S XIV
partis désespérés, extrêmes, et complètement en désaccord avec leur propre génie , tant ils sont irrités par lâcreté d'injustes attaques mille fois répétées, et impatients d'en démontrer à tout prix l'insigne fausseté.
Or, au commencement de l'année 1692, une nouvelle expédition fut projetée contre I Irlande; Louis XIV, fort désireux de voir le roi Guillaume tetourner dans ses trois royaumes, espérait, en lui suscitant une diversion en Angleterre, arriver a ce résultat 11 fil donc rassembler environ douze mille hommes de troupes dans le Coteuliu ; ces forces étaient commandées par M. le maréchal de Bellefonds; et M. le vice-amiral d'Estrées, a son retour de la Méditerranée, devait, avec douze navires de guerre, escorter leur convoi pendant que Tourville tiendrait la mer à la téle de soixante vaisseaux.
Un autre motif, demeuré jusqu'ici des plus secrets, avait engagé Louis XIV à mettre cette année sa flotte en mer sans attendre la jouction des escadres du Levant; ce motif avait été l'assurance précise et formelle que lui avait donnée le roi Jacques (se croyant certain des intelligences qu'il s'était ménagées en Angleterre), l'assurance, dis-je, i qu'a la vue de la flotte fran- « çaise, plus de la moitié des capitaines et des équipages des « vaisseaux anglais ou hollandais devaient crier Vive le roi « Jacques! et se joindre aux Français pour combattre ceux qui « seraient demeurés fidèles au roi Guillaume. •
Louis XIV, plus expert que pas un dans ces sortes de trahisons ou dénis de secours auxquels il avait souveut obligé ses amiraux , lorsque les vaisseaux se trouvaient alliés de quelque puissance amie, Louis XIV crut fort exécutable ce qu'il avait si souvent fait lui-même ; de là cel ordre apparemment si téméraire et si contraire au calme et au sang-froid financier de Pontchartrain ; de là cet ordre enfin si complètement dans le génie de Seignelay . t de combattre l'ennemi fort ou faible, et quoi « qu'il en pût arriver, s
Pourtant le calcul était simple : sur quatre-vingts vaisseaux qui composaient l'armée ennemie, si quarante devaient se déclarer pour la France, ces quarante vaisseaux, joints aux soixante que commandait Tourville, faisaient un étrange parti à ce général, c'est-à-dire lui donnaient cent navires contre quarante.
On dira plus bas comment toute celle belle trahison avorta et ce qu'il en advint à notre marine ; seulement on remarque à ce sujet une chose assrz singulière, c'est que Tourville qui, le premier, ainsi qu'il va s'en targuer tout à l'heure lui-même dans sa fierté guerrière, • a commencé de brûler des vaisseaux « sous des forteresses, i devait éprouver par lui-même, et cela cruellement, que ses leçous avaient produit de terribles imitateurs.
Le document qui va suivre, et qu'on s'est réservé de placer ici, fut adressé au roi, par Tourville, à propos d'une de ses contestations avec M. Gabaiei. C'est une espèce de résumé de toute la carrière militaire de Tourville, écrit entièrement de sa main et fort curieux , comme témoignage du uaïf orgueil avec lequel ce grand marin parlait de faits admirés d'ailleurs par toute la marine.
Celte pièce est ainsi titrée :
MEMOIRE DES ACTIONS 00 LE CHEVALIER DE TOrB.VIL.LE s'iST TR0CV* MUS Ql'E M, CABARET.
« Il a été dans tous les combats où M. Cabaret s'est trouvé, « et il a occupé les premiers postes en servant de second aux « pavillons.
« Il a commandé sous M. de Vivonne à l'affaire de Païenne, « où il y eut neuf navires ennemis brûlés.
Il n commencé le premier à brûler de* vauttaux miu de* « forlcre*$ei; il en a brûlé deux tout la ville de Mariette, dan* « le golfe de Venise.
« Il a pris deux autres vaisseaux sous Barlelte, et un sous la « forteresse de Bundisy, dans le même golfe de Venise, après « avoir canonnè les forteresses pendant deux heures.
« Il a brûlé sous la ville de neggio, en Calabre, un vaisseau « de Votre Majesté que les galères d'Espagne avaient pris dan»
« le phare de Messine el quatre bâtiments, gros ou petit», des i ennemi* qui étaient dans ce port, après avoir canonnè la i place pendant trois heures.
0 II entra le premier, a la tête de l'armée avec le vaisseau fa » Syrrne, dans le port d'Agosta. et (Il rendre le fort d'Avolas t en s'embarquant dans sa chaloupe avec le chevalier de Coet- « logon, son lieutenant; il coupa les palissades, et, s'élant t rendu maître de la porte, fit faire la composition après avoir i eu des gens blessés et tués auprès de lui.
< Il entra de nuit dans le port de Suza, en Afrique, où il y « avait dix-sept bâtiments ; il mit le feu a un vaisseau de Tunis, c et eut dix matelots et soldats de tués et estropiés dans sa « chaloupé, il prit des Turcs qui sont encore dans les galères c de Votre Majesté.
f II a été attaqué cependant dans un port de l'Ile de Cliios, « qu'on nomme Port-Dauphin, par trente-six galères turques, « chargées d'infanterie, étant dans un vaisseau de quarante i pièces de canon avec feu le chevalier d'Ilocquincourt, son
< camarade ; il y eut cinq cents Turcs de tués dans le combat « et quatre-vingts hommes de son équipage.
f II est le seul officier qui s'est trouvé dans un combat de « galère contre galère, qui sont des plus sanglants qui se soient t donnés à la mer, ayant été abordés deux heures a coups de « mousquet, ou il y eut trois cents hommes de tués de part et
< d'autre.
f II a combattu , avec un seul vaisseau . contre sept navires c d'Alger pendant neuf heures, et eut cinquante hommes de f tués sur son pont.
< M. du Quesoe, dans le combat de Stromboli, ayant détaché « un brûlot pour brûler le vaisseau de M. de Ruyter, le chevalier « de Tourville, pour soutenir le sieur de Champagne, qui comt mandait le brûlot, se détacha de la ligne, essuya le feu des « ennemis, et n'abandonna pas le brûlot qu'il n'e fût coulé à * fond, et sauva la chaloupe dudil sieur Champagne avec le t reste de son équipage.
« Entre toutes ces actions, étant en course en Levant et faif sant ses caravanes, il a eu dix abordages de toutes sortes de « bâtiments qu'il ne nomme point à Votre Majesté.
« Il s'est trouvé dans trois naufrages, el, depuis ces malheurs, c il a eu une extrême application aux constructions des vais-
< seaux de Sa Majesté.
1 Dans la guerre de Sicile, lorsque M. de Vivonne avait fait t le projet de prendre Syracuse l'rpée â la main, comme il avait c fait â Agosta, il lui donna le commandement des troupes de
< la marine et de cent officiers pour aller à la brèche Cépée â « main, préférablement â M. Cabaret.
a Le chevalier de Tourville. »
On a voulu donner ce document, et réunir aussi en un seul faisceau les traits d'intrépidité qui brillent épars dans la vie de ce grand marin, pour faire songer jusqu'à quel effrayant et audacieux vertige pouvait s'exalter une nature de celte trempe et de celte hardiesse, si on la poussait imprudemment hors des bornes qu'elle avait la rare puissance de s'imposer â elle-même.
El ceci arriva pourtant lors de la campagne de 1692. Ce furent les mille piqûres empoisonnées de la haine et de l'envie qui exaspérèrent ce courage de lion jusqu'à la folio, et donnèrent sans doute â Tourville la tentation fatale de montrer i ses ennemis sur quelle sanglante el terrible échelle il pouvait aussi, lui, qu'on traitait de timide, faire de la témérité.
Sans cela, sans l'irritation continuelle que lui causait une animosité incessante et acharnée, nul doule que Tourville n'eût magnifiquement persévéré dans cette modération forte et mâle, â laquelle il devait déjà une gloire si tplendide et si sereine. Nul doute qu'au lieu de suivre follement l'ordre de Louis XIV, il l'eût modifié, et reconnu que lui, Tourville. pouvait, sans lâcheté, éviter le combat, n'ayant que auarante vaisseaux d'un rang inférieur â opposer â un ennemi fort de quatre vingt-cinq navire» de guerre, dont trente du premier rang ; mais, on le répète, telles furent encore cette fois les suites cruelles d'une en-
vie aveugle et stnpide, qu'elle fit faillir jusqu'à la haute et grave raison de ce grand homme.
Avant d'entrer dans les détails de cette malheureuse camptgne, on doit dire quelques mots des projets de l'amiral anglais et de l'événement qui amena la protestation des olficiers de sa flotte qui, témoignant ainsi de leur fidélité au rûi Guillaume, firent avorter la trahison projetée.
Edouard Russell, comte d'Oxford, qui commandait la flotte anglo-hollandaise, avait alors quarante et un ans ; il était cousin germain du fameux William Russell, qui fut décapité à Londres, le 24 juillet 1683, et dont le crime so réduisait â avoir émis cette opinion dans le secret de l'intimité : » qu'une na- « lion libre peut défendre sa religion et sa liberté quand elles < sont attaquées. » C'était lors des premières tentatives du duc d'York contre la religion réformée en faveur de la cabale catholique, tentatives qui, ainsi qu'on a dit, amenèrent le complot de Rye-llouse, ce sanglant prétexte de toutes les Vengeances de Jeiïryes. Lord Russell , personnellement haï du duc d'York, fut une des victimes de cette réaction ; la base de l'accusation portée contre lui se réduisait pourtant au reproche d'être entré dans une taverne et d'avoir assisté â une cenversation dans laquelle le duc de Monmooth parla violemment contre la faction catholique qui menaçait 1 Angleterre ; quoi u'il en fût, l'honorable, le pur, le vertueux Russell fut conamné â mort. On sait avec quelle fermeté il la soutint, et ses belles paroles lorsque lady Russell, ayant amené ses enfants I» veille du jour de son exécution, il s écria : « Maintenant l'a- « merlume de la mort est passée ; » puis, prenant sa montre, il dit : « Le temps a fini pour moi, l'éternité commence ! >
Edouard Russell, dont il s'agit ici, était cousin germain de lord rtussel! et petit-fils comme lui du comte de Bedfort. Révolté de ce jugement inique qui venait d'atteindre son parent, il offrit au duc d'York sa démission de sa charge de gentilhomme de la chambre, quitta le service passa en Hollande, et devint un des plus ardents partisans du prince d'Orange, qu'il suivît en Angleterre en 1688, et qui récompensa le tèle et l'atiachement d'Edouard Russell en le créant membre du conseil privé et amiral commandant la flotte, par commission du 3 décembre 1691.
Ainsi que la flotte française, la flotte anglaise atlèndait plusieurs renforts de la Méditerranée ; le plus considérable était celui commandé par le chevalier de Lavait, qui arriva heureusement aux dunes, le 12 mars, bien qu'il n'eût pas reçu les ordres que l'amirauté lui avait envoyés par le paquebot de la Corogue.
11 n'en fut pas de même de l'escadre de M. le vice-amiral d'Estrées, qui, partie de Toulon vers le commencement du mois de mai et étant arrivée le 18 proche du détroit de Gibraltar, fut battue d'un si furieux coup de vent, que deux de ses vaisseaux échouèrent à Ceuta et que le reste lut tellement désem-
Çaré qu'il ne put rallier la flotte de la Hanche, commandée par ourrille. que longtemps après la journée de la Ilogue. Les vents de N. R. forcés ayant régné depuis le commencement du mois de mai. Turent très- contraires i Tourville, qui désirait, d'après ses instructions, entrer le plus lût possible dans la Manche ; mais favorisèrent extrêmement la jonction des flottes anglaise el hollandaise, qui se trouvèrent ri unies, le 25 mai, â la rade de Sainte Hélène, au nombre de quatrevingt-huit vaisseaux de guerre. L'amiral en chef, Edouard Russell. commandait le corps de bataille; l'avant- garde, composée des vaisseaux hollandais, était sous les ordres de leur amiral, Van Klmonde, el l'arrière-garde avail pour chel'Tamiral Rook.
Le 25 mai, l'amiral Russell assembla le conseil de guerre â son bord, et il fut unanimement résolu : — « qu'au premier « vent favorable on ferait voile vers les côtes de Trance, pour « croiser proche de la llogue et Rarflcur. si on pouvait le faire « commodément. — Si on ne rencontrait pas les ennemis oo « devait revenir à la rade de Sainte-Hélène, qui, selon l'avis « de tous les officiers généraux, était l'endroit le plus favorable « â un rendez-vous.
Peu de temps avant la complète jonction des flottes anglaise
et hollandaise. GoilUume d'Orange mil appris que plusieurs capitaines de la (lotte paraissaient mal intentionnés pour son servir*, et qu'ils avaient même avoué conlidemment qu'ils n'attendaient «ne la présence de l'escadre française pour se déclarer contre loi. Aussitôt Guillaume envoya immédiatement l'ordre d* les arrêter; celte mesure intimida ai profondément les autres conjurés, et exalta tellement l'indignation du reste de 1 armée, qoe te corps d'officiers de la flotte rédigea la protestation suivante, qui fut envoyée par l'amiral Russell a la reine aussitôt après un conseil tenu le 85 mai :
« Nous, les três-liumbles et très-fidèles sujets et serviteurs
• de Votre Majesté, les officiers qui portent pavillon et les capi-
• taines de votre flotte, pour témoigner la parfaite reconnaist sanre que nou3 avons de ta bonne et juste opinion que Votre a Majesté a de notre attachement et fidélité à son service, « maintenant qu'elle a puni les traîtres, ainsi qu'elle a eu la « bonté de nous le faire savoir par lu lettre qu'elle a fait écrire c à I amiral Russell par le comte de Nottingham. En notre nom « et au nom de tous les officiers et matelots, prenons la liberté
• de nous adresser nous-mêmes a Votre Majesté dans cette « conjoncture, pour détromper le monde des faux et malicieux « rapports qui ont été semés depuis peu contre le service de « Votre Majesté par des per.>>oniies mal intentionnées contre « votre gouvernement et qui ont en aversion la tranquillité et « le bien de notre patrie ; lesquels disent qu'il y a encore quel- « ques officiers parmi nous qui n'ont pas un véritable î le « pour le même gouvernement et qui ne sent pas entièrement
■ dévoués au service de Votre Majesté. C'est pourquoi nous
■ demandons très-humblemeut permission à Votre Majesté « d'ajouter, aux serments que nous lui avons déjà faits, cette t assurance de notre fidélité, par laquelle nous protestons que t nous exposerons, avec toute la joie et la résolution hnagi- » nables, nos vies pour défendre des droits incontestables de « Votre Majesté, ainsi que les lois, la liberté et la religion de c notre pays contre toute sorte d'usurpateurs étrangers cl pa- « piste; et nous prions le Dieu tout-puissant qu'il conserve sa t personne sacrée, qu'il dirige ses conseils et qu'il donne uu t heureux succès a ses armes par terre et par mer contre les
• ennemis de Votre Majesté. Que tout le peuple dise amai: ce
• sont 1rs souhaits de très- obéissants et très-fidèles sujets de < Votre Majeslé.
t Datie à Siinte-Hétiae, t bord du «ritmnto, le 23* jour (25) oui 1691. »
Cette protestation, immédiatement transmise a. Guillaume, fut rendue publique le surlendemain 27. Louis XIV assiégeait alors Namur; dès qu'il apprit l'arrestation de quelques ollkiers soupçonnés, et l'adhésion unanime et énergique des généraux et autres marins de la flotte a l'adresse ci-dessus, voyant clairement que tout espoir de division était perdu, il dép'écha immédiatement un courrier à Jacques II, alors campé près de Barfleur, pour lui apprendre qu'il ne fallait plus compter sur une défection. M. de Pontcbarlrain ordonnait en même temps au maréchal de Bellefonds, qui avait accompagné le roi Jacques, d'envoyer aussitôt, et à tout prix, et dans toutes les directions, des barques de pilotes a Tourvillc, pour lui porter de nouveaux ordres lui commander surtout de ne point combattre, d'éviter l'ennemi et d'alteudre la jonction des escadres de MM. le vice-amiral d'Estrées, le marquis de Laporte et le comte de Cbaleaurenault....
Malheureusement il n'était plus temps ; aucune barque ne rencontra Tourville, qui, contrarié par un vent d'Est forcé, était revenu à l'entrée de la Manche, à la hauteur de Plymouili. où il fui rejoint par le marquis de Villette-Hursay, à la léte d'une division de cinq vaisseaux et de quatre brûlots, tandis que les flottes anglaise et hollandaise étaient composées de
99 vaisseaux de ligne; 40,575 hommes; 6,904 canons;
87 frég»»fi OU brtrOU.
Qunrnnlr-qHalre vainttnttx et Ireittbruht*!... telles étaient les forces avec lesquelles Tourville devait attaquer l'ennemi, fort on /hi6.'e, et qnoi qu'il M ont tfmrer.
Or, le jeudi 29 mai 1692. sur les quatre heures du matin, une légère brise soufflait du sud-ouest La brume épaisse et grise s'étendait comme un voile a lïioriton, qu'elle semblait rapprocher, et c'est à peine ai le disque rougealre du soleit levant apparaissait à travers ce brouillard et les vapeurs humides qui s élevaient lentement sur les flots assoupis.
A cette heure, la flotte de France courait au nord-est sous une petite voilure ; elle avait a sa droite environ a sept lieues vers le sud, cette langue de terre courte et étroite formée par le prolongement de la côte septentrionale du Cotentin. qui fait face au rivage méridional de l'Angleterre, sorte d'isibme ohms, borné à l'est par la pointe de Itarfleur, à l'ouest par le cap de la Ilogne... tandis qu'au milieu de ce* deux promontoires est creuse le port de Cherbourg, .listant de cinq lieues environ de chacun d'eux.
Le rayonnant soleil de mai, montant peu à peu derrière les hautes et blanches falaises de Barfleur, eut bientôt dissipé les nuages légers qui voilaient encore la courbe profonde de l'horizon; puis, i mesure que la brume écarta lentement les grands plis vaporeux de son immense rideau de gâte, les frégates d'avaut-garde de la flotte de France purent distinguer, a trois lieues aous le vent, la flotte anglo-hollandaise resplendissant des feux du soleil levant.
— L'ennemi!... l'ennemi!... tel fnt le premier cri des marins français.
Ensuite on se mit a compter avidement le nombre des navires.
QOATHB-VtRGT-HBlT VAISSEAUX r-F GBKMIE, DOST WX-NBUF A
trois rosis. On l'a dit, telle était l'armée que Tourville avait * combattre avec ocarajctb-quathb vaisseaux...
Un quart d'heure après que l'ennemi fut signalé , la flotte française mettait en panne, et MM. de Gabaret. d'Amfrevilie, de Laugeron, de Villette, de Pannetier, de Helingues et de Coellogon étaient rassemblés dans celle splendide grand'ehambre du Soleit- Royal, si superbement meublée de brocart rouge, argent et or, avec ses consoles et ses fauteuils de bois sculptés et dorés.
Tourville, pale, mais calme et grave, fit signe aux généraux de s'asseoir autour de la table du conseil, tandis que lui, selon une relation contemporaine, « se promena de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. *
— Messieurs, dit Tourvillc après quelques instants de silence, le sujet de la délibération est simple : la flotte, ennemie est forte de quatre-vingt-huit vaisseaux; nous en avons quarante-quatre : faut-il combattre, oui on non?
Puis, comme Tourville, en 6a qualité d'amiral, ne devait donner son avis que le dernier, il continua de se promener a pas lents, pendant que les membres du conseil discutaient les chances possibles d un combat aussi disproportionné.
Les huit généraux qui, assis a cette lable, pesaient froidement la destinée de toute celle flotte, représentaient certainement l'élite de la marine de France : c'était le vieux Gabaret, Compagnon (le du Quesne pendant vingt ans, et qui. bien souvent, s était trouvé bord à bord avec Ruyter; c'était d'Amfrevilie, Langeron, qui depuis longtemps combattaient en escadre; c'était encore le brave Coellogon, cet ami, ce frère de Tourville, son matelot quand il fui général, son lieutenant
?uand il était capitaine ; c'était enKn de Villelte, de Relingues, annetier, qui fit dans ce malheureux combat une si belle et si hardie manœuvre. Tous ces gens étaient renommés braves, mais d'une bravoure éprouvée par vingt batailles ; ils avaient une foi aveugle et entière en Tourville; ils comptaient fort et ferme sur leurs équipages, qu'ils avaient longuement et vaillamment formés. Enfin ils voyaient là... l'ennemi, qui avait aus>i mis en panne, lui, et saluait insolemment les Français de son caiiou, comme ponr les défier.
Eh bien ! la disproportion des forces était tellemeul écrasante ; il demeurait et évident que combattre c'était ruiner compléto-
ment, et pour de longues années, la marine française, que tous ces hommes de cœur et de résolution décidèrent unanimement que livrer bataille serait agir de la façon la plus funeste à l'honneur et au salut de la France, parce que c'était s'exposer sciemment a une défaite si certaine, si accablante, que les équipages pourraient en être (comme ils le furent d'ailleurs) pour longtemps démoralisés, et puis enfin parce que la ruine de la flotte étant évidente, les cotes et les ports, privés de cet indispensable moyen de défense, resteraient de la sorte livrés sans secours aux descentes et aux attaques des ennemis.
Or, ces raisons si pertinentes, si solides, si mûrement déduites, et dont la suite prouva si malheureusement la réalité, furent résumées avec antant de force que de dignité par M. de Cabaret ; puis chaque officier général se leva gravement et dit a son tour : « F,n mon âme et conscience, mon avis est qu'il ne « faut pas combattre. »
Lorsque tous eurent ainsi donné leur opinion, il se fit un moment de silence solennel... et chacun, les yeux ardemment fixés sur Tourville, attendit que l'amiral parlai...
Alors Tourville se redressa fièrement; ou eût dit que l'orgueil de démentir bientôt, par un terrible fait, ceux qui l'accusaient de timidité, donnant un magnifique éclat à ses yeux bleus, venait illuminer de tout le feu de la jeunesse cette noble figure a laquelle les années avaient imprimé un rare caractère de grandeur et d'autorité... Enfin, après une nouvelle suspension qui semblait augmenter encore la gravité de sa parole, Tourville dit d'une voix calme et sonore : — « En mon âme et « conscience, messieurs, mon avis est qu'il faut coud vitre... «
Ces mots furent prononcés avec une majesté si imposante, une simplicité si pleine de conviction et de nécessité, que, bien qu'un pareil avis fût directement opposé à celui de tous les membres du conseil, il ne les choqua pas, il ne les étonna même
|)as, pour ainsi dire, tant était entière, profonde et sympathique a confiance qu'ils avaient en Tourville ; aussi l'exclamation qui s'échappa de ces vaillantes poitrines, lorsque, après un moment de silence, tout le conseil répéta : Il faut ctmbatlre] disait assez que ces hardis généraux venaient de prendre un parti aussi prompt que détermine, un de ces sacrés et terribles engagements avec soi-même, que la mort seule peut rompre.
Mais Tourville , comme s'il eût voulu expliquer l'apparente contradiction qu'une pareille décision établissait avec sa prudence et son habituelle sagesse, dit. en tirant une lettre de la poche de son magnifique justaucorps a brevet : — Un ordre de la main du roi, messieurs ! A ces mots, tous ces vieux amiraux se levèrent respectueusement, comme si le maître eût été la, et Tourville lut cet ordre précis et court, qui « ordonnait de combattre l'ennemi, fort ou • faible, et quoi qu'il en pût arriver. Signé : Loois. »
Après la lecture de cet ordre, il y eut un moment de silence qui fut interrompu par un cri entraînant de Vive le roi I non que le souvenir ou l'influence personnelle du roi fut pour quelque chose dans cet élan de cœur et de courage indompté ; mais a ce cri se rattachaient je ne sais quelles traditions d honneur, de France, de gloire, d'héroïsme, et dans ce terrible moment surtout ce cri semblait traduire magnifiquement les impressions profuiidesqui agitaient ces vieux marins.
Les moments pressaient; la manœuvre était simple: arriver vent arrière sur l'ennemi et le combattre. Tel fut l'ordre que donna Tourville; puis chaque officier général lui serra la main et sortit...
Le dernier qui s'avança vers l'amiral fut le brave chevalier de Coellogon, son ami, son fidèle matelot depuis tant d'années, celui qui, bord a bord avec lui, avait partagé tant de périls ; le chevalier de Coellogon était triste... Tourville le regarda tristement aussi ; mais quand, d'un coup d œil de reproche désespéré, Coellogon eut montré à Tourville, a travers les fenêtres de la galerie, Te vaisseau de M. de Langeron , qui occupait le poste de matelot d'avant de l'amiral, ce poste de frère que Coellogon avait occupé près du vaisseau de Tourville pendant quinze ans .. les yeux de ces deux marins, lorsqu'ils se rencontrèrent de nouveau, étaient humides...
fuis les deux amis s'embrassèreot ; ils s'étaient compris ; on
verra plus tard comment et avec quelle glorieuse sympathie. De fait, en ne gardant pas M. de Coellogon pour son malelol, Tourville sacrifiait, comme toujours, son désir, son inclination, sa sûreté personnelle a 1 avantage de la flotte. Le combat qui se présentait étant une question de salut ou de ruine complète, il avait préféré employer la bouillante valeur de Coellogon au commandement d'une division.
Ce dernier avait a peine rallié son bord que Tourville, an moyen de cette admirable langue des signaux qu'il a pour ainsi dire créée, uni il l'avait perfectionnée, disait à sa flotte: t Laisses arriver vent arrière sur l'ennemi... »
Et cette flotte de quarante-quatre va'u*eaux arriva intrépidement sur la flotte anglaise forte de quatre vingt-huit navires de guerre , qui l'attendait en panne, formée sur une ligne qui s'étendait du sud-sud-est au nord-nord-est
Laissons maintenant les relations contemporaines raconter ce combat et ses terribles suites :
RELATION DO COMBAT H AVAL DONNÉ LE 29 MAI 1692, ENTRE L'ARMÉE DU ROI ET LES ANGLAIS ET HOLLANDAIS J0INT8 EH- M LE.
Le 29, i la pointe du jour, le vent était sud-ouest, nous découvrîmes l'armée des ennemis a sent lieues au large, entre le cap de la Hogue et la pointe de Bailleur; la brume qu'il faisait nous empêcha de reconnaître le nombre de leurs vaisseaux, et M. de Tourville n'ayant point d'avis de leurs forces, d'autant qu'il n'avait été rencontré par aucune des dix corvettes qu'on lui ava.it dépêchées de la Hogue et de Cherbourg pour l'avertir que les ennemis avaient rassemblé presque tous leurs vaisseaux a l'Ile de Wight, et qu'ainsi il ne devait point s'avancer de ce côté-la, mais se tenir à l'entrée de la Manche, au sud d'Ouessant, pour y attendre M. le comte d'Estrées et les autres vaisseaux qui devaient se joindre a lui; M. de Tourville, dis-je, n'ayant rtçu aucun de ces avis, fit le signal d'ordre de bataille. Chacun songea alors a prendre son poste et força de voiles selon qu'il était plus ou moins éloigné. Cependant nous arrivions toujours sur les ennemis, et lorsque nous en fûmes assez près pour pouvoir les reconnaître plus distinctement, nous comptâmes dans leur armée jusqu'à quatre-vingt-huit vaisseaux de ligne, plus de trente-six desquels étaient vaisseaux a trois pcnls. Malgré celle supériorilé de forces, et quoique 11. de Tourville, étant au vent des ennemis, eût peut-être pu éviler le combat, il ne jugea pas devoir le faire, parce que. s'étant approché si près, il crut que, s'il faisait cette démarche et qu'il fût dans la suite contraint de combattre, ce qui pouvait arriver par cent accidents, la terreur que cette fuite n'aurait pas manqué de jeter parmi les équipages aurait donné aux ennemis plus d'avantages sur son armée que le nombre même de leurs vaisseaux : ainsi, il prit le parti d'arriver toujours sur eux.
Voici l'ordre du combat . M. de Tourville, commandant le corps de bataille ou l'escadre blanche composée de seize vaisseaux; M. le marquis d'Amfreville, commandant l'avant-garde ou l'escadre blanche-bleue, composée de quatoize vaisseaux, et M. Gabaret, commandant l'arrière-garde ou l'escadre bleue, composée de quatorze vaisseaux. Du côté des ennemis, le corps de bataille, ou l'escadre rouge, était commandé par l'amiral Russell ; l'avant-garde, composée de Hollandais, était commandée par l'amiral Klmonde, et l'arrière-garde, ou escadre bleue, était commandée par l'amiral Rook.
M. de Tourville ayant, ainsi que je l'ai déjà marqué, pris le parti de combattre, et voyant que quelques vaisseaux n'avaient pas encore pris le poste qu'ils devaient avoir, fit un second signal pour les avertir de le prendre ; ensuite il arriva vent arrière sur les ennemis, faisant gouverner directement sur l'amiral d'Angleterre, duquel il observait tons les mouvements, afin de ne pas perdre l'occasion de le combattre; M. le vice-amiral de l'escadre blanche, s'attachatit de son coté au vice-amiral rouge anglais, fit la même manœuvre sur lui, et M. de Langeron, qui
plus que
commandai! la troisième division de noire corps de bataille, entra aussi en ligne el y prit son poste.
D'un autre côté, M. le marquis d'Amfrevilte, avec l'avantgarde, s'approchait de celle des ennemis, et comme le vent était calme et qu il ne pouvait plus gouverner, il se fil remorquer par des chaloupes. MM. ne Nesmond et de «dingues, qui commandaient la première et la troisième division de l'avantgarde, en firent autant.
Mais M. de Nesmond , étant de l'avant MM. d'ArofrevRle et de Relingues, approcha plus vile et plus près qu'eux et se porta directement à la télé des ennemis , en sorte que le Bourbon, premier vaisseau de sa division, elcommandé par le sieur Péri- Mi, se trouva par le travers du premier vaisseau des Hollandais; cela fit que, comme la ligne des ennemis étaitbeaucoupplus étendue que ta nôtre , et que M. de Nesmonu , en se portant vis-à-vis des premiers vaisseaux de leur tète, empêchait qu elle n'excédât la uôlre de ce côté là, il se trouva un grand espace de la ligne des ennemis dont les vaisseaux n'étaient point occupés entre la dernière division de notre avant-garde, qui était celle de M. de Relingues, et la première du corps de bataille, ui était celle de deVilleltc.Cesl pourquoi M. d'Amireville appréhendant que ces vaisseaux des ennemis, n'étant point occupés, ne vinssent à le couperet ne revirassent sur nous, nous n'aurions pas d'avantage; il se tint, aussi bien que M. de Relingues , à la grande portée de canon des ennemis, pour être toujours au vent d'eux, et (il en cela une manœuvre très-utile.
bans notre arrière-garde, MM. de Cabaret et de Coetlogon, avec leurs divisions, se portèrent dans la ligne et arrivèrent sur les ennemis qui leur étaient opposés; mais M. Pannetieret sa division, qui était la dernière de l'arrière-garde, s'ètanl trouvé le plus éloigné de toute l'armée lorsqu'on commença à se mettre en ordre de bataille, ne put arriver aussitôt que les autres,
Giturel
bien qu'il fit force de voiles pour se mettre dans son poste De leur côté, les ennemis avaient mis en panne pour nous attendre et étaient rangés sur une ligne qui n'était pas aussi droite qu'elle eût dû l'être; mais ce défaut, aussi bien que ceux qu il pouvait y avoir dans notre ordre, venait du manque de vent.
Toutes choses étaient dans cet état, et MM. de Tourville, de Vi Nette, de Langeron, de Coetlogon et Gabarel étaient avec leurs
divisions à la portée du mousquet des ennemis, sans que nous eussions encore commencé de tirer, lorsqu'un des vaisseaux hollandais de l'avantgarde ennemie ayant tiré deux ou trois coups de canon sur le vaisseau le Saint - Iah'u de notre avint -garde, commande par M. de la Roque- Persin , un de ses canonniers, impatient, tira un coup de canon, et ce coup fut le signal pour les deux armées ; car, dans l'instant (et ceci arriva sur les dix heures du matin), on vit un feu terrible dans toute la ligne, mais surtout dans le corps de bataille.
H n'y eut aucun vaisseau de cette escadre qui n'eût affaire à deux ou trois de ceux des ennemis , principalement dans les divisions de M de Tourville el de M. de Villelte; et cela est aisé de comprendre, d'autant qu'entre l'amiral d'Angleterre qu'attaquait M. de Tourville , et le vice-amiral rouge, qu'attaquait M. de Villelte , il y avait seize des plus grands vaisseaux de leur armée, et que, de notre côté, entre M. de Tourville el M. de Villelte, il n'y en avait que six. M. de Tourville soutenait tout le feu de l'amiral rouge et de ses deux matelots, qui étaient des vaisseaux de cent pièces de canon : chacun y répondit si bien qu'il fit arriver deux fois le premier.
Notre avanl-garde, quoique occupée à tenir le vent, ne laissait pas de combattre: M. de Nesmond et sa division, plus avancée que les deux autres, fil un si grand feu sur la tète des Hollandais qu'il les obligea d'arriver ; mais, s'apercevanl*que plusieurs de leurs vaisseaux, qui n'en avaient aucun des nôtres
par leur travers, s'efforc-iieol à nous couper, il fil dire ta sieur Périnet, qui combattait avec chaleur, de tenir le vent pour les empêcher; cette précaution, néanmoins, aurait été inutile si MM. d'Amfreville et de Relingues n'avaient observé de près les mouvements des ennemis pour» y opposer.
A l'égard de notre arrière-garde, MM. Cabaret et Coetlogon, avec leurs divisions, se trouvèrent «n ligne lorsque le combat commença. Ils soutinrent longtemps un grand feu drs ennemis, et répondirent vigoureusement; mais M. Pannetier et sa division n'ayant pu, ainsi que je l'ai déjà marqué, arriver aussitôt que les autres, bien qu ils forçassent de voiles, l'escadre bleue des ennemis, composée de vingt-cinq vaisseaux anglais, profita de ce retardement et du changement de vent, qui était alors au nord-ouest : elle tint le vent en passant dans l'intervalle que M. Pannetier laissait entre sa division et celle de M. Cabaret; I elle le coupa et le sépara de notre arrière-gardo. Celte manœuvre pouvait produire deux effets très-dangereux : le pre* micr, que M. Pannetier. ainsi séparé et ayant v ingt-ciaq vaisseaux ennemis entre lui et nous tomberait vraisemblablement entre leurs mains ; le second, que ces vingt-cinq vaisseaux ennemis, nous ayant doublés, nous mettraient entre deux feux. M. Pannetier évita le premier inconvénient en prenant le parti de forcer de voiles et de tenir toujours In vent pour s'aller joindre à notre avant-garde, et M. Cabaret remédia au second en envoyant dire a tous les vairseaux de son escadre de tenir te vent pour empêcher les ennemis de mettre notre corps de bataille entre deux feux. Mais cette dernière précaution n'eut son effet que pour quelques heures seulement, et n'en aurait eu aucun sans la faute que firent ces vingt-cinq vaisseaux ennemis; car, après nous avoir doublés, ce qui arriva sur les deux heures, ils s'attachèrent à suivre M. Pannetier dans ses eaux, nu lieu de venir d'abord sur notre corps de bataille, oit le courant les porta après qu'ils se furent amusés dans celte poursuite jusqu'à sept heures du soir.
Ils viorent donc alors mouiller au vent de notre corps de bataille et le mirent entre deux feux : ce fut là le rude du combat, et il y eut tel de nos vaisseaux qui eut à soutenir, tant d'un bord que de l'autre, le feu de quatre ou cinq de ceux des ennemis. MM. de Tourville et de Villette en soutinrent plusieurs et tu furent entièrement désemparés.
M. de Coellogon, voyant le danger imminent on était M, de Tourville, quitta avec M. de Bagneux son poste de l'arrièregarde pour venir à son secours, et ne quitta plus l'amiral et en partagea tous les périls jusqu'à la fin. D'ailleurs M Gabaret, qui avait jusqu'alors fait tous ses efforts pour tenir le vent contre les ennemis, entraîné par une force Ri supérieure, prit le parti de venir se joindre à notre corps de bataille avec M. de la Uarteloire ; mais à peine y furent-ils mouillés que l'escadre bleue des ennemis, qui était au vent à eux, te Ititsa dériver sur eux avec des brûlots qu'ils ne purent éviter qu'en coupant.
Pendant que toutes ces choses se passaient dans notre corps de bataille et dans notre arrière-garde, notre avant-garde mouilla en séloignant un peu plus des ennemis, et uns presque combattre faisait la sûreté de toute l'armée eu empêchant II tête des ennemis de nous doubler.
Nous fûmes dans cet état jusqu'à environ huit heures et demie, qu'une brume fort épaisse survint et fil cesser de tirer de part et d'autre, n'y ayant pendant ce temps que M. de la liarteloire qui combattit un vaisseau ennemi qui était par ton travers à |t portée de la voix. La brume dura une demi-heure, et, étant passée, on recommença le combat au clair de la lune plus fort qu'auparavant. C'est ici que M. de Tourville se vit dans no danger plus grand qu'il n'avait encore été : il se trouva mouillé et environné de plusieurs vaisseaux ennemis. Le contre-amiral rouge et ses deux matelots qui l'avaient doublé étaient mouillés au vent à lui avec cinq brûlots derrière eux. Ce contre-amiral détacha d'abord un de ces brûlots, qui vint avec le flot sur la proue de M. de Tourville. Il fut détourné par les sieurs de Clerac. d'Haulefort et Vatey, lieutenants, qui, dans deux chaloupes, allèrent avec des grappins saisir ce brûlot tout en feu el le remorquèrent plut loin. Un tecond fut détaché et fut détourné par les mêmes officiers et de la même manière. Le troi-
sième obligea M. de Tourville à couper pour l'éviter ; un quatrième, mal adressé, passa par les intervalles de MM. de Tourville et d'Infreville, et le cinquième, plus mal adressé encore, passa à une portée de fusil des vaisseaux. Tous ces brûlots étaient accompagnés d un feu de canon épouvantable que les ennemi» faisaient de tous côtés pour les favoriser.
Enfin, tous les vaisseaux ennemis que nous avions doublés, tant de l'escadre rouge que de l'escadre bleue , voyant leurs brûlots manques, el lassés du feu que nous faisions sur eux, prirent la résolution de profiter du reste de flot pour aller rejoindre leur armée. Ils coupèrent et vinrent passer en dérivant dans les intervalles de nos vaisseaux. Ils firent en cela une faute considérable ; car il est certain que, s'ils se fussent tenus dans ce poste, notre armée, inférieure comme elle était» aurait eu de la peine à s'en tirer; mais cette faute, que firent ces vaisseaux qui nous avaient doublés, ne fut que la suite d'une autre qu'avaient faite ceux qui étaient sous le vent à nous, lesquels» n'ayant pas aussitôt que nous mouillé au flot, avaient dérivé et s'étaient écartés de notre ligne ; cet éloign. menl fit craindre aux vaisseaux ennemis, qui nous avaieui doublés, que lorsque le vent viendrait nous n en profitassions pour tomber sur eux commeilt avaient fait tur nous. C'est pourquoi ils prirent le parti d'aller rejoindre leur corps d'armée : ils coupèrent doue et revinrent passer dtns nos intervalles ; mais ce passage fut terrible pour eux et leur rendit avec usure le mal qu'ils nous avaient fuit, perce que, comme nous étions mouillés, nous leur présentions le côlé pendant qu'ils ne nous présentaient que la proue; ainsi, passant auprès de nous à bout portant, ils leçu» rent généralement tout notre canon sans pouvoir nous nuire ; le contre-amiral rouge surtout, qui passa par le travers du rhe- Velier d Infreville à fa longueur d'une demi-pique, n'en perdit pas un boulet. Cette dernière action finit le combat, et il était ■lors dix heures du soir.
Voilà l'action en général. A l'égard des actions particulières, voici celles que nous savons, et que je ne toucherai que légèrement, pour ne point trop éleudre un récit qui n'est déjà que trop long par lui même.
MM. u Infreville, du Magnou et Beaujeu, matelots de M. de Toorvllle, Fi.' quittèrent jamais d'un instant ; cependant le daugeé était très-grand en cet endroit, el il n'y avait qu'uue extrême valeur qui pût inspirer celte exactitude.
M. de la iWhalard eut la même attention pour M. de Villette dont il était matelot : il soutint longtemps le feu de plusieurs vaisseaux; il était entièrement désemparé et avait la vergue de son petit hunier coupée, lorsque le chevalier de la Ilougère, s'apercevant du mauvais état où il était, s'en approcha pour partager le feu qu'on faisait sur lui, bien que lui-même ne fût guère en meilleure posture, ayant été e xposé aux efforts de quatre vaisseaux ennemis; aussi pensa-t-il y rester, et il ne sYn lira qu'au moyen de grands avirons avec lesquels il se fil
sieurs de Montgon, de Saint-Maure, de la Luzerne, de Fcuquiéres, d'Hervault, du Rivault. de Chalais, Bagneux et chevalier de Chlteau-Moranl, se trouvèrent en place à se faire distinguer; le dernier surtout fut fort remarqué par les ennemis, qui étaient ce jour-là des juges compétents, et qui s'informèrent soigneusement, de quelques prisonniers qu'ils ont renvoyés depuis . qui était le commandant d'un vaisseau qui portail une croix noire à son petit hunier, et avouèrent qu'il les avait fort incommodés. M. de la Harteloire, matelot de M. Cabaret, le suivit toujours de près , soutint le feu de plusieurs vaisseaux ennemis, fut des premiers à combattre et combattit tout le dernier.
Il y eut plusieurs sutres actions particulières dont l'absence de MM. de Cabaret, Pannetier, de Nesmond et de Langeron nous dérobent la connaissance, et que la fumée et la nuit ne nous permirent pas de découvrir; mais on peut dire que chacun y fit bien son devoir, et que si quelques-uns n'y firent pas des choses distinguées, c'est que la fortune ne leur en présenta pas l'occasion, et que la prudence et le soin de l'affaire générale les empêchèrent de la chercher.
vaisseau, nous a'en avions même aucun qui ne fut en étsl de naviguer; les ennemis, de l'aveu de nos officiers, en perdirent deux : l'un qui fui coulé A fond et l'autre qui saut» ; le reste de leurs vaisseaux furent autant et plus incommodés que les nôtres; ils perdirent plusieurs brûlots qu'ils nous envoyèrent sans aucun effet. Ainsi, malgré l'inégalité prodigieuse des deux armées, les avantages fureni poor le moins égaux dans cette première jolirné«.
Je voudrais qu'il me fût permis de finir la mon récit, et pouvoir couvrir d'un voile les jours qui ont suivi, non pas qu'il s'y soit rien passé dont notre marine puisse rougir, puisque nous nous sommes soutenus et même fait craindre tant que le combat a eu lieu, mais seulement pour cacher des malheurs qu'une destinée insurmontable semble avoir attirés sur nous
Le combat étant fini, ainsi que je l'ai expliqué, chacun se rangea sans ordre auprès du premier pavillon qu'il rencontra, et le vent étant venu A une heure après minuit, M. de Tourville, qui en voulut profiler pour s'éloigner des ennemis, tira le coup de canon pour signal d'appareiller, et mit à la voile avec huit vaisseaux qui s'étaient joints a lui. MM. d'Amfrerillc et de Villette en firent autant chacun de leur côté, l'un avec douze vaisseaux et l'autre avec quinte. Le grand éloignement qu'il y avait entre notre avant-garde et notre corps de bataille, joint a une brume qui était survenue, empêcha M. d'Amfrevillc de se rallier dès la même nuit à M. de Tourville, et la brume seule en empêcha M. de Villette ; nais , comme M. d'Arafreville avait résolu avec M. de Relingues de rejoindre l'amiral, quoi qu'il pût arriver, et qu'ils en avaient concerté ensemble tous les moyens, leur jonction n'alla pas loin et fut faite dés le lendemain à sept heures du malin. M. de Villette, qui avait la même intention et qui sans cela aurait pu aisément faire sa route a Brest, se rejoignit presque aussi à la même heure. Ainsi M. de Tourville se trouva alors avec trente-cinq vaisseaux, et il ne lui en manquait plus que neuf, savoir, six qui avaient pris, avec M. de Nesmond, la route de la llogue, et trois autres qui étaient ceux de MM. Cabaret, de Langeron et de Combes, qui avaient gagné les cotes d'Angleterre pour se rendre a Brest.
Comme nous avions navigué toute la nuit du 29, le SO, à huit heures du matin, nous nous trouvâmes a une lieue au vent des ennemis. Cette avance aurait dû suffire pour nous tirer d'affaire; mais fe Soleil-Royal, qui avait été fort maltraité, naviguant mal, retarda toute l'armée, et A six heures du soir nous fûmes obligés, pour étaler le flot, de mouiller par le travers de Cherbourg, A une demi-lieue des ennemis.
Cela fil prendre deux partis A M. de Tourville : le premier fut de changer de vaisseau, ce qu'il n'avait pas voulu faire jusqu'alors ; de craiute que le Soleil-Royat, s'il le quittait, ne tombât entre les mains des ennemis; mais enfin H s'y résolut, et passa sur I Ambitieux avec M. de Villette. L'antre parti fut de prendre la route du rai de Blanchard, qu'il espérait passer du jusant, pour pouvoir, par le moyen des courants, devancer les ennemis qui prirent celle des Casquets.
Le rat de Blanchard est un canal qui est formé d'un côté par la côte de Costantin, depuis le cap de la liogue jusqu'à Flamenville, et, de l'autre, par les Iles d'Aurigny et de Guernesay ; il a environ cinq lieuea de long et une lieue et demie de large : les courants y sont très-violents et le fond mauvais. Nous levâmes l'ancre de devant Cherbourg A onze heures du aoir, la nuit du 30 au 31, ei entrâmes dans le rat Cette route nous avait presque réussi ; A cinq heures du matin nous nous voyions déjA a quatre lieues des ennemis, et de nos trente-cinq vaisseaux vingt avaient passé le rat; les treize autres, desquels celui de M- de Tourville était un. s'en voyaient dehors a une portée de canon près, lorsque, le jusant venant A leur manquer, ils furent oblige» d'y mouiller ; mais, comme le fond y était très-mauvais, les ancres chassèrent et les courants nous firent tellement dériver, que nous nous trouvâmes sous le vent des ennemis et sépares de nos vingt autres vaisseaux.
De ces treite vaisseaux qui se trouvaient dans cette extrémité, trois, savoir : le Soleil-Roijal, F Admirable et le Triomphant, étant les plus incommodés, restèrent A Cherbourg de crainte
la fosse du galet, et les deux autres dans la petite rade de ce port. M. de Tourville, suivi des dix autres, vint se réfugier A la Hogue, et prit cette résolution parce que, n'ayant plus d ancres, il ne pouvait pas naviguer.
Il arriva le 31 au soir et fut joint en cette rade par deux vaisseaux des six qui s'y étaient rendus avec M. de Nesmond, le-
3uel, avec les quatre autres, prit pendant la même nuit la route u nord d'Ecosse pour de là se rendre à Brest. Ainsi, M. de 'fourni e se trouva A la Hogue avec douze vaisseaux, qui étaient : F Ambitieux, le Merveilleux, le Foudroyant, te Magnifique, le Saint-Philippe, le Fier, le Fort, le Tonnant, le Terrible, le Gaillard, le Bourbon et le Saint-Lonit. D'un autre côté, 1a flotte ennemie se partagea en trois divisions pour poursuivre ces trois débris de la nôtre; une partie s'attacha aux vingt vaisseaux qui avaient passé le rar. mais inutilement; car ces vaisseaux ayant de beaucoup devancé, elle ne put les atteindre, et ils se rendirent A Saint-Malo le 1" du mois de juin ; une autre partie, composée de dix-sept vaisseaux et de huit brûlots, resta A Cherbourg pour y enlever nos trois vaisseaux, et, n'ayant pu les prendre, elle les brûla le 1" juin, après leur avoir livré plusieurs assauts qui furent soutenus avec une extrême valeur par les sieurs Desmoles, Champmelin, Machault et Beaujeu, qui les commandaient, et ces capitaines furent secondés vigoureusement dans cette défense par leurs officiers subalternes; la troisième partie de la flotte ennemie . composée de quarante vaisseaux et de plusieurs brûlots, auxquels les deux autres détachements vinrent se joindre deux jours après, suivit, beaupré sur poupe, les vaisseaux de M. de Tourville A la Hogue et les y renferma.
Dès que M. de Tourville y fut arrivé, le roi d'Angleterre, M. le maréchal de Bellefonds et de Bonrepos examinèrent, avec MM. les officiers généraux de la marine, quel parti il convenait de prendre ; et, après avoir reconnu qu'on ne pouvait sauver ces vaisseaux, et que, même en les défendant, ils couraient risque d'être enlevés par les ennemis, il fut résolu que, pour en sauver au roi les équipages et les agrès, on les ferait échouer, et que, par le moyeu des chaloupes qu'on armerait, on tâcherait d'empêcher les ennemis de les brûler. Cela ayant rte arrêté, on échoua six de ces vaisseaux A côté du fort de l'Ilet et les six autres derrière le fort de la Hogue ; ensuite l'on en retira le plus d'agrès que I on put, et l'on prépara les chaloupes que I on destinait à leur défense ; mais ces chalonpes «'étant trouvées au nombre de douze seulement, et Ie6 bateaux qu'on y joignit étant mal propres A nager, et d'ailleurs armés d'équipages abattus et effrayés, on ne put empêcher les ennemis, qui firent un détachement de deux cents chaloupes légères et bien armées, de brûler, le soir du 2 juin, les six vaisseaux échoués A Met, bien que MM. de Tourville, de Villette et de Coetlogon, avec plusieurs officiers subalternes de marine fussent eux-mêmes dans nos chaloupes pour les animer. M. de Sebbeville, capitaine de vaisseau, fut blessé en cette occasion, cl le chevalier Aubré y fut tué.
Le lendemain, 3 juin, au flot du matin qui commença A dix heures , les ennemis étant entrés dans la petite rade de la Hogue avec un nombre de chaloupes et de canots plus grand encore que le jour précédent, et soutenus d'une frégate armée de trente nièces de canon, d'une demi-galère aussi armée de canons et de deux brûlots, on ne put non plus les empêcher de brûler les six vaisseaux qui étaient échoues en ce lieu-lA. Ils mirent aussi te feu A quelques-uns des bâtiments marchands qui en étaient les plus proches.
Telles ont été les suites d'une action dont les commencemeute avaient été si beaux, et que j'oserais dire être l'action la plus glorieuse qui se soit jamais passée en mer, si les événements qui se sont attribué, parmi les hommes, le droit de dérider du mérite des choses, n'en avaient été si malheureux. Mais j'espère que le roi, qui a un discernement toujours sûr et toujours juste, voudra bien démêler ce qui est en cela de notre faute ou de celle du hasard et de la fortune, et qu'aimant la gloire autant qu'il fait, celle que sa marine s'est acquise en celte occasion le consolera des pertes qu'elle a essuyées
{Bibt. roy, Mélange* de Colbert, t. xv, n« 606.)
Par une singulière circonstance, les archives de France, toujours si riches en documents, ne contiennent que l'unique pièce citée : pas un mémoire autographe de Tourville; pas une lettre, et, ce qui est singulier, nulle part on ne trouve trace de l'état des morts et des blessés, qui a dû être effrayant.
On le répète, d'après les faits énoncés on ne peut douter que Louis XIV n'ait été décidé a aventurer aussi facilement sa flotte, uniquement par cette certitude, que la moitié de l'armée alliée se devait rallier aux Français, selon la promesse faite au roi Jacques.
Ceci demeure tellement évident, qu'on a lu, dans les relations anglaises et hollandaises citées en notes, que, voyant les Français s'avancer en si petit nombre et avec une si intrépide assurance, l'amiral Van Elmonde crut a une trahison, « pensant « que les Français étaient d'accord avec les Anglais, » et qu'il envoya une barque à l'amiral anglais Délavait, aussi tellement stupéfait de cette audace inouïe, qu'il répondit au Hollandais : « Je ne sais rien de ce qui cause vos soupçons, mais, eu tout < cas, je n'ose répondre que de moi et de mon vaisseau. »i
Maintenant, Tourville était-il instruit ou non de la trahison qu'on attendait d'un grand nombre de capitaines anglais, trahison qui devait lui rendre la victoire si (acile et si certaine f On ne le peut penser ; les traditions contemporaines s'accordent généralement sur ce point : « que Tourville, en engageant l'action, crut aller a un combat désespéré. »
Encore une fois, il serait trop triste et trop décevant de songer que ces admirables manifestations de calme et de sublime courage qui précédèrent la bataille ne furent qu'un semblant, qu'une comédie, et qu'intimement Tourville s'attendait au plus commode et au plus heureux succès du monde ; on le répète, ceci est peu probable, et plutôt digne du génie de M de la Feuillade, assurant l'abandon de Messine par une odieuse, mais habile feinte, que du loyal courage du brave matelot de Coetlogon.
Telles furent les suites de l'affaire de la Hogue, beaucoup plus fâcheuses encore par l'impression morale qu'elles laissèrent dans les esprits que par la perte matérielle des vaisseaux. Les matelots furent pour ainsi dire complètement démoralisés, la terreur et la consternation extrêmes par toute la France; et on ne songea plus qu'à la défense des côtes, que l'on crut, a chaque instant, menacées d'une invasion ennemie. M. le comte d'Estrées se retira â Drest et fut chargé de couvrir ce port ; mais, au lieu de demeurer en rade avec quarante-cinq vaisseaux qui lui restaient, soutenu d'ailleurs par les forts et les batteries de terre, il prit le très-mauvais parti d'aller se renfermer dans la rivière de Landernau. Cette panique pouvait avoir les plus terribles résultats. Tourville, qui s'était rendu a la cour, combattit vivement la conduite de M. d'Estrées ; M. de Ponlchartrain lui écrivit en conséquence, et il revint mouiller en rade.
L'intendant de Brest eut ordre d'ouvrir tous ses magasius et de donner sans difficulté tout ce qu'on lui demanderait pour les besoins des armées de terre et de mer; nul ordre, nulle régularité ne présidait plus au service, tant était grande et contagieuse la terreur générale. Les ennemis ne tentèrent pourtant rien sur les côtes, et l'amiral Délavait fut accuse en Angleterre d'avoir négligé l'occasion de les insulter.
Le retentissement de la bataille de la Hogue fut immense en Angleterre : la reine fit frapper trente mille médailles pour être distribuées aux matelots qui avaient assisté à l'expédition, et l'amiral Russell fut, on l'a dit, créé vicomte de Barfieur.
Telle fut la dernière et inutile tentative apparemment faite par Louis XIV pour remettre Jacques 11 sur le trône; aussi ne peuton s'empêcher d'être profondément attristé en lisant la lettre suivante, si remplie d amertume et si désespérément résignée, que le roi proscrit écrivait au prince dont la faute et odieuse politique avait causé sa perte :
< Monsieur mon frère,
« J'ai soutenu jusqu'à présent avec constance et résolution le poids des malheurs que le ciel m'a envoyés, Uni que j'en ai souffert un seul. Mais, il faut l'avouer, ce dernier accident m'ac-
cable, et je suis inconsolable, pour ce qui regarde Votre Majesté, d'avoir été cause des grandes pertes que vos flottes ont essuyées, .le ne sais que trop que c'est ma malheureuse étoile qui a attiré ce malheur sur vos forces toujours victorieuses, excepté quand elles combattent pour mes intérêts. Cela me fait voir clairement que je ne mérite pas plus longtemps tous les secours d'un si grand monarque, qui est sûr de vaincre quand il combat pour lui-même ; c'est pourquoi je prie Votre Majesté de ne pas s'intéresser plus longtemps pour un prince aussi malheureux que moi, mais de me permettre de me retirer avec ma famille dans quelque recoin du monde, où je n'arrête plus le cours ordinaire de votre prospérité et de vos conquêtes, que mon malheur seul interrompt. Il n'est pas juste que le plus puissant monarque et le plus florissant du monde partage ma disgrâce par trop de générosité ; il vaut mieux que je me retire jusqu'à ce qu'il plaise à la Providence divine d'être plus favorable a mes affaires ; mais, de quelque façon que le ciel dispose de moi et des miens, et en quelque retraite que je me trouve, je puis assurer Votre Majesté que je conserverai toujours, jusqu'au dernier soupir, la reconnaissance que je dois à vos faveurs et à la constance de votre amitié ; rien ne peut contribuer davantage à ma consolation que d'apprendre (ce que j'espère), lorsque j'aurai entièrement quitté vos Etats, le prompt retour de vos triomphes ordinaires, et des victoires que vous remporterez, tant par mer que par terre, sur vos ennemis et les miens, sitôt que mes intérêts ne seront plus confondus avec les vôtres.
« Je suis, monsieur mon frère, etc.
« Jacques, roi. »
On fil pendant la fin de l'année quelques armements composés des débris de la marine du Ponant.
M. de la Callnière et le chevalier Désaugers, capitaines de vaisseau, eurent ordre d'aller, chacun avec trois vaisseaux, croiser sous le cap Finistère pour y attendre les vaisseaux marchands d'Angleterre et de Hollande venant de Cadix ou d'Amérique.
M de Nesmond fut destiné, avec six vaisseaux, a tenir la mer sous le cap Clear ou dans la Manche, afin d'intercepter les escadres hollandaises ou anglaises qui venaient des Indes et d'interrompre leur commerce; on tint aussi quelques croisières A l'entrée de la rivière de Bordeaux.
En un mot, on commença une guerre de course et de barcellement continu, qui pouvait avoir et eut en effet un bon résultat, en cela qu'on troubla de la sorte le commerce ennemi sans crainte de représailles, car celui que faisait la France alors était tellement minime etinsigniGant, qu'il ne restait rien à redouter à ce sujet.
Mais généralement on voit , par l'esprit des ordres donnés alors par M. de Pontchartrain, que la terreur causée par ce dernier échec durait toujours ; les instructions étaient indécises, timides, et le sens de toutes les dépêches d'alors se résumait en ceci : • Ne vous hasardez point dans un combat, et bornezvous à ruiner le commerce de l'ennemi. »
Cette consternation ne serait pas explicable, si l'on ne savait que cette fatale bataille fut livrée sur la côte et conséquent en t aux yeux de toute une population, qui, en exagérant encore les pertes, les désastres et les conséquences, contribua à répandre dans le cœur du pays toutes les craintes incroyables qui l'assiégèrent encore si longtemps après.
En Levant on eut les mêmes inquiétudes ; M. de Grignan, qui y commandait, eut ordre d'y faire assembler des milices, d'y établir des feux pour les signaux, et les galères durent rester armées aux Iles d'Hyères. M. de Courcelles, commandant & Toulon, fit établir des batteries dans la rade et les arma de compagnies de bourgeois.
M. le comte d'Estrées eut la mission départir de Brest avec quinze vaisseaux et six brûlots, de passer le détroit hors de la vue des terres avec le pavillon anglais ou hollandais, afin de dérober sa marche aux ennemis, et d'entrer dans la Méditerranée pour y combattre les ennemis dont les forces étaient de beaucoup inférieures aux siennes. 11 était d'ailleurs expressé-
ment recommandé a M. le comte d'Est'èes, par ses instructions, "\t s'aider des galères et de loul tenter enfin » pour tâcher de i relever un pou la réputation des forces navales de Sa Majesté. « et. dans le cas où il aurait quelque succès, d'en informer a « l'heure même les cours d'Italie, afin de refaire la renommée « des armes du roi, si compromise par la funeste défaite de la « Hogue. »
Le vendredi 27 mars de l'année 1695, Tourville fut récompensé de ses longs et éclatants services par le grade de maréchal de France. M. de Catioat fut promu à celle dignité le même jour. Ce fut aussi vers la même époque que Louis XIV fonda l'ordre de Saint-Louis, dont Tourville fut chevalier né comme maréchal de France.
L'édit de création qui en fut publié portait que cet ordre serait compatible avec ceux de Saint-Michel et de Saint-Esprit;
Sue les maréchaux de France, le grand-amiral et le genf ral es galères en seraient décorés sans qu'il fût besoin de les nommer parmi les chevaliers, et que la grande maîtrise, que le roi se réservait comme fondateur, serait inséparablement unie à la couronne.
Le 10 mai de cette année 4693, le roi fit à Versailles la première promotion de ce nouvel ordre. Les officiers du corps de la marine dont les noms suivent en furent décorés : le comte de Chateaurenaull, grand'eroix ; MM. d'Aroblimont, Pannetier et du Luc, commandeurs; puis seize chevaliers, qui furent MM. le marquis de la Porte, de Cogolin, du Magnou, de Poiotis, le Motheux, deSaujou, de Srptesmes, des Angers, de la Treille, Rcaufl'rer Saint-Félix, de Si.ard, dePérussis, de la Peaudière, de Lille et de Frira mbeau.
Les pilotes et matelots n'étant pas aptes à obtenir cette décoration, Louis XIV ordonna qu'on distribuerait des médailles à ceux qui s'étaient le plus distingués. Cette médaille fut frappée cette même année. On y voit le roi assis sur la poupe d un vaisseau, et un pilote s avance respectueusement pour recevoir celte marque d'honneur. Les mots de la légende étaient : — Virluli nauticte prœmia data. — L'exergue portail la date de 1693.
On ne peut douler que la fondation de cet ordre et de ces médailles, dans les circonstances désespérées où se trouvaient tous les services militaires , n'ait eu pour but de ranimer 1rs esprits et de les encourager à tout braver de nouveau par l'appât des distinctions honorifiques.
A part l'affaire de Lagos, dans laquelle Tourville fit un tort considérable 1 l'ennemi , les événements maritimes de cette année 1693 furent de peu d'importance.
En Ponant, quelques préc.uilions qu'on eût prises pour la défeuse des cotes en les garnissant de batteries et en rassemblant a Vitri un camp de cavalrrie de cinq mille hommes sous les ordres de Moksikitr, frère du roi, pour porter leur secours partout où il serait nécessaire, Tourville ayant représente que les vaisseaux du roi n'étaient pas eu sûreté dans le port de Bre>t, il eut ordre de les en sortir et d'aller croiser i la hauteur d'Ouessant. Ses instructions loi enjoignaient d'observer la manœuvre des ennemis, mais de ne jamais s'en approcher dans la crainte d'engager une action douteuse.
On suivait d'ailleurs la même lactique, qui se bornait à tâcher d'affaiblir les ennemis eu ruinant leur commerce. On épiait depuis longtemps l'arrivée des flottes de Hollande et d'Angleterre, destinées pour les eûtes de Biscaye. M. de Nesmond, qui, en 92, avait eu l ordre de les chercher avec six vaisseaux, n'avait pu les rencontrer, non plus que M. de Cabaret, chargé de la même mission.
Enfin, sur des avis certains que cette flotte, composée de cent cinquante voiles, devait partir en mai des ports d'Angleterre pour passer en Levant, M. de Tourville eut ordre de l'aller attendre sous le cap de Saint-Vipcent, et elle vint tomber sur son armée. Il dètarha aussitôt M. de Cabaret pour l'envelopper avec vingt-deux vaisseaux de ligne, afin de la prendre comme dans un filet. Malheureusement M. Cabaret, au lieu d'obéir aveuglément aux ordres du maréchal et de chasser en avant, s'attacha & combattre deux vaisseaux de guerre hollandais, fit
signal à son avant-garde de le rallier, et de la sorte laissa le gros de la flotte ennemie s'échapper pendant la nuit.
Malgré celle fâcheuse manœuvre, on prit ce jour-la dix-huit bâtiments marchands, deux vaisseaux d'escorte, et on en brûla quarante-cinq. Quelques jours après, plusieurs de ces vaisseaux t hasses, s'clanl retirés â Gibraltar et â Malaga, y furent encore brûlés. Celle défaite coûta aux ennemis plus de vingt millions, mais fut malheureusement infructueuse pour la France.
Après cette expédition, le maréchal de Tourville eut ordre de revenir en Ponant après avoir pris des vivres à Toulon. Il lui riait enjoint de lâcher de brûler, en passant devant Mahon, les vaisseaux espagnols qui seraient peut-être mouillés dans celte rade. Louis XIV avait celte expédition si fort â cœur, que les instructions de Tourville portent que le roi trouvait « bon que, « pour réussir, on sacrifiât quelques-uns de ses vaisseaux, i Mais Tourville éluda ces ordres, et conseilla â M. de Ponlrharlrain de faire seulement croiser cinq vaisseaux depuis le cap de Gaële jusqu'au cap Passaro, pour inquiéter les vaisseaux ennemis qui voudraient passer en Levant.