CHAPITRE XIV
L'hôtel Colbert était alors situé au coin de la rue Neuvedes-Petits-Champs et de la rue Vivien (Vivienne); l'hôtel Maaarini (ancien hôtel du Trésor ) formait l'autre angle des mêmes rues.
L'aspect de cette habitation presque royale était des plus imposants. Un large escalier de marbre à balustre conduisait au péristyle d'un principal corps de logis, auquel on arrivait par une vaste cour d'honneur. Deux ailes en retour allaient rejoindre deux pavillons élevés de chaque côté de la grande porte d'entrée, qui s'ouvrait sur la rue, et dont le fronton était orné des armes de Colbert, sculptées en pierre, (.'es armes étaient d or à la bisse ou couleuvre d'azur posée en pat ; deux licorne* pour support ; pour cimier une main tenant une branche . d'olivier, avec cette devise : tente et recte.
Derrière le bâtiment du fond, on voyait pointer les branches dépouillées des grands arbres du jardin; et l'aile gauche de l'hôtel, prolongée de ce côté, formait une longue galerie, dont le rez-de-chaussée servait de serre chaude et d'orangerie pour une foule d'arbres et de plantes rares et précieuses.
Le premier étage renfermait une magnifique collection de tableaux et d'objets d'art.
Les communs et les dépendances de celte habitation étaient immenses, et de magnifiques écuries renfermaient vingt chevaux de prix et de choix, élevés en grande partie dans le haras que Colbert avait à sa terre d'Hauterive.
Nais la magnificence de cet hôtel de Paris ne suffit pas pour donner une idée de la grande fortune de Colbert; il faut songer que ses maisons de Sceaux et d'Hauterive, que ses appartements de Saint-Germain, de Fontainebleau et de Versailles (plus tard) furent meublés avec le même luxe, et si complètement, que chacune de ces somptueuses habitations rivalisait avec l'hôtel de Paris par sa splcndide argenterie, ses meubles précieux et ses rares collections de tableaux et d'objets d'art.
Or, par un beau jour de décembre, sur les quatre heures de relevée, un lourd carrosse du temps, garni à l'intérieur de velours cramoisi rehaussé de larges clous dorés, s'arrêta devant le péristyle de l'hôtel, et Colbert descendit de sa voiture appuyé sur le bras d'un laquais.
La figure du Colbert n'était pas changée : c'étaient toujours ses gros sourcils froncés, son front de marbre-, et son air dur et grondeur ; il était comme d'habitude vêtu de noir, avec le cordon bleu de l'ordre en sautoir, et sa plaque brodée en argent sur son mauteau.
Après avoir traversé une grande antichambre où se tenaient bon nombre de laquais, il arriva dans un premier salon tendu et meublé de damas ponceau; ce salon précédait sa bibliothèque.
• Cette dernière pièce était fort grande, ayant cinq fenêtres de façade sur la cour et autant sur le jardin; les parties de murailles que ne cachait pas une magnifique bibliothèque de noyer sculpté, remplie de livres, étaient tendues de satin de Bruges vert; les rideaux et portières étaient de la même couleur, mais de gros de Tours, rehaussés d'un galon et d'une frange d'or et d'argent, avec les armes de Colbert brodées sur la pente des portières richement festonnées.
Les fauteuils et une grande table située au milieu de cette pièce étaient aussi de noyer sculpté avec des housses de velours vert frangées de même en or et en argent; enfin, sur le marbre d'une large console on voyait les bustes de brome de Rirhclieu et de Mazarin, nvec une magnifique horloge au milieu.
Au bout de celle pièce était une grande cheminée garnie de ses chenets et de sa grille de fer bien polie, et défendue des
courants d'air par un paravent de velours. La. attendant Colbert, étaient rassemblés Baluze, bibliothéc aire du ministre ; l'abbé Gallois, directeur du Journal des Savants, et Isarn, ancien précepteur du marquis de Seignelay.
Lorsqu'ils avaient entendu le bruit du carrosse, ces familiers de Colbert s'étaient levés pour le saluer et s'entretenir avec lui quelque temps, comme ils faisaient d'habitude avant qu'il n'entrât dans son cabinet.
Nais le ministre, après leur avoir rendu leur salul, dit seulement a Isarn : — Non fils travaille là-haut depuis ce matin, faites-le descendre a l'instant même... j'ai de bonnes nouvelles a lui donner.
En disant ces derniers mois, l'expression de la figure de Colbert avait entièrement changé; ses traits austères s'étaient déridés, et je ne sais quel reflet de joie et de satisfaction intime, éclatant malgré lui sur sou visage, semblait y lutter avec l'air de sévérité habituelle qui le caractérisait.
— Nais... N. le marquis de Seignelay n'est pas a l'hôtel, monseigneur, dit Isarn avec embarras.
— Il n'y est pas?... cela est impossible t dit Colbert; et ses traits reprirent leur aspect ordinaire de dureté.
— Pardonnez-moi, monseigneur, il y a environ quatre heures que N. le marquis est sorti pour aller faire, je crois, une partie de lougue-paume chez fSoron : c'est N. le comte de Grouvelle qui l'est venu chercher, et N le marquis...
— M. le marquis... M. le marquis est on écervelé, dit Colbert en frappant du pied avec colère : qu'on aille me le quelir, et à l'instant même, chez ce Noron, que le ciel maudisse ] <
Et poussant la porte de son cabinet avec violence, Colbert y ' entra furieux, se jeta sur un grand fauteuil de velours rouge, ne pouvant cacher le chagrin profond que lui causaient la négligence et la légèreté de son fils.
Or, chargé ce jour même par son père d'un ouvrage trèsimportant sur le détail de la marine, Seignelay, selon sa coutume, avait préféré ses plaisirs a la méditation et au travail. On concevra d'aulaul plus le désappointement de Colbert, que ce ministre, sortant de chez le roi avec les promesses les plus brillantes pour l'avenir de son fils, comptait lui annoncer celle faveur inespérée, comme encouragement et récompense.
Le cabinet où Colbert attendait son fils avec tant d'impatience avait un aspect si particulier, qu'il mérite d'être décrit, en cela que son ensemble peut donner quelque enseignement sur les goûts de ce ministre. Ce cabinet était vaste et carré : des tableaux de sainteté dus aux plus grands maîtres cachaient presque les murs; entre autres chefs-a'eruvre ou remarquait la magnifique Nativité des l'arrache, la Création du Monde, par Jules Romain, et la Fraction du pain, par Paul Yéronèse. Parmi les peintures modernes, il y avait un tableau rond de Lebrun, représentant un Christ au Jardin. Ce même tableau, copié en tapisserie de haute lice par une des filles de Colbert. était 1 moitié caché par un rideau de moire verte. Enfin, au-dessus d'une table couverte d'instruments de mathématiques et de physique, plusieurs portraits étaient suspendus dans des cadres de bronze doré richement ciselés. Ces portraits étaient ceux de la reine et de madame la duchesse de Chovreuse, fille aînée de Colbert, peints par Beaubrun. cl ceux du roi et de Monsieur, dessinés au pastel par Nanteuil. Deux autres petils portraits de Louis XIV à chrval, peints par Mignard, étaient placés de chaque côté du miroir de la cheminée. Ce miroir, magnifique glace de Venise de quarante pouces de haut sur trente-six de largo, était entouré d'un cadre de filigrane d'argent : deux grandes figures d'enfant de même mêlai s'appuyaient de chaque côté de ce cadre et supportaient un chapiteau en haut duquel étaient les armes de Colbert.
In grand'lustre de cristal de roche pendait au plafond de ce cabinet par un gros cordon de soie pourpre, et au-dessus du miroir d'argent dont nous avons parlé èlait une espèce de cadran fort iugenieux servant à marquer l'air du veut Ce radraii correspondait sans doute à une longue tringle de fer mise en mouvement par une girouette placée sur les combles de l'hôtel. Plusieurs meubles précieux ornaient encore ce cabinet : il y
avait deux guéridons .. fond d'écaillé, ouvrage de marqueterie de cuivre à jour, aussi aux armes de Colbert , car ces armes se retrouvaient partout. C'étaient eucore deux petites armoires de bois violet de Calembourg incrusté de découpures d'ébéne et de filets d'étain; sur lune d'elles était une riche cassolette de vermeil d'une très-rare ciselure , et sur l'autre une admirable figurine d'argent d'un pied de haut représentant un homme portant un globe ; de chaque côté de cette statuette étaient deux sphinx de marbre rouge; enfin, sur un petit cabinet d email de Catalogne était rangé un superbe casier de laque noire moolé d'or moulu, rempli de médailles d'un grand prix.
A gauche de la cheminée était une grande armoire en écaille et a secrets, où Colbert mettait ses papiers d'Etal et de famille, et à droite le bureau dont il se servait d'habitude : ce bureau, de poirier noirci , sans dorure et couvert d'un vieux tapis de drap noir tout usé , contrastait par son extrême simplicité avec le reste de l'ameublement. Au-dessus de ce bureau , à coté des portraits dont j'ai parlé , on voyait une pendule de Thurel avec sa boite et son pied d'ébéne incrusté de cuivre et d'étain. Une autre pendule à peu prés pareille était placée sur un second bureau de bois de rose , magnifiquement orné de marqueterie d'ébéne et d'ivoire ; c'est la que travaillait souvent auprès de son père M. le marquis de Seignelay. Ce bureau était couvert de papiers et de gros registres en vélin vert, avec les armes de Colbert dorées sur leur couverture. Toutes les lettres qu'on écrivait à ce ministre, depuis colles qui avait trait a sa charge jusqu'aux plus insignifiantes , furent reliées dans ces volumes par mois et années, jusqu'à la fin de sa vie.
Au bout d'une demi-heure, la porte du cabinet de Colbert s'ouvrit, et son fils parut.
Jean -Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, n'avait pas encore dix-buit ans; déjà gros, d'une taille moyenne et vigoureuse, mais trop épaisse, sa figure, bien que large et pleine, offrait un mélange d'audace et d'intelligence assez remarquable ; mais rien ne pouvait peindre l'imperturbable assurance qui se révélait dans son regard hautain et inquisitif.
Ayant été interrompu dans sa partie de paume, Seignelay était encore fort rouge et tout débraillé; son justaucorps bleu de ciel, brodé d'argent, à peine boutonné, sa perruque eu désordre, ses aiguillettes a demi reployées sous son riche baudrier, témoignaient la promptitude avec laquelle il s'était rendu aux ordres de Colbert.
— Vous m'avez fait mander, mon père , me voici , dit Seignelay en entrant avec une affectation d'aisance qui cachait mal son dépit , et jetant son chapeau a plumes sur une chaise : mais une autre fois, je vous en supplie, mon père, épargnez-moi un pareil affront... Nous étions-là toute la cour chez .Noron , Grouvelle, Soyeeourt, Sévigné , Sainl-Pol , Cavoye , Longueville, que sais-je encore... et mons Isarn vient la, devant eux tous, me chercher et me ramener comme un écolier en faute... En vérité, cela est outrageusement fâcheux... je vous assure I
Colbert» ne disant mol. se renfermait dans une rage froide ; seulement, à ses mains crispées qui serraient fortement les bras de son fauteuil, au battement précipité de son pied'gauche sur le carreau de velours ou il l'appuyait, on devinait que sa colère encore contenue menaçait d'éclater bientôt, et néanmoins son regard terrible, fixé sur son fils... son front plissé, son demisourire insultant, et jusqu'à son silence même eussent terrifié tout autre que Seignelay, habitué dès longtemps à soutenir le choc de ces démêlés intérieurs.
— Enfin, mon père, me voici à vos ordres, répéta-t-il en s'essuyant le front avec une insouciance apparente, et sans vouloir s'apercevoir de l'irritation croissante de Colbert, et ce n'est pas sans peine, je l'avoue ; car, pour me rendre auprès de vous, mon père , j'ai interrompu la plus belle partie qui se pût voir, et me suis tellement bftlé, que c'est à peine si mes valets de chambre ont eu le temps de me sécher...
Colbert n'y. tint plus. — En vérité, s'écria-t-il avec un éclat de rire aussi désespéré que méprisant, en v rite voilà qui est (lu dernier grotesque! Mes valets de chambre... le jeu de paume... nous autres de la cour!... et qui parle donc ainsi? est-ce quelque jeune seigneur de haute lignée? quoique fin
courtisan de grande race?... point... c'est un misérable petit bourgeois qui, aux ordres du premier goujat, aunerait encore de lu serge au fond d'uue boutique, de même que son grandpère et son père, si Dieu n'avait pas béni le travail de ce dernier... un impertinent qui porte des aiguillettes de satin et des habits brodés au lieu de vêtements modestes qui conviennent à son état et à sa position... un véritable marquis de Mascarille, en un mot, que Poquelin a dû copier chez moi... un lâche fainéant, qui, au lieu d'exécuter mes ordres, et de tâcher, à force d'assiduité, de mériter un jour les bontés du roi, va perdre son temps et va faire le muguet !.. un impudent qui va se mêler aux gens de qualité, se couvre de ridicule et prête à rire à ses dépens, quand il devrait se trouver trop heureux de s'occuper nuit et jour des travaux que je veux bien lui confier!
Ces reproches de Colbert atteignirent jusqu'au vif l'orgueil intraitable de son fils, qui, la rougeur au front, répondit avec insolence, en montrant à son père ses armoiries étalées en plusieurs endroits :
— Je ne sache pas, monsieur, que personne ait osé rire à mes dépens. Libre à vous de mépriser à celte heure une noblesse dont je vois pourtant ici les emblèmes assez répétés, et que vous avez fait, dit-on. constater devoir remonter jusqu'aux Colbert d'Ecosse ; mais, comme j'ai l'honneur d'être votre fils, je tiens à vivre et vivrai toujours comme le doivent les gens de la qualité et du rang dont vous m'avez fait, et dont je suis, bien que vous disiez... En un mol, puisqu'il faut parler net, dès aujourd'hui je renonce à tout jamais à mériter les bontés du roi. puisqu'il faut les acheter par un travail et un traitement qui rebuterait le dernier de vos commis ; et puis d'ailleurs ce métier de scribe ne me convient pas, et depuis assez longtemps vous auriez dû vous en apercevoir.
Celle rébellion ouverte contre ses vœux les plus chers, cl surtout ce reproche qui semblait mettre Colbert en contradiction avec lui-même, en opposant ses prétentions aristocratiques aux vertes leçons de modestie et d'humilité qu'il donnait assez brutalement à son fils, exalta la colère du vieux ministre au dernier point. Aussi, saisissant unepincette dans la cheminée, il se leva de son fauteuil, fit un pas comme pour frapper son fils en s'écriaiit : — Ah! tu oses faire des menaces à ton père, misérable !
A ce geste significatif, Seignelay fit une prudente retraite, et Colbert s'arrêta, soit qu'il réfléchit que son fils avait enfin atteint un âge où de telles corrections devenaient un peu messéantes, soit qu'il préférât donner de bonnes raisons, au lieu de se laisser emporter à ces violences qu'il regrettait ensuite ; toujours est-il qu'il rejeta violemment la pincetle dans Pâtre, cl se mit à marcher avec agitation à travers son cabinet, comme pour donner à sa colère le temps de se calmer, essuyant de temps à autre les gouttes de sueur qui coulaient de son front à moitié caché sous sa calotte noire.
Cependant Seignelay, interdit, honteux, sentant intérieurement ses torts, faisait une assez triste contenance, et, debout près de son bureau, feuilletait machinalement un des gros registres verts dout on a parlé.
Au bout de dix minutes de ce silence embarrassant, Colbert se rassit dans son fauteuil, et, faisant signe à son fils de s'approcher, lui dit d'un air glacial :
— Bien qu'il n'appartienne jamais à un fils, monsieur, de s'inquiéter des vues de son père, bien qu'il doive considérer comme bon, jusle, utile et nécessaire tout ce qui émane de la volonté paternelle, qui doit être sacrée pour un fils, comme la volonté d'un roi le doit être pour un sujet, je veux rèpoudic à ce reproche de contradiction apparente que vous avez eu l'audace de m'adresser.
— Mon père... vous vous méprenez... je...
— Taisez vous, monsieur, taisez-vous, et écoulez-moi religieusement. . Quand, à cette fiu de vous rappeler à l'examen de votre véritable position que vous oubliez, pour votre malheur et le mien, j'ai dit que vous n'étiez qu'un petit bourgeois, fils et petit-fils de petits bourgeois ; quand j ai dit que, sans mon travail opiniâtre que l»ieu a béni, vous eu sciiez encore à auner de la serge, comme a fait mou père, comme j'ai
JEAN BAKT
fait moi-même avant que d'être domestique de feu monseigneur le cardinal ; quand j'ai dit ces choses, monsieur, j'ai dit autant de vérités qui devraient vous être profitables; quand, pour répondre à ces vérités, vous avez eu l'impudence de me montrer ces armoiries qui sont les miennes, et qui sont reproduites partout chez moi, en médisant que j'avais fait constater l'ancienneté de ma famille et que je la faisais remonter à je ne sais quels Colbert d'Ecosse... vous net, avec votre présomption habituelle, cherché à me trouver en contradiction avec moimémc, au lieu d'avouer vos fautes avec humilité.
— Je vous jure que telle n'a pas été mon intention, mon père.
— El je vous dis, moi, que telle a été votre intention, monsieur : quand je vous rappelais le peu de votre origine, c'était vous dire que vous n'étiez rien par vous-même, et que vous ne pouviez être compté que par votre travail, votre aptitude et \otre assiduité ; c'était vous dire que les aiguillettes, les broderies, le jeu et le jargon de cour, tout cela est indécent pour un homme qui a son état tout entier a faire, qui n'est rien et n'a rien par lui-même, encore une fois, et qui attend tout de mes bontés et de la faveur du roi mon maître, s'il s'en peut rendre digne... Enfin, puisqu'il faut vous le dir», misérable orgueilleux que vous êtes, cette généalogie pompeuse dont vous vous larguez n'est qu'un leurre, oui, monsieur, un mensonge que la sévère morale réprouve peut-être, mais que la politique rend nécessaire ; aussi, si je m'abaisse a feindre et à tromper le monde, je veux au moins qu'entre nous deux, entendez-vous, vous sachiez ce -qui est, puisque les fumées d'une folle vanité vous privent de volrc raison. Eh bien ! oui, il est utile pour tin homme qui traite avec d'autres hommes de tout rang et de toul état, et qui, conséquemmeiit, doil agir sur eux, il est utile pour cet homme de réunir en soi le plus de moyens d'action qu'il se peut ; pas un n'est a négliger ; et si, du temps où nous vivons, un nomme revêtu d'une noblesse douteuse ou vraie possède par cela même en soi un prestige qui fascine quelques esprits, il doit acquérir ce prestige, s'il le peut. Mais vous, monsieur, vous regardez ce qui n'a été qu'un des plus médiocres expédients de ma fortune comme le terme accompli de la votre; parce qu'à ma sollicitation le roi a bien voulu vous permettre de prendre un vain litre, vous vous mettez i croire sérieusement à ce titre, a le considérer comme un état daus le inonde, parce qu'il vous attire les égards et les respects de quelques sots pour qui tout marquis est un grand seigneur. Or, un grand seigneur, c'est ce que vous n'êtes point et ne serez jamais. Non, monsieur, non, vous êtes M. Colbert, fils et petit-fils de gens qui ont été marchands. Maintenant, monsieur, libre a vous de dédaigner un travail qui rebuterait, ditesvous, le dernier de mes commis; libre a vous de perdre et d'oublier ce que vous avez appris, de mettre à néant l'instruction variée que j'ai pris tant de soins et de peines à vous faire donner... Allez, monsieur, allez... menez la vie d'un oisif et d'un dissipateur, attendez ma mort avec impatience pour jouir alors du peu que j'aurai amassé ; et puis, comme vos prodigalités auront vite mis lin a ce bien si ardemment attendu, vous irez mourir dans quelque coin obscur, méprisé, et peut-être déshonoré. El moi, l'aurai incessamment travaillé pendant toute ma vie ; j'aurai eu le vain espoir de vous voir un jour m'aider dans mes charges ; j'aurai en vain mis a contribution les intelligences les plus précieuses pour diriger et faciliter vos premières études, de telle sorte que vous recueilliez seulement le fruiiet la fleur des sciences les plus arides... depuis deux ans. je vous aurai initié a mes plus secrets desseins, a mes projets les plus restai, j'aurai enfin amassé, taillé une a une toutes les pierres du plus vaste eï du plus beau monument, et lorsque je sentirai qu'il faut un bras plus jeune et plus vigoureux que le mien pour élever seulement ce que j'aurai préparé avec tant de labeurs, ce bras même me manquera., et c'est un fils... qui se conduit ainsi; un fils pour qui j'avais rêvé l'avenir le plus beau qu'un homme ait pu rêver pour son enfant de prédilection!... Ah! que .ela est affreux... mon Dieu! mon Dieu! quelle fui pour tant d'espérances!
El Colbert, dont la voix s'était peu à peu altérée, cacha sa figure dans ses mains avec un geste de désespoir.
Ce ministie souffrait cruellement; il éprouvait une de ces déceptions améres qui souvent déchirent I âme de ceux qui, arrivés a une haute position sociale a force d'intelligence, voudraient croire comme a une seconde vie dans ce monde, en rêvant cette haute position continuée par l'intelligeucc de leur enfant; égolsme assez consolant d'ailleurs, qui, liant l'avenir au passé, fait que le vieillard meurt en souriant a l'aurore de la carrière de son fils, qui lui semble ainsi prolonger la sienne.
Cette déception était d'autant plus cruelle pour Colbert, qu'il avait remarqué dans son fils le germe de quelques précieuses qualités, une activité singulière, un esprit vif et prompt, et surtout une facilité excessive et peut-être malheureuse pour le travail quand il voulait s'y livrer ; mais cela était gâté souvent par un orgueil intraitable, une extrême légèreté, et surtout par une dangereuse personnalité, qui ne faisait que poindre alors, et fut par la suite si funeste aux vrais intérêts de la France.
Seignelay, ayant rarement vu Colbert sous l'empire d'une aussi accablante tristesse, te sentit touché jusqu'au fond du cœur, et comprit tout ce que sa légèreté devait avoir eu de désespérant pour son père.
Aussi, s'approchant du vieux ministre, mettant un genou sur le carreau de velours, il dit d'une voix basse et respectueuse : — Pardonnez-moi, mon père, s'il vous plaît; je sais que j'ai eu tort d'oublier le travail pour mes plaisirs, et je regrette d'avoir si inconsidérément parlé de vos vues sur moi... et puis, mon père, il faut excuser aussi la fierté avec laquelle je parle de votre nom... noble ou bourgeois, peu importe, c'est le votre, c'est celui d'un grand et illustre ministre... Eh bien! oui, je l'avoue, je ne puis réprimer mon orgueil, en songeant que c'est aussi le mien... et il me semble quelquefois que ce nom seul devrait me rendre l'égal des fils des plus grands seigneurs; encore une fois, pardonnez-moi. laissez-moi vous faire souvenir que, si j'ai été oublieux et négligent aujourd'hui, vous m'avez quelquefois dit: Courage, mon enfant, tu me seconderas un jour ... Eh bien! mon père, je lâcherai de toujours mériter votre approbation; car ce que j'ai dit de renoncer à la carrière que vous m'avez tracée avec tant de bonté paternelle m'a été arraché par le dépit, j'en suis honteux, repentant, mais pardonnez-moi celte fois, je vous en supplie.
— Oh ! oui, mon père, pardonnez-lui, direut doucement deux autres voix jeunes et fraîches.
Seignelay se retourna, et vit ses deux sœurs. Henriette et Anne, qui s'étaient avancées sur la pointe de leurs petits pieds, en soulevant sans bruit la portière du cabinet; elles n'osaient maintenant faire un pas et se tenaient par la maiu ; toutes deux blondes avec leurs longs cheveux bouclés à la Sévigné, qui tombaient sur leur joli cou ; toutes deux vêtues de robes bleues à corsage en pointe, avec de gros nœuds de rubans de satin blanc aux épaules, aux manches et au corsage.
En entendant la voix de ses filles, Colbert avait levé sa tête et laissé tomber ses deux mains sur ses genoux avec accablement, sans toutefois tourner i-es yeux humides vers ses enfants. Cette figure* si grave et si austère, était alors empreinte d'une expression poignante de tristesse et de découragement. Sou regard, fixe machinalement sur le feu de la cheminée, prouvait » quel point ses douloureuses pensées l'absorbaient, et ce ne fut qu'après quelques instants de cette cruelle méditation que deux grosses larmes coulèrent sur les joues cieuses et amaigries du vieux ministre.
Ce voyaut, ses deux filles s'avancèrent plus hardiment, et Anne, la plus jeune, s'agenouillaut devant son père, prit une de ses mains qu'elle baisa, pendant que sa sœur, debout et penchée près du fauteuil, faisait signe à son frère de s'approcher.
En sentant les caresses de ses filles, Colbert sembla se réveiller d'un rêve, fit un mouvement brusque, et dégagea sa main en disant : — Qu'est-ce que ceci... | comme ut? Anne... Henriette... Qu'y a-t-il? et votre frère.? Puis ce mot lui retraduit la ( scène qui venait de se passer, il ajouta : — Oh ! votre frère, ' il m'a fait bien du mal ..
- Et il en est au désespoir ainsi que nous mon père... pardonnez-lni...
KT LOUIS XIV
— Encore celle fois, mou bon père, dit Seignelay... Colbert regarda sou fils «l'un air fâché quoique alieudri, et
dit en secouant la tète: —Et aujourd huiencore... aujourd'hui... où je me faisais une féie. une joie si grande de lui annoncer... Mais non. non, il esl... il s'est montré indigne d une telle faveur, ajouta le ministre en sentant renaître son indignation.
— Mon père... je travaillerai comme le dernier commis de vos bureaux, et cela peodant autant de temps que vous voudret... oui, je vous jure que dès ce jour je prends la ferme et invincible résolution de me livrer au travail, de vous soulager autant que je le pourrai, et de me montrer en tout digne de vous et de votre nom...
— Nous le promettons pour lui; dirent les deux jeunes tilles en embrassaut tendrement leur père, qui finit par dire, en tendant la main a son lils : — Allons, allous, que tout soit oublie, Baptiste ; mais vous m'avez mis à la plus rude épreuve que jamais père ait supportée.
Seignelay porta respectueusement la main de son père a ses lèvres, et (Jolberl, après que ses tilles l'eurent baise au front, leur dit : — Laissez-moi , mes enfants, j'ai à travailler avec votre frère...
Anne et Henriette disparurent
A ce mot de travailler, Seignelay s'était bientôt dirigé vers le bureau dont nous avons parlé.
Lorsque ses filles furent parties, Colbert les suivit et alla fermer la porte de l'anti-cabiuel qui suivait la bibliothèque et précédait son cabinet; puis, ouvrant la grande armoire secrète dont on a parlé, il en tira un assez volumineux manuscrit tout de sa main, et se remit dans son fauteuil.
— Mon fils, dit il à Seignelay qui vint s'asseoir auprès de lui sur un tabouret, je ne vous dirai plus rien sur la pénible scène de tout a l'heure, non... je veux l'oublier... aussi je vais vous parler seulement sur la foi et dans le sens des promesses que vous m'avez faites, et que vous pouvez réaliser de reste... Kcoutez-moi donc attentivement : vous allez avoir dans un mois dix-huit ans ; malgré de fréquentes étourderies, une grande légèreté, j'ai reconnu en vous de l'aptitude au travail, une extrême facilité et d'heureuses dispositions ; voulaut surtout que ce que j'ai acquis avec tant de peine ne soit pas entièrement perdu, j ai demandé aujourd'hui même à Sa Majesté de vous accorder la survivance de mes charges. Voilà, mon fils, ce que je pensais vous annoncer tantôt, croyant vous trouver occupé au travail que je vous avais confié ; mais je ne veux point faire de récriminations, non... enfin, voilà ce que Sa Majesté ma bien voulu promettre pour vous.
— Croyez, mon père, que je me rendrai digne d'une faveur si peu attendue et si peu méritée, par mon application et mon zèle pour le service du roi, dit Seignelay, bien qu'une telle promesse, inespérée en effet pourson âge, ne l'ètonnal pas démesurément, car il y avait dans cet homme une de ces confiances obstinées en soi-même, une de ces présomptions audacieuses qui portent à de bien grandes actions ou jettent dans de bien grandes fautes.
Colbert continua : — Je l'espère, mon fils, car telle a été encore la bonté de Sa Majesté, qu'elle a bien voulu n'assurer en outre qu'au commencement de l'année prochaine, lorsque vous aurez dix-huit ans accomplis, vous pourriez faiie la première commission de ma charge... A cet eff t, j'ai rédige une instruction pour vous, dit Colbert en montrant sou manuscrit ; cette instruction vous donnera une idée claire et exacte de mes charge^!, et particulièrement de la marine ; cela, joint aux études préliminaires que je vous ai fait faire, et aux connaissances pratiques et théoriques que vous acquerrez encore, vous mettra, si Dieu le veut, à même de me remplacer digneuicul, et peutêtre avec avantage pour le service du roi.
— Mon père, que dites-vous! vous égaler serait déjà une gloire. . .
Nun, mou iils, non, je sais ce qui me manque, je lai
Lien compris, mais il était trop tard, et je serais bleu heureux m vous pouviez briller par les qualités qui me manquaient Oui, mon fils, j'ai vu malheureusement qu'un ministre qui doit WMe son attention aux grandes vues, et qui e-t toujours em-
porté par un grand courant, ne peut, sans s'épuiser, s'appesantir sur des minuties qu'il faudrait pénétrer rapidement : or donc, s'il n'a pas acquis de bonne heure la facilité de les saisir dans le grand et de les percer d'un coup d'œil, il s'expose à être gouverné par ses subalternes, souvent peu instruits et intéressés à lui cacher la vérité; c'est pour cela, mon fils, que j'ai fait minuter pour vous tant de traités qui vous ont, je le sais, aussi instruit en pratique qu'en théorie sur une foule de matières qui regardent la marine. Ecoulez-moi donc attentivement, et, après cette lecture faite, dites-moi si vous vous sentez la force et te courage de marcher dans la voie que je vous ai si péniblement tracée.
Et Colbert, de sa voix lente et creuse, lut les iostruelioa j suivaules, véritable chef-d'œuvre de clarté , de boo sens ti d'affection , et qui sont une exposition de ses principes admi • nistratifs.
IHSTRICT10H P0C« MON FILS, 101' Il BIEN FAIRE LA Hll.MIÈRt COMMISSION DE MA CHARGE,
Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent a ce qu'ils font ou à ce qu'ils doivent faire qui leur doune de l'application, et qu'il n y a que l'application qui leur acquiert du mérite, d'où vient I estime et la réputation qui est la seule chose nécessaire à un homme qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon fils cherche en lui-même et au dehors tout ce qui lui peut donner du plaisir dans les fonctions de ma charge.
Pour cet effet , il doit bien penser et faire réflexion $ur ce que sn naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni mon travail, et si ce travail n'avait pas été extrême. Il est donc nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction, qu'il ait toujours dans l'esprit et devant les yeux les deux obligations si essentielles et si considérables, l'une envers Dieu et l'autre envers moi, afin qu'y satisfaisant par les marques d'une véritable reconnaissance il puisse se préparer une satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie ; et ces deux devoirs peuvent servir de foodement et de base de tout le plaisir qu'il se peut donner par son travail et son application.
Pour augmenter encore ce même plaisir, il doit bien considérer qu'il sert le plus grand roi du monde, et qu'il est destiné à le servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme de ma condition puisse avoir, et qui l'approche de plus près de sa personne ; et ainsi, il est certain que, s'il a du mérite et de l'application, il peut avoir le plus bel établissement qu'il puisse désirer, et, par conséquent, je l'ai mis en état de n'avoir plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.
Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire d'autre raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon qu'il considère bien particulièrement cette prodigieuse application que le roi donne à ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne soit enfermé cinq ou six heures pour y travailler; qu'il considère bien la prodigieuse prospérité que ce travail lui attire, la vénération et le respect que tous les étrangers ont pour lui; et qu'il connaisse par comparaison que, s'il veut se donner de l'estime et de la réputation dans sa condition, il faut qu'il imite et suive ce graod exemple qu'il a toujours devant lui.
Il peut et doit encore tirer une conséquence bien certaine, qui est qu'il est impossible de s'avancer dans les bonnes grâces aun prince laborieux et appliqué, si l'on n est soi-même laborieux et appliqué; et que, comme le but et la fin qu'il se doit proposer à préseul est qu'il se mette en état d'obtenir de la bon te du roi de faire ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'eu faisant connaître à Sa Majesté qu'il est capable de la faire par son application et par son assiduité, qui seront les seules mesures du retardement ou de la proximité de cette grâce.
Sur toutes ces raisons je ne saurais presque douter qu'il ne prenne une bonne et forte resolution de s'appliquer tout de bon, et de faire connaître par ce moyen au roi qu il sera bientôt en étal de le bien servir.
Tour lui bien faire connaître ce qu'il faut faire pour cela, il
JEAN BAKT
doil savoir par coeur en quoi consiste le département de ma charge ;
satoiii :
La maison du roi et tout ce qui cri dépend ;
Paris, l'Ile-de-France et le gouvernement d'Orléans ;
Les affaires générales du clergé ;
La marine partout où elle s'étend ;
Les galères ;
Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume ; Les consulats ;
Les compagnies des Indes orientales et occidentales , et les pays de leur concession ;
Le rétablissement des haras dans tout le royaume.
pendantes du roi et point de lui, et ceux qui donnent des certificats, auxquels les charges appartiennent quand elles vaquent.
Au ;.'[•. nid maître de la maison appartiennent les charges des sept offices, et les provisions sont expédiées sur ses certificats.
Les offices de la bouche et du gobelet appartiennent au roi, et aucun n'a droit de donner des certificats.
Il faut apprendre toutes ces différences dans la pratique, en faire des observations et les mettre dans les registres de ma charge, pour y avoir recours en toutes occasions.
Il faut lire avéc soin tous les règlements faits par le roi et par ses prédécesseurs sur les fonctions de toutes les grandes charges, afin d'en paraître savant et informé dans toutes les rencontres.
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Ah ! m oie* lalre <f«s menaces i ton père, mi
Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer a des choses générales et a des particulières. Les générales sont :
Ou 'il faut savoir à fond tout ce qui concerne les étals des maisons royales, lesquels il faut lire souvent;
Savoir le nombre et la qualité de tous les officiers qui prélent serment entre les mains du roi;
De tous les officiers qui prêtent serment enlre les mains des grands officiers, comme : grand maître, grand éruyer, grand chambellan, premier gentilhomme de la chambre, grand maître de la garde-robe, capitaine des gardes du corps, grand maréchal des logis, capitaine des . ■> ut-suisses, capitaine de la porte et grand prévôt;
De tous les officiers qui dépendent de ces grandes charges, l'est-à-dire dont les provisions sont expédiées sur les certificats qu'ils donnent ;
Connaître et savoir la différence qu'il y a entre un officier qui reçoil le serment de divers officiers qui sont sous sa charge et qui toutefois ne donnent point de certificats, les charges dé-
II est bon aussi, et bien nécessaire, de s'informer pareillement, et avec prudence et retenue, de touies les fonctions particulières des officiers de la maison , d'autant qu'il y en a une infinité qui ne sont pas contenues dans les règlements; comme aussi des différends que les officiers ont quelquefois entre eux,
3 ni sont ordinairement terminés par ordre verbal du roi : faire es mémoires de tout dans mes legistrcs pour y avoir recours ; et, comme il n'y a eu jusqu'à présent personne, qui ait fait ces observations on qui les ait rédigées par écrit, il est certain qu'en les faisant il se présentera un million d'occasions dans le cours de la vie de mon fils dans lesquelles ces observations, qui sont du fait de sa charge , lui donneront de l'estime et de la réputation.
Sur ce même sujet, s'il veut quelquefois r. ndrc visite à M. le maréchal de \ illeroy qui est informe de toutes ces choses mieux que personne ne l'a jamais été , il en tirera assurément beaucoup de connaissances dont, en ce cas, il faudrait faire des mémoires à mesure qu'il apprendrait quelque chose , pour les mettre dans rues registres, ainsi qu'il est oit ci-dessus.
LT LOUIS XIV
Aprè- avoir parlé de lonl ce qui concerne la maison du roi, il Lut voir ce qui esi à faire dans ma charge pour la \ille de Taris , el dans le Soissonnais et l'Orléanais , qui sont les seules provinces de mon département.
Paris étant la capitale du royaume et le séjour des rois, il est certain qu'elle donne le mouvement a tout le reste du royaume, que louies les affaires du dedans commencent par elle, c'est-àdire que tous les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent toujours par les compagnies de Paris, et sont ensuite envoyées dans toutes les autres du royaume, et que les mêmes grandes affaires finissent aussi par la même ville, d'autant que, dès lors que les volontés du toi y sont exécutées, il est certain qu'elles le sont partout, el que toutes les difficultés qui se rencontrent dans leur exécution naissent toujours dans les
l'administration de la justice dan.' celte grande ville, les différents degrés de juridiction, les différents officiers pour leur exercice, la compétence d'entre elles et même quelque chose de leur jurisprudence.
Pour commencer par l'administration de la justice, il doit savoir :
Qu'il v a beaucoup de sièges particuliers qui ont droit de justice foncière dans Paris, comme l'archevêché, le chapitre, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Martin, le Temple, Saint-Germain, Saiut-Magloire, et d'autres dont il est assez nécessaire de savoir les noms, la situation el l'étendue de leur juridiction.
La justice royale consiste au bailliage et siège présidial du Thaielet et bailliage du Palais.
Et il en est au diW.'poir, iiu*i <|uc oou«. mon pire, panlonnri-luil — rter, 65.
compagnies de Paris; c'est ce qui doit obliger mon fils à bien savoir l'ordre général de celte grande ville, n'y ayant presque aucun jour de couseil où il ne soit nécessaire d'en parler et de faire paraître si l'on sait quelque chose ou non.
Pour cet effet, il est nécessaire que mon fils repasse quelquefois sur l'étude du droit et des ordonnances qu'il a faite, el particulièrement ces dernières. Il faut que toute sa vie il les étudie en toute rencontre, et qu'il paraisse en toute occasion qu'il les sache parfaitement, qu'il revoie et qu'il relise avec soin tous les traités particuliers qui ont été faits pour lui par les plus habiles avocats du parlement; qu'il les assemble tous, qu'il les fasse relier ensemble, et qu'il considère ces ouvragrs comme ils sont très-excellents, et dans lesquels il peut assurément pui-ser beaucoup de belles connaissances qui peuvent contribuer beaucoup a lui donner de l'estime et de la réputation. Pour cet effet, il e»l nécessaire qu'il s'appliquca les relire avec plus d'attention qu'il n'a encore fait el qu il y ail recours en toutes occasions.
Il faut de plus qu'il sache parfaitement tout re qui concerne
1 0t> Piril. fiaftfiMir Stlneiilu, ni, ,rE,lurll», 1,
. U faut aussi savoir l'étendue de leur juridiction ; si ces justices particulières foncières y ressortissent ou non, et si la royale a quelque prévention ou non daus leur étendue, si l'appel des justices royales va au parlement de Parts.
Il faut savoir de quelles affaires ledit parlement connaît en première instance, et desquelles il connaît par appel ; et ensuite successivement il sera nécessaire de savoir tout ce qui concerne la discipline intérieure de cette compagnie, les prétentions qu'elle a eues sur l'autorité royale, toutes les feules qu'elle a commises sur ce point, les troubles qu'elle a causés dans l'Etal, el les remèdes que les rois y ont apportés. Quoique ce soit une matière vaste et étendue, j'ai estimé nécessaire d'en mettre ce mot dans celle instruction , pour toujours faire connaître, à mon fils les matières qu'il doit savoir pour être instruit '* fond de tout ce qui peut tomber dans les fonctions de ma charge.
Outre ces différents sièges de justice et degrés de juridiction, il est encore nécessaire qu'il sache :
Les fondions de la chambre des comptes, du grand conseil et de la cour des aides» des trésoriers de France, des différents
JEAN BAUT
conseils du roi, el, avec le temps, (ouïes les difficultés qui arrivent entre ces compagnies, qui doiveut être toujours réglées par le conseil du roi;
Qu'il sache de même le nombre des officiers de la compapie du chevalier du guet et leurs fonctions;
Ou licutenan; criminel de robe courte;
Du prévôt de l'Ile;
Des augmentations qui ont été faites dans la première et dernière de ces compagnies pour la garde et la sûreté de Paris, et qu'il prenne la conduite de cette garde;
Qu il sache tout ce qui se fait pour la police de Paris, pour tenir la main, pendant toute sa vie, a ce qu elle se maintienne el s'augmente.
Il faut faire une liste de toutes les villes de mon déparlement et de toutes les charges dont les provisions doivent être signées par moi.
Il faut tenir une correspondance réglée et ordinaire avec tous les officiers de la ville de Paris et autres villes de mon département, et de toutes les compagnies, sur tout ce qui doit venir à la connaissance du roi, de tout ce qui se passe dans lesdites villes.
Examiner s'il ne serait pas à propos de leur écrire a tous, afin qu'ils commençassent a tenir cette correspondance,
A l'égard des affaires générales du clergé :
Il est nécessaire d'être fort instruit de ces grandes questions générales qui arrivent si souvent dans le cours de la vie. de la différence des juridictions laïque et ecclésiastique ; qu'il lise avec soin les traités qui en oui été faits pour lui; et même il spra t bien nécessaire qu'il lût, dans la suite du temps et le plus tôt qu'il serait possible, les traités de feu M. de Marca, et des autres qui ont traité de ces matières, et même qu'il lût quel-
3 u dois quelques livres de l'histoire ecclésiastique, d'autant que e toutes ces sources il puisera une infinité de belles connaissances qui le feront paraître habile en toutes occasions.
Outre ces connaissances générales, il est nécessaire qu'il sache l'origine et les causes des assemblées du clergé, comment elles sont composées, de quelles matières elles ont droit de traiter;
Quelle différence il y a entre les grandes et les petites assemblées:
Du nombre des prélats dont chacune est composée ; De leurs agent» et du tour des provinces qui les doivent nommer;
De quelle sorte les agents sont élus dans les assemblées des
diocèses :
De l'origine des rentes de l'Hôtel-de-Ville ; des prétentions que les prévôt des marchands et échevins de Paris ont contre le clergé sur celle matière, et des défenses du clergé ; ensemble (les contrats qui se sont passés dans toutes les grandes assemblées pour raison «lesdites rentes ;
Du contrat gênerai qui est passe dans toutes les assemblées générales el particulières entre les commissaires du roi et le clergé, des principales conditions d'ieeux, et des principales demandes que le cierge fait dans toutes les assemblées, et des raisons des commissaires, soit pour leur accorder, soit pour leur refuser.
Pour la marine.
Celle matière étant d'une très-vaste et d'une très-grande étendue et nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de rapport au roi qu'aucune autre il faut aussi plus d'application et de connaissance pour s'en bien acquitter, et pour commencer, comme dans les autres matières, par les choses générales avant que de descendre aux parti CU Itères.
Si j'ai parlé de la lecture des ordonnances dans les autres matières, il n'y en a point où il soit si nécessaire de les lire soigneusement que dans celles-ci : pour cela il faul savoir :
Que de la charge d'amiral de France, qui esl une portion de la royauie, il émane deux droits, l'un de la justice et l'auire de la gueire. La justice de l'amiral s'étend sur tout ce qui se passe en mer entre les sujets du roi dans toute l'étendue des cotes maiitimes et partout où le (loi de mars s'étend, et sur
toutes les causes maritimes. Cette justice te rend par les officiers des sièges de l'amirauté, qui sont établis sur toutes les côtes du royaume, de dislance en distance; l'appel de ces justices va aux chambres de l'amirauté, établies dans tous les parlements, et l'appel de ces chambres va au parlement, en sorte nue ce sont trois degrés de juridiction. Examiner ces trois degrés.
Il faut avoir la liste de tous les sièges de l'amirauté, et de toutes les chambres près les parlements, et du uombre des officiers dont ils sont composés.
A l'égard de la jurisprudence pour les causes maritimes, nos rois n'ont guère fait d'ordonnances sur cette matière; il esl nécessaire néanmoins de lire avec soin tout ce qui a été fait, mais il faut savoir en même temps que les juges eu ces matières se règlent sur le droit écrit, sur les jugements d'Oléron, et sur les ordonnances qui sont appelées de Wisby, et celles de la Hanse Teutonique.
Comme toutes ces pièces sont étrangères, le roi a résolu de faire un corps d'ordonnances en son nom, pour régler toute la jurisprudence de la marine. P our cet effet, il a envoyé dans tous les ports du royaume M. d'Ilerbigny, maître des requêtes, pour examiner tout ce qui concerne celle justice, la reformer, et composer ensuite, sur toutes les connaissances qu'il prendra, un corps d'ordonnances ; et pour y parvenir avec d'autant plus de précaution. Sa Majesté a établi des commissaires à Paris, dont le chef est M. de Morangis, pour recevoir et délibérer sur tous les mémoires qui seront envoyés par ledit sieur d'Ilerbigny, et commencer à composer ledit corps d'ordonnances; il serait nécessaire, pour bien faire les fonctions de ma charge, de recevoir les lettres el mémoires du sieur d'Herhigny. en faire les extraits el assister a toutes les assemblées qui se tiendront chez M. de Morangis, et tenir la main a ce que le corps d'ordonnances sur ces matières fût expédié le plus promplemenl possible.
A l'égard de la guerre qui est dépendante de la charge d'amiral de France , elle consiste en deux choses principales : l'une en tout ce qui est a faire pour mettre les vaisseaux en mer, l'autre en tout ce qui se fail lorsqu'ils y sont.
La première se fait par lea intendants et commissaires généraux de marine, officiers des ports, commissaires particuliers, conservateurs généraux et gardes-magasins ; et la seconde par les vice-amiraux, lieutenants généraux, chefs d'escadre, capitaines de marine et autres officiers particuliers.
La première doit ét<e particulièrement le soin du secrétaire d'Etat ayant la marine en son département. Pour cet effet :
Il doit savoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le roi veut avoir toujours dans sa marine, avec 30 frégates, 20 brûlots et 20 bâtiments de charge.
Savoir exactement, et toujours par cœur, les lieux et arsenaux de marine où ils sont distribués.
Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le nombre des escadres, les lieux où elles sont, et les officiers qui les commandent
Connaître les officiers de marine tant des arsenaux que de guerre, et examiner continuellement leur mérite et les actions qu'ils sont capables d'exéculer.
Avoir toujours présents dans l'esprit les inventaires de tous les magasins, prendre soin que les magasins particuliers soient toujours remplis de toutes les marchandises nécessaires pour l'armement de tous les vaisseaux el les rechanges, et que dans le magasin général il y ait toujours les mêmes quantités de marchandises et de munitions pour les armer et équiper une seconde l'ois.
Examiner avec soin el application particulière toutes les con- . sommation», et faire en sorte de bien connaître tous les abus qui s'y peuvent commettre, pour trouver et mettre en pratique les moyens de les retrancher.
Obsi rver qu'il y ait toujours une quantité de bois suffisante dans chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de. tous les vaisseaux, mais même pour en construire toujours huit ou dix neufs, pour s'en pouvoir servir selon les occasions.
Observer surtout el tenir pour maxime de laquelle on ne se
départe jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises nécessaires pour la marine, cultiver avec soin IcséUblissemenl* des manufactures qui en ont été faites, et s'appliquer a les perfectionner, eu sorte qu'elles deviennent meilleures que dans tous les pays étrangers.
Ces manufactures principale sont : le goudron établi dans le Nédoc, Provence et Dauphiné.
Tous les fers de toutes mesures et qualités, pour )a marine, établis en Dauphiné, Nivernois, Périgord et Bretagne; les grosses ancres établies 1 Rochefort, Toulon, Dauphiné, Brest et [tharaoii.
Les mousquets et autres armes, en Nivernois et Fore*. Les canons de fer. en Nivernois. Bourgogne et Périgord. La fonte des canons de cuivre, à Toulon, Rochefort et Lyon. Les toiles à voiles, en Bretagne et Dauphiné. Le fer blanc et uoir, en Nivernois.
Tous les ustensiles de pilotes et autres, à la Rochelle, Dieppe et autres lieux.
Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les faisait venir ci-devant de Riya, et prendre soin qu'il en soit semé dans tout le royaume, ce qui arrivera infailliblement si l'on continue de n'en point acheter dans les pays étrangers.
Cultiver avec soin la compagnie des Pyrénées, et la mettre en état, s'il est possible, de fournir tout ce a quoi elle s'est obligée, ce qui sera d'un grand avantage dans le royaume, vu que l'argent, pour cette nature de marchandises, ne se portera point dans les pays étrangers.
Cultiver avec le même soin la recherche des mâts dans le royaume, étant important de se passer pour cela des pays étrangers. Pour cet effet, il faut toujours en faire chercher, et prendre soin que ceux qui en cherchent en Auvergne, Dauphiné, Provence et les Pyrénées, soient protégés, et qu'ils reçoivent toutes les assistances qui leur seront nécessaires pour l'exécution de leurs marchés.
Examiner avec les mêmes soin et application toutes les autres marchandises et manufactures qui ne sont point encore établies dans le royaume, en cas qu'il y eu ait, et chercher tous les moyens possibles pour les y établir.
N'y ayant rien dans toute la marine de plus important que la conservation des vaisseaux, il n'y a rien aussi a quoi l'on doive donner plus d'application. Pour cet effet, il faut donner des ordres précis et tenir la main à ce qu'ils soient tenus extraordinai renient propres, tant dedans que dehors, depuis la quille jusque* au bâton de pavillon.
Observer avec soin la différence qu'il y a entre les vaisseaux du roi et ceux de Hollande sur ce point de la propreté des vaisseaux; s'informer de mut ce qui se passe en Hollande et de tout ce qui se fait pour les maintenir en cet état, et faire observer les mêmes choses en France, et quelque chose de plus, s'il est possible
Il faut considérer celte propreté comme l'âme de la marine, sans laquelle il est impossible qu'elle puisse subsister; et il faut s'y appliquer comme à ce qui e t plus important et plus nécessaire pour égaler et même surpasser les étrangers.
De cette propreté dépend encore l'arrangement parfait dans tons les magasins et arsenaux de marine, sur quoi il faut voir en détail chaque chose pour les pouvoir réduire au degré de perfection qu'il est nécessaire.
Il faut, de plus, examiner avec grand soin le véritable prix de toutes les marchandises et manufactures, et chercher tous les moyens possibles pour les réduire au meilleur prix qu'il se pourra; pour cet effet, il faut être informé de ce que chaque nature de marchandises coûte en Hollande et en Angleterre,
Les chanvres, le fer. les toiles noyales, les ancres, etc.
il faut, de plus, s'informer particulièrement de l'économie qu'ils observent en toutes choses, les travaux qu'ils font faire à journées, et ceux qu'ils font faire à prix laits, la discipline et police qu'ils observent daus leurs arsenaux, et euliu tout ce qui peut contribuer au bon ménage el économie des deniers du | roi, et tenir pour une maxime certaine sur ce sujet que celui j
qui fait la guerre a meilleur marché est assurément supérieur a I autre.
A l'égard des marchandises qui seront fournies dans les magasins, il faut qu'il soit toujours en garde, et qu'il prenne si bien ses mesures, que les officiers des ports n'en tirent aueuu avantage indirect; et, par les visites fréquentes qu'il fera dans les ports, il faut qu'il y établisse une telle fidélité, qu'il soit assuré que le roi y sera toujours bieu servi.
Entre tous les movens que son application el ses fréquents voyages lui pourrontsuggérer , celui de faire faire les marches de toutes les marchandises publiquement et en trois remises consécutives, la première au bout de huit jours, et les deux autres de quatre jours en quatre jours, en présence de tous les officiers, et après avoir mis, deux ou trois mois auparavant, des affiches publiques dans toutes les villes de commerce, pour inviter tous les marchands de s'y trouver.
Il y aurait un autre moyen à pratiquer pour faire fournir toutes les marchandises de marine , comme chanvre , goudron , fer de toutes sortes, toiles à voiles, bois, mâts, etc.; ce serait tous les ans, après avoir examiné la juste valeur de toutes les marchandises, de fixer le prix de chacune , eu sorte que les marchands y trouvassent quelque bénéfice, et y faire savoir ensuite, par des affiches publiques dans toutes les villes du royaume, que ces marchandises seraient payées au prix fixé, en les fournissant de bonne qualité dans les arsenaux.
il est , de plus , nécessaire de savoir toutes les fonctions des officiers qui servent dans les ports el arsenaux; leur faire des instructions bien claires sur tout ce qu'ils ont à faire , les redresser toutes les fois qu'ils manquent, faire des règlements sur tout ce qui se doit faire dans lesdits arsenaux, el travailler incessamment à les bien policer.
A l'égard de la guerre de mer, encore que ce soit plutôt le fait des vice-amiraux el autres officiers qui commandeul les vaisseaux du roi, il est toutefois bien nécessaire que le secrétaire d'Etat en soit bien informé , pour se rendre capable de faire tous les règlements et ordonnances nécessaires pour le bien du service du roi el pour eviier tous les inconvénients qui peuvent arriver.
Pour cet effet, il faut qu'il sache bien toutes les manœuvres des vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les officiers qui sont préposés pour les commander, tous les ordra qui sonl donnés par les officiers geueraux el par les nfliriers particuliers de chaque vaisseau ; ce qui s'observe pour la garde d'un vaisseau, el généralement toutes les fondions de tous les | officiers, matelots et soldats qui sont sur un vai seau, dans les | rades, eu pleine mer, entrain dans une rivière ou daus uu porl, en paix, en guerre, et en tous les lieux où un vaisseau de guerre } se peut rencontrer.
Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligence pour être informé de tout ce qui se pratique par les officiers généraux et particuliers de marine, eu Hollande el en Angleterre , et conférer continuellement avec nos meilleurs officiers de marine, pour s instruire toujours de. plus eu plus. Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de ; marine qui servent dans les ports, il faudra observer d'y meure des gens fidèles et assurés, d'aulant que le secrétaire d'Etal doit voir par ses yeux tout ce qui se passe dans les ports, outre le rapport contiuuel qu'il doit avoir avec les attendants.
Il doit être de même des gardes-magasins et commissaires généraux.
Il faut s'informer soigneusement de tout ce qui se passe entre toutes les nations sur le fait des saluts; voir les règlements qui ont été faits par Sa Majesté sur ce sujet , en counailre toutes les difficultés et toutes les différences avec les étrangers, pour y donner tons les ordres et toutes les explications nécesaairet pour éviter tous les inconvénients el soutenir la dignité du roi.
Il faut tra\ ailler a établir dans tous les ports des écoles d'hydrographie ou de pilotage et de canonnieis Cette dernière école particulièrement est d'une telle conséquence, que , si le roi était charge d'une guerre dans laquelle il eût besoin de mettre eu mer la moitié ou les deux tiers de ses vaisseaux, il
manquerait assurément de canonnière. C'est pourquoi il faut s'appliquer à en multiplier le nombre par le moyen de ces éeoles.
Tenir la main pour faire faire les revues de tous les équi-
fiages des vaisseaux, lorsqu'ils sont mis en mer, et dans tous les ieux où ils se rencontrent ; établir, pour ret effet, un commissaire de marine sur toutes les escadres, avec ordre exprès de faire ces revues dans tous les calmes, et en envoyer les extraits pour en informer le roi.
Examiner tout ce qui s'est fait pour l'établissement d'un munitionnaire dans la marine, et examiner le traité; voir qu'il satisfasse ponctuellement aux conditions y contenues; qu'il soit protégé, et tous ses commis, tant dans les ports que sur les vaisseaux, et faire punir avec quelque sorte oc sévérité les capitaines qui maltraitent ou laisseront maltraiter les commis dudit munitionnaire qui seraient sur leur bord.
Ruminer la différence de cette fourniture a celle qui se faisait autrefois par les capitaines des vaisseaux et les avantages que les équipages y trouvent, pour, sur cette connaissance, travailler incessamment à maintenir et perfectionner cet établissement. Examiner pareillement toutes les déclarations et ordonnances qui ont été données, et généralement tout ce qui s'est fait pour l'enrôlement général des matelots en Bretagne , Provence , Poitou, pays d Aunis, Saintonge et Guienne , en bien connaître les avantages, maintenir et perfectionner cet établissement et le continuer dans les autres provinces du royaume où il n'a point été fait, savoir : en Languedoc, Normandie, Picardie et pays reconquis.
Les intendants, commissaires généraux et particuliers étant les principaux officiers qui doivent faire agir celle grande machine , il faut avoir continuellement l'œil sur leur conduite , les redresser quand ils manquent, leur donner des ordres bien clairs et les leur faire bien exécuter; eu un mot. il faut travailler par tous moyetis possibles a remplir cette place de gens habiles, sages et d'une fidélité éprouvée.
Il faut pareillement bien connaître tout ce qui concerne la compagnie des gardes de la marine, tenir la main a ce qu'elle soit toujours complète et remplie de bons hommes , que les revues en soient envoyées tous les mois, et n'ordonner le payement qu'après avoir rendu compte au roi des revues.
Voir les ordres qui ont été donnés par le roi pour la levée des soldats pour les équipages des vaisseaux ; tenir la main à «•e qu'ils soient bien exécutés et que ces soldats soient bons , bien habillés et bien armés.
Tenir la main à ce que la revue des officiers de marine qui servent dans les ports soit faite continuellement , en rendre compte au roi et envoyer les fonds pour leur payement.
Prendre soin d'établir des fonctions auxdits officiers pendant le temps qu'ils demeurent dans les ports, soit aux radoubs, carènes, soit pour la garde des vaisseaux, et conférer pour en faire un règlement avec les vice-amiraux et les intendants et commissaires généraux de la marine, pour leur donner de l'occupation et éviter les maux que l'oisiveté tire après soi.
Tenir soigneusement et sûrement la main à ce que les t dits concernant les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de la marine, n'y ayant rien en quoi l'on puisse rien faire qui soit plus agrèabfe au roi.
Examiner ce qui est à faire pour établir la justice de la marine dans les ports.
Pour ce qui concerne les galères :
Il faut lire toutes les ordonnances qui ont été faites concernant les galères , en bien examiner la différence; et, pour le surplus, ce qui est dit sur le sujet des vaisseaux servira pour ce corps.
Pour les compagnies des Indes orientales et occidentales, le commerce du royaume et le rétablissement des haras, dans la suite du temps, "mon fils s'instruira de toutes ces choses et se rendra capable de les conduire.
Avant que d'entamer les choses particulières que mon lils doit faire, c'est-à-dire ce qui peut regarder sa conduite journalière, je lui dirai que je sais bien et ne m'attends pas qu'il puisse entamer toutes ces matières générales et eu faire des
études particulières de chacune pour consommer tout son temps et l'appliquer à un travail continuel. Mon intention serait seulement, pour le rendre habile, qu'il lût une fois le mois celte instruction, et qu'il travaillât à s'instruire, pendant ce mois, de
Î|uelques-uos des points y contenus, qu'il m'en parlât quelqueois, et que je lui expliquasse tout ce qui peut servir à son instruction sur chacun de ces points.
Pour ce qui concerne sa conduite journalière : Il est nécessaire qu'il fasse état de tenir le cabinet, soit le matin, soit le soir, cinq ou six heures par jour; et, outre cela, donner un jour entier chaque semaine à examiner toutes les lettres et donner tous les ordres.
Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il pense à bien régler sa couduite particulière.
Qu il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doit jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit ou puisse être, de ne jamais rien expédier qui n'ait été ordonné par le roi, c'est-àdire qu'il faut taire des mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur ma table et attendre que j'aie pris les ordres de Sa Majesté, et que j'en aie donné la résolution par écrit; et lorsque, par son assiduité et par son travail, il pourra lui-même prendre les ordres du roi, il doit observer religieusement pendant toute sa vie*cetle maxime de ne jamais rien expédier qu'il n'en ait pris l'ordre de Sa Majesté.
Comme le souverain but qu'il doit avoir est de se rendre agréable au roi, il doit travailler avec grande application pendant toute sa vie à bien connaître ce qui doit être agréable à Sa Majesté, s'en faire une étude particulière; et comme l'assiduité auprès de sa personne peut assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il faut se captiver et faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il est possible.
Pour tout le reste de la cour, il faut être toujours civil, honnête, et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera possible ; mais il faut en même temps se tenir toujours extrêmement sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvénients de jeu extraordinaire, d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent un homme pour toute sa vie.
Il faut aimersurtoul à faire plaisir quand l'occasion se trouve, sans prèjudicier au service que l'on doit au roi et en exécution de ses ordres, et le principal de ce point consiste à faire agréablement etpromptementtout ce que le roi ordonne pour les particuliers : pour cet effet, il faut se faire à soi-même une loi inviolable de travailler tous les soirs à expédier tous les ordres qui auront été donnés pendant le jour, et à faire un extrait de tous les mémoires qui auront été donnés, et le lendemain matin m'apporter, de bonne heure, toutes les expéditions résolues et les mémoires de ce qui est à résoudre, pour en parler au roi et ensuite expédier.
Il ne faut non plus manquer à faire enregistrer toutes les ordonnances et expéditions, et n'en délivrer jamais aucune que mon fils n'en ait vu et coté l'enregistrement.
Toutes les expéditions qu'il fera doivent être examinées, et voir sur quelles ordonnances elles sont fondées, où elles ont rapport; ce qui lui donnera une grande cl parfaite connaissance de tout ce qui passera jamais par ses mains.
Pour se rendre capable et bien faire toutes sortes d'expéditions, il faut qu'il lise avec soin toutes celles que j'ai fait recueillir dans mes registres, et en fasse même des tables en différentes manières; cl, en cas qu'il irouve ce travail trop long, il pourra s'en faire soulager, donner ordre de les faire; mai» il faut qu'il dirige ce travail, qu'il le voie et le corrige.
Comme la marine est assurément la plus importante et la plus belle partie de mon département, il faut aussi douner plus d soins, plus de temps et plus d'application pour la bien conduire. Pour cet effet, il faut que. mon fils lise lui-même avec soin et application tous les ordres qui ont été expédiés pour la marine depuis trois ou quatre ans, qu'il en fasse lui-même des tables contenant la substance des ordonnances, afin qu'elles lui servent de principe et de fondement sur tous ceux qui seront à donner à l'avenir.
Il est nécessaire qu'il se fasse un travail réglé et ordinaire de
OU
h lecture de ces ordres et lettres enregistrées et desdites tables, d une et deux heures par jour, y ayant apparence qu'en un mois ou six semaines de ten ps il en pourra venir a bout.
Outre cette lecture, il faut faire état toutes les semaines de tenir une correspondance de lettres réglée aTec tous les officiers de la marine, savoir :
A Toulon, avec le sieur Matharel :
Le commissaire, et quelquefois les officiers du port :
Arec le sieur Brodard, commissaire général départi pour l'enrôlement général des matelots;
A Arles, avec le commissaire Julien, pour la voiture et réception des bois ;
En Bourgogne, avec le sieur Dugav, premier président de la chambre des comptes, pour l'achat, le débit et la voiture des
bois ;
Kn Dauphiné et Lyonnais, avec le sieur de la Tour-T)alliés,
Kur toutes les manufactures dont il prend soin, savoir : — is. fer, mâts, toile à voiles, mousquets et autres armes, en Forez. Dauphiné et Nivernais; — grosses ancres, en Dauphiné, Bourgogne et Nivernais; — canons de fer, crics, mats.
En Bourgogne, avec le sieur Bescb, Suédois, entrepreneur des canons de fer:
En Nivernais, avec le sieur Legoux, commis dudit sieur Dallics;
A Rochefort, avec M. de Terron ;
A la Rochelle, avec les directeurs de la compagnie du Nord ;
A Nantes, avec Valleton. qui reçoit toutes les marchand ses pour la marine, et les fait charger pour les porter à Rochefort et à Brest;
A Brest, avec le sieur Deseuil :
En Bretagne, avec ledit sieur Sachi Séjourné, commissaire de marine, député pour l'enrôlement des matelots dans l'évêché de Nantes; et avec le sieur de Namp, commissaire de marine, départi à Saint-Malo pour le même enrôlement ;
Au Havre, avec le sieur Huber;
A Bunkerque, avec le sieur Gravier;
A Lisbonne, avec le commissaire de marine qui y est, nommé Resgra tiges ;
Avec les ambassadeurs du roi, en Espagne, Portugal, Angleterre, Hollande, Danemark et Suéde, sur toutes les mêmes affaires de marine.
Le roi m'ayaul donné tous les vendredis après le midi pour lui rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majeslé avant déjà eu la bonté d'agréer que mon fils v fut présent, il faut'observer avec soin cet ordre.
Aussitôt que j'aurai vu toutes les dépêches, à mesure qu'elles arriveront, je les enverrai à mon fils pour les voir, en faire promptemtnt et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main sur le dos de la lettre et remis en même temps sur ma table ; je mettrai un mot de ma main sur chaque article de l'extrait, contenant la réponse qu'il faudrait faire ; aussitôt il faudra que mou fils fasse les réponses de sa main, que je les voie ensuite et les corrige; et, quand le tout sera disposé, le vendredi nous I porterons au roi toutes ces lettres, nous lui en liruns les extraits et en même temps les réponses ; si Sa Mijesié y ordonne quelque changement, il sera fait; sinon, les réponses seront mises au net, signées et envoyées; et ainsi, en observant cet ordre régulier avec exactitude, sans s'en départir jamais, il est certain que mon fils se mettra en état de s acquérir de l'estime dans I esprit du roi.
A l'égard des galères, il faut faire la racine chose.
Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit qu'il doit faire en sorte que le roi retire des avantages proportionnels a la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné ; que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs vivres ou le plus près qu'il se pourra ; donner par toutes sortes île moyens de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose d'extraordinaire, les exciter par les exemples des Anglais et des Hollandais, et généralement mettre en pratique tous Tes movens
imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du roi et de la satisfaction à Sa Majesté !
Je demande sur toutes choses a mon fils qu'il prenne plaisir et se donne de l'application, qu'il ait de l'exactitude et de la ponctualité dans tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire ; et, comme il se peut faire que la longueur de ce mémoire l'étonnera, je ne prétends pas le contraindre ni le gêner en aucune façon ; qu'il voie dans tout ce mémoire ce qu'il croira et voudra faire. Gomme il se peut facilement diviser en autant de parcelles qu'il voudra, il peut examiner et choisir; par exemple, dans toute la marine, il peut se réserver un port ou arsenal, comme Toulon ou Rochefort, et ainsi du reste ; pourvu qu'il soit exact et ponctuel sur ce qu'il aura résolu de faire, il suffit, et je me chargerai facilement du surplus.
Disrosmorr de ha charge de secrétaire d'état.
Mon fils doit faire ma première commission, c'est-à-dire se charger de tout le travail, minuter toutes les dépêches et expéditions du roi et de moi, faire les extraits de tontes les lettres que je reçois et y répondre ; en un mol, faire tout ce qui dépend de ma charge, que je lui renverrai avec soin.
Sous lui, il peut faire travailler M. Isarn à l'aider dans toutes les expéditions de ma charge, hors la marine, et prendre soin de I exécution de tout ce qui concerne la commission de M. d'Herbigny. — Lire soigneusement toutes les ordonnances, traités de marine et autres ordonnances, pour aider mon fils à les trouver toutes les fois qu'il en aura besoin.
Le sieur de Breteuil peut être chargé de dresser et écrire toutes les ordonnances.
Un autre, de les transcrire dans un registre, sur quoi il fuit que mon fils prenne un grand soin de vérifier ces enregistrements, les coter de sa main en marge, et en tête des ordonnances, et vérifier souvent qu'il n'en manque aucune dans son registre.
il faut être surtout exact et diligent pour l'expédition de toutes les affaires, et ne se coucher jamais que toutes celles qui doivent être expédiées ne le soient.
Belucheau fera la même chose qu'il fait sous moi II transcrit toutes mes minutes et toutes mes dépêches de mirine; et quelquefois, quand je suis pressé, je lui permets de faire quelques-unes des plus petites dépêches ; mon fils n'en doit pas user ainsi, parce qu'il faut qu'il minute tout.
Il peut faire toutes les tables des vaisseaux, des escadres, des officiers, les états de tous les armements, c'esl-a-dire quand tout aura été minuté par mon fils.
Il peut prendre soin de lous les enregistrements, mais il faut que mon «Is les cote tous de sa main.
11 a tous les inventaires des magasins, les mémoires de tous les prix des marchandises partout, les traités de toutes les marchandises, ceux des compagnies du Nord cl des Pyrénées ; en un mot, tous mes papiers de marine, dont il me rend assez bon compte.
Colberl, après avoir lu cette instruction, qu'il interrompit plusieurs fois pour se reposer, et que Seignelay écouta fort attentivement, la mit entre les mains de son fils, et lui dit: — Vous allez, maintenant, bien arrêter et peser ceci, mon fils; dans deux jours vous reviendrez me dire ce a quoi vous aurez conclu, si vous vous sentez capable de suivre cette nublc et glorieuse carrière; allez, mon fils, réfléchissez longtemps et mûrement, car c'est l'avenir de toute votre vie, et la consolation du peu de jours qui me reste, dont vous allez décider.
Seignelay remercia son père et sortit de son cabinet avec plus de gravité qu'il n'y était entre.
C'est qu'aussi un seul mot de son père avait bien changé sa position. Cette perspective de la survivance des charges île son père était bien faite pour contenter les plus ambitieux, el, quoique plus jeune que Louvois de dix ans. Seignelav vovait avec peine et jalousie le fils de Letcllicr avant une part active dans les affaires depuis longtemps.
On l'a dit. ce qui était a la fois une qualité et un défaut chez Seignelay, c'était une facilité de pénétration incroyable, qui
s'exerçait malheureusement beaucoup plus en surface qu'en profondeur, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Isarn, quil'éleva, était un homme fort lettré, ayant de plus une foule de connaissances superficielles, il est virai, mais qui lui donnaient au moins l'avinUM de pouvoir toujours entretenir son élève des sciences que d'autres professeurs lui enseignaient, et ainsi d'en empreindre les éléments un peu plus avant dans ce cerveau si mobile et si inconstant.
Il était d'ailleurs impossible que Seignelay, doué d'esprit et de dispositions naturelles, n'eût pas acquis des connaissances variées sur une foule de matières, quand on voit ces résumés si substantiels, si clairs, si allant droit au fait, que Colbert commandait pour son fils à l'élite des jurisconsultes, des administrateurs, des officiers de terre et de mer, des intendants, des financiers et des littérateurs du temps, sur chaque spécialité qu'ils représentaient.
Joignez a cela un extrait des maximes fondamentales de Colbert à propos du commerce et de la marine, tiré de ses dépêches et des ordres du roi qui furent toujours minutés par ce ministre, et l'on concevra que, bien que fort jeune, et a peine âgé de dix-huit ans, Seignelay ne fût pas déplacé dans les attributions importantes que son père démembra de sa charge, au commencement de 1069, pour les lui confier, et que, par la suite, il rendit de véritables services à la mariné par l'infatigable activité avec laquelle il poussa les armements dont il s'était spécialement et par goût occupé.
Deux jours après la scèue dont on a rendu compte, Seignelay, qui avait à peine paru à la table de son père, en s'excusant de la négligence de sa mise ; deux jours après, dis-je, il vint gratter à la porte de son cabinet.
Colbert finissait de déchiffrer une dépêche de son frère, le marquis deCroissy, ambassadeur en Angleterre, dépêche toute confidentielle dont ou parlera plus tard. Il remit cette dépêche dans son Mac avec les papiers ;i porter au roi, et dit : Entrez
Seignelay entra; ce n'était plus le même homme : il avait
Juitlé les plumes et les aiguillettes de satin, pour un vêlement e couleur sévère; sa dentelle était fort simple, et sa perruque raccourcie de moitié. Colbert fut sensible à cette déférence de son fils a ses conseils, et dit d'un air de bonne humeur : — C'est bien, Baptiste, c'est ainsi qu'il faut être ; non que je vous enjoigne la négligence dans vos habits, mais il faut au moins racheter, par la gravité de votre air et de voire coatume, ce qu'il vous manque de barbe au menton... — Mon père, dit Seignelav, j'ai fait mettre sur votre bureau ce matin, par Raluie, le mémoire de ce que je me propose de faire toutes les semaines, maintenant que j'ai lu votre instruction et que je prends le parti de mériter en tout vos bonnes grâces ; avez-vous bien voulu lire ce projet?...
— Ce projet... le voici, Baptiste, dit Colbert en montrant un mémoire placé devant lui, écrit d'une grande écriture mince et serrée, et en marge duquel étaient des observations d'une petite écriture ronde, abrégée, presque aussi illisible et inintelligible que celle de Lionne. — Vous voyez, mon fils, que je l'ai annoté... Tenez, lisez-le... lisez-le tout haut. . Mes observations vous serviront de réponses; je l'entendrai encore une fois, et si quelque chose m'a échappe, j'y remédierai a l'heure même, ...
Et Seignelay lut le mémoire suivant, en s'interrompent a chaque paragraphe pour y ajouter les remarques de son père
MÉMOIRE DB C* QI!B 1T. ME PROPOSE t>E FAME TOUTES LES SE- MAINES POUR EXÉCUTER LES ORDRES DE MON PERE , ET ME RENDRE CAPABLE DB LE SOULAGER
Le lundi sera employé Bon(i). Aux réponses à faire à M. Terron , et
aux lettres de l'ordinaire de la Rochelle et de Bordeaux;
)ltis il ne faut rien oublier, et surtout que
je If voie bien pour rwlnÊWter r«; iim ru1 »!» pi* bien lait, cl prendre Ririie que
rin no s'oublie.
Bon.
Il faut lire etjaiuau no cejour-li.
C'est U le principe de loute nu ctur>;o, el iamii»rllen«»i' |ieut bien faire unacvli.
Il fallait cet article le prunier.
OU cat trèa-bon VUquecctll'i
Bou.
Il n'y a rien île dmcuj.
unis il faut exécuter.
Trèa-bon
A se preparpr pour le conseil du soir et examiner ce qui sera à faire pour le bien remplir.
Je m'appliquerai principalement à bien digérer les choses dont j'aurai a parler au roi, à les bien relire, en rendre compte à mon père lorsqu'il aura le temps , et j'emploierai l'après-dinèe a bien lire el examiner la liasse du conseil.
Je me ferai une loi indispensable ce jour-là , aussi bien que tous les autres de la semaine, excepté le vendredi, de recevoir tout le monde , depuis onze heures du matin jusqu'à la messe du roi.
J'enverrai voir dans la salle de mon père ceux qui pourraient avoir à lui parler touchant les affaires de la charge , et je tâcherai de les attirer a moi par une prompte expédition.
Pour cet effet, j'écrirai les demandes de tous ceux qui me parleront , et j'en reudrai compte à mon père dans la journée . cl je lui mettrai un mémoire sur sa table , ahn qu'il mette ses ordres à côté.
J'aurai un commis qui tiendra, pendant que je tiendrai audience, les ordonnances et autres expéditions, et qui les délivrera à mesure qu'elles seront demandées.
Le lundi, au retour du conseil, je ferai un mémoire de ce qui aura été ordonné par le roi, el commencerai, dès le soir même, à expédier ce qui demandera de la diligence.
Le mardi malin , je me lèverai à mon heure ordiuaire; j achèverai ce qui aura été ordonné au conseil.
Je travaillerai aux affaires courantes . et tacherai surtout de faire eu sorte que toutes les affaires qui peuvent être expédiées surle-champ ne soient pas différées au lendemain, et travaillerai a mettre les affaires de discussion en état d'en rendre bon compte à mon père et de recevoir ses ordres.
Je me ferai représenter les enregistrements je mardi, après le dîner; je les coterai après les avoir lus, et marquerai a coté les minutes de la main de mon père.
Surtout je ne manquerai pas , lorsque j'aurai quelque expédition à faire, de quelque nature qu'elle soit, de chercher dans les registres ce qui aura été fait en pareille occasion, et je me donnerai le temps de lire et examiner fesdits registres, afin de former mon style sur celui de mon père.
Je visiterai tous les soirs ma table el mes papiers, et j'expédierai , avant de me coucher, ce qui pourra l'être, ou je metlrai à
net enverrai à mes commis les affaires [ ils devront me rendre compte, el j observerai de marquer sur l'agenda que je tiendrai exactement sur ma table les affaires
3ue je leur aurai renvoyées, afin de leur en emander compte en cas qu'ils les différeraient trop longtemps.
Je mettrai sur ledit agenda toutes les affaires courantes, el je les rayerai à mesure que leur expédition sera achevée
J'emploierai le mercredi a travailler aux affaires que je n'aurai pu achever le mardi, el en cas qu'il y crti quelques affaires pres-
lltaul lire et r»ire retirait de» principales lettres ; et, à l'égsrd de* autres, l'extrait des principaux peint».
Boa.
Il (sut remettre ce travail su samedi. Dans k mercredi et le jeudi, oo peut prendre les après-dlnées.clquelquefois les journées entières et le dinuacfae, et ainsi Une faut point attacher à ces -s - là un trsYtil
sêes, rlont il fallût donner pari dans l«'s ports de Brest et de Horhei'ort. j'écrirai par l'ordiuairp qui part rejour-la.
Je lirai toutes les lettres à mesure qu'elles viendront, ferai moi-même l'exlrait des principales . et enverrai les autres au commis qui a le soin des dépêches.
Je prendrai le mercredi après le dîner
Gur examiner tous les portefeuilles, ranger i papiers suivant l'ordre -mis a côte par mon père, v remettre les nouvelles expéditions qui auront été laites, el les maintenir toujours dans Tordre prescrit par mon père.
Bon.
Bon.
D faulfairecesenregistremeni» à mesure nue le» ordonnances — *, sans jaw
Bon.
1* loi indispensable et
la plusuccesnirc est dVlre n'ptë dans ses mreursrldanssa vie.
Manier à ma table tres-
Je ferai le jeudi matin un mémoire des ordres a demander à mon père sur les dépêches de l'ordinaire , afin de commencer ensuite a y travailler.
Je travaillerai le soir au conseil, ferai les extraits des affaires auxquelles il y aura quelques difficultés, afin d'être en état d'en rendre compte le lendemain malin à mon père.
Je ferai en sorte d'achever dans le vendredi toutes les dépêches de l'ordinaire, en faisant les principales, que je ferai toutes de ma main; je mettrai a côté les points desquels je dois parler dans le cofps de la lettre, et tacherai de suivre le style de mon père, afin de lui ôter. s'il est possible, la peine de les corriger ou de les faire même tout entières, ainsi qu'il arrive souvent.
Le samedi matin sera employé à examiner et signer les lettres de l ordinaire, a expédier le conseil du vendredi el travailler aux affaires courantes.
Le samedi , après dîner, je travaillerai sans faute a examiner l'agenda, à voir sur le registre des finances s'il n'y a point de nouveaux fonds qui aient été omis sur le registre des ordres don nés au trésorier ; si je n'ai point omis, pendant la semaine, à enregistrer ceux qui ont été donnés ; et je m'appliquerai à être si exact dans la tenue dudil agenda, que je u aie pas besoin d'avoir recours au trésorier pour savoir les fonds qu'il a entre les mains.
J enregistrerai aussi le samedi toutes les ordonnances sur le registre tenu par le sieur de Breleuil.
Le dimanche malin sera employé a vérifier la feuille des lieux où sont les vaisseaux, et à travailler aux affaires qui seront à expédier.
J'aurai toujours l'agenda des vaisseaux, des escadres et des officiers dans ma poche.
Je ferai surtout eu sorte d'exécuter ponctuellement tout ce qui esl coulenu dans le mémoire chIcssus, en cas qu'il soil approuvé par mon père, et de faire même plus sur cela que je ue lui promets.
Vnirlc roi tous lesjours, mi a son lever ou a
m me»sc.
r. Kji.i.-r tonsha »oirs,
ci ne |us prendre pour •me règle certaine de
sortir tous le* i sans y manquer, l/on peut pourtant une ou deui Toi» la semaine aller faire sa
cour cbei la reine ou. , u illeur*.
Il n'y a que le tiursil du soir et du malin qui puisse avancer les affaires
— Et alors, mon cher enfant . dit, Colbert , si vous faites encore plus que vous le promeltez, vous ne me trouverez pas en reste avec vous. Allons, allons, Baptiste, vous êtes un digne jeune homme ; j'ai bon espoir en vous et vous achèverez, ce que j'ai commeucè... Dieu est le maître de toutes choses ; aussi je ne crois pas faire un péché d'orgueil en disant que, lorsque j'ai pris les finances et la marine, tout était dans un bien grand désordre, et particulièrement la mariue; je l'ai rétablie en assez peu de temps, el rappelez-vous, mon fils, que si j'y ai abondamment versé les fonds de l'Etat, la marine commence bien a me les rendre par l'augmentation du commerce maritime, qui est une des grandes sources de richesses d'un pays.
— Comme aussi la marine militaire fait respecter au dehors le pavillon du roi avant tous les autres; n est-il pas vrai, mon père*
— Sans doute... sans doute... quoique ces préséances de pavillon aient coûté bien du sang et bien de l'argent, et tout cela pour un point d'honneur frivole... Kt Dieu sait ce qu'il en coûtera encore.
— Et qu'importe, s'il coule glorieusement, mon père, et si le nom du ministre du roi de France se mêle aux noms do ceux qui auront si bravement soutenu ce pavillon? dit Scignclay avec une exaltation qui fil réfléchir et soupirer profondément Colbert, comme s'il eût pu lire dans ces paroles l'avenir de l'administration de son fils. Puis il ajouta : — Bast... voilà des imaginations extravagantes que Louvois vous envierait, mon eufaol. le pavillon... le pavillon... folies que tout cela; le commerce d'abord... le commerce toujours... Que vos escadres de guerre soient destinées à le protéger, k l'augmenter, à l'assurer... car Ni I étendard royal est semé de fleurs de lis d'or, il les doil au travail de ce modeste pavillon bleu à croix blanche, qui esl pour moi le plus glorieux, parce qu'il esl le plus utile, et c'est surtout la préséance de celui-là que je soutiendrai de toutes mes forces... Voyez d'ailleurs ces Hollandais, qui. malgré les nombreuses flottes qu'ils entretiennent, trouvent encore le moyen de uous fournir des approvisionnements de toute sorte... C'est que le commerce, la marine marchande alimente sans cesse la marine de guerre, eu échange de la protection qu'elle eu reçoit.
— Hais à propos de Hollande, mon père, est-ce donc vrai que Sa Majesté pense à attaquer cette république de huguenots, malgré les traités, et qu'il va, pour cela, se joindre Sa Majesté d'Angleterre*
— Mon fils, dit Colbert de son air imposant, je n'ai pas les affaires étrangères dans mon département, et il est des questions qu'on ne fait pas, même à son père. Mais assez parle de cela, mon fils... Allons, venez avec moi, nous irons à pied jusqu'au couvent, voir votre tante l'abbessc; le temps esl beau, l air vif, cela vous fera du bien, car voici deux jours que vous travaillez beaucoup.
Et Colbert sortit avec son fils, sur le bras duquel il s'appuyait avec une certaine fierté.
Sans vouloir anticiper sur les événements, mais à propos de ce qu'on vient de lire, il esl bon, je crois, de faire remarquer que c'est de l'adjonction des fils de Colbert el de Letellier aux affaires pabliques (Seignelay a la marine, en li'»72, et Louvois a la guerre, en 1660). que c'est de celte adjonction que si peut dater la période guerrière du règne de Louis XIV. qui, commençant alors à poindre, fut si onéreuse cl si fatale à la France lorsqu'elle atteignit son apogée.
Cela devait être ainsi.
A de vieux ministres, sa.^e.s, expérimentes, rompus aux af-
JEAN BAIiï
faires, revenus pour la France des illusions d une gloire Éphémère t de l i dangereuse vanité des conquêtes, préférant à ces folle', visées les avantages positifs de la paix, de l'industrie cl du commerce; disant sensément, comme leur grand maître Mazarin : Qu'il est plus sûr et moin* coûteux de dominer par l'or que par le fer, et que la corruption soumet plus de puissance* que Cépée; à ces vieux ministres succédèrent de jeunes courtisans, vains, orgueilleux d'une fortune récente, ardents et pleins d'ambition ; ils servaient un roi d'un Age déjà mûr, mais toujours et encore amoureux de ce qui était pompeux et théâtral : un carrousel, une réception d'ambassade ou le faste militaire d'une armée, peu lui importait, pourvu qu'il eût occasion de ceindre sa couronne, de dresser sa belle taille sous le manteau royal et de marcher seul et sans égal a la téle de la cour la plus magnifique de l'Europe.
On conçoit alors facilement que Louis XIV qui, A bien dire, subit toujours l'influence des idées de ses minisircs , assez adroits seulement pour lui persuader qu'elles étaient les siennes propres; on conçoit, dis-jc, que Louis XIV devait facilement se laisser aller aux inspirations de Louvois et de Scignclay, qui, ne rêvant que guerres et conquêtes alin de faire exceller l'importance de leurs charges, lui montraient pour résultat de ces envahissements des rois vaincus, des gazetiers repentants, des ambassadeurs A genoux, et des entrées triomphales dignes d'un nouvel Alexandre.
De la ces guerres épouvantables uniquement soulevées par la jalouse rivalité de Louvois et de Seignelay, qui flétrirent le milieu du règne de Louis XIV ; de la aussi une bien étrange contradiction dans la conduite gouvernementale du grand roi, toujours dans celte hypothèse qu'il m'est impossible d'admettre, je I ai dit : — qu'npre* la mort rte Mmarin IjOu'u XIV régna
Comment! la première période de ce règne, qui correspond A la première jeunesse de ce roi, serait remarquable surtout par une politique d'une sagesse et d'une habileté profonde, par un système de corruption, odieux si l'on veut, mais admirablement basé sur une rare connaissance et non moins rare et longue expérience des hommes et des choses; système qui. après tout, tssuniit une prépondérance irrécusable a la France sur presque toute l'Europe, moyennant des subsides que le pays payait facilement, grâce aux ressources de son industrie et de son commerce, alors croissant. Comment ! ce roi si susceptible, si bouillant, si emporté dans son Age mûr. qui plus tard se jeta dans les guerres les plus sanglantes pour les griefs les plus puérils, était le même roi qui, malgré le feu de la jeunesse, se montrait en 1 666 si calme, si prudent, qui se laissait durement reprocher son manque de parole et sa peur de compromettre sa marine, et se larguait même de sou parjure, en se consolant par l'avantage matériel que lui rapportait son déni de secours et sa mauvaise foi. calculant en cela comme un homme qui regarde une injure mieux vengée par une amende que par du sang!
Comment! encore une fois, pendant la première période de son règne, partant de sa jeunesse de roi, de cet Age où les passions guernères sont si vives et si effervescentes, Louis XIV aurait montré le sang-froid calculateur et l'inflexible logique d'un homme qui, pensant avant tout au réel, ne voit dans une guerre qu'une affaire, qu'une émission de fonds qu'il faut rendre aussi productive que possible; lorsque pins tard, dans la seconde période de son règne, alors que les années et l'expérience sembleraient avoir dû mûrir sa raison, il agit au contraire avec toute la fougueuse élourderie, toute la folle ardeur d'un jeune téméraire, en se ietanl, pour les motifs les moins fondes, dans les guerres les plus inutiles, les plus ruineuses, et qui causèrent plus tard tous ses désastres; lor.-qu'on le voit •>nlin, par ses insolentes bravades, soulever toute l'Europe ronire lui, l'Europe qu'il avait A ses gages et A ses ordres au commencement de son règne !
Comment! en un mot, ce roi aurait, à vingt ans, pensé, agi • oinnic le plus expérimenté des hommes d'Etal, et A quarante ans comme le plus écervclé des ambitieux !
Ce serait en vérité un mystère inexplicable, si les faits n'en donnaient la véritable solution, à savoir :
Que ce furent de vieux ministres, créatures et disciples de Mazarin et de Richelieu, qui gouvernèrent pendant les premiers temps du règne do Louis XIV; que leurs fils gouvernèrent vers le milieu, et qu'à la fin madame de Maintenon succéda auv uns et aux autres.