‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 12 sur 120 · I.a cérémonie commença · texte numérisé non relu

I.a cérémonie commença

Le comte d'Estrades, représentant le ni de France, était assis et couvert; il avait au col le grand collier d'or de l'ordre de Saint- Michel ; derrière lui se tenaient debout le marquis de Bellefonds, Cavoye cl les secrétaires d'ambassade ; puis derrière eux les gentilshommes, écuyers et officiers de la maison de l'ambassadeur, tous magnifiquement vêtus.

Aux pieds du comte d'Estrades était un riche coussin de velours cramoisi ; ce fut sur ce coussin que M. de Cavoye, qui servait, pour aiosi dire, de parrain à Ruyier, le pria de s'agenouiller.

l.e viril amiral s'avança tète nue, mit un genou sur le coussin, et M. d'Estrades, après l'avoir salué, s étant levé et découvert, dit :

— De par Sa Majesté, chef et souverain grand-mallre de l'ordre de Saint-Michel, auquel il lui a plu de vous associer, monsieur de Ruyter, enlendez II formule du serment des chevaliers, et jurez de vous y soumettre, ainsi qu'à la teneur des statuts qui vous ont été donnes pour en prendre connaissance.

Puis, s'étant rassis et couvert, M. d'Estrades fil lire la formule suivante par un de ses gentilshommes.

« Je , Michef-Adriansz de lluyter, lieutenant général , amiral des Provinces-Unies, jure et promets de bien el fidèlement tenir et garder les statuts et constitutions de l'ordre de Saint-Michel auquel il a plu au roi, chef et souverain grand-maître, de ni 'associer, et d'en porter toujours le collier ou la croix avec un ruban noir tabisé en écharpe ; que, s'il vient a ma connaissance quelque chose qui puisse altérer la grandeur ou la dignilè de l ordre, nu qui soit contraire au service de Sa Majesté le roi de France, donnerai avis et m'y opposerai de tout mon pouvoir ; que, s'il arrive (ce que Dieu ne veuille) que je sois trouvé avoir tait quelque chose digne de reproche, il pour raison de quoi je sois sommé et requis de rendre la croix de Tordre, je la restituerai entre les mains de celui qui sera commis par Sa Majesté pour la retirer, sans que, pour celte raison, je porte aucune mauvaise haine ni volonté coutre le souverain et les chevaliers, pour sûreté de quoi j'engage ma foi et mon honneur par la présente que je signerai de ma main, et scellerai du cachet de mes

— je le ,ure, dit Ruyier d'une voix ferme.

Alors M . le comte d'Estrades, commissaire pour le roi, se leva, et tirant son épée :

De la paît de Sa Majesté, cher et souverain grand-mallre de l'ordre, il frappa légèrement un coup sur l'épaule de Ruyter, en disant : < 14 par saint Paul et saint Georges, je vous bis chevalier de Saint-Michel, i

Ensuite, remettant son épée dans le fourreau, M. d'Estrades s'as-it ; puis, prenant sur uu coussin porté par un ecuyer le collier de l'ordre, le passa au col de lluyter. et lui rcrail une lettre du roi en prononçant ces paroles :

t L'ordre vous reçoit en son amiable compagnie, el en signe de ce vous donne ce collier ; Dieu veuille que voua le puissiez lougtemps porter à sa gloire, au service du roi souverain dudit ordre, et à votre honneur ! »

A cela, Ruyier répondit avec noblesse el candeur: t Dieu m'en fasse la grâce I » Après quoi, M. d'Estrades l'embrassa en signe de cordiale fraternité.

Cette grave et imposante cérémonie terminée, M. d'Estrades, suivi du marquis de Bellefonds, prit le nouveau chevalier par le bras, remmena vers la table du conseil, le fil asseoir à sa droite, el lui dit :

— Maintenant, monsieur l'amiral, il me reste a accomplir uo second ordre du coi mou maitre... lia bien voulu que je

sois assez heureux pour vous remettre , avec le collier de Saiul- Michel. cette aune marque insigne de son estime et de sa considération pour vous.

Un écuyer s'approcha, portant sur un coussin un magnifique écrin recouvert de moire bleue, au centre duquel, par une attention délicate, on avait brodé les emblèmes et les insignes de l'ordre de Saint-Michel entourant les armes de Ruyier. M. d'Estrades ouvrit ce coffre et en lira un magnifique portrait de Louis XIV, entouré de trois rangs de diamants, puis une grosse chaîne d'or merveilleusement travaillée, a laquelle pendait une médaille où était le buste du roi. et, au revers, un so leil levant, avec sa devise : AVc pluribux impnr .

— Monsieur l'amiral, dit le comte d'Estrades, le roi mon maître m'a aussi remis cette lettre pour vous, mais en me donnant l'ordre d'en faire lire A haute voix le contenu, afin que chacun sache et connaisse ce que voire modestie voudrait peutêtre céler.

Kl ce qui snit fut lu à haute voix :

« Aujourd'hui, vinjrt-deuxième jour d'août 4666. le roi étant à Vincennes, bien informé des importants et recommandables services que rend depuis plusieurs années le sieur Ruyter aux sieurs Etais- Généraux des Provinces-Unies des Pays-bas. qui lui ont fait mériter la charge de leur amiral, et voulant lui départir des effets de son estime qui correspondent a l'estime que Sa Majesté fait de sa personne, el aux preuves qu'il a si souvent données de sa valeur et de sa grande expérience au fait de la guerre et du commandement des armées navales; Sa Majesté lui a fait, el lui fait don par le présent brevet de son portrait enrichi de diamants, et d'une chaîne d'or, et, désirant par ce témoignage faire connaître au public la considération qu'elle fait du courage et des talents extraordinaires qu'elle a reconnus en la personne du sieur Ruyter, elle a cru qu'en celle rencontre elle ne pouvait le faire plus av antageusement qu'en prenant soin que cette marque d'honneur soit conservée dans si famille Pour cet effet, Sa Majesté a ajouté celle condition, el a déclaré et entendu, entend et déclare bien expressément, qu'après la m-.rt dudit sieur Ruyter, sondit portrait enrichi de diamants, ensemble ladite chaîne d'or, passent el appariieniient au sieur Ange! de Ruyier, son fils aine, sans que les autres enfants et héritiers y puissent prétendre aucune part ; en quoi Sa Majesté s'est portée d'autant plus volontiers qu elle a déjà conçu une fort bonne opinion du mérite personnel dndii sieur Angel de Ruyter, qui lui donne lieu d'espérer qu'il héritera de toutes les grandes qualités d'un si illustre père, et c'est par cette considération que Sa Majesté a voulu lui donner en son particulier des preuves de sa volonté, el pour témoigner d'ieelle. elle m'a commandé d'en expédier le présent brevet, qu'elle a voulu signer de sa main, et être contresigné par moi son conseiller el secrétaire d'Etal, et de ses commandements el f

« LoDIS.

A peine la lecture de celte pièce si flatteuse pour Ruyter avaitelle été terminée que les murmures les plus flatteurs s élevèrent, et que le vieil amiral, serrant les mains de M d'Estrades avec cordialité, s'écria : — Hormis ce que je dois aux Provinces, répondez bien au roi de France que je serai toujours à lui comme le pins fidèle et le plus dévoué de ses serviteurs.

Puisla foule s'écoula, et les cortèges de l'amiral el de M. d'Kstrades s'en allèrent dans le même ordre qu'ils étaient venus.

— Ma foi, mon cher d Ksi rades, dit le marquis de Bellefonds en accompagnant l'ambassadeur dans son carrosse, j'ai eu peine à contenir mon envie de rire en voyant ce rustre hollandais se laisser gravement passer au col ce collier d'or, et regarder les pierreries du portrait en marchand exercé.

- Je pense comme vous, mon cher Bellefonds, que rien n'est plus fâcheux que de voir de telles grâces tomber de ai haut lieu sur de pareils croquants ; mais ici les criailleries devenaient si fortes contre nous, surtout après ce dernier combat. A cause de la non-intervention de la flotte de Sa Majesté, que notre maître a cru prudent et politique de faire ce régal el cet honneur à ce républicain ; le tout peut aller à quatre ou cinq mille écus. Et qu'est-ce que cela en comparaison de ce que nous

tirons de ce pays-ci, et «le la perte que la flotte de Sa Majesté eût éprouvée en se trouvaut à la bataille?

— Je crois aussi que cela sera d'un excellent effet, mais c'est grand dommage que ce de Witl ne se soit pas laissé prendre a ce gluau de chevalerie.

— Oh ! le de Witt est plus rude et plus sauvage que jamais; nous sommes en grande froideur... mais que voulez-voua, Uellefonds? il faut patienter et attendre...

— Et mort Dieu ! d'Estrades, alors ce ne seront pas des colliers d'or que l'on mettra au col de ces insolents trafiquants, et il faudra bien des portraits garnis de pierreries pour payer la rançon de leurs maudits marécages.

— Que le ciel vous entende, mon cher Bellcfonds ! dit d'Es- Irades. Et les deux amis regagnèrent leur logis.

Mais revenons à Bart et à Saurcl, qui, comme Ruyter, avaient pris cette scène très au sérieux.

On ne saurait dire l'impression que cette scène fit éprouver a Jean Uart. Jusqu'aux derniers moments de sa vie, il n'en

F aria qu'avec une extrême exaltation do souvenir, disant que ambition et la ferme volonté d'être un jour le héros d'une pareille cérémonie commença dès ce jour à poindre et 1 s'établir toute m ton âme, selon son énergique et naïve expression.

Une fois hors de la grande salle, Sauret fut surpris de l'éclat extraordinaire qui brillait dans les yeux de son jeune monsieur, qui s'écria :

— Sainte-croix! vieux Sauret, quel jour pour M. l'amiral du Ruyter!... As-tu vu ce collier d or que le roi de France lui doune... et comme il a tinté sur son armure d'acier.... et la chaîne... et le portrait I... et les compliments de la lettre que ce seigneur a lue!... Sainte-croix! si le courage est grand, la récompense est belle aussi!... et dire que M. l'amiral a d abord tourné la roue à la corderie de cette même ville-ci... où le roi de France lui écrit de sa main, et le fait chevalier en si graud et si noble appareil !

— Min Dieu !... min Dieu ! notre jeune monsieur, il y a encore des colliers d'or chez les orfèvres du roi, et de l'encre dans son écritoire pour écrire aux braves marins... Allez, allez, le lils de maître Cornille Bart et le petii-iils de maître Antoine Bartpcut bien espérer...

— Aussi bien, j'espère^ vieux Sauret... sainte-croix!... oui, c'est comme malgré moi, mais j'espère; et puis, tiens, vois-tu, je crois que c'est d'entendre les récits de bataille du Henard de la mer et de mon père qui m'ont fait matelot... comme je crois que la vue de toutes ces grâces accordées a ce vaillant amiral me donne l'ambition d'en obtenir autant, et me fera peut-être aussi un jour amiral.

— Eh! eh! notre jeune monsieur... dà... l'amiral Jean Bart... eh ! l'amiral Jean Bart.... Cela résonnerait bien galamment aux oreilles du vieux Sauret. s'il avait le bonheur d'entendre de pareils mots ; mais, min Dieu ! il y a une chose, la discipline militaire ne vous sied guère au moins, et bien fort, et bien adroit sera celui qui vous bridera. Voyez-vous, notre jeune monsieur, vous n'êtes pas de ces poissons qui aiment à naviguer de conserve et en assemblée comme les harengs du Ponant et les thons du Levant... vous, vous êtes comme l'épée de mer ou le lorsi, qui naviguent isolés et à l'aventure, se fiant à eux seuls pour attaquer ou défendre leur proie. Est-ce vrai, notre jeuuc monsieur?

— Et, sainte-croix! c'est cela, vieux Sauret, l'abordage, l'abordage ! à chacun son ennemi, a chacun sa hac he ; et huzza pour le vainqueur, c'est la vraie guerre... Mais, liens, vieux Sauret, ces combats où l'on marche à la queue les uns des autres comme des canards sauvage dans un étang, ces manœuvres où il faut virer si votre matelot d'avant vire , ni plus ni moins que des capucins i la procession... non, non, vieux Sauret, ça ne me va pas; et je crois, vois-tu, que j'aimerais mieux commander la caravelle du vieux Valbué qu'un de ces vaisseaux de haut bord , s'il fallait être soumis aux ordres d'un amiral , et puis avoir mon matelot de gauche, mon matelot de droite, mon matelot d'avant, mon matelot d'arrière... non, non, poupe cl proue, bâbord et tribord; je veux ça libre et bien a moi...

Le marin n'est marin que seul et en haute mer, n'attendant d'ordres que de lui, el n'espérant qu'en Dieu. . ,

— Ah ! je vous le disais bien : mais avec ces façons d'imaginations solitaires, on ne vous dira pas souvent : tuoniicur Garnirai.

— Et qui sait cela, vieux Saurel?... peut-être un jour on dira l'amiral Jean Bart... ou bien va, ce qui est plus sûr, je serai combourgeois d'un navire, ou capitaine de corsaire comme mon père et mon grand-père; et quand j'arriverai de course, nous viderons un pot de vin èpicé au coin de la vieille cheminée de notre maison de la rue de l'Église, a Dunkerque; et plus tard je me marierai , et lu auras uu plus jeune monsieur que moi à qui lu conteras tes histoires véridiques et océaniques, et a qui lu feras des galères en petit.

— Mais, notre jeune monsieur, on peut bien i la fois êlre amiral, boire du vin épicé dans la rue de l'Église, et avoir des enfants... et, révérence parler, notre jeune monsieur, on en a beaucoup dans votre famille , et vous ferez comme votre famille ; seulement je dirai à mes futurs jeunes messieurs, en parlant de vous : M. l'amiral, au lieu que je vous disais maître Cornille.

— Sainle-croix ! encore une fois, vieux Sauret, cette cérémonie m'a tout remué, je l'ai toute en l'Ame, et, merci Dieu! il faudra crever ou arriver a dire le capitaine... peut-être l'amiral Jean...

Malheureusement l'exaltation du futur capitaine Jean fut calmée par les paroles suivantes dites avec toute la gravité qui caractérise le sergent armé de la pertuisane et commandant une escouade :

— Vous êtes des malelots des Scpt-Provinces ?

— Oui ; après ?

— Après... suivez-moi a bord à l'instant; c'est l'ordre de l'amiral qui craint des querelles avec ceux de Tromp...

— Au diable Tromp, sainte-croix! je...

— Allons, allons, notre jeune monsieur le capitaine Jean... Voulez-vous donc faire mettre au cadenas l'amiral Jean? dit le vieux Saurel...

— Tu as raison... Merci Dieu! je ne suis pas fait pour la corvée militaire. Oh! ma pauvre caravelle!... Allons, marchez, sergent , je vous suis.

— C'est-i-dire , vous suivrez, et on vous suivra , dit le prudent hallebardier en enclavant Jean Bart et Sauret dans le centre de son escouade, et regagnant le quai où attendaient les embarcations qui conduisirent les deux amis a bord des &pl-I'rovinces, où il y eut grand gala en l'honneur de Buyler.

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