‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 30 sur 38 · MAGNIFICAT · texte numérisé non relu

MAGNIFICAT

Au milieu de la douleur morne qui faisait un sépulcre de l'hôtel seigneurial de messire Tugghe , éclata tout-àcoup une joie immense , sonore , resplendissante d'espoirs et de triomphes.

Charles Keyser et le chevalier Tugghe y rentraient couverts de gloire. Gaspard Bart , Jean-Baptiste et Jeai Brunet , ses dignes cousins , venaient ensuite ; un équipage en liesse, une population ivre de joie les escortaient en poussant des hourras.

Il faisait bon entendre ce qui se disait dans cette foule, Leurouse du bonheur de la famille des Tugghe , que l'on confondait avec celle des Bart.

— La brise adonne Le Lion-Brun a paré toutes le> coques!... Vive le Roi qui a eu le bon nez de lui faire grâce !.. . Vive Jean Bart qui a finement manœuvré dam leur Paris de damnation !... Attrape à boire à Jean Bart et à son matelot Moroléon !... Vive la mariée!

LES FIANCES. 363

— A quand la noce? — Sitôt le retour du Renard- Blond , parbleu !

— Comme il navigue , notre Lion-Brun 1

mm On s'y entend au pays des grandes flibustes !

— Quand on a fait le tour du monde, sabords ouverts , mèche allumée , on peut bien jouer le tour aux kayserlikes et aux goddam !

— Par le travers d'Edimbourg, un brave Ecossais tenant pour le roi Jacques se défendait contre deux Anglais du Guillaume ; le Lion-Brun court dessus , leur affaire a été claire en deux temps 1

— Jolie paire de combats 1

La double victoire remportée à la hauteur d'Edimbourg avait été chèrement achetée. Pierre Dehan avait péri ; la Lionne Brune , criblée d'avaries , faisant eau à couler bas , privée de son gouvernail et assaillie par un coup de vent de sud-ouest , fut obligée de fuir à sec de toile , faillit se perdre corps et biens sur le Nord-Bygden , et n'entra dans le port de Urontheim qu'en se risquant avec une audace désespérée entre des écueils de fer et des glaçons déjà compactes.

— Chien de pays ! bonnes gens ! disaient les marins dunkerquois. Quelles fêtes on fit à Moroléon , quand on sut qu'il était décoré de l'ordre de l'Éléphant par le roi Christian V. Nous reçûmes aide et secours de tout le monde. Les bois de Norwége sont bons , mais le dur hivernage 1 Un froid à glacer le feu ; un soleil enrhumé du cerveau qui ne paraît tout juste que pour le temps d'éternuer; vingt pieds de neige sur le pont. Jour et nuit , il fallait balayer, et encore, des fois , nous étions forcés de creuser dedans h coups de pèles et de pioches.

CVst égal ! leur hydromel a quasiment goût de vin d'Espagne ! Et les Norwégiennes ne sont pas à dédaigner.

— Blanches comme Mlle Marie! Roses comme le mois rie mai ! Des cheveux blonds tirant sur le roux ; le soleil so décoiffe de ses rayons pour leur agrément.

— Et portant culottes , matelots !

— Pas toutes ! farceur !

— Ah ! cet hivernage était gentil ! J'ai Drontheim dans le pertuis de mes sentiments ! dit en soupirant un jeune et galant timonnier.

Quelque grognard l'interrompit :

— Nous nous réparons , nous nous espalmons un peu proprement! Moroléon nous fait soigner l'arrimage. Du suif d'ours sous la carène, en veux-tu, en voilà! De façon qu'appareillant de là , nous marchions comme un tonnerre à roulettes.

— Le matelot de Jean Bart s'entend à donner des jambes à un navire!

— Dis-moi des ailes , nous volions comme une hirondine de mer.

Plus rapide, plus alerte que jamais, tant Keyser avait apporté de soins à rendre sa marche supérieure, la Lionne Brune , en côtoyant la Norwége , avait tout d'à- . bord fait route pour Dunkerque , car la bonne et grande nouvelle de la grâce obtenue par Jean Bart était enfin parvenue aux exilés. Aucune rafle , aucune victoire ne répandit à bord une joie égale. Un message de messire Tugghe venait d'être transmis au noble et féal Charles Keyser du Lion-Brun, chevalier de l'Eléphant, défenseur des colonies danoises des deux Indes, en vertu des ordres et par les soins du roi Christian V, grand admirateur et imitateur passionné de Louis XIV. — II est

LES FIANCÉS. 365

excellent d'avoir des amis partout. — Quoique le Danemark s'intéressât à la cause du Prince d'Orange , le corsaire français Keyser fut traité en enfant gâté du roi, comblé d'honneurs et fort utilement secouru à plusieurs reprises.

Chemin faisant, il avait capturé vingt bâtiments hollandais en route pour les pêcheries de Spitzberg , mais les frégates du vice-amiral Van der Putten s'étaient lancées à sa poursuite. Brûler les plus mauvais marcheurs, se réfugier à Berghen et y vendre les autres, rien de plus simple ; mais la difficulté est de sortir malgré les six frégates qui bloquent les passes.

Le Lion Brun va se montrer l'égal du Renard Blond par un appareillage à travers les brouillards du matin , entre les épouvantables rochers qui bordent la côte. Mais certain qu'on le cherchera dans le Sud-Ouest , il gouverne au Nord et relâche aux îles Féroé (1) , où de nombreux bâtiments de pêche tomberont encore en son • pouvoir.

De là, les retards de la Lionne- Brune dont la route de retour fut peut-être le plus étonnant trait d'audace de l'audacieux Moroléon. Un coup de vent de Nord se déclare; il abandonne définitivement le petit Archipel Norwégien et s'élance vent arrière au milieu des îles Britanniques. Les Shetland sont relevées dans l'Est; les Hébrides longées sous la pouillouse, voile des tempêtes; ou s'engage résolument entre la Grande Bretagne et l'Irlande ; on passe en vue l'île de Man , assiégée par une mer furieuse ; on se trouve dans le canal Saint-

(1) Plus correctement : Faero (Balbi).

Georges , au milieu d'une flotte ennemie qui tient la cape. On arbore pavillon anglais , et sans dévier, les canons chargés jusqu'à la gueule , on s'apprête à périr.

L'excès de témérité du corsaire français fera son salut. Sa nationalité n'est soupçonnée qu'au moment où il double le cap Lézard. L'ennemi prend chasse alors, et tout serait perdu , si la Lionne~Brune ne rencontrait sous le vent des terres une mer un peu moins tourmentée. Elle peut enfin se charger de voiles et continuer entre deux eaux sa terrible navigation.

Il a fallu clouer les panneaux et les recouvrir de toiles goudronnées, sans quoi les lames géantes qui s'abattent sur le navire l'engloutiraient en quelques instants. Les hommes sont obligés de s'amarrer pour n'être point balayés par la mer. Les mâts se courbent comme des roseaux, mais le bois de Norwége choisi par Moroléon est de première qualité : il plie et ne rompt pas. Les vaisseaux anglais, dont les mats craquent ou éclatent, sont aux abois, reprennent la cape et renoncent ainsi à chasser davantage la diabolique petite frégate française, dont la belle retraite vaut une victoire.

— Magnifique à crever de peur ! Cocasse à crever de rire I disaient les matelots. De temps de foudreau , comme tu sais, il n'y a suif ni graisse qui vaillent un bon ventre et un haut bord. Les plus gros vaisseaux tenant mi eux la lame vous gagnent pour lors la plus fine voilière , rase et légère comme notre Lionne-Brune , — de manière que les damnés mylords venaient , tantôt l'un , tantôt l'autre, nous flairer les talons et nous saluer l'arrière avec leurs pièces de chasse. Les boulets ramés sifflaient dans les embruns ; fichue musique. Si un de nos mâts était touché , nous étions frits; par bonheur on m$ pointe

LES FIANCÉS. " 3G7

pas à son aisance quand la mer est démontée , comme dit la chanson. L'anglais brûlait donc sa poudre aux goélands et aux mouettes. C'est égal, le hasard est grand, et une mauvaise prune trop vite gobée ; voilà pour la peur!.... Mais, cric-crac! un de leurs mâts dans le sac ! Attrape à ramasser tes claques , vieux goddam de bric-à brac ! Ils piquaient dans le vent sans demander leur reste I... Berniquot ! les chasseurs s'en vont la carnassière vide, avec une patte ou deux en brinde-zingue I Chaque fois que le vent du nord vous en mouchait un , fallait nous voir rire!... Car pour nous entendre ; pas mèche ; le foudreau criait trop haut : oh ! Ton ne distinguait pas même le canon !...

Débarrassé , par le coup de vent , de la poursuite des vaisseaux anglais, Keyser franchit la Manche sans autres dangers. Il avait , le matin même , pris en un quart d'heure un corsaire du prince d'Orange ; enfin laLionne- Brune captura, par surcroît, une pauvre busse d'Ostende, affalée sur la côte même de Dunkerque , dont s'étaient éloignés tous les vaisseaux auxquels Jean Bart et Forbin s'étaient audacieusement soustraits le mois d'auparavant/

Du reste , par la correspondance de M. de Louvigny , intendant du Havre, avec le sieur Patoulet, son collègue de Dunkerque, on savait parfaitement que , le 20 mai , Jean Bart avait heureusement rallié les six derniers navires de son convoi. Une prise faite de son consentement par Forbin était le même jour entrée dans les bassins où on la déchargeait. Enfin les vingt-deux bâtiments avaient) pris la route de Brest, où on les supposait arrivés avant l'effroyable coup de vent dont Moroléon s'était servi pour revenir des îles Faero.

Les récits relatifs à Jean Bart se croisaient avec ceux

368 JEAtfBART ET CHARLES KEYSER.

de la campagne de Keyser, à qui Marie Tugghe avait ouvert les bras.

Quel pinceau est assez délicat pour peindre l'expression angélique répandue sur ses traits pâlis par trop de douleurs? quel langage humain pourrait traduire les émotions divines des deux fiancés , réunis de nouveau après tant de traverses et de périls toujours renaissants? quelle mélodie est assez suave pour rendre les doux transports qui les faisaient palpiter? Tous les arts sont vaincus par la nature , dont le chef-d'œuvre est le cœur humain.

Le bonheur complet est, hélas! si rare, qu'il n'est pas donné aux poètes de le représenter dans sa plénitude sacrée. Le plaisir frivole prend au moins le temps de sourire ; mais le bonheur, trop rapide, trop insaisissable, se dérobe à leurs efforts. Pour chanter, pour peindre le bonheur, il faudrait avoir pénétré dans ces deux cœurs battant d'amour, l'un sur l'autre appuyés.

Un long frémissement parcourut la foule, émue jusqu'aux larmes. Les chants de gloire cessèrent. On aurait pu dire cette fois sans amertûme, mais avec une sympathique admiration : Victory and glory not happiness !

Par une touchante discrétion, les gens de mer se retiraient.

La famille se réunit, ranimée par l'espérance. Pour la première fois depuis le jour du duel, Mme. Tugghe sourit.

Son fils le chevalier lui était rendu, après s'être distingué par une bravoure calme et une patience infatigable, dont témoignaient tous ses compagnons. Et Marie, la pâle Marie s'écriait avec effusion :

LES FIANCÉS

— Mon Dieu ! pardonnez-moi d'avoir désespéré de votre bonté infinie !

L'excellent curé de Drinckam entra au moment où elle parlait de la sorte. D'un regard surpris et charmé, il comprit tout :

— Magnificat anima mea Dominum, murmura-t-il . Puis il embrassa tour à tour Çeyser, Gaspard, Jean- Baptiste et Brunet.

— Et moi, monsieur le curé, dit le chevalier Tugghe, ne suis-je pas un peu votre cousin ?

— Vous êtes mon fils ! répondit le prêtre en l'embrassant aussi.

On passa une soirée dont les délices sont inexprimables. Malgré la fièvre qui ne la quittait plus, Mme. Tugghe voulut présider au repas de famille.

Cornil et Marie, placés à droite et à gauche de Keyser, Técoutaieût avec attendrissement; car il ne racontait point ses combats, mais ses peines d'amour si douloureusement comprimées et qui se transformaient à cette heure en joies d'une douceur infinie. Le trouble de la fiancée se manifestait par de pudiques élans de tendresse. Elle rougissait, penchée vers celui qu'elle aimait. Délivrée de ses cruels pressentiments, elle voyait les ci eux ouverts.

L'impretssionnable fils de Jean Bart, comme s'il avait eu tout à la fois le cœur de son père et celui de sa mère, partageait dans toute leur étendue les ineffables émotions des fiancés.

Plus loia la gaîté franche s'épanchait par la bouche du brave et modeste Gaspard Bart, dont l'abnégation fraternelle rte saurait être assez louée. Capitaine en titre de la Lionw Brune, il avait généreusement exigé que

Moroléon, son ancien Amiral, devînt le chef supérieur de l'expédition :

— Quand le matelot de Jean Bart est à mon bord, je suis plus fier d'obéir que de commander, dit-il.

Hais Keyser ne fît jamais rien sans le traiter en égal et sans partager avec lui la glorieuse responsabilité de ses manœuvres. Gaspard voulut prendre sur l'avant du navire le poste de second :

— Non, capitaine ; à mes côtés, sur le banc de quart 1 Tu tiendras le porte-voix, tu conserveras ton rang légitime, ou c'est moi qui me rendrai sous la misaine pour obéir au frère de Jean Bart.

— Tu es pour moi Jean Bart lui-môme, mon cher Moroléon ! répondait Gaspard reconnaissant.

Et maintenant, si Keyser ne parlait pas de iies magnifiques navigations du Nord, Gaspard en parla it pour lui. Les fils d'Herman, Jean-Baptiste et Brunet, lieutenants qui avaient noblement contribué à tous les si iccès, faisaient vibrer d'autres cordes généreuses.

Le bon curé de Drinckam, qui n'avait plus de larmes à essuyer, laissait librement couler les sienne: s.

Cependant les riches prises faites durant la campagne sur les Anglais et les pêcheurs de baleine ave ient nécessairement été converties en numéraire dans 1 es ports de Norwége, à Drontheim, à Berghen, à Thorsbàvn, capitale des îles Faero, et dans quelques autres points de relâche. L'on venait de déposer chez messire.Tugghs un coffre rempli de valeurs qui devaient être s déclarées, contrôlées par l'intendant et réparties entis les ayant droit après le prélèvement des dixièmes dus au trésor.

— Mon hôtel est sauvé! s'écria l'armateu r. C'est donc ici, mes enfants, que vous serez enfin unis 1 àb ! Charles,

LES FIANCÉS. Mi

mon cher fils, je ne vous demandais que d'être noble, car je croyais que la richesse vous viendrait de moi ; vous avez conquis toutes les noblesses , et de plus vous rétablissez ma fortune détruite.

— Ne parlons pôint de cela aujourd'hui ! répartit Keyser. Toutes les dignités, tous les trésors du monde, sans l'amour de Marie, n'avaient aucun prix pour moi ! Marie m'a conservé son amour, que m'importent tous les trésors et toutes les dignités !

— Bien, mon fils ! dit Mme. Tugghe. Plût au ciel que nous eussions toujours pensé comme vous !

— Point de regrets, ma mère ! Les maux passés sont oubliés à jamais ! disait Marie. Si Jean Bart était ici, notre bonheur serait complet.

Elle parlait encore quand le malheur entra.

Il entra sous la forme du plus dévoué des serviteurs, maître Vanburg, qui apparut, les yeux rougis, pâle, chancelant, dans un état tel que sa vue seule répandit la consternation.

Mme. Tugghe, trop faible pour résister au moindre choc, poussa un cri de détresse et s'évanouit.

Le curé de Drinckam, Marie, le chevalier l'entourèrent.

— Mon père est-il vivant? s'écria Corail.

— Peut-être! répondit Vanburg.

— Qu' est-il donc arrivé ? demandait Keyser frémissant.

— Une double trahison! murmura sourdement le maître de manœuvre.

LE COMBAT DBS CÀSQUETS.

Le 22 mai 1689 , par très-beau temps , ciel clair , belle mer à peine agitée , mais trop faible brise au gré de Jean Bart, les vingt navires marchands qu'il escortait avec sa frégate de 24 la Railleuse, naviguaient au sud de l'île Wight, non loin du banc desCasquets. Forbin, avec les Jeux de 28 , se tenait à Tarrière-garde. H découvrit le premier des voiles dans la partie du vent qui soufflait du nord-est et signala bientôt un autre convoi soutenu par deux vaisseaux , l'un de 42, l'autre de 50 canons.

Jean Bart diminue aussitôt de toile, tandis que Forbin, quittant précipitamment son poste , cesse de régler sa marche sur les plus mauvais voiliers.

— Les Anglais ! crie-t-il à Jean Bart.

— Je les vois bien ! répond celui-ci avec un mouvement d'humeur ; mettez en panne et venez à mon bord !

Les ennemis ont évidemment reconnu les Français : car leur flotte marchande se replie vers les côtes d'Angleterre, tandis que les deux vaisseaux prennent chasse dans le dessein de faire une rafle magnilique. Il doit leur sembler naturel que les deux petites frégates prennent la fuite et leur laissent faire des captures à discrétion.

a Forbin , a dit Richer l'un des biographes de Jean Bart , proposa de prendre le large. » Dans ses propres mémoires , il semble le confesser : « Je représentai à

Jean Bart qu'à la vérité, nos vaisseaux étant légers et bons voiliers , il nous serait aisé de nous sauver si nous le voulions ; mais que cette manœuvre, qui nous mettrait en sûreté, nous déshonorerait... » — « Le plus sûr, a encore écrit Forbin , était d'abandonner la flotte , et , s'il faut dire la vérité, il n'était guère possible de sauver nos deux vaisseaux par une autre voie. »

Quelles qu'aient pu être, dans le premier moment, les insinuations d'un marin dont l'impétueuse bravoure ne saurait être suspectée , Jean Bart , qui commandait , trancha la question.

— L'essentiel , dit-il , est que notre convoi chargé de munitions de guerre pour l'armée navale de Brest y arrive à bon port. Il a, grâce à Dieu, un vent favorable, — trop faible par malheur, — mais suffisant, pourvu que nous le délivrions de la poursuite de ces vaisseaux.

Après de telles paroles, Forbin n'était pas homme à hésiter. — Peut-être rougit-il d'avoir eu un instant la pensée de se soustraire à une lutte trop inégale. — Mais il dit et répète avec insistance : a Malgré le danger qu'il y avait d'aller à l'ennemi , je crus qu'il ne convenait nullement de fuir. »

Jean Bart décida qu'on renforcerait les équipages des deux meilleurs navires marchands qui, portant à eux deux vingt pièces de canon, barreraient la route au moindre des vaisseaux anglais , tandis que la Railleuse et les Jeux aborderaient l'autre, l'enlèveraient et viendraient ensuite terminer la partie.

Cette combinaison, que Forbin approuva chaudement, était d'autant plus praticable que le vaisseau de 50, nommé le Sans-Pareil, comme on le sut par la suite , avait une avance considérable.

En conséquence, maître Vanburg, chargé de faire exécuter les ordres de Jean Bart , se rendit avec un léger canot à bord des bâtiments marchands , tandis que la Railleuse et les Jeux, changeant brusquement de route, allaient aborder le Sans-Pareil étonné de tant d'audace.

Bart et Forbin , tous deux manœuvriers consommés , ne commettent aucune faute. L'Anglais , dans son orgueilleuse présomption, poursuit maladroitement son chemin , au lieu de s'arrêter pour les canonner de loin. Malgré la faiblesse de la brise, les deux frégates se trouvent ainsi très-promptement dans ses eaux. Sans avoir tiré un coup de canon , sans avoir reçu aucune de ces bordées foudroyantes qui donnent au plus fort un avantage décisif, elles sont en position de tenter l'abor-

Ancra

liage.

Jean Bart, le premier, marque sa manœuvre ; il décrit une courbe calculée avec un coup d'œil jusqu'alors infaillible ; mais la brise déjà trop faible calmit instantanément. Les voiles de la Railleuse tombent inertes; l'évolution savamment commencée est contrariée par une perte de vitesse. Le beaupré de la frégate s'engage dans les haubans du vaisseau qui décharge sur elle une effroyable bordée à bout portant.

Forbin profite habilement de cette situation en s'accrochant de l'autre bord. Tandis que les Anglais se divisent pour repousser ce second assaillant , Bart parvient à se dégager.

Par un feu de mousqueterie bien nourri et une pluie de grenades qui éclatent coup sur coup , le pont de l'ennemi est déblayé. La charge est battue. Les deux équipages français se précipitent à l'abordage ; un carnage

LES FIANCES .

épouvantable commence. Le succès du hardi coup de main semble infaillible.

Mais les navires marchands chargés d'arrêter le second vaisseau prennent lâchement la fuite. Les chances favorables que Jean Bart et Forbin avaient mises de leur côté sont perdues. Les gens du Sang-Pareil reprennent courage. Jean Bart est entre deux feux. Forcé de rappeler à son bord les divisions d'abordage , il s'y défend avec un courage infatigable.

Forbin ne se montre pas moins brave.

En digne matelot de Bart, il manœuvre adroitement pour le secourir, tourne autour du Sans-Pareil et dégage ainsi la Railleuse , qui reste libre de diriger tous ses efj forts contre l'autre vaisseau , arrivé tout frais sur lieu de la mêlée.

Jean Bart s'accroche à lui. Ses pertes énormes ne l'empêchent point de renouveler l'abordage. L'Anglais

ne parvient point à l'éviter.

Tandis que Forbin lient tête au Sans-Pareil , Jean Bart lance son monde à l'assaut. Les abordés sont six contre un ; ils ont l'avantage de la hauteur sur l'eau, ils

. sentent leur force et résistent avec confiance. Les abordeurs, encouragés par Jean Bart, se font jour néanmoins et s'emparent du château de pouppe , d'où ils voudraient

| fondre sur l'ennemi retranché par delà les passavants.

; Cinq blessures mettent en sang l'intrépide Forbin, qui

* ne cesse de combattre en lion ; la victoire reste en suspens.

t A bord du Sans-Pareil , cent cinquante Anglais ont i» péri.

t A bord du vaisseau où ont pénétré les gens de la Railt leuse, tous les officiers sont tués.

Hélas ! une seconde défection change encore la face du combat ; le lieutenant Guermont, saisi de terreur panique, se jette dans une chaloupe, et va se réfugier à bord des bâtiments marchands.

Les gens de la Railleuse ainsi abandonnés redescendent sur leur frégate, où Jean Bart les reçoit à coup de plat de sabre en les replaçant aux canons.

Un simple contre-maître anglais , nommé Robert Small , a pris le commandement du Sans-Pareil. C'est un homme énergique , de vaste carrure , de haute taille, qui se montre digne d'occuper le premier rang. Doué d'une voix de stentor, il crie : Victoire ! aontre à ses gens les chaloupes des fuyards, leur dit que les Français de la petite frégate sont écrasés , ranime les siens et fait tant que l'équipage de Forbin , cédant au nombre , doit aussi se replier à son bord.

Ainsi le combat redevient un combat à coups de canon et à bout portant. Jean Bart et Forbin, rivaux de gloire en cette journée demeurée fameuse, n'ont plus qu'un • but , mettre le convoi français à l'abri de toute poursuite. Ils prolongent donc la lutte , criblent d'avaries les deux vaisseaux et ne songent plus à sauver leurs petites frégates démantelées de bout en bout.

Enfin Jean Bart , frappé en pleine poitrine par un éclat de bois , est renversé sans connaissance.

Forbin, baigné dans son sang et qui est obligé de se faire panser, s'informe de l'état des Anglais et de la distance où est le convoi.

— Les Anglais n'ont plus une voile , plus un cordage, plus un mât qui ne soit criblé. Le convoi est à perte de vue et la brise qui devient plus ronde le pousse en bonne route.

LES FIANCÉS

D'un autre côté , la plupart des Français sont blessés , et la moitié des affûts de canons incapables de servir. On prétend à bord des Jeux que Jean Bart est mort.

Le maître calfat survient et déclare, très-confidentiellement selon la consigne , qu'avant dix minutes le navire aura coulé.

Forbin permet d'amener pavillon.

Des quatre navires , un seul devait à grand'peine finir par rentrer à Plymouth. La Railleuse et les Jeux sombrèrent presque sur place. Le vaisseau de 42 fit naufrage au port.

Le Sans-Pareil dut être refondu. Les Anglais apportèrent les plus grands soins à faire un chef-d'œuvre de ce navire victorieux , dont le commandement fut conservé à Robert Small , que le prince d'Orange , Guillaume III d'Angleterre, a* ait nommé capitaine de frégate en récompense de sa belle conduite.

Mais les destins et les flots sont changeants. Le Sans- Pareil, que Porgueil britannique avait voulu rendre digne de son nom , tomba cinq ans après aux mains de Duguay-Trouin. Le vengeur de Jean Bart et de Forbin, dont, par parenthèse, les brevets furent retrouvés à bord, le reprit à Robert Small lui-môme , le trouva trop beau et trop lourd, rasa ses châteaux de proue et de pouppe parés de dorures fastueuses , l'allégea de huit canons , et en fit , au grand dam des Anglais , le roi des vaisseaux de course (xxvn).

. Chez messire Tugghe, le malheureux Vanburg ne , donna que peu de détails sur les péripéties du comhat des Casquets. Pour sa part, il avait d'abord fort aisément accompli le commencement de sa tâche ; mais dès que le

vaisseau de 42 eut lâché sa première volée , les marchands avaient eu peur, et forçant de toile, en dépit de tous ses efforts, s'étaient hâtés de rejoindre le gros du convoi. Vanburg, transporté de colère , se jeta sur le capitaine , faillit le tuer, et fut mis aux fers par ses ordres.

Il ne pouvait affirmer que le noble Jean Bart eût péri, mais il le craignait , car il avait vu de ses propres yeux amener le pavillon de la Railleuse.

Vanburg qui , suivant l'usage des corsaires , portait sa petite fortune dans sa ceinture , prit la poste à Brest , paya triples guides ; et à peine à Dunkerque , il demandait à messire Tugghe un bateau pour aller à la recherche de Jean Bart.

Keyser et Corail parlèrent de raccompagner.

— Non ! non ! s'écrièrent à la fois Mme Tugghe et Marie.

— Oubliez-vous , dit Gaspard en souriant , que je suis le frère de Jean Bart. Nous avons ce qu'il nous faut : une busse d'Ostende pourvue de ses expéditions. Je parle le flamand et l'anglais ; en route, Vanburg !

— Droit à Plymouth , dit le maître ; si M. Jean Bart est vivant, c'est là qu'il est prisonnier et qu'il a besoin d'amis.

— Voici de l'or! dit messire Tugghe.

— Que Dieu vous accompagne et bénisse tous vos efforts comme je les bénis! ajouta le bon curé de Drinckam.

Au point du jour , la busse appareillait sous une trèsfraîche de nord -est, et se chargeant de toile à tout rompre , ne devait pas tarder à simuler des avaries , pour relâcher, sous de fausses «ouleurs et avec des ex-

LES FIANCÉS

péditions trompeuses, dans le port où Jean Bart et Forbin devaient être prisonniers.

A peine était-elle partie que l'intendant Patoulet reçut avis du combat des Casquets , dont les détails furent transmis au ministre.

En date du 14 juin, Seignelay s'empressait de répondre :

a J'ai reçu avec votre lettre du 5 de ce mois le rôle des prisonniers anglais qui sont à Dunkerque. J'écris à M. de Louvigny de travailler de concert avec vous à l'échange des sieurs Bart et Forbin, mais surtout du sicvr Bart , et il faut que vous vous entendiez avec lui à ce sujet. (1) ù

L'on savait donc que Jean Bart et Forbin , loin d'avoir péri, comme le bruit en avait généralement couru, avaient survécu à leur formidable combat , dont l'objet principal fut atteint , puisque tous les navires du convoi échappèrent aux Anglais. On savait môme que la blessure de Jean Bart n'avait eu aucune suite grave.

La famille Tugghe était rassurée.

^pfeUn bâtiment parlementaire fut équipé pour s'occuper de l'échange. Keyser, qui n'avait cessé d'agir en ce sens, fit valoir, outre sa qualité de baron de Brown- Lion , chevalier de Saint-Georges, qu'il ne manquait pas de crédit auprès de l'amirauté anglaise», dont lord Welsby était l'un des membres les plus influents ; il obtint d'être chargé de la négociation.

Marie , sa blonde fiancée , l'approuva.

Mme Tugghe était retombée dans ses sombres pressentiments.

(î; Ttxtuei.

— Au nom du ciel ! que peux-tu craindre, ma pauvre amie? lui demandait son époux. Il ne s'agit, cette fois, que de la plus pacifique et de la plus douce des missions. Charles va nous ramener Jean Bart et alors enfin nous serons au terme de nos vœux.

D'une voix éteinte , avec un accent de découragement rempli d amertume,:

— Nous avons abusé de la patience divine ! répondit Mme Tugghe. Pourquoi ne sont-ils que fiancés I

Page 1