‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 15 sur 120 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La cuur de France avait séjourné A Paris pendant presque tout le mois de janvier I(lfi9 et le quatorzième jour de ce même mois, le plus grand nombre des courtisans assistaient A une cérémonie assez curieuse d'ailleurs , mais dont une circonstance particulière augmentait encore l'intérêt.

M. le duc de Mortemart. pair de France , prince de Tonnay- Chareute, chevalier des ordres du roi et premier gentilhomme de la chambre, était reçu au parlement, toutes les chambres assemblées, et y devait prendre séance en qualité de gouverneur de Paris.

Or, la faveur de madame la marquise de Mootespan , fille de M. le duc de Mortemart, augmentant chaque jour, on savait devoir plaire au roi en «'empressant de se montrer A celle réception.

Je l'ai dit, presque toute la cour s'y trouvait , et entre autres ministres M. de Lionne et M. le marquis de Louvois : ce dernier, âgé de vingt-huit ans, était chargé du détail des armées depuis lOtiti, et commençait cette prodigieuse fortune qu'il mi l ita plus tard par des talents réels, mais qu'il devait alors au goût récent de Louis XIV pour la guerre, et à la persuasion où était ce prince d'avoir créé et développé l'intelligence de son jeune ministre; en un mot, d'avoir fait son éducation militaire et administrative. Singulière nuance de la profonde admiration que ce roi professait pour soi-même, en cela qu'il trouvait encore moyen de s'aduler et de se mirer avec complaisance jusque dans la gloire des ministres, des généraux, des écrivains, d-s artistes de son époque , comme si de tels et si nombreux génies étaient autant de conséquences naturelles de son royal patronage , autant d'émanations de sa majestueuse personne, autant de fruits éclos et mûris par l'influence vivifiante de son soleil.

Pour revenir A M. de Louvois, quoiqu'il ne fût, dis-je, qu'au premier pas de sa merveilleuse carrière , tout annonçait en lui cette hauteur et cette dureté de formes qui lui firent tant d'ennemis, et puis eucore son regard hautain, son visage un peu vulgaire, large, gras et coloré , que la moindre contradiction rendait pourpre ; sa téte A longue perruque noire, toujours arrogammenl dressée pour cacher les disgracieuses proportions d un col trop court et Irop gros; sa parole impatiente , brusque et impérieuse ; son costume magnifique et prétentieux, tout enfin chez lui choquait jusqu'aux gens les plus inoffensifs.

Après que M. le duc de Mortemart fut reçu, et comme la cour se retirait, M. de Lionne se trouvait fort près de M. de Louvois et de M. le marquis de Ruvigny; ils échangeaient ensemble quelques paroles de politesse en se dirigeant vers la porte, lorsqu'à l'arrivée d'un personnage qui vint l'aborder, M. de Louvois ne put réprimer un mouvement de dépit, et rougit extrêmement.

— Monsieur Lonvo'u, lui dit ce nouveau venu en lui rendant son salut d'un air haut et froid, et tirant un paquet de sa poche : voici une dépèche que vous allez envoyer ce soir même, par un courrier exprès, A M. le maréchal de Créquy... — Oui , monseigneur, dit M. de Louvois en prononçant ce titre d'une voix presque inintelligible ; puis il salua de nouveau et se relira sans pouvoir cacher les marques de la plus violente contrariété.

L'interlocuteur de M. de Louvois sourit involontairement, et pria M. de Lionne de lui accorder quelques raomrnls dVntretien.

Ce personnage que Luti>ois avait traité de monseigneur avec

Uni de répugnance élail do homme de soixante ans au pins, d'une (aille moyenne et vigoureuse; ses épaules fort larges et un peu hautes étaient légèrement voûtées , comme le sont, au aire générait celles des hommes de grande race militaire; son justaucorps bran, de -drap de Garcussonne, n'avait pas même une légère broderie d'or; sa perruque était noire» courte et quelque peu mêlée ; son front, assez élevé, était fort saillant, et ses deux gros sourcils noirs, très-rapprochés l'un de l'antre, donnaient à sa physionomie unairdur et sévère, quoique le reste de sa figure, légèrement équarrie, annonçât un mélange de bonhomie ci d'extrême simplicité : en un mot, cet homme était Turenne.

On sait que M de Lou\ois commençait alors à donner contre ce graudgénéral des preuves d u ne haine aussi violente qu'elle était injuste et puérite. Je dis haine, parce que le soupçon de jalousie ne serait pas tolérable. M. de Louvoie, a l'âge de vingt-huit ans, asses bon intendant d'armée, il est vrai, commençants bien connaître le détail administralifet l'organisation matérielle des troupes... M. do Loevois jaloux du génie militaire de Turenne ! Admettre cela , ce serait, je pense, méconnaître le bon sens de ce ministre» a qui on ne peut refuser infiniment d'esprit et plusieurs précieuses qualités.

Sa haine contre Turenne se pont eu contraire facilement concevoir , parce que le sentiment d'antipathie qui donne naissance à la haine est quelquefois instinctif et involontaire; et que pour peu qu'un incurable orgueil, souvent blessé, vienne encore irriter cette passion, elle arrive bientôt à la dernière violence. Or, ti dans ses relations avec Turenne l'amourpropre de M. do Louvoie fat cruellement froissé, c'est que ce ministre n'y mettait ni décence ni mesure : il n'était rien que par son père, dont la naissance était des plus obscures ; Turenne , lui , tenait * grand honneur de descendre d'une maison souveraine, et s'il se montrait aussi facile que bienveillant envers ceux qui avaient pour lui les respects voulus par sa gloire.

son âge cl son rang, il devenait sévèrement rude pour ceux qni oubliaient ce qu'ils lui devaient; et, je l'ai dit, M. de Louvois, souvent en rapport avec Turenne pour les affaires de la guerre, avait quelquefois agi de la sorte, aveuglé par l'éclat de la fortune de son pôro et de sa propre faveur.

Une lutte de prétentions tonte récente, dans laquelle H. de Louvois avait eu l'avantage sur Turenne, augmentait encore cet éloignrmeui réciproque. Le frère du ministre, l'abbé te

Tellier, à peine âgé de vingt-sept ans, venait d'être nommé coadjuteur de M. l'archevêque de Reims, â l'exclusion de H. le duc d'Albret, neveu de Turenne, qui désirait ménager celle belle cnadjutorrrieà ce parent.

Turenne, piqué au vif, avait alors

S rie un ami a loi, f. de Péréllxe, archevêque de Paris, de demander an roi M. le doc d'Albret pour son coadjuteur. Le roi y/ répugna, ne voulant pas se hasarder de faire un second coadjuteurde Retz . mais il proposa comme accommodement à Turenne d'obtenir pour son neveu le chapeau de cardinal; chapeau que plus lard le pape fit offrir par N. de Hospigliosi 4 ce grand général, qui refusa et répondit naïvement : — Mon Dieu Je tenu trop empêché avec cette calotte eteette ijnmtlt queue.

Turenne accepta donc la proposition du roi pour monsieur son neveu ; sa nomination pouvant avoir „lieu , plusieurs chapeaux étant vacants et la promotion des couronnes bientôt instante.

Homme d'inf ntment dé savoir, d'esprit et do grâces, d'une ambition effrénée et d'une superbe qui passe toute créance, M- le duc d'Albret, 4 peine âgé de vingt-six ans, était fort décrié déjà pour le relâchement do ses mrours, ses goûts singulièrement italien* , son amour immodéré de la table, ses dettes, et l'éclat scandaleux de ses prodigieuses dépenses ; mais, ainsi qu'on l'a vu, d'après sou compromis avec Turenne, Louis XIV l appuyait fort auprès de Sa Sainteté Clément IX. et H, de Vivonne, général des galères, frère de madame la marquise de

Moniespan. y avait aussi beaucoup iut> ressé madame sa steur, qui (citait d ailleurs aux d'Albret par alliance.

Jïnsisie sur ces détails, pan e qu'ils oui une grande importance, en cela que ce fut, ainsi qu'on va le voir, pour assurer les chapeaux de MM. d'Albret, de Laoa et d'Aversperg que l'expédition de Candie fut en partie résolue.

Nous avons laissé Turenne causant avec M. de Lionne, pour lui recomroauder encore de presser auprès du pape la nomination de monsieur son neveu, après quoi il quitta le ministre et monta dans son carrosse.

Ruvigny s'était tenu à l'écart pendant cette conversation, mais après le départ du maréchal il se rapprocha de Lionne, et lui dit : — Mon cher Hugues, vous allez me mener chez vous, car j'ai beaucoup à vous apprendre; j'ai des nouvelles ici entes... du bonhomme.

— - Du bonhomme! s'écria de Lionne en ne pouvant cacher l'intérêt et la curiosité que ce nom éveillait en lui. Diavolo! Ruvigny. faites suivre ma chaise par la vôtre, et rendons-nous j bien vite chez moi. . Allons, appuyez-vous sur mon bras, mon cher goutteux, et cherchons nos gens, llientôt les deux chaises arrivèrent au logis de Lionne, dont on a déjà donné un crayon.

M le marquis de Ruvigny. envoyé ambassadeur a Londres vers le milieu de 1G67 , en avait été rappelé en juillet 1608. M. Colbertde Croissy le remplaçait dans le même poste depuis celte époque

J'ai omis de dire que Lionne paraissait extrêmement vieilli ; ses joues amaigries et pales, son front ridé, ses yeux toujours vifs et perçants, mais profondément enfoncés dans leur orbite, annonçaient le progrès de l'âge, la réaction des chagrins domestiques (t) et les fatigues d'un travail forcé ou des excès de tous genres, auxquels le ministre continuait de se livrer autant que ses forces le lui permettaient t e qui seulement n'avait pas changé et semblait stéréotypé sur celle physionomie si singulièrement fine et sagace , c était ce sourire "d'une cruelle ironie qu'on lui connaît déjà

Le marquis de Ruvigny, un peu plus âgé que de Lionne, et vêtu, comme ce ministre, avec la plus grande simplicité, avait une démarche lente, et s'appuyait pesamment sur une canne, car il souffrait beaucoup de la goutte et d'anciennes blessures.

• Ruvigny était un bon mais simple gentilhomme, plein d'es- ■ pin. de sagesse et de probité, fort huguenot, mais d'une f grande conduite et d'une grande dextérité ; ces qualités, qui « lui avaient acquis une grande réputation parmi ceux de sa « religion, lui avaient donné beaucoup d'amis importants et t une grande considération dans le monde; les ministres et les « principaux seigneurs le comptaient et n'étaient point indiffé- « rents à passer pour être do ses amis, et les magistrats du plus i grand poids s'empressaient aussi a en être. Sous un extérieur

• lorl simple , c'était un homme qui savait allier la droiture « avec la finesse des vues et les ressources, mais dont la fidélité n ètail si connue, qu'il avait les secrets et les dépôts des per < sonnes les plus distinguées. Il fut un grand nombre d'années t le député de sa religion a la cour, et le roi se servait souvent i des relations que sa religion lui donnait en Hollande, en

• Suisse, en Angleterre et en Suède pour y négocier, et il y ser- « vait très-utilement. »

Après avoir fait asseoir commodément M. de Ruvigny sur une chaise longue, près d'un bon feu qui pétillait dans une immense cheminée, et s'être assuré que la pièce qui précédait son cabinet était déserte, de Lionne revint et dit à Ruvigny : — Comment, vous auriez des nouvelles du bonhomme... et où est-il maintenant, cet infernal K-cler.it f

— A Bruxelles, si je suis bien informé.

— A Bruxelles! s'écria de Lionne eu frappant avec colère sur la table couverte de dépêches. A Bruxelles! et sans doute pour y cabaler avec cet autre non moins infernal scélérat de soi-disant baron dïsola. avec cet impudent coquin qui oublie

(I ) M .1 ilv l.ioune, connut; pour Min iucruvililr lubricité, éUil nounm-e

U Gramh Ivuet dans toute* Ici clnn»>»ii« du lonipi, cl ».i tille ii .iv.iil p;is <!• • mmiM plui M:«*ir»: tout le niondr »:iil la picpmile nveiiturc de ce* dame»,

iiui furrnt «urpritc» t dent «ce M le comte de S«iil« Klics finirent par

«Ire iiuUiciiu un nient eultiruic.» diu» un ci.uvenl, ver* 1670.

qu'en sortant d'être cuisinier il a été trop heureux d'acheter un vieux justaucorps rouge d'un laquais de M. d'Angicourl, dont il égaya tout Varsovie... le belitrel! Il oublie aussi que sa chaste* moitié, fille d'un chanteur des rues gagé par l'empereur, a couru et fait pis dans ces mêmes rues avant que. d'être une soi-disant baronne d'Isola ; et maintenant ce vieux ruffian fait le muguet et le précieux sous sa perruque noire, et ameute contre nous tout ce qu'il y a de criards en Europe, l'ar la *an<jrr!, . je donuerais tout a l'heure vingt mille érus d'or pour que ce démon rentrât dans l'enfer qui l'a vomi.

Ruvigny, souriant à l'exaspération de Lionne, répondit : — Avouez pourtant, Hugues, que voilà un panégyrique qui prouve assit combien vous redoutez les meuées de ce faquin de cuisinier, gendre d'un bateleur.

— Sans doute, je le redoute, et furieusement! car c'est bien l'esprit le plus fourbe, le plus retors, le plus délié, le plus souple, le plus rusé, le plus fertile en machinations diaboliques qu'il se puisse rencontrer ; et lorsque dans le conseil le Tellier décida le roi i la guerre pour donner de l'importance à la charge de son cher marquis de Louvois, n'eût été le bon droit

Sue donnent toujours les gros bataillons, le Bouclier d'Etat e l'Isola ruinait les prétentions de Sa Majesté sur la Flandre, si elles eussent dû se plaider devant un tribunal de saine justice; mais heureusement que de rudes mousquetades ont fait raison tles imaginations ridicules de dame justice et de seigneur bon droit, malgré ce prodigieux bouclier d'Etat dont les avait couverts l'Isola; mais le botdiomme! le bonhomme... Je vous écoule, Ruvigny.

— Il est â Bruxelles, vous dis-jp, et de là il doit s'en aller a Genève pour organiser ses plans de révolte , car c'est uu détermine brigand; aussi., je vous l'avoue, Hugues. lorsqu'à Londres j'étais renfermé dans ce cabinet d'Oxford -Street, dou j'entendis de sa bouche ses épouvantables projets, j'eus terriblement envie de purger la terre d'un pareil monstre... Mais mon caractère d'ambassadeur me retint.

— (Juel dommage, mon cher Ruvigny... quel dommage! car ce sont là des gens a matnrde vi*ta (à tuer sur la vue , comme on dit... El, de par Dieu, ce Roux de Marcilly, ce bonhomme, comme vous l'appelez, n'est pas fait pour démentir le proverbe castillan.

— Non, je vous assure, car jamais figure ne fut plus effroyable ; je le vois encore... c'était un bomme de quarante-cinq ans environ, ayant les cheveux noirs, le visage asstz long et assez plein, plutôt grand et gros que petit, et par-dessus tout la mine la plus patibulaire du monde. Mon Dieu! que je frémit d'horreur quand je l'entendis avouer qu'il était de ma religion! El je suis pourtant obligé d'avouer qu'un pareil misérable ne manque pas de courage ; car, après avoir dit i l'hôte qu'il était de Nîmes et qu'il avait servi en Catalogne, il lui fil voir trois bletaures qu'il avait reçues en pleine poitrine; ses yeux d'ailleurs annonçaient, je vous jure, une résolution sauvage, lorsque, prenant un couteau très-affilé sur la table, il dit à son hôte : — Vouei-vovs. il ne faut que cela pour mettre tout le monde en repoii, car je cannai* plu» de mille ftavaillac eu France, dan* le* propre* garde* du roi et le* officier* reformé*.

— Mais c'est un diable incarné, que ce scélérat I s'écria de Lionne ; et vos dernières nouvelles, Ruvigny, que vous apprennent-elles de plus sur luit

— Qu'il continue opiniatrément ses menées. H a dernièrement assuré à la personne qui m'écrit de Bruxelles qu'il était toujours sûr des soulèvements de la Provence, du Dauphiuè et du Languedoc; que ces provinces étaient si maltraitées et chargées de taxes, qu elles n'attendaient que l'instant de se rebeller, et que celte révolte en amènerait une dans toute la France ; il dit de plus qu'il a presque la certitude de l'appui du roi d'Angleterre et de M. le duc d'York, et que dernièrement, étant à Bruxelles, le marquis de Castel- Rodrigo le lit cacher dans un cabinet pour lui faire entendre la proposition que le chevalier Temple vint lui faire d'une ligue offensive et défensive contre la France, entre l'Angleterre, l'Espagne et les Provinces- Uuies.

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— Oui. oui, à tout ceci je reconnais l'Isola ! c'est son projet, sa visée favorite. Diavolo! Continuel... Ruvigny.

— Il dit encore que, dans «on dernier voyage, il a persuadé milord Arlington que la France était pressée de se révolter, surtout les provinces susnommées, et qu'après plu» de trente conférences il a été résolu que le roi d'Angleterre aurait le Poitou, la Guyenne, la Bretagne et la Normandie; que le duc d'York aurait en souveraineté. a»ec le litre de protecteur des protestants, la Provence, le Bauphiné et le Languedoc, à condition que les princes s'obligeront à faire rendre a l'Espagne tout ce que la France lui a pris depuis 1630; il compte entin beaucoup sur les secours de l'Espagne, les forces des rebelles et les troupes que les Suisses leur ont promises... Ah! j'oubliais entin, mon cher Hugues, ce propos qu'il prête a milord Arlington : que notre maître prétendait a la monarchie universelle, et qu'il fallait couper les ailes à qui voulait voler trop baul.

— Cet homme-là n'est pas aussi fou que méchant, mon cher Ruvigny ; car, malgré toutes ces exagérations-là, il y a un fond de vérité nui doit vous demeurer évident comme à moi : c'est que ceux de votre religion s'agitent fort, et que ce que je soupçonnais est vrai, à savoir que ces vieux restes de la Fronde, et plusieurs compagnies des gardes du roi sont infectés de ces maudites pensées de révolte, et qu'enfin la conséquence de tout ceci est qu'il faut hfltcr le plus possible la conclusion de l'alliance secrète du roi Charles avec notre maître, pour couper court a ces visées toujours inqui. tantes d'une ligue entre l'Angleterre, l'Espagne et les Provinces-Unies contre Sa Majesté.

— Je suis si fort de cet avis. Hugues, que vous sa»ez mes instances auprès de S. M. la reine mère pour qu'elle veuille bien tâcher de décider le roi son fils . Sa Majesté d'Angleterre, à quitter l'alliance des Hollandais pour la mitre: mais rien n'avance... Kl pourtant M. de Croissy est un adroit et habile négociateur; mais les scrupules arrêtent les ministres du roi Charles; car, lié solennellement avec les Provinces-Unies, faire un traité séparé et inoffensif avec notre maître pour les envahir sans motif plausible, j'avoue que cela est une grave détermination. Mais la politique et les besoins du roi ( hurles veulent qu'il la p enne, et s il la prend, comme je n'en doute pas, Hugues, il arrivera ce que je vous mandais du temps de mou ambassade : que de la manière qu'allaient bien des choses, notre maître gouvernerait tôt ou lard ce pays-là. En un mol, tout se résume dans une question de subside, car le joyeux monarque est avide et prodigue ; aussi fera -t-il payer cher celle alliance.

— Nous le savons bieu, mou cher Buvigny ; et chaque jour je presse Croissy de lui demander ..combien il la veut vendre... cette alliance: mais il ne tire rien autre chose du froii rowleyrt), comme ils l'appellent de delà, que l'assurance de ce perpétuel désir de se lier d'une étroite el intime union avec notre maître. Quant à son dernier mot, ou plutôt à son dernier prix, on ne peut k lui arracher.

— Savez-vous pourquoi, Hugues? C'est que le roi Charles est aussi rusé que besogneux et qu'il a peur de dire un prix moindre que celui qu'on lui offrirait peut-être ; « joint à cela t que c'est un monarque si déréglé, qu il est impossible de sas t surer de le trouver irois heures après dans les mêmes pensées « où on l'avait laissé apparemment résolu. Ainsi, du temps de « mon ambassade, j'avais de continuelles appréhensions que « nos ennemis du parlement ne le detadiaHMl de nos inté-

• rets... Car. pour pouvoir m'assurer de sa conduite, il m'aurait « fallu le voir tous les jours ; mais cela était impossible, puis- « qu'il veille quand les autres dorment, dîne quai.d les autres

* soupent. et perd"souvenl ses conseils d Elal, qu'il estime j « beaucoup moins qu'une heure passée chez ses maîtresses a

« entendre jouer du luth, à rire avec ses favoris, ou à caresser « ses chiens. »

— Bravo. Ruvigny! je reconnais bien là le vendeur de Bunkerque, qui, l'an passé, au lieu d'employer à armer sa flotte I argent que le parlement avait voté pour cet usage, a changé

I lj S-tbi i<|Ui'l .louw a Ui.irk» Il |ur m» favori*.

ces belles guinèes de Bieu en riches ajustements pour la Cattelmaiue, la Nelly. la Chifflns. la Swresbury, el en prodigalités pour le Buckingham et sa meute de flatteurs et de musiciens ; de telle sorte que le bonhomme Buyter, trouvant le port de Chalam dégarni de vaisseaux armés, a incendié, pillé el ravagé par là pour deux ou trois cenl mille livres sterling de marine.

— Et tout cela prouve, Hugues, .qu'il ne faut guère compter tenir le roi Charles que lorsqu'il sera sans un ducaton. Aussi, crovez-m'en, faites agir vos amis du parlement, de telle sorte qu'ils lui refusent des subsides à la session prochaine ; alors, une fois à court d'argent, le roi Charles sera bien forcé de se jeter à vous, et de dire son dernier mot.

— J'y avais songé et le ferai ; mais, puisque nous voici sur ce sujet, il faut que je vous fasse part, sous le dernier secrei. d'une rert line pensée qu'on a eue de delà pour décider le roi Charles à se prononcer. Croissy ne jugea pas d'abord devoir écouter sérieusement eetle ouverture, et en écrivit conlidemment à son frère Colbert, qui montra la lettre au roi. Sa Majesté me l'a renvoyée, et je vais vous la lire. Vous connaissez si bien la cour d'Angleterre, le monarque et ses adhérents, que vous pouvez me donner beaucoup de lumières sur l'opportunité de cette proposition-là.

El de Lionne tira de son sac une dépêche chiffrée dont la iraducliou était interlignée ; puis il la lut à voix basse, et comme à mots comptés, témoignant ainsi de loute l'importance qu'il attachait au cenlenu de cette lettre d'un assez grand intérêt historique, en cela qu'elle prouve ce fait inconnu, je crois, jusqu'ici : que le premier instigateur du voyage de madame la duchesse d'Orléans en Angleterre (qui amena la ratification de ce traite secret entre les deux rois) fut M. le duc de liuckingham, qui avait été et était encore fort épris de celle toute gracieuse et charmante princesse.

4 Loodre». 98 décembre ItKifl

« J'ai été depuis huit iours dans le sentiment que je ne devais point prendre la liberté d'informer le roi ni direelemeut ni par aucune autre voie d'une proposition qui m'a été faite au sujet de Madame, parce que. selon mon sens, elle est impertinente, et il n'est pas à propos qu'elle vienne à la connaissance des secrétaires et des commis qui déchilTrent mes letlres; mais depuis, comme j'ai reconnu qu'elle venait du duc de Buckingham, et qu'elle pouvait avoir quelque motif qui pourrait avoir relation à ce qu il plut à Sa Majesté de me dire de sa bouche lorsque je reçus ses commandements, j'ai cru vous en devoir écrire, pour en user ainsi que vous le jugerez à propos. Vous saurez donc, s'il vous plaît, que M. de r tamarins, qui est attaché depuis longtemps au service du roi d'Angleterre, dont il reçoit pension, el qui a de grandes habitudes avec le duc de Buckingham et milord Arliugton, me tira à part chez moi, il y a environ huit jours, et me dit qu'encore qu'il u'espérait plus que le roi uotre maître lui permit d'aller'a sa cour, néanmoins, comme il était avant tout bon Français et fort reconnaissant de mes civilités, il ne pouvait s'empêcher de s'intéresser beaucoup au bon succès de ma négociation ; mais qu'il avait appris de bonne part qu'elle serait longue et peut-être sans aucun fruit, ceux qui ont la principale part au gouvernement n'ayant point d'autre but que d'entretenir une bonne correspondance avec l'Espagne et la Hollande, et voyant bien qu'une étroite alliance avec la France ne pourrait compatir avec ce dessein ; que néanmoins il savait un moyen qui réussirait infailliblement, si le roi voulait le pratiquer, qui était de permettre a Madame de venir pour peu de temps en ce pays-ci ; qu'elle le souhaitait tant pour rétablir la boune intelligence entre ses frères dont elle seule était capable, que pour porter aussi le roi son frère, qui l'aimait tendrement et souhaitait passionnément de la voir, à une forte liaison avec la France Quoique cette propositiou ne méritai pas de réponse, néanmoins comme je vis bien, par beaucoup de petites particularités que me dit ledit sieur de FUuiarius, qu'elle ne pouvait venir que du duc de Buckingham, je lui dis que Madanifètait tellement chérie et considérée du un, el tendrement aimée de la reine, que je ne croyais pas qu'elle songeât à s'éloigner de leurs personnes pour s'exposer à pass' r

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la mer, quelque considération qu'il y pût avoir, d'autant plus qur le public, qui n'eu saurait pas 1rs véritables motifs, le pourrait plutôt attribuer à une mésintelligence avec la France qu'à une disposition prochaine à une bounr union, chacun sachant bien que l'amitié fraternelle des grands princes et des grandes princesses s'entretient encore mieux par lettres et sur les bons offices que par des entrevues ; que d'ailleurs il me semblait que le roi d'Angleterre et M. le duc d'Yorck étaient assez bien ensemble pour n'avoir pas besoin de l'entremise de Madame, et qu'à l'égard de l'union avec la France, si l'on voulait entretenir ici la bonne correspondance avec l'Espagne et hs Provinces-Unies, on trouverait aussi le roi notre maître dans les mêmes sentiments; et ainsi aucun obstacle à une bonne union, qui se pourrait assez facilement traiter par la voie des ambassadeurs, sans donner a Madame la peine de passer la mer; enfin, comme il voulut me répliquer, je le priai de ne plus

Earler de celte affaire, et lui dis que je lui promettais de 1 oulier entièrement, et de n'en pas écrire : aussi n'ai-je pas cru devoir prendre la liberté d'en informer le roi ni M. de Lionne, et je rends seulement compte au roi d'une visite que le duc de Buckingham me vint faire deux jours après, environ sur le midi, dans laquelle il me fit fort valoir le crédit de Madame sur l'esprit du roi son maître, et me fit assez connaître par tout son discours que cette belle proposition vient de lui.

« Cependant Leyton me fait toujours espérer que milord Arlington portera le roi son maître a une bonne, union avec Sa Majesté ; il laisse même entendre qu'il sera bien aise d'en recevoir des grâces; mais il fait valoir le crédit du duc de Buckingham beaucoup plus qu'il n'est en effet, et prétend qu'il fera lui seul ce qu'il ne peut faire que conjointement avec milord Arlington, lequel me traite toujours honnêtement, et me donne même quelque espérance , mais si froidement, que cela doit passer plutôt pour un amusement que pour une bonne disposition au traité. Peut-être qu'il y aura quelque occasion extraordinaire qui les y forcera, et je crois que I assemblée du parlement, que l'on assure devoir être au mois de mars sans aucune remise, la pourra bien faire naître.

t Je suis, etc ,

J Cot-IIF.RT DE CnOISSY. »

— Eh bien! Ruvigny, que pensez- vous? dit de Lionne en terminant la lecture de cette dépêche.

— Mon cher Hugues, je suis d'un avis tout oppose à celui de M. de Croissy. Oui... plus je réfléchis... et plus je pense que si Madame pouvait se rendre en Angleterre, personne au monde plus qu'elle ne pourrait décider son royal frère a entrer enfin en alliance avec la France, et à s'expliquer nettement sur ses prétentions; car si le roi d'Angleterre a la plus grande et la plus sincère affection pour madame sa sœur, ie sais que Madame la partage, et si sur lui une extrême influence; et puis enfin, te! bronzée que soit Sa Majesté d'Angleterre sur certaines matières, je crois qu'elle rougirait peut-être moins de déclarer A madame sa sœur qu'a toute autre personne le taux qu'elle mettrait a l'abandon... tranchons le mot, Hugues, a sa trahison envers la Hollande, et A son traité de servitude envers notre maître.

— Trahison, servitude, soit, mon cher Ruvigny. dit Lionne en souriant, trahison, servitude pour lui ; eh ! qu'importe, si ces mots sonnent, pour notre maître, conquête et domination? Après tout, si le roi Charles vend le sang de ses alliés et de ses sujets, on lui payera en beaux louis d'or : ainsi donc a burna alcnhttcte, bvrno tlincro (1). Mais pour revenir au sujet de. cette lettre de Croissy, je pense A peu près comme vous ; seulement je n'avais d'abord vu, dans cette proposition que Flamarins fit à Croissy par l'instigntion du duc de Buckingham, qu'un moyen trouvé par le seigneur duc pour revoir une princesse charmante sur laquelle il avait autrelois osé jeter les yeux; en un mot,

rie 'e seul et le premier mobile de tout cela était le désir de jtt venir Madame en Angleterre, puisque le Buckingham ne

(I) À bm tnlrtmrtlnr, lun talatrt.

BART

pouvait venir en France sans donner beaucoup d'ombrage a Monsieur. Mais, en creusant davantage cette dépêche, j'avais aussi pressenti qu'on pouvait tirer quelque autre parti de ce voyage.

— Je le pense comme vous, mon cher Hugues ; aussi, croyezmoi, suivez celte idée, elle est bonne ; car, à mon sens, le meilleur négociateur que vous puissiez envoyer au roi Charles, c'est, sans contredit, Madame; mais, dites-moi, et les chapeaux de M. le duc d'Albret, de M. de Laon et de M. le prince d Aversperg?

— Ne m'en parlez pas, Ruvigny. Quant à d'Albret, M. le maréchal de Turenne vient encore de me le recommander ; le roi. hier au conseil, m'a fort pressé à ce sujet ; enfin madame de Montespan et Yivonne son frère m'en parlent incessamment. Diavolo! Ruvigny, que voilà d'intéressés à rougir le roche t de mon ambitieux ami, dont l'âme est aussi fausse et aussi noire que le regard ! mais Clément IX v met une lenteur infinie, de peur de mécontenter l'empire et l'Espagne, pour qui une telle nomination faite au détriment de ses candidats serait un sanglant affront.. . L'ex-reine Christine, l'impudique Lesbienoe. prend les intérêts de M. de Laon, bien digne protégé d'une telle protectrice ; et quant au prince d'Aversperg, qui a si utilement servi le roi pour le partage éventuel de la monarchie espagnole, on n'en parle plus le moin» du monde, peut-être parce que le traité de partage est ratifié. Quant à toutes ces soifs ardentes de cardinaleries, le roi est en droit d'attendre beaucoup de Sa Sainteté. Pour les assouvir, n'a-l-il pas dernièrement, afin de lui plaire, autorisè.S. B. (I) à faire abattre le monument élevé à Rome, A celte fin de perpétuer le souvenir de la réparation imposée par Sa Majesté à Alexandre Ml, à propos de l'insolence des gens de ce pape, qui avaient insulté madame la maréchale de Créquy. ambassadrice de France... Mais rien ne marche, et le bonhomme Bigorrc, que j'ai envoyé de delà en dernier lieu, ne fait pas un pas. Yoici pourtant une dépêche de lui ; si vous voulez, Ruvigny, nous allons la lire ; et nous en causerons, car je sais tout l'intérêt que vous prenez aux affaires de Sa Majesté...

Et de Lionne et Ruvigny déchiffrèrent la lettre suivante :

M. BIGORHI A M. DE UOUI.

* • Rome. S8 ilécemhre 10G8.

« Monseigneur,

• J'ai toujours eu besoin pour me soutenir de la main charitable de Votre Excellence ; mais à celte heure ce besoin est plus pressant que jamais; et, me trouvant ici à la poursuite d'une affaire délicate, difficile et importante, suis un aussi expérimenté pilote que l'était le grand ambassadeur qui m'a précédé, ma felouque court risque d'être submergée du moindre coup de vent, si vous ne m'aidez. Monseigneur, d'un quo* ego.

o Je vous supplie donc de me prescrire ma conduite , et, quand je serai obligé de faire quelques pas de mon seul mouvement, dans la nécessité de quelque conjecture, croyez toujours , Monseigneur, s'il vous plaît, que, si j'avance trop, c'eM un effet de mon zèle, et si ie reste trop en arrière, c'est A cause de la crainte quej'ai de faillir.

« Votre Excellence a déjà su par ma lettre du 18 du courant que Sa Sainteté ne fit point de promotion le lundi de l'Avent, comme nous le craignions, et qu'ainsi nous avons le loisir de solliciter celle de M. le duc d'Albret.

« La première personne que je vis A mon arrivée à Rome, fut M. de Bourlemont, auquel ayant rendu le paquet qui s'adressait A lui, et communiqué mes courtes instructions, il envoya, selon la coutume, dire a monsieur de la chambre du pape qu'avant A parler à Sa Sainteté, il le priait de lui faire savoir quand eîle aurait agréable de l'entendre.

« Cependant je me rendis le mercredi 10 dans l'antichambre de M. le cardinal Rospigliosi . qui ne me fit attendre qu'autant de temps que resta avec lui M. l'abbé F. lice , son frère. Je fui

(t) S» Bttutu.lv.

Jonc admis à son audience dès que relui-ri en sortit, et je ne lui eus pas plutùl fait ma profonde révérence , qu'il me demanda des nouvelles de la santé du roi et de toute la famille royale ; après que je lui eus répondu qu'elle était parfaite, et

Îu'il m'en eut témoigné une très-sensible satisfaction, il me it, par civilité, que la joie qu'il avait de me revoir en cette eour était grande ; mais qu'elle allait jusque dans l'excès, quand il pensait que je lui portais assurément quelque occasion de servir le roi ; et, m'ayant pris par la main pour me conduire dans la chambre voisine, il me donna une audience d'une bonne heure et demie , et me traita comme il traite tous les prélats, étant toujours demeuré debout comme moi et découvert pendant que je l'étais aussi.

« Je répondis d'abord à son compliment que les sentiments généreux qu il me témoignait pour Sa Majesté étaient a la vérité les plus obligeants du monde , mais qu'ils ne nous étaient pas nouveaux , et que personne ne savait mieux que moi qu'il ne s'était présenté aucune occasion depuis le commencement de ce poutificat où Son Eminence n'eût donné au roi de véritables preuves et des effets sensibles d'une propension très-particulière pour tout ce qui regardait son service. Je lui rendis alors la lettre de la main de Sa Majesté, qu'il lut sur-le-champ, cl, après en avoir fini la lecture, il me dit que , dans la rencontre présenle de l'avancement de la promotion de M. le duc d'Albret, plusieurs difficultés lui venaient dans l'esprit, rt qu'il me les voulait toutes expliquer, afin que nous cherchassions ensemble les moyens de les vaincre, parce qu'il fallait un fondement certain que les dispositions du pape et les siennes de plaire au roi en toutes choses ne pouvaient être plus sincères.

« 11 continua son discours, et me dit que l'Empire et l'Espagoe se plaindraient hautement d'une préférence qui leur serait injurieuse ; que le pape n'avait d'autre but que de satisfaire tous ses enfants.

x Qu'il avait plus de besoin que jamais qu'ils fussent unis pour lui aider a repousser les efforts du Turc; qne Sa Sainteté ne pouvait refuser au roi aucune grâce quand elle n'était pas au préjudice d'autrui: que les Espagnols avaient déjà publié que S. B. ne vivait pas en père commun ;

« Que, dans la faiblesse 0(1 ils se trouvent, la moindre pente que Sa Sainteté témoignait vers la France leur paraissait une marque d'un très-grand|mépris; qu'ils l'ont accusée ouvertement d'avoir trop de partialité pour le roi ; que ces bruits faisaient tort a Sa Sainteté ; qu'ils nuisent aux desseins qu'elle a pour la république chrétienne , et que la demande d'aujourd'hui étant une chose de soi extraordinaire , et qui blesse les autres couronnes, S. B. aura tion-seulement de la peine de sortir du chemin battu, mais de déplaire aux autres puissances ; Son Eminence s'étendit fort sur toutes ces raisons , et me protesta ensuite que ces difficultés n'étaient point dans son esprit, mais dans la rature de l'affaire proposée; qu'il me les débitait a mesure qu'elles lui venaient dans la pensée , par le motif dont il m'a déjà parle dès le commencement de mon audience.

f Je le remerciai très -humblement de cette ouverture de cœur , et ayant répondu à chaque article une partie de re que Votre Excellence verra dans le mémoire ci-joint, je l'obligeai a me dire que les intentions du roi étaient très-saintes, la conversion de M. de Tureune une action d'un très-grand éclat pour la religion, et que le mérite personnel de M. le duc d'Albret était incomparable ; qu'il entretiendrait Sa Sainteté, et qu'il n'oublierait rien pour faciliter les choses.

« Mais comme dans mes réponses je lui parlai diverses fois de ce qne Sa Majesté a fait et peut taire contre l'ennemi commun. Son Eminence, après avoir fini tous ses discours, nie dit qu'il lui semblait que je lui avais touché quelque chose sur les affaires de Candie , et qu'elle me priait de le lui répéter. Je lui répondis soudain que j'avais pris la liberté de lui représenter qu'outre les raisons très-fortes qu'avait le roi d'espérer que Sa Sainteté lui accorderait l'avancement du chapeau de M. le duc d'Albret. fondées sur la nécessité qu'il y a, pour attirer les huguenots de France au bon parti , qu'il paraisse au public que le pape et le roi sont d'accord de concourir ensemble pour récompenser sans perte de temps des actions si utiles ù la religion

que l'a été la conversion de M. de Turenm . Sa Majesté était encore persuadée que les sommes d'argent , la liberté de lever des troupes dans son royaume, et d'y acheter toute sorte de munitions, qu'elle avait accordée à la "république de Venise, i la prière de Sa Sainteté, les secours considérables qu'elle a envoyés depuis en Levant, ceux qu'elle y peut encore envoyer, devant sauver le royaume de Candie , b. B. fera beaucoup de réflexions , et trouvera cette considération bien puissante pour se résoudre a accorder a Sa Majesté une demande qu'elle lui a faite en faveur de M. le duc d'Albret, fondée sur des avantages présents et très-considérables que la religion catholique doit recevoir en France de l'avancement de la promotion. Son Eminence me demanda alors si je n'avais pas quelque chose de positif sur le secours que le roi veut donuer a l'avenir contre les Turcs, parce que, quoique cette bonne disposition où je lui disais que se trouvait le roi pour le bien public fut à son égard une chose de très-grand poids , néanmoins , si on s'en voulait servir pour persuader aux Espagnols que le pape ne peut refuser au roi l'avancement de la promotion que Sa Majesté désire en considération de ses bons desseins pour défendre la chrétienté, ils diraient sans doute que ce ne sont que des espérances et des paroles, au lieu que le tort qu'on leur ferait serait réel et effectif, et ils ne manqueraient pas de publier que S. B. cherche elle-même des prétextes pour donner carrière à l'inclination qu'elle a de plaire au roi.

« Je lui répondis que Sa Majesté était accoutumée a faire beaucoup et a promettre peu , et que je n'avais pas besoin de mon peu de rhétorique pour lui persuader une chose dont on voyait tous les jours les effets.

« Ainsi, Monseigneur, Votre Excellence s'apercevra bien facilement que si j'avais quelque chose de positif à dire de ce que Sa Majesté a résolu de faire la campagne prochaine sNr les affaires de Candie, je trouverais ici plus de facilite pour t avancement de la promotion.

« La nouvelle du sujet de mon voyage a fort étonné les prétendants au chapeau, aussi bien que leurs familles et leurs amis ; ils sont tous persuadés que mon arrivée fera différer la promotion , et c'est le moindre mal qu'ils en attendent, dans l'ux ci titude où ils sont qui sera celui qui devra céder sa place à M. le duc d'Albret, en cas que Sa Sainteté le veuille faire cardinal avant la promotion des couronnes.

« Le pape est enrhumé, il garde le lit, et le moindre acc ident fait tout craindre pour une santé si précieuse.

« Je suis, avec tout le respect imaginable,

« Monseigneur,

« De Votre Excellence, BiconriK. >

Cette lecture fut souvent interrompue par des exclamations de Lionne, tantôt italiennes, tantôt espagnoles, et par quelques rares observations de Huvigny.

— Eh bien ! dit le ministre en terminant et jetant la dépêche sur la table, ne vous avais-je pas dit que Sa Sainteté vouhiit gros pour rougir le rochet de M. le duc d'Albret, rien moins qu'un secours en homme, vaisseaux, galères et argent contre

Candie ; je ne sais si le roi y consentira mais pourtant je le

pense. D'abord il a donné presque sa parole royale a M. de Turcnne que son neveu serait cardinal; puis madame la mar-

3uise de Montespan le désire ; puis, si l'on envoie la un secours e galères, c'est une magnifique occasion pour la favorite de faire obtenir à sou frère Vivonne la provision de général des galères, dont il exerce seulement la charge puis enfin, entre

nous, Ruvigny, on pourrait encore trouver moyen de creuser là comme un égout pour y faire écouler ses reformés mécontents et audacieux dont parle le Bonhomme; le gros Louvois connaît maintenant le moral des troupes, au moyen de ces cadres a inquisition qu'il a fait établir ; et certes. s*i le service du roi l'exige, il vaut mieux que ce soient de tels misérables qui supportent le faix d'une guerre aussi dangereuse... Bien entendu que nous ne pourrons empêcher d'ailleurs un bon nombre de braves et loyaux gentilshommes d'v partir comme ofllciers et volontaires, a l'imitation de la Feùillade et de ses bé-t

ros de l'an passé ; mais qu'importe ! ils auront un théâtre où exercer leur valeur, et. d'un autre coté, nous pourrons nou» trouver débarrassés de fort méchants et dangereux drôles, dont ce Warrilbr connaît les détestables projeta ... Enfin. Ruvigny, je

prendrai (es ordres du roi à ce su,et, ou plutôt...

Hurigny, voyant que de Lionne n'achevait sa phrase que par un sourire malicieux, ajouta : Ou plutôt, Hugues, .vous aurez l'art d'insinuer vos vues à Sa Majesté, de l'en bien pénétrer, jusqu'à ce qu'elle la confonde avec la sienne propre ; alors, après une longue conférence, vous lui direz comme d'habitude : Il me parait, sire, qne Votre Majesté, avec autant de lucidité que de pénétration, veut et ordonne que je réponde ou que j écrive dans tel sens à tel ambassadeur? Or, tel seus n'est autre chose que votre pensée à vous, Hugues ; seulement, comme j'ai dit, vous avez l'art de faire que Sa Majesté la prenne pour la sienne-, n'est ce pas vrai?

— Allons donc ! Ruvigny, dit de Lionne fort gravement, ne blasphémez pas ainsi, Diavolo ! pouvez-vous croire cela? ne suis-je pas le simple et indigne secrétaire des ordres et volontés de Sa Majesté, la pluma del am> (î ) !

— Soit: mais si je pouvais lire dans deux pensées, dans celle de Sa Majesté et la vôtre, je me permets de croire que je lirais plutôt maintenant dans la vôtre si le secours de Candie sera accordé, oui ou non.

— Vous roui trompez, Ruvigny, ce n'est ni dans ma pensée ni dans celle de Sa Majesté que vous pourriez lire cela; ce serait peut être dans la p us jolie, la plus fantasque, la plus alliére, la plu» capricieuse, la plus moqueuse, la plus mutine petite tête q^ui se soit jamais baissée sur le front d'un roi ; en un mot, si I altière marquise, qui dit aussi fièrement : Je veux ! que la pauvre la Valliere dit doucement : Je souffre I si madame de Montespan, en un mot, tenait beaucoup an chapeau de M. le duc d'Albret. ou plutôt au genéralat de M. son frère, je prévois fort que la croix serait exaltée et le croissant abaissé, à la grande satisfaction de la foi et de la chrétienté. Vous voyez donc, Ruvigny, que ni moi ni Sa Majesté ne sommes pour quelque chose dans la détermination à prendre ; pas plus, Diavolo ! que les braves gentilshommes qui laisseront leurs chausses en Candie si celte guerre se fait.

— Entre nous, je crois qu'elle se fera. Mais, dites-moi, et le de Wiu, on en êtes-vous avec lui?

— Il n'y faut plus songer ; il a vu dans mes cartes, et commence, le pauvre diable, à se douter de l'avenir; aussi essayet-it maintenant, quoique bien convaincu de l'inuii ile de ses démarches, de se lier avec l'Angleterre ; et, pour attirer et flatter le roi Charles, il fait mine a présent de rechercher quelque peu son neveu, le prince d'Orange. . Mais je l'ai devancé d'abord auprès du roi Charles, comme vous savez, et puis auprès du jeune asthmatique, du petit stathouder dépossédé, qui, une fois notre alliance avec l'Angleterre bien cimentée, nous gouvernera ce qu'on lui laissera de ces marécages, selon notre dire et vouloir.

M. de Huvigny sourit et secoua la léte d'un air d'incrédulité. — Ici, nous différons d'avis. Hugues; vous jugez mal ce petit stathouder dépossédé, comme vous l'appelez. Tenez., je l'ai vu toul récemment, moi, ce jeune prince d'Orange.

— Eh bien?

— Eh bien ! croyez-moi. déliez-vous de ce muet.

— Quelle visce. Ruvigny! un enfant malade, craintif et souffreteux... dont le regard est aussi pâle que sa maigre figure

— Etc'esl ce regard pâle... que j'ai bien observé, Hugues... Ce regard terne et froid qui ne réfléchit rien au dehors, pan e que tout se concentre à l intérieur. Encore une fois, ou je me trompe fort, ou cet enfant, que vous dites craintif et souffreteux, sera le plus implacable ennemi de notre maître.

— Implacable... ennemi... et pourquoi diable cela, Ruvigny?

— Parce que la haine la olus violente l'anime contre Sa Majesté.

(1) U plume du m.Ure.

— La haine. . por la tangre del Critto 1

— Oui. oui. I» haine, encore une fois.

— La haine... de notre maître!... C'est une folie... J'admets bien que ce jeune homme asthmatique rage peut-être en nous croyaut des amis de M. de Wiu, qui lui a fait perdre le stathoudérwt; mais sa haine pour notre maître !

— Encore une fois, crevez-moi, Hugues, M. le prince d'Orange a deux haines bien distincte»: celle qu'il porte â M. do Witl naît de leur position réciproque et d'anciens griefs de famille; elle repose sur des intérêts matériels; mais celle qu'il porte à notre maître, je ne saurais comment la qualifier. C'est peut-être une arrière-pensée de jalousie, l'instinct d'un ambitieux qui devine un rival dangereux pour sa gloire future, ou l'intrépide présomption d'un jeune audacieux qui pense â lutter contre celui qui voit, à cette heure, le monde à ses pieds. Tout ce que je sais, c'est qu'un des plus intimes familiers du prince a dit qu'un jour, entendant vanter les exploits du roi notre maître. Son Altesse s'était échappée jusqu'à s écrier avec impatience : Qtii donc me délivrera des jactance* de ce triomphateur d'opéra, de ce tnarqni» de revue*, de ce guerrier de carrousel, que je hai* \ damnes mok ake, et qui, un jour, ien apercevra bien, je l'espère!

De Lionne et Huvigny se regardèrent presque effrayés de ces expressions, qui résumaient avec assez de concision d'ailleurs les travers pompeux du grand roi.

Après un moment de réflexion, de Lionne reprit : — lion I boni... c'est une boutade d'enfant mal élevé, c'est le cri de rage et d'envie d'un fils de ces fangeux marécages contre le soleil éclatant qui resplendit en France .. Tout ce beau feu s'éteindra devant l'offre de notre appui pour recouvrer ses charges; et d'ailleurs, encore une fois, c'est un mignon qui s'occupe de lévriers et de faucons bien plus que d'affaires d'Etat, ie vous jure. N'a-t il pas été, sur la fin de l'année passée, aBrcria.pour voir une pacotille de bêtes de vénerie que son bon oncle le roi Charles lui envoyait ! Entre nous, Ruvigny, faire un tel voyage... et pour un tel but... est-ce donc avoir les audacieuses imaginations que vous dites? Allons... allons, c'est exagérer. D'nn page de dix-neuf ans, vous voulez faire un ambitieux conquérant...

— Mais oubliez-vous donc que cette promenade de Breda pourvoir des chiens et des faucons ne fut qu'un faux semblant pour amener son voyage en Zélande, dont ni M. Van Gent, son gouverneur, ni madame la princesse sa mère, ne lurent même instruits? Oubliez- vous que, malgré ses dix-neuf ans, il sut feindre pour ne pas se laisser pénétrer, puisque ce ne fui qu'à Berg-op-Zoom qu'il écrivit à madame sa mère qu'il allait faire un tour dans ses terres de Zélande? Aussi, une fois arrivé à Midelbourg, que fait le prince? Il lève le masque ; le muet a la parole, et répond avec convenance et dignité au pensionnaire de Zélande qui le vient complimenter; la populace IVcuiille avec ivresse ; ce sont des cris sans nombre de : Vive Orange! des drapeaux aux armes du prince, et non pas aux armes des Provinces; remarquez bien cela... Enfin, Son Altesse prend à l'assemblée des Etats de celle province sa place de premier noble, et, dans un second discours plein d'adresse et de subtilité, il rappelle habilement que ses ancêtres ont fondé le pouvoir et la grandeur de la république, dont il se proclame l'enfant et le serviteur; puis, parlant de liberté, d'indépendance, en un mot de toutes ces choses qui font grande impression sur le populaire, il sort enfin de la séance avec autant de partisans qu'il y avait de députés dans cette assemblée. Est-ce donc cela un page occupé de faucons et de vénerii? Non... non, croyezmoi, Hugues, bien que fort jeune, c'est un froid et habile ambitieux, qui ne tend à rien moins qu'à ressaisir l'autorité que ses ancêtres ont perdue.

De Lionne resta pensif pendant que Ruvigny parlait .. Puis il alla feuilleter quelques papiers et revint.

— Oui, vous avez raison, Ruvigny, toul cela s'est passe de la sorte ; eu effet, il y a trois ans que d'Estrades me mandait que ce prince était déjà d'un esprit et d'un air calme au-dessus de sou âge, dont il n avait aucune des passions, ni les femme», ni le jeu, ni la grande chère. Ses seuls goûts, disait d'Estrades,

étaieul lu chasse, l'amour des beaux chevaux et des armes de guerre d'un grand prix Mais dans ses dépêches, encore une fois, il ne m a jamais rien écrit qui put faire positivement soupçonner de pareilles vues a ce jeune mignon... Non... non, c'est lui croire plus de téle qu'il n'en a... L'affaire dcZrlande est toute partielle... Et puis d'ailleurs c'est le seul adversaire redoutable que nous puissions maintenant susciter à deWilt pour le renverser, parce qu il est de l'intérêt de l'Angleterre, comme du nôtre, d'appuyer ce jeune prince contre le grand -pensiouoa'ue, qui aujourd'hui nous a devinés. Après tout, mou cher Ruvigny, tout cela est de l'avenir et du plus reculé ; ce jeune prince.'tel ambitieux qu'on le puisse croire, n'a aucune influence ni clientèle, ni racine eu Europe quant à présent, et les événements qui se passeront bientôt seront peut-être tels qu'ils déjoueront toute prévision. Somme toute, à cette heure et aujourd'hui , il n'y a qu'une grande affaire : l'alliance du roi Charles et de notre maître. .. et une seconde, moins importante, celle du chapeau de M. le duc d'Albin. Aussi je vois, mou cher Hugues, que les affaires du roi sont en bon train... 1 1. pour résumer notre conférence, je crois que la guerre de Candie se fera pour obtenir le chapeau do M. d'Albrel, et que Madame, à In grande satisfaction de M le duc de Buckiiigharo, ira en Angleterre pour décider sou royal frère à entrer en une alliance contre les républicains qui se débattent en vain contre leur mauvaise destinée. — Et voyez un peu, Ruvigny, «jouta de Lionne avec ce sourire ironique qui lui était propre, voyez un peu combien ces premières causes des événements sont bizarres, surtout pour nous, qui voyons la source de ces imperceptibles ruisseaux qui peu à peu deviennent des fleuves et des océans de guerres et de tempêtes... Nous avons traité de deux choses tout à l'heure, et dans toutes les deux c'est celle damnée, mais adorable luxure, qui en est, pour ainsi dire, le premier mobile... parce que le roi voudra plaire a sa maîtresse en faisant son frère général des galères et M. d'Albrel cardinal, il relèvera d'une main ferme l'étendard de la croix a l'admiration de la chrétienté, et les os d'un bon nombre de braves gentilshommes pourriront en Candie pour la plus grande gloire et cardinalcrie d'un jeune prélat perdu de dettes et de débauches. Quant a l'Angleterre, parce qu'un favori insolent el libertin ose convoiter les charmes de la sœur de son maître et cherche le moven de la faire veuir a lui parce qu'il ne peut aller jusqu'à elle, il se peut qu'une alliance, difficile jusque-là, s'aplanisse tout à coup, devienne coulante, se noue, et décide conséquentrnenl I envahissement, la conquête et partant la ruine d'un peuple d'insolents trafiquants qui se permettent d'être riches, libres et industrieux... Ah! pardlcifl sur vingt affaires qui me sont passées par les mains, j'en ai vu dix-neuf qui n'avaient guère de meilleures causes premières. Aussi, tenez, Huvigny, il est un vieux proverbe espagnol, extrêmement cynique et non moins banal, un proverbe vieux comme le monde, je l'avoue, irnis qui lépond terriblement vrai à celte question : Voulaiou* tavoirel voir la cautede la ruine el de la conquête de bien de* empire*? — Levanta u*led la basquina.

El de Lionne, ayant clos la conversation par ces mois, alla se mettre à table avec Ruvigny, qui partageait assez peu la gaieté moqueuse de son ami à propos des causes de la décadence des empires.

La nomination du duc d'Albrel étant toujours retardée, le roi se résolut à la fin de ce même mois d'envoyer en Candie le secours de troupes, de vaisseaux et de galères que le pape lui demandait ; secours dont les frais furent en parue couverts par les conquêtes failes en Fi ant e pour celte espèce de croisade.

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