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CHAPITRE XI

Depuis le 10 août de celte même année 1C66, le joli village de Duinburg, situé sur la cote occidentale de l'île Walcheren, retentissait incessamment des clameurs d'un joie bruyante ; or la tranquillité de ce petit port était aussi troublée par les conséquences de la permission que l'amiral Iluy ter avait donnée aux capitaines de sa (lotte, mouillée dans le canal, entre Dieshock

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lien les 4, 5 et 6 août, entre la (lotte anglaise et la flotte hollandaise que nous avons laissée mettant a la voile, et s'élevant au nord-est des bancs d'Ilarwich, pour prendre une meilleure position de bataille.

Parmi les tavernes de celte lie de Duinburg. l'auberge des Armes d'Enkhuutcn était relie qui réunissait les suffrages des connaisseurs, tant a cause de la parfaite qualité de son genièvre et de son vin épicé, que pour le talent remarquable avec lequel mynheer lioén accommodait le stokfisch , ce mets de prédilection des Hollandais.

Un des habitués les plus assidus des armes d'Enkhuysen était le vieux Sauret, qui connaissait d'ailleurs mynheer Hoén depuis longues années; car l'excellent hôte faisait ça et la un peu de contrebande, et avait souvent mis a bord de la qua'tche (2) que

[i\ Kotdirt, uu'ljnce d'eau, de vinaigre et de miel.

|2) i Jum lu- ou keleb, aorte de bâtiment en usage cbci les An? Isis ri Ira Hollandais, lin sont ordinairement à nounc curie, bien construit» d bout voiliers, cl ornés d'une |>ouUine; leur gréement constate cil deux mils, un grand mil el un mil d'artimon.

JEAN HAUT

montait Saurct deux ou trois barils de genièvre, et quelques douzaines de caisses de labac et de jambon d'ours, le tout dans le but philanthropique d'être agréable aux gastronomes de Suffolk, que la prohibition ou les droits fort élevés auraient sans cela privés de ces innocentes denrées.

Mvnheer Hoën et Saurel étaient donc sur le pied de la plus cordiale amitié, et ce jour-là surtout les deux vieux amis causaient tranquillement en compagnie d'un pot de vin épicé et sucré par l'hote lui-même, qui avait (pour le moment) résigné ses Tondions entre les mains de son premier gârçon....

Saurct et mynheer Hoën étaient attablés sous un petit cabinet de verdure que de nombreuses pousses de houblon et d'autres plantes grimpantes couvraient d'un dôme impénétrable aux rayons du soleil.

A côté du pot de vin était un vase de grès rempli d'excellent tabac d'une belle couleur dorée, lin, un peu humide, et en tout digne de remplir la pipe du fumeur le plus difficile.

— Enfin, mon digne Saurel, dit Hoén, me voici un moment de relâche pour entendre la mémorable narration de ce grand combat naval des 3 et 4 août... Je charge ma pipe et vous écoute comme un prêtre en chaire ... mais souvenez-vous de nos conditions, révérend marin véridique et océanique, dès que vous m'aurez l'air de débiter des menteries, un bon coup du manche de mon couteau sur la table vous rappellera à vousmême....

— Soit. . mais il est important, mon très-digne hôte, de nous entendre une bonne fois sur ce que vous appelez si improprement des menteries. .. Ah ça! dites-moi ... parce que j'ai beaucoup lu et beaucoup voyagé ... dois-je donc pour cela m'en tenir simplement a la nué et grossière vérité?... Mais alors, cher hôtelier, d'après ce priucipe tant soit peu sauvage, il vaudrait mieux boire ce vin sans le sucre et les èpices qui lui donnent un si haut goût, car c'est la même chose... Ce que vous appelez menteries, n'étant qu'uue manière de sucre et de gérofle d'esprit, qui sucre et aromatise la narration, si je puis m'exprimer ainsi, mon cher hôte

— Bien, bien, digue Sauret; mais, par les armes d'Enkliuysen, qui sont mon enseigne, quelquefois vos récils sont si diablement sucrés et aromatisés, qu on ne sent que les épices, et pas autre chose.... Mais, silence, je vous écoule.

— Après vous avoir raconté comment moi et mon jeune monsieur Bart avons été embarqués à bord de M. l'amiral de Rùyter, je vous ai parlé, je crois, mon cher hôte, de cet épouvantable et furieux orage du 3 août, qui vint la nuit en compagnie d'un grain du nord-nord-est nous surprendre à l'ancre entre le sud Foreland et les bancs de Flandre. Jamais, non. jamais de mémoire de mariu on ne vit si terrible et si monstrueux tonnerre... et, pour être véridique...

A ce mot, pour être véridique, mynheer Hoéu, mû par un secret pressentiment, chercha son couteau dans sa poche, et le saisit fortement par le manche, tout prêt a en frapper la table. . . mais pourtant sans le montrer.

— Et, pour être véridique, continua donc Saurel, je vous dirai que les éclair* étaient si nombreux et si formidables, que, m 'éveillant, je dis a un matelot : Min Dieu! que le soleil est déjà haut... Mais c'était peu que les éclairs. Il advint par la chute du tonnerre que le grand mât du vaisseau l'Oostcryo fut l'rndu en de si innombrables et si menues parcelles, que depuis on s'en sert à bord pour allumer les fanaux, au lieu d'employer à cet usage les petits paquets de genêt destinés a cela...

Ici, mynheer Hoën tira son couteau, et fit trembler la table sous les coups réitérés qu'il frappa...

Saurel ne dit rien, rougit, se mordit les lèvres, et continua :

— Quand le grain fut passé, nous remîmes à la voile, faisant l'est-quart-nord, en ralliant les navires que l'orage avait séparés de nous; de sorte que noire flotte se composait alors de ceut dix-sept voiles, sans compter les petits bâtiments portant les munitions. Ce fut alors que, pour la première fois, nous vîmes, c'est-à-dire ceux du pont virent l'armée anglaise; car, pour être véridique, je ne vous raconterai que ce que j'ai vu et pouvais voir par un sabord de trois pieds carrèa, puisque je

restai à mou poste pendant toute la bataille, et n'aperçu* durant tout ce temps qu'uue épouvantable fumée, et dans les bons moments, trois pieds carrés de flanc, d'avant ou d'arrière de» vaisseaux que nous combattions; car, je vous le réprtc, mon digne hôte, la vue de mon sabord était furieusement bornée...

Du haut du château d'arrière on voyait donc, ni'a-l ou dit, l'année anglaise, composée de plus de six-vingts voiles de guerre. Alors, comme la nuit était venue, nous mouillons, et faisons nos préparatifs de combat pour le lendemain au lever du soleil; puis, après la prière du soir, tout le monde se couche au pied de ses canons. Au lever du soleil, nous voyons les Anglais au veut à nous, et sous voile par une jolie brise du nordest-quart-nord, ayant le nord Foreland 1 huit lieues sud-ouestquart-ouest à eux.

On déjeune en hâte, et on attend... Ce n'est que sur le coup de midi que le second lieutenant vint nous crier : Canonniers, faites feu... De ce moment-là, digne hote. je ne quittai plus mon sabord, car j'étais second servant de droite de la pièce dont mon jeune monsieur Jean était mireur et tireur, par une grâce particulière de M. l'amiral.

— Ah çà! véridique Saurel, c'était le premier branle du petit Bart dans une pareille danse... comment s'est-il conduit?...

— Tenez, cher hôte., à vous on peut tout dire comme à un vieil ami... Quand on a su que la riotte à feu et à balles allait commencer, notre jeune monsieur m'a dit d'un air solennel : « Ah çà! mon vieux Sauret, je n'ai jamais vu une pareille fêle... « je ne crois pas avoir peur; mai* je ne veux pas déshonorer le n nom de Bart .. Ainsi, veille bien sur moi... et si je pâlis... si « je suis lâche... »

— Eh bien, Sauret?

— Eh bien, mon digne Hoën, notre jeune monsieur acheva sa phrase en me donnant un pistolet avec un geste furieusement significatif, qui était une façon de me dire : fasse- moi la tête, mon vieux Sauret, si tu t'aperçois que j'aie peur ...

— Brave jeune homme au moins, que ce petit Bart!

— Oh ça, oui... brave, et brave entre le* plus braves, des plus bravissimes; car à la première bordée d'artillerie il pâlit et laissa tomber son polverin [i). ,

— Diable, Sauret I

— Oui... enfin... il pâlit... il eut peur. quoi!... et il en avait le droit; car, du coup, trois hommes de notre pièce furent jetés sur le* braques, et il fut couvert de leur sang; de ce moment-là, j'examinai bien notre jeune monsieur, et, je l'avoue, min Dieu ! min Dieul le cœur me battait fort, et je me sentais plus |>a!c que lui.

— Est-ce que vous auriez fait ainsi qu'il vous avait dit, Saurel? Est-ce que vraiment, s'il avait eu peur encore et s'était sauvé ou caché, vous l'auriez abattu d'un coup de pistolet?

— Je crois bien que oui, Hoén . je crois bien que oui... car j'avais la paire... mais ce ne fui pas la peine; à la seconde bordée qui fut aussi terrible que la première, car elle enleva un homme à notre pièce et un à celle qui était à notre droite, mon jeune monsieur Jean, au lieu de pâlir, s'écria les yeux brillants : — Allons, sainte croix! je n'ai plu* peur, et je pourrai venger mon père sur les Anglais... et cela mieux que sur le fils du bosseman, vieux Saurel. ajouta-t-il en riant. De cet instant, je fus bien tranquille sur mon jeune monsieur, m A chaque coup d'artillerie je n'eus plus qu'à trembler pour sa vie, car nous restâmes à notre sabord depuis midi jusqu'au soir, moi chargeant, lui mirant el tirant ; mais se damnant de ne pas aller sur le pout; car nous supposions que le combat y était terrible, puisque les blessés, qui descendaient 4 la cale*, étaient en grand nombre et bien maltraités; mais noire batterie ne l'était pas moins, et lant de mort* y gisaient, que c e t à peine si nous avions libre le recul de nos cauons. Mon jeune monsieur Jean avait reçu une égratignure d'un éclat, qui n'était presque rien ; mais sur le soir, quand la nuil vint nous étions si harassés, lui de pointer, moi de charger, que nos bras engourdis étaient comme moulus et roués; nous entendions

bien dire que nous avions fail des prouesses merveilleuses, mais tout re que je sais, moi, digne hôte, c'est que, n'ayaut pas quitté notre sabord, je n'en vis pas davantage que notre canon lui-même, et que la faim et surtout la soif la plus terrible nous étranglaient. Il était environ neuf heures de relevée quand nous avions cessé notre feu; alors M. l'amiral descendit dans la batterie pour nous complimenter; il venait de se désarmer, et était en habit gris ; et, comme il avait été blessé, il portail son bras dans un mouchoir blanc, où le sang suintait i travers ; en passant prés de notre pièce, il donna un petit coup sur l'épaule de mon jeune monsieur, en lui disant: — Eh bien! mon enfant , continent trouves-tu cela ? — Je trouve ça si brave et si beau, que j'en dirais long, si j'avais le gosier moins sec, monsieur l'amiral, répondit résolument mon jeuue monsieur.

L'amiral accueillit bien la raillerie et nous fit donner de la bière et du biscuit qui nous firent grand bieu , quoique nous mangions un œil sur notre biscuit et l'autre sur notre canou; car il nous revenait d'en haut, par les gens du pont, que l'amiral était comme isolé de sa floue, et que les Anglais s'approchaient malgré la brume pour nous cerner... Enhn le sommeil nous prit si bieu, si fort, qu'au point du jour je sentis comme un furieux tiraillement dans la téte; je crus que j'avais fail une cbutc... point, c'était le damné maître d'équipage Abraham l.ely qui était à me tirer par les cheveux, et a me remuer le corps à coups de pied pour me réveiller. Nais devinez ce qui me servait d'oreiller, mou digne hôte?... c'était le corps d'un servant de droite trépas*c depuis la veille, car on n'avait pas eu le temps de dégager les morts ; c'est tout au plus si les blessés avaient pu être transportés en bas. Je me frottai les yeux, et je regardai où était mon jeune monsieur Jean ; le pauvre enfant s'était endormi comme moi, la téte sur l'épaule de notre mort, notre oreiller a tous deux , et en vérité, digne Hoên, c était un tableau des plus galaols que de voir ce pauvre enfant ainsi tout endormi, tenant encore à la main son morceau de biscuit qu'il n'avait pas mangé la veille ; je l'éveillai a grand'peine, car il donnait comme un goéland dans son trou. En un saut il fut sur pied , et a son point de mirage qu'il se mit à décrasser de la poudre des amorces , afin que le mirer fût plus net. Comme moi et M. Jean nous restions seuls de notre pièce par un hasard miraculeux qui nous avait respectés... on nous compléta, ainsi que plusieurs autres sabords, des soldats qui abandonnèrent leurs mousquets et leurs pertuisanes pour venir remplacer nos canonniers. A une embardée que lit notre vaisseau, |e vis pour la première et seule fois la flotte anglaise à travers mon sabord; elle était au vent à uous, formée en croissant et nous cernait, elle me paraissait peu défaite et endommagée comparée à nous qui, au dire des soldats d'en haut, avions nos mâts, nos voiles et notre gréeraent hachés comme la moisson par la grêle ; il ne restait que sept ou huit vaisseaux à roté de nous, et c'est ainsi que nous allions affronter la flotte ennemie qui commençait à nous canonner. A cet instant, le bruit courut dans le vaisseau que, comme l'amiral se levait du siège où il venait de conférer avec le capitaine Van-Nés, une volée de canon passa et emporta le siège, ce qui nous parut a tous d'un très-bon augure, et nous remit en ardeur et rourage; nous recommençâmes donc notre feu, et je recommençai aussi à ne plus rien voir du tout par notre sabord, si ce n'est le feu et la fumée de chaque coup de notre artillerie. Yertubleu! digne hôte , je n'ai jamais connu d'homme plus prompt et plus intrépide que mon jeune monsieur; il mirait, il pointait sans cesser, en poussant des cris de joie comme un enfant en approchant la mèche de la lumière, et lors-

Su il se trouvait trop échauffé il se plongeait la tète dans la aille d'eau de mer qui était là pour rafraîchir les calions, en me disant plaisamment : — Ce qui ut bon pour te canon ttt bon pour le canonnier.

— Brave et plaisant marin que ce petit Bart, Sauret !

— Oh dà, oui, brave et plaisant, min Dieu I mais où il fut surtout brave, c'est plus lard ; c'est maintenant que vous l'allez voir, le vrai César... car, grâce a Dieu, nous ne sommes pas restes à notre sabord jusqu'à la lin , et il y a de plus l'histoire merveilleuse d'un certain monstrueux brûlot...

A ces mots préparatoire* de nunutrueme et de ■linwilnW,

myuheer Hoên plougea sa main dans sa poche pour prendre son couteau ; mais Sauret, devinant son intention, lui dit d'un air à la fois sérieux et ferme :

— Car la mémoire de maître Cornille Bart! tloén, ce que je vais vous dire est la vérité même ; je respecte trop le fils de celui qui m'a protégé, pour mentir en rien, quand il s'agit de son courage.

Il y avait alors une expression si noble et si candide dans les traits de Sauret, que son hôte le crut et prêta la plus vive attention a son récit.

— Je vous disais, Hoên, qu'après mainte canonnade de notre artillerie, je vis, sur l'heure de midi, à travers la fumée qui s'étendait devant notre sabord, je vis comme une grande masse noire qui s'approchait... qui approchait de uotre vaisseau; alors, nous entendons un seul cri, mais un grand et terrible cri : lin brûlot! et puis, au même instant, le maître Lely qui, depuis qu'il nous avait interrogés, notre jeune monsieur et moi, ne paraissaifpas tant nous dédaigner, descendit dans la batterie avec sa diable de canne, et cria eu descendant 1 échelle : Que ceux que je toucherai me suivent sur le pont; et bientôt noua deux, notre jeune monsieur et moi, nous montons sur le pont. Tout y était en tumulte; mais l'amiral Ruyter, qui était la, sa trompette marine a la main, armé d'une cuirasse et d'un morion, piraissait aussi tranquille qu'un pécheur assis dans sa barque par un beau temps ; on descendit a celte heure la chaloupe des palanquins ppur la mettre a la mer. A côté de l'amiral étaient nos trois jeunes seigneurs que uous avions amenés de Saint-Paul : merci Dieu ! rien qu'a les voir, on devinait bien qu'ils n'avaient pas eu peur d'abîmer leurs dentelles et leurs rubans ; leurs lèvres et leurs visages étaient tout noircis de poudre; ils tenaient i la main un mousqueton et semblaient animés comme des démons ; quand la chaloupe fut mise à la mer, l'amiral dit à maître Lely d'eu prendre le commandement pour détourner et attaquer le brûlot, mais de ne déborder qu'à son ordre. Nous descendîmes au nombre de vingt matelots, y compté moi et mon jeune monsieur Jean, et avec nous vinrent aussi les braves seigneurs français, qui demandèrent celte grâce â l'amiral, qui la leur accorda.

Notre chaloupe était assez grande, et armée à l'avant d'un canon de coursier de galère. Le maître Lely était à la barre, qu'il tenait de sa seule main. Nous étions tous armés jusqu'aux dents, et avions â la ceinture nn pistolet, un coutelas et une hache d'abordage, puis un mousquet à nos pieds, que nous devions prendre après avoir ramé et abordé le brûlot. Les trois seigneurs français étaient à l'avant, armés comme nous et faisant une fière et hautaine mine; seulement, celui qui avant faisait toujours des révérences était devenu brutal en diable, et se faisait place â coups de poings pour avoir la plus dangereuse place à l'avant, tout près du matelot qui tenait un harpeau pour le jeter aux flancs du brûlot. A ce moment, nous étions abrités par le flanc du vaisseau, et autour de nous c i lait une vapeur jaune et épaisse comme la brume d'hiver, tant la fumée de la poudre était compacle. La mer, acalmie par les détonations qui semblaient des roulemeos de tonnerre , était grisâtre et lisse comme un lac d'huile, et la mitraille y tombant çj et là la ridait quelquefois comme fait la pluie sur l'eau. Moi et mon jeune monsieur Jean, nous étions sur le même banc, nos deux main6 à l'aviron et le poignard dans les dents, lorsque maître Lely s'écria de sa grosse voix, sur un signe que lit M. l'amiral avec sa trompette marine: Déborde*, enfants! Au même instant le vaisseau met la barre en plein sous le vent, brasse toutes ses voiles à tribord ; nous lui restons à l'arrière, et, à deux portées de fusil de nous, nous voyons le brûlot qui paraissait une frégate presque dégréée par la volée de l'amiral, qui. après la lui avoir lâchée, nous ordonna de nager droit nu brûlot, ce que nous fîmes. Dans ce moment, je recommandai mon âme à Dieu, en engageai)! monsieur Jean à faire de même; nous ramons donc vers la frégate; à ce moment maître Lely s'écria : Holà ! hé! les Français de l'avant, commencez votre feu, lancez force grenades sur le pont du brûlot, et que quatre matelots le soutiennent, les autres rameront. En effet, nous étions tout proche de ce grand brûlot, cl nous voyions sur son

JEAN BAhT

pont une vingtaine de matelots. Nos trois braves seigneur* el nos quatre matelots tirent un feu si nourri, lancèrent tant de grenades, qu'ils nettoyèrent le pont, malgré une volée de mitraille

Se nous reçûmes el qui atteignit maître Lely à la cuisse gaue, de sorte que de levé qu'il était, car il gouvernait debout pour mieux voir et commander, le brave manchot tomba lourdement assis, el continua de gouverner la barre placée sous son bras, et se faisant indiquer la manœuvre par mon jeune monsieur Jean, qui, monté bravement sur un banc, lui disait de loffer ou d'arriver, selon ce qu'il voyait ... Nous continuions notre feu sur le brûlot, et nous ne distinguions toujours rien de ce qui se faisait autour, car nous étions enveloppés d'un nuage de fumée, lorsque tout a coup H. Jean s'écria : — Naître Lely, la chaloupe du Diûlot déborde.... — Sciez, sciez... bâbord, s'écria Lely d'une voix tonnante ; et, malgré sa blessure, qui saignait tant que l'arrière-pont était tout rouge, il se leva à genoux et vira de bord, puis il reprit : Avant partout ; car le brûlot va sauter, et si nous nous trouvons dans son remou, nous sommes engloutis I... Vous pensez que cela nous donna de la vigueur, et la chaloupe vola sur les eaux ; trois minutes après, nous royons une grande flamme, nous éprouvons une secousse terrible par l'effet d'une lame sourde comme celle d'un ressac, le brûlot éclate, el nous voyons une grande colonne de fumée blanche el compacte... A l'anglais... abordons l'anglais, cria alors maître Lely, en gouvernant sur la chaloupe qui contenait l'équipage du brûlot, et qui l'avait fui en s échappant en ligne droite de son avant, tandis que nous le fuyions en virant de bord, bâbord a lui, de façon que sa chaloupe était à angle droit avec la nôtre... Nous forçons de rames pour l'aborder, et il faut le dire, elle, au lieu de fuir, se laissa culer, et nous présenta bravement le travers. Par un dernier effort, maître Lely loiïa, et nous l'abordAmes en plein, notre éperon dans son* flanc gauche ; alors, je jetai ma rame pour suivre mon jeune monsieur Jean, qui avait franchi les bancs en brandissant sa hache, j'arrivai comme il sautait à bord de l'anglais ; son premier coup de hache fut pour un grand habit rouge qui le reçut sur l'épaule et tomba du coup... J'étais alors à côté du seigneur si poli qui, avec un sang-froid extrême, amorçait un pistolet; ace moment, un Anglais, qui me parut un bosseman, leva un énorme coutelas sur ce seigneur, en lui disant en mauvais français : — Ab I l'homme a plume orange, tu n'en reviendras pas; mais le seigneur poli, sans être ému de cette bravade, para le coup d'un revers de son épée, et lui lacba son pistolet en pleine poitrine, en disant: — Mon ami, ce sera vous, s'il vous plaît; et l'homme au coutelas tomba à moitié sur moi, de façon que je fus renversé sur le plat bord de la chaloupe anglaise, uû je reçus encore un coup de manche de hallebarde qui m'étourdit. Tout ce que je me rappelle depuis ce moment, c'est qu'il me sembla tomber, et que je sentis comme une grande fraîcheur, et puis après je fus comme étouffé, et puis plus rien... Quand je revins à moi, j'étais à l'hôpital du vaisseau ; c'était le soir, et j'appris que mon jeune monsieur Jean, me voyant tomber a la mer, m'avait sauvé et rapporté à bord de la chaloupe... Vous savez le reste comme moi ; ce pauvre maître Lely mourut des suites de ses blessures, et le soir même nous étions en retraite, sans que les Anglais osassent nous suivre ; nous mouillâmes le soir devant la passe de Doorloij; mais j'oubliais de vous dire quelque chose de bien étrange, mon digne hûte : en même temps que nous descendîmes dans la chaloupe pour aller attaquer le brûlot, voila qu'un grand homme, vétu de noir et très pile, s'approcha familièrement de l'amiral et lui dit : — Si je ne le revois pas, adieu, Michel. — Adieu, Guillaume, lui répond l'amiral; et mon homme noir descend dans la barque et s'assied aux pieds de maître Lely, un parchemin et un crayon & la main...

— Et que diable faisait-il la, Sauret, avec son parchemin ?

— Il faisait là des pourlraicts de navires, digne hôte, aussi tranquillement qu'un clerc écrit dans son ollice ...

— Il pourtrayait des vaisseaux, au milieu du feu de l'artillerie, aussi calme que cela?... sans crainte ni émoi? .. Oh, oh I véritlique Sauret, j'ai bien peur que le manche de mon couteau j

ne résiste pas a cette épreuve; et, ce disant, l'hôtelier fouillait à sa poche...

— Tenez, s'écria Sauret, voici mon jeune monsieur Jean... avant de faire votre infernal tapage, demandez-lui si cela n'est pas vrai...

En effet, Jean Bart parut à la porte du berceau de houblon.

— Notre jeune monsieur, lui dit précipitamment Sauret. que faisait cet homme pile et vétu de noir à l'arrière de la chaloupe, aux pieds de maître Lely, pendant le combat du brûlot?...

— Et, sainte-croix ! des portraits de navires et de combattants, le brave peintre qu'il était; et sur Dieu! dans un tel moment de danger, il y a plus de courage à tenir un crayon d'une main ferme, qu'a brandir un hassegaye. . et j'ai vu le parchemin, par saint Orner! tout jusqu'aux moindres agrès était si finement et si nettement dessiné, qu'on cûl cru le portrait fait k terre et au coin de son foyer.

— Vous voyez, digne hôte ! dit Sauret d'un air de triomphe...

— Cest en vérité bien surprenant, reprit Hoén ; et comment s'appelait cet intrépide portrayeur, monsieur Jean?...

— Van den Velde, je crois ; je l'ai vu a bord des Sept-Provinec*.

— Mais, min Dieu ! dit Sauret d'un air d inquiétude, et d'où venez vous, notre jeune monsieur, révérence parler?... à vos cheveux mouillés on dirait que vous sortez de l'eau.

— Tu ne le trompes pas, je viens de sonder à ma façon le banc de Hanjaert, qui est l'Ile et la passe qui le contourne.

— Min Dieul sonder en plongeant?., j'en suis sûr, dit Sauret... au lieu de veuir vous reposer honnêtement de vos fatigues auprès d'un pot de brandewyn ou de vin épicé I...

— Ecoute, vieux Sauret. m'est avis, sainte-croix ! que celui qui connaît le dessous de l'eau connaît le dessus, et j'ai remarqué entre ce banc et l'Ile de Walcheren une passe qui dérouterail fort un navire en chasse; la mer était superbe, l'eau tiède, j'ai fait l'office de la sonde, et j'ai découvert un fond de sable ! Aussi je connais maintenant l'Ile de Walcheren comme si j'y étais né, el si je commande jamais un corsaire dans ces parages, sainte croix! je connais bien des déduits .. Mais allons, allons, parlons, vieux Sauret, je voudrais être à bord.

— Mais, ce n'est pas tout, notre jeune monsieur... Voici du sang à votre chemise, et vous avez au-dessus de l'œil une marque terriblement bleuâtre...

— Bah I ce n'est rien... c'est un de ceux de Tromp, avec qui nous avons parlé de M. l'amiral de Ruyler...

— Min Dieu ! notre jeune monsieur, si vous causez ainsi souvent de M. l'amiral, vous finirez par n'y voir plus clair...

— Tenez, monsieur Bart, si vous m'en croyez, dit l'hôte, vous irez vous laver l'œil dans le pot aux hortam ; il est là, à l'entrée de l'auberge, sur un bahut, un pol de grès brun... avec un linge dedans.

— Qu'est-ce que ce pot aux horions, mon digne hôte?...

— C est un pot rempli d'un mélange d'eau de mer et d'eaode-vie avec un petit morceau d'aimant femelle au fond... C'est merveilleux pour les gourmades... el comme on s'en donne en bon nombre dans mon auberge... le not est toujours là tout prêt... pour chacun... comme cela se doit dans une hôtellerie aussi fréquentée et achalandée que la mienne...

— Il u y a que ce diable de fioëu pour songer à tout, dit le vieux Sauret avec admiration en suivant son jeune monsieur pour procéder lui-même aux ablutions qu'on devait puiser dans ce bienheureux pot aux horions.

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