‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 33 sur 38 · DÉNOUEMENT · texte numérisé non relu

DÉNOUEMENT

Dix heures sonnèrent successivement aux Chartreux , au Luxembourg et à Saint-Sulpice ; quelques laquais faisaient mine de sortir. De plus en plus confirmé dans ses soupçons par les chuchotements des gens à la livrée verte et or du vicomte de Flamignes , Jean Bart se leva.

Sa hache sur l'épaule , il se posta au milieu de la porte , tandis que Vanburg, reprenant le sac aux outils, se mettait à sa droite et Laurent Grosner à sa gauche. Àeux trois , ils interceptaient ainsi Punique issue du cabaret f dont Ludivine et sa mère avaient successivement fermé les volets de fenêtres sans qu'on y prît garde.

Alors Jean Bart interpelle le valet porte -clef de la petite maison du vicomte :

— Mon garçpn , dit-il , n'êtes-vous pas au service de M. de Flamignes?

— Pourquoi cela , mon bonhomme ?

— Pour savoir si , depuis ce matin , il n'a point chez lui une jeune personne à qui je m'intéresse. . .

La valetaille entière éclate de rire.

— Ami Brin-d'orge , vous connaissez Jean Bart ! demande Jean Bart lui-même d'une voix qui fait tressaillir le sergent. Eh bien , regardez- moi , et dites à ces rieurs qui je suis.

— Jean Bart ! . . . Jean Bart ! . • . Jean Bart ! . . .

Laurent Grosner fermait sa porte; le sac aux outils* s'était ouvert.

— Vanburg , distribue les pistolets à nos amis , dit Jean Bart. Reconnaissez -vous cette paire-ci, sergent? Par bonheur, je ne l'avais pas à bôrd de ta Railleuse!...

— Capitaine ! commandant ! mille tonnerres ! murmurait Brin-d'orge , quelle surprise I

— Les plus surpris , je crois , sont ces marauds. Mais riez donc , tas de drôles ! riez donc ! ceci est une nouvelle farce de Jean Bart !

Les laquais , épouvantés , jetaient les hauts cris.

— Du silence ! ou gare à vous ! commande le brave

LES FIÀNCB3. 4 H

marin avec impatience/Pourquoi avez vous peur? Suisje un loup-garou? Silence donc !

On se tait.

— Je ne désire qu'un simple renseignement. Voici l'affaire , sergent Brin-d'Orge : la fiancée de mon meilleur ami a été enlevée et conduite de force , à ce que je crois , chez M. de Flamignes. Je veux être sûr de mon fait. Pas autre chose.

— Compris ! firent les soldats en riant de la terreur des valets.

Jean Bart prit le porte-clefs au collet, et d une voix menaçante :

— Y a-t-il chez ton maître une jeune fille prisonnière, oui ou non ?

— Non ! répondit le valet tremblant.

— Tu mens. Je t'observais , je t'écoutais. . .

— Je n'ai rien dit de cela.

— Peu importe ! Je veux y voir par mes yeux. Tu vas me faire visiter la maison , du grenier à la cave.

— Impossible ! murmura le laquais , gravement compromis sans doute , car il opposait une résistance opiniâtre.

Les promesses d'argent , pas plus que les menaces , ne l'ébranlèrent , dès qu'il eut recouvré un peu de sangfroid.

— Soldats ! dit Jean Bart , je vous prends à témoin de la répugnance de ce drôle. Si l'enlèvement n'avait pas eu lieu et si la maison était déserte comme il le dit , il s'estimerait trop heureux de recevoir cent écus pour la laisser visiter. Bâillonnez et garrottez ! . . .

Un autre valet de Flamignes , interrogé de la même manière , avoua qu'il avait reçu l'ordre d'aller chercher

ifl JEAN B ART ET CHARLES KEYSER.

la chaise de poste qui maintenant attendait derrière la maison.

— Ton maître y est donc ?

— Dam ! Monsieur Bart , puisque vous le savez , je ne le nierai point.

— Et la jeune fille que je cherche?

— Je ne la connais pas , Monsieur Bart. La maison de M. le vicomte est toujours remplie de jeunes et jolies femmes.

— Assez ! nous perdons du temps ! s'écrie Jean Bart en forçant tous les laquais à descendre sans bruit dans la cave, dont un soldat promet de garder le panneau.

Le laquais bâillonné est , bon gré mal gré , traîné jusqu'à la porte dû vicomte.

Jean Bart avait rejoint Keyser et ses compagnons :

— Ma conviction est complète , leur dit-il ; Marie doit être prisonnière ici. La police tarde , l'heure presse. Agissons seuls , puisqu'il le faut.

En cas d'issue secrète par laquelle Flamignes pourrait essayer de fuir, la chaise de poste fut dételée ; la mère Laurent , Ludivine et deux soldats se postèrent en vedette aux quatre coins de la maison.

— Ouvre maintenant ! commanda Jean Bart au porteclefs.

Mais les clefs tournèrent sans que la porte s'ouvrît. Elle était fermée aux verrous :

— 11 y a un mot de passe I donne-le ! dit Jean Bart en ôtant le bâillon du valet.

— Je ne le sais pas , dit-il. Au résumé , vous n'êtes pas des assassins ; je veux me taire et je me tais.

— Vanburg , amarre-moi ce drôle à la crapaùdine ; nous le livrerons à la justice plus tard.

LES FIANCÉS

— Grâce! cria le laquais.

Jean Bart frappait la porte avec violence.

— Au nom du Roi ! disait-il d'une voix terrible, ouvrer ! ouvrez sur-le-champ ! . . .

Une fenêtre s'était légèrement entre-bâillée. De l'autre côté de la porte , Jean Bart crut entendre un bruit confus :

— Là , derrière , il y a des gens armés , dit-il à voix basse à ses compagnons en leur donnant Tordre de se serrer contre les murs.

Puis il frappa de sa hache ; Vanburg en fit autant. Au quatrième coup , la porte vola en éclats.

Flamignes , entouré de spadassins , 'dit du milieu de l'obscurité :

— Feu sur ces voleurs ! je défends ma maison ! Mais personne ne fit feu, car Jean Bart et Vanburg

s'étaient rapidement mis à couvert à droite et à gauche de la porte défoncée.

Quatre torches allumées par l'invalide Grosner , porteur d une lanterne sourde , éclairèrent soudain le lieu de ia scène.

Jean Bart se fait un bouclier du valet lié à ses pieds, se montre seul et dit :

— Rends Marie Tugghe à Jean Bart!

— Arrière , bandits ! répond Flamignes en déchargeant son pistolet.

Dix coups de feu retentissent. Jean Bart et ses compagnons se précipitent dans le vestibule. Une horrible lutte s'engage sur les marches d'un escalier mal éclairé par les torches; elle se prolonge dans un corridor obscur. Quelques estafiers ont pris la fuite.

Flamignes , couvert de sang , lutte avec rage, contre

i\ i JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

Keyser, qui frémît d'horreur et de joie. Il vient de reconnaître la voix de Marie appelant au secours.

Les Bart et Vanburg abattent les cloisons à coups de hache.

Ils se trouvent enfin dans une salle de festin remplie de femmes décolletées qui poussent des clameurs perçantes.

Liée avec des rubans ornés de fleurs sur le siège le plus élevé , Marie , pâle comme un spectre , voit Flamignes et Keyser aux prises. Elle voudrait se précipiter entre eux. Elle est réduite à l'immobilité par la plus infâme des volontés de Flamignes , qui, le matin, l'a reçue avec certains ménagements, mais qui, sourd aux conseils de ses plus exécrables agents , n'a pas tardé à s'emporter jusqu'à la démence. Aussi a-t-il eu l'impudeur de la rendre témoin d'une orgie en la menaçant, si elle refuse toujours de lui accorder sa main, delà traiter comme sont traitées par les convives du banquet les indignes créatures rassemblées pour insulter à sa douleur.

Le dénoûment de l'effroyable situation de Marie Tugghe approchait. Elle priait Dieu de lui ôter la vie. Autour d'elle la licence dépassait toutes les bornes ; elle se voyait perdue et n'osait plus espérer de secours humain. La chaise de poste qui devait l'emporter avec Flamignes au delà des frontières était là toute prête , elle le savait. On le lui avait répété vingt fois , en la saluant sans pitié du titre de vicomtesse ; on avait porté des toastes à sa beauté , à ses richesses , à ses grandeurs. Pâle , muette, semblable à une martyre livrée aux belluaires , elle invoquait la mort , quand l'alarme se répandit dans la salle du festin.

Flamignes se repentit alors de n'avoir pas suivi les

LES FIANCES. 44 5

conseils et l'exemple deLindora, qui, grassement payée, roulait maintenant sur la route de la belle Italie.

Qui pouvait frapper ainsi à la porte de sa maison? La police peut-être , peut-être des* amis de Marie Tugglie. — lin vérité, il songea, contrairement à toute vraisemblance , à JeanBartet à Keyser. Quels que fussent les assaillants, ils n'étaient pas nombreux ; il en compta six ou huit, ne vit ni fusils ni baïonnettes , et comprit qu'il ne pouvait avoir affaire aux gens de M. de La Reynie. Il avait avec lui une quinzaine de chevaliers de brelan , spadassins et coupe-jarrets déterminés.

— Du silence , mesdames , dit-il. Qu'on empêche ma belle vicomtesse de crier. Vous , messieurs , venez m'aider à chasser les importuns !

Flamignes était bien résolu à repousser la force par la force, à vaincre pour s'enfuir en enlevant Marie, ou à périr les armes à la main pour ne point se laisser traîner devant les juges comme un vil misérable.

Quand il se vit en face de Keyser , il poussa un rugissement de haine. S'il n'assouvissait point son amour, il assouvirait au moins sa vengeance.

Trois fois dans la mêlée ils furent séparés , trois fois il se rejoignirent. Leur fureur était égale. Blessés tous deux , ils combattaient avec un acharnement qu'on ne saurait peindre. Leurs épéesse brisent, ils frappent à coups de crosses de pistolets. Us s'étreignent, ils se déchirent avec les dents, ils roulent ensemble sur les verres brisés, ils ne peuvent être séparés que par la mort-

Les spadassins ont fui ou sont désarmés, les femme» ont disparu.

Marie , que Ludivine et sa mère viennent de délier,

accourt au moment où Jean Bart porte enfin à Flamignes un coup mortel ; mais le monstre est parvenu à plonger un couteau dans le cœur de Keyser , et il expire en hurlant :

— Marie! je l'ai tué!

• Alors enfin on arrache à l'étreinte de ses muscles crispés l'infortuné fiancé de la jeune fille.

Lussac , Cornil et les agents de police entraient trop tard ! . . .

— Ah ! s'écria noblement Lussac en prenant la main de Jean Bart , ma vie vous appartient et c'est Keyser qui

se meurt ! . . .

Cornil se mettait à genoux devant Marie et pleurait avec elle.

— Je ne veux pas mourir ici! dit Keyser. Qu'on m'emporte bien vite ! . . .

Ce désir put être exaucé. On le plaça sous les grands arbres, où une ambulance venait d'être installée par Ludivine et sa mère.

A la lueur des torches , on le vit avec un calme pieux prendre d'une main la main de Marie , de l'autre celle de Jean Bart.

— Elle est délivrée!... son honneur est sans tâche!... Dieu soit béni ! disait-il.

Au bruit des armes à feu, l'alarme s'était répandue de toutes parts. La valetaille , qui sortait de la cave de Laurent Grosner, Brin-d'orge et ses camarades expliquaient Paventure. Le chevalier de Gardanne , le baron de Lorze cousin de Flamignes , vingt autres jeunes seigneurs f brusquement arrachés à leurs plaisirs, des chirurgiens et l'aumônier des Chartreux accouraient,

LES FIANC&. 44 ?

Les agents de police et la force armée mise en réquisition maintenaient Tordre.

Dans le cabaret , un officier de M. de La Reynie procédait à l'interrogatoire des gens arrêtés et des témoins.

Les compagnons de Jean Bart , pour la plupart blessés , furent pansés à la hâte.

Le baron de Lorze , en sa qualité de parent du vicomte de Flamignes , fut autorisé à entrer dans sa maison , où l'accompagna le chevalier de Gardanne. Us le virent mort de sa mort ignoble , cadavre livide , ensanglanté , hideux. Avec un profond dégoût , ils le firent mettre sur un lit par quelques-uns de ces mêmes valets qui devaient à Jean Bart d'être restés étrangers à la bagarre, et qui maintenant déblatéraient à l'envi contre leur maître.

Cependant le prêtre s'était approché de Keyser, qui ne laissa point retirer le fer de sa poitrine, — Jean Bart et Marie allaient se reculer.

— Vous pouvez tout entendre ! murmura le mourant ; puis s'adressant au confesseur: Mon père, Jean Bart peut toutdirel

— Ne vous épuisez donc pas , mon fils !.. . Soyez absous de vos fautes , soyez béni au nom du Dieu de paix ! . . .

— Le prêtre fit quelques pas , se mit à genoux et récita la prière des agonisants.

Cornil , Lussac, Vanburg l'entouraient et répondaient.

Charles Keyser, comme sa mère mourante, pressait encore entre ses mains moites et déjà refroidies les mains de sa fiancée et de son frère Jean Bart :

— Matelot , vis pour elle ! Marie , nous n'avions qu'un cœur 1 ... Ce cœur tout entier lui reste ! . . . Marie , il est

ilfc JEAN BART ET CHARLES KËYSER.

si malheureux qu'un ange lui doit la consolation!.. Jean, Marie , mon âme est en vous. . . Adieu !

Ses mains se desserrèrent , son regard s'éteignait, un sourire d'une douceur inexprimable errait sur ses lèvres. Jean Bart ni Marie ne pouvaient pleurer. Autour d'eux on n'entendait que sanglots.

Les gens de l'art ébranlèrent l'arme fatale , ils durent l'arracher; le sang alors s'échappa en un jet. Keyser dit d'une voix ferme :

— Aimez-vous en moi !

Et il cessa de vivre.

Le Roi , voulant témoigner a Jean Bart la satisfaction qu'il éprouvait de sa belle conduite au combat du Sans- Pareil, venait de l'élever , ainsi du reste que le chevalier Forbin , au grade de capitaine de vaisseau.

La nouvelle de cette faveur lui fut apportée au moment oii le corps de son noble frère d'armes Charles Keyser, son matelot bien aimé , venait d'être cloué dans le cercueil qu'il devait conduire à Dunkerque. (xxviii^

Victory and glory , not happiness.

ttàitcki,

Page 1