LA SOIRÉE DES FIANÇAILLES
Dans une brasserie du quai de Flessingue , contre lequel était amarré le brigantin le Canard Doré du capitaine Svoelt, causaient affectueusement deux jeunes marins , l'un premier , l'autre second lieutenant du léger navire. •
Tous deux à peu près du môme âge, environ vingtdeux ans, tous deux grands, svelles, vigoureux et devant à l'exercice actif de leur profession des allures
semblables , ils n'avaient dans le visage d'autre trait commun que le profil aquilin.
Charles Keyser tenait de sa mère , originaire d'Espagne , des yeux et des cheveux noirs, un teint sombre, une vivacité méridionale. Il était barbu et un peu maigre.
Jean Bart était blond et encore imberbe. Il avait le teint blanc, frais et coloré d'un vrai Flamand. Sa face était pleine, sa physionomie intelligente et douce. Sur son front largement développé on lisait sa fermeté virile, sa patiente énergie. En ce moment, il semblait triste, car Keyser lui proposait d'abandonner le service des Provinces-Unies (iv).
A Dunkerque, si les magistrats et les armateurs avaient reçu avis de la prochaine déclaration de guerre, en Hollande chacun s'attendait à une rupture avec la France.
— Notre capitaine est un excellent homme, notre amiral un héros , notre position agréable; nous sommes heureux, j'en conviens, disait Keyser ; mais ces nouvelles donnent à réfléchir , et si nous ne partons sans plus tarder , réussirons-nous à partir plus tard ? Nous sommes Français : la guerre allumée, pouvons-nous continuera servir ici? — Non, sous peine d'être des
> traîtres.
Jean Bart tressaillit.
— Ainsi , dans tous les cas , adieu nos chefs , adieu nos grades, et, par-dessus le marché, adieu la mer et la liberté , car on nous ferait prisonniers de guerre, bieu certainement.
La tristesse de Jean Bart augmentait a vue d'œil.
— Oui, matelot, tu as raison ; il faut quitter ce pays I murmura-t-il en soupirant.
Îlà RACE HÉROÏQUE
— Pourquoi ces regrets ? Tu vénères l'amiral , tu estimes notre bonhomme de capitaine , mais la Hollande t'est indifférente ; tu aimes la France et tu retrouverais à Dunkerque une famille que tu chéris. Qu'as-tu donc?
— J'ai... répondit Jean Bart en rougissant comme une jeune fille, j'ai... que je suis amoureux !
— Ah ! fit Keyser sans sourire, et je ne le savais pas !
— Le savais-je moi-même?
— Depuis quand donc ce mystérieux amour ?
— Depuis trois ans ou depuis un quart-d'heure
— Explique-toi.
— Depuis que je l'ai vue pour la première fois ou depuis que tu me parles de ne plus la revoir.
— Je comprends !... Mais qui est-ce donc?
— Regarde ! dit Jean Bart en mçntrant une jeune fille qui avait de très-grands rapports de ressemblance avec Charles Keyser lui-même. fc
Conduite par sa mère , elle passait sur le quai et se dirigeait vers la demeure du capitaine Svoelt, où les deux officiers , qui avaient coutume d'y passer la soirée en famille , la rencontraient sans cesse.
— Ma cousine Nicolita Guttiere! (1) s'écria gaiement Keyser. Et tu te chagrines!... Mais elle est Française tout comme nous, malgré son nom castillan, et, morbleu ! Tonne fait pas les femmes prisonnières de guerre.
— Qu'importe , si nous partons et qu'elle reste !
— Décidément, poursuivit Keyser sur le ton badin, Je
(1) Lisez ^Gouthéré, selon la prononciation espagnole. Ce nom, défiguré cent fois, a été écrit par les historiens : Goutier, Gontier, Gouttières, etc.
mal est sérieux et invétéré! Mais, ma petite cousine n'était qu'une enfant quand sa mère vint s'établir ici.
— Dans ce temps-là déjà elle était ton image vivante, et déjà tu étais mon matelot.
Keyser fut touché de la réponse, et, prenant la main de son ami :
— Voyons, demanda-t-il, l'aimes-tu assez pour vouloir l'épouser?
— L'aimerais-je sans cela ? répondit naïvement Jean Bart.
— C'est juste, fit Keyser en riant. J'oublie sans cesse que tu es un Caton.
— Caton !... je ne sais de quoi tu parles ; mais je suis chrétien et je n'ai pas le cœur changeant. i
— Ah ! mon brave matelot, si jamais le Père Eternel j a besoin d'un saint qui mérite d'être amiral , ou d'un amiral qui mérite d'être saint, je lui indiquerai ton ; adresse. i
— Merci , dit Jean Bart en souriant ; je crains fort de ne jamais devenir ni saint ni amiral ; mais j'aime Nicole d'un amour franc comme notre amitié. Elle ne le sait môme pas ; nous allons partir, et je suis triste.
— Parle-lui clairement.
— Je suis trop timide. Mon père; mon oncle Herman, fiia mère elle-même, me l'ont toujours reproché.
— Et moi aussi je te le reproche. Tu es un singulier mélange de sauvagerie et de courage, de sang-froid dans le danger et de trouble puéril là où ie dernier des novices aurait de l'aplomb.
— Je n'oserai jamais avouer mon amour !
— Veux-tu que je m'en mêle? Faut-il s'adresser à la nièce, à la fille, à toutes les deux ? faire une simple dé-
LA RACE HÉROÏQUE. t9
clarataon en confidence ou une demande de mariage toutes voiles dehors ? Commande, je suis paré !... Mais, aussitôt après, en route pour Dunkerque !
— Ceci est convenu !... Pour le reste, je serai à jamais ton obligé ; tu me rends force et courage !
— Tu m'as sauvé la vie quatre fois et je le dois encore trois revanches , dit Keyser.
Jean Bart n'entendit pas.
— Écoute ! dit-il après quelques instants de silence : Nicole n'a que seize ans. J'étais ici second lieutenant ; en France je ne serai rien. Si mon espérance n'est pas repoussée, demande trois ans d'attente. Dans trois ans je serai capitaine et mon nom sera connu, ou bien je serai mort.
— Ce n'est pas ça du tout ! dit Keyser. Depuis la perte de son mari, ma tante Guttière n'a plus de raison pour rester à Flessingue. Je la décide à retourner auprès de ma mère. Nicole sera ta fiancée dès ce soir, je t'en réponds ! Elle habitera Dunkerque avant deux mois, et de cette façon tu feras ta cour tout à ton aise....
— Vrai ? serait-ce possible ?
— Trois ans d'attente ! trois ans sans se voir, sans se parler , après une simple demande en mariage , voilà l'impossible , Jean Bart. Tout le reste , en comparaison , est facile. Tu me faisais l'effet d'un romande chevalerie.
— Encore une fois, merci! dit Jean Bart. Je te laisse liberté de manœuvres. Marchons.
Les deux amis sortirent de la taverne du Roi Salomon, et se dirigèrent en continuant de causer vers la demeure de leur capitaine.
— Allons , Amadis de la Civadière , du calme ! Tu rougis, tu pâlis ; t'aviserais-tu d'avoir peur ? disait, che-
min faisant, le fils du docteur Kcyser, vrai lettré qui,' grâce à la férule paternelle , possédait les premiers éléments des langues classiques. ' v II parlait d'ailleurs très-couramment les cinq langues vivantes du pays : le flamand , le français , l'anglais, le hollandais et même l'espagnol , ce qui alors était fréquent parmi les marins de Dunkerque. — Aussi, Jean Bart, sans avoir appris le latin, les parlait-il tout comme lui. - J
Si le digne descendant du Renard-de-la-Mer ignorait ce que pouvait avoir été Caton et n'avait jamais ouvert un roman de chevalerie, il n'était pourtant pas comme on l'a écrit fort à la légère, dépourvu de toute instruction. La moindre connaissance des mœurs maritimes le démontre évidemment. On ne saurait , en effet, devenir lieutenant sur un navire quelconque, et à plus forte raison capitaine et chef d'escadre, sans être capable de se reconnaître sur une carte marine et conséquemment sans savoir lire, — de faire son point, et conséquemment sans savoir écrire et calculer.
Temporairement, par un noble excès de patriotisme, le père de Jean Bart se fit pêcheur, mais il occupait un rang distingué dans la bourgeoisie de Dunkerque. Filsetpetitfils de capitaines, de chefs d'escadre, d'amiraux, il était capitaine lui-même.
Parmi les Bart on comptait plusieurs savants maîtres charpentiers constructeurs de navires, tels que Charles, autre frère de Cornil et d'Herman, et plusieurs ecclésiastiques fort instruits , tels que le curé de Drinckam, Nicolas Bart, fils de" l'ingénieur Charles. On ne pouvait donc laisser croupir dans une ignorance absolue les enfants d une famille ainsi composée.
Catherine et Martine, la mère et la tante de Jean BartJ lui avaient appris à lire en langue flamande. Plus tard, le brutal Jérôme Valbué l'avait assurément obligé à tenir le journal de route et la comptabilité du bord. Enfin l'amiral Ruiter ne l'aurait pas, de grade en grade, élevé au rang 'd'officier, s'il n'avait su ni lire, ni écrire, comme on Fa tant de fois répété, faute d'un peu de réflexion.
Plus curieux d'étudier les cartes marines avec une passion souvent opiniâtre que d'apprendre l'histoire romaine ou que délire les aventures d'Amadis des Gaules,' Jean Bart , au résumé , n'aimait pas le maniement de la plume.
Le Grand Illuminant ou Flambeau de la Mer, le neptune du Nord (1) , était son livre favori, l'objet de ses prédilections, et, pour tout dire, le maître qui fit de lui le hardi pilote que l'on sait. Il signait JAN, à la flamande , devait se soucier fort peu de l'orthographe française,tenait bien autrement à savoir d'une manière imperturbable le nombre de brasses d'eau qu'on trouvait suivant les heures des marées aux embouchures de l'Escaut ou sur les côtes des Flandres , et pour sa correspondance, même avec sa famille , il recourait volontiers à l'obligeance de son ami Keyser, le ci-devant latiniste.
— A l'heure qu'il est, dit celui-ci, ta mère et la mienne doivent avoir reçu mes dernières lettres. Elles savent que le Canard Doré n'a pas désarmé , que nous sommes en Hollande et que nous ne ferons pas le voyage des Ind
(1) On appelle neptunes t \os atlasj exclusivement composés de cartes marines.
3î JEAN BART ET CHARLES KEYSER.
— Ce grand voyage, dit Jean Bart , m'aurait encore plus attristé que la déclaration de guerre.
— Parbleu ! Je n'aurais pute garantir la visite de Nicole au cap de Bonne-Espérance qu'il vaut mieux trouver dès ce soir à Flessingue.
Sur ce jovial jeu de mots , Keyser poussa en avant Jean Bart décontenancé, qui devint tout tremblant à la vue de sa chère Nicolita Guttiere.
Charles entra en riant , salua la maîtresse du logis , respectable matrone à triple menton, qui, dans sa jeunesse , aurait pu servir de modèle à Rubens , donna le bonsoir à la veuve Guttiere, remarqua l'absence du capitaine Svoelt qui, par extraordinaire, n'était pas chez lui, et aborda familièrement Nicole tout occupée, en apparence , à faire des tartines pour la collation.
Jean Bart, dont le trouble n'échappait qu'à la corpulente dame Svoelt, demandait par contenance comment, à pareille heure, le capitaine pouvait être absent.
— L'amiral Ruiler Ta mandé à son bord, répondit la matrone.
Et là-dessus , sans que sa verve eût besoin d'être stimulée, elle fit presque tous les frais de la conversation. Jean Bart et Mme. Guttiere se bornaient à placer des monosyllabes. Amoureux fort maladroit , le premier se trahissait par des regards qui eussent donné l'éveil à une mère moins clairvoyante. La jeune fille, tout à coup, était devenue sérieuse. Distraite des soins du ménage par son cousin Charles, elle rougissait, et, loin de sourire avec malice de l'embarras de Jean Bart, elle baissait les yeux et semblait balbutier.
A la vérité Keyser n'avait pas perdu de temps en préambules. Prenant la parole en espagnol et à voix basse :
— Nicolita, dit-il, mon ami Bart vous aime d'amour et veut vous demander en mariage ; qu'en pensez- vous ?
— Plaisantez- vous, cousin Carlos ?
— Avec mon amitié pour Jean Bart, avec l'affection fraternelle que je vous porte, jamais !
— Pourtant vous êtes entré en éclatant de rire.
— Parce que mon brave matelot est un amoureux transi qui n'osait plus ouvrir la porte, tant il avait envie de vous vbir ! J'en ai ri de bon cœur en le poussant par les épaules.
— Ah! vous êtes terrible.
— Jean Bart vous aime depuis qu'il vous connaît ; je n'en savais rien tout à l'heure , mais je me suis chargé de vous l'apprendre.
— Vous ne m'apprenez rien, murmura la jeune 011e.
— Tant mieux !... Et mon ami vous plaît-il ? L'aimezvous?
— Ah ! Carlos vous m'en demandez trop.
— Il faudra cependant me répondre.
— Nous verrons
— Sur-le-champ, Nicolita, ou je m'adresse à votre mère.
— Y pensez-vous ?
— C'est décidé, c'est convenu, c'est nécessaire !
— Et pourquoi donc ? Vous êtes bien pressant ou bien pressé.
— Ecoutez un secret, nn grand secret que je vous confie comme à une sœur. La guerre va éclater entre la France et la Hollande. Demain, cette nuit peut-être , Jean Bart et moi nous partons de Flessingue pour n'y plus revenir. Comprenez-vous?
La jeune fille, après un petit mouvement convulsif, gardait le silence delà réflexion. Keyser ajouta rapidement :
— SiBartvous est indifférent, Nicolita, tout est dit. Vous gardez loyalement notre secret , nous nous éloignons, et moi j£ m'efforce de consoler mon pauvre ami. Si, au contraire, comme je l'espère pour nous tous, vous vous sentez disposée à répondre au plus noble et au plus discret des amours, parlez, car l'heure presse. Je veux que votre mère accorde votre main, que vous soyez fiancée, et enfin que vous aussi vous quittiez Flessingue pour nous rejoindre à Dunkerque. Dans deux minutes, si vous vous taisez, vous aurez refusé le nom de JeanBart.
Le cœur de la jeune fille battait avec violence; elle pâlissait et rougissait tour à tour, regardant tantôt Jean Bart et sa mère qui Pobservaient de leur côté, tantôt Keyser que commençait à gagner Pinquiétude.
JeanBart désespérait : — « Non ! elle ne m'aime pas, et pourquoi m'aimerait-elle? se disait- il modestement. Que suis-je, qu'ai-je fait pour être digne de sa tendresse? Ai-je aucune des qualités brillantes de Keyser? Pauvre marin ignorant , je ne vaux quelque chose qu'à bord. »
Madame Guttierc soupçonnait Keyser de plaider pour son propre compte : — « Bart qui est chargé de détourner mon attention joue fort mal son rôle et maître Charles s'émancipe. C'était à craindre, mais j'y mettrai bon ordre! Un cerveau brûlé, sans fortune, sans avenir, et d'ailleurs notre parent trop rapproché, ne me conviendrait sous aucun rapport. Eh quoi ! ma fille ne se décrasse pas de lui ? Voici un tête-à-tête qui se prolonge par trop, »
La race héroïque
Elle se leva vivement; Nicolita s'en aperçut ; alors enfin elle répondit d un ton ferme :
— Je l'aime !
Puis, les yeux en pleurs, elle se précipita dans les bras de sa mère, dont Keyser s'approchait en souriant :
— Ma chère tante, dit-il toujours en espagnol et à voix basse, ne froncez pas les sourcils. Je parierais que vous me soupçonnez de quelque noirceur: Je ne suis ni assez mauvais sujet, ni assez sentimental, ni assez langoureux pour aimer autrement que de franche et loyale amitié mademoiselle ma cousine, qui ferait bien d'aller prendre votre place , et de nous laisser causer sérieusement, confidentiellement, rapidement surtout.
Enchantée d'avoir un tel avocat, Nicolita essuyant ses larmes, courut à ses tartines , qu'elle vint poser sur la tablé placée devant Mme Svoelt.
Jean Bart la vit sourire , puis rougir, puis baisser les yeux ; son cœur se dilata :
— Si Keyser parle à sa mère, c'est qu'elle n'a pas refusé !
Il était au septième ciel, et risquait de donner fort mai la réplique à la respectable matrone engagée dans le récit des dangers terribles que courut sur les côtes de Java la Licorne néerlandaise, montée par son mari.
— Pendant trois jours et trois nuits, disait-elle, ce malheureux navire fut en perdition au beau milieu d'un cercle infranchissable d'écueils !
Devant une situation aussi tragique, il faut un cri, un geste, une marque d'intérêt ou d'étonnement, et Jean Bart se taisait. Heureusement, Nicolita put dire :
— Mais, madame, comment donc la Licorne Néerlanaaise était-elle entrée dans ce cercle infranchissable?
Di
— Oui, au fait, répéta Jean Bart ; si le cercle d'écueils était infranchissable, comment la Licorne...
— Vous êtes jeune, lieutenant, reprit Mme Svoelt; vous ne connaissez que la Manche , la mer du Nord , le Zuiderzée et les vulgaires tempêtes de nos parages. Vous ne savez pas ce que c'est que le grand dragon typhonien, • horrifique et magistral tourbillon qui plonge les navires 'au fond du gouffre des eaux, les en arrache par les cheveux, les emporte jusqu'à plus d'un mille en l'air et les laisse ensuite retomber, n'importe où, à terre, au large...
— Ou encore, dit malicieusement Nicolita, au beau milieu d'un cercle d'écueils infranchissables.
— Mais ce n'est pas tout d'y tomber comme de la lune, ajouta Jean Bart rasséréné, calmé, joyeux, et qui d'un regard limpide, contemplait en souriant la brune jeune fille.
— Non, certainement, il faut en sortir, et c'est ce que fit merveilleusement la Licorne Néerlandaise, grâce au talent de mon mari.
Jean Bart et Nicolita furent privés de la relation de cette manœuvre merveilleuse, car le débonnaire capitaine Svoelt, gros, gras et rubicond personnage qui faisait le pendant complet de sa digne moitié, entra brusquement, se décoiffa de même, posa sa canne en frappant, ne souhaita le bonsoir à personne et n'embrassa pas même sa femme.
Le placide bonhomme était exaspéré. Il donnait à tous les diables le maudit roi Louis XIV, et jurait en Hollandais que la France méritait d'être saccagée , pulvérisée, engloutie, anéantie, réduite à rien, — sans avoir l'air de se douter que les Dunkerquois réunis dans son hospitalière demeure pussent ne point partager son indignation.
Keyser courut à Jean Bart, lui dit impérativement : « Pas un mot, laisse-moi faire ! tout ira bien ! » — puis ^adressant au capitaine :
— Qu'a donc fait, je vous en pne, ce monstre de Louis XIV?
— Il nous déclare la guerre ! Mille sacrements des diables ! Il se ligue contre nous avec l'Angleterre. C'est une atrocité ! une infamie! Les hostilités sont commencées , et l'amiral Ruiter vient de nous donner des ordres qui , pour ma part , ne me divertissent pas trop : a Consigne générale à bord. » A partir de demain matin , il faut être prêt à faire voile au premier signal. Avis à vous, lieutenant Keyser 1
— Très- bien, capitaine, le Canard Doré sera prêt. Et maintenant, pour vous dérider un peu, permettez-moi de vous annoncer une heureuse nouvelle.
— Voyons! dit le bonhomme en se laissant lourdement tomber sur un siège, j'ai grand besoin, en effet , de me calmer.
L'excellente mère Svoelt , d'une main, offrait à son époux une profonde chope de bière mousseuse , et , de l'autre , essuyait son front ruisselant.
Jean Bart avait adressé à Mme Guttiere un regard fillial empreint de reconnaissance.
— Vive l'amour 1 reprit gaiement Keyser. Avec la permission de madame Svoelt et la vôtre, capitaine, nous terminerons galamment la soirée en célébrant les fiançailles de mon loyal ami Jean Bart avec ma très-gracieuse cousine.
— Ah!... Dieu!... ciel!... en vérité ! s'écriaient les bous époux Svoelt.
33 JEAN BART ÈT CHARLES KfcYSER.
— Affaire arrangée depuis deux minutes et qu'il faut annoncer maternellement , ma chère tante.
— Lieutenant Bart , dit madame Guttiere avec une dignité mêlée d'émotion, vous venez de l'entendre, mon consentement vous est accordé. Je n'ai fait qu'une objection à votre demande , qui nous honore et m'a vivement touchée : notre défaut de fortune. Je ne suis qu'une pauvre veuve , et ma fille Nicole n'aura pas de dot. Mais mon neveu m'a juré en votre nom que vous ne l'ignoriez pas.
— Certainement, puisqu'il l'a dit.
— Nicole vous aime , M. Bart Et je suis heureuse de vous promettre sa main aux conditions que vous proposez de vous-même , car j'ai pleine confiance dans votre avenir.
— Vous avez bien raison , chère dame ! s'écria le bonhomme Svoelt. Ce garçon-là est marin comme les cordes ; personne ne connaît mieux que lui nos courants, nos bancs et nos côtes ; il sera capitaine avant six mois, ou j'y perdrai mon nom ; l'amiral Ruiter fait cas de lui , je le sais ; et la guerre qui , au bout du compte , a son bon côté , va lui permettre de faire fortune aux dépens des Suédois, des Anglais et de ces damnés Français de malheur que. . .
— Calmez- vous, capitaine, interrompit Keyser.
— Calme-toi, cher ami , disait la mère Svoelt , fêtons en famille ces fiançailles inattendues.
La main de Nicole était dans celle de l'heureux Jean Bart, qui eut encore besoin des encouragements de son matelot peur embrasser* sur les deux joues la jei ^2 fille moins timide , dont la joie démonstrative ne tarda point à pétiller.
On riait , on applaudissait ; madame Guttiere remerciait avec effusion son mauvais sujet de neveu :
— Pour rien au monde , je n'aurais voulu d'un enragé tel que toi.
— Je ne suis pas en cause , ma tante , disait le bouillant Keyser dont le plus grand méfait était, en somme, de s'être un beau jour embarqué sans l'autorisation paternelle. Convenez que si je n'avais pas préféré la marine aux drogues et aux emplâtres , je ne serais pas le matelot de Jean Bart , et, par conséquent , il ne serait pas le fiancé de votre fille.
Bart , doux , rangé, pieux, très-bon marin, tenant à la meilleure bourgeoisie de Dunkerque , et certain, comme il le déclarait, que le consentement de ses propres parents ne saurait lui faire défaut, se résignait à n'épouser Nicole qu'après avoir conquis une position convenable. Sa proposition avait de nombreux avantages que madame Guttiere avait saisis sur-le-champ. Quant au retour en France , elle s'y décidait d'autant plus volontiers que, depuis la mort de son mari, elle avait déjà pensé bien des fois à se retirer auprès de sa sœur, la mère de Charles. ]
— On ne peut dire que ton ami manque de franchise, ajouta madame Guttiere , et cependant, moi , je ne me doutais pas de son profond amour pour ma fille.
— Moi non plus , et lui-même , à peine ! répondit Keyser en racontant la scène de la brasserie assez bas pour que le projet d'évasion ne pût être entendu par les ' époux Svoelt ; mais cet amour avait été senti par Nicolita , comme je sentis , moi, tout d'un coup , en me rencontrant avec Jean Bart , que j'avais trouvé un frère.
Le capitaine Svoelt voulut qu'on fît un extra. Un excellent vin des Canaries fut substitué à la bière fla-
mande ; il en but largement sa part, et , remis en belle humeur , cessa de maudire la guerre. En vérité , après deux ou trois toasts , il ne parla plus que de victoires et conquêtes.
— Lieutenant Bart , dit-il , je vais vous donner une bonne idée.
— Vous n'en avez que de bonnes , capitaine ! se hâta de répliquer Charles Keyser , ce qui fit sourire Nicolita.
— Ma femme le pense depuis que j'eus celle de la demander en mariage.
— Convenez , M. Svoelt, dit la matrone, que vous n'en eûtes jamais de meilleure.
— De tout mon cœur , chère amie ; mais celle que j'ai pour vous , lieutenant Bart , n'en est pas plus mauvaise. Dans six mois, vousjserez capitaine , je vous en réponds.
— Grand merci ! fit Jean Bart.
— Vous commandez un joli navire taillé pour la marche , vous prenez le large , vous appuyez la chasse aux ennemis...
— D'accord 1
— Eh bien ! prenez-moi une bonne grosse flûte française richement chargée , vous aurez votre corbeille de noces ! .. Eh 1 eh ! eh ! que dites-vous de cette idée-là ?
— Excellent ! admirable ! parfait 1 s'écria Keyser.
— Mon mari n'en a jamais d'autres ! dit madame Svoelt.
Jean Bart approuvait, non sans une légère restriction mentale touchant la nationalité de la prise.
Le couvre-feu mit fin à ces courts instants de bonheur. 11 fallait se séparer. En songeant aux difficultés et aux périls de l'évasion , madame Guttiere , Nicolita , Jean
LA BACE HÉROÏQUE.
Bart, Keyser même , ne parvinrent pas à dissimuler des impressions [que le bonhomme Svoelt interpréta fort naturellement.
— Ne nous chagrinons pas, mes amis, dit-il. La consigne générale et absolue qui va nous enchaîner à bord , nous autres marins, ne nous empêchera pas d'y recevoir ces dames.Tant que le Canard Doré n'aura pas mis sous voiles, rien de changé à nos habitudes. Ainsi , madame et mademoiselle Guttiere, à demain soir dans ma dunette !
— Merci , capitaine , s'écria Keyser. Toujours vos idées sont excellentes comme vous-même. Bonne nuit et mille grâces !
Sur ces mots , laissant à Jean Bart le plaisir d'être le cavalier de sa fiancée, il prit le bras de la veuve Guttiere. L'on sortit.
A la vue de ce quatuor, un homme vêtu de haillons, accroupi en face de la porte , fit dans l'ombre un geste de désappointement , se redressa , laissa passer Keyser et sa tante , puis tendant la main :
— Lieutenant Bart, dit-il, la charité, s'il vous plaît, à un pauvre marin de Dunkerque.
Jean Bart, tout entier à sa fiancée, lui donna une pièce de monnaie.
— Au diable la péronnelle ! murmura le matelot en haillons.
Keyser et madame Guttiere s'entretenaient de l'évasion projetée en déplorant que la déclaration de guerre fut un fait accompli , ce qui rendait impossible la marche régulière primitivement convenue.
— Je comptais envoyer notre démission à l'amiral, en presser l'acceptation par quelques démarches et partir
ensuite sur le premier caboteur venu. Mais à présent , si nous nous démettons de nos fonctions , on nous fait prisonniers. Il faut donc user de ruse et prendre la fuite. . J
— Mais si vous êtes repris.
— Nous serons traités en déserteurs devant Pennemi,! ce n'est pas douteux.
— Vous seriez condamnés à mort ?
— Tout simplement , ma chère tante.
Nicole, inquiète , questionnait Jean Bart sur le même sujet. Tout à coup elle dit avec effroi :
— Un homme nous épie !
— Keyser, garde ces dames ! cria Bart , qui , abandonnant le bras de Nicole , sauta sur le prétendu mendiant, j
— Je suis Thomas Vanburg que votre mère vous envoie, dit vivement ce dernier.
A la clarté de la lune , Jean Bart reconnut parfaitement le jeune marin qui, après avoir partagé les jeux de son enfance, avait navigué sous ses ordres à bord du navire de Jérôme Valbué.
Cependant, Nicole alarmée , disait à Keyser :
— Un espion a surpris M. Bart, qui me parlait de votre projet de déserter.
— Malheur à ce misérable ! Tenez-vous derrière-moi , mesdames , je vais prêter main-forte à Jean Bart , répondit Keyser déjà déterminé à bâillonner, garotter et faire mettre aux fers à son propre bord l'espion prétendu, pour se donner ainsi le temps de prendre l'avance.
Vanburg avait pu dire :
— Bonnes nouvelles de votre famille! ... Le père de M. Keyser est mort subitement, . . mais qu'il n'en sache rien encore !
— C'est juste! il a besoin de toute sa présence d'egprit.
— Vos dames me font grand'peur.
— Sois tranquille, Vanburg, et suis-nous !
— Du calme, Keyscr, dit coup sur coup Jean Bart. Cet bommft est un serviteur dévoué. Reprends les devants avec ces dames et pressons le pas.
Les quais étaient presque déserts , ce dangereux épisode passa inaperçu. Vanburg put enfin s'acquitter de son message.
Les sentinelles des navires se renvoyaient le cri de veille. Les rondes et patrouilles de terre et de mer se croisaient de temps en temps en échangeant le mot d'ordre. Jamais le service n'avait été fait avec plus de rigidité.
Jean Bart, péniblement affecté par la nouvelle de la mort du docteur Keyser, préoccupé de ses projets et fort attentif au rapport de Vanburg, remarqua pourtant cette circonstance défavorable. Il était clair qu'après le conseil tenu chez l'amiral, les capitaines des vaisseaux de haut bord n'avaient pas fait comme celui du léger brigantin le Canard Doré, que de toute part on redoublait de vigilance et qu'il devenait d'autant plus difficile de mener à bonne fin un complot de ^.sertion.