‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 7 sur 38 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

Ruiter relut ensuite la démission des deux amis , dictée par Jean Bart en ces termes :

LA RACE HÉROÏQUE ti

« Amiral ,

» Pendant six ans , nous avons eu l'honneur de servir avec un juste orgueil sous les ordres de Votre Seigneurie. 1 Nous en serons fiers tant que nous vivrons ; tant que nous vivrons , nous prierons Dieu de garder et protéger sa gloire.

^ Mais nous sommes Sujets du roi de France et nous ûe pouvons porter les armes contre notre patrie.

i> C'est pourquoi, monseigneur, nous vous soumettons humblement nos démissions , en regrettant d'être obligés dé déserter comme des coupables , quand nous aurions été heureux de mourir pour un chef que nous ne cesse-' rons d'aimer et de vénérer avec la plus profonde reconnaissance.

' ■ ' : « CHARLES KBYSER.

a JEAN BART. »

. —Par la sainte croix ! s'écria l'amiral , ce n'est pourtant point là le fait de deux malfaiteurs insignes , comme le dit dans son rapport mon pauvre Svoelt, qui, de la même encre , les comble d'éloges. - - ( •

En présence de l'équipage et de la garnison du vaisseau les Sept-Provinces , la sentence avait été lue aux trois condamnés, qui 1 écoutèrent avec un sang-froid égal ; mais , une fois ramenés en prison, ils furent loin dese comporter de la même manière.

Bart se mit à genoux.

Vanburg } accroupi dans un coin , se prit à pleurer;

— N'avoir pas réussi , murmurait - il. Notre jeune monsieur fusillé !... Et Mme. Bart qui avait toute confiance en moi 1

| Keyser se promenait à grands pas , tempêtait , accablait de malédictions les juges qu'il traitait de bourreaux, Jet le traître qui l'avait vendu. Il s'accusait lui-même d'être la cause de tout le mal : < Se fier à un mari jaloux , malgré la sage défiance de Bart!../ Si on ne fusillait que moi , je me dirais que je l'ai bien mérité !.. . p

! Avec une ferveur sereine , Bart priait ainsi : « Mon serviteur Vanburg n'est ici que par dévouement pour moi , par obéissance aux ordres de ma mère. Mon matelot Keyser est le fils unique d'une pauvre veuve ; il l'ignore encore , Seigneur , mais vous , vous le savez , et vous aurez pitié , et vous inspirerez à l'amiral de n'en faire périr qu'un pour l'exemple. »

I Si Yanburg et Keyser avaient pu entendre cette prière , les larmes du premier auraient redoublé sans doute, mais la furie du second se fût à coup sûr apaisée.

I Bart s'assit ; la tendre image de Nicolita passa devant son esprit ; il soupira : ce fut tout, i — Monsieur Jean ! lieutenant ! mon maître ! que va dire madame ? que pensera-t-elle de moi ? s'écria Yanburg en sanglottant.

| — Plus bas ! dit Jean Bart qui rougit ; les gens de garde pourraient croire que nous pleurons I Ma mère pensera que tu t'es comporté en loyal serviteur , console-toi 1 D'ailleurs tout n'est pas fini.

I — Que peux-tu donc espérer ? interrompit le bouillant Keyser.

— J'espère, répondit Jean-Bar t, sans émettre toute sa

pensée , que je pourrai encore parler à l'amiral et qu'il fera grâce au moins à ce brave garçon. I | — Oh ! s'écria Vanburg , pas de ça ! Retourner sans vous à Dunkerque ! J'aime bien mieux être fusillé 1 I — Bravo! fit Keyser, mais voilà précisément le ^as de dire qu'il ne faut pas disputer des goûts. ! L'amiral venait de faire appeler à l'ordre le capitaine Svoelt, quand deux canots, en même temps, abordèrent le vaisseau les Sept-Provinces.

! Par le grand escalier de tribord montait une jeune fille vêtue de deuil que patronnait une dame d'un âge moyen, belle encore et visiblement émue de la poignante douleur de sa compagne. L'équipage entier se découvrit avec respect en reconnaissant Mme. Ruiter elle-même, ! — troisième femme de l'amiral qui l'aimait d'un amour paternel.

i Par l'échelle à pic de bâbord grimpait un pauvre patron de galiote, qui ne tarda point à s'arracher les cheveux en apprenant la triple condamnation :

— Ah ! ma cargaison!... mes trois cents ryders ! Et les assurances refusent de payer!... Et les expéditeurs me menacent de la prison ! Ma femme et mes enfants minés!... Par pitié pour moi, que l'amiral en épargne un seulement : Keyser ou Bart... M. Bart de préférence 1

Le gaillard-d'avant riait sans trop comprendre.

Introduite chez l'amiral par sa propre femme, Nicolita Guttiere se précipitait à ses pieds en tendant des mains suppliantes :

— Grâce , monseigneur ! disait-elle d'une voix entrecoupée ; je vous jure devant Dieu qu'ils avaient renoncé au service avant même de savoir que la guerre fût déclarée!...

: L'amiral releva la ieune fille non avec son aménité* ordinaire, mais avec une froideur de mauvais augure, ; puis s'adrcssant à sa femme . /

— Madame, dit-il d'un ton sévère, vous n'auriez jamais dû consentir à conduire ici cette malheureuse enfant.

— .Elle est cousine de Kevser et fiancée de Bart ; ses supplications et ses larmes ont vaincu ma résistance; : et, tenez, Michel, plaise à Dieu qu'elles triomphent aussi delà vôtre, car ces jeunes gens, victimes d'une trahison, sont innocents devant la raison et la justice !...

— Madame , le conseil de guerre a prononcé son arrêt.

t — Monseigneur, monseigneur, vous ne répondez pas,' s'écria Nicolita belle de son désespoir, sans larmes ni sanglots, et parlant avec une véhémente expression. Michel

. Ruiter, jeune et aventureux , se trouve à l'étranger sous les ordres du chef le plus glorieux, le plus grand, le plus noble, le plus vénéré qu'il y ait au monde; Michel Ruiter l'admire, l'aime, le sert loyalement et sans réserves ; il donnerait mille fois sa vie pour ce héros ; mais la guerre s'allume entre la patrie de l'illustre étranger et celle de Michel Ruiter !... Que fait-il alors, que fait-il, amiral?... Ce qu'ont fait Keyser et Jean Bart, j'en suis sûre!... Grâce donc pour eux, puisqu'ils obéissaient au devoir.

Nicolita se rassit haletante, les yeux ardemment fixés sur le général en chef des armées navales de Hollande.

Le vieillard demeurait pensif. Sa femme lisait sur son front soucieux une colère péniblement contenue. Après une minute entière de silence :

— Vous avez droit de grâce, Michel ! et vous ne verserez jamais le sang innocent.

— Pendant la guerre, madame, répondit Ruiter, le sang innocent coule à flots. Le maintien de la discipline est la loi suprême des armées. Du reste, Keyser et Bart

• ne sont pas coupables seulement de désertion devant T ennemi...

— Ne dites point devant l'ennemi, vous qui ne mentez jamais! interrompit Mme. Ruiter. Devant l'ennemi! mais l'ennemi, pour eux, c'est nous désormais, et peut-on leur Taire un crime de ne pas vouloir être transfuges ?

Ruiter attristé poursuivit en disant : -

— Ils ont pillé une galiote inoffensive, se sont comportés en bandits de grands chemins, et d'ici à Ostende n'ont commis que des actes indignes d'officiers même démissionnaires.

— Ceci est impossible 1 dit avec feu Nicole Guttiere, Bart est un homme craignant Dieu.

L'amiral Ruiter, rempli de religion, comme l'attestent tous les historiens, fut frappé de cette répartie. Déjà il regrettait que les juges n'eussent tenu aucun compte de la position particulière des accusés ; déjà en compulsant les pièces du procès, il s'était dit ce que lui répétaient sa femme et la fiancée de Jean Bart. Mais, d'un autre côté, la condamnation était prononcée régulièrement, d'autres désertions avaient eu lieu ; sur la flotte se trouvaient une foule de Flamands sujets de l'Espagne ou de la France, des marins anglais, portugais et suédois, aventuriers qu'il importait de maintenir par un exemple sévère sous le pavillon des Provinces-Unies. La démission de Keyser et de Bart n'ayant pas été acceptée en due forme, il était évident enfin que la sentence, si rigoureuse qu'elle fût, était dans l'esprit des lois martiales et ne violait pas le droit des gens.

Ces hautes considérations ne pouvaient échapper à l'austère amiral.

— Oui, certainement, pensait-il, à leur place j'aurais fait comme eux ; mais ensuite je serais mort avec honneur!... Et c'est pourquoi, si véritablement ils n'ont commis aucun acte de piraterie, je ne permettrai point qu'ils soient dégradés.

Mme. Ruiter disait encore :

— Pas plus que ma jeune protégée, je ne crois que MM. Bart et Keyser se soient comportés en malfaiteurs ; mais cela fût-il vrai, qu'importe à l'amiral de Hollande ce qui s'est passé dans la Flandre espagnole? Considérez enfin, je vous en prie, que ces infortunés jeunes gens n'ont pas été repris en mer par vos officiers, mais bassement livrés par un sujet de l'Espagne, après être parvenus à quitter le territoire de la république.

D'un ton glacial, l'amiral répondit en se levant :

•— J'ai consënti à vous recevoir et à vous écouter jusqu'au bout. Il suffit!... Que Dieu vous garde, mesdames!

Et sans se retourner il sortit du château de pouppe. Nicole, palpitante d'horreur, poussa un cri déchirant ; Mme. Ruiter la reçut dans ses bras.

A peine l'amiral fut-il sur le pont, que le patron du Hareng ducal courut vers lui :

— Daignez lire ce billet, monseigneur, disait le pauvre homme. Si* vous laissez fusiller ces deux jeunes gens, je suis ruiné sans ressources. Les créanciers confisquent ma barque, on me jette en prison, mes enfants mourront de faim!... Voyez, amiral, trois cents ryders payables chez Ignace Tugghe..., pourvu que ceci soit contre- signé à Dunkerque

tA RACE HÉROÏQUE. 67

Ruiter lut le billet qui faisait clairement tomber Fac- , cosation de piraterie :

, — Tranquillisez-vous , bonhomme, dit-il . Dussé-jo vous indemniser moi-même, vous ne perdrez rien.

Le maître, transporté de reconnaissance, allait se jeter à genoux ; Famiral, d'un geste sévère, l'en empêcha :

— Merci, merci, merci, mon noble seigneur, reprit le patron, et Dieu vous conserve, aussi vrai qu'il serait grand dommage de faire mourir ces braves jeunes gens.

— Eh quoi ! vous vous intéressez à leur sort?

— Ah ! si vous les aviez vus manœuvrer dans les bancs. C'était beau à en mourir de peur !

Parmi les marins de l'équipage ameutés au pied du grand mât, la réponse du patron de barque provoqua un rire bienveillant, sorte de murmure favorable aux condamnés. La voix du peuple est la voix de Dieu.

Plus rouge qu'un coquelicot, tremblant comme une feuille d'automne, étouffant et ruisselant, boutonné qu'il était dans son grand uniforme, les yeux battus et la démarche non moins humble qu'embarrassée, le malheureux et obèse capitaine Svoelt s'approchait sur un signe de l'amiral qui, pour la troisième fois Faccueillit par une bourrade :

— Votre rapport n'a pas le sens commun ! Est-ce une pièce à charge ou à décharge? que demandez- vous ? parlez !...

— Mais, amiral, balbutia le gros homme, ces deux monstres étaient les enfants chéris de ma maison ! ma femme ne cesse de pleurer sur leur sort ! Je les aime de tout mon cœur ! j'avais pleine confiance en eux, et en effet jamais on n'a servi avec plus de zèle. Ils sont btaves,.bons, généreux, aimables, bons enfants, loyaux

et dévoués, ces misérables déserteurs ! Figurez- vous que nous venions d'assister aux fiançailles du lieutenant Bart avec la cousine de Keyser. Quel capitaine, après cela, n'aurait pas dormi sur les deux oreilles ? Va-t-on déserter celle qu'on adore? Je sais bien que l'amour de la patrie est le plus beau des sentiments et la parfaite excuse de leur affreuse conduite. Aussi, je vous le jure, amiral, je les aurais cannonés, coulés, noyés ou fait pendre sans hésiter, si j'avais pu les rejoindre ; mais Bart sait par cœur son Grand Illuminant, et mon brigantin se serait perdu sur les bancs, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire... Pardon mille fois, amiral. J'étais à la fois désespéré de ne pas les atteindre et charmé de ce qu ils m'échappaient ; — car franchement, je donnerais la moitié de mon avoir pour leur sauver la vie, si c'était possible sans manquer au service... Et si vous daignez leur faire grâce, vous me rendrez le plus heureux des hommes.

C'était autour des jeunes officiers de sourire.

Mais les officiers supérieurs, qui opinaient pour l'exécution littérale de la sentence, gardaient l'imperturbable sérieux d'une consigne batave.

Ruiter monta seul sur le château de pouppe, leva les yeux au ciel, mit la main sur son noble cœur et médita longtemps. Enfin il résolut de ne sacrifier à la discipline que l'un des coupables.

Cette décision prise, les officiers qui remplissaient auprès de sa personne les fonctions de chef d'état-major et d'aides de camp, reçurent l'ordre d'inviter Mme. Ruiter à sortir du vaisseau.

La noble femme obéit.

L'état-major, l'équipage la virent passer soutenant la fiancée de Bart, Nicole Guttiere , pâle comme la fiancée

de la mort, brisée de douleur, désespérée, sans voile maintenant et les cheveux épars. On devinait quelle . scène navrante , quelles tortures , quelles convulsions avaient suivi la visite à l'amiral. Les cœurs les plus durs battaient de pitié.

La femme de l'amiral tourna vers lui des regards suppliants.

Du haut du château de pouppe, Ruiter répondit en montrant le ciel !

Nicole s'évanouit.

On dut la transporter dans le canot. t

Les juges eux-mêmes désirèrent alors que l'amiral fût

clément et fit grâce.

Mais, au milieu d'un silence morne, on l'entendit qui

commandait d'appuyer d'un coup de canon le pavillon

de justice; et de tous les cœurs s'évanouit la dernière

espérance.

! A la cime du mât de misaine se déferlait le pavillon rouge, car le pavillon amiral flottait au sommet du grand màt.

Sur le rivage, une longue rumeur populaire saluait le double signal.

. Alors Nicole touchait à terre où l'attendaient sa mère et Mme. Svoelt. Au coup de canon, elle avait recouvré sa connaissance et son énergie :

— Je veux tout voir ! dit-elle.

Sa mère ne put l'entraîner. Embrassant un de ces canons qui, plantés dans le sol, servent au halâge des vaisseaux :

— Je verrai tout, jusqu'à la mort 1 répéta la fiancée de Jean Bart.

Le peuple se recula respectueusement, Seulement

70 JEAN BAItT ET CHARLES KEYSER.

quelques bateliers vinrent offrir des bancs aux dames qui raccompagnaient.

Cramponnée à son canon, Nicole ne cessait de crier :

Mon Dieu, ayez pitié de nous !

Autour d'elle on faisait silence.

Sa mère tremblait pour sa raison.

De tous les vaisseaux de la flotte étaient parties des chaloupes portant des détachements qui se mirent en rang sur le pont des Sept Provinces, à la suite de l'équipage.

Les tambours battaient. La garnison était sous les armes. On vit un peloton de quarante soldats se porter sur le château d'avant et charger les fusils :

— Mon Dieu, ayez pitié de nous ! répétait la voix déchirante de Nicole, dont les yeux étaient ardemment fixés sur le vaisseau.

Autour d'elle, les pauvres femmes du peuple commençaient à sanglotter. Mme. Ruiter et Mme Svoelt n'osaient ni se retirer, ni regarder au large. Mme. Guittere suppliait sa fille de s'arracher à l'horrible spectacle qui se préparait, mais elle n'entendait ni ne voulait entendre. Semblable à ces Israélites qui, durant le danger, les mains tendues au ciel, ne se lassaient de crier vers Dieu, la vierge en deuil, haletante, épuisée, répétait, sans discontinuer, sa prière d'angoisse et de détresse.

Précédés par le grand-prévôt de la flotte, les trois condamnés, les mains libres et sans fers, parurent sur le pont. Les deux lieutenants portaient le costume et les insignes de leur grade; ils se tenaient par la main. Vanburg venait ensuite ; on remarqua qu'il affectait de marcher exactement derrière Jean Bart. Il regardait les Hollandais d'un air farouche et dédaigneux. Bart, com-

primant ses violentes émotions, paraissait absolument calme. Keyser avait le front haut, les yeux enflammés, la lèvre supérieure frémissante ; on s'apercevait qu'il ne maîtrisait point sans efforts une fureur terrible.

En passant devant l'amiral, les deux lieutenants se découvrirent; Vanburg imita son jeune maître, mais à regret. Jean Bart cria d'une voix retentissante :

— Vive l'amiral Ruiter I

Keyser sourit ; Vanburg grogna sourdement.

Le prévôt leur fit faire halte au pied du grand mât, et, la sentence ayant été relue par le greffier du conseil, il voulut procéder à la dégradation militaire. Vanburg, les poings fermés, se porta en avant ; Bart restait calme ; Keyser rugit :

— Prévôt ! dit l'amiral, ils ne seront pas dégradés, car ils n'ont pas forfait à l'honneur.

— Vive l'amiral Ruiter ! cria Keyser à son tour.

— A la bonne heure ! murmura Vanburg, qui fit un pas en arrière pour ne plus être sur le même rang que son maître.

Le grand prévôt attendait l'ordre de condûire les condamnés sur le château d'avant.

— Amiral 1 dit Jean Bart, permettez-moi de. . .

Un geste de refus et le son du tambour lui coupèrent la parole.

La marche funèbre, qui retentissait au loin, ne cessa qu'au moment où les trois condamnés furent à bâbord, sur le château de proue, en face du peloton des soldats rangés à tribord.

Une immense clameur partit alors du rivage couvert par la multitude. Nicole répétait toujours : — Mon Dieu, ayez pitié de nous !

Pendant le court trajet du grand mât au lieu du supplice, on avait vu d'abord l'excellent capitaine Svoelt sfe précipiter vers ses deux chers lieutenants, leur prendre îes mains avec des larmes dans les yeux et faire des gestes de désespoir qui accompagnaient un flot de paroles, couvertes, hélas ! par le son cadencé des tambours.)

Quelques pas plus loin, Jean Bart, ayant reconnu derrière les rangs des équipages de la flotte le pauvre patron du Hareng Ducal, lui fît un signe et lui remit un papier adressé à Mme. Cornil Bart, à Dunkerque. — Le brave homme s'en saisit et lut rapidement.

Dans ces quelques lignes d'adieux se trouvait la recommandation de faire payer les trois cents ryders convenus , attendu que maître Schoeschreinsbrock n'avait coopéré en rien à l'arrestation suivie de l'arrêt de mort.

Le marinier, touché d'une si loyale précaution, s'efforça de fendre la foule; mais, repoussé par les marins et les officiers subalternes, il n'y serait certes point arrivé, si tout à coup le chef d'état-major de l'armée ne s'était dressé entre le peloton des soldats et les condamnés à mort.

— Tambours ! un ban ! commanda-t-il en levant son épée.

Nicole vit que l'exécution était retardée, et l'accent de son cri de douleur cette fois fut moins plaintif. Emus par ses angoisses, les gens placés autour d'elle faisaient hautement des vœux pour les déserteurs ; mais des sentiments bien opposées animaient, en général, le peuple irrité, inquiet et indigné de la déclaration de guerre du roi Louis XIV qui prenait parti pour les Anglais.

On hurlait de joutes parts : « A mort les Français ! à mort les transfuges, les bandits !»

tA RACE HÉROÏQUE!. 'ÏS

Abord des Sept-Provinces, il est vrai, pas un cri [semblable ne fut proféré.

La fermeté des jeunes condamnés à mort, leur fière jcontenance, ce que chacun sait de leurs antécédents, et jles scènes diverses qui se sont succédé, surexcitent les ,sympathies et inspirent de la bienveillance aux plus indifférents.

Lorsque des criminels marchent au supplice avec cou-' jrage, le peuple, oubliant leurs forfaits, est généralement (porté à former des vœux pour leur salut; mais Keyseret Bart, ni l'honnête Vanburg, victime d'un dévouement de plus en plus apprécié par les gens de l'équipage, ne sont des criminels. L'amiral Ruiter lui-même vient de dire qu'ils n'ont pas forfait à l'honneur. On espère donc que le chef d'état-major va proclamer la grâce. Aussi dans tous les rangs entendit-on un murmure de douloureux Idésappointement dès les premiers mots de l'officier supérieur.

« Considérant qu'un grand exemple est nécessaire au moment où la guerre est déclarée à la République par les plus formidables puissances maritimes, — que la fidélité au pavillon des Etats-Généraux importe au salut public, et qu'un complot de désertion à l'ennemi ne saurait demeurer impuni sur la flotte dont il est le chef ;

» Le lieutenant-amiral général des armées navales;

» Se complaisant, d'une part, à reconnaître : que les lieutenants Charles Keyser et Jean Bart ont bien mérité par six années de loyaux services, des actions d'éclat, et une conduite militaire irréprochable, et que leur complice, l'enrôlé volontaire Thomas Vanburg, obéissait à un mobile généreux, alors même qu'il contractait son engagement avec la préméditation de déserter;*

» Et, d'autre part, usant du droit de haute clémence que les États-Généraux ont daigné conférer à Son Altesse;

» Ordonne : — qu'un seul des coupables soit exécuté sur-le-champ et que les deux autres reçoivent grâce entière I...

» En conséquence, sous leurs yeux, les trois noms vont être tirés au sort; les deux premiers lus publiquement par le chapelain du vaisseau amiral signaleront deux mises en liberté immédiate. . .

» Après quoi justice sera faite !... »

» Tambours ! fermez le ban ! »

Des murmures confus suivirent cette proclamation, qui ne satisfaisait personne, si ce n'est les trois condamnés.

Du fond du cœur, Bart remercia Dieu d'avoir exaucé sa prière. Keyser, rasséréné, sourit. Vanburg, transporté d'enthousiasme, secoua son chapeau en criant de toutes ses forces :

— Vive l'amiral Ruiter 1

— Inutile de tirer au sort ! dit Jean Bart; mon devoir est de mourir pour tous I

Keyser l'interrompit avec furie :

— Non ! par la sainte croix du Seigneur ! Je réclame ce droit, qui est le mien.

Vanburg se précipita en pleurant aux pieds de son jeune maître: '

— Monsieur Jean ! dit-il, vous me méprisez donc, moi ! On me trouve digne de mourir pour vous, et c'est vous qui refusez!...

L'équipage entier criait : Grâce ! — Le même cri retentit sur le rivage où tout avait été facilement compris.

Nicole, avec l'accent de l'espoir, répétait : t Mol Dieu, ayez pitié de nous.n

Michel Ruiter sentit des larmes baigner ses paupières, et remarqua , non sans une joie secrète , que les juges eux-mêmes avaient tous crié : Grâce 1

— Qu'on ramène les condamnés au pied du grand mât ! commanda-t-il.

Et quand ils y furent :

— Par rang d'ancienneté, je vous accorde la parole!

— Amiral, dit aussitôt Keyser avec une sorte d'entrain je suis le chef du complot. Le premier j'ai déterminé à quitter le service Jean Bart, fiancé à Flessingue, comme Votre Seigneurie le sait. De plus, c'est par ma faute que nous avons été repris. Enfin, mon rang d'ancienneté suffit à me donner le droit de mourir seul. Je mourrai donc pénétré de reconnaissance pour votre clémence égale à votre gloire!

— Amiral ! dit Jean Bart, de son ton de voix calme et simple. J'espérais fermement la grâce que vous daignez nous faire, et j'en suis renpli de gratitude tout autant que mon frère de cœur Keyser, dont le droit d'ancienneté ne signifie rien devant la mort. Vanburg n'a jamais porté les armes pour les Provinces-Unies, il ne connaît ici d'autre maître que moi; je ne pourrais sans honte laisser sacrifier un si brave serviteur.

Vanburg voulait protester. D'un mouvement impérieux, Bart l'en empêcha.

— Quant à Keyser, amiral, il ne sait pas encore, mais je sais, moi qui ai frères et sœurs, qu'il est depuis peu de jours le fils d'une pauvre veuve... Vis pour ta mère, matelot, voilà ton devoir!

*76 JEAN BAfcT ET CHARLES KEYSER.

Ce fut ainsi que Keyser apprit que son père n'était plus. Sa fermeté l'abandonna, et, d'une voix brisée :

— Ah ! matelot, murmura-t-il, pourquoi me l'avoir dit!...

Les gestes de Vanburg valaient le plus éloquent des discours. II frappait sur son cœur. Il s'était mis à genoux. Il montrait à l'amiral son jeune maître. Il pleurait, il sanglottait. C'était là sa manière de demander à mourir.

Sur la plage, sur les quais, plus un cri de haine. Les pilotes et autres gens de mer avec leurs lunettes d'approche avaient tout observé, tout deviné. Des hauteurs du rivage, des hunes et des barres de perroquet des bâfiments marchands, on avait pu voir, puis traduit en quelques mots rapides commentés par la multitude, les péripéties du drame dont le pont des Sept-Provinces était le théâtre. Et les fureurs impies des animosités internationales, aveuglements dignes de pitié, firent place à des sentiments vraiment humains.

A bord de tous les vaisseaux de l'armée, les équipages, d'une voix unanime, criaient : « Grâce ! grâce entière! » Le président de la cour martiale, au nom des juges ses collègues , sollicitait à son tour en faveur des trois condamnés. Le capitaine Svoelt s'enrouait. Le patron du Hareng Ducal, qui avait enfin réussi à remettre à l'amiral la lettre contenant les dernières volontés de Jean Bart, se démenait comme quatre.

Michel Ruiter leva la main.

Un silence solennel régna sur le vaisseau, sur la flotte, sur la baie. Dans les airs, on entendait le frôlement des pavillons fouettés par la brise ; au ras des eaux le bruissement du courant qui brisait aux câbles et aux taille-

mer des navires ; à terre et à bord des respirations haletantes.

Nicole, avec une exaltation fébrile, dit à sa mère, à la générale Ruiter et à la bonne dame Svoelt, palpitantes comme elle :

— Dieu m'a exaucée ! je le sens I Ils sont sauvés ! Au même instant l'amiral s'écriait :

— J'accorde!

Un coup de canon retentit; le pavillon rouge fut amené. Le peuple applaudissait. Bart et Keyser se tenaient embrassés. Thomas Vanburg fit sauter son chapeau et, sautant lui-même, battit un entrechat à la matelote.

Mille et mille vivats acclamèrent longuement l'amiral, qui reprit enfin avec majesté :

— J'accorde, ai-je dit, au nom des états-généraux des sept Provinces-Unies ; je fais grâce avec l'espoir que, tous tant que vous êtes ici sous mes ordres, officiers, sous-officiers, marins et soldats, vous ne vous méprendrez pas sur la portée de notre acte de clémence. Un exemple était nécessaire , il le devient davantage. J'ai cru pouvoir, sans faiblesse, céder à votre vœu unanime, en considération des vertus éprouvées des trois hommes dont vous imploriez le salut. Souvenez-vous maintenant que tolérer la moindre atteinte à la discipline, ne serait plus faiblesse, mais crime de lèse-patrie !...

Puis s'adressant à Keyser, Bart et Vanburg :

— Quant à vous, jeunes Français, poursuivit l'amiral, sachez que nul au monde n'a désiré plus vivement que Michel Ruiter votre délivrance commune. Il n'a rien moins fallu, pourtant, que les intercessions de ce peuple, que la voix de Dieu même, pour que le commandant en chef de

cette flottp Tait accordée à ses propres vœux. Remerciez donc la clémence divine, non la sienne ! Rappelez-vous à jamais comment on doit se comporter envers de loyaux ennemis. Au plus fort des combats, soyez humains, montrez-vous généreux! Par ainsi seulement peuvent être tempérés les maux de la guerre. J'ai été touché de votre dévouement, j'estime votre patriotisme, je vous pardonne, je vous absous, mais vous n'aurez mérité la vie que si vous respectez en toute occasion les lois sacrées du droit des gens. Soyez guerriers, soyez braves, soyez terribles, mais, en un mot, soyez chrétiens !

Après un court silence, l'amiral dit encore :

— J'accepte les démissions des lieutenants Keyser et Bart. Je romps l'engagement du matelot Vanburg. J'ordonne qu'un sauf-conduit soit délivré à ces trois marins.

C'en était plus qu'ils n'osaient espérer, mais le magnanime Ruiter, libre de donner un essor complet à sa générosité, ne voulut pas faire les choses à demi en les retenant prisonniers de guerre.

Peu d'heures après la galiote le Hareng Ducal, chargée du mobilier de Mme. Guttiere, appareillait de Flessingue pour Dunkerque, emportant comme passagers la noble veuve, sa fille et les trois jeunes Français, profondément pénétrés des grands exemples, des grandes vertus et des grandes paroles du graad Michel Ruiter (y).

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