ÉVASION PE HOLLANDE
Parti de Dunkerque depuis plus de quinze jours, Vanburg n'était pas arrivé sans dangers jusqu'à Pile de Walcheren sur laquelle est bâtie Flessingue. Les bruits de guerre qui se répandaient de toutes parts l'avaient rendu suspect. Sa connaissance parfaite du pays et de la langue, ses ruses, ses déguisements ne Pempéchèrent pas d'être, à plusieurs reprises, arrêté comme vagabond, puis comme espion. Interrogé, relâché, poursuivi de nouveau, et enfin obligé de contracter un enrôlement , il avait été conduit , par bonheur , à l'île même de Walcheren , sur laquelle on concentrait alors les nouvelles recrues destinées à la flotte.
A peine au dépôt, il déserte , parvient à se procurer les haillons sous lesquels il pénètre en mendiant dans la place, et court se cacher chez une ancienne hôtesse qui vingt fois l'avait hébergé du temps qu'il cabotait sur les côtes de Flandre. La bonne femme est Dunkerquoise , fort obligeante par profession envers tous les gens de mer, et dévouée surtout à ses compatriotes. Il lui a dû tous les renseignements nécessaires à l'accomplissement de sa mission , et jusqu'à l'achat d'un batelet amarré à l'extrémité du port.
— Par miracle, lieutenant, je n'ai pas été fouillé, ajoute Vanburg. Je vous apporte de l'argent et une lettre de votre mère.
— Très-bien et mille fois merci ! dit Jean Bart enser-
rant la main de son vaillant serviteur. Sais-tu si la lettre parle delà mort du docteur Keyser? i
— Je suis sûr que non. Madame Bart sentait bien qu'il ne fallait pas mêler une si triste nouvelle^ Tordre de partir d'ici par ruse ou peut-être par force. Malheureusement nous manquons d'armes.
— Nous n'en manquerons pas tout à l'heure !
Jean Bart n'est déjà plus le même. Devant l'approche du danger, l'amoureux timide a disparu ; c'est avec une énergie inattendue qu'il fait ses adieux à Madame Guttiere et qu'il serre dans ses bras Nicolita tremblante.
— Priez pour nous ! Confiance , courage , dit-il en entraînant brusquement Keyser. étonné d'obéir , lui qui d'ordinaire commande.
— Où nous mènes-tu ?
— A bord.
— Pourquoi ?
Pour y faire notre devoir et y prendre nos armes.
Tu vas transmettre au maître d'équipage Tordre de se tenir prêt à appareiller ; puis tu écriras au capitaine et à
l'amiral.
— A quoi bon ces retards ?
— A nous comporter en loyaux officiers. J'ai mes
bonnes raisons. *
— Comme il te plaira 1 mais nous perdons plus d'une heure en précautions inutiles.
— Plaise à Dieu qu'elles le soient ! dit Jean Bart. Vanburg , dépouillé de ses haillons , suivit à bord du
brigantin les deux lieutenants , dont les préparatifs durèrent en effet plus d une heure. Jean Bart ne se contenta pas d'une lettre d'excuses et d'adieux au capitaine Svoelt; il voulut encore que la double démission, très-clairement ^
motivée, fût mise sous enveloppe , avec ordre au maître d'équipage de la faire porter à bord de l'amiral , dès le coup de canon de diane qu'on tire au point du jour, i. Keyser bouillait d'impatience.
• — La nuit s'écoule , le crépuscule commence à trois heures du matin, murmurait-il avec humeur.
Jean Bart dictait sans s'émouvoir.
Enfin , une paire de pistolets et une cartouchière en ceinture , une carabine en bandoulière et le sabre au
• côté, les deux amis, vêtus en simples matelots, mais enveloppés de manteaux qui cachaient leur changement de costume, remirent pied à terre,, à la grande surprise des hommes de quart.
Vanburg, questionné par ceux-ci , s'était contenté de répondre qu'il faisait partie de l'équipage des Sept-Pro~ vinces , magnifique vaisseau monté par Ruiter. On en conclut que les deux lieutenants étaient chargés par l'amiral en personne de quelque ronde nocturne extraordinaire; sur quoi, les braves gens du Canard Doré se perdirent en suppositions plus bizarres les unes que les autres.
Sous leurs manteaux , Keyser et Jean Bart n'avaient pas manqué d'emporter des armes pour Vanburg et même quelques vivres.
A une heure du matin ils s'embarquaient tous les trois dans le batelet et se dirigeaient vers la haute mer comme s'ils fussent allés à la pêche ; l'essentiel était de s'éloigner le plus tôt possible des navires de l'avant-garde. Le brouillard crépusculai e couvrit leur fuite jusqu'au moment où retentit enfin le canon de diane.
La mer était belle, la brise ronde , la marée favorable. Le soleil radieux dissipait les hrouillar Js et un beau jour
LA RACE HEROÏQUE. il
de mai s'annonçait sous le plus splendide aspect. Il fallut amener la voile qui aurait pu être aperçue et se laisser dériver au gré des courants. Quelques cordes traînantes simulaient les amarres d'un filet de pêche.
Songer à se rendre jusqu'à Dunkerque sur un misérablebatelet eût été folie. Un plan très- audacieux, mais qui du moins n'avait rien de déraisonnable , ayant été débattu en commun et fermement arrêté, Keyser et Vanburg dormaient. Jean Bart veillait au gouvernail et aux rames inertes amarrées de manière à donner plus de prise au courant. Plusieurs grosses barques de caboteur ou de pilote passèrent à portée de voix. Leurs gens , selon l'usage du pays , échangèrent le bonjour avec les prétendus pêcheurs. Jean Bart répondait non sans maugréer contre les gardes-côtes toujours en vue; mais entin, vers neuf heures, au moment où la marée allait se renverser, la pointe de Kadzand s'interposa entre le bateau des fugitifs et les derniers navires de la flotte.
— Alerte ! s'écria Jean Bart avec joie , en dedans les amarres, rehissons la voile, serrons la côte et visitons nos amorces.
— Bravo ! riposta Keyser, mais dors un peu à ton tour.
— Pas d'imprudences ! dit Bart, qui s'étendit au fond de la petite barque, rapidement entraînée par le vent du nord.
Moins nombreux qu'au lever du soleil , les bâtiments de cabotage passaient trop loin ou étaient trop haut sur l'eau. Keyser, qui les observait, non sans jeter des regards inquiets du côté de Flessingue , fut dix fois sur le poiut d'éveiller Jean Bart.
— A force d'attendre f n'ous manquerons notre coup I disait-il av.ec humeur.
Vanburg, moins impatient , répondait en'modérant sa fougue :
— Chacune de ces grosses barques est montée par six ou huit hommes. Si nous ne pouvons passer à bord d'une enjambée, nous ne ferons rien qui vaille.
La brise diminuait , le calme était à craindre, l'impatience de Keyser redoublait. Jean Bart rêvait paisiblement à Nicolita, sa brune fiancée, et, les propos du bonhomme Svoelt aidant , il se voyait lui offrant une admirable corbeille de mariage, en forme» de frégate, voilée de satin, gréée en soie, parée de poulies en diamants et de racages en perles, comme le célèbre corsaire des filles de Larochelle.
Une galiote, si lourdement chargée que son passavant était presque à fleur d'eau, sortit enfin d'une crique voisine.
— Debout ! aux avirons ! dit Keyser.
— Joli rêve ! fit Jean Bart, éveillé en sursaut.
— J'aime mieux cette réalité ! regarde !
Bart se jette sur une rame, Vanburg sur l'autre; Keyser gouverne à se faire couler par le pacifique caboteur, dont le maître cria bientôt :
— Hohé les pêcheurs ! prenez donc garde ; tribord la barre !
Les trois hardis compagnons , armés jusqu'aux dents , sautaient à son bord. Keyser le mettait en joue, Jean Bart et Vanburg terrifiaient six autres pauvres diables qui poussaient des hauts cris.
— Silence ! braillards, on ne vous veut pas de mal 1 Seulement soyez sages et obéissons !
Le patron, tenu eu respect par une paire de pistolets , fut forcé de laisser arriver à Pouest.
— Où me menez -vous? juste ciel! demanda-t-il . J'allais à Flessingue...
— Tu iras ailleurs , camarade ! voilà toute la différence !
— A savoir ! dit tout à coup le patron en montrant un brigantin de guerre qui sortait des passes sous toutes voiles et gouvernait droit sur lui.
Le Canard Doré / s'écria Keyser avec humeur. Tiens , matelot, voilà ce que nous valent tes belles inventions !
Keyser ne se trompait pas. À peine l'amiral Ruiter avait-il reçu le pli contenant la démission des deux lieutenants , que , devinant en vieux marin le parti qu'ils prendraient, il avait appelé à Tordre l'infortuné capitaine Svoelt. Après lui avoir sévèrement reproché de s'être abstenu de coucher à son bord, il lui donna d'autres officiers, avec l'ordre de lui ramener Bart et Keyser morts ou vifs. Bref, le bonhomme Svoelt avait maintenant la douleur d'appuyer la chasse à ses deux chers lieutenants, ce qui ne l'empêchait pas de jurer qu'il les ferait pendre.
Jean Bart supporta tranquillement les reproches de son matelot :
— Nous ne sommes pas encore pris , dit-il ; et s'adressant au maître caboteur : — Vous avez grand tort de vous réjouir. Ce croiseur-là va vous coûter votre cargaison !... A l'eau la marchandise ! Vivement !
Les gens du bord , dépourvus d'armes, furent bien forcés d'obéir. Ballots, caisses, barriques, étaient jetés à la mer.
— Brigands! voleurs, pirates! scélérats! criait le patron de la galiote.
— Camarade! reprit Bart, pas d'insultes inutiles! Fais des vœux pour nous ! Aide-nous à échapper, et, sur ma foi d'honnête homme, tu ne perdras pas la valeur d'un florin !... Je m'engage à te payer !... Nous faisons notre devoir de lovaux serviteurs du roi de France en désertant la flotte hollandaise !
— Vous n'êtes que des déserteurs, dit le patron, tant mieux pour vous ! Je veux bien vous croire honnêtes, car vous m'en avez tout Pair ; mais à quoi m'avancera votre bel engagement, puisque ce brig va vous prendre?
— Oh ! oh !. . lit Jean Bart.
— Eh quoi ! penseriez-vous à lui échapper avec ma pauvre galiote !...
Jean Bart sourit et se tournant vers Kevser :
— Je prends la barre du gouvernail, dit-il. Allégeons la barque toujours ! Et un sondeur de chaque bord !
— Je comprends, dit Keyser, émerveillé du sangfroid de son ami, et je vois que le Grand Illuminant flambeau de la Mer nous sera plus utile aujourd'hui que tous les discours de Cicéron.
Jean Bart mettait à profit son étude opiniâtre des cartes marines. Il se dirigeait droit sur les bancs, les yeux fixés sur le rivage, les oreilles attentives aux cris alternatifs des sondeurs qui annonçaient le nombre des brasses et la nature du fond.
— Pour Dieu ! s'écria le patron, de plus en plus épouvanté, vous allez naufrager ma coque !
— Calmez- vous, compère, disait Keyser remis en belle humeur, vous n'êtes qu'un routinier caboteur, il est pilote... comme défunt Palinure.
— Je n'ai pas connu votre Palinure, mais je vous dis que jamais galiote n'a passé par ici.
— La vôtre y passera, pourvu que vous l'allégiez
assez !
Responsable des marchandises, le patron était propriétaire de la barque, si bien quïl fut aussitôt le plus actif à l'ouvrage.
Cependant, à bord du Canard Doré , le capitaine Svoelt, après avoir haussé les épaules et souri du jet à la mer, se reprenait à tempêter avec une verve batave des plus récréatives contre le Grand Illuminant, le lieutenant Bart et les bancs de sable qui allaient lui barrer la route.
Un demi-pied d'eau sous la carène, la galiote, complètement vide, naviguait sur les bancs en partie mis à sec par la marée basse. Elle glissait dans des flaques d'eau jaunâtre dont on ragua le fond plusieurs fois, au grand désespoir du patron ; mais Bart, sûr de son fait, ordonnait alors de pousser avec des perches. On ne tardait pas à flotter de nouveau et Ton s'éloignait ainsi fort vite du chasseur qui avait mis en panne en tirant de fâcheux coups de canon d'alarme.
— Bon ! vous voici bien avancés, messieurs les Français, disait le maître marinier avec amertume. Ce n'est pas tout que d'entrer dans les bas-fonds, il faut en sortir ! Toutes les chaloupes gardes-côtes ont l'éveil ; vous serez pris, fusillés ou pendus, et qui me payera ma pauvre cargaison ?
— Chien de pleurard ! oiseau de malheur ! tais-toi et fais-nous servir a déjeuner ! interrompt Jean Bart. L'air du matin m'a donné un appétit de loup.
On se trouvait au milieu d'une sotte de bassin trèsnavigable, les sondeurs annonçaient cinq brasses de tond, la mer -élait verte sur une superficie d'une lieue,
qu'on pouvait franchir facilement avant de s'engager dans de nouvellès lagunes.
Keyser, Rapprochant de Jean Bart, lui dit à voix basse :
— Les propos de ce butor ont du vrai, nous voici presque dans la situation de la Licorne Néerlandaise.
— D'accord, matelot, mais j'ai paré au plus pressé ; les traversières de garde ne nous relanceront pas dans ces canaux. La nuit viendra, le gros temps peut-être, au petit bonheur I suivant le vent, la voile ! En attendant, déjeunons fort et ferme ; qui sait quand nous souperons !
— Approuvé!
— Oh ! tu peux remettre tes pistolets à ta ceinture; ces gens-là savent assez que sans moi, ils ne se tireraient pas d'ici!... Rallie à nous Vanburg !... Maître, reprenez la barre et gouvernez droit à l'ouest.
Le sang-froid merveilleux de Jean Bart charmait jusqu'aux matelots de la galiote le Hareng Ducal du port de l'Ecluse, dont le patron, qui répondait au nom harmonieux de Schoeschreinsbrock, était déjà nanti d'un bon de trois cents ryders signé Jean Bart, contre-signé Charles Keyser, et payable, sauf leur avis, à Dunkerque, chez l'armateur Ignace Tugghe : « Valeur en marchandises jetées à la mer. » Ce billet, on l'avouera, ne paraissait pas fort consolant au maître du Hareng Ducal, encore que Jean Bart eût déclaré avoir plus de trois cents ryders d'économie , placés dans l'excellente maison Tugghe. — Mais, sauf avis, c'est-à-dire sauf évasion, sauf réussite, sauf retour à Dunkerque, hélas I hélas ! que de mauvais risques à courir !
— Ma cargaison est à l'eau, ma galiote et ma vie sont en danger : voilà ce qull y a de plus clair.
Les sondeurs s'étant relevés, le cri de cinq brasses, suivi de l'annonce : a Vase brune, sable fin, coquilles grises ou gravier, » ne discontinua guère, jusqu'au moment où un magnifique jambon, arrosé de petite bière, eut été réduit à l'os par la collaboration des trois déserteurs. !
On n'apercevait plus que les voiles hautes du Canard Doré courant au large parallèlement aux bancs de Kadzand ; mais on se rapprochait des fortins de la digue, dont les signaux indiquaient trop évidemment que la position des fugitifs était connue. j
Vers midi, la brise diminua au point que Bart jugea nécessaire de jeter l'ancre. Mais dans ces parages il est rare, même au mois de mai, que le calme se prolonge. Le soir, un faible vent du nord-ouest se leva ; il fraîchit graduellement, le ciel se chargeait de nuages, une pluie très-fine voilait l'horizon. ,
— En route ! commanda Bart. Les brouillards ne feraient pas notre affaire. Heureusement la mer monte. !
Par ses ordres, le Hareng Ducal, chargé de toile autant que possible, se reprit à labourer les fonds vaseux des chenaux. i
— Autre folie maintenant ! murmura le triste patron de la barque, il va me casser la mâture !
Le vent avait beau fraîchir, Bart, même sous les grains, ne diminuait pas la voilure d'un pouce. Avec une audace croissante, il forçait la barque, inclinée à faire frémir, de passer sur des fonds bas, que tout un côté de la carène raclait par instants. Mais, le flux aidant, un échouage n'aurait duré que peu de minutes, et il fallait à tout prix être hors des bancs avant que la nuit rendît la brume plus opaque.
tU JEAN BART ET CHARLES KEYSER.
La galiote, dépourvue de lest, risqua dix fois de chavirer; les mâts craquaient; la mer, brisant aux langues de sable encore découvertes ou sur les barres de fond, . donnait des coups de ressac effroyables. Dans de tels parages, cette marche avait quelque chose de fantastique et de sublime.
Le patron propriétaire et les plus jeunes marins en tremblaient ; tous les autres admiraient Jean Bart, qui avait allumé sa pipe et se frottait les mains en souriant. . — Ça va bien ! très-bien ! à la bonne heure ! disait-il.
Enfin tout à coup les sondeurs cessèrent de trouver fond. On était en plaine mer. Il faisait nuit. A travers le brouillard, Jean Bart aperçut du côté de la terre plusieurs grosses chaloupes de croiseurs. Il n'hésita point à courir une bordée dans la direction où l'on devait craindre la rencontre du Canard Doré.
— Que fais-tu ? lui dit Keyser.
— Encore une fois, je pare au plus pressé ! Ces traversières nous coupent la route ; je m'élève au vent pour être en position, après le virement du bord, de gagner le banc Blanc et de recommencer la danse.
Le banc Blanc, dont le capitaine Svoelt éviterait à coup sûr les abords, occupe sept à huit lieues parallèlement à la côte, entre l'île de ^Yalcheren et le nord d'Ostende.
Au bout d une demi-heure, les feux du brigantin furent signalés, la mer grossissait, et si la galiote était aperçue, sa capture était infaillible. Pour la seconde fois, de deux maux choisissant le moindre, Bart, qui n'a plus l'espoir d'atteindre le banc Blanc, laisse arriver vent arrière.
Une chaloupe garde-côtes entrevoit le Hareng Duca» t
tA RACE HÉROÏQUE. 85
hêle, ne reçoit pas de réponse et fait feu. Quelques voiles sont trouées. Les gens de l'équipage poussent des cris de détresse. — Bart et ses deux compagnons forcent les pauves diables à descendre dans la cale.
— Matelot, dit Keyser, le moins mauvais moyen maintenant.serait de gagner la terre.
— Sans contredit, et j'y songe Ah ! voici !... Fais
remonter le patron seul, mais ensuite ferme et barricade le panneau.
Le malencontreux Schoeschreinsbrock est forcé de se laisser mettre autour du corps une double ceinture croisée de longues cordes qui, amarrées à bonne distance, lui laissent toute facilité de manœuvrer sa barre de gouvernail. On a eu grand soin de le priver de son couteau, et d'orienter ses voiles au plus près du vent.
Bart, Keyser et Vanburg se laissent glisser dans l'esquif du Hareng Ducal, qui prend chasse bon gré mal gré devant les chaloupes canonnières. Sous peine de chavirer, le patron n'a d'autre ressource que de gouverner comme les fugitifs l'ont voulu. Ses voiles servent de point de mire aux gardes-côtes qui l'auront pris dans vingt minutes. Mais l'esquif inaperçu aura, grâce à ce stratagème, tout le temps d'atteindre la terre ferme, non loin du fort Isabelle.
— Il s'agit maintenant de trouver un asile ! dit Bart, avec le découragement d'un marin privé des ressources de la mer.
— Attrape à courir ! dit Keyser, je connais le chemin. On gravit la digue, on se lance à travers champs, on
finit par rencontrer la route de Soukerque.
Au point du jour, de pacifiques cavaliers flamands, en se rendant au marché, sont surpris par les trois marins,
que leur appareil belliqueux rend trop semblables à des malfaiteurs.
— Ne bougez pas, et à nous les chevaux ! leur dit Keyser dont les pistolets rendent l'éloquence persuasive.
— Nous ne sommes pas des voleurs, ajoute Bart, vos chevaux se retrouveront.
— A l'auberge des Rois Mages à Bruges , après demain au plus tard !
Les marins, détestables cavaliers, s'accommodent fort bien du galop. Soukerque est laissé à droite ; on tâche d'éviter les gros bourgs ; on franchit à toute vitesse les moindres hameaux ; mais, quoique les armes aient été cachées tant bien que mal, on a tout à craindre des dragons, surtout aux abords des ponts d'écluse.
Un bois se présente enfin. Les trois camarades s'y réfugient et y passent la plus grande partie du jour. Quelques champignons, maigre pitance, et un sommeil réparateur, les aident à tromper la faim. Les chevaux broutent l'herbe tendre et les bourgeons jusqu'à nuit tombante. Les fugitifs se reprennent à leur faire fournir une nouvelle et terrible course. Enfin, après avoir été vingt fois accueillis par des huées, lapidés par les paysans, dénoncés aux gens d'armes, après s'être vus forcés à faire de longs détours, à passer des canaux à la nage en remorquant leurs montures, à se cacher encore dans les bois ou dans des ruines, et à demander de vive force des vivres dans une ferme isolée, où l'on fut fort surpris d'être payé par de telles gens, ils atteignirent à miracle les faubourgs d'Ostende.
Ils s'y trouvent tous les trois en pays bien connu. Vanburg et Jean Bart font chacun leur proposition. Keyser fait adopter la sienne. Une hospitalière maîtresse d'au-
berge, cœur sensible qu'il a, Tan passé, eu le don de rendre plus sensible enfcore, doit les tirer de tout embarras. En effet, elle accueille à bras ouverts les trois fugitifs, leur sert un succulent et copieux souper, les cache à tous les yeux, et leur promet, pour le lendemain une barque dont son propre mari est le patron.
Charles Keyser sourit, Vanburg part d'un gros éclat de rire, Jean Bart fronce les sourcils.
Dès le matin pourtant, le caboteur appareille sans encombre et prend bien la route convenue. On rencontre des gardes-côtes, la barque est visitée, ses expéditions sont en règle, et les trois Français sont inscrits sur le rôle d'équipage, sous les noms de matelots laissés à terre. Point d'obstacles, tout va au mieux.
— Tu vois bien, dit Keyser à son ami, que tes défiances n'avaient pas le sens commun.
— C'est égal ! quand il a fallu nous désarmer avant cette visite de sortie, je me suis senti mal à mon aise, et je regrette encore mes pistolets.
— Toujours timide, riposte en riant Keyser que Vanburg semble approuver.
Tout à coup pourtant, le perfide époux d'une trop complaisante hôtesse, — jaloux à bon droit, et de plus stimulé par l'appât de la prime offerte à quiconque livrera des déserteurs, — fait à ses gens un signal convenu. Keyser et Vanburg sont garrottés à l'avant. Jean Bart seul n'a pu l'être. Armé d'une barre de cabestan, il fait un moulinet terrible ; mais s'il ne se rend pas, Keyser et Vanburg seront massacrés sous ses yeux. Il cède donc, et se laisse mettre aux fers, sans adresser le moindre des reproches à ses compagnons d'infortune.
Le surlendemain, les trois déserteurs , de retour à
Flessingue, étaient emprisonnés à bord du vaisseauamiral les Sept-Province$ ? puis traduits devant un conseil de guerre, fort sommairement jugés et condamnés à être fusillés sur le château-d'avant — ce qui fut aussitôt la nouvelle de la ville.
MICHEL RUITER.
Michel-Adrien Ruiter, élevé depuis la récente déclaration de guerre au grade de lieutenant-amiral général des armées navales de Hollande, et chargé d'effectuer l'armement de soixante-douze vaisseaux, était alors réputé le plus grand marin de l'Europe, — et pourtant la France avait Duquesne !
Natif de Flessingue, où dès sa tendre enfance il tournait, pour un sou par jour, la roue de la corderie, il s'était engagé comme mousse à l'âge de onze ans. Couvert d'une gloire sans tache conquise sur toutes les mers, c'était à cette heure un vieillard de soixante-cinq ans, ferme, vigoureux, infatigable, dont les travaux de la plus active carrière n'avaient fait qu'accroître la puissante énergie et l'inébranlable sang-froid.
Comme il avait résisté aux tourmentes, aux privations et aux batailles, comme il avait survécu à ses nombreuses blessures, il avait échappé aussi à un empoisonnement qui lui donnait un léger tremblement nerveux presque continuel. Mais le calme magistral de sa physionomie
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n'était point altéré par cette infirmité dont il ne se plaignait jamais.
Hollandais pur sang , c'est-à-dire d'une famille qui ne s'était point alliée à des Espagnols d'origine , l'amiral avait la face large et pleine. Ses cheveux , qu'il portait longs , son épaisse moustache retroussée à la marinière et sa mouche cardinale étaient d'une éclatante blancheur. Son front haut sillonné de rides profondes , son teint chaudement coloré , ses yeux gris-bleu , très-vifs , complétaient un ensemble dont le caractère dominant était une austère simplicité.
D'une taille médiocre , il aurait paru un peu maigre de corps sans l'ampleur de ses vêtements , et entre autres de sa longue robe de bure noire à ceinture de cuir , son costume le plus habituel.
On a raconté qu'en se trouvant pour la première fois en présence de cet homme de mer accompli, le jeune Jean Bart demeura comme en extase, fasciné en quelque sorte par les rayonnements de sa renommée navale. Nationaux, alliés, ennemis, émules ou rivaux , tous rendaient un hommage égal aux vertus civiques , au grand caractère et aux talents supérieurs de celui que l'arrièrepetit-fils du Renard de la mer voulut prendre pour modèle.
Jean Bart était entré à son école en 1666 , au moment où la France semblait décidée à soutenir les Hollandais dans leur lutte contre l'Angleterre. Il ne tarda point à faire preuve de valeur. Durant les journées du 4 au 6 août notamment , il se signala dans les chaloupes montées parles quarante mousquetaires français qui, sous les ordres des chevaliers d'Harcourt-Lorraine, de Coislin, de Cavoye et du baron de Eusca, sauvèrent de l'incendie
le vaisseau de Ruiter lui-même en détournant un brûlot ahglais. Depuis , les occasions n'ayant pas manqué à son courage , Pamiral l'avait successivement fait passer de simple matelot aux grades de maître et enfin de deuxième lieutenant.
Retiré sous le château de pouppe, dans son appartement, Ruiter achevait de lire les pièces du procès, entre lesquelles figuraient les états de serviee de Keyser et de Jean Bart , un rapport assez confus du capitaine Svoelt et le reçu de la triple prime payée au perfide patron d'Ostende. Le greffier du Conseil de guerré vint donner avis de la condamnation prononcée à l'unanimité, remit une lettre du lieutenant Bart, l'un des trois coupables , et annonça que le président de la cour martiale attendait l'ordre de faire exécuter la sentence.
— C'est bien ! répondit l'amiral devenu soucieux.
Et il ouvrit la lettre , ainsi conçue :
« Mon fils , des bruits de guerre entre la Hollande et la France se répandent dans notre pays. Quoi qu'il en soit de cette rupture , et malgré ta vénération pour le glorieux Michel Ruiter , n'hésite pas à te démettre de ton grade. Reviens sur le champ.
» La mère de ton matelot Charles Keyser lui fait la même prière.
» Moi , j'ordonne , je te bénis et t'embrasse.