GUET-APENS
Lindora , baronne de Saint-Ange et comtesse délia Stampa , duègne bien conservée dont le nom patronymique demeurera enseveli dans les ténèbres de l'inconnu, habitait Dunkerque depuis six semaines ou deux mois. Presque sans sortir de sa mystérieuse retraite , elle était au courant des moindres détails de la situation.
— Jean Bart mort ou prisonnier, fier débarras! Son frère Gaspard et son serviteur Vanburg en mer sur une busse battant pavillon d'Ostende ; ses parents et ses nombreux amis tout occupés de sa mésaventure ; Keyser partant comme parlementaire, impayable sottise! La famille Tugghe inquiète , troublée , affligée et de plus épiée par les plus adroits coquins qu'un grand seigneur ait jamais eus à ses gages. Un coffre rempli d'or chez messire l'armateur , qui ne semblait pas y songer et n'avait pas
même pris le temps de s'acquitter des dixièmes dus au trésor royal : jolie rafle à exécuter si Ton savait mettre à profit le temps et les circonstances. Enfin , chez le vicomte de Flamignes , l'idée fixe de satisfaire à tout prix une passion incessamment surexcitée , parvenue au paroxysme , ardente jusqu'à la folie , et qu'il s'agissait maintenant d'exploiter en femme capable, pour faire d'un coup une fortune splendide , et ensuite se reposer à Naples sous les lauriers des coupe-jarrets avec le trop aimable Lindor , — car il y avait un Lindor , baron de Saint-Ange au besoin, et à l'occasion comte délia Stampa.
S'être mise avec un zèle à toute épreuve au service de l'unique héritier de la douairière de Flamignes ; avoir essayé de distraire sa mélancolie par l'appât de plaisirs | renouvelés chaque jour , et en groupant autour de lui * une société pétulante merveilleusement choisie : c'était la chose la moins difficile, la plus vulgaire, la plus banale. Mais s'être avisée de pénétrer les soucis du libertin disgrâcié , lui en avoir arraché la confidence , l'avoir habilement entretenu dans ses ennuis , et enfin lui avoir juré de faire triompher ses haines et son hideux amour : ceci est le comble de l'art.
Cheville ouvrière de l'intrigue , Lindora fit saper le crédit de messire Tugghe par d'intelligentes correspondances. Son cher Lindor , sous des noms et des déguisements divers, remplit très-convenablement l'office d'ambassadeur. Les capitaux sont toujours et partout timides : on exagéra l'étendue des désastres de la maison Tugghe, l'on précipita la catastrophe par toutes les perfidies imaginables.
— Une fois la ruine complète , monsieur le vicomte ,
disait la duègne, vous compromettez Mlle Marie, et puisque vous voulez absolument l'épouser , — ce qui me paraît entre nous bien inutile , — vous l'épousez avec ou sans le consentement de ses parents , en France ou en Italie , ce qui vaudrait mieux.
— Pour vous peut-être , non pour moi I s'écria le vicomte. L'enlever, la compromettre, très-bien!... La réduire à implorer ma main et mon nom pour n'être pas déshonorée à tous les yeux , voilà mon but !... Ma vengeance ne sera complète que par son éclat. Je veux épouser Marie Tugghe et l'épouser en France ; je veux enfin que son propre père s'estime trop heureux de me voir consentir à celte union I
— Laissons dire ce triple sot ! pensa la duègne ; la question est de gagner à l'aventure une villa située sur le golfe de Naples et la fortune nécessaire pour y vivre honnêtement !
t Sur quoi elle se rendit à Dunkerque , s'y embusqua et attendit l'instant favorable. Dix fois elle craignit de l'avoir laissé se perdre ; elle s'applaudissait maintenant de ne s'être pas trop hâtée. Bref , elle décréta qu'une chaise de poste l'attendrait dans le chemin creux voisin de la petite chapelle de Notre-Dame des Dunes , où , selon son usage pieux , Marie Tugghe ne manquerait pas d'aller en pèlerinage dès que son fiancé serait sous voiles. Ensuite on outrepasserait bien un peu les instructions du vicomte de Flamignes ; mais l'occasion fait le larron , Lindor était adroit , et abondance de biens ne nuit pas , même dans une villa napolitaine.
Accompagnée de son frère le chevalier et du jeune Cornil, Marie s'acheminait pensive vers la petite chapelle isolée que les pêcheurs ont bâtie au bord de la
mer. De la hauteur, elle aperçoit à l'horizon le navire de son fiancé cinglant vers les côtes d'Angleterre. Elle entre enfin dans l'humble édifice , autour duquel se glissent aussitôt six hommes armés et masqués.
Marie , recueillie en ses pensées , sort au bout d'un quart d'heure. On se précipite sur elle. Le chevalier tire son épée ; Corftil , qui est sans armes , pousse un cri de désespoir et fond sur les ravisseurs. Un herculéen bandit assène un coup de poing terrible au fils de Jean Bart, le renverse , le prend par les pieds et le lance dans la mer. Le chevalier , qu'on n'a pu désarmer , garrotter et bâillonner selon le programme, est frappé de coups de stylet et tombe baigné dans son sang.
Marie, mise hors d'état d'appeler au secours , se voit en voiture à côté d'une femme voilée qui a eu grand soin d'abaisser les rideaux :
— Chère enfant I lui dit-elle, soyez sans crainte; on ne veut vous faire aucun mal.
Trois heures après , le chevalier Tugghe fut rapporté mourant dant la maison de son père. Cornil s'était ranimé ; puis , par des efforts inouïs , il avait réussi à prendre terre et avait rejoint le chevalier encore sans connaissance. Il dit que des malfaiteurs masqués ont enlevé Marie.
Mme Tugghe ne peut supporter ces horribles nouvelles et se meurt.
Un désordre inexprimable règne dans l'hôtel , ouvert à tous venants.
Lindor , sans le moindre obstacle , force le coffre , s'empare de son contenu , en charge ses complices et disparaît avec eux.
Le succès du guet-apeiw est complet.
I! faut reconnaître décidément que M. le vicomte de Flamignes avait placé sa hautô confiance en des serviteurs remplis de mérite.
a l'invincible.
Au-delà du palais d'Orléans, communément appelé Luxembourg pour avoir été bâti sur les ruines du vieil hôtel de ce nom, s'étendaient, à perle de vue , passé ia rue de Vaugirard, des bois ombreux et des jardins charmants. A gauche du chemin deNotre-Dame-des-Cbamps, les chartreux avaient leur immense clos que bornait la rue d'Enfer ; mais, sur les limites de la monastique enceinte, la volupté avait bâti de toutes parts des réduits enchanteurs.
Ici la prière et les règles sévères du cloître ; là les rendez-vous galants, les petits soupers, les parties joyeuses; ici les psaumes des pénitents, là les chansons badines des mondains ; ici la cellule froide et nue, là les boudoirs fastueux, les élégants pied-à-terre, les nids d'amourettes et d'amours : — contrastes du passé auxquels s'ajoutent, dans le présent, le mouvement industriel et l'étude silencieuse.
Le plaisir des maîtres nécessitait pour les valets un asile de plaisir, un cabaret, au moins, où l'on pût attendre, le verre en main, que les bouteilles des maisons champêtres fussent enfin vidées.
LES PIANCKS.
Or ce cabaret inévitable, situé précisément aux lieu et place qu'occupe aujourd'hui l'extrémité méridionale de la rue Jean Bart , était fort remarquable par son ameublement et sa décoration ultra-maritime.
Au-dessus du comptoir, qui affectait la forme d'une pirogue des Antilles, on voyait une panoplie d'ancres, de grappins, d'avirons et de cordages entourés d'instruments de pêche; quelques hamacs pendaient çà et là. Les murs étaient tapissés d'images coloriées rue Saint- Jacques; à l'enseigne du Phœnix, chez Michel Soly, éditeur de l'Hydrographie du père Georges Fournier.
Les plus anciennes représentaient Polain de la Garde, l'amiral Jean de Vienne, le commandeur Paul et le vaisseau la Couronne, monté par l'archevêque de Bordeaux, lieutenant général des armées navales, le combat de la Cordelière, — Saint-Houardon poursuivant avec son auge de pierre, et son goupillon en main, le sabot du diable gréé en vaisseau de ligne, — la prise de La Rochelle, et la défaite du gigantesque monstre marin qui malgré les ailes de moulin à vent qu'il portait en croupe fut forcé de s'échouer sous les murs de Malaga.
Le portrait en pied du grand Duquesne faisait pendant au bombardement d'Alger. Une image digne d'une mention spéciale représentait les débuts de Tourville, pris pour une fillette et punissant d'un coup d'épée l'audacieux corsaire qui s'était permis d'embrasser ses joues de pêche.
L'histoire des flibustiers et boucaniers tapissait, et pour cause, tout un panneau où l'on pouvait admirer les faits et gestes des principaux chefs, depuis Pierre Franc de Dunkerque, l'Olonnais, le Basque, Pierre le Picard, Monbars et Montauban , jusqu'à Grammont , Grogniet,
3^f> JEAN BART ÈT CHARLES KEYSER.
Laurent de Graff, Lesage, Michel cousin de Jean Bart, et enfin Moroléon.
Mais ces annales maritimes enluminées étaient peu de chose auprès de la galerie de dessins de toutes grandeurs consacrés à l'invicible Jean Bart :
a La naissance de Jean Bart, son baptême, Jean Bart enfant évcntrant une baleine, Jean Bart matelot dressant à lui seul le grand mât d'un vaisseau du Roi, Jean Bart fumant sur des barils de poudre, Jean Bart battant les Anglais, les Hollandais, les Espagnols, les Barbaresques, Jean Bart délivrant les prisonniers français mis aux galères par les Salctins, Jean Bart à l'abordage, Jean Bart tirant un canon à bras tendu, Jean Barlf en habit d'or, Jean Bart se faisant payer à coups de sabre par un trésorier insolent, Jean Bart à Versailles fumant sa pipe au nez du Roi, Jean Bart apprenant aux courtisans comment on force un blocus. »
Les quatre dernières images étant les plus récentes , les plus amusantes et les plus belles , le maître de rétablissement les avait fait encadrer.
Ce cabaretier, du reste, était façonné pour le cabaret comme l'escargot pour sa coquille.
Bronzé, tanné, couturé de cicatrices, borgne et manchot des suites de ses aventures, trapu, carré, solide, — brave, cela va de soi, — et par-dessus tout reconnaissant, il avait voué un culte à Jean Bart dont il n'osa prendre le portrait pour enseigne; il se contenta de l'inscription :
A V Invincible !
Gel invalide avait nom Laurent Grosner.
LES FIANGÉSt 387
Ci-devant boucanier et flibustier, il reçut de ses camarades les Frères de la Côte, selon les règles sacrées de la chasse-partie, cent écus pour la perte de son œil,! deux cents pour celle de sa maiu, et outre cela pas mat de parts de prise. Il n'en était pas moins arrivé mendianti et presque mourant à Dunkerque, où le premier il ap-i porta l'heureuse nouvelle que Moroléon vivait et commandait la Gallinette.
Marie Tugghe et Cornil le confièrent aux soins des deux sœurs de Jean Bart, sainte Agnès et sainte Cécile. Il fut traité avec une sollicitude et une libéralité qui le ravirent. Jean Bart, Keyser, toute la famille Tugghe s'intéressèrent à lui.
Au sortir de l'hôpital, il épousa une cousine de Vanburg, veuve très-accorte et mère d'une fort jolie fille dont les beaux yeux ne devaient point nuire à son commerce actuel. ■
Jean Bart, au nombre des mille moyens qu'il avait employés pour servir la cause de son matelot , jugea bon de se tenir au courant, par les propos de la vale-' taille, des faits et gestes de messieurs les muguets de' cour. En conséquence, il acheta le cabaret pour le compte de Laurent Grosner, qui s'y installa comme un coq en pâte et y fit bientôt des affaires excellentes. Soldats , ouvriers et laquais fréquentaient à l'envi l'éta- * blissement, tenu à la flamande avec une exquise pro- ( prêté, pourvu de bon vin et de cervoise mousseuse introuvable ailleurs, gouverné sagement par la mère Laurent, qui avait toujours le mot pour rire, et enfin desservi par la mignonne Ludivine, un bijou ! taille de papillon , yeux de chevrette , dents d'écureuil , une
bonne enfant, et la vertu même, rare merveille dans le quartier.
L'invalide, attristé, pensif et nonchalamment assis sous un berceau de verdure, prenait le frais devant sa porte, quand deux hommes portant le costume de charpentier s'arrêtèrent sous les arbres à une trentaine de pas.
Le plus grand s'appuya sur sa hache comme une sur canne et fit signe à son camarade qui portait le sac aux outils d'aller seul échanger le bonsoir avec Laurent Grosner. Ce ne fut pas inutile. Le manchot fit un mouvement de surprise et faillit pousser une exclamation fâcheuse, qu'un geste rapide étrangla au passage :
— Bien, dit-il à voix basse, ma femme et ma fille vont être prévenues. Vous pouvez entrer.
— Patron, cria l'ouvrier charpentier, la place ne manque pas.
Rechargeant sa hache sur l'épaule, le maître s'avança, sans se presser, du pas d'un homme fatigué par une longue journée de travail. C'était le meilleur moyen de donner à Laurent Grosner tout le temps de mettre sa femme et sa fille au courant d'événements assez extraordinaires pour l'avoir fait bondir sur son banc de verdure. Le vieil aveBturier, l'homme de coups de main et d'embuscades, n'était pourtant pas de nature à se laisser aisément émouvoir. Ce soir-là, il se bornait à être rêveur jusqu'au chagrin, car il savait avec la France entière que l'invincible Jean Bart, son bienfaiteur, avait été vaincu et se trouvait prisonnier à Plymouth :
— M. de Seignelay aura beau faire, les Anglais n'auront pas la sottise de consentir à nous rendre Jean Bart, ... se disait-ii précisément quand l'aide-charpentier, se penchant à son oreille, lui dit à voix basse quel-
LES FIANCÉS
ques phrases qui produisirent sur lui plus d'effet qu'autant de bordées à mitraille et à bout portant.
Il entra dans son cabaret rempli de chalands, emmena Mme. Laurent à la cave, y passa deux minutes avec elle, et, remontant pour trôner au comptoir, dit impérieusement à Ludivine :
— Descends, ta mère a besoin de toi.
Un laquais beau diseur et galant, qui contait fleurette à la sémillante cabaretière, contrarié sans doute d'être interrompu au milieu d'un madrigal, s'avisa de prendre sa revanche aux dépens du papa beau-père.
— Ah çà, l'ancien', quand changeons-nous d'enseigne? demanda-il-d'un ton narquois.
— Pourquoi en changerais-je?
— Puisque votre Jean Bart s'est laissé brosser, il n'est plus Y invincible.
— Mon Jean Bart, mon Jean Bart ! fit Laurent Grosner avec insouciance, n'est pas plus le mien que le vôtre, d'abord . . .
— Quoi ! vous le reniez déjà ! On nous contait que vous aviez été un de ses marins.
— On vous contait mal, mon petit. Je n'ai jamais navigué avec Jean Bart qui, de sa vie, n'a passé le tropique. Mon histoire à moi, est sur ce pan de muraille avec celles de Grammont, Grogniet, Lesage, Graff, et autres Frères de la Côte ! . . .
— Vous fouinez, père Grosner ! reprit le laquais toujours goguenard ; mais nous avons des yeux. Votre Jean Bart est ici dans des cadres dorés comme son pourpoint, sa veste et sa culotte doublée de drap d'argent qui le chatouillait si bien ! . . . Oh ! la bonne bêtise ! . .11 couvre à lui seul la moitié de vos murs.
— Qu'est-ce que ça prouve? dit tranquillement le cabarètier. Prenez-vous en à M. Michel Soly, l'éditeur d'estampes. Mon goût à moi, vieux marin, est de décorer ma maison avec les beaux faits d'armes de la marine française. On ne vend plus que du Jean Bart ; Jean Bart est à la mode : j'achète Jean Bart comme j'ai acheté Duquesne, Tourville et les autres. . .
Presque tous les consommateurs, ouvriers revenant de leur journée, soldats du poste du Luxembourg, valets de messieurs les grands seigneurs en goguette, prenaient part à la conversation devenue bruyante. — Cependant le maître charpentier et son aide s'étaient installés dans un coin obscur assez voisin de la porte. Leur gros sac en cuir rempli d'outils était glissé sous la table; ils avaient posé leurs haches à côté d eux, et fumaient en vidant un pot de bière fraîche. — Ludivine et sa mère n avaient reparu qu'un instant pour charger de brocs le comptoir largement approvisionné de la sorte. La discussion continuait.
— Turlututu ! papa Grosner, s'écria un valet de pied. Sifflotez, branlez la tête tant qu'il vous plaira, on sait ce qu'on sait !
— Voire ! fit l'invalide.
— Votre prétendu Invincible est Jean Bart; on l'a toujours dit, vous l'avez toujours laissé dire , donc maintenant vous gaussez pour l'honneur de votre enseigne.
— Eh bien , mettons, que t Invincible en. soit un autre , votre maître, par exemple...
— Le vicomte de Flamignes, bon!...
— Pourquoi pas ! Aucune danseuse ne lui résiste.
— Bien tapé, camarade, dirent en riant quelques ouvriers du quartier.
LES FIANCÉS
Un sergent aui gardes s'avança , le poing sur la hanche, et retroussant sa moustache.
— Mort diable! père Grosner, s'écria-t-il, vous m'étonnez en faisant si bon marché du brave JcanBart... Parce que blessé, trahi, abandonné par {les lâches, il est prisonnier des Anglais, voilà que vous le reniez ou quasiment...
— En douceur, sergent , fit l'aventurier ; je ne renie rien, s'il vous plaît.
— Tant mieux. Mais moi, tel que vous me voyez, j'ai eu l'honneur de faire campagne avec Jean Bart , et je n'entends pas qu'on se moque de lui.
— Oh ! oh !... oh ! oh ! grommela la valetaille.
— II n'y a pas de oh qui tienne. C'était à bord du Modéré, commandé par M. d'Amblimont, en 1683. Jean Bart venait de prendre avec sa petite frégate la Serpente un gros vaisseau espagnol , monté par près de cinq cents hommes. Il le ramène à Brest ; mais, dam , sa pauvre Serpente était aux trois quarts crevée , de façon qa'il demande un autre navire. Il y avait droit. Tout le monde sait qu'il n'a quitté la marine corsairienne pour la marine du Roi qu'à la condition d'être toujours capitaine sur son bord.
— Oui, c'est connu... Après?
— Après. On ne lui tint point parole. Pour le récompenser de ses deux belles campagnes de la Vipère et de la Serpente , au lieu de lui donner l'avancement qu'il mérite, on le fait de capitaine lieutenant. En voilà de la justice!... De manière qu'on l'embarque à notre bord pour la campagne de Cadix. J'ai connu de bons servi teurs, mais pas un pareil à Jean Bart. Il ne bronche pas,
il ne murmure pas, il demeure calme, faisant, comme un vrai mouton, son chien de service de second, qui est un métier de chien...
— Chien , mouton , ours, loup de mer, requin , taureau , c'est toute une ménagerie que votre Bart , dit un îaquais gouailleur.
— Vous oubliez renard et lion , tas de marauds galonnés , dit le sergent. Si Jean Bart était ici autrement qu'en peinture, vous claqueriez dans vos peaux vendues.
Au milieu des clameurs que provoqua cette apostrophe, l'aide-charpentier dit à son patron :
— Ah! mon capitaine, voilà un sergent qui parle bien.
— Ta langue au taquet , mille tonnerres ! murmura le prétendu maître-charpentier.
— Pardon!... l'habitude...
— Cale donc ta boque ; bois, fume, écoute et attends.
— Sergent , pas d'insultes ! s'écriait Gosner d'une voix tonnante ; et la paix , messieurs les domestiques. Vous êtes libres de ne pas faire attention à sa palabre.
— Nous connaissons notre Jean Bart aussi, reprit l'un des plus insolents laquais , un butor dont nos maîtres ne font que rire.
Le sergent haussa les épaules ; puis , à la grande satisfaction des ouvriers, des soldats et de quelques paysans ébahis , il reprit le récit homérique de sa campagne du Modéré.
Jean Bart, durant deux années entières, avait' été second sur ce vaisseau, et, comme tel, chef des divisions d'abordage. M. d'Amblimont, grâce à lui , avait enlevé notamment deux vaisseaux espagnols de soixante-quatorze canons. Jean Bart fut, en cette occasion, blessé
LES FIANCÉS
à la cuisse d'un éclat de mitraille. Comme capitaine de débarquement, il ne s'était pas moins signalé.
Le sergent aux gardes, qui avait pris part à toutes les descentes en territoire ennemi, captivait l'assistance. La partie la moins connue de la carrière du héros dunkerquois était peinte avec une verve soldatesque fréquemment applaudie, et telle que les laquais eux-mêmes, — de beaucoup les plus nombreux , — se laissèrent gagner par l'intérêt romanesque.
On sait à peine qu'après avoir fait sa corvée de second, comme le disent encore nos officiers de marine , Jean Bart en débarquant du vaisseau le Modéré , obtint un commandement et servit activement dans la Méditerrannée sous DuquesneetTourville. Il prit part aux expéditions de Gênes et de Tripoli, croisa contre les Tunisiens, les Algériens et les autres pirates mahométans, exécuta des coups de main ignorés de nos jours, seconda les opérations de l'armée navale du Levant, et dans une position très-secondaire , déploya ainsi son infatigable ardeur en des parages fort éloignés de ceux qui furent le principal théâtre de sa gloire.
Le sergent aux gardes prouvait par ses dires que ces pages demeurées obscures mériteraient , autant que le reste de la biographie de Jean Bart, d'avoir été mises en lumière par les historiens. Il comblait éloquemment la grande lacune qui existe dans sa vie entre 1684 et la (in de 1687, époque de son retour à Dunkerque.
— Jean Bart, disait-il, est un troubadour à trois poils, sans crainte ni reproche , pas si fort que le montrent ces estampes, et encore moins bête.... Les bêtes sont ceux qui gobent de pareilles bourdes 1...
— T ous nos maîtres y croient, fil un laquais.
— Bien fait pour eux !
— Et leurs dames aussi.
— Ça prouve qu'il y a des bôtes des deux sexes!...
— Ah ! fichtre, murmura l'aide-charpentier, voici un sergent qui parle bien.
— Te tairas-tu , pie flamande ! dit à voix basse son rude patron.
— Mais il a du cœur en pile , en masse, du premier choix, et il nous Ta montré assez à nous autres, reprenait le sergent. Dans un incendie allumé par des kaiserliquet , d'autres disent des sisignores, n'importe, des brigands payés pour ça par les ennemis , sa vieille maison, sa mère , sa femme, ses deux pauvres petites filles, toute sa famille quasiment avait péri ! Plus de nouvelles de ses frères ! A terre , malheurs sur malheurs ! Notre brave avait la tristesse collée sur la face comme un crêpe de deuil. Ça ne le rendait ni injuste ni méchant. Tant seulement, ayant grand envie d'en finir avec ses chagrins, il allait au feu comme à la danse : une fière danse, mes cadets, que les Espagnols , les Génois et les Turcs ont dansée au son de la grosse musique ! Les balles , les biscaïens ne voulaient pas de lui. Débarquant à Rota, un obus lui éclate entre les jambes, dix des nôtres sont renversés , Jean Bart n'est pas effleuré , rien ! D'aucuns
. m'ont dit qu'il en fit un gros soupir. — c En avant !* Nous enlevons à la baïonnette la batterie espagnole, nous mettons les canons hors de service, et rembarque ! . . . Croisant devant Gênes, une autre bombe amortie en trouant la hune de misaine et une voile de rechange , tombe aux pieds de Jean Bart , qui bourrait sa pipe sur le château d'avant. Il se baisse, en arrache la mèche, s'en sert pour allumer sa pipe , et dit au canonnier :
LES FIANCES. 39îj
a Mettez-moi à ceci une mèche neuve , les Génois fument aussi , je pense ! o Et nous autres de rire.
Le sergent ne tarissait pas. Si le patron charpentier n'avait été plongé dans l'ombre, son camarade aurait pu lire sur ses traits une émotion généreuse. Quelques larmes roulèrent sous ses paupières ; à plusieurs reprises il rougit.
Quel est l'homme assez orgueilleux ou assez modeste, assez insensible ou assez maître de lui-même, pour entendre, par la voix du peuple, son propre éloge, le récit de ses exploits et surtout de ses douleurs , sans que son cœur tressaille dans sa poitrine ? — Jean Bart, malgré ses préoccupations , ne put se soustraire au charme de ce panégyrique naïf, naïvement accueilli par l'enthousiasme des bonnes gens du quartier.
Quant à Vanburg , il se mettait les poings dans les yeux. Le sergent Brind'orge parlait si bien !
— Il n'a rien à lui, Jean Bart!... Tout pour ses braves, marins, soldats, ouvrieis, pêcheurs, sondeurs, en campagne, au chantier, à la caserne. Quand nous étions avec lui au fort Saint-Luc , qu'il commanda six mois, la paye n'arrivait pas, il nous paya de sa bourse ; et quand la paye fut arrivée, il lit mine de ne pas s'en souvenir : a Le soldat a mangé l'autre jour, tant mieux , dit-il ; mais aujourd'hui et demain le soldat ne sera pas fâché de manger. » Suffit ! Nous autres, pas vilains, nous ramassons les pièces de huit, et, arrivés à Marseille, nous achetons une paire de pistolets dorés à son chiffre , que les sous-officiers et officiers mariniers lui offrent, sans parler de la sérénade que nous lui finies donner par foules les musiques de la ville. Une fière aubade. Les Provençaux jouaient du galouuet, les Bretons du biniou,
les Flamands du tambour et de la trompette. Un certain maître Vanburg fit le discours d'offrande : c'était un matelot dunkerquois qui s'y entendait.
— Tu t'y entends aussi, toi, sergent Brind'orge ! murmura le bon Vanburg , qui se tenait à quatre amarres pour ne point trahir son incognito.
— Jean Bart , continua le sergent , pour essayer nos pistolets , fit ranger au bout du jardin cinquante bouteilles de vin de Lamalgue , le bouchon au trois-quarts dehors, et il vous les décoiffe l une après l aulre sans écornifler un goulot.
— Quel tireur !
— Les pauvres qu'il trouve sur sa route, et notez qu'il fait route pour en trouver, il leur donne sans regarder au fond de sa bourse. A ce train-là, Vil devient riche, foi de soldat, ce ne sera ni sur mer ni sur terre... Au paradis, je ne dis pas non.
— A la santé de Jean Bart 1... et c'est moi qui régale ! s'écria Laurent Gosner.
— A sa santé , d'accord , ajouta Brind'orge, mais surtout à son retour, à sa délivrance, à son évasion.
— De quelle évasion parle-t-on ici? demanda un piqueur qui entrait.
— De celle de Jean Bart
— Quoi ! vous savez déjà...
— Non, explique-toi !
— Jean Bart et M. de Forbin sont en France. . .
— Pas possible!
— J'arrive à franc-étrier de Versailles par ordre de M. de Forbin en personne , dont l'histoire est la nouvelle du jour
— Conte-nous ça !
LES FIANCES 39Î
— En douceur ! s'écria Grosner ; trinquons d'abord , nous écouterons après
La femme et la fille du cabaretier invalide avaient à plusieurs reprises paru et disparu ; en ce moment , elles étaient abseutes. Il remplit donc successivement tous les verres, et Rapprochant à la fia de la table où se trouvaient Jean Bart et Vanburg, déguisés en charpentiers , il les servit en criant : « Vive Jean Bart ! »
Brind'orge entonna le refrain : « A bord, tant qu'on fera le quart ! ...» On trinquait, on hurlait.
A la faveur du tumulte, Grosner dit rapidement :
— De Mlle Marie, pas de nouvelles sûres... Une chaise de poste toute attelée attend derrière la petite maison du vicomte... Ma femme et ma fille font le guet... M. Keyser, M. Gaspard et vos deux cousins sont dans le bois On n'a pas vu M. Corail. . •
— Qui a les clefs?
— Ce laquais à livrée verte et or.
Le silence se rétablissait, tout le monde demandait le récit de l'évasion ; l'invalide regagna son comptoir. Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge de Saint-Sulpice. Le quartier devenait désert ; les paysans qui cultivaient les champs voisins se renfermaient chez eux ; les ouvriers du faubourg avaient regagné leurs domiciles. Çà et là seulement , par les fenêtres entr'ouvertes des vide-bouteilles, on entendait de frais éclats de rire féminins ou de légères chansons gazouillées au cliquetis des verres. Parfois sous les grands arbres roulait un carrosse , parfois le trot d'un cheval retentissait. La prière du soir fut psalmodiée chez les chartreux. Les grilles du palais d'Orléans étaient closes. A l'enseigne de l'Invincible , le tintamarre se prolongeait.
— Pas de nouvelles certaines de Marie, pensait Jean Bart ; mais Flamignes est positivement dans sa petite maison, quoique rideaux et contrevents empêchent de voir aucune lumière. Cette fermeture complète tend à confirmer mes soupçons. Dans le doute pourtant , je ne puis, comme un malfaiteur, violer un domicile.
La femme de Laurent avait frappé à la porte ; personne n'avait répondu. Le postillon questionné parLudivine avait dit qu'il ignorait sa destination.
— Mais qui vous a posté là?
— Un laquais à livrée verte et or.
— Cest-à-dire un des gens de Flamignes , pensait Jean Bart. Malgré l'avance qu'il croit avoir sur les amis de messire Tugghe, le misérable projette un second enlèvement pour échappera toute poursuite. Mais la police est-elle à l'œuvre? Quelque ruse infernale n'aura-t-elle pas déjoué mes efforts? Cornil sera -t- il parvenu à
. rejoindre Lussac? Enfin sommes-nous véritablement sur la trace du crime ?
Le piqueur qui était au service du chevalier de Gardanne venait de prendre la parole.
Les fiancés.