‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 29 sur 38 · PRESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENTS

Jean Bart venait d'obtenir ce qu'il avait sollicité luimême, en jouant un personnage demeuré dans la mémoire du peuple, gravement enregistré par les historiens, qui, pour la plupart , n'ont pas plus que les courtisans entrevu la transparente vérité, platement outrée par les caricaturistes et les dramaturges, mais jusqu'à un certain point pressentie par l'ambitieux Forbin qui , se croyant • sûr de sa propre finesse et de sa force, résolut de faire tourner à son profit les ridicules plus ou moins naïfs du célèbre ours de mer.

Ce que Jean Bart avait laissé aux soins du Roi , c'està-dire un appui efficace pour le succès de son mémoire , il ne l'obtint pas.

Charles Kesyer, le chevalier Tugghe et Pierre Dehan, s'il avait survécu à sa terrible blessure , étaient désormais à l'abri de toute poursuite judiciaire.

Marie Tugghe se jeta au cou de Jean Bart en l'appelant son sauveur. Cornil pleura de joie ; un mieux soudain se manifesta dans la santé chancelante de Mme Tugghe, qui sembla reprendre vie. Le conseiller armateur voulait expédier sur-le-champ en Norwége un navire qui en ramènerait les fugitifs.

— Vous oubliez, lui dit Jean Bart, qu'ils sont blequé* par les glaces. Il faut maintenant attendre le dégel.

3*6 JEAtf BART ET CHARLES KEYSER.

— Attendre ! encore attendre! murmura Mme Tugghe découragée. Toujours des retards , toujours des obstacles ! Non ! je ne serai jamais témoin du bonheur de ma fille !

Et elle retomba pâle , tremblante , désolée sur son lit de douleurs. Ses paroles de mauvais augure mirent des larmes aux yeux de Marie , consternèrent le jeune Corail et frappèrent Jean Bart.

— La route parterre est difficile mais non impossible! s'écria messire Tugghe. J'enverrai en Danemark et en Norwége courriers sur courriers jusqu'à ce que nos amis sachent que , grâce à vous , ils peuvent revenir sans danger.

— Sans danger !..*. Les dangers, hélas! renaissent sans trêve ni merci 1 murmurait avec amertume l'infortunée mère de la fiancée.

— Ecrivons à nos amis , dit Jean Bart , rassurons-les, je le désire et m'en réjouis pour eux ! Mais , tout compte fait, aller, recherches, retour, Keyser et le chevalier ne peuvent revenir par terre plus sûrement ni plus vite qu'ils ne reviendraient par mer avec la Lionne-Brune.

— La guerre ! toujours la guerre ! par terre comme par mer! des périls de tous côtés ! dit Mme Tugghe en gémissant. Mon fils ! ma fille ! mon pauvre Charles L . .

L'insistance de ces plaintes troublait tous les cœurs.

Comme un sinistre présage , elles détruisaient jusqu'à l'effet des heureuses nouvelles rapportées de Versailles par Jean Bart , qui ne sentait que trop ce qu'il y avait de fondé dans les appréhensions de Mme Tugghe. Alors , songeant au mémoire qu'il avait remis à Seignelay et qu'il devait bientôt lui faire expédier en duplicata avec de nouveaux détails par l'intendant de Dunkerque ;

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— Ah! s'écria-t-il , puisse le Roi , dans son intérêt comme dans le nôtre , me faire comprendre par son ministre ! En ce cas, c'est moi-même qui vous ramènerais Keyser.

Malheureusement la recommandation du Roi demeura nulle et non avenue, attendu que Seignelay trouvait son avantage personnel à se faire l'armateur d'un croiseur tel que Jean Rart. Jean Rart ayant insisté à plusieurs reprises , — comme il ne cessa de faire jusqu'à ce que ses vues fussent adoptées (1) , — Seignelay répondit à l'intendant Patoulet par une dépêche en date du 9 mai 1689 : « J'ai examiné la proposition que fait le sieur Rart , par le mémoire que vous avez apostillé , pour détruire le commerce des Hollandais dans le Nord et la mer Raltique; mais comme les quatre vaisseaux que vous estimez devoir être armés pour y réussir sont destinés pour servir dans le corps d'armée , et que la dépense d'un armement tel que celui-là serait trop considérable , je ne juge pas à présent devoir suivre cette pensée (2^ »

En présence de pareils documents, n'est-il pas étrange que des historiens sérieux s'obstinent à faire de Jean Rart un être totalement illettré , ne signant son nom que de routine ? A la vérité , l'histoire est aussi souvent un roman que le roman même.

Le vicomte de Flamignes , Rochefort et René Cotentin sortirent de la Bastille sous des impressions fort différentes.

Le dernier, bien que piqué de devoir à un simple par-

(1) Elles le furent en 1691 , sous lo ministère Pontcharlrain

(2) Textuel. Voir note vm.

vcou, capitaine de frégate, ce que son oncle le lieutenant général comte deTourville avait inutilement imploré, se montra convenable , et , par une lettre de bon goût, remercia Jean Bart en le priant de le réconcilier avec l'intrépide Moroléon et l'aimable cheva)ier Tugghe.

Rochefort se conduisit à peu près de même; mais, pour éviter d'avoir à l'avenir aucune relation avec les Dunkerquois , il se lit attacher au corps royal des galères , encore indépendant de celui de la marine, auquel on ne le réunit qu'en 1748.

, Quant à Flamignes , qui venait d'hériter de la fortune colossale de sa tante la douairière , ennemie intime de la marquise de Maintenon , il renonça complètement au service du Roi , mais non à sa jolousie furieuse envers Keyser et à son amour insensé pour Marie Tugghe.

Irrité d'être dans la plus complète disgrâce, éxaspéré par ses échecs et par les succès de Keyser, torturé par l'envie jst mal conseillé par la solitude où il acheva de s'aigrir en formant des projets monstrueux , il n'en sortit que pour chercher des distractions dans la pire compagnie. Jean Bart et Keyser s'élevaient par leurs grandes actions , par la noblesse de leurs sentiments , par la générosité de leurs caractères. Flamignes descendit en se dégradant. Il fit sa société , non plus de jeunes gentilshommes rachetant leurs défauts par une foule de qualités solides , mais d'intrigants de bas étage, de chevaliers de brelans , de hobereaux déchus et de parasites qu'il gorgea d'ignobles plaisirs. Il eut sa petite cour de spadassins, de joueurs , de libertins et de femmes perdues ; mais au fond de ce cloaque, loin d'oublier Keyser et Marie Tugghe , il ne cessa de s'occuper d'eux. On le revit

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même à Dunkerque, où il entretenait de misérables agents.

Marie ne s'alarma point de sa présence ; elle l'aperçut à peine.

Flamignes cependant la guettait , passait des heures entières à rechercher ses traces ou à la contempler , lorsqu'à genoux dans l'église elle priait pour sa mère malade, pour son frère , pour leurs amis.

Le tableau de la vie honteuse du vicomte de Fiamignes doit être relégué dans l'ombre où se complaisent les vices et les désirs criminels.

Cependant Forbin , assez froidement accueilli par le Roi, venait d'être nommé au commandement de ta Serpente, en remplacement de Lussac, nommé| colonel de hussards et qui , mettant à profit les conseils de Jean Bart , se conduisit tout autrement dans l'armée de terre que dans la marine. Excellent cavalier , mais ignorant les manœuvres de cavalerie , il étudia consciencieusement les détails de son nouveau métier , se fit donner des leçons par quelques subalternes capables et bien choisis, fit preuve d'une modestie égale à sa présomption passée, acquit fort vite les notions élémentaires indispensables et se mit en mesure de devenir ce qu'il devint en effet, l'un des officiers les plus distingués de son arme.

Le nom de hussard était alors une nouveauté , bien que sous Louis XIII on eût déjà de la cavalerie hongroise dans les troupes de France. Le maréchal de Luxembourg proposa de former un corps de hussards ; Villars était chargé de l'organiser. MM. de Mortagne , de Verseils et duRaschi furent les premiers colonels des régiments récemment créés, qu'on ne compta régulièrement dans l'armée qu'en 1692. Mais, sur les entrefaites, ces troupes

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légères firent de belles campagnes auxquelles Lossac prit une part glorieuse. Aussi dit-il par la suite à Jean Bart :

— Vous désespériez de faire de moi un marin passable, et vous m'avez fait excellent officier de cavalerie.

Quant à Forbin , il était marin consommé.

Lorsqu'il vint se ranger sous les ordres de Jean Bart, il évita d'être hautain , mais sans dissimuler son caractère impatient et fougueux. Le marin dunkerquois , qui reconnut parfaitement en lui l'un des beaux rieurs de Versailles , le reçut , la pipe à la bouche , avec une souveraine indifférence.

— Monsieur Bart , dit Forbin, sur votre réputation j'ai demandé à devenir votre compagnon de courses. Le danger me plaît , et je sais que vous ne boudez pas.

— J'ai tant de réputations différentes , monsieur de

trouverez peut-être pas en moi ce que vous voudriez. Tenez , par exemple , vous croyez que le danger me plaît , quand je me contente de n'en faire aucun cas et de prendre le temps comme il vient.

— Merveilleusement pensé, monsieur Bart ! dit «Forbin avec une nuance d'ironie qui n'échappa point à son futur commandant.

. — Franchement ! je ne vois rien de merveilleux dans cette manière de sentir , reprit Jean Bart.

Avec une imperturbable sérénité , il regardait en face l'altier Provençal , dont la taille dégagée , souple , et du reste remarquablement élégante , annonçait une vigueur et une vivacité peu ordinaires , ainsi qu'une rare aptitude aux exercices du corps. Comme Charles Keyser , Forbin avait le teint très-brun, les sourcils fortement prononcés,

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les yeux noirs et hardis ; mais cette hardiesse voisine de reffronteric manquait de franchise.

Jean Bart , avec son profond bon sens, avait déjà une opinion faite sur le compte de Forbin , qui , — si fin qu'il fût, — était fort loin encore d'avoir deviné Jean Bart. \

Les yeux bleus et calmes du Flamand ne s'abaissèrent point devant les regards fixes du fier Provençal ; ils se détournèrent insouciants , placides et toujours fermes , sans que la physionomie trahît aucune impression. — La glace éteint le feu.

L'esprit délié de Forbin escarmoucha quelques instants; tous ses traits s'émoussèrent sur l'impassible Jean Bart , qui se contenta de dire :

— Après la campagne , si vous y tenez , camarade , je vous déclarerai franchement ce que je pense de vous. Keyser , Lussac et pas mal d'autres se sont bien trouvés de mon opinion.

— Je suis certain de m'en bien trouver aussi , mon brave monsieur Bart. J'y tiens énormément! Mais, moins prudent que vous, je puis affirmer dès-à-présent que vous serez pour moi un parfait matelot.

— Je l'espère! lit Jean Bart qui avait connu et fréquenté trop de courtisans pour s'étonner du tour ironique des moindres mots de Forbin.

— Très-bien ! Cet ours-là me servira de marche-pied, pensait ce dernier qui n'avait saisi que la moindre partie de l'énigme et encore parce que Jean Bart le voulut bien.

— Lussac, se dit le marin flamand , n'était que sottement orgueilleux, mais il avait le cœur droit; il n'était pas incurable, je l'ai guéri ! Celui-ci est envieux, plein de fiel et d'astuce ; je me tiens sur mes gardes. L'ours

grossier de Versailles embarquera donc avec le renard de mer. Nous jouterons de bravoure, monsieur de Forbin , car vous êtes brave ; mais nous jouterons aussi de finesse. A la garde de Dieu !

La première croisière de Jean Bart et de Forbin fut très-fructueuse. Le 25 avril, à la hauteur de Ncwport, ils rencontrèrent deux gros navires espagnols, V Union h Roi-David. Jean Bart s'empara du premier, chargé de poudre d'or, de sacs d'argent et d'épices ; Forbin prit le second, chargé de bois des îles. Peu de jours après, ils livrèrent un combat acharné à un corsaire hollandais qui, voulant se défendre jusqu'à la dernière extrémité, avait fait clouer ses écoutilles.

a L'abordage se fit, a écrit Forbin dans ses Mémoires ; je n'en ai guère vu de plus sanglant. Ces mallheureux se battaient en désespérés , en sorte que dans un instant leur pont fut couvert de morts. A cette vue, je sautai dans le vaisseau pour faire cesser la tuerie; sans cela, il n'en échappait pas un seul, taut mes gens étaient irrités de la résistance qu'on leur avait faite. » *

Forbin ne souffle mot du rôle de Jean Bart dans une affaire si chaude. Il lui dut cependant le salut de la Serpente qui coulait bas et qu'il fallut refondre à Brest, ou les prises furent vendues au grand profit de Seignelay.

Aussi l'intendant Patoulet eut beau apostiller et recommander le mémoire de Jean Bart, rentré à Dunkerque à bord de la Railleuse ; la dépèche du 9 mai coupa court à son espoir de joindre Keyser et de faire de conserve avec la Lionne-Brune un retour triomphant au port natal. Le ministre ajoutait :

a J'ai résolu de prendre aux deux tiers pour mon

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compte la frégate la Railleuse, commandée par le sieur Bart, et les Jeux, par le chevalier Forbin (1). x>

Sur le texte de la dépêche, il y avait primitivement moitié. Seignelay, estimant sans doute que cette expédition comportait les plus heureuses chances, écrivit de sa propre main : deux tiers (2).

Pendant que Forbin pressait l'armement de la frégate les Jeux de vingt-huit canons, Jean Bart fréquentait assidûment la maison Tugghe, où régnait une impatience mêlée de tristesse.

De jour en jour en y attendait Kcyser et le chevalier Tugghe, qui avaient répondu aux dépêches de messire Tugghe par l'expression de leur joie et l'annonce de leur prompt retour. Le dégel avait eu lieu, la navigation était libre, la Lionne Brune tardait encore. On savait que six frégates hollandaises commandées par le vice-amiral Van der Putten avaient été vues à la hauteur de Plymouth; six vaissseaux anglais louvoyaient devant Dunkerque; d'autres divisions faisaient sans doute bonne garde : on commençait à craindre que, rencontré par des forces trop supérieures, le brave Keyser eût succombé.

Depuis un an, messire Tugghe n'éprouvait que des revers. Comme la Gallinette, dix de ses meilleurs navires avaient péri, pris, naufragés ou disparus sans nouvelles. La banqueroute frauduleuse de son correspondant de Paris, la perte d'un procès qu'en saine justice il aurait dû gagner, avaient ruiné son grand crédit ; enfin la cjncurrence des ministres et des grands seigneurs , qui se

(1) Teituel.

(2) Historique.

faisaient armateurs de navires de l'État, décourageait les négociants, entre lesquels toute association devenait impossible. Pour faire face à ses engagements , messire Tugghe avait retiré du commerce des fonds de roulement qu'il immobilisa ; il réalisa des capitaux et négligea forcément ses affaires. Une sorte de panique s'était mise parmi ses créanciers ; il ne cessait d'opérer des remboursements ; ses rentrées devenaient presque nulles ; il mit ses terres en vente et songea même à vendre son hôtel. En d'autres termes , il Uquidait malgré lui, sans parvenir à comprendre pourquoi les maisons avec lesquelles il avait toujours eu les meilleures relations se montraient toutes à la fois exigeantes jusqu'à la défiance. Une devinait pas,— et comment aurait-il pu le deviner? — que les agents occultes du vicomte de Flamignes travaillaient sans relâche à paralyser ses nobles efforts, répandaient à grands frais sur toutes les places de l'Europe des bruits désastreux pour ses opérations, et profitaient de ses échecs trop réels pour en accroître rapidement les déplorables conséquences.

Messire Tugghe était abattu. Sa femme , qui partageait ses soucis , devint plus gravement malade ; elle ne se rétablit plus ; découragée, désespérée, elle ne cessait de gémir :

— L'orgueil nous a perdus! murmurait-elle. Ah! pourquoi n'avoir pas accordé dès l'origine au brave Keyser la main de notre fille qui l'aimait. Il a été condamné à la perte des plus belles années de la vie , à tous les dangers, à toutes les misères, à l'exil, à l'esclavage, aux tortures. Il est revenu triomphant , noble, titré, riche. Eh bien ! sa gloire et ses dignités ont causé nos infortunes nouvelles. De là l'envie, 1 insulte , un duel affreux , une

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fuite trop nécessaire devant la peine capitale , et l'obligation de dissiper les trésors si péniblement conquis au prix de son sang.

En effet, JeanBart n'avait réussi que par des prodigalités qui anéantirent à très-peu de chose près l'opulence éphémère de son digne matelot.

— À quoi ont abouti nos rapports avec une noblesse insolente, qui méprise les commerçants et se riradenotre chute ? Notre faste , nos réceptions , nos fêtes sont aujourd'hui blâmés par nos amis comme par nos ennemis. Mon mari est accablé de douleur. Mon fils, après avoir encouru la peine de mort , est peut-être prisonnier de guerre maintenant, et plaise à Dieu qu'il n'ait point péri! Ma fille est malheureuse. Et moi, en proie aux plus sombres pressentiments, je descends dans la tombe en pleurant sur l'avenir de tous ceux que j'aime.

La confidence de ces plaintes plongeait Jean Bart dans une tristesse d'autant plus profonde que son plan de campagne était repoussé par le ministre , qu'il ne pourrait, avec quatre bons vaisseaux , aller protéger le retour de Keyser , et enfin qu'il venait de recevoir Tordre pressé de remplir une mission très-différente.

— Mon ami, lui dit Marie Tugghe , Corail a été encore blessé dans votre dernier combat; il est convalescent, ménagez-le!. . . Et laissez-le moi comme une consolation, car je suis plus affligée que jamais.

Jean Bart y consentit.

Sous Pinfluence des inquiétudes et des malheurs de la famille Tugghe, il ne pouvait lui-même se défendre contre de sinistres appréhensions. Jean Bart, catholique fervent, n'était pourtant pas superstitieux. Il ne fut jamais aussi porté â croire à d'inexplicables prévisions de

succès ou de revers que l'était son rival de fortune et de gloire, Tillustre Duguay-Trouin , alors au début de sa carrière ; car, — par un rapprochement digne d'intérêt, — le jeune Malouin faisait ses premières armes comme volontaire à bord du corsaire la Trinité, en cette même année 1689, la plus accidentée peut-être de toute la vie de Jean Bart.

Duguay-Trouin a écrit au sujet de ses pressentiments :

<t Je laisse aux philosophes à expliquer ce que peut être cette voix intérieure qui m'a souvent annoncé les biens et les maux ; mais je ne sais rien de plus marqué en moi que cette voix basse, distincte, et pour ainsi dire opiniâtre, qui m'a annoncé et m'a fait annoncer plusieurs fois à d'autres jusqu'aux jours et aux circonstances des événements. »

A l'état vague, Jean Bart éprouvait quelque chose d'analogue.

Sa mission consistait à faire sortir de Dunkerque quatorze navires marchands chargés de munitions de guerre, que six autres gros bâtiments chargés de même rejoindraient devant le Havre , et à conduire ce nombreux convoi jusqu'au Jport de Brest, malgré les redoutables croisières des Hollandais et des Anglais. Encore le ministre, qui semblait ne douter de rien, ajoutait-il fort à son aise :

a Sa Majesté désire néanmoins que le sieur Bart donne la chasse aux corsaires hollandais qui sont en grand nombre sur les côtes de France , et qu'il fasse en sorte d'en enlever quelques-uns. »

Si la bravoure et les talents de Forhin étaient hors de doute, son caractère frondeur n'avait rien de rassurant,

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et Jean Bart pouvait craindre à bon droit de n'être pas secondé avec toute la subordination nécessaire. En cas de désastre, mieux valait que Corail ne fût pas à bord ; d'ailleurs Corail pouvait être fort utile à terre.

Les revers de la maison Tugghe avaient un côté mystérieux. Jean Bart alla jusqu'à se figurer que des gens de mauvaise mine rôdaient autour du vieil hôtel seigneurial du conseiller pensioûnaire, et son impression fut si vive qu'il recommanda confidentiellement à son fils de se tenir sur la défiance.

— Le retard deKeyser m'alarme. Les plaintes continuelles de Mme Tugghe m'influencent. Je me forge peutêtre des chimères ; mais n'oublions pas que des malfaiteurs ont brûlé la maison où tu es né, mon pauvre enfant.

— Vous croiriez qu'on voudrait incendier celle de niessire Tugghe ?

— Non! je ne sais que croire! Si j'avais seulement des soupçons quelque peu fondés, je les communiquerais h nos magistrats , mais je ne puis me donner l'air d'un rêveur. Je n'ai que d'étranges dispositions à une inquiétude généralement contraire à ma nature. Je m'agite dans le vide, et je ne sais pourquoi je crains des ennemis cachés.

Comme pour accroître ses ennuis , Jean Bart se rencontra chez l'intendant Patoulet avec le vicomte de Flamignes , qui avait eu soin de conserver dans la marine de nombreuses relations.

L'impertinent gentilhomme affecta de parler de ses querelles et de son opulent héritage , de son duel avec Keyser, de son emprisonnement à la Bastille , ;et de sa récente acquisition des biens vendus par messire Tugghe.

— Un bourgmestre coulé!.... Un homme qui avait voulu trancher du grand seigneur et qui ne tarderait point à faire faillite !

Forbin était présent. — Il s'étudiait à faire de Jean Bart un objet de risée : — « Tôt ou tard , je montrerai Tours à Versailles ; voyons comment s'y prendre. » Et les mots piquants , gazés , entortillés, mais en somme fort intelligibles, se succédaient sans que Jean Bart eût l'air de les sentir.

A la vérité , il se demandait pourquoi Flamignes démissionnaire s'avisait d'acheter des terres en Flandre. Etaitce bien pour cela qu'il était à Dunkerque?

L'intendant Patoulct prit le bras de Jean Bart et fit avec lui le tour du jardin •

— Mon ami , lui dit-il , ne voyez-vous pas que M. de Forbin s'amuse à vos dépens ?

— Si ! je le vois !. .. mais je pensais à quelque chose de plus sérieux.

— C'est égal , vous ne devriez pas souffrir des raille ries poussées à ce point.

— Vous avez raison , dit Jean Bart , le jeu a déjà trop duré.

On était en plein air, entre hommes pour la plupart marias. Jean Bart alluma une longue pipe blanche toute neuve , et, s'asseyant en face de Forbin , se mit à fumei avec le calme souverain de ses jours de bataille.

— • Messieurs , dit aussitôt Forbin , voici la grande * maîtresse des cérémonies du commandant Bart : c'est elle qui l'introduit auprès de Sa Majesté.

— Et qui est cause que vous restez à la porte , Foroin , dit Jean Bart d'un ton indifférent.

— Je n'ai pas, il est vrai , mon cher Bart, votre esprit

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fin , délicat, ravissant, et capable, durant deux heures entières , de captiver la marquise de Maintenon, le grand Roi et sa suite.

Jean Bart fixa Forbin d'un regard implacablement tranquille.

— Tant pis pour vous , camarade , dit-il. Quant à moi, sachez que je n'ai pas le temps de chercher les puces à vos paroles !

— Quelle mouche vous pique ? s'écria Forbin en lançant un regard de colère à Jean Bart , qui , cette fois , loin de baisser les yeux , le soutint avec un surcroît de calme. *

— Je ne me suis pas servi du mot mouche, qui est une injure. Avant notre dernière campagne , vous m'autorisiez â vous dire au retour mon opinion sur votre compte. Voulez-vous la savoir maintenant ?

— De grand cœur , Monsieur Bart , dit Forbin avec hauteur.

Les yeux des deux marins restaient fixés avec une opiniâtreté menaçante. On s'attendait à un éclat. L'impétueux Forbin frémissait. Jean Bart ne fit ni un geste ni un mouvement brusque , rendit tranquillement une bouffée de taljac et dit ensuite :

— Vous êtes brave et vous êtes marin , mais vous êtes taquin. Maintenant voulez -vous être mon ami ou mon ennemi? Choisissez !

— Pour Dieu , Monsieur Bart , dit Forbin , cédant en dépit de son orgueil presque indomptable , je suis votre ami et désire l'être toujours.

La glace avait éteint le feu.

— Topez donc là 1 reprit Jean Bart en tendant sa large muin ouverte.

Et quand Forbin y eut mis la sienne :

— Vous avez bien fait , dit-il , avec un sourire , car les Anglais croisent au large, j'appareille demain soir et ce j ne sera pas sans vous ! J'ai pour principe que , dans les cas difficiles , les amis doivent être amis ; il faut que deux capitaines convoyeurs s'entendent parfaitement entre eux , sans bouderies ni tâtillonnages.

Forbin comprit que Jean Bart n'aurait pas hésité , en I cas de brouille , à le démonter de son commandement.

— Mais demain 1 s'écria l'intendant Patoulet , il n'y aura pas de clair de lune.

— Je compte bien là-dessus , fit Jean Bart , et je voudrais un coup de vent. La tempête et l'obscurité , voilà j ce qu'il nous faut.

— Bien du plaisir et bon voyage , Monsieur de Forbin , dit le vicomte de Flamignes. Moi , demain soir , je roulerai en poste sur la route de Paris.

Jean Bart pensif était retombé dans son humeur noire :

— Je ne rêve que malheurs ! se disait-il. Mon cœur est oppressé. J'éprouve un trouble extraordinaire. Avant de partir, il laut que j'en parle à mon cousin Nicolas.

Maître Vanburg, qui , n'ayant jamais quitté son capitaine , avait fait avec lui ce qu'il appelait la campagne de Paris et de Versailles , fut immédiatement expédié à Drinckara.

Dès le lendemain matin , le bon curé accourut:

— Cousin , dit-il à Jean Bart , l'homme n'est que faiblesse ; les plus grands courages ont leurs défaillances. Tu mets ta confiance en Dieu ; tu feras ton devoir. Moi

je prierai sans cesse pour les tiens et pour toi ; mais, hélas! je ne suis qu'un pauvre prêtre trop étranger au , monde pour déjouer les intrigues des méchants. Je ferai I

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le peu dont je suis capable ; j'irai souvent visiter la famille Tugghc , y porter la parole de Dieu et y donner des consolations à ceux qui souffrent. Faut-il que le plus craintif des hommes dise maintenant au plus brave: « Courage, mon ami , reprends courage ! »

Ce jour-là , les Anglais , instruits sans doute par leurs espions de Parmement d'un convoi chargé de munitions . qu'il leur importait d'intercepter, s'approchèrent de la rade et louvoyèrent presqu'à portée de canon. A nuit tombante , pourtant , ils s'éloignèrent de crainte d'être jetés à la côte par les courants et par la brise de nord qui fraîchissait.

Jean Bart avait embrassé son fils et dit adieu à la famille Tugghe, dont le bon curé deDrinckam s'efforçait de dissiper les pressentiments douloureux.

L'obscurité la plus profonde voilait le ciel et la mer. La Railleuse en avant, les Jeux en arrière-garde, le convoi se glissa hors des passes. Beaupré sur pouppe , sans fanaux de position , tous les feux éteints et sous petite voilure , on longeait les terres plongées dans une . ombre épaisse. Un menu cordage traînait d'un navire à l'autre. Jean Bart, qui faisait sonder, dictait la route au porte-voix ; ses ordres étaient ainsi transmis de tête en queue.

A moins de deux milles , on apercevait les feux des ennemis que la prudence forçait de s'éloigner.

— Quand même ils nous verraient, dit Vanburg, ils, n'oseraient pas nous appuyer la chasse par ici !

Comme ces longues files de mulets qui cheminent sur. la corniche d'un précipice escarpé, les seize bâtiments, 4 guidés par le nouveau Renard de la mer, cheminaient sur la lisière du naufrage.

— Mille diables ! se dit Forbin, je n'ai jamais navigué dans un chenal plus étroit ni si dangereux. Maître Bàrt est un pilote hardi jusqu'à la folie. De plus braves que moi en auraient la chair de poule.

Par moments la quille des Jeux raguait légèrement le fond de sable où le gouvernail faillit s'engraver.

— Ce démon-là , pensa Forbin , va finir par me faire peur!

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