je continue sans cesse, car il y a parfois des changements très-remarquables dans les fonds. C'est grâce à mes observations multipliées, comme Votre Majesté peut s'en souvenir, que, malgré tous nos pilotes, je fis entrer dans le port de Dunkerque le vaisseau V Entreprenant qu'Elle désirait y voir. De même, Sire, je me glisse dans les chenaux dont l'ennemi n'ose approcher ; la nuit ^t la tempête me viennent en aide ; je sors du terrier en fenard. . . .
— Pour aller combattre en lion , ajouta gracieusement îe roi.
L'audience était terminée. Forbin n'avait pu être reçu, non plus que vingt autres solliciteurs.
— Eh bien ! s'écria Gardanne , que disais-je hier Jsoir?
— Vous parliez d'or, mon cher, répondit Lussac.
— Ce Jean Bart fait donc ici la pluie et le beau temps ! dit Forbin avec humeur.
— Comme vous voyez , cousin. Les plus longues audienecs durent à peine dix minutes, et il vient de passer deux heures avec le Roi.
Jean Bart reparut. Lussac courut à lui :
— Avez-vous gagné la bataille? demanda-t-il tout bas.
— Oui, mon colonel aux hussards de Villars, répondit de même le marin, qui ajouta bruyamment: — Le Roi voulait savoir comment je m'y prends pour sortir du port, à la barbe des ennemis.
On entourait le divertissant Dunkerquois.
— Et qu'avez- vous répondu ?... — Comment vous y prenez-vous ? demandaient les courtisans d'un ton railleur et blessant.
— Comme ceci, mes jolis seigneurs !
A ces mots, fondant tè baissée sur le groupe impertinent des curieux, Jean iiart les poussa brusquement à coups de genoux, à coups de coudes, à coups d'épaules, marcha sur les pieds des plus insolents, fit chanceler les autres et sortit en riant aux éclats..
Forbin, témoin de cette scène , réfléchit un instant. Il savait déjà que Lussac comptait renoncer à la marine :
— Voilà mon homme ! se dit-il.
Le comte de Janson venait de raisonner à merveille dans l'intérêt de son avenir. Il sollicita ce que craignaient tous ses collègues , et obtint sans difficultés d'être placé sous les ordres de Jean Bart (xxvi).
LES FIAKCÈS. 345