CHAPITRE XVI
Le lundi 16 mai 16R9, Irois galiotes el treize galères étaient mouillées par qualre brasses de fond vers le milieu de celle partie de la grande rade de Toulon qui court de l'est à l'ouest depuis le cap Brun jusqu'à la grosse four.
Le soleil à son déclin , déjà presque caché derrière le fort
de l.eguilletle, iclailde chauds et vifs rayons, el les crénelures des murailles Je la grosse tour se dessinaient vigoureusement sur l'hqrizou empourpré ; à l'est les haines terres du cap Brun . noyées dans une vapeur lumineuse, appir. lissaient vagues et indécises: au nord la cime des terres qui bordaient la rade était éclairée cà et là par un reflet doré, et leurs grandes ombres transparentes se projetaient déjà sur l'eau limpide et bleue que la brise caressait mollement.
Rien n'était plus gracieux que ces treize galères mouillées sur deux lignes avec leur capitaine au milieu : à voir leurs corps sveltes et allongés, si bien assis sur l'eau et d'une blancheur éblouissante; à leur antenne courbe el blanche aussi, qui se dressait à l'avant, gracieuse comme le col d'un oiseau, on eût dit une nichée de cygnes qui, la lête élevée, se laissait bercer par les flots.
Plus loin, et comme pour contraster avec ces galères élégantes, les trois galiotes. peintes d'un gris noir, se balançaient prsamment sur leur fond plat.
La capilane de France , galère sengile de vingt-six bancs , montée par M de Vivonne, était donc mouillée un peu en avant de son escadre, et semblait ainsi coquettement placée pour faire mieux admirer encore sa magnificence et sa grâce.
Qu'on se figure un bâtiment long de ceul soixante et dix pieds de bout en bout, tellement ras sur l'eau, qu'à son milieu il s'élève à peine au-dessus des petites vagues 'bleues et dorées qui caressent sa carène blanche; carène d'une taille si fine, si hardimeut élancée, qu'elle n'a pas même de large la neuvième partie de sa longueur, l a poupe de cette belle galère, au lieu d'être d'une hauteur démesurée comme celle des vaisseaux de ce temps-là, sa poupe, gracieusement inclinée de l'arrière à l'avant, n'avait guère que seize pieds à son point le plus élevé, à sa flèche dorée, décorée, à ses deux bouls, de larges écussons aux armes de France.
Mais, que de luxe écrasant sur cette poupe éblouissante ! que de sculptures délicates ! que d'ornements splendides accumulés seulement sur celte partie du navire ! car, te corps d'une galère était divisé pour ainsi dire en trois zones d'un aspect bien contrastant, d'un caractère bien tranché. — Ainsi, à l arrière... l'or, le velours et la soie, de grands noms historiques, de gais el piquants propos, d élégants et braves gentilshommes, à celte époque généralement peu marius , il esl vrai , mais toujours bouillants d'audace; en un mol, la vie militaire dans toute sa splendeur, dans toule con insouciante et joyeuse intrépidité — Puis, au centre de la galère, c'est la ehiourme, les esclaves, les forçats, le bruit des chaînes, le sifflement des fouets, les cris de rage et de douleur, en un mot, les bras qui ramenl, la force locomotrice el animale du bâtiment... Enfin, à l'avant, c'esl pour ainsi dire l'armure guerrière de la galère, ses cinq pièces d'artillerie de bronze placées de front ; ce sont encore ses soldats, ses bombardiers, ses pilotes, ses comités, hommes rudes et simples, vieillis et éprouvés dans celte navigation, et qui conduisaient à l'ennemi ou à l'abordage ce splendide char de bataille du haut duquel capitaine, officiers et volontaires se jetaient vaillamment au milieu du feu à la tête de leurs gardes.
Pour revenir à la poupe, chacun des deux cotés ou soubassements de cette sorte de dunette était orné de trois larges panneaux couleur de vermillon de Chine , séparés entre eux par quatre figurines de femmes servant de consoles et d'appui à une frise des plus riches, tout cela doré et encore surmonté d une balustrade de bronze aussi dorée qui servait de parapfl à un couloir ménagé de chaque côté et derrière le carrosse de poupe. Et puis ces deux balustrades, dépassant de beaucoup le carrosse vers l'arrière , se projetaient hardiment au-dessus de la mer, saillantes comme un balcon espagnol, et supportées sur les larges épaules de deux Hercules gigantesques aussi dorés, dont les pieds s'appuyaient aux dernières et plus hautes façons de poupe. Enfin, au bout du couloir chaque balustrade formant un angle droit venait se réunir au-dessus du gouvernail et s'élargissait en un merveilleux couronnement, toujours doré, représentant le triomphe de Minerve
Ce n'était pas tout : pour abriter ce carrosse, on voyait audessus une large tente de damas cramoisi, dont les qualre lou-
gues pentes, frangées d*or, étaient soutenues et attachées sur quatre flèches dorées par de grosses ganses, dont les glands a crépines étincclaient aux rayons du soleil couchant.
Maintenant si vous montez dans la capitane par l'un des deux escaliers situés de chaque côté de sa poupe ronde, qui, beaucoup moins large que le corps de la galère, parait entée à l'arrière de ce long parallélogramme comme l'éperon le parait à l'avant ; si vous montez à bord de la capitane et que vous jetiez vos regards du côté de la poupe, vous serez étonné de ce luxe aussi grand à l'intérieur qu'a l'extérieur de la galère; vous verrez le carrosse et la poupe séparés du reste de la couverte Idu pont) par une magnifique grille de bronze doré, admirablement travaillée, qui prend toute la largeur de la capitane; derrière cette grille, se promènent doux gardes de M. de Vivonne,
un caleçon ; de plus, a la jambe une chilne de trois pieds, et au col un bâillon de liège suspendu à une corde; car il y avait des manœuvres, ou des périls tels, qu'on bâillonnait la chiourme, soit que, grâce à ce silence forcé, les ordres arrivassent plus rapides et plus distincts , soit qu'il fallût étouffer les cris du terreur de quelque lâche qui peut-être eût démoralisé le reste de la chiourme.
Il y avait pour cela un commandement : Alerte!,., le tap en bouche ! et chaque forçat se bâillonnait avec une obéissance singulière.
Il faut dire un mol de l'aspect de celte chiourme (on sait qu'on qppelle ainsi cette partie de l'équipage d'une galère composée de forçais, qui en vérité émit assez étrange.
Dans l'ordonnant-.1 niiriiime, toutes les provinces vomissaient
U rapilaqe.
placés en faction à la porte du car, osse, fermée par deux lourdes portières de damas rouge ; puis de chaque côte de ce carrosse c'est le couloir dont on a parlé, avec son parquet de noyer bien luisant, dont la minutieuse propreté contraste extrêmement avec la saleté faugeuse du reste de la couverte... Car, si en vous retournant vous regardez vers l'avant de la galère , le tableau change : à tant d'élégance et de somptuosité succèdent la misère et la hideur; devant vous s'étalent deux masses confuses et pressées d'hommes vt lus de rouge, à la tète rasée, aux sourcils rasés, à la barbe rasée ; ces hommes occupent le long espace appelé vogue, contenu entre les espales et la rambade; il y a vingt-cinq bancs dau>s ci-tle vogue , douze a la seueslre, et treize a droite. Sur chacun de ces bancs il y a cinq hommes turcs ou chrétiens enchaînés à ce banc jour et nuit; c'est là qu'ils rusent, c'est là qu'ils dorment, c'est là qu'ils mangent, en un mot c'est là qu'ils vivent : en été, défendus de l aideur du soleil par une tente de colouine blanche et bleue ; en hiver, gardes du froid par une lenlc d'herbage; chaque forçat, en outre, a un capot et un bonnet de laine rouge, une chemise et
dans les bagnes celle lie de corruption , à laquelle on joignait les déserteurs et certains criminels dignes de la corde, que l'on graciait souvent pour les meure à la rame, selon ce judicieux axiome de M. d'infreville , un des intendants de la marine du Levant : qu'un pendu n'était lion à rien que pour les corbeaux, et qu'il q avait loujourx quelque bribe h tirer du plus mulicicujc forçat. Cette partie de la chiourme supportait donc son sort avec une résignation animale et sournoise; en un mol, ces visages hâlès par le soleil, amaigris par la misère, abrutis par le vice, avaient ce même type de ruse, de cynisme et de férocité qui caractérise la physionomie des forçais de nos jours.
Hun une fraction tout à part el toute differcnle de ces galériens étaient composée d'esclaves tunisiens, algériens, turcs ou maures qui provenaient des prises, des desceules, el surtout des achats faits sur les côtes de la Méditerranée. Généralement on lisait sur les visages mornes de ces achelét, victimes de celte singulière traite des blancs, une expression de tristesse sauvage et concenlree, ou d'abattement stupide. Silencieux el impassibles, ils aura eut paru vivre d'une existence toute ma-
uigmze
F.T LOUIS XIV
chiuale. n'eussent été de temps à autre un tressaillement plutôt de rage désespérée que de douleur lorsque le bâton de l'argousin sillonnait leur dos nu, ou une lamie furlive lorsque le hasard de la navigation les amenait aVv.mt ces terres africaines, ces déserts sans fin, leur terre promise, a eux. où ils avaient véru jnveux et libres sous leurs toits de palmiers ou sous la lente, partageant le maïs avec leur cheval favori, et le soir fumant leur longue pipe en rêvant, les yeux fixés sur la voote profonde et étoilée de leur ciel d'Orient.
De fait... la première vie d indépendance, de fatigue et de contemplation rêveuse de ces fils du désert contrastait fort avec leur vie des galères. Etrangers entre eux èlrangers, ne comprenant pas un mot de notre langue, et pourtant obligés de se mettre vite au fait de la manœuvre et de la
ramr, n ayant pour
soleil était a sou déclin, et 1 air était tiède et embaume par la senteur de plusieurs massifs d'amandiers à fleurs rosées, qui entaillaient comme autant de bouquets le gaztn d'une rolline verte abaissée vers la cote, délicieux et frais parfum qui pouvait a peine pénétrer l'atmosphère infecte que la chiourme exhalait comme une vapeur putride autour de la galère , dont l'odeur nauséabonde et icre n'était pas un des moindres supplices des officiers embarqués à bord ; détestables exhalaisons que la science hygiénique, d'ailleurs fort peu avancée a cette époque, ne pouvait dissiper.
• Il est vrai de dire que cet inconvénient était quelque peu compensé par l'avantage particulier aux galères de quitter raremeut la terre de vue. de ne faire jamais de voyages de lonir cours, de toujours se trouver à police des ports, et par couse
Lorsque V. de Tourrille entra dans le cintWK, la gaieté éuil * son cnmMo. — ncr 83.
cela d'autres enseignements que limita lion, d'autres avertissements que les coups , on doit avouer que plus des deux tiers mouraient de dcsi^poir vers la sixième ou huitième semaine de leur embarquement ; mais l'autre tiers, du reste, se plaisait fort au service du grand roi que ces infidèles avaient l'honneur de servir, ainsi que le dit 1a correspondance du temps.
Quant aux autres galériens, pris, eux, sur les corsaires barbare«ques, ils supportaient leur sort plus patiemment, habitués a la vie rude des marins, aussi bien vêtus, peut-être même mieux nourris qu'a bord de leurs navires ; somme toute, excepte quelques faibles réminiscences de liberté, ils faisaient des rameurs supportables, et prenaient gaiement part au supplément de ration de vin qu'on leur accordait souveutes fuis, surtout a bord de la galère capitane.
Or. le tC mai 1669 était pour la cbiourme un de ces jours de rrgal extraordinaire : je ne sais quel air de fêle régnait a bord de la capitune; forçats et esclaves heurtait ol joyeusement leurs gobelets d'èiain, et les douze trompettes et hautbois du général envoyaient aux échos du cap Brun leurs fanfares guerrières : le
I (Ml Pu*». — T«|ii'»nii MaifcWf, im .rF-(. ih, f.
quent de ne manquer jamais de rafraîchissements ; aussi les brevets d'officiers du corps des galères élairnt-ils généralement fort recherchés.
Tout était donc en liesse sur la capitane, et , au mouvement culinaire qui régnait a bord, on voyait que le dîner du général, commencé vers deux heures, se prolongeait de beaucoup, car de temps à autre un maître d'holel, vétu de noir, courait haicr le service du fougon, et des laquais, magnifiquement vêtus à la livrée de Mortemart, traversaient la couverte en portant des plats d'argent ciselés et soigneusement couverts, que les forçats regardaient passer d'un œil de convoitise, lorsqu ils disparaissaient sous les portières de damas rouge frangées d'or qui fermaient le carrosse de poupe; quelques soldats, vêtus de justaucorps blancs a boutonnières et parements et ècharpes rouges, se promenaient dans le couloir, espace étroit qui régne entre les bancs des rameurs et les murailles de la galère, tandis que dans la courcie, autre couloir qui sépare la galère et les bancs en droite et sénestre, les argousins. à l'habit brun doublé de vert, surveillaient les forçais, et de temps à autre en châtiaient
quelqu'un .« l'uido d'un assez long nerf de bœuf rompu, flexible et lu dans uu manche de bois blanc, ce qui n'empêchait pas le fameux Ambrevïlle de chauler sa chanson :
Je montay sur U capilane.
Où sont |iuu de gona de soutane, Mai* plusieurs liïolis du M irais, V»Kabond« et coupe-jarrets; Consuls «lu la Samaritaine:
La Ramée ou bU'n l.n Fontaine, la Verdure, aussi Joli 1 uur .
Qui, pour avoir trop pris A cœur De dira deux fou leur rosaire.
Sont condamnes à la galère.
On a dit que M. de Vivonne avait fait ce jour-là distribuer a la chiourtnc une double ration de vin. a lin que tout fût joyeux à son bord; car il y traitait les officiers de ses galères; aussi les longs éclats de tire, les bravos éclatants coupés de brusques silences, les bruyants toasts qui retentissaient sous le spîendide carrosse de la générale, annonçaient assez que les officiers faisaient honneur à la chère savante et délicate de M. de Vivonne, qui devait a sa gourmandise éclairée le surnom de Grot Crevé.
Louis-Victor de Rochechouart et de Mortemarl, comte de Vivonne, prince de Tonnay-Charente, général des galères et lieutenant général ès mers du Levant, avait alors trente-trois ans ; c'était un homme de moyenne taille, déjà fort ventru, à attitudes molles et voluptueuses ;' ses mains blanches et potelées, toujours chargées de bagues de prix, et presque cachées sous de magnifiques dentelles, étaient remarquablement belles; sa ligure, grasse, fleurie, placide, respirait la paresse et la s> nsualilé, quand son regard ne pétillait pas de tout l'esprit desMortemart, cet esprit salé, railleur et cruellement incisif que lui et ses trois sœurs, mesdames de Montespan, de Thiange et de Fontevrault,
Eossédèrent à un si haut degré. M. de Vivonne avait d'ailleurs eaucoup de lettres et aussi de savoir en toutes sortes de matières. Vivant à Paris dans la plus étroite familiarité avec Molière, Racine, Boileau et tous les beaux esprits du temps, il y avait singulièrement épuré son goût, déjà si formé, que Molière et Boileau le consultaient souvent sur leurs ouvrages, et entretenaient avec lui une correspondance poétique.
Fort magnifique et fort grand seigneur en toutes choses, singulièrement curieux de meubles, de tapisseries et de tableaux de grand prix, M. de Vivonne partageait encore avec le commandeur de Souvré la réputation de gourmandise la plus raffinée, et avec M. d'Armagnac celle d'être l'homme le plus naturellement plaisant et railleur de toute la cour (1).
H. de Vivonne était extrêmement brave, d'un calme et d'un sang-froid merveilleux dans le danger, et avec cela d'une si incurable et étrange paresse, qu'il disait toujours que ce qui lui
) Madame de Sévigné rapporte celte anecdote. — M. de Vivonne adresnrux à la belle madame do Ludc, dont le chevalier de Vendôme était al éprit. Ce dernier voulut se battre avec Vivonne. qui était alor» en bre. aoutTrant d'une blessure qu'il avait reçue dans la guerre de 107-2, et recevant le* «HnpbUnent* de (mile la cour : • Moi , messieurs , dil-ii à ce aujel, moi, me battre avec an Vendôme ! 11 peut fort bien me buttrc, s il veut, mail je le défie de faire que je veudle me battre Qu'il se fasse d'abord casier l'épaule, qu'on lui fasse, comme i moi, dix-huit incision», et puis... . ion croit qu il va dire : nous nous battrons) et puis nous nous accommoderons. Et d'ailleurs, se moque-t-il, de vouloir tirer sur moi? C'est comme «'il voulait tirer sur uue porte enchère. Je me repeii» bien de lui avnir muvé la vie au inssare du Rhin. Désormais , je ne veut plus faire du ces choses-là sans fauv tirer l'horoscope de ceux pour qui je le fais; cussicz-vous jamais cru que c'était pour me percer le seul que je le remettais en selle? a
Celle autre anecdote e*t empruntée aux Mémoire* de M. le duc de Saint- Simon. — M. de Vivonne était brouillé avec Si. le .lue de Murtemart, ton fils, nue j'ai vu regretter comme un grand sujet cl fort honnête homme par les dues de Chevreuil et de Beauvilliers, ses beaux-frères, et à qui le roi donna de* millions avec la troisième tille de Colbert. dont madame de Montespan lit le mariage, A l'ciln'uiilé du duc de Morlctnart, M, de SrisncUy lit tant qu'il lui amena M. do Vivonne; ce dernier trouva sou fils mourant, et. .-.an» en approcher, se mit tranquillement à le considérer, le cul appuvé contre une table : toute la famille était là désolée. M. de Vivonne, après union* silence, se prit lotit d un coup à dire : a C* su* en" Komme tà n'tn rtviraatrn pas . j'ai ru mourir mut C'-imiiw «lii ton pmivrs pert. » On peut juger du scandale que cela fil (ce piéJvmlu père était uiiécuver de M. de Vivonne;. Il ne s'en cm burin su pas le moins du inonde, et, «près un momcrl de silence, il s'en ails Saint- Simon, vol. VII. p. 51.)
avait fait choisir le service de mer, c'est qu'on y avait le plaisir et la gloire de se battre, moins la fatigue de marcher ou de chevaucher. Sa carrière militaire avait d'ailleurs été des plus brillantes. Il commença par servir en Flandre, comme volontaire, sous Turenne, et se distitîgua fort à l'attaque ties lignes d'Arras, et aux prises de Landrecies et de Coudé en 1655. Elevé au grade de mestre de camp, il partit pour l'Italie en 1663, et commença de servir dans l'armée navale commandée par le duc de Reaufort. L'année suivante, il fut employé sous le même général, rumine maréchal de camp, lors de l'expédition deGigeri, et ce fut là qu'il exerça par commission la charge de général des galères, appartenant à U. le marquis de Créquy. La guerre ayant été déclarée à l'Espagne en 1667, il alla servir sur terre, et fit vaillamment son devoir, en Flandre, aux sièges d'Alh, da Tourna?, de Douai, de Lille. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, il parut à U tète d'une escadre devant Alger, et obligea la régence à faire avec la France un traité pour la sûreté du commerce.
Somme loule, M. de Vivonne n'était peut-être pas un fort habile marin ; car, pour exceller dans ce rude et savant métier, il faut l'avoir embrassé jeune. Mais il n'en allait pas encore comme de nos jours ; la partie théorique et pratique de la navigation était Je fait, et, à très-peu d exceptions près, généralement abandonnée aux pilotes et aux matlres d'équipage, qui se chargeaient, l'un de conduire le vaisseau, et I autre de le manœuvrer ou de le mettre bord à bord avec l'ennemi. L'no fois là, le capitaine ou l'amiral, qui, à défaut de science, avait presque toujours du courage, encourageait son monde à bien faire, soutenait bravement le choc, et se faisait couler plutôt que d'amener son pavillon. A ceite époque surtout, ou l'habitude de naviguer en escadre était peu répandue, on ne pouvait compter sur des manœuvriers bien entendus ; et ce qui le prouve, c'est que, par une étrange singularité, les deux meilleurs ouvrages d'hydrographie et de tactique navale de ces temps-là sont dus à deux jésuites qui servaient comme aumôniers sur les vaisseaux du roi, la révèretid père Fournier et le révérend père Paul Hoste.
Mais revenons à M. de Vivonne et à ses convives, dont la gaieté bruyante avait été interrompue pendant le temps de la prière du soir, mais qui éclata de nouveau lorsque le chapelain, après l'avoir dite, redescendit pour se mêler encore à ces joies profanes.
Feu de temps après cette prière, le soldat de faction aux échelles d'espale de la galère bêla une embarcation qui s'avançait rapidement; le capitaine ayant répondu : « Capitaine de vaisseau, message de M. l'amiral, » le canot accosta, et le comitéréal, maître Talbard-Talebardon, dont nous parlerons plus tard, et qui alors remplissait les fonctions d'officier de quart, vint au haut de l'échelle recevoir respectueusement le messager de l'amiral.
Ce messager était le chevalier de Tourville, alors âgé de vingt-sept ans, et commandant le Croitmnt, petite frégate de 32 canons. Le comite-réal, qui ne connaissait pas le chevalier, ne put réprimer un léger mouvement de surprise à la vue de ce jeune capitaine, dont la surprenante beauté avait quelque rhose d'un peu trop féminin.
Figurez-vous un visage d'un ovale parfait, un teint de neige, un front large et noble, sur lequel se dessinent deux sourrils etroils et châtains, et au-dessous de ces sourcils deux grands yeux bleus, presque voilés par de longs cils, d'où s'échappait un regard calme et tendre ; un nez légèrement aquilin, une petite bouche, des dents magnifiques, et une fossette au menton qui donnait au sourire du chevalier un charme inexprimable. Joignez à cela les plus beaux cheveux du monde, d'un blond cendre, qui, s'éehappaul d'un large feutre à longues plumes blanches, tombaient en boucles soyeuses et parfumées sur un magnifique col de point de Venise, et vous aurez un crayon de ce délicieux visage, auquel on ne pouvait, pour ainsi dire, reprocher qu'une perfection, qu'une grâce de lignes inutiles à un homme de guerre.
Le chevalier était d'ailleurs vélu avec ce soin et cette excessive recherche que ses ennemis et ses envieux lui reprochaient
amèrement. Son jusiaucorps bleu, doublé d'incarnat, bordé d'une dentelle d'or et d'argent, dessinait sa taille line et souple ; ses bas de soie cramoisie se collaient aux moindres méplats de la plus jolie jambe qui se pût voir; enfin, la profusion d'aiguillettes de satin et de bouffetles de ruban, aussi cramoisi, oui couvraient son habit, la richesse des broderies de son baudrier et la merveilleuse ciselure de sa petite épèe dorée, complétaient un costume qui alors eût passé pour le type de l'élégance et du bon goût.
Malgré ces dehors, qui annoncent ordinairement un esprit frivole et une nature faible et amollie, Tourville avait une constitution vigoureuse, développée par les exercices d'académie, où il avait excellé de bonne heure ; il était doué d'une volonté entière et inflexible, d'un courage calme et persévéïant, et d'une expérience des choses de la mer, en théorie et en pratique, bien rare dans ces temps-l i et plus rare encore chez les officiers de sa naissauce à sou âge ; reçu chevalier de Mille à quatorze ans, A de rares interruptions prés, Tourville naviguait depuis celte époque dans la Méditerranée, soit au service de Malle, soit au service de Venise, et cela avec une distinction et un éclat qui commencèrent a établir sa réputation en r'rance. Aussi, en cette année 1669, Colbert, désirant l'attacher au service du roi. lui donnat-il ce commandement du Croimant dans l'escadre de M le duc de Beaufort.
Bien qu'il ne fût pas particulièrement intéressé, on pouvait pourtant avec quelque raison reprocher au chevalier une sorte d'avidité ou plutôt de complaisance pour la pillerie après la victoire; ayant, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, navigue fort jeune et en compagnie des plus déterminés corsaires de la Méditerranée, qui, courant aux Turcs sous l'étendard de Malte ou de Venise, avaient bien plus i cœur de faire de riches et productives captures que d'abaisser le croissant et d'exalter la croix. Sans doute Tourville s'était habitué dès lors a ne point dépriser un butin acheté d'ailleurs au péril de sa vie.
Il faut dire aussi qu'au milieu de ce temps de parfaite galanterie, qui vil de si nombreuses et de si singulières preuves de drvouemeot et d'abnégation à propos des moindres volontés d'une femme ; qu'a cette époque toute d'amour et de volupté, alors que la bravoure a l'armée était un moyen de plaire, et que pour séduire on comptait autant sur un fait d'armes que sur I esprit, la magnificence et la beauté, il faut dire que Tourville élail extrémemenl de cette époque, qu'il aima les femmes avec passion, et que les nombreux avantages qu'il réunissait le rendirent, très-jeune, le héros envié d'une foule d'aventures, qu'il expia plus lard, il esl vrai, par le plus ridicule et le plus malheureux des mariages.
On sait qu'en arrivant sur la couverte de la galère, Tourville avait ordonné au comite-réal d'aller prévenir M. de Vivonne
Îu'uu capitaine, envoyé par Son Altesse monseigneur le duc de eaufort. lui apportait un message de cet amiral. Après quelques momeuts d'attente, un des gentilshommes de 11. de Vivonne vint respectueusement prier M. de Tourville de vouloir bien le suivre, le général étant encore à table.
Le jeune capitaine ne put alors retenir un imperceptible mouvement de répugnance assez coucevable; car d'une grande tempérance, et goûtant fort peu les plaisirs de la table, il éprouvait celte espèce d'embarras naturel a un homme calme et de sang-froid qui va se jeter au milieu d'une troupe de joyeuv convives encore animes par les dernières libations du repas.
Ce n'était pas tout, cette répugnance avait aussi un autre motif ; on u'en parle ici que parce que plus tard les suites en furent très-graves. En un mol. Tourville éprouvait un léger sentiment de défiance et de contrainte a l'égard de M. de Vivonne. Cette drhauce, qui dans la suite se changea sinon en aversiou. du moins en un cloiguemeul profond et marqué, ne pouvait naître alors que de l'extrmèe disparité d'esprit et d'habitudes qui séparail ces deux marins. F.n effet, autant Vivonne, le (/rot crevé, était gai, satirique, moqueur, autant il mettait d'insouciance et de sensualité quelque peu brutale dans ses fugitives et souvent fort obscures amours, autant il aimait le gros jeu et la table, aulaut il prisait h s joyeuses et cyniques
causeries après boire; autant le beau Tourville était grave, sobre et peu railleur, autant il mettait de sérieuse tendresse dans ses liaisons romanesques. Entin, il faut avouer que, malgré la différence d'âge et de grade, M. de Tourville se sentait de beaucoup supérieur a M. de Vivonne par son expérience et son savoir en marine.
On le répète, ce fut donc avec quelque répugnance que M. de Tourville suivit le gentilhomme qui l'introduisit auprès de M. de Vivonne.
Lorsque M. de Tourville entra dans le carrosse, la gaieté était à son comble, et le joyeux général des galères, rouge a faire frémir, débraillé, sans perruque, enfoncé dans un large fauteuil, une main appuyée sur son vaste abdomen qui menaçait de faire crever son justaucorps écarlate a galons d'or. M. de Vivonne tenait de l'autre main un papier qu'il lisait à haute voix : c'était une espèce de satire que ses amis de Paris venaient de lui envoyer. Ces vers, intitules : /' Arrière-ban de l'Eglise militante, avaient été composes i propos de l'expédition de Candie, et ménageaient assez peu le clergé.
C'était une manière de bulle que Clément IX était censé adresser aux différents ordres; le général finissait donc de lire cette pièce, qui se terminait ainsi :
Le* père* aux petit* colle ts.
De qui la mine cil *i béale
Et le naturel *i douillet.
Quitteront leur colle! pour prendre la cravate,
El n'étant ni poisson ni cl.air,
Mai* une recrue amphibio.
Il* vieilliront au plus lot, cl par terre et p i mer,
Donner de» secours i Candie.
Les cordeliers, moine» dodu*.
Oui frappent d'estoc et de taille,
Nuu* le* mettront dan* U bataille
Au nombre de* curants perdus.
Mai* pendant que ce* çetu d'éf l<*c S enrôlent aou* no* étendards, Et pour une juste entreprise Se vont exposer aux hasard*.
Nom eiltortons le* ten* du monde A oioutrer leur vertu féconde.
Réparant par Venus les désordres de Mars!
Les applaudissements des convives suivirent celte lecture et M. de Vivon:te allait sans doute les faire suivre d'un commentaire sur le dernier vers, lorsqu'il aperçut le chevalier de Tourville, que son maître d'hôtel veoait d'introduire, ainsi que nous l'avons dit.
Après avoir salué, le chevalier remit au général une lettre fermée par un 61 de soie scellée de deux cachets. M. de Vivonne prit la lettre, se leva en s'appuyant sur le bras de son fauteuil, et salua gracieusement le jeune capitaine.
— A qui dois-je l'honneur de voir monsieur le chevalier d> Tourville? lui dit M. de Vivonne de sa petite voix grêle et de son air goguenard qu'il lui élail impossible de dépouiller entièrement.
— Monseigneur le duc de Beaufort, sachant que je venais a bord de la capitane, m'a prie de vous rendre ce message, monsieur le général, et de vous rappeler qu'il vous attendait à son
bord.
— Je m'y rendrai donc bientôt ; mais nous allons boire au succès du singe de Candie, monsieur le chevalier, dit M. de Vivonne en coupant le lacet de la dépêche. J'espère que vous uous ferez raison, bien que je sache que nous ne soyons pas Irès-frères en Bacchus... Et pourtant, tenez, voyez ce cristal qui suinte la fraîcheur de ce vin de Champagne glacé Mon ami Molière s'inspirerait à cette vue. ou plutôt à celle source.... Allons... au succès du siège de Candie, chevalier de Tourville, ajouta M. de Vivonne en invitant du geste le jeune officier à prendre la coupe de cristal que le maître d'hôtel du gèucral des galères lui offrit sur un plateau de vermeil.— Je bois de tout mon rœur au succès des armes du roi, dit Tourville en trempant seulement ses lèvre» dans son verre et le reposant plein sur la table.
Vivonne, qui en vidant le sien avait observé du coin de l'œil
la manceurre du chevalier, lit un signe de mépris à son voisin le baron de Bueil, et déplia la dépêche du duc de Beaufort en poussant un soupir de compassion pour ce pauvre Tourville.
Pendant que M. de Vivonne lisait la dépêche, le silence fut assez profond, sauf quelques mois à voix basse échangés entre Tourville et les officiers de sa connaissance qui se trouvaient là, et qui lui reprochaient dans une joyeuse pantomime d'être aussi outrageusement sobre...
— Diable ! dit M. de Yironne en remettant la dépêche dans M poche ; puis, s'adressanl a un page : Ordonne au comite-réal de faire armer mon caîcq (4) sur-le-champ. Puis, se tournant vers Tourville : Monsieur le chevalier, si vous retournez à bord du Monarque, veuillez prévenir M. le duc de Beaufort que je vous suis à l'instant même.
I Tourville s'inclina, salua du geste ses amis et sortit.
— Ah ça I messieurs, dit Vivonne en rajustant tant bien que mal sa perruque brune devant une petite glace, vous allez faire comme moi, c'est-à-dire quitter ce bord, puis regagner le votre, où vous recevrez de nouveaux ordres. Telle est la volonté de M. l'amiral. Vous.'de Vancy, vous allez m 'accompagner, ajouta Vivonne à son secrétaire.
Alors, prenant son chapeau a plumes vertes et son épée, faisant tirer par un laquais ses bas de soie, qui, nous devons l'avouer, étaient un peu descendus et plissés en spirale autour de ses vastes mollets, agrafant à graud peine un bouton de sou justaucorps, M de Vivonne, suivi des officiers, sortit du carrosse et parut sur l'espale de la capitane, où il trouva les soldais sous les armes prêts à lui rendre les honneurs militaires.
Après quelques précautions sagement prises pour descendre sans encombre dans son caicq. M. de Vivonne s'y établit commodément, un moelleux coussin derrière le dos, un autre sous son coude, et un large carreau sous ses pieds.
Quelque habitués qu'ils fussent aux habitudes de kl de Vivonne, les officiers qui étaient restés i bord de la capitane pour attendre leurs embarcations ne purent s'empêcher de sourire en entendant M. de Vivonne, nonchalamment étendu à l anière du caîcq, demander à son maître d'hôtel, resté près de l'échelle d'espalc : Si son eau de Dantzik citronnée était là dans la glace !
— Oui, monseigneur, dit respectueusement le maître d'hôtel en montrant du geste un laquais qui, placé a l'avant du caîcq, tenait un large vase de plomb, recouvert d'une étoffe de laine, où plongeait la carafe remplie de ce breuvage glacé (jue le général buvait enire ses repas, et notamment après son
M. de Vivonne, s'apercevant du sourire des officiers, dit avec - cet air d'insouciance moqueuse qui le caractérisait :
— Pardieu, de Vancy, je paris que ces mignons-là se moquent de mes coussins de duvet et de mon eau de Panizik glacée ! Heureusement ces choses portent en elles la consolation des moqueries qu'elles provoquent, comme je ne sais plus quel animal porte en soi le contre-poison de son venin... Kl d'ailleurs, par Lueullus. on serait bien sot de se priver d'une de ses aises, pour cela qu'on est homme de guerre I La plaisante raison, ma foi ! Privez-vous donc aujourd'hui, parce qu'il faudra peut-être vous priver demain, ou que vous vous serez privé hier... Et puis d'ailleurs à quoi bon se faire si rudement cahoter sur cette roule de la gloire, quand on s'y peut faire porter tout doucement en litière I I,es victoires de Lueullus sur Mithridaie tarant* elles moins glorieuses et moins profitables aux Romains, parce que Lucullus soupait chez Lueullus*? hein, Yanrv ?
I>e Vancy, d'un esprit fort étroit, et qui servait communément de plastron à Vivonne, eut l'air de comprendre cette citation classique un peu ambitieuse, et répondit :
— Non, monseigneur, et c'est grand dommage que le chevalier de Tourville ne soit plus là, vous l'eussiez converti, lui qui est si rigide à son bord, dit-on. que chaque officier est réduit à un seul valet : et ce n'est pas tout : je ne sais par quelle étrange imagination puisée des Hollandais, le chevalier ne fait il pas,
(1) CMerj. U pi»5 çranHc rnibarr-ilmn il'mir pKfft.
dit-on, chaque jour laver et gratter le pont de sa petite frégate, ni plus ni moins qu'un parquet de salon!
— On a dit, en effet, que son vaisseau est d'une ! urprenante propreté.
— Avec tout cela, monseigneur, le chevalier est ajusté d'une façon ridicule, avec ses bouillons de rubans cramoisis... Aussi je crois fort que c'est une femmelette.
— Lui... une femmelette!... lui! le langoureux amant île la belle Andronique! Ah! mais, par Apollon, voici mie j'ai fait un vers. Oui. pardieu! Le langoureux amant de la belle An- (Ironique!... J écrirai à Racine une lettre en vers qui commencera de la sorte : Le langoureux amant de la belle Andronique!...
— Hais, monseigneur, qu'est-ce donc que la belle Andronique?
— Oh! c'est toute une histoire, et des plus mélancoliques; mais, quant i ce Céladon aux rubans cramoisis, ce n'est pas une femmelette, car il se bat comme vingt diables, et depuis assez longtemps encore 11 y a bien, ma foi. dix ans qu'il court la Méditerranée ; il commença comme volontaire à bord d'une frégate que Hocqiiincourt avait fait construire à Marseille pour détrousser les infidèles. Je tiens ces détails sur le chevalier de Tourville d'un vieux routier d'eau salée que j'eus avec moi devant Alger comme capitaine de brûlot et conseiller pilote, un véritable païen, un satan à cheveux gris, qui, malgré ses soixantedeux ans, buvait, jouait, violait, sacrait et massacrait de toutes ses forces quand l'occasion se trouvait. Ce vieux scélérat était le bonhomme Cruvillier!
— Le fameux Cruvillier!... Cruvillier le corsaire! Vous avez vu le corsaire Cruvillier, monseigneur?
— Eh! pardieu! sans doute; vous voilà tout ébaubi... C'était dans ma campagne devant Alger. C'est de lui, vous dis-je, que je tiens ces parlicularilés sur le premier embarquement de Tourville; le bonhomme Cruvillier était alors le matelot de lloequincourt, et ils devaient cette année-là courir ensemble contre le Turc. C'était, autant que je puis m'en souvenir, vers 1658 ou 1659, et j'avoue que rien ne dut paraître plus étrange que de voir le chevalier de Tourville, avec sa jolie figure blonde et ses seize ou dix-sept ans. venir chercher aventure parmi ces vieux corsaires levantins, plus noirs que des diables, et plus endiablés que des moines. Le bonhomme Cruvillier me raconta, depuis, que le jour de l'embarquement du chevalier il était justement à bord de la frégate d Hocquincourt, qui le consultait sur je ne sais quelle partie du gréement. — Ce vieux mécréant, je vous l'ai dit, était impudent et libertin comme un démon. Aussi, en voyant les yeux bleus, les joues roses et le menton blanc et imberbe du jeune chevalier, ne voilà-t-il pas qu'il s'avise que M. de Tourville est une fille embarquée par Hocquincourt .. Et. sans plus larder, le vieux pécheur s'en va conter mille ordures au chevalier, lui dit qu'elle a tort de se cacher sous un justaucorps, et finit par vouloir le galvauder. Mais Tourville, se reculant, lui détacha alors un soufflet si nerveusement appliqué, que les joues couleur de brique du vieux corsaire en pâlirent. Hocquincourt, qui avail commencé par beaucoup rire, intervint ; mais il était trop lard. Après sa gourmade, le chevalier, se dépéchant vite de dire qu il n'était pas une fille d'Eve, avail mis Cépée à la main pour le prouver. Le bonhomme Cruvillier, non moins furieux, jurait, blasphémait à faire tout foudroyer. On convint par accommodement d'en venir aux rapières, et de descendre à terre aussitôt ; ce qu'on fil. Le bonhomme Cruvillier était un vieux reste de ces dange- j reux spadassins de l'école vénitienne ; Tourville avait fort brillé et de plus d'une façon dans l'académie Renocourt. Bref, les fers se croisent, et. après plusieurs passes brillantes et hardies des deux parts, l'académie vénitienne embourse un bon coup d'èpée à travers le corps ; ce que voyant, l'académie Renocourt se met à fondre en larmes à l'aspect du sang, car c'était la première fois que telle fete lui arrivait. Le bonhomme Cruvillier n'en voulut pas au chevalier : au contraire, il l'affectionna singulièrement depuis ce jour-là, et ne cessa de l'appeler n jolie blonde au eonp d'rjtée.
— Tudieu! ... monseigneur, ce blondin ne commençait pas
mal pour un volontaire. Mais la belle Androniquc, monseigneur? J'avoue que ce nom galant d'Androniquc me parait devoir être attaché aux plus merveilleuses aventures.
— Nous avons le temps, de Vancy, car il nous reste encore au moins deux milles a faire avant que d'arriver a bord de l'amiral; et puis la belle Audrouique est tellement enchevêtrée dans les palmes de myrte et de laurier qui couronnent notre blond Céladon, que je ne l'eu puis distraire.
Mais trêve à celte poésie, ajouta Vivoune en riant de* cette phrase précieuse; puis il demanda au laquais un verre de liqueur glacée. Lorsqu'il eut bu, il se fit étendre un manteau sur les jambes, car la brise du soir commençait à fraîchir , et continua de la sorte :
— Quelque temps après ce duel, qui mit Tourville en singulière vénération parmi l'équipage, la frégate d'Hocquincourl partit en compagnie de celle du bonhomme Ouvillier, alors tout a fait guéri. La jolie blonde au coup d'rpèc était A bord de Hocquincourt comme volontaire, et faisant, m'a-t on dit, aussi rudement le métier de matelot que le dernier gourmette; seulement le chevalier mettait des gants pour ne pas abîmer ses mains, et s'attachait 6ur la tête un large feutre pour ne pas bàler son teint, sans compter qu'il se faisait peigner, parfumer et savonner jusqu'au ridicule par un valet de chambre qu'il avait embarqué, car ces Tourville-là sont d'une excellente maison de Normandie, et ont quelque bien. Hocquincourt et Ouvillier allèrent d'abord a Malle prendre langue pour savoir dans quels parages ils pourraient faire triompher l'étendard de la sainte croix... c'est-à-dire rançonner les infidèles et mettre à mal leurs femmes et leurs tilles. Quelques âmes charitables signalent aux deux corsaires la passe de Venitica et de Carrera, où se tenaient depuis quelques jours des croiseurs turcs qui attendaient là cinq riches bâtiments génois à leur sortie du golfe de Venise. Mes deux serviteurs de la religion s'y rendent tout de suite ; rt au bout de deux heures de navigation dans ces parages, Ouvillier, qui formait l avant-garde avec sa frégate la Sainte- Ampoule, signale deux vaisseaux sous le vent à lui, et met en
Knne pour atlendre Hocquincourt; car sa frégate, l'Etoile de ane, marchait beaucoup moins bien que la Sainte- Ampoule. Les Turcs, voyant la manœuvre des chrétiens, revirent bravement de bord, et chacun se prépare au combat. Je tiens de hocquincourt, qui observait notre blondin buveur d'eau, que ce blondin ne bougea à l'approche de ce danger nouvpau pour lui, et qu'il ne fit autre chose que de tirer de son sein une relique amoureuse ou dévote qu'il baba amoureusement ou dévotement, le diable ou les saints le savent, tant ces baisers se ressemblent d'ailleurs ; puis le blondin remit la relique dans sou justaucorps, boucla ferme son ceinturon, s'arma d'une bonne cuirasse d'acier et d'un morion bien luisant, remonta haut ses belles bottines de daim blanc a talons de cuivre doré, el fut se placer à la belle (1 1. par ordre d'Hocquincourl. Cependant nos deux Turcs, au lieu d éli e intimidés par les préparatifs de combat qu'ils voyaient faire, devenaient au contraire si familiers, qu'ils s'approchèrent à portée de canon et lâchèrent toute leur bordée sur Hocquincourt et Ouvillier. A cela mes corsaires ne répondent rien, font les muets, mais approchent les Turcs vergue à vergue, el de In vous les rabrouent de la bonne sorte, artillerie, grenades, mousquelades, pierre et fer, loul éclate; alors mes deux Turcs se trouvent si incommodés et suffoqués par la chaleur de cette sainte artillerie chrétienne, qu'ils lâchent de s'élever au vent pour respirer un peu tle frais ; niais point. Hocquincourt et Ouvillier les serrent de nouveau, les importunent de coups de canon, les obsèdent de mousquetades, et deviennent enfin si outrageusement fâcheux, que, poussés a bout, mes infidèles tentent l'abordage et y réussissent. Voilà donc les grappins jetés, et chrétiens et maudits qui se harpaillent sévèrement ; mais le plus furieux de tous ces harpailleux était la jolie blonde au coup <f êju'e qui tapait dm comme grêle, et se démenant de tous ses membres, bien qu'elle eût reçu un bon horion au défaut de sa cuirasse. Mes Turcs, se sentant reçus si l'hallali On appr-Liil In brlk I .•.(•.>..« i|tli sYIcihI wilr* les fautons Je inisiim: cl il 'artimon : r'csl «Uns cet ciijioilifiic les Turc làcln'iil loiijuurs it'iliurdvr !<•* mueaui chrêûcui.
dément, se dégoûtent de l'abordage, coupent les amarres de leurs grappins el se disposent à prendre le large pour tirer pays.
— Vertubleu ! monseigneur, voici une chaude rencontre qui finit à point.
— Attendez donc... et soyez plus lent dans vos prévisions, de Vancy, car Dieu est grand, et Mahomet est son prophète ; el ce qui le prouve, c'est qu'au moment où mes deux Turcs, croyant leur partie perdue, tâchaient de s'échapper, voilà que tout à coup le diable ou le prophète envoie à ces mécréants deux corsaires amis qui commencent à poindre, à poindre de derrière le cap de Matapan, proche duquel se donnait le combat ; ils venaient lâ attirés par le bruit comme des corbeaux attirés par l'odeur des pendus.
— Voilà un fait, monseigneur, qui change furieusement la face des choses.
— O que vous dites là est fort sensé, de Vancy ; la preuve, c'est que mes coquins de Turcs, qui croyaient leur affaire désespérée, poussent des cris de joie en la voyant tout à coup devenue si bonne, et en manière de réjouissance envoient deux ou trois bordées et des plus meurtrières à Hocquincourt. Vous concevez, de Vancy, que ht Sainte Ampoule et f Etoile de Diane se trouvaient dans une position des moins galantes ayant chacune deux vaisseaux à combattre, en tout quatre navires, dont deux tout frais et tout gaillards, et qui tenaient tant à prouver la bonté de leur poudre et la justesse du coup d'oeil de leurs canouniers. .. qu'au bout d'une demi-heure de ce nouveau combat, Hocquincourt vit son monde à moitié tué, son grècment haché, et qu'il fut obligé de dire à ses volontaires : — Messieurs , si nous continuons à iouer ce jeu de quilles-là , nous perdrons; car ils ont deux boules contre une. Tâchons donc d'aborder un de ces renégats pour égaliser un peu la partie, ou sinon nous sommes coulés à fond. — L'équipage applaudit ; Hocquincourt ordonne à son pilote d'aborder celui des deux Turcs qui ne combattait plus avec la même ardeur ; le Turc prête le flanc, les grappins sont jetés, et mon chevalier de Tourville saute à bord, leste comme uu cerf, et suivi d'une quinzaine de volontaires; là, il frappe et massacre tant et si bien, que les mécréant- se rendent et tombent à genoux, le prenant au moins pour le diable Voilà donc ce blondin qui, pour sa première promenade sur l'eau salée, se rend d'aventure maître d'un vaisseau turc; car après l'affaire il fut reconnu que c'était lui qui, par son intrépidité, avait décidé de cette prise en se jetant le premier à l'abordage et entraînant les autres volontaires par son exemple.
— Et les autres Turcs, monseigneur, imitèrent- ils ce merveilleux abordage?
— Non, de par Lucifer, de Vancy. cette vue ne les mit pas en appétit de goûter de cette cuisine ; car, dès que le second Turc qui combattait l'Etoile de Diane se fut aperçu du résultat de l'abordage, il prit la fuite... et Hocquincourt n'eut garde, vous pensez, de courir après, préférant garder sa prise Pendant le combat, on n'avait guère pu voir où en étaient les affaires du bonhomme Ouvillier, la fumée élaut trop épaisse; mais, le branle fini, Hocquincourt regarda autour de son vaisseau, et à deux portées de cauon vit la Sainte-Ampoule qui travaillait rudement un de ses deux ennemis, l'autre tirait pays pour rejoindre son compère déjà en pleine retraite... Hocquincourt s'avança sur le mécréant que combattait Ouvillier ; le mécréant, se voyant entre la Sainte -Ampoule et F Etoile de Diane, jugea prudent de se rendre, au lieu d'aller se prier , à souper au tond des grottes de corail d'Ampbilrite... ce qui lui fût certainement arrivé sans celle reddition. Le feu calmé, chacun se lâta les côtes, el, en se les lâlant, Tourville s'aperçut qu'il en avait une endommagée par uu coup de pique ; e', de de plus , il sentit aussi que ses beaux cheveux blonds étaient quelque peu débouclés par un coup de sabre qui lui avait entame le crâne
— Peste ! voilà qui est beau et vaillant pour une première affaire, monseigneur; mais la belle Andronique?
— Contenez, je vous prie, cette ardeur luxurieuse... J'arrive à celte Infante. M'y voici, m'y voici, de Vanry, car ces deux
KO
blessures du chevalier nous amènent naturellement a parler de la belle Andronique, qui, par Vénus, en fit une terriblement
Elus furieuse au beau milieu du cœur du Céladon. Vous pensez ieo , mon cher, qu'après un pareil bal, hommes et vaisseaux avaient besoin de se rajuster un peu. Cruvillier, qui connaissait son archipel comme Despréaux les anciens, se souvint de l'Ile de Syphanto , où se trouvait un excellent calfateur pour radouber les vaisseaux , et un non moins excellent médecin pour radouber les marins Or, ce calfateur de peau humaine se nommait le signor Jany, et était fort connu du bonhomme Cruvillier, qui lui conduisit le chevalier de Tourville , en vérité presque moribond, avec force louanges et récits sur sa bravoure enragée. Le Jany commença donc à radouber notre blondin, et au bout d'un mois, grâce aux merveilleux apozèmes de l'Athénien, de ses blessures il ne restait au chevalier que la gloire et la plus charmante pâleur qui ail jamais touché le cœur d'une femme. Enfin., fut-ce cette pâleur, le bruit de ses exploits, sa jolie figure, ou le diable qui tentèrent la fille du Jany, toujours est-il
Sue cette belle Andronique se mit a s'éprendre si furieusement u beau chevalier, que lorsque, deux mois après leur arrivée à Syphanto, Hocquineourt et Cruvillier se préparèrent à partir, les deux amants avaient toutes les raisons possibles pour se regretter terriblement.
— El cette Andronique était - elle donc si singulièrement belle , monseigneur ?
— Hocquineourt qui a vu et longtemps vu cette infante, m'a dit que c'était toute une perfection de grâces et de beauté, une taille divine, un visage le plus admirablement grec du monde , les yeux bleus , les cheveux noirs , une peau et une gorge merveilleuses, et avec cela mille agréments dans l'esprit, et une candeur charmante.
— Comment... monseigneur, et la reconnaissance que le chevalier devait an signor Jany ne l'empêcha pas de séduire la fille de son sauveur, de celui qui l'avait soigné de ses blessures et arraché à une mort certaine I 1
— Ah I que vous voilà bien avec vos imaginations remplies de contre-sens, de Vancy... Comment, dites-vous, le chevalier a-t-il pu séduire la fille de celui qui lui avait sauvé la vie? Mais, par Vénus, c'est justement parce que le siguor Jany lui avait sauvé la vie que le chevalier pouvait séduire sa fille ; car il est probable, de Vancv, que Tourville ne fût pas revenu de chez Pluton pour cela, fc'nfin , le moment de partir arriva. Vous jugez des larmes, des sanglote des amants... Le chevalier parlait de promesses sacrées, de serments, de tendresse, et autres menues consolations, monnaies courantes des départs; mais la belle Andronique, semblant ne rien entendre, pleurait, repleurait à se fondre, lorsque, séchant tout a coup ses larmes, elle dit au chevalier : — Je te suivrai, emmène-moi.
— Diable ! monseigneur, et M. de Tourville a-t-il accepté?
— Vous allez le savoir, de Vancy. Vous concevez bien , vous qui êtes tout honneur, chasteté et , j'espère , aussi virginité , qu'une telle proposition devait être foudroyante pour un homme qui connaissait ses devoirs, les lois sacrées de l'hospitalité , et les lois non moins sacrées... de la satiété. Aussi ce pauvre chevalier que vous avez accusé d'ingratitude si légèrement , de Vancy, ce pauvre chevalier, dis-jc, prouva-t-il dans cette occasion qu'il comprenait tout ce qu'il devait de reconnaissance au signor Jany; en un mot, il eut le courage de ne pas lui ravir sa fille chérie. Voilà de ces subtilités délicates que des hommes grossiers ne comprendraient pas... et qui sont pourtant la quintessence de la belle galanterie... Des barbares diraient aue le chevalier, ayant assez de sa charmante, ne voulait pas s en embarrasser... Des gens plus raffinés en beaux sentiments diraient, comme moi, qu'il pensait au deuil de ce pauvre vieux Jany en ne retrouvant plus la chair de sa chair, les os de ses os. Mais comme la chair de la «-h air dn sieur Jany avait une tète quelque peu volcanique, le chevalier eut l'air d'accéder à ses vœux, et lui promit de l'envoyer querir un quart d'heure avant son appareillage ; ce dont il se garda bien , demandant, au contraire, à Hocquineourt d'appareiller le premier de tous ; ce qu'on lui permit, et ce qu'il exécuta à I instant. Voila donc M. de Tourville parti, et qui d'une Audronique a fait une Ariane.
— Pauvre Andronique !
— Comme vous, Je dirai pauvre Andronique. de Vancy; mais attendez la fin. Voilà donc notre chevalier voguant toutes voiles dehors sur la Méditerranée, lorsque le matelot de vigie signale tout à coup trois bâtiments de guerre; c'étaient trois corsaires tunisiens. J'oubliais de vous dire que, vu son courage, Tourville avait été choisi, pendant son séjour à Syphanto, pour être le lieutenant de d'Arligny, A qui on avait donné le commandement de la prise turque, à laquelle le chevalier avait si vaillamment contribué. Comme Tourville avait appareillé le
Eremier, le vaisseau qu'il montait formait l'avanl-garde, et le onhomme Cruvillier, avec sa .Sainte- Ampoule, et Hocquineourt, avec son Etoile de Diane, venaient après lui. D'Arligny engagea donc le combat le premier ; mais, au bout de cinq Pater, un impertinent boulet de canon trouve galant de faire du lieutenant Tourville le capitaine Tourville, en emportant la tète de ce pauvre d'Artigny. Voilà donc notre Céladon capitaine, qui, à défaut de l'expérience nécessaire, abandonne le pilotage et la manœuvre au pilote et au maître, et ne s'occupe que d'encourager ses gens qui font merveille ; mais le pilote et le maître n'ayant pas l'expérience consommée de d'Arligny, fort expert capitaine, le vaisseau de Tourville recevait plus do coups qu il n'en donnait, présentant le flanc au lieu de présenter la proue. Le chevalier n'y pouvait rien ; ses gens tombaient de
toute part, et son vaisseau criblé menaçait de s'engloutir
lorsqu un boulet lancé à propos, ou l'imprudence des Tunisiens mit le feu aux poudres de leur vaisseau, qui s'abima bientôt en couvrant de débris le bâtiment de Tourville.
— Quel heureux et surprenant hasard, monseigneur!
— Cela n'était pas un hasard, de Vancy, dit M. de Vivoone avec une gravité moqueuse; il faut voir là, au contraire, une éclatante rémunération de la i'rovideuce en faveur du chevalier qui n'avait pas ravi une fille à son père Mais revenons
aux suites du combat. Après l'explosion de l'ennemi, la nuit était tout à fait venue ; Cruvillier et Hocquineourt étaient hors de vue ; le vent s'élevait ; Tourville avait beaucoup de blessés ; le pilote et le maître ne connaissaient pas les allures du nouveau navire, qui d'ailleurs avait beaucoup souffert de ce dernier combat. On convint donc d'un commun accord de retourner à Syphanto, comme le port le plus proche.
— Jésus I monseigneur, que voilà une bonne revenue pour la pauvre délaissée [
— Vous allez en juger, de Vancy. Notre chevalier se fait mettre à terre, et court à la maison du signor Jany ; là il est salué d'un : ■ Hélas ! mon maître se meurt ! » par une vieille Moresse. Le chevalier entre et trouve le vieillard comme pétrifié au milieu de la chambre de sa fille. La vue du chevalier le tire de celte léthargie. — Ma fille I... lui cria-l-il en se levant d'un mouvement furieux ; puis il tombe évanoui. C'était de l'hébreu pour le chevalier, qui croyait retrouver Andronique, lorsque la vieille Moresse lui assura que le malin même, voyant que les vaisseaux partaient et que Tourville ne revenait pas, la fille du signor Jany avait couru jusqu'au port, et que là, se mettant avec une de "ses femmes dans un canol, elle avail ga gné à prix d'or un marinier pour se faire conduire à bord d'un des vaisseaux qui appareillaient. Pendant celte explication, le signor Jany se réveilla, et dit encore de sa voix creuse : « Ma fille I « Après quoi, au lieu de se remettre à s'évanouir, il accabla le malheureux chevalier de furieux reproches. Le Céladon rageait, comme vous pouvez croire, puisqu'il avail, au contraire, tout fait pour éviter ces ennuis. Aussi, saisissant le moment où le Jany reprenait baleine, il lui proposa de venir à bord de son vaisseau, d'y chercher partout sa fille, et, s'il ne la trouvait pas, de lui faire compagnie jusqu'à ce qu'il l'eût pu rencontrer, lui jurant devant Dieu, sa foi de gentilhomme, qu'il n'avait pas enlevé Andronique. Mondil Jany accepte, et voilà le vieux bonhomme qui abandonne Sypbanio, sa maison, ses grands biens, ses amis, pour aller avec notre jeune corsaire courir après sa fille, s'exposanl à tous les dangers qu'on pouvait braver dans ces mers. Ce marinier que je vous ai dit me racontait que ce Jany était un grand vieillard, à barbe blanche, très-maigre, toujours vêtu de noir, et qu'il passa
tout le temps de la traversée, ou a pleurer, sa têle cachée dans •es deux mains, ou a regarder à l'horiion pour voir s'il n'y apercevait pas au loin le navire où il espérait toujours retrou- ^cr sa lilte ; mais cela d'un air si navré, si navré, qu'il faisait même pitié a ses mariniers, surtout quand il criait du fond de sci entrailles de père : f Ma fille : ma pauvre fdle I » Cependant, je ne jurerais pas que le chevalier, au fond du cœur, n'eût donné cent fois le bonhomme au diable, et qu'il ne se repentit pas alors de ne point avoir enlevé son infante, ce qui lui eut iVilf la compagnie peu réjouissante de ce fâcheux larmoyeur. Rafla, après quinze jours de recherches , il résolut d'aller a bote, espérant d'y trouver Cruvillier et llocquincourt. qui ne fumaient manquer de lui donner des nouvelles de la belle Andronique l e Jany et le chevalier arrivent dans le port. Au diable I Cruvillier et Hocquincourl étaient partis depuis trois jours, mais en laissant a un capitaine de barque longue une lettre pour le chevalier, dans le cas où il viendrait a Zante. Vous jugez si le père et l'amant dévorèrent la lettre ; elle était d llocquincourt qui apprenait au chevalier que la belle Andronique, voyant les vaisseaux s'éloigner, s'était rendue à bord du dernier qu'elle avait pu joindre, et que, sur l'observation de llocquincourt que celui du chevalier était déjà sous voile et en chasse, elle l'avait supplié de la recevoir à son bord, en attendant qu'il pût la passer sur celui du chevalier, puisqu'ils devaient naviguer de conserve, llocquincourt rappelait au chevalier comment le combat les avait séparés, et finissait en lui disant qu'après l'avoir attendu a Zante. il prenait le parti d'aller l'attendre a Malte, comme point de ralliement plus assuré. Voilà le chevalier et le Jany à remettre à la voile et voguer pour Malte. En roule, ils essuient deux rudes combats doul Tourville se lira vaillamment sans Mesure 11 n'en fut pas de même du Jany, qui, s'opiniàtrantà rester au milieu du IVu le plus meur trier, tant il était comme absorbé et engourdi par ses pensées sur sa fille, y gagna un bon horion sur la tête. Enfla, après mille traverses, ils arrivent à Malte. Point d'Hocquincourt; il u'y avait pas paru, ni Cruvillier non plus. Ma foi! le signorJany, fatigué de ces promenades paternelles et marinières, prend le parti de mourir de chagrin, et meurt en effet. Le chevalier fut aux regrets de cette perle; et. pour s'en distraire, il prit du service sur le vaisseau d'un nommé Cariai, corsaire napolitain fort distingué, et qui servit depuis sous la bannière de l'ordre de Malte, lui et sou bon vaisseau de 54 canons. Somme toute, le chevalier, après avoir fait avec Cariai bon nombre de prises, le suivait à Venise, lorsqu'ils rencontrent un vaisseau turc, l'atlaqueut, le prennent; et que trouvent-ils à fond de cale? La belle Andronique 1
— La belle Andronique! Bon Dieu! que voilà une péripétie a faire envie à Scudèri !
— Vous jugez si ce fut un coup de théâtre. Le fait était simple. | riant: en partant de Zante, llocquincourt avait été fait
prisonnier, lui et son vaisseau, et naturellement aussi la belle Andronique. Du vaisseau de llocquincourt, elle avait été transportée sur le vaisseau que Carini venait de capturer, et qui la menait naïvement tout droit au sérail du Grand Seigneur... Nos amants s'embrassent ; la belle Andronique déplore la mort de son père ; le chevalier ne lui fait pas la moindre question sur sa fidélité qui. parmi tant de voyages, avait peut-être été extrêmement dans la manière de celle de la fiancée du roi de Garbe ; bien qu'il en soit, Tourville conduit soa infante à Venise pour passer dans un couvent le deuil du signorJany, comptant sans doute épouser celte fille en se faisant relever de ses vœux, car le père avait laissé de grands bieus. Fendant le temps de ce deuil, Carini sort de nouveau en course, et dans un combat meurtrier Tourville est si grièvement blessé, que le bruit de sa mort se répand dans le Levant, où. il faal le dire, sa bravoure l'avait déjà fait glorieusement connaître; enfin, après de grandes souffrances et un long séjour à Malte, le chevalier guérit, s'embarque et retourne à Venise; vous concevez avec quel épouvantable battement de cœur, car la pauvre Andronique avait sans doute, elle aussi, appris la nouvelle de la mort prétendue de son amant et ce dernier coup avait pu terminer celle vie si chancelante, si cruellement éprouvée déjà par lanl de malheurs
et de secousses imprévues... Enfin, tremblant de crainte et d'espoir, le chevalier de Tourville arrive à Venise.
— Se disant peut-être : Voilà que par ma légèreté j'ai causé la mort du père et «le la fille, ajouta de Vancy en essuyant une larme d'intérêt.
— Se disant pis encore, de Vancy, je le crois... Enfin, il court au couvent où était Andronique. et avec un affreux serrement de cœur demande la supérieure.
— Ile grâce, monseigneur, achevez . Je suis dans une horrible anxiété.
— M'y voici, de Vancy, dit lentement Vivonne, qui s'amusait à irriter la curiosité de son bon secrétaire, m'y voici. Tourville demande donc, la supérieure, qui pousse un cri affreux en reconnaissant le chevalier.
— Je l'avais deviné, monseigneur Pauvre Andronique !
— Vous êles si clairvoyant, de Vancy I Mais revenons à l'abbesse. — Hélas ! monsieur, dit-elle au chevalier, Andronique a cru votre mort... C'en est fait pour toujours!
Ici de Vancy s'écria d'un ton lamentable : — Pauvre Andronique I Et Vivonne continua :
— C'en est fait pour toujours! monsieur le chevalier, répondit donc la supérieure à Tourville. Vous croyant perdu, n'ayant plus le moindre espoir de vous revoir jamais...
— Pauvre Andronique! répéta lamentablement de Vancy.
— Andronique s'est mariee.il y a deux mois, au comte Barbini, sénateur de celle ville.
— Ah! monseigneur, est-ce donc bien possible? dit de Vancy d'un air d'étonnement mêlé de regrets.
— Très-possible, de Vancy; et voire cruauté va peut-être jusqu'à en être affligé, regrettant ce tableau tragique de la mort de la belle Andronique comme couronnant mieux sa vie romanesque : mais que voulez-vous, de Vancy ! sur cent femmes qui devraient mourir de la mort de leur amant, il se trouve toujours au moins quatre-vingt-dix-neuf comtesses Barbini.
— Mais il en meurt au moins une, monseigneur, dit de Vancy d'un air de triomphe.
— Oui. de regret de n'avoir pas pu trouver un comte Barbini... Ah çà ! mais celte histoire nous a menés tard; car voici la nuit qui vient . . Pas assez sombre, cependant, pour ne point apercevoir la flotte de l'amiral que voici mouillée là... Ah! par Dieu, voilà six grands mois que je n'ai vu Sa Majesté des hatlet, et j'espère bien, par Jupiter! que son langage n'est pas changé ; car rien n'est plus amusant que de l'entendre dire ses folies avec son air matamore Mais voici quelque chose de curieux... Est-ce que j'ai la berlue? Non, et le jour est encore assez clair pour y voir.. Qu'est-ce que ce singulier navire à moitié doré? ..Mais, oui, c'est bien l'amiral... Je le reconnais à son pavillon et à ses trois fanaux. .
— Le fait est, monseigneur, que rien n'est plus singulier
A ce moment, le caïrq de M. de Vivonne étant proehe de la poupe du vaisseau de M. de Beauforl, on 1« hela du couronnement, et M. de Vancy répondit: — Général des galères du roi.