ÉVASION D'ANGLETERRE
D'après le chevalier de Forbin , si la Railleuse et les Jeux se sacrifièrent au salut du convoi chargé de munitions pour l'armée de Brest , l'initiative de cette noble résolution lui appartenait en propre. Le crut qui voulut. Il avait tant d'esprit que bien des sots durent le croire à la lettre. Et l'intrépide Jean Bart passait pour un tel butor, qu'un ingénieux personnage, parlant comme parlait Forbin , devait assurément avoir tout prévu , tout combiné , tout réglé d'avance , en lui faisant comprendre la honte qu'il y aurait à profiter de la marche supérieure de leurs frégates pour éviter la rencontre. Forbin à Versailles disait hautement ce qu'il n'a pas craint d'écrire dans ses Mémoires :
a En ce cas , nous pouvions être assurés que les deux » vaisseaux anglais enlèveraient plus de la moitié de » nos bâtiments; qu'on ne manquerait pas de nous » rendre responsables d'un événement si fâcheux , et de » publier qu'il n'avait tenu qu'à nous de prévenir cette » perte en nous défendant. J'ajoutai que s'il voulait sui- » vre mon conseil , nous nous hasarderions à faire une f action d'éclat qui nous donnerait de la réputation et » qui contribuerait infailliblement à avancer nos af- * faim à la cour. t>
Avancer ses affaires à la cour , avoir donné à Jean
iOO JEAN BART ET CHARLES KKYSER.
Bart le conseil de combattre et non d'abandonner lâchement son convoi , — l'ambition et la jactance de Forbin sont là tout entières étalées en une phrase contredite , d'ailleurs , par les gauches aveux dont elle est entourée.
Le piqueur qui , dans le cabaret de Laurent Grosner, rapportait comolaisamment cette version , fît grogner le maître de l'établissement ainsi que le sergent Brind'orge, et fut cause que Jean Bart posa lourdement les deux pieds sur ceux de Vanburg , en vérité fort à plaindre de ne pouvoir à son gré rire , pleurer , se fâcher, ni pérorer à la plus grande gloire de son capitaine.
Celui-ci souriait de pitié , avec la certitude que la relation de son dernier combat était connue à Versailles par dix rapports officiels.
Que Forbin se donnât les gants de l'affaire , qu'il s'en attribuât tous les mérites , et que , non content de rejeter l'insuccès sur les fuyards , il insistât sur l'abordage manqué p^r la Railleuse au début de l'action , qu'importaient ces misérables détails 1 Le ministre , le Roi , Mme de Maintenon , Vauban , Lussac et foule d'autres savaient à quoi s'en tenir. Mais les hâbleries fort récréatives du marin provençal relativement à l'évasion étaient au contraire une nouveauté assez bonne à connaître.
— L'écrivain du Sans-Pareil , disait le piqueur , eut soin de faire panser M. le comte de Janson et votre Jean Bart dès qu'ils eurent été portés à bord. M. le comte avait un costume fort propre; les matelots anglais s'en accommodèrent , le dépouillèrent nu comme la main et lui donnèrent pour tout vêtement une méchante camisole rouge avec une grosse culotte dont le fond était percé de grands trous.
LFS FIANCÉS.
— Et Jean Bart? demandaient Brind'orge et ses camarades.
' — Il fut beaucoup moins maltraité. D'abord il était déjà presque guéri de sa blessure et n'en était point réduit , comme M. le comte de Janson , à ne bouger bras ni jambes, et puis il parlait un peu anglais.
— Un peu ! grommela Vanburg , il parle mieux que le roi d'Angleterre.
Cette observation , faite en sourdine , valut une menaçante bourrade au maître d'équipage , tandis que Laurent Grosner , Brind'orge et compagnie disaient que si les matelots du Sans-Pareil n'avaient pas osé déshabiller Jean Bart, c'est que ses deux poings fermés devaient parler un flamand facile à comprendre en tous pays.
— Dans le bel équipage où était M. le comte de Janson , poursuivait le piqueur , il devait se soucier fort peu d'être mis en montre.
— On le conçoit ! firent les rieurs.
— Dites* donc , piqueur , la camisole rouge était-elle longue ou courte?
— Trop courte, beaucoup trop courte à ce qu'il paraît.
Un éclat de rire prolongé qui fit trembler les vitres stimula le narrateur.
— Le Sans-Pareil tout délabré n'étant entré à Plymouth que trois jours après le combat, M. le comte de Janson pouvait commencer à se traîner. Il est conduit tfvec Jean Bart à travers les huées de la populace, chez le gouverneur anglais, qui leur donna un fort beau repas et le fit asseoir dans un fauteuil à la place d'honneur.
— Eu égard à sa culotte ! dit Brind'orge.
— Sans quoi , ajouta Grosner , la place d'honneur #
je pense, eût été pour le commandant Bart.
— Vous m'en demandez trop long. M. le comte ne nous a point dit à quelle place fut mis votre cher commandant ; mais , en racontant son aventure , il n'avait pas Pair trop gai : a C'était encore plus odieux que ridicule! s'écriait-il. On savait mon nom, on me comblait de politesses , mais j'étais vêtu de haillons percés jusqu'à l'indécence, et Tonne m'offrit pas même une chemise !»
— Mais Je«m Bart , Jean Bart ? s'écriaient les ouvriers et les soldats.
— Jean Bart mangea comme un goinfre elbut comme un tonneau.
— Pas si bête !.. autant de pris sur l'ennemi !
Vanburg, rencontrant le regard sévère de son capitaine , ne bougea point malgré sa bonne envie. — Certes Jean Bart n'était pas homme à se prêter au jeu grossie* des Anglais qui , affectant de faire à leurs prisonniers une réception fastueuse , prenaient un méchant plaisir à leur accoutrement. Seulement Forbin laissa percer son humeur, tandis que Jean Bart joua la plus profonde indifférence.
— M. le gouverneur ayant refusé de laisser ces messieurs prisonniers sur parole , M. le comte songea tout de suite à s'évader de prison.
— Parbleu! fit la galerie.
— Un matelot d'Ostende , parent de Jean Bart , avait été obligé de relâcher avec sa barque dans le port de Plymouth.
— Drôle de chance ! s'écria Brind'orge.
— Toujours est-il, poursuivit le piqueur, que cet homme , sachant son cousin prisonnier , s'avisa d'aller le
voir. Le comte lui communique aussitôt son projet et lui promet quatre cents écus , s'il consent à le favoriser. La somme était ronde ! Elle fait ouvrir les yeux au pauvre diable d'Ostendais, qui consent à tâcher de la gagner.
A ces mots, Jean Bart et Vanburg échangèrent un sourire : — Les quatre cents écus de Forbin faisant ouvrir les yeux*, à qui ? au brave Gaspard qui , risquant sa vie , s'aventurait en pays ennemi sous un faux pavillon. — Mais, à la vérité, on n'avait pas jugé prudent de mettre complètement dans la confidence le présomptueux Forbin , qui , selon son usage , crut ou voulut faire croire qu'il avait été l'àme du complot d'évasion.
Le piqueur du chevalier de Gardanne continuait son récit.
— Avec une lime secrètement apportée par l'Ostendais, M. le comte attaque les barreaux de fer de la fenêtre et a grand soin de cacher son travail en le couvrant de pain mâché mêlé de suie. Cependant ses blessures achevaient de se guérir. Le gouverneur lui avait donné pour chirurgien un Flamand fort désireux de passer en France, mais qui, faute d'argent, ne pouvait y parvenir. M. le comte le fit entrer dans le complot, ainsi que les deux mousses chargés de le servir.
— Décidément, s'écria Grosner, Jean Bart ne se mêlait de rien ; votre farceur de Forbin a tout meLé.
— A ce qu'il raconte, père Grosner ! ne nous fâchons plus!...
— Me fâcher, mqi ! pour des vanteriesl... Allez toujours 1
— Il ne manquait plus à ces messieurs qu'un bâtiment, poursuivit le piqueur. L'Ostendais leur aurait donné le sien bieu volontiers.*
— Ouf! fit Vanburg qui, ayant eu part à l'entreprise, étouffait de dépit en écoutant un récit si singulièrement défiguré pour amoindrir la part de chacun , à Tunique louange du chevalier de Forbin.
— La barque du cher homme n'était pas tout à fait à lui , disait le conteur , mais il tenait assez à ses quatre cents écus pour ne regarder guère k si peu de chose. Le plus grand obstacle, c'est qu'il aurait fallu mettre trop de
. gens dans la confidence.
— Puissamment raisonné ! dit un des laquais du vicomte de Flamignes.
— La belle histoire! pensait Vanburg, nous y étions tous dans la confidence, et les écus de messire Tugghe, adroitement employés, ne firent point de mal, sans que M. de Forbin s'en doute. Mais une busse comme la nôtre, appareillant de nuit, aurait été chassée et probablement prise, auquel cas M. Gaspard , moi et notre équipage, nous aurions été pendus comme espions de guerre, sans avoir délivré personne. Le mieux était donc de décider notre brave chevalier à déserter en canot, quoiqu'il n'eût pas trop goût au voyage.
Le soir du onzième jour de captivité, les mousses, rendus fort attentifs par les gratifications qu'ils recevaient de Jean Bart, annoncent qu'ils viennent de trouver le batelier d'une yole de Norwège ivre-mort dans son canot, qu'ils l'ont transporté dans un autre, et qu'en se servant de cette embarcation, l'évasion sera facile. Vanburg, qui jouait le rôle de batelier norvégien, avait d'avance parfaitement approvisionné le bateau. — L'occasion si habillement ménagée par Jean Bart et les siens détermine Forbin à jouer quitte on double. La grille de la fenêtre est brisée, on se laisse glisser par une corde faite avec les
draps de lit ; la barque est prête ; elle pousse montée par le chirurgien flamand, les deux mousses et les deux illustres marins.
Vanburg la voit qui s'éloigne et regagne son bord, où Gaspard se tient à tous risques prêta lever l'ancre. Par bonheur , rien ne nécessitera qu'on ait recours à des moyens désespérés.
Les sentinelles de vingt bâtiments de guerre ont hélé le petit canot. Jean Bart répond en anglais d'une voix ferme et calme : — Fishermen ! Pêcheurs ! On est plaine mer.
a Le péril nous donnait des forces, a écrit Forbinqui s'était mis au gouvernail ; nous naviguâmes deux jours et demi dans la Manche, par un fort beau temps, couvert d'un brouillard qui favorisait notre fuite. Pendant cette longue traite, Bart rama toujours avec une vigueur infatigable, sans se reposer que pour manger un morceau à la hâte. »
— Mille diables ! s'écria Laurent Grosner, dans Padmiration. Soixante heures l'aviron à la main ! Il n'y a que Jean Bart pour nager de même.
— La cour le dit aussi, reprit le piqueur dH chevalier de Gardanne. Enfin la pauvre petite barque des ces messieurs aborda en Bretagne à six lieues de Saint-Malo , d'où M. le comte arrive à petites journées pour émerveiller la cour, et moi j'ai reçu ordre de porter celte nouvelle à son cousin, qui a, comme vous le savez, une petite maison par ici.
— Mais Jean Bart. . . Jean Bart? demandaient toujours le sergent Brind'orge et quelques autres.
— Eh bien, Jean Bart a eu peur que le Roi ne fût pas
satisfait et a laissé à M. de Forbin a le soin de sonder le gué (1). *
— Sottise ! murmura Vanburg.
Jean Bart, qui souriait de pitié maintenant/n'avait pa« un seul instant douté de la manière dont sa conduite serait appréciée par le ministre et par le Roi. En touchant la terre de France, son souci ne pouvait être d'aller parader à Versailles, alors que tous ses intérêts de cœur rappelaient à Dunkerque.
Il s'y rendit donc en grande bâte et y arriva peu d'heures après l'enlèvement de Marie, pour être témoin du désespoir de messire Tugghe, dont la femme et le fils se mouraient et à qui Ton venait de voler des sommes très-considérables, dues en majeure partie à l'équipage delà Lionne Brune et au trésor royal.
Jean Bart, secondé par son fils, passa la nuit à prendre les mesures les plus urgentes.
Les notables de Dunkerque , l'intendant Patoulet , le commandant de la marine et le gouverneur, informés des événements , prouvèrent mieux que par des paroles la part qu'ils prenaient à tant d'infortunes.
L'estime générale dont jouissaient messire Tugghe et Jean Bart leur valut le concours sympathique de tous et de chacun. L'argent qu'il leur fallait fut mis à leur disposition avec le plus honorable empressement. La vente de l'hôtel seigneurial était nécessaire : la municipalité prit l'engagement de faire ; en attendant qu'elle fût effectuée, l'avance des forids destinés à désintéresser les marins par le payement intégral de leurs parts de prise. Les autorités
(l) Mémoires de Forbin.
LES FIANCÉS» Lkl
maritimes, à commencer par l'intendant, promirent de ne rien négliger pour obtenir remise du dixième attribué au , trésor.
.Au point du jour , Jean Bart se disposait à partir pour Paris avec Cornil , quand survinrent à la fois tous leurs amis les plus chers. Ce fut une consolation qui , sans diminuer la douleur, augmenta les espérances fondées sur les démarches dont on s'occupait.
La busse de Gaspard , rencontrée et reconnue à peu de distance de Dunkerquepar Charles Keyser, le ramenait au port, puisque sa mission de parlementaire pour l'échange de Jeanïa t devenait inutile.
Le désespoir de Keyser ne saurait être peint. La mâle énergie de cet homme de guerre, dont ses compagnons avaient tant de fois admiré l'esprit de ressources, faisait place à un abattement, à une prostration pitoyables; Jean , Bart n'hésita pourtant pas à l'emmener,
— Il faut agir I je vous dirige ! . . . Partons sans perdre un instant.
Moins de douze heures après Penlèvement de Marie , Jean Bart et ses amis couraient à sa recherche. Des indications nombreuses et précises, recueillies dès le premier soir sur les routes avoisinantfes, prouvaient que les, ravisseurs se dirigeaient sur Paris. Les courriers chargés de faire préparer les relais acquirent, de poste en poste, la certitude qu'une chaise dont les rideaux étaient fermés parce qu'elle renfermait, disait-on , un malade presque mourant, les avait précédés allant avec toute la vitesse possible.
A Paris, on devait nécessairement en perdre la trace. Les soupçons de Jean Bart se portèrent tout d'abôrd sur le vicomte de. Flamignes ilont les voyages a ùun- 4
kerque, depuis qu'il avait quitté la marine , ne s'expliquaient pas trop clairement. Qu'y venait-il faire? Pourquoi s'était-il empressé d'acheter les terres de la famille Tugghe? Il avait demandé la main de Marie ; il était l'ennemi invétéré de Keyser ; il passait pour adonné aux plus abjectes débauches. Les gens de mauvaise mine que Jean Bart avait cru remarquer devaientêtre à ses gages ; pour un guet-apens on ne peut employer que des misérables capables de tout. Certes, Flamignes n'avait pu commander un vol avec effraction , mais , à la faveur de rapt , les drôles l'avaient commispour leur propre compte.Point de contradictions en ceci.
De suppositions en rapprochements , le clair-voyant Jean Bart avait pénétré la vérité.
Comme point de ralliement général, il choisit le cabaret de Laurent Grosner.
La petite maison du vicomte était gardée à vue par Gaspard, Jean-Baptiste, Jean Brunet et Keyser que ses compagnons avaient grand'peine de modérer.
Dès l'arrivée à Paris, une plainte avait été déposée. Cornil, envoyé à la recherche de Lussac, devait avec son concours obtenir de M. de La Beynie, lieutenant général de police, qu'il s'en occupât sur-le-champ.
En attendant , il importait de ne point laisser aux auteurs du rapt la possibilité de s'enfuir et d'emmener hors de France la victime de leur tentative criminelle.
D'un autre côté, il eût été infiniment dangereux d'agir
sans preuves suffisantes.
— Matelot, mon pauvre Keyser, avait cent fois répété
Jean Bart, si je me trompe , si Marie n'est pas la prisonnière de Flamignes, ne commettons pas l'imprudence de nous mettre sur les bras une méchante affaire , dont la
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première conséquence serait de nous réduire à l'inaction. A prix d'or, par ruse ou par force, savoir ! Voilà le premier point. Jusque là patience, quoi qu'il t'en coûte !
— Tu as raison , dit Keyser ; mais penser que Marie est peut-être là , dans cette maison fermée , en butte à d'infâmes persécutions, et attendre !.. Je suis à la torture... Je cesse d'être maître de moi!
— J'aj peut-être eu grand tort de t' emmener, dit Jean Bart en soupirant.
Sur ces mots, il s'était dirigé avec Vanburg vers lelieu des réunions ordinaires des laquais , valets et domestiques, gens assez disposés à trahir parleurs indiscrétions les secrets de leurs maîtres. Laurent Grosner, sa femme et sa fille étaient à l'affût.
Jusqu'ici cependant rien n'était éclairci , et le temps fuyait avec une déplorable rapidité.
Outre les valets encore très-nombreux, il ne restait au cabaret que le sergent Brind'orge et trois de ses camarades qui avaient comme lui la permission de onze heures.