SPECTACLE D'UN COMBAT DE MER
Sur le pont de la galiote le Hareng Ducal, relardée par la brise contraire et qui, pour s élever au vent, courait une bordée vers la côte anglaise, Jean Bart, assis auprès de sa brune fiancée, souriait aux doux espoirs d'un avenir de bonheur. Avec une chaleur d'autant plus persuasive qu'elle lui était moins ^bituelle, il les peignait à Nicole et à Mme. Guttiere.
— Non 1 je ne faisais pas un vain rêve, disait-il. Vous verrez le capitaine Jean Bart ramener bien réellement du large la fameuse corbeille de noces dont le bonhomme Svoelt a eu la première idée. Soyez guerriers, soyez braves, soyez terribles, mais soyez chrétiens, nous a dit Ruiter. Je serai tout cela, Nicolita ma bien aimée, pour rester digne de mes pères, pour devenir plus digne de toi!
Ainsi à l'extrême arrière s'exprimait Jean Bart; mais à l'extrême avant, Keyser, les larmes aux yeux, interrogeait le bon Vanburg. Il ne pouvait se lasser d'entendre le récit de l'accueil fait à sa mère par la blonde enfant d'Ignace Tugghe. De lointains et vagues souvenirs se confondant en lui avec les vives émotions du présent, il voyait Marie sous les traits d'un ange.
Aux propos naïfs du serviteur de Jean Bart, un sentiment suave comme un parfum du ciel emplissait son cœur
ardent. Attristé d'avoir prodigué à trop de folâtres beautés de passage les trésors de sa tendresse, il en rougissait en murmurant le nom de Marie Tugghe.
— Je voudrais, pensait-il, n'avoir jamais aimé qu'elle!- Je voudrais, comme Jean Bart, n'avoir jamais connu les amours profanés, pour que le culte de ma reconnaissance lui fût consacré dans un sanctuaire aussi pur que son âme.
En vérité, l'enfant bénie lui apparaissait telle que sa mère l'avait vue dans le cloître de l'hôtel seigneurial des Tugghe. Et cependant aussi, parfois, à travers les nuages de l'avenir, il l'entrevoyait, non plus adolescente et parée de son enfantine candeur, mais resplendissante des grâces plus complètes d'une jeunesse virginale. Belle comme Rebecca descendant à la fontaine, belle comme Rachel abreuvant les troupeaux de Jacob, Marie Tugghe s'avançait vers lui, et les sourires pieux de cet ange de miséricorde adoucissaient à miracle l'amertume de ses douleurs filiales.
Le bruit lointain du canon mit (in aux enthousiastes serments d'amour de Jean Bart, et à l'extase qui ravissait le fils de la veuve Keyser.
» — Si j'ai encore l'œil d'un matelot, dit Vanburg, c'est un convoi de Dunkerque attaqué par une ramberge hollandaise.
— Mais la ramberge n'est pas seule, elle est soutenue par deux pinquets! dit Jean Bart, qui, la longue- vue braquée sur l'horizon, s'écria bientôt avec douleur :
— Mon père et mon oncle, surpris au large, sans se douter de la déclaration de guerre ! Je reconnais leurs navires jumeaux, tels que ma mère me les décrivait dans ses lettres. Et ils sont armés en marchandises par mal-
heur 1... Â eux deux ont-ils seulement douze canons, contre une trentaine au moins !... Vire de bord, patron, rapprochons-nous.
— Que prétends-tu faire? demanda Keyser, frappé de la pâleur soudaine de Jean Bart.
— Y mieux voir ! répondit-il brusquement.
— Pardon, messieurs, dit le patron, si nous virons de bord, nous n'entrerons pas à Dunkerque, car ici le courant est pour nous, mais en Manche il nous drossera sous le vent
— Vire de bord, te dis-je, répéta Jean Bart.
— Remarquez, je vous en prie, que nous sommes neutres, objecta encore le maître marinier Vous n'auriez pas le droit, monsieur Bart, de monter à bord du navire de voire père quand même nous y toucherions.
Jean Bart soupira et dit avec tristesse :
— Je le sais, mais, pour la dernière, fois, vire de bord !
Le patron obéit enfin, et Ton ne tarda point à pouvoir juger fort aisément de la situation respective de tous les navires.
Mme. Guttiere et sa fille, trop justement alarmées, gardaient le silence. Devant elles, Bart, Keyser, Vanburg ou les gens de la galiote, prenant tour à tour la parole, se rendaient compte des faits par des suppositions généralement conformes à la vérité. Mille fois moins calme qu'à l'instant où il allait être fusillé, Jean Bart prouvait ainsi la vivacité de ses sentiments de famille. Il frémissait ; Nicole partageait ses nobles douleurs, et, comme à l'heure du supplice, invoquait avec ferveur la protection du ciel.
Le fidèle serviteur des Bart, Thomas Vanburg et l'im-
ôâ JEAN BART ET CHARLES KEYSER.
pétueux Charles Kcyser, matelot du fils de Cornil, ne dissimulaient plus leurs inquiétudes. Naturellement les marins hollandais formaient des vœux pour leurs compatriotes, dont la victoire ne paraissait pas douteuse.
Les bâtiments marchands 4 fort nombreux , et portant tous le pavillon de Dunkerque : a blanc, au franc-quartier d'azur, chargé d'une croix blanche, » devaient dans la Manche s'être successivement ralliés aux deux troismâts la Dune et le Clocher, qui, montés par Cornil et son frère Herman, n'étaient pas complètement dépourvus d'artillerie. Au grand mât, les deux navires jumeaux portaient aussi les couleurs dunkerquoises, mais à la pouppe, ils avaient arboré le pavillon des corsaires français : a bleu à croix blanche, l'écu de France sur le tout, d Noirs à ceinture rouge, sans ligne apparente de sabords, la grand'voile carguée, grand foc, misaine, huniers et artimon au vent, ils tenaient fièrement la tête de la ligne.
— Us vont se faire écraser pour le salut du convoi ! murmura Jean Bart.
— Quand, s'ils le voulaient bien, ajouta Vanburg, ils pourraient s'en tirer sans peine.
— Si mon père et mon oncle ont accepté le rôle de convoyeurs, ils n'y failliront pas, mais ces deux pinquets maudits qui donnent dans le gros vont faire la rafle, et les deux braves périront sans avoir même sauvé les autres.
— Doucement, notre maître ! dit Vanburg, MM. Bart sont des marins de bon sens, incapables de se faire tuer comme des fous pour des prunes de mirabelle.
— Au fait, ami Vanburg, il y a du vrai dans ce que tu dis là ; mais je vois les deux pinquets manœuvrer
pour couper la voûte aux marchands, tandis que laramberge, maîtresse du vent, canonne la Dune et le Clocher.
Les navires des frères Bart se suivaient de si près que le beaupré du second surplomblait la pouppe du premier.
— Ils auront beau se tenir, dit un Hollandais, ils sont dans le sac.
— Être témoins d'un tel désastre ! . . . Après six ans d'absence, rentrer à Dunkerque pour y porter la nouvelle d'un pareil malheur 1
— En être réduits à regarder faire ! dit Keyser avec furie.
— Messieurs, reprit Vanburg, pour des navires armés en flûte, remarquez que la Dune et le Clocher manœuvrent rondement leur artillerie ; au moins ils ne manquent pas de bras.
— Très-bien ! dit Bart ! avant le combat mon père et mon oncle auront pris le temps de renforcer leurs équipages avec une partie de ceux des marchands. Excellente précaution.
— Soyez calme, mon maître, ils en auront pris d'autres que nous ne pouvons soupçonner ici à bord du Hareng-Ducal.
— Toutes les finesses du monde, dit un Hollandais, ne peuvent faire qu'un canon en vaille deux.
La ramberge, percée à vingt-quatre, présentait douze bouches à feu très -rapprochées aux frères Bart, qui ne leur en opposaient que six, réparties sur la longueur de leurs deux navires.
— Mille diables ! s'écria Keyser, que fait donc ce brigantin de Dunkerque? Il s'élève au vent à contrebord ! Il a Pair de passçr à l'ennemi !
— Mort de ma vie! une trahison! s'écria Jean Bart
indigné. A la manière dont il évolue, on jugerait qu'il a un nombreux équipage. Ses gens seraient plus utiles à bord de nos chers combattants.
— A savoir, maître, à savoir ! dit Vanburg. Je ne vois pas qu'il change de pavillon. Les deux pinquets sont ^ous- ventés, et. . .
— Vive Dieu ! ruse de guerre ! je comprends I s'écria Bart d'un tel accent de joie que les Hollandais de la galiote s'entre-regardèrent avec découragement.
Une fumée noire et opaque sortait des paneaux du brigantin, qui, chargé de toile, aborda la ramberge par le travers. L'épaisseur de cette fumée voila complètement le champ du combat.
— Vive la France ! Ils ont improvisé un brûlot 1
Des flammes rouges, semblables aux langues d'un dragon, se tordirent autour des cordages goudronnés, les voiles s'embrasèrent, l'incendie se communiquait à la ramberge. La Dune et le Clocher , la laissant aux prises avec le brigantin sacrifié, appuyaient la chasse aux pinquets dépourvus d'une partie de leur monde, car ils avaient déjà mis des détachements sur plusieurs marchands capturés.
Une double explosion eut lieu. Le brûlot et la ramberge sautaient en couvrant la mer de débris fumants :
— Victoire ! criaient les trois passagers de la galiote dont l'équipage demeurait consterné.
Mme. Gultiere et Nicole, saisies d'horreur, ne purent partager la joie bruyante de Bart, Keyser et Vanburg ; mais, joignant les mains, elles remercièrent Dieu d'avoir sauvé les navires jumeaux, qui, séparés maintenant, accomplissaient chacun une mission très-différente. ' L'un d'eux avait fait amener pavillon à un pinquet.
L'autre , prolongeant le convoi , avait successivement repris tous les navires marchands, mais le second pmquet, fuyant vent-arrière, parvint à lui échapper.
Sur le Hareng-Ducal, Jean Bart s'était mis à la barre du gouvernail, et commandait la manœuvre. 11 virait de bord de cinq minutes en cinq minutes, de manière à passer sur les lieux où venaient de périr la ramberge c le brigantin.
Alors une distance considérable séparait les navires victorieux de ce même point. La brise et les courants favorables pour les faire entrer à Dunkerque avec tout le convoi rendaient presque impossible le retour vers le milieu du canal, où, du haut des mâts, l'on n'apercevait qu'à peine de rares débris flottants. La moins avariée des deux flûtes courut pourtant une bordée à la découverte.
— Point de chaloupe, pas un esquif, rien ! disait Jean Bart. Les braves qui se sont dévoués au salut général ont donc perdu jusqu'à leurs moindres barques ! . . •
— Voiles ! voiles au vent ! cria Vanburg.
— Toute une escadrille hollandaise ! mille démons 1 flt Keyser.
En effet, attirés par le bruit du combat, une réunion de croiseurs haut matés se montrait dans le nord. Force fut donc au navire dunkerquois de renoncer à toute tentative de sauvetage ; il se replia vers le cenvoi et disparut derrière les points les plus avancés de la côte de France.
Virant de bord pour la dixième fois, Bart disait à ses compagnons :
— Regardez bien du côté des débris.
Keyser, qui observait à sa lunette d'approche, répondit avec un sentiment d'horreur :
— Je vois une masse d'hommes à la nage... Ils
s'accrochent aux espars... ils se battent encore entré eux, les enragés ! . . .
— C'est là que sont mes frères ! dit Bart.
— Je le pensais ! murmura Vanburg.
— Aux avirons alors ! mille millions de tonnerres ! aux avirons ! s'écria Keyser en forçant les Hollandais du Hareng-Ducal à se jeter sur les rames.