CHAPITRE X
Après que l'écrivain des Sept-Provinces eut enregistré Jean Bart ri Sauiet sur sou contrôle, tous deux en qualité de simples matelots, il les fit conduire au commis du munitiomaire, qui leur donna à chacun une jaquette de drap vert à parements et boutonnières orange , de larges chausses de grosse toile de Frise, une ceinture de serge rouge, et une sorte de chaperon de laine brune; après quoi les deux marins furent conduits au maître d'équipage.
Pendant le trajet, Sauret dit tout bas à Jean Dart, qui commençait à s'impatienter de l'importance du commis, cl de ses injonctions réitérées de prendre garde de salir ou de déchirer ses vêtements. — Ah! min Dieu, notre jeune monsieur, ce n'est plus ici comme à bord d'un navire bourgeois , dont le maître va de pair à compagnon avec ses mariuiers. Ici le matelot eBl aussi esclave que le chrétien chez le Turc ; ici, on marche, on fume, en respire, on dort, on mange, on avale, à la volonté du capitaine, qui n'a pas de contrôle au dessus de lui ; oui-da, noire jeune monsieur, c'est ainsi ; aussi un navire de guerre est aussi peu joyeux qu'un couvent de minimes ou de cordeliers, et chez les myn-heers surtout, qui sont muets comme des harengs dans la nasse. Aussi, révérence parler, si vous m'aviez prévenu, je vous aurais conseil'é de larguer vos amarres et de vous éloigner d'ici, et vent en poupe encore...
— Mais songe donc que je verrai, que j'assisterai à un combat, vieux Sauret, à un grand combat naval, sainte-croix!... Moi qui n'en ai jamais vu , et qui n'ai échangé que quelque* balles de mousqueton, ou tout au plus de fauconneau, avec les casaques rouges de la côte de Suiïolk. . et puisque enfin je se. s sous les ordres du fameux Ruyter, et c'est un honneur ça... comme c'était uu honneur pour mon pèro d'avoir servi sous le Itenard de la mer !
— Sans doute, sans doute, notre jeune monsieur, rien au monde n'est plus galant que le tableau de deux flottes qui se haipaillent chaudement; c'est aussi un fort grand régal que d'être parmi res hnrpailleurs, à ces fins de donner et de recevoir horion pour horion ; mais, révérence parler, vous verrez que....
Ici Sauret se tut, car on venait d'arriver a la porle d une cabine située à l'avant, près du magasin.
Le garçon du commis ouvrit la porte et dit A M. Abraham Lely, maître d'équipages des Sept-Prr.vinces : — Voici deux matelots d'engagés d'aujourd'hui par ordre de M l'amiral.
Puis il sortit.
Abraham Lely, maître d'équipage des .Scp/-Prot'incM, était un homme fort "compté à bord , et particulièrement de Ruyter, qui appréciait en lui un excellent marin, rempli de zèle, de sang-froid et d'expérience, un de ces hommes de ressources enfin, qui, selon le proverbe flamand : s'arracheraient une dent pour en faire un clou.
Mais il faut dire qu'à part ces brillantes qualités maritimes, maître Lely était certainement la créature la plus brutale, la plus insociable de toutes les Provinces-Unies.
Qu'on se figure un gros homme d'environ cinquante ans, coiffé d'une perruque noire qui rendait plus repoussante encore l'expression do son visage large et gras, mais pàlc et blafard ; ajoutez à cela de gros sourcils gris, de petits yeux bruns, des lèvres épaisses, une mâchoire d'une carrure démesurée, et vous aurez le signalement complet d'Abraham Peter.-x Lely
J'oubliais de dire que M. Lely avait eu le bras gauche emporté d'un coup de canon, et que la manche de son pourpoint vert tout graisseux, était at'acnée sur sa poitrine avec un bout de lil de caret; car, malgré les instances de l'amiral, son maître d'équipage était habituellement d'une insigne malpropreté.
Ce fut devant ce terrible maître, alors MM sur un cojïre, et déchirant à belles dents son biscuit et un morceau de morue sèche, qu'il trempait dans une espèce de sauce laite de poivre et de beurre fondu, quo Jean Bart et Sauret furent introduits.
Après les avoir longtemps examinés sans interrompre l'exercice de ses formidables mâchoires, qui broyaient le biscuit avec le bruit d'une meule de moulin, maître Lely, s'apercevant que Jean Bart avait gardé son bonnet sur sa tète, prit une longue canne de bambou placée i c6lé de son coffre, et d'un revers abattit le bonnet du jeune marin, sans dire un seul mol.
— Il est dans son droit, s'eiria vivement Sauret en voyant l'indignation de Jean Bart, vous êtes son inférieur, il fallait vous (Irrouvrir.
Jeau IJ.iri serra les poings, et murmura quelques imprécations.
Alors maître Lely, de l'air le plus calme du monde, l'adressant aux deux matelots :
— D'où venez-vous?
— De Saint-Paul, près Calais, répondit Jean Bart en contenant sa colère, et prenant, sans doule pour la calmer, une feuille de tabac à chiquer dans sa boite de ler-blane.
M i i peine avait-it ouvert la boite, que d'un nouveau coup de bambou vertement appliqué par le inaiiihol, la malencontreuse boite vola sur le plancher de la cabine.
I.e sang monta au visage de Jean Bart. qui cette fois se précipitait sur maître I.cly. si le vieux Saurd ne l'eût retenu en d^ant au maître d'équipage :
— Révérence parler, monsieur, excusez, s'il vous plaît, ce jeune marin qui n'a encore navigué que pour les bourgeois et les contrebandiers, et ne sait pas bien les usages des navires de guerre; puis, se retournant du côté de Jean Bart, il lui dit en français d'un air consterné.: — Mais, min Dieu ! min Dieu! notre jeune monsieur, on ne change jamais de chique devant un supérieur! par le nom de votre père, ménagez celle meule a biscuit, car il n est plus temps maintenant de lui échapper!
Jean Bart contracta ses lèvres, se lut; et, pour exhaler sa colère, se mil a ballre fortement le plancher du bout de son pied gauche.
Mais un nouveau coup de bambou, bien asséné sur l'orteil dudit pied gauche, interdit au marin jusqu'à celle manifestation d'humeur et d'impatience.
— Mort Dieu ! s'écria t-il alors en frappant cette fois si violemment du pied, que le siège He maître Lely ei. fut ébranlé; mort Dieu! ne recommence pas, sac à fromage... on bien...
Heureusement cette imprécalion fut faire en français, el plus heureusement encore, Sauret s'interposa de nouveau en disant au mallie d'équipage que la furie de son jeune ami n'était causée que i»ar la douleur d'une vieille blessure réveillée par le coup de bambou.
Maître Lely avait, pendant toute celle scène, gardé un calme el un sang-froid imperturbables, el api ès chaque avertissement donné par l'intermédiaire de son bambou, il avait remis sa canne à son coté sans sourciller.
Jean Bart. maudissant sa fatale admiration pour Buyler, el sa plus fatale curiosité d'assister n un combat naval, se tut, se résigna, rongea son frein, et laissa le vieux Sauret répondre aux questions précises de maître Lely, qui continua son interrogatoire.
— I! tes -vous matelots?
— J'ose m'en flatter, monsieur, car...
— Alors, épissc-moi cette écoute (I), dit durement maître Lely en prenant a roté de lui deux bouts de cordage de moyenne grosseur et un épissoir.
Le vieux Sauret s'acquitta de sa lâche avec une dextérité peu commune, et I écoule était si parfaitement épiisée, qu'on ne
II) KpilMr, c'est ajouter uru conte au bout d'une autre e» entrelaêinl le* touroiu de l'une ■l.ins cent de l'autre, et «roi de celle-ci dan* ceint de h pre-
iM'tv. ai>ri-« le»
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ni es» onlunirr On te *ert . MM un peu . aurU.
distinguait pas le point de jonction des deux parties du cordage.
Maître Lely le prit, l'examina avec attention, sans que sa figure perdit un iustant son expression de dureté ; puis il donna le même ordre à Jean Bart, qui réussit avec autant de bonheur que sou vieil ami Sauret. dans l'épissure de l'écoulé.
Le visage du Hollandais resta impassible ; puis il ajouta : — Eles-vous canoniiicrs ?
— Nous sommes si furieusement canooniers, s'écria orgueilleusement Sauret, que, pour élre véridique, je dois dire que ce jeune homme a gagné le prix de S. M. le roi de France et de Navarre, au tirer de Duukerque... et qu'il a eu pour profil une merveil'cuse èpée toute d'or pur et massif, avec un baudrier de velours nacaral si terriblement couvert el brodé de perles, de rubis el d'ètincelantes escarboucles, que craignant d'en demeurer aveugle, ce jeune homme a dû laisser ce baudrier en son logis, et que...
Mais la narration, quelque peu exagérée de Sauret, fut interrompue par ces mots :
— Ah ! bien... vous êtes de ces pillards de Dunkcrque.... Et pour la première fois, l'expression sauvage du visage de maître Lely changea pour Pair** place â l'air du monde le plus dédaigneux; puis, sans donnera Saurel le temps de lui répondre, le maître d équipage s'adrcsniH à Jean Bart :
— Puisque lu es canonnier, où Irouve-t-on la meilleure foule pour les canons!
— Eu France ! la verte, celle qui est coulée en Périgord.
— Qu'esl-ce que l'affût?
— L'affût est la culasse dentelée à trois ou quatre degrés nommés coches, sur lesquels le canonnier pose le coing de mire, servant pour mettre le ranon au point de tirer.
— Qu est-ce que le dégourgeoir?
— C'est un petil fer long de huit pouces pour démorcer et nettoyer le secret;!).
— Comment étoufferais-tu le feu grégeois (2) ?
— Tant avec le sable qu en le couvrant avec du cuir vert. Maître Lely réfléchit un instant, arrêta son regard presque
farouche sur Jeau Bart, puis il reprit:
— Qu'est-ce qu'uo mât afi'ustè?
— C'est un mil enté ... savoir quand il y a des pièces remportées par le haut bout.
— Comment s'appellent ce* pièces?
— Gmveirat.
— Où sont-elles?
— Au-dessous de la hune.
— A quoi servent-elles?
— A passer Yetlague de la grande vergue, au moyen de deux rouets de métal placés, l'un à bâbord, l'autre a tribord.
Ici maître Lely lit une nouvelle pose, puis il continua.
— Es-tu )amaneur(5].
— Ce jeune garçon est un si terrible lamaneur. .. dil le bon Sauret. que, malgré une des plus furieuses tempêtes, il a conduit ici une caravelle depuis...
Mais un regard fixe et froid de maître Lely arrêta coorl le vieux marinier.
— Es-tu iamaneurî dit encore le maître d équipage a Jean Bart.
M is ces questions, et snrtout la manière dont elles étaient faites, impatientaient tellement le jeune marin, que, pour y mettre un terme, il répondit brusquement a cette dernière question : — Non.
Ce singulier interrogatoire une fois terminé, du bout de si
(i) Sonder U lumière. Knu» ivon«, dan* cet interrogatoire, wrupufeiKe— ucnl conservé le* terme* et dénomination* de l'époque.
1,2) Feu créçcoit, «orto de feu d'artilire dont on M «ervait dan* le combat naval, qui brûle jusque dan* l'eau, laquelle même augmente *a violence Il e*t composé de «outre, de nsplilhe, de bitume, de gomme cl de |>uix. On ne peut l'éteindre qu'arec du vinaigre dk'I-' avec du sable, ou de l'uruie, nu avre des < un* vert*, rY»l-a-dire ivee île» praui d'animaux fraîchement erorelir*.
On ilonne i ce feu le nom .le gré^cui*. parce qu'où eu doa I uitenlton i un Grec nommé Gnllimcoa, ingénirm d'tl. li poli , ville de Syrie, ilsVoienil avec t.ml de sucré» ilam un comfei naval, qu il brûla une Aille ennemie où il v «^lapràide "lM" n,ille b°w»",« {F.nc9clor<i« «rtAodiow-, Maria*)
canne, maître Lely montra U porte de sa cabine aux deux marins, oui sortirent après avoir salué.
— Mort Dieu! sacre Dieu! ventrrblen, merci Dieu, mille tonnerres el ouragans! que je sois brûlé vif et excommunia comme un Turc ou un juif, si je reste une minute de plus sur le mime bord que cet animal a mâchoire de cachalot, s'écria Jean Bart une fois hors de l'antre du redoutable maître Lely.
Et dans sa colère il trépignait, et frappait a grands coups de
Jied une inoffeusîve cloison, malgré les supplications du vieux auret, qui lui disait en vain. — Min Dieu, calmez-vous, notre jeune monsieur, voici venir un sergent de ronde ; je vois luire sa pertuisane.
En effet, c'était nn sergent suivi de deux soldats qui, arrivant au bruit infernal que faisait Jean Bart, le saisirent et le
voyant Jean Bart, voilà déjà mon protégé en faute I qu'est-ce ceci, sergent?
— Monsieur l'amiral, j'ai trouvé cet homme poussant des cris furieux, el faisant un grand bruit dans le faux pont, prés de la chambre de maître Lely.
— Ote-lui ce bâillon, qu'il réponde, dit l'amiral ; puis s'adrcss.mi à Jean liai t.
— • Eh bicu ! qu'est-ce a dire, est-ce ainsi que tu le conduis déjà?...
— Tenez, monsieur l'amiral, voici toute l'affaire ; et cela, sainte-croix! sans menleries : quand j'ai mis le pied sur votre vaisseau de guerre, je n'avais jamais servi, moi, que sur des bâtiments bourgeois ou contrebandiers... et là, monsieur l'amiral, hormis dans le mauvais temps cl les dangers... capitaine,
Il cb» daus son Jroil, hilh éle* ton iutëricur, il fctliit vous dcigimir. — pack 47.
continrent sans prononcer un seul mol; après quoi le sergent dit d'un air presque aussi grave que maitre Lely : — Mettez cet effronté à la barre.
—•A la barre... moi, aux fers!... Ah ! mort Dieu ! s'écria Jean Bnrt, nous allons voir.
— Mettez le brise-denu [i) à ce bavard, dit le flegmatique sergent.
Ce qui fui fait, malgré les supplications de Sauret.
Comme le prisonnier montait tes degrés qui mènent de la batterie basse à la batterie haute, le roulement du tambour se fit entendre, et les matelots se rangèrent en haie dans la première batterie.
Après quelques instants, Bnyler y descendit; il venait de terminer son inspection, et n'avait pu découvrir aucune machine incendiaire à son bord.
— Comment donc! dit-il d'un air surpris el mécontent en
(t) Bâillon.
maître ou matelot... c'est tout un, on obéit à la manœuvre, et puis, la manœuvre faite, on fume le même tabac... ici, c'est pas de même ; aussi tantôt on m'a envoyé à un gros homme manchot qui a uue manière de langage à coups de canne, ma foi ( un peu trop sauvage.
—•Ah ! c'est Lely t ditBuyleren ne pouvant retenir un sourire
— Oui, monsieur l'amiral, de sorte que le maître d'équipage, du premier coup de canne, m'a dit de le saluer.... du second, de ne pas chiquer... du troisième, de me calmer.... et du quatrième de m'en aller.... Sainte-croix! je m'en confesse.... j'étouffais de colère... et c'est pour la passer, qu'une fois dehors je m'étais mis à rager des quatre membres ; c'est alors que l'homme à la pertuisane, que voici, et ses deux amis m'ont saisi et muselé comme un ours à la foiie de Dunkerque.
Ruylcr, qui eut peine à retenir son sérieux pendant celte naïve justification, dit à Jean Bart :
— Il faut qu'à bord d'un vaisseau de guerre la discipline soit sévère, mon garçon ; de plus indomptables que loi l'onl compris... Il faut t'y soumettre.... Pourtant, si un pareil étal te
paraît trop dur. pars.... la caravelle n'a pas encore misa la
voile ou bien, si lu rentes.... obéis a tout et en tout
voyons, choisis.
— Sainte-croix I s'écria Jean Bart avec résolution, il ne sera pas dit que le fils de Comillc Bart aura quitté pour si peu le vaisseau de M. l'amiral Ruyter, la veille d'un combat; je reste, monsieur l'amiral, je reste quand je devrais demeurer aux fers jusqu'au premier canon ; ainsi, pardonnez-moi tout ce bruit, s'il vous plaît, je jure de ne plus tomber dans de pareilles fautes, et de me modérer.
Et, ce disant, il embrassa les genoux de Ruyter, qui, le relevant avec bonté, ordonna qu'on le laissât libre.
Deux heures après, le capitaine de pavillon de l'amiral vint prendre les ordres de ton supérieur.
et Flessingue, d'envoyer, tour a tour, leurs équipages *r rafraîchir à terre pendant trois jours.
Il était douteux que ces honnêtes marins flamands et hollandais suivissent tout à fait la lettre de celte autorisation, et qu'ils
Cassassent leur temps a se rafraîchir, car on voyait sur les laies des hôtelleries de Duinburg plus d eau-de-vie et de vin d'Espagne que de koeders(l), cl bien souvent la chaloupe des vaisseaux de guerre remportait a bord quelques victimes des rixes, devenues si fréquentes depuis la destitution de l'amiral Tromp, que l'on disait injustement sacrifié a Iluyter.
Aussi les marins de Tromp avant pris parti pour leur amiral contre les matelots de la Hotte de ftiiyter, qui soutenaient la cause de ce dernier, chaque jour voyaifde nouvelles querelles. Tout ceci se passait après les combats acharnés qui avaient ru
L'auberge dei armes d'F.nkltuyson
— Monsieur Van-Meseyr, lui dit Ruyter, je vais appareiller, faites signaler à l'armée d'imiter ma manœuvre; M. le capitaine de Gbent sera mon matelot d'arrière.
Une heure après cet ordre donné, cette flotte immense, composée de plus de quatre-vingts navires de guerre, avait mis à la voile en ordre de bataille avec une précision admirable, et s'élevait au vent des bancs d'Karwich avec une fraîche brise du sud-sud-est.