‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 100 sur 120 · LETTRE DE M. DE TOURYILLK · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE TOURYILLK

A la rade <le Brwt, ce 22 juin MOI

Hier, i six heures du matin, je lis tirer le coup de partance pour mettre à la voile; le calme nous prit, et les vents, qui changèrent a tout moment, nous empêchèrent de sortir. Il ne nous manque plus de vaisseaux que l'Orgueilleux, i' Entreprenant , le Brave et ta Syrbie; les vaisseaux /c Saint-Etprit, t'Illustre et te Laurier arrivèrent hier au soir avec la flûte chargée de canons dont nons ne nous servirons point, a moins que le vent ne soit tout à fait contraire , quoique seize pièces ne trente-six nous seraient d'un trèsgrand secours , et beaucoup d'autres encore qui nous manquent qui .sont aussi arrivées. Je ue me mets point eu peine des vaisseaux t'Enirepre nant , le Brave et fa Sijrève; mais, pour l'Orgueilleux . qui occupe un des postes de l'armée les plus considérables et

3 ni commande une ivision entière, il est d'une grande importance qu'il soit avec nous auparavant de trouver les ennemis , c'est pourquoi, si nous sortons de cette rade et que le vent nous le permette, je l irai attendre est et ouest de Pennemark, à vingt lieues au large de l'Iroise; je détacherai de petits bâtiments qui passeront par les Itatz , alin de l'avertir du rendrzvousqueje lui donnerai . et j'en laisserai d'autres a l'entrée de l'Iroise pour lui donner le même avis, quoiqu'il ne puisse passer dans cet endroit sans qu'il nous voie, si le temps est clair.

Je prendrai la liberté de vous (lin; mon genttMeol sur ce que vous me marquez d'examiner au sujet d'aller attaquer les ennemis dans les rades de Torbay 0 de Spitbead.

Nous ne pouvons aller A la rade de Torbay qu'avec des vents d'ouest et d'ouest-sud-ouest, que nous appelons 'vents d'aval; (rirçc ces mêmes vents, les ennemis ne peuvent être surpris a

l'ancre a la rade de Torbay, pouvant se mettre à la voile, et s'en aller vent arriére jusqu'à ce qu'ils soient dans le lieu le plus avantageux de la Manche pour nous combattre, qui est entre le Pas-de-Calais et l'Ile de Wighl, parce que dans cet endroit, si les vents d'ouest-sud-ouest continuaient à se renforcer, nous n'aurions aucun mouillage que les dunes ou derrière le banc de Gédouin, comme l'armée ennemie l'a fait connaître, qui était mouillée à la vue, et qui a été obligée de relâcher aux

dunes , qui sont des endroits où il ne convient point que l'armée du roi aille, par le désavantage qu'elle en pourrait recevoir ; et il serait honteux que nous paraissions a la rade de Torbay si en les voyant nous ne les poursuivions pas, en cas qu'ils voulussent nous attirer plus avant dans la Manche. Je ne crois pas cependant , que si les ennemis étaient mouillés a Torbay , ils voulussent éviter un combat dans cet endroit, parce

3u'en quelque lieu el ■

I,.; i'oint<t <le PaaldupiMin

la Manche qu'ils nous combattent , il est toujours plus avantageux pour eux par toutes les retraites qu'ils y ont et nous n'y en ayant aucune.

Pour ce qui regarde la rade de Spilhead, ce lieu nous est encore plus désavantageux, et l'armée ennemie ne s'y engagera assurément pas. On nous avait dit Tannée passée que trente de leurs navires y étaient mouillés, et j'avais donné ordre qu line partie de l'armée du roi y entrât avec moi. Cependant nous les trouvâmes avec toute leur armée à Sainte -Hélène, qui est une pointe

de l'Ile de Wighl, le long de la terre, en ordre de bataille, cl, de quelque côté que le vent fût venu, ils évitaient le combat s'ils en avaient eu le dessein : si nous avions eu le vent sur eux, ils auraient pu passer le Pas-de-Calais vent arrière; et, s ils avaient eu le vent sur nous, comme ils l'eurent, ils au. raient encore pu l'éviter en étalant les marées jusqu'au Pas-dei al lis. comme j'ai eu l'honneur de vous l'expliquer cet hiver, parce que les fonds viennent en diminuant, et que la mer n'est jamais fort grosse d'un vent d'amont, parce que les vents pas-

sant par-dessus la terre, ils ne cuisent jamais une grande mer. Ce n'est pas la même chose quand on veut aller a l'ouest: les fonds viennent en augmentant, la mer y devient grande, et il n'y a point de terre voisine nui empêche cette mer de s'élever comme du coté du Pas-de-Calais. Le roi m'a toujours vu dans ces sentiments, et j'ai pris la liberté de vous l'expliquer. Quoique je vous représente toutes ces raisons, cela n'empêche pas que, si le roi désire qu'on entre dans la Manche, vous ne trouverez en moi aucune difficulté. Je vous ai toujours dit mon sentiment en homme d'honneur, et ce sentiment sera toujours confirmé par tout ce qu'il y a de gens qui ont de l'expérience i la mer.

Il n'v • aucun endroit dans la Manche où nous puissions obliger les ennemis de combattre quand ils ne le voudront pas,

Crce que leurs retraites sont voisines et qu'il peuvent étaler i marées; c'est une vérité dont furent convaincus, dans la campagne passée, tout ce qu'il y a de gens qui n'en avaient eu aucune connaissance, quoiqu'on y eût remporté un très-grand avantage et que les temps eussent toujours été beaux. Ils ont aussi l'avantage de pouvoir faire couper nos cibles s'ils ont le vent sur noua, étant mouillés en présence les uns des autres comme l'année passée; et, si une pareille manoeuvre arrivait deux fois, on serait obligé de se retirer à Brest.

Je vous réitère encore que ce que j'ai l'honneur de voue en dire n'est point pour éviter d aller dans la Manche lorsque le roi le souhaitera; mais la connaissance que j'ai des desavantages qu'on a dans ce lieu m'oblige, dans le poste où je suis, de voua représenter ce qui en est. Vous m'avez toujours vu parler de cette manière, et tous ceux qui savent la mer et qui seront de bonne foi vous en parleront de même. L'armée du roi ne saurait entrer dans la Manche que la cote ennemie n'en soit avertie, parce qu'il est nécessaire de se tenir en vue de celles d'Angleterre plutôt qu'a cellea de Franco, qui sont dangereuses, outre que les ennemis ont toujours dea frégates avancées pour leur donner avis de tout ce qui entre dans la Manche.

J'ai exécuté l'ordre du roi que vous m'avet envoyé au sujet de M. de Villette et de M. de Foran. Vous remarquer*!, ail vous platl, que te Foudroyant, qui est a l avant-garde, a six cents hommes d'équipage: M. de Villette, sept cents, et te Grand, qui est de la même division, en a six cent trente; M. Foran, qui porte le pavillon de vice-amiral blanc et qui est de la mienne, n'a que cinq cent cinquante hommes; M. de Flacourt, qui porte le pavillon de contre-amiral blanc, n'en a que cinq cent cinquante: ainsi vous devez juger de la force de ces deux divisions, et de la nécessité qu'il y avait que les choses fussent demeurées dans l'état que je les avais mises, le corna de bataille devant être plus fortifie que les deux tètes. Je n ai en vue que de gagner une bataille pour la gloire du roi, et d'en trouver les moyens sans aucune complaisance pour personne.

11 me parait que l'affaire la plus importante a quoi les ennemis doivent songer, est de venir nous donner bataille pour cou* vrir leur flotte qui vient de Smyrnc, afin que par un combat ils nous fassent rentrer dans nos ports. S'ils vont a sa ivncontre, ils ne pourront savoir précisément le lieu où ila la trouve» ront, quand même ils lui auraient marqué la hauteur a laquelle ils doivent la rencontrer, pouvant être plus a l'ouest ou à l'est, qui apparemment sera le cap Létard. C'est par cette raison

3u'il leur convient de nous venir chercher en toute diligente, ans la crainte qu'ils doivent avoir que nous u'allions au-devant d'elle plus ou moins a l'est ou à 1 ouest de cette hauteur, à moins qu'ils ne la fassent passer par le nord d Ecosse. Je suis avec beaucoup de respect, Monseigneur,

Votre très-humble et Ires-obeissant serviteur,

T«vwnu.

I Archives de la Marine.)

La flotte française partit de Brest au nombre de soixante-neuf vaisseaux de guerre.

Après quelque temps de croisière, Tourville reconnut que le

convoi de Smyrne, l'espoir et le salut de l'armement, selon M. de Pontchartrain, pouvait passer et raser les Sorlingues: aussi, par un billet du 7 juillet, demanda-t-il a ce ministre a tenir son point de croisière a vingt-cinq lieues ouest un quart sud-ouest des Sorlingues. A cela, M. de Pontchartrain répondit i cet amiral qu'il devait lui suffire d'être t un peu plus au mi- « lieu de la Manche pour empêcher le convoi d'y entrer, et en * même temps surveiller les cotes. »

Tourville affirma que cela était impossible, et qu'il fallait opter entre la tentative sur le convoi ou la défense des cotes, la différence de ces deux points de croisière étant de plus de cinquante lieues et l'empêchant de rendre sa manœuvre commune à cet deux intérêts.

Mata M. de Pontchartrain, craignant de se trop commettre en se décidant pour une des deux alternatives proposées par l'amiral, s'en tint j ses premiers ordres. Tourville, dans celte occurrence, se décida, selon sa haute raison, à s'emparer du convoi s'il le pouvait, mais a ne considérer celte action que comme devant être entièrement subordonnée à la défense des c&les.

Or on va voir que les prévisions de Tourville ne l'avaient pas trompé; il avait parfaitement jugé qu'il était indispensable que son point de croisière fût a vingt-cinq lieues ouest quart sudouest des Sorlingues, parce que le convoi devait s'approcher le plus possible de ces Iles, afin de rencontrer l'escorte qui lui venait du Nord, et de s'écarter ainsi des points de croisière a l'ouest d'Ouestaol que les flottes françaises tenaient ordinairement.

M. CI TOCnvULE.

Le |0 juillet tOSl, vingt-neuf licuei au tul-out»! d'Oneuant.

Monseigneur,

J'eus avis par le sieur de Saint-Pierre que des vaisseaux que nous découvrions étaient deux vaisseaux de guerre anglais qui convoyaient quatorze hltimenls chargés de vivres et munitions pour tes vaisseaux de guerre d'Angleterre qui sont aux Iles de l'Amérique. Quelque temps après, la corvette la Levrette me confirma que c'était une flotte de vaisseaux marchands anglais accompagné» de deux vaisseaux de guerre : je les fis chasser par les meilleurs voiliers, et je fis le signal afin que toute l'armée chassai en ordre de marche pour suivre les vaisseaux de chasse, afin d» ne tious point séparer. La brunie qui survint devint ai épaisse, que je désespérais de pouvoir prendre aucun de ces vaisseaux; cependant, comme elle se dissipait dans de certains moments et que je voyait que les vaisseaux de chasse ne la discontinuaient point, jê jugeai bien qu ils étaient fort proche de ces vaisseaux; comme je vis que lu nuit approchait et que je craignais une grande séparation de notre armée, je mis en panne et en fit le tignal pour demeurer toute la nuit dans cette situation, afin de donner occasion à tous les vaisseaux de se rallier au corps d'armée. Le leudemain j'aperçus qu'il manquait beaucoup de vaisseaux, dont on en voyait quelques-uns sous le vent.

J'eus dea nouvelles le soir par le sieur de la Rocbalar qu'il avait vu l'année ennemie qui faisait le sud-est, qui était la roule pour venir noua chercher, ce qui me fut confirmé le lendemain par le sieur chevalier de Villars, qui l'avait observée de plus près; ce qui nous lit croire qu'une flotte qui était au suu-est de nous était véritablement l'armée ennemie. Je fis mettre en ordre de bataille et que nous avions de vaisseaux de guerre au plus près du vent; les vaisseaux de dessous le vent qui se rapprochèrent, qui étaient commandés par les sieurs de Coellogon et de Belle-Isle, me dirent qu'on n'avait pu compter que quatrevingts voiles, à cause de l'obscurité du temps, ce qui empêcha de connaître la manœuvre de telle fiotte, que j'appris hier être celle de France qui revenait d'Irlande. Je n'ai su jusqu'à présent que quatre bâtiments pris de cette fiotte anglaise ; un de guerre, île cinquante pièces de canon, nommé la Marie-Rose; un marchand, de trois cents tonneau.r et île ringt-qualre pièces de canon, et deux autres petits, chargés tous trois de vivres, le premier pour les vaisseaux de guerre anglais qui sont aux Ile»

de l'Amérique, et les deux autres pour les particuliers des lies. J'espère que te Confiant et FAyrcable, qui étaient fort près de l'autre vaisseau de guerre, l'auront joint. La prise de ces vais, seaux et la séparation de ce convoi retarderont le secours que le priuce d'Orange envoyait à ses vaisseaux de guerre, et pourront rompre ses mesures du côté des Iles.

I.e sieur Defraucs manœuvra parfaitement bien ; il se trouva seul coutre ces deux vaisseaux de guerre et contre le vaisseau marchand de vingt-quatre canons et une pinasse plus forte, qui l'attendirent, le voyant seul : ces deux marchands, après avoir combattu une heure, se retirèrent, et la plus petite frégate en guerre se retira aussi une heure avant le combat, qui dura trois heures, parce que le vaisseau de guerre anglais marchait aussi bien que le vaisseau l'Heureux, auquel il se rendit dans le temps qu'il le voulait aborder, et qui l'aborda effectivement. Il y a eu cinquante hommes hors de combat dans le vaisseau anglais. On va renvoyer ces prises sous l escorte du Neptune.

Je vous envoie une lettre que l'on a trouvée sur le vaisseau la Marie-Rose, qui vous apprendra que la flotte de Smyrne était entrée dans Kinsale le jour que j'appris par ce petit vaisseau français qui venait de la Martinique, qui l'avait rencontrée par les quarante-sept degrés quarante minutes, et que je fus pour la chercher, fous les prisonniers nousapprennent que l'armée ennemie est allée aux côtes d'Irlande sur les avis qu'elle rivait eus que nous y étions allés, et ainsi je ne doute pas de leur jonction.

L'armée manqua hier d'être séparée par une brume et un changement de vent qui arriva la nuit, ce qui est a craindre qui n'arrive plus fréquemment dans les suites. Nous ne sommes plus que soixante vaisseaux, sans compter que je ne peux ni'cmpêcher de détacher le Neptune pour escorter ces prises. Je fus hier tout le jour en panne, et j'y serai encore aujourd'hui pour donner le temps a nos vaisseaux de se rallier; et, s'ils ne rejoignent pas l'armée, je consulterai avec les ofliciers généraux ce qu'il y a de plus expédient à faire pour le service en cette occasion.

Je ne vous fais point le détail de toute notre roule : il me serait impossible de le faire, étant occupé continuellement a la marche de notre armée et a l'application qu'on doit avoir sur ce sujet. II. de Vauvre ne manquera pas de vous le faire savoir par son journal.

Les vents contraires ayant empêché de partir ce bâtiment depuis deux jours, je me 'donnerai l'honneur de vous dire que M. de Saint-Pierre joipit hier l'armée airec la frégate en guerre nommée le Constant-Warwick, qu'il avait prise sans résistance, et l'Agréable, avec un petit vaisseau de la mente flotte; le Sans- Pareil rejoignit aussi; mais je u ai point de nouvelles du Fleuron ni du Trident.

Le vent fut trop frais hier pour pouvoir amariner ces prises, et celte nuit un coup de vent de nord nous a fait mettre à la cape; un de nos vaisseaux a été dématé de son beaupré et de son mal d'avant. Il tire de temps en temps des coups de canon, ce qui me fait craindre qu'il soit fort incommode; d'ailleurs j'ai envoyé voir ce que c'est. L'armée me parait fort ècarlee; je ne sais pas encore s'il n'y a pas de vaisseaux séparés, le mauvais temps continuant.

Je suis avec beaucoup de respert,

Monseigneur,

Votre Ires-humble et très-obéissant serviteur,

Totmmix.

Il est inutile de donner les autres dépêches de Tourville, qui embrassent toute la campagne, en cela qu'elles sont merveilleusement bien résumées dans le Mémoire suivant, tout entier de sa main, sous le titre de: Navigation de M. de Tourville en Ponant, pendant les mois de mat, juin, juillet et août 1601 .

Ce Mémoire, daté du 25 octobre, fut adressé, par Tourville, à M de Ponlrhartrain, pour répondre aux injustes reprorhes qu'on lui faisait sur ses opérations navales pendant cette période. Sans doute que M. de Pontcharlrain ne fut pas con-

vaincu, et qu'il voulut «'éclairer d'une lumière étrangère, car une main inconnue a. par do nombreux renvois qu'on va lire, ajoutés en marge de ce Mémoire, aggravé, s'il est possible, les accusations portées contre Tourville. On a voulu donner cette pièce, du plus haut intérêt d'ailleurs, parce que ces attaques, dirigées là contre ce grand général, sont extrêmement spécieuses et ont une apparence de raison et de solidité qu'un examen plus approfondi de celle campagne (on l'espère du moins) doit ruiner entièrement.

Voiti d'abord cette pièce, accompagnée des observations qu'on a dites :

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