CHAPITRE LVHL
Pour connaître les antécédents de Duguay-Trouin, qui, né rn 1673, ne commença de compter dans la marine du roi que vers 1092, il faut jeter un rapide coup d'œil sur les années déjà passées.
Or, vers le mois de mai 1689, au temps de la foire franche de Caen, joyeux rendez-vous de toule la jeunesse des environs, l'étourdissant tumulte de la fête était souvent dominé par l'éclat de violentes disputes nées au jeu, au cabaret, dans les mauvais lieux, altercations presque toujours terminées, soit par un coup d'épée, que les riolleux (changeaient â l'instant s'ils étaient hommes de guerre ou gentilshommes, soil par des coups de bâton s'ils étaient d'une profession moins martiale ou d'un état moins relevé.
Or, parmi tant de forceués bretteurs, brelandirrs ou coureurs de tilles, un surtout se faisait remarquer par son audace, sa jeunesse et sa figure. C'était un vigoureux et beau garçon de. seize à dix-sept ans, grand, leste, adroit, à la mine avenante et hardie, quoiqu'un peu bravache, portant le plumet sur l'oreille, le nez au vent se posant sur la hanche, enfin caressant toujours la poignée d'une longue et forte épée de combat, Montée â la /c Coq (un des meilleurs académistes de Paris), dont la po gnee de chagrin noir, la coquille de fer large, concave du cote de la lame cl percée de mille trous, disait assez que ce n'était pas là une arme de plaisance, mais bien l'épie la plus inquiète qui se soit jamais impatientée dans son fourreau.
Ce garçon qu'on a dit s'habillait d'ordinaire assez magnifiquement, bien que sa mise se ressentit parfois de la chance du jeu, tantôt bonne, tant mauvaise ; ainsi aujourd'hui les passements dorés, le drap lin. les dentelles, les rubans, les bas de soie, le chapeau brillant de point d'Espagne, le baudrier doré: — demain la grosse serge brune, le col simple, le feutre gris, orné d'une maigre plume rouge, aux brins rares et décolorés, les grosses bottes de basane, le baudrier de cuir, mais toujours la sauvage et forte épée qui, heur ou malheur, gardait fièrement sa monture de fer.
Ou revient tant sur celle épée, parce que celui qui la portait en usait véritablement plus qu'un chrétien n'aurait dû le faire. Qu'on en juge. — Entrant * peine à l'académie, â quatorze ans, je crois, ne s'avise-l-il pas. pour s'exercer avec un sien cousin, aussi fou que lui. de tirer la mitraille, ainsi qu'on disait alors, non pas avec des fleurets, mais bien à franche pointe; puis, bientôt l'amour-propre se mêlant du jeu, voilà nos deux jeunes tètes qui s 'échauffent, et les deux cousins de se pousser de furieuses bottes, ni plus ni moins que deux ennemis mortels qui se voudraient percer d'outre en outre. Heureusement, le prévôt de la salle, après avoir joui quelques moments de ce spectacle, toujours si charmant pour les yeux
JEAN BA HT
d'un prévôt, tes vint séparer en le* gouraandaot un peu, mais avec tendre»* et presque en pleurant de joie ; car le digne honnie ne pouvait cacher l'adniratioo profonde que lui inspirait une pareille témérité. (Joe autre fois, pour Ressayer véritablement, l'audacieux garçon dont on parle va chercher une mauvaise querelle i un aradémisie beaucoup plus âgé et plus adroit que lui, et eo embouree uo rude coup de poiole qui le net au lit pour troi* moia sans le corriger davantage.
Kt si on enregistre ici les coups d'épée, on ne saurait compter que pour mémoire le prodigieux nombre de coups de bâton, gourmades et horions que ce désordonné bretteur administrait et recevait çl et la dans le cours de sa vie aventureuse; car tous ceux avee lesquels il se trouvait fréquemment en rapport de rixes et de violences ne portaient pas 1 épée ou ne voulaient pas s'en servir : or, pourvu qu'il se battit, fer, poiug, ou bâton, tout était bon au jeune Dcguat-Tbouih ; car cet enragé se nommait Duguay-Trouin.
Né a Sainl-Malo, en i 073, fils d'un capitaine armateur de ce port, qui, de même que le père de Jean Bart, commandait des vaisseaux corsaires en temps do guerre , et marchands en temps de paix, Duguay-Trouin, destiné d'abord par sa famille à être d'église, étudia au collège de Rennes, et y fut tonsuré ; car son père le voulait envoyer en Espagne, auprès do M. l'évêque de Malaga, prélat d'un rare mérite, frère naturel du roi d'Espagne, et qui protégeait fort la famille Duguay. dont un des membres avait presque toujours héréditairement possédé le consulat de Malaga. On espérait ainsi, p*r le patronage de celte éinincnce, obtenir pour l'enfant quelque gros et lucratif bénéfice; mais le père de Duguay-Tromn mourut, et avec lui s'éteignit cette volonté de fer qui jusque-là avait pu imposer la tonsure et le petit collet au plus turbulent et au moins ecclésiastique des garçons.
Madame Duguay-Trouin, se voyant seule pour entraver ce caractère indomptable et le plier "aux graves et austères exigences de l'église, n'y songea pas un moment. A l'autorité dure et impérieuse du vieux corsaire, succéda, pour Duguay-Trouin, la tendresse facile d'une mère, qui le chérissait d'ailleurs, tout téméraire et emporté qu'il était. Aussi, en obtint-il bientôt la permission de quitter lleones, de laisser repousser ses beaux cheveux bruns, de quitter la robe pour le justaucorps, et le bréviaire pour l'épée.
Il faut le dire, la métamorphose fut merveilleuse; et le fringant académiste qui vint à Caen faire sa philosophie et ses exercices ne rappelait pas le moins du monde le triste clerc du séminaire de Itennes.
Dire que Duguay-Trouin, pensionnaire du collège de Caen, médita fort les arguments oiseux et inutiles de la philosophie, qu'il pâlit sur les spéculations cornues de la métaphysique, cette ridicule et stérile vanité, ce serait, je crois, mentir; mais dire qu'il fut bientôt in des plus vaillants acadétnistcs de la ville, et que pas un de son Age ue le primait à la paume, A l'escrime, à la natation ou à la course, ce serait donner une juste idée de l'énergie et de l'adresse de cette riche nature, aussi vigoureuse qu'intelligente.
Ce fut au sortir de l'académie que Duguay-Trouin se trouva le héros d'une foule d aventures de toutes sortes, dont il serait trop long de parler ici; aussi s'occupait il peu ou point de marine. Eu vain sa pauvre mère le suppliait de venir s'embarquer Ji Saim-Malo; en vain elle lui rappelait toutes les gloires maritimes qui rayonnaient aulour du nom de son antique famille de corsaires : Duguay-Trouin arrivait, embrassait sa mère, lui racontait ses folies, dout elle tremblait et riait i la fois; puis, après avoir charmé, consolé sa mère, il reparlait, lui disait-il gaiement , — « pour recommencer à expérimenter la terre tant s et si bien, qu'une fois homme de mer, il n'y voulût plus poser t le pied. »
Que répondre a de pareilles raisons? Comment gronder un tel élourai, qui d'ailleurs, au milieu de cette existence liceucleusc et turbulente, avait conserve florissants et vivaces ces deux ou trois robustes principes de probité, d'houiieui' et de respect de soi, qui suruageaui les plus grandes folies, soutien-
nent toujours celui qui est véritablement homme de bien audessus de la fange des vices déshonorants et infimes.
Duguay-Trouin cite d'ailleurs dans ses mémoires un Irait particulier qui prouve combien celte honnêteté de principes était, pour ainsi dire, organique en lui, puisque l'impur entourage qu'il fréquentait nécessairement n'avait pu l'altérer.
Voici celle aventure.
Avant, dans une nouvelle querelle, mis l'épée i la nain, ta
partie était devenue tellement inégale (en cela que deux amis de l'adversaire de Duguay-Trouin s'élaient joints à l'agresseur de ce dernier), qu'il allait périr sans doute victime de cet assassinai, lorsqu'un gentilhomme du pays, venant i passer, se rangea du côte de Duguay-Trouin , le dégagea et l'emmena souper a son auberge.
« Ce gentilhomme, — dit Duguay-Trouin dans ses charmants el naifs mémoires, — t était cependant un honnête filou que ie ne connaissais pas et même qui n'était pas bien connu pour tel: je l'appelle honnête en ce qu'il perdait noblement son argent; mais aussi, dès qu'il en manquait, il mettait son adresse en pratique. Au demeurant, il était brave, et joignait i une belle figure beaucoup d'esprit et des manières tort engageantes, le tout accompagné d'une passion pour le beau sexe el pour le vin qui allait jusqu'à la plus extrême débauche.
« Belle école pour un jeune homme de mon âge! Il voulait que je fusse de tous ses plaisirs, me faisant le confident et fort souvent le compagnon de ses entreprises; il m'apprit même quelques tours de cartes el de dès, dont, grâce i Dieu, je n'ai jamais fait usage. »
Et cela se croit fermement; car, malgré l'immense quantité de prises que fit Duguay-Trouin, sa scrupuleuse probité envers ses armateurs fut telle, qu'il mourut fort pauvre, ainsi qu'on le verra en son lieu.
On le répète, il fallait que Duguay-Trouin fût d'une bien haute el bien superlative probité pour ne pas user des leçons de son ami; car, ce qui de nos jours passe à bon droit pour une infamie, celte adresse a piper au jeu était fort admise dans le grand siècle ; les gens de la meilleure el de la plus grande compagnie s'en piquaient fort, et le chevalier de Grammont résume eo lui, mieux que pas un, ce type d'élégante et spirituelle escroquerie, dont, après tout, les conséquences notaient pas fort graves, eu cela que cette adresse (ainsi qu'on disaiO étant presque généralement reçue, ou du moins tolérée, chacun pouvait en user ; seulement le talent de la prestidigitation devenait ainsi le complément nécessaire de la science du joueur.
Toujours est-il que voilà notre jeune Duguay en compagnie de ce beau gentilhomme, gai diseur, galant, quelque peu escroc, fort spadassin, iusolenl, querelleur, ivrogne et débauché ; mais, au demeurant, « le meilleur iils du monde.» Deux ou trois cornl paguons de la même volée se joignant à eux, ce ne sont plus alors qu'orgies sur orgies, brelans sans fin, où le pauvre Duguay-Trouin perdait plus qu'il ne gagnait, malgré les charitables leçons de son ami le gentilhomme, qui se moquait fort de ses scrupules de novice ; puis, après jouer el boire, ce sont filles et femmes séduites, enlevées, abandonnées ; pères et amants, maris el valets chargés l'épée à la main ; le tout entremêlé ça el la de la poursuite des archers, que l'on battait si l'on était en force, et que l'on fuyait s'ils étaient en nombre respectable : alors évasions, transes fiévreuses, terreurs de toute sorte; une vie enfin accidentée de façon à faire blanchir en six mois les cheveux d'un homme moins vigoureusement trempé que cet adolescent Duguay-Trouin. qui entrait «lors a peine dans sa dix -septième année.
Heureusement une dernière et fâcheuse aventure mit fin aux desordres de Duguay-Trouin. Un vieux conseiller au parlement de Rouen entretenait une fille qu'il faisait passer pour sa nièce. Un des amis de débauche de Duguay-Trouin s'étant épris de cette fille, pria ce dernier de se joindre â lui et à quelques autres pour enlever lïuiaule. Notre jeune compagnon accepte; et ces mécréants s'en vont en plein jour, à la face du ciel, forcer la maison de ce vénérable conseiller, rouent ses laquais de coups de bâton, el, triomphants, emportent la nouvelle Uè-
lône. Hais te bonheur de 1 'amant ne fut pas long. La jalousie qu'il eut de Dugua\ Trouia, que l'Hélène trouvait fort a son gré, amena un défi, puis uu duel, dont Duguay-Trouin sortit vainqueur. llelasl ce ne (ut pas tout. U parlement de Rouen, iusleuicnl indigne de l'insulte faite à uu de ses membres, dans la personne de U fille qu'il entretenait, évoqua l'affaire, qui prit une telle apparence de gravité, que Duguay-Trouin, épouvanté, se sauva a Taris avec trois louis pour toute ressource. Il arrive, entre, pour se remettre des fatigues de la route, dans un caliarel du cul-de-sac Richelieu, et il s'est a peine attablé qu'un laquais vient demander deux bouteilles de vtu pour M, Trouin de ta Burbinuit... C'était le frère de Malaga, le consul, que la déclaration de guerre à l'fcspague ramenait eu France.
Voila Duguay saisi d'une telle frayeur au nom de son frère, qu'il croit aussi à sa poursuite, qu'il repart aussitôt, remonte dans le corlie et arrive à Caen, puis a Saint-Malo, où il conte tous ses méfaits à sa pauvre et tendre mère.
A Saint-Malo, d'après la décision d'un conseil de famille, il fut unanimement résolu que le don Juan serait immédiatement et dûment embarqué sur tu Trimli, frégate de dix-huit canons, armée par «u de ses oncles.
Duguay-Trouio It avec bravoure sa première campagne, qui l'éprouva d'ailleurs rudement Le temps fut affreux, et fa Trinité faillit a ae perdre aur les côtes de Bretagne, battue qu'elle était par un effroyable coup de vent du nord. Tout le temps de cette croisière, Duguay-Trouin fut atteint du mal de mer, et ne se trouva quelque peu soulagé qu'en arrivant a Saint- Halo.
Ce premier tribut payé, il remit bientôt a la mer, et son organisation de fer supporta dès lora, sans la moindre altération, toutes les fatigues et tous les périls de la navigation.
Dans cette nouvelle campagne, tu Trinité rencontra uu corsaire flessinguois et l'aborda. Dana sa bouillante impatience, Duguay Trouin allait s'élancer sur le pont de l'ennemi, lorsque le maùre d'équipage, qui le précédait, faisant un faux pas, tomba entre le* deux vaisseaux, qui.. se rejoignant et ae heurtant bientôt soulevés par la lame, écrasèrent ce malheureux sous les yeux de Duguay-Trouin, qui dit naïvement, a propos de cet horrible spectacle ;
« Lorsque je vis ses membres et sa cervelle écrasés, j'avoue que cet objet effrayant m'arrêta, d'autant plus que, n'ayant pas comme lui le pied mariu, je crus qu il me serait impossible d'éviter ce genre de mort hideux. Cependant le corsaire ennemi, aprè* avoir soutenu trois abordages consécutifs, fut enlevé l'èpée à la main, et l'on trouva que, pour un novice, java* témoigue assez de fermeté. »
Le rare est que, l'année d'ensuite, Duguay-Trouin, montant la frégate Je (.reuôAi», et, voulant sauter a l'abordage d'un vaisseau anglais, faillit « périr de ce même geure de mon : « Car, dit-il, lorsque non» abordâmes un secoud navire de vingt-quatre canons, soit faiblesse ou pressentiment, la pensée de no-re maître d'équipage me revint au moment où je m'avançais sur notre bossoir pour m 'élancer le premier à l'abordage ; mais la secousse de l'abordage et celle de notre beaupré, qui brisa le haut de la poupe de l'ennemi, fut si grande, qu elle me fit tomber à la mer entre les deux vaisseaux : heureusement j'étais à poupe et je tenais a la main une mauceuvre que je ne lâchai point, et je fus raccroché par quelques matelots de notre équipage, qui me tirèrent par les pieds i bord de notre vaisseau. »
Ensuite de cette campagne, Duguay-Trouin eut son premier commandement ; ce fut une flûte de quatorze canons, avec la-
Îuelle, étant forcé par le gros temps de relâcher dans la rivière e Lymcrick, il fil une disccute, brûla le château de milord Clare, et incendia deux vaisseaux échoués i terre ; puis il remit A la voile, et, après une croisière rendue infructueuse par la mauvaise marche de sa frégate, il revint a Saint-Malo en monter une autre nommée ta Coiïyutn.
Il est inutile de dire que chaque relâche de Duguav-Trouin commençait d'ordinaire de nouvelles aventures, et qu'il mettait l'épce ' la main ou son cœur eu jeu, avec autant de fougue et d'ardeur qu'autrefois. Mais, sans le suivre pas i pas dans le
cours nombreux de ses prises et de ses combats, dont ou verra plus tard une relation- détaillée tout écrite de aa main et qui manque entièrement dans ses mémoires, on* doit s'arrêter cependant aur un fait fort curieux eu cela qu'il donne un trait extrêmement caractéristique de celte figure originale.
Pour tout dire. Duguay-Trouin avait la plus grande foi du monde « aux pressentiments et a l'influence mystérieuse des i songea » : or, le* exemples qu'il cite avec une bonne foi. une naïveté remarquables, doivent faire singulièrement réfléchir lea gens qui traitent toujours trop légèrement des impressiops réelles, éprouvées, et qui, parce qu'elles sont incompréhensibles, n'en existent pas moins.
« J'avais, dit-il, croisé plus de deux mois, et je n'avais plue que pour quinte jours de provisions et de vivres, j'étais d ailleurs embarrassé de prisonniers et de soixante malades. Mes officiers et tout mon équipage, voyant que je ne parlais pas de relâcher, me représentèrent qu'il était temps d'y penser, et que l'ordonnance du roi était positive là-dessus. Je ne l'ignorais pas, mais j'étais saisi d'un « presseutimeut «ecret» de quelque heureuse aventure qui me faisait reculer de jour en jour. Quand je me vis pressé, j'assemblai tous mes gens, et, les ayant bien harangués, je les engageai, moitié par douceur, moitié par autorité, à consentir qu'on diminuât un peu de leur ration, les assurant aue, si nous faisions capture, je leur accorderais le pillage et les récompenserais amplement ; je ne disconviendrai pas que ce parti était uu peu extravagant, < et je ne comprends « pas moi-même ce qui me portail à leur parler de la sorte et si • affirmativement s, mai« j étais poussé en cela par une voix inconnue â laquelle il m'était impossible de résister. Quoi qu'il en aoit, « le hasard voulut qu'au bout de ces huit jours je visse « en songe deux gros vaisseaux venant à toutes voiles sur « nous. » Cette vision mit tous mes seus en agitation et me réveilla en sursaut. L'aube du jour commençait à paraître; je me levai, et, sortant en même temps aur le gaillard, je portai ma vue autour de lhoritoa ; a te premier objet qui la frappa fut « deux vaisseaux réels, data la même situation et avec les < mêmes voiles aue j'avais cru lea voir en dormant. > Us me parurent d'abord vaisseaux de guerre, parce qu'ils venaient nous reconnaître à toutes voilea et qu'ils élaieut d'une apparence à me le faire croire. Dans cette idée, je jugeai â propos de prendre chasse pour m' éprouver un peu avec eux avant que «le m'exposer , mais, ayant reconnu que j'allais beaucoup mieux que ces deux vaisseaux, je revirai de bord aussitôt, et. ayant livré combat, je m'en rendis maître après trois heures de résistance fort vive. Cea vaisseaux étaient percés a quarante-huit canons et en avaient chacun vingt-huit de moulés : ils se trouvèrent chargés de sucre, d'iudigo, et de beaucoup d'or et d'argent. Le pillage, qui fut très-grand, n'empêcha pas mes armateurs de gagner une grosse somme. Je menai ces deux prises i Nantes, où je lis caréner mon vaisseau ; et, m'en étant retourné en croisière, je fis encore trois autres prises avant de m'en aller à llrest. Comme je dois la prise de ces deux vaisseaux, dont je viens de parler, à ce « pressentiment secret » qui me fil demander huit jours de croisière à mon équipage, je ne puis m'empéeher du dire ici « que j'en ai eu plusieurs autres qui ne « m'ont pas trompé. . le laisse aux philosophes i expliquer ce que ce peut être que cette voix intérieure qui m'a souvent annoncé les biens et les maux. Qu'ils l'attribuent, s'ils le veulent, â quelque gèuie qui nous accompagne, â notre imagination vive et échauffée ou â notre âme elle-même, qui, dans nés moments heureux, perce les ténèbres de l'avenir pour y découvrir certains mouvements, je ne les chicanerai point sur leur explication; a mais je ne sais rien de plus marqué eu moi-même que « cette voix basse, mais distincte, cl pour ainsi dire opiniâtre, « qui m a annoncé cl fait annoncer plusieurs fois à d'autresjus- « qu'au jour et aux circonstances des événements. »
t'ucore une fois, que dire, qu'objecter 1 des faits énoncés avec tant de sincérité, sinon que c'est encore un de ces mystères inexplicables dont l'intelligence de l'homme ne pourra jamais pénétrer les causes, bien qu'elle en ressente les effets.
Après un grand nombre de prises importantes, Duguay- Trouin, ensuite d'un combat acharne contre deux vaisseaux
anglais, fui fait prisonnier el conduit a Plymoutb, comme Jean Dariet Forbin le furent plus tard, puis aussi, comme Jean Bart cl Forbin, il s'évada, mais aidé par l'amour d'une jeune femme qu'il avait séduite dans sa prison, et qui, pour assurer l'évasiou de son amant, eut le valeureux courage, la sublime et louchante résignation de sembler écouter les tendresses de l'officier anglais chargé de la garde de Duguay Trouin, pour ménager a ce dernier les moyens de fuir. Celui-ci, délivré de la sorte de l'obsession de son argus, put sortir de sa prison et enlever une chaloupe pour revenir en France, grâce à l'admirable dévouement de celte jeune femme qui avait poussé sa magnifique abnégation de soi a ce point de préférer voir son amant libre el loin d'elle, que captif et loin d'elle I Sublime et courageux dévouement, on le répète... surtout
Trouin montait ce même vaisseau le Sans-Pareil, si intrépidement abordé par lui, après un des plus magnifiques combats qui aient jamais honoré la marine française...
«Je montai donc le François, dilDuguay-Trouin, et, cinglant en haute mer, j'établis ma croisière sur les cotes d'Angleterre el d'Irlande ; je pris d'abord cinq vaisseaux chargés de tabac el de sucre, ensuite un sixième chargé de mâts cl de pellelc • ries, venant de la Nouvelle-Angleterre ; ce dernier séparé depuis deux jours d'une flotte de soixante voiles, escortée par deux vaisseaux de guerre anglais, l'un nommé le Sans-Pareil, de cinquante pièces de canon, et l'autre le Boston, de trente-huit canons, mais percé à soixante-douze ; les habitants de Boston ayant fait construire ce dernier vaisseau exprès pour en faire présent au prince Georges. Il était chargé de très-beaux mais,
Aboi !•:-<! du Si'M-Piimf
si celle pauvre jeune femme, en agissant de la sorte, n'avait pas cherche, puis trouvé le moyen d éloigner ainsi Duguay-Trouin, dont elle était lasse ; car, nèlas I le cœur est changeant et mobile. „ .
Enfin, amant tendremenl aimé ou éeonduit, Duguay-Trouin, après des dangers sans nombre, aborda la côte de Bretagne, a deux lieues environ de Trrguier ; de lu il se rendit à Saint- Main, et apprit en y arrivant que son frère aîné était parti pour Hoi hefort, où il armait le vaisseau du roi le François, de quarante-huit canons a dessein de lui en conférer le commandement. Duguay-Trouin prit aussitôt la posle, se rendit a Rochefort, el trouva le vaisseau mouillé aux rades de la Rochelle, et loul prêt à mettre à la voile.
Ce fui avec ce vaisseau qu'il enleva a l'abordage, après un combat de deux jours, le magnifique vaisseau te Sans-Pareil.
On va lui laisser raconter celte prise en détail, pour des raisons que l'on dira plus tard, et que l'on concevra lorsqu'on verra que, lorsqu'il reçut un sanglant affront de la part de M. de Feuquières, capitaine des vaisseaux du roi, Duguay-
ct de pelleteries ; je m'informai avec grand soin de l'aire de vent où cette flotte pouvait être, et courus à toutes voiles de ce côté-là, j'en eus connaissance vers midi. L'impatience que j'avais de pceudre revanche me fil, sans hésiter, allaquer les deux vaisseaux de guerre qui lui servaient d'escorte. Dans mes premières bordées j'eus le bonheur de démater le Boston de son grand mal de hune, cl de lui couper sa grande vergue : cet accident le mil hors d'élal de traverser le dessein que j'avais d'aborder fe Sans-Pareil; cet abordage fui a l'instant exécuté, el mes grappins furent jetés au milieu de notre feu mutuel de canons el de mousqueterie ; cela fui suivi d'un grand nombre de grenades que j'avais fait disperser de l'avant a l'arrière, que ses ponls el ses gaillards furent nettoyés en fort peu de temps. Je bs battre la (-barge, et mes gens se présentèrent a l'abordage ; mais le feu prit tout d'un coup a la poupe si vivement, que, dans la crainte de brûler avec lui, je me vis contraint de faire pousser vile au large. Des que cet embrasement fut éteint, je raccrochai le vaisseau le Sans-Pareil une seconde fois'el le feu ayant aussi pris A ma bune et dans ma misaine, je me trou-
V ai encore dans la nécessité de déborder. Sur ces entrefaites, la nuit vint, et toute la flotte se dispersa Les deux vaisseaux de guerre lurent les seuls qui se conservèrent et que je conservai de même très soigneusement ; cependant je fus oblige .de faire changer toutes mes voiles criblées et brûlées, tandis que les ennemis étaient de leur côté occupés à se raccommoder.
« Sitôt que le jour parut, je recommençai une troisième fois l'abordage du vaisseau le SatU'Pareit; mais, au milieu de nos deux bordées de canon et de mousqueterie, ses deux grands mâts tombèrent dans mes porte-haubans ; cet accident, qui le* mettait liors de combat et hors dYlal de' s'enfuir, m'empêcha de permettre que mes gens sautassent a bord; au contraire, je lis pousser précipitamment au large, et courus avec la même activité sur le vaisseau le Boston, qui faisait alors tous ses efforts
répondu qu'il me croyait plus brave qu'eux, et qu'il parierait de si téte que je remporterais la victoire. L'Anglais indigné répliqua a celui-ci qu'il en avait menti, et l'autre lui avant donné un soufflet, ils en étaient venus aux mains. Le Hollandais demeura le vainqueur et vint dans le moment me raconter son combat, en me demandant en grâce de faire monter son adversaire sur le pont, alin qu'il vit de ses propres yeux ces deux vaisseaux soumis et qu'il en crevât de dépit. Ru effet, je l'envoyai chercher; il faillit en devenir fou quand il eut vu le Sans- Pareil et le Boston dans le pitoyable état où jn les avais mis ; il se relira, jurant comme un païen et s'arrachaot les cheveux.
a Cependant j'eus une peine extrême à pouvoir amariner ces deux vaisseaux ; ma chaloupe et mon canot étaient hachés, et il survint un orage qui nous mil en très-grand péril par le
I, Anglais indigné répliqua à oclui ci qu'il en mit menti, cl l'autre lui avant donné un »uMet,*il* <n étaieul renus aux nuina.
pour s'enfuir. Je le joignis, el, m'en étant rendu mailre eu peu de temps, je revins sur son camarade qui, étant ras comme uu ponton, fut obligé de céder.
« Ces deux vaisseaux étant soumis, un Hollandais, capitaine d'une prise que j'avais faite peu de jours auparavant, monta de notre fond de cale sur le gaillard pour venir m'en faire compliment: il me dit d'un air joyeux qu'il venait aussi de remporter une pptile victoire sur le capitaine de la prise anglaise qui m'avait donné avis de cette flotte, et qu'èlant descendus tous di-ux ensemble au fond de cale, un moment avant notre combat. l'Anglais lui avait dit : — a < amandes, réjouissonsnous, vous serez bientôt en liberté; le vaisseau le Sans-Pureil est monté par un de* plus braves capitaines de l'Angleterre, qui, avec ce même vaisseau a pris a l'abordage le fameux Jean Bart et le chevalier de Forbin; son camarade est aussi bien armé et bien commandé, ayant fortifié leur équipage de celui d'un vaisseau anglais qui s'est perdu depuis peu sur la côte de Boston* et ce vaisseau français ne saurait jamais leur résister longtemps. » — Le capitaine hollandais m'assura qu'il lui avait