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CHAPITRE XII

Lorsque Jean Bart et Sauret arrivèrent sur la cale de Duinburg. la chaloupe destinée à transporter les matelots à bord des Srpt-Prorince* était partie depuis quelque temps; mais une autre embarcation splendidement décorée se balançait amarrée a une des bornes du quai de ce port.

Jean Bart reconnut la chaloupe de l'amiral a sa peinture blanche, aux magnifiques tapis verts frangés d'argent qui re-

couvraient les bancs de poupe, et à l'enseigne (lui flottait a l'arrière, dont la frise et le fronteau dore étaient délicatement sculptes.

Les mariniers formant l'équipage de cette embarcation étaient uniformément vêtus et immobiles sur leurs rames. Le maître seul, décoré d'un baudrier galonné d'argent, assis gravement» l'arrière, paraissait examiner avec un certain orgueil son portevoix de cuivre étincelant, fait en forme de longue trompette, et auquel pendait l'enseigne des Etals-Généraux. Ce pavillon de soie brodée était tranché et tailladé d'orange et d« bleu, et coupé d'une croix d'argent, avec un écusson de gueules au lion d'or; en un mot, tout pareil a celui qui flottait à l'arriére de la chaloupe.

Le télier (I) était a terre, et placé en vedette sur le quai, afin de donner avis de la venue des personnages qu'on attendait.

Sauret l'aborda respectueusement, et lui dit : — Maître, est-ce qu'il y a longtemps que la chaloupe a pris le large?...

— Une heure, répondit le lètier.

— Est-ce que moi et mon camarade ne pourrions pas avoir une petite place sur le banc d'avant, où nous nous blottirions comme deux anguilles de mer dans le creux d'un rocher, et...

Ici le vieux Sauret fut interrompu par le pas de plusieurs chevaux ; alors le tétier fit signe au maître, qui ordonna a ses canotiers d'approcher, et de manœuvrer de façon que la poupe de la chaloupe louchât presque les dernières dalles de l'embarcadère.

Les deux passagers qui arrivaient offraient un singulier contraste : l'un, que nous connaissons déjà, M. le marquis de Cavoye, était superbement vétu d'un jutlaucorp* à brevet (2), autrement dit d une casaque de moire bleue â passements dentelés, et brodée d'or et d'argent ; des milliers de rubans tramés de même métal s'épanouissaient en nombreuses bouffeltes et aiguillettes. Son point d'Espague était magnifique, et la haute touffe de plumes bleues cl blanches qui garnissait son chapeau à large galon d'or augmentait encore la grande et noble taille du volontaire, qui était suivi de deux pages a la livrée de M. le comte d'Estrades, ambassadeur du roi de France auprès des Etats- Généraux. L'un de ces pages portait une petite cassette de bois noir incrustée de cuivre.

Le marquis de Cavoye montait, a sa grande honte, un vilain cheval gris, irritable type du courtaud flamand, téte lourde et grosse, encolure épaisse et croupe ravalée...

Malgré la pesanteur et le peu de liant de son cbeval, Gavoye recherchait ce malheureux, et tâchait, à force de coups de houssine et d'éperons, de lui faire exécuter quelques courbettes; mais le rustique ne répondait que par quelques ruades de colère, et encore détachées du plus mauvais air du momie.

Eufin, se voyant au terme de sa course, Cavove descendil de cheval, non svns assener un dernier coup de houssine sur les oreilles de l'animal récalcitrant, qu'il remit à un des pages en disant : — Au diable le cheval que m'a prêté d'Estrades ! on voit bien, pardieu ! que le ruslaut n'a été ni vendu par Caveau, ni dressé par Drcear |5 ... Pourtant il faut m'en contenter. Toi, page, tu vas rester ici avec ce bucéphale ; je serai de retour dans une heure pour revenir a Flessingue... Ion camarade me suivra â bord de l'amiral. Puis, s'a d ressaut a son compagnon de voyage, qui était monté sur une petite mule blanche ; Voulez-vous l'assistauce d'un de mes gens pour vous aider à descendre de votre mule, monsieur le pasteur?

— Je vous remercie, dit le pasteur, je vois la une borne qui me suffira.

El le pasteur Weslhovius, chapelain de l'amiral, mit pied a terre.

Le pasteur Weslhovius était un homme de cinquante ans environ, d'une ligure grave et austère.

(I) Second mailrr «te clialoilpiî place i l'avant, et arme d'un croc ou gaffe pour ériler 1rs abordages.

(il C<» sortes de casaques bleue», faites i limitation de celles du roi, liaient portée* |ur le* «ourlions en f«i-ur qui étaient des petit* tujjgodu roi, sjiu en demander chaque foi* li |>erum»|on ■ Il fallait une autorisation spéciale- do Loo's XIV pour porter celle sorte de »etemenl.

(3; Givoju, fameux marclund de chenu*. Drécar, écuyer renommé.

— Quand vous voudrez, monsieur le pasleur, nous nous embarquerons, dit Cavoyc.

— Je sbis à vos ordres, monsieur, dit Westhovius.

An moment où Cavoye s' approchait delà chaloupe, Jean llart, qui était a l'écart, s'approcha de lui.

— Pardieu! s'écria Cavoye. voici notre jeune capitaine de caravelle... je ne l'avais pas vu depuis notre expédition du brûlot, où, sur mon âme ! il a prouvé qu'il était aussi brave soldai que bon pilote!...

— Quant j la braveric, vous en pouvez parler, car je vous ai vu détacher de si bons coups de hache sur les habits rouges, qu'on eût dit un charpentier jouant de la bisaigué (I) en plein bois : oui, oui, quoique vous ayez des gants, et que vous flairiez comme baume... sainte-croix!... vous frappez fort et dru : c'est comme moi, à cette heure, je viens de frapper fort et dru de façon que moi et mon compagnon nous avons manqué la chaloupe par ma faute, et par suite des rioltes avec ceux de Tromp ; mais, sainte-croix! si on m'a baillé des pois, j'ai rendu des fèves.. Ainsi, monsieur, faites-nous embarquer, et au plus vite ; nous nous cacherons la-bas... sous le dernier banc, et rien ne paraîtra. . . voyons, faites cela, car sinon il y va pour nous de quelques jours â passer en prison.

— Vertubleu! notre capitaine, de grand cœur! passez, passez, et je parlerai à M l'amiral, pour vous excuser encore, dit Cavoye.

Jean Bart el le vieux Sauret remercièrent, et se nichèrent à l'avant.

Le pasleur et Cavoye se placèrent â l'arrière avec le page ; le maître lit déborder la chaloupe, el mit le cap sur le vaisseau amiral, que l'on découvrit bientôt après avoir doublé la pointe de l'Ile de Walcheren.

Le pasteur paraissait soucieux, et cette physionomie triste cl chagrine contrastait avec la figure riante et' épanouie de Cavoyc.

— Ma foi, monsieur le pasteur, dit ce dernier, qui aimait assez peu le silence, il faut convenir que c'est avec ravissement que je remplis la mission que j'ai sollicitée de mon ami, M le comte d'Estrades, et que je suis heureux de porter celle leltre à votre brave amiral... car, voyez-vous, monsieur le pasteur, ajouta Cavoye en montrant le page, il v a dans la Mlle que porte ce drôle certain papier enroulé d'un lacet de soie qui rendra celle journée bien douce et bien joyeuse à M. de Piuytcr.

— Je le désire ainsi que vous, monsieur; mais, hélas! je crains au contraire que ce jour ne lui soit bien cruel, dit tristement le pasteur; car moi aussi je lui apporte un message.

— Merci de moi, mousieur le pasteur ; est-il donc un message, lel fâcheux qu'il soit, qui puisse empêcher M. l'amiral d'être orgueilleux el fier de lire une leltre que lui écrit le roi de France?

— Non, monsieur, mais je crains que la nouvelle que je lui apporte n'empoisonne cette fierté et cet orgueil.

— Et quelle est cette nouvelle, monsieur le pasteur?

— Ilelas ! la mort de sa plus jeune fille, monsieur, de son enfant de prédilection, qu il embrassait encore il y a trois jours à Flessingue, et qui vient d'y succomber victime de la contagion.

— Eu vérité, pasteur, voici un grand malheur en compagnie d'un notable bonheur... et M. l'amiral s'attcnd-il i cette perte?

— Je le crois, monsieur, car les derniers détails qu'on lui a donnés sur la maladie de sa fille doivent l'y avoir préparé Mais cela est affreux, bien affreux , car. peut-être par un secret pressentiment de ce qu'il la perdrait aussitôt, il aimait celle enfant parmi tous les autres, ci je l'ai vu â terre passer des heures entières â la contempler, à l'admirer, et à la rouvrir de caresses, et il est vrai de dire que jamais créature ne fut plus accomplie en esprit el en beauté que ce petit ange.

A ce moment, l'embarcation atteignit le pied de l'échelle du vaisseau ; le pasleur s'écria :

(1) Hache qui servait an» coml nu lion* navales ; elle était coupant.. |>ar les deux bouts, dont lun était i bcc-d'Jne et l'autre plancb* i bisou, ayant une peignée au milieu.

— Seigneur Dieu! vpiei M. l'amiral à la coupée.

En effet, Ruyter, qui venait <1e pnsser la journôe dans l'incrrlilude la plus cruelle, attendait le retour de Westho'vius avec une affreuse anxiété ; aussi s'était-il jeté a la coupée, lorsque de M dunette il eut reconnu le pasteur.

Mais il rentra bientôt dans sa chambre, comme s'il eût senti que sa dignité était compromise en s'exposant a la vue de son équipage dans un tel état d'angoisse ; il regagna donc le château d arriére a pas précipites, avant que Weslhovius fût arrivé au haut de l'échelle, et dit au factionnaire : — Que personne n'entre chez moi, excepté M. le pasteur.

Tel ordre fut signifié i (avoye au moment où il se disposait à se présenter chez l'amiral. I.e capitaine de vaisseau le pria d'entrer chez lui et d'attendre l'issue de l'entrevue de Ruyler avec le pasteur.

Lorsque YVesthovius ouvrit la porte de la dunette, il trouva Ruyter affreusement pale, défait, tremblant d'une manière presque convulsive. et s'appuyant sur un des canons de celte chambre. Le malheureux amiral ne pouvait prononcer une parole, et regardait le pasteur avec des yeux avides et hagards; enfin il l'interrogea d'un geste muet et expressif.

— Monsieur l'amiral, il faut se résignera la volonté du ciel.

— 0 mon Dieu ! je vous entends... dit Ruyter. Puis il tomba assis sur une chaise, couvrit son visage de ses mains, et ne put retenir des sanglots déchirants.

Lorsque l'amiral ent donné cours a ses larmes, il releva la lete, et dit avec l'accent d'une religieuse et profonde douleur :

— Je saurai me résigner, pasteur ; que la volonté de Dieu soit faite : il lui platt de m affliger dans tout ce qui mjéiail le plus cher au monde, mais j'espère aussi qu'il me donnera la force de supporter un pareil chagrin.

— Monsieur l'amiral, dit le pasteur lorsqu'il vit la douleur de Ruyler, sinon calmée, au moins entrée assez avant dans soir âme pour qu'elle ne parût plus au dehors ; monsieur l'amiral, il y a là uu envoyé de M. l'ambassadeur de France, et je suis moi -même chargé d'un message de messieurs de l'amirauté.

— Faites d'abord entrer cet envoyé, pasteur... et pourtant, dans un pareil jour, hélas !.. . j'aurais bien voulu demeurer seul a regretter et a prier; mais le service des Provinces ne peut ni ne doit s'inquiéter de mes chagrins privés.

El Ruyter reprit son calme et sa gravité habituelle pour recevoir (avoye, qui entra bientôt.

— Monsieur l'amiral, M. le comte d'Estrades, ambassadeur du roi de France auprès des Provinces-Unies, m'a délégué vers vous pour vous faire part d'une lettre du roi son maître et le mien, et qui est écrite à votre sujet; je suis heureux, monsieur l'amiral, de vous l'apporter, car mieux que personne j'ai pu admirer toute votre intrépidité.

Et ( avoye, saluant l'amiral, lut la lettre de Louis XIV ainsi conçue et adressée à M. le comte d'Estrades :

<( De par le roi, chef et souverain de Tordre de Saint-Michel, i notre cher et bien-aimé le sieur comte d'Estrades, chevalier de nos ordres, et notre ambassadeur extraordinaire en Hollande, salut.

« L'affection que témoigue pour notre personne, et pour le bien de notre Eut, le sieur de Ruyter, lieutenant amiral, général de nos très-eliers grands amis, alliés et confédérés, les sieurs Etats Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, et la réputation que son expérience dans les armes et son graud courage lui ont acauise. ayant donné sujelaux chevaliers de notre ordre de Saint-Michel, qui sont près de nous, de l'associer rn leur compagnie, nous avons cru que, pour lui en donner le collier , nul ne pourrait s'acquitter de cette cérémonie-là plus dignement que vous ferez. C'est pourquoi nous vous avons commis, ordonné et députe ; commettons, ordonnons et députons par ces présentes signées de notre main, pour de noire part présenter audit sieur de Ruyter le collier dudit ordre, et prendre de lui le serment en la manière accoutumée, et plus à plein déclaré dans l'instruction que nous vous envoyons, et généralement faire en cela ce que nous ferions si nous étions présent en personne. De ce faire, nous vous donnons pouvoir , autorité, commission et mandement spécial par ces présentes :

car tel est notre bon plaisir. Donne à Vincenncs , le dixième d'auû.1. l'an 1666.

« Louis.

« Par le roi, chef et souverain de l'ordre de Saiol-Michel,

« DE LlO.NSE. *

Ayant terminé à haute voix la lecture de cette lettre, Cavoye la remit à l'amiral, et le pasteur y joignit une dépêche des Eta'ts ainsi conçue :

« Les députés du collège d'amirauté de Flessingue font savoir au) sieur Adriansz-Michel Ruyler. lieutenant amiral général de leur armée navale, qu'ils jug'ent à propos qu'il ait à se rendre â terre au reçu des présentes , pour y conférer avec eux au sujet des intérêts des Provinces-Unies.

« B. Van Vosbejmien. »

— Remerciez bien monseigneur le comte d'Estrades de ses bontés, dit Ruvler a Cavoye, après avoir lu la lettre de l'ambassadeur de France ; j'irai demain à terre lui présenter mes respects.

— M. le comte d'Estrades sera bien fâché, monsieur l'amiral, de ne pouvoir vous y régaler, ainsi qu'il l'aurait fait à l'hôtel de l'ambassade de France a La Haye ; mais il espère eu votre indulgence, el cherchera de toute autre façon possible, monsieur l'amiral, à vous prouver avec quelle passion il aimera toujours à se déclarer votre serviteur.

Le lendemain, 29 août, l'amiral se rendit à Flessingue.

La jalousie et l'irritation qui divisaient les matelots des escadres de Ruyter el de Tromp avaient forcé les députés des .Etats de prendre quelques mesures pour obvier aux nouvelles rixes que pouvait provoquer une cérémonie dont Ruyler était le héros.

D'assez nombreux détachements de soldats de marine gardaient les avenues de la mafson du prince d'Orange à Flessingue, car c'était là que l'ambassadeur de France devait recevoir l'amiral chevalier de Saint-Michel.

La maison du prince élail un des plus beaux monuments de Flessingue. Toute la hauteur de son premier étage était revêtue de carreaux de porcelaine blancs à dessins bleus. Les enseignes des Etals en soie brodée pavoisaient les balcons de marbre, et la grande place élail jonché* de feuillage et de joncs marins.

La salle des gardes, oh devait avoir lieu la cérémonie, formait une vaste et longue galerie à poutres saillantes recouvertes de caissons d'azur cl d'or; les hautes fenêtres en ogive à petit grillage laissaient entrer de larges rayons de soleil qui s'épanouissaient sur une magnifique tenture des Indes fond rouge, brochée d'or et d'argent. Tout au fond de la galerie était un fauteuil élevé sur une marche, et destiné à l'ambassadeur de France; derrière ce fauteuil était la table du conseil, environnée de sièges.

La foule encombrait les avenues de la maison du prince, et attendait avec impatience le commencement de la cérémonie, qui devait élre publique.

Enfin, vers les onze heures, les timbaliers annoncèrent l'arrivée du cortège de l'ambassadeur, qui entra par la porte du fond de la galerie, tandis que Ruyter se présentait par la porte opposée, suivi des vice-amiraux el capitaines de vaisseau de son escadre.

L'amiral avait la figure bien pâle et bien triste ; il paraissait contraint, souffrant, et parfois un brusque tressaillement ou une larme furtive, roulant dans ses yeux, prouvaient qu'il pensait plus à la mort de sa fille qu'à la glorieuse et grave cérémonie dont il était le héros envié.

Ruyter s'avança donc tète nue, ses longs cheveux blancs flottant sur le hausse-col de son armure d'acier bieu brillante, mais toute simple et sans ornements ni ciselures ; il avait à son brassard gauche une écharpe de soie aux couleurs des Provinces, et tenait de sa main droite son bâton de commandement ; enfin, sa lourde épée de bataille a poignée de fer élail suspendue par un ceinturon de buffle, sans broderies.

IVern v. lui un page ou gourmette, vêtu de vert, portail son casque » visière baissée, saus plumes ni cimier.

Lorsque l'ambassadeur ei I amiral furent eutrés, une ligne de hallebardiers ferma la baie vers le milieu de la salle ; et lespace qui restait fut occupe par le peuple à qui on ouvrit les portes.

Au premier rang des spectateurs étaient Jean Bart, Saurel et un assez grand nombre de marins des Sept-Prot'uuxt qui avaient obtenu celte faveur spéciale.

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