CHAPITRE XYIH
Sortie de Toulon le 5, la flotte de M. le duc de Beauforl eut le temps le plus favorable pour sa traversée, à part une forte rafale de nord-ouest, qui démâta la Sirhie de ses deux mâts de hune à la hauteur des îles d'Ilyères. Le 17, les vaisseaux du roi rencontrèrent, proche le cap Sapieuce, quatorze bâtiments vénitiens chargés de cinq cents chevaux pour monter la cavalerie française Ces navires ayant salué le pavillon de Sa Sainteté, sous lequel naviguait l amiral, se joignirent à la flolle française.
Le 15), sur les quatre heures du malin, celte escadre, courant â l'est, après avoir laissé Cérigo, l'ancienne Cylhère, à sa gauche, duubhit le cap de Carabusa, qui forme la pointe la plus occidentale do l'Ile de Candie ; une légère brise d'est ridait a peine la surface de mer calme el bleue, el le soleil levant jelail un voile de pourpre el d'or sur les hautes terres du cap d'Espada, situé un peu plus â l'est que le cap de Carabusa.
Le venl était faible, la flotte s'avançait lentement; â sa télé, et précédé d'un petit brigaulin bydriote qui lui servait de mouche, marchait le vaisseau amiral le Monarque, tout élincelant de ses nouvelles dorures el des pavois de mille couleurs qu'il avait fièrement hissés en voyant la terre ennemie; à sa poupe, surmontée de trois immenses fanaux de bronze doré, (louait le pavillon du pape, présent de Sa Sainteté, magnifiquement brodé de ses armes.
Après avoir doublé le cap d'Espada, l'amiral laissa porter â l'est sud-est, alin de ranger la côte d'un peu plus prés, et de passer en vue de ta Qmée, port et ville de guerre que les Turcs avaient en leur possession, ainsi que le reslc du territoire de l'Ile, la ville de Candie étant le seul point qui leur restât à emporter. La Canéc élevait ses dômes et ses remparts de marbre blanc au fond d'un golfe formé à l'est par le cap Melecia : on apercevait au dedans du môle le sommet des mais d'un bon nombre de bâtiments de guerre, nue les Turcs n'osaient nicttre eu mer. les forces maritimes des chrétiens clanl de beaucoup supérieures aux leurs Le cap double, la flotte pro-
longea le golfe de la Sude, et on put alors admirer In fertilité de Candie, cette Ile enchanteresse, autrefois appelée Vite Heureute ce frais et riant berceau des plus gracieuses créations mythologiques, cette Crète de l'Olympe et du mont Ida, du labyrinthe et de Dédale.
"De ce côté, rien ne rappelait la guerre acharnée qui restait concentrée vers le milieu de l'Ile ; le bord de la mer était couvert de rastes prairies de petits joncs salins couleur d'émeraudes à fleurs écartâtes, ombragées çïi et la par les rameaux noueux et bruns de quelque immense figuier. La paissaient des troupeaux de chèvres et de moutons noirs, ailleurs le versant des hautes terres qui s'abaissaient vers la côte disparaissait sous de grands bois de cyprès et de cèdres, dont les cimes, dorées par les feux du soleil levant, s'harmonisaient en teintes vaporeuses, tandis qu'a l'horizon quelque pic hardiment élancé de ces montagnes vertes et boisées avait sa base à demi cachée par les plis mouvants d'un nuage vermeil... Fuis, toujours en avançant vers la partie orientale de l'Ile, on découvrait bientôt à mi-côte des champs de blés déjà mûrs, et bordés par des haies de gigantesques aloès... Ailleurs, c'étaient des plaines d'oliviers au feuillage pale et argenté, ou bien quelque maison de l'Ile, abritée par des bouquets de palmiers, qui montrait son portique blanc ouvert à la brise de mer, et presque caché par les souples guirlandes de ces hautes vignes de Candie, qui donnent ce délicieux vin de Paleo-Castro ; c'était encore les ruines de quelque monastère grec, bâti sur le flanc d'une montagne comme une forteresse, avec ses murailles crénelées et ses tours couvertes de lierre, d'où s'élançaient parfois des volées de cigognes qui paraissaient comme autant de points blancs sur ce ciel d'un bleu presque noirâtre.
Pendant tout le jour, la flotte eut cette ravissante terre à sa droite ; mais, sur les quatre heures du soir, la scène changea ; le silence profond qui régnait commença d'être alors interrompu par le retentissement sourd et éloigné de l'artillerie. Peu a peu. la campagne devint inculte, de grands ahatis de bois dénudaient le flanc rouge et »ahleux des moniagnes, et de hautes machines à tirer la pierre s'élevaient au dessus des carrières ouvertes. Plus le bruit de l'artillerie devenait distinct, plus on approchait de la ville de Candie, située' vers le milieu de la côte septentrionale de l'Ile, plus le sol paraissait aride et dévasté. Bientôt on aperçut les lignes de circonvallation qui assuraient les derrières du camp des Turcs; puisenlln leurs bannières flottantes sur ce camp, situé à l'ouest de la ville, près d'une chaîne de collines qui s'enfonçaient vers le sud ; au pied de ces collines, et derrière le camp, ombragé de ce côté seulement par quelques énormes mûriers à feuilles vertes satinées de blanc, la Jofl'ra, aussi limpide que protonde, jetait ses eaux dans la mer; un peu plus avant dans cette petite rivière, on voyait pointer les mats élancés et les flammes pourpres de quelques sacolèves turques, cachées là derrière une digue, d'où elles sortaient pendant la nuit pour surprendre les chaloupes et autres bâtiments légers qui se seraient hasardés loin du port de Candie.
En avant des tentes, un espace sablonneux, de cent toises environ, longeait la mer, et était couvert du côté de la ville par un long parapet de maçonnerie, revêtu de gazon, qui défendait le camp. Dans cet espace, des cavaliers turcs cierçaient leurs chevaux, ramassant le djerid, ou tiraient de l'arc, tandis que d'autres prenaient le plaisir du bain sous des toiles placées au bord du rivage.
Il était cinq heures et demie du soir lorsque la flotie, courant toujours â l'est, se trouva par le travers des immenses travaux des Turcs, qui s'étaient avancés jusqu'au pied de la ville.
line assez vigoureuse canonnade s engageait alors eulre la place et les TntW, qui battaient ce côté de Candie. Il faisait peu de brise, et la fumée de chaque volée se déroulait en longues volutes blanches, pendant que l'écho sonore répétait de montagne et montagne le bruit prolongé de l'artillerie. Cependant on voyait quelquefois du milieu des ouvrages turcs s ele- »er tout à coup une gerbe de flamme ardente et sulfureuse, mêlée de terre et de débris qui retombaient de tous côtes;
c'était le feu d'un fourneau faisant sauter quelque poste avancé, et tuant ou mutilant une centaine de ces infidèles; tantôt encore on pouvait suivre des yeux une de leurs lourdes bombes de cinq cents, qui, décrivant sa parabole sur l'horizon, laissait derrière elle la petite trace bleuâtre de sa mèche, allait éclater au milieu de la ville et ruiner ses clochers, ses tours et ses dômes de marbre, dont les lignes pittoresques se découpaient si blanches sur ce ciel d'azur, et se réfléchissaient au loin dans la mer.
Mais, lorsque la flotte passa à la hauteur d'une batterie de pièces (le quarante-huit, établie près de la côte, les Turcs envoyèrent par bravade une sal\e contre le secours qui arrivait à leurs ennemis; salve inofl'ensive d'ailleurs, car les vaisseaux étaient hors de la porlrc du canon de l'ennemi.
Le Monarque arrivant bientôt à la Fosse, le pilote le fit mouiller au centre, et le reste de la flotte imita la manu-uvre de l'amiral.
La Fosse était une assez mauvaise rade foraine ouverte au nord, située sous les murs de Candie, et défendue à l'est par les travaux du château du Môle, â l'ouest par une des pointes du fort de Trcmalra, et au sud par l'Ecossaise, épaisse muraille flanquée de quelques angles rentrants et saillants. Cette rade était le seul endroit où une flotte pût mouiller en sûreté, depuis que l'entrée du beau port de Candie, assez vaste pour contenir un grand nombre de bâtiments de guerre, avait été interceptée par le l'eu des Turcs, qui battait la passe du port à revers et d'enfilade.
L'escadre étant mouillée â six heures du soir, la ville salua l'étendard du pape de trois salves , et l'amiral lui rendit son salut.
Depuis longtemps le duc de Beauforl examinait les dehors de la place, assis sur une des fenêtres de sa galerie, ayant â ses pieds son lévrier favori, qu'il caressait nonchalamment ; tandis que, debout et à côté du duc, on voyait un jeune homme de vingt deux ans environ, d'une figure charmante eucadrée par de long; cheveux noirs. Ce jeune homme était Sébastien de Penankoët. comte de Keroualle, lieutenant du vaisseau-amiral, dont le grand-père maternel, M. le marquis de Tiineur de Kergorlay, avait commande la compagnie des gens d'armes du duc de Vendôme, père du duc de Beaufort.
Ce dernier s'était beaucoup attaché à la famille de Keroualle, et quelques pamphlets du temps disent même qu il enleva la saur de son jeune lieutenant, Louisc-Uenée de Pcnankoél de Keroualle, et qu'elle le suivit en Candie; mais cela n'est pas prouvé. Ce trait manque à l'existence d'ailleurs si aventureuse et si romanesque de celle qui fut plus lard duchesse de Portsmouth, et dont on verra bientôt l'influence singulière à propos de l'alliance de la France et de l'Angleterre.
— Eh bien! Sébastien, dit M. de Beauforl au jeune officier, nous v là donc devant la Candie, et par la corbieu... m'est avis, m'n'enfant, que la ville est mise aux abois par cette meute dinlidèles qui griilent d'en sonner l'hallali. Hein, est-ce vrai?
— Aussi vrai, monseigneur, que j'ai vu Brise-l'air que voici à vos pieds coiffer plus d'un loup dans notre foret des Landes, quand vous avez honoré notre pauvre maison d'un de vos séjours en Bretagne , répondit le jeune homme avec un soupir de regret.
— Ah 1 le v là a bayer encore à ta Bretagne, à tes forêts, à la chasse, au manoir de* ton père et à tes jolies su urs, Loui<e et Mauriceltc... à Louise, surtout, la préférée, dont le petit mufle est si mutin et les yeux bleus si marcassins ; après tout, c'est une justesse, car tu reverras la France, toi... m n 'enfant.
— Mais, el vous, monseigneur... ne la reverrez-vous donc
Pas? ...
— Oh! moi. Sébastien, peut-être; moi et le jeune coumii (I),
nous nous chérissons à peu près comme deux daguets dans le rut ; et pourtant je vrux taire ici un coup d'éclat pour lui plaire, et, de par le royal et honorable jeu de paume, gagner au moins
| (t| M. «le riciuf.jrl tipp-hil nin<i Umio XIV
JEAN BAKT
uve chatte contre ces mécréants... mais, comme qui joue peut faire chaste-morte, il serait assez pronostiqué que j'avsle le harpeaii. n-n:e disent les mariniers ; et, dans ce cas, jeté charge il i :c marqueur, puisque tu ne me quitteras pas d'une semelle, et que tu auras vu surtout où aura été retteuf (i).
A ce moment un gentilhomme du duc de Beauforl annonça H. le iluc de Navaiïles ; puis, presque au même instant, M de Castillan, ingénieur, qui arrivait a l'instant de Candie dans une barque. M de Keroualle sortit, et laissa les deux généraux couférer ensemble.
M. de Castellan, surintendant des mines, envoyé prés de l'amiral par le provédileur général Morosini et le marquis de Saint-André-Montbrun, généralissime des troupes vénitiennes; H. de Castellan, dis-je. était un petit homme de quarante ans, maigre, nerveux, borgne et basané, à moustache noire; il ne portail pas de perruque, et sa tète grisonnante était en partie couverte d'un bandage par suite d'une blessure récente ; il avait un long justaucorps de buffle , rendu luisant par la vétusté et le frottement de la cuirasse ; son baudrier galonné d'or soutenait uu sabre turc a fourreau d'argent au lieu d'une épée, et ses grandes bottes de daim, poudreuses et noirâtres, montaient si haut sur sa cuisse, qu'elles cachaient presque ses chausses de gros drap écarlate; M. de Castellan, tenant d'une main son feutre gris à plume rouge, présenta de l'autre un long rouleau de papier et une lettre à M. de Beauforl, après l'avoir respectueusement salué.
M. de Castellan, surintendant des mines, était un des meilleurs ingénieurs de ces temps-la, et aussi fort particulier et original ; dans ce siège surtout il rendit des services très importants par sa prodigieuse adresse à miner et ruiner les travaux des Turcs. Extrêmement épris de son art, il prenait à ses combinaisons de fourneaux ,2) a éventer ou a contre-miner tout l'intérêt irritant qui s'attache à des jeux moins meurtriers ; et lorsque, par une galerie (3! habilement ménagée dans la direction de la sape des ennemis, il parvenait a les rencontrer sous terre et à les en chasser, ou à les y étouffer à force de grenades, il souriait avec celte satisfaction orgueilleuse d'un joueur consommé qui voit son adversaire échec et mat. En outre, M. de Castellan avait sans cesse l'esprit tendu vers des inventions d'incendies de toutes sortes, comme de grosses bouteilles de verre carrées à quatre faces et a quatre mèches, remplies d'une certaine préparation sulfureuse, et qui, en se brisant, répandaient une fumée si infecte et si épaisse dans la galerie ennemie, qu'à l'attaque du 17 mars de cette même année, deux cent cinquante Turcs furent asphyxiés par celle acre puanteur dans un conduit que cet ingénieur avait deviné et percé. En un mot, M. de Castellan était un de ces hommes dont toutes les idées sont concentrées sur leur art, et chez qui l'on trouvait conséquemment les défauts et les qualités des gens exclusivement spéciaux.
— Eh bien! monsieur, lui dit M. de Navaiïles après avoir lu la lettre que M. de fieaufort lui communiqua, je vois, d'après les missives de MM. de Morosini et de Saint-André, que les Turcs vous serrent de bien prés?
— De furieusement ptès, monseigneur, et bien brutalement! ainsi que vous l'ail-? voir en jetant un coup d'œil sur le plan do cette pauvre Candie et sur cette carte que M. le marquis de Saint-André m'a ordonné de vous soumettre.
(1) Toi» cet mots souligné* «ont îles terme» technique* du jeu de paume, dans lequel le due FicdUit. L'esteuf était la balle. Los terme» de vénerie n'ont pas ii i- * i in d'e.splii-iition.
[i] Faurntim, chambre de la mine. C est un trou enfoncé dan* l'épai«cur de» terres, ut dunl In voâte ml ordinairement construite en '/nmirt à prtlrr, c'eit-à-dire ayant quatre on cinq enfoncements dan» la partie supérieure pour donner plut de jeu i l'etploaion; le plus souvent cette chambre cal de ligure cubique et a cinq ou »ix pied», la charge d'un fourneau ut ordinairement d'an militer île poudre enfermée dans dci baril».
(5; r.attrit. C'est un chemin sou» terre qui sort d'un puits - 1 qui. par un canal souterrain de deui ou irai* pied- de largeur, «'avance «ou» le» ouvrage» «m'i l'ennemi veut conduire de» mine*, ou perec une s-deiic, tfa la rencoolier l« faleric -le I assiégeant, d'y attacher un pélard, pour la percer, en déloger Ici ennemi», el sauta* d'éventer leur mine
Et, ce disant, l'ingénieur étala sur une table un plan et une carte retraçant les fortifications de la place et les ouvrages des Turcs.
— Alors, m'sieu. lui dit le doc de Beauforl, défigurez-nous donc un brin de ce biau plan-là, puisque vous avez suivi la démarche de ce siège.
Bien que M. de Castellan connût depuis longtemps et par tradition le singulier langage du duc de Beaufort il ne put retenir un sourire; mais bientôt, glacé par l'expression austère de M. de Navaiïles, il commença l'explication du plan.
Les deux généraux, attentivement penches sur la table, suivaient les démonstrations que faisait 1 ingénieur au moyen d'une pointe de compas qu'il avait tirée d'un petit étui de mathématiques portatif.
— Vous voyez, messeigneurs, dit-il, que la ville de Candie est a peu près de forme triangulaire. La base du triangle tegarde le nord et s'appuie sur le bord de la mer, ses deux cotes sont est et ouest el son sommet sud. Cette ville se divise en cité neuve et cité vieille ; mais ces deux cités ne sont séparées que par une muraille ruinée el sans aucune défense...
— Et laquelle des deux cités habitent à cette heure les généraux? dit M de Navaiïles.
— Candie-Neuve, monseigneur, car. bien qu'elle soit chaque jour el a chaque heure ruinée par les bombes, on y est un peu plus eu sûn-te que dans la vieille, qui est maintenant foudroyée par une batterie de mortiers que les Turcs oui fort adroitement établie proche la Sablonnière... Ces deux cités- là ne forment donc téritablement que le corps d'une pauvre même place qui, dans sa jeunesse, dans son aurore, et cela se peut (lire d'une place forte, monseigneur, puisqu'on dit bien des places qu'elles sont pucelles ou non... qui était donc, lorsque le vizir vint l'attaquer à la téle d'une armée de cent mille hommes et de quarante mille pionniers, qui était, vous le voyez, défendue du côté de la terre par sept braves bastions (1) à orillons (2), fort honnêtement revêtus avec un très-beau rempart et un fossé des plus magnifiques où la cavalerie pouvait agir comme si elle eût été en rase campagne ; joignez-y un merveilleux chemiu couvert au delà des ouvrages extérieurs, eux-mêmes fort bien revêtus aussi avec bon fossé et bonne contrescarpe, tout enfin ce qui constitue une noble et vaillante place forte. Mais ce qui surtout, monseigneur, mérite, je crois, votre attention, parce que cela a été cause de la belle défense que Candie a faite, la brave Vénitienne qu'elle était, c'est que la place était contre minée
fiartout, et en plusieurs endroits, par deux ou trois rangs de gaeries superposées les unes sur les autres qui s'avançaient sournoisement et fort avant dans la campagne, de façon que de ces galeries on lirait de rusés rameaux (5; souterrains jusque sous les logemenls (4| des Turcs, et une t'ois là... ahl parle ciel! une fois là, au moyen d'un joyeux fourneau bien chargé, mais chargé à lézarder les terres à une lieue autour, on faisait sauter logements el logés à une hauteur telle, que cela vous donnait envie d'être des sauteurs... Mais, hélas! messeigneurs, c'était là le bon temps du siège... car alors il se passait plus de combats dessous terre que dessus, et la lampe de nos braves mineurs éclairait de plus belles actions que le soleil; mais aujourd'hui...
— Veuillez un peu, monsieur, nous expliquer les fortifications et leurs attaques, dit le duc de Navaiïles interrompant les regrets de l'ingénieur.
— M'y voici, monseigneur. Je commencerai par le bastion
(l'i édition Grosse musse de terre, quelquefois revêtue de pierres et élevée
ordinairement sur un de* angle* d'une place où il forme une sor^e , deux flanc* el deui f.ire«. La gorge est l'entrée qui conduit dans le t'orps du ln*tion ; la face, ou pan du bastion, est la partie de cet ouvrage la plu» annexe ver* l'astiégeanl ; le Hanc du baMion <-t la partie qni répond de la courtine k la face.
,2| Orillon. C est une masse de terre revêtue de muraille* que l'on avance •ur l'épaule de» hastions à casemate* pour couvrir le canon qui es! dans le flanc relire et empêcher qu'il ne *oit démonté par l'assiégeant.
d'une galerie
(4, l.M/<mf>a. Kst un travail quo l'on fait pour se poilcr à l'abri daM un endroit d.in-creui el découvert, pour approcher les dehors d u le plue qu'on
v-ut awiépr.
appelé la Sablontùère : il est situé à l'est de la ville et sur le bord de ta mer. Vous ne pouvez l'apercevoir d'ici, monseigueur, ajouta Castellau eu voyant M. de Beaufort se pencher à la fenêtre de ta galerie. Vous ne pouvez l'apercevoir, parce que le château du Môle vous le cache, ce bastion n'étant éloigné du grand arsenal, qui est derrière le Noie, que de la longueur de la pauvre petite courtine qui y joint la face gauche de ce bastion. La Salilonnière (Sabbionera) est donc défendue par ce gros ragot de château du Môle que j'ai dit, qui est la comme accroupi sur son roc et s'avance de quelques pas dans la mer. Ce fut ce bastion que le vizir tu d'abord attaquer par une batterie de huit pièces de canon de cent vingt livres de balles qu'il éleva ik quatre cents pas environ de la place. Hais, voyant ce côté très-bien défendu à sa gauche par mondit brave château du Môle, et à sa droite par le grand fort, qu'il trouva des plus fâcheux, le Turc, sans abandonner toutefois celle attaque, alla tâter un peu du côté de l'ouest et du sud le bastion Saint- André, dont je vous parlerai plus tard, Ce fut aussi sur ce bastion de la Sablonnière que fut tué M. le comte de Maré, qui avait si bien servi ici et en Portugal.
— Ainsi, monsieur, dit Navailles, cette partie de la ville, défendue par le bastion ta Sablonnière, est encore la plus intacte ?
— Oui, monseigneur, bien que les ennemis se soient logés au pied de la muraille du bastion, qu'ils ont rongée jusqu'aux os ou plutôt jusqu'aux fondations... et, pour ce faire, ils sapaient le pied de la brèche, et, à mesure qu'ils avançaient, ils étayaient, menant des pilotis pour soutenir la terre; après quoi ils se retiraient de dessous, brûlaient les pilotis, qui alors laissaient ébouler ta terre, et ainsi, peu a peu, ils diminuaient le reste du pauvre bastion. Ce serait uien là, monseigneur, l'occtsiou de vous parler de certain petit puits que je fis amoureusement parachever moi-même avec une tendresse toute particulière, et duquel je tirai plusieurs fines matoises de galeries qui, se coulant en serpentant comme de vraies couleuvres sous les logements des Turcs, leur firent un mal, mais un mal qu'on ne peut concevoir; je préfère pourtant vous parler d'une non moins dangereuse fausse-braye (i) que j'uvais tirée de la Sablonnière à l'arsenal pour retenir les Turcs, qui lâchaient de se loger de ce côlè-là et de s'en rendre maîtres, et, par conséquent, du Môle
— Et avez-vous réussi a les arrêter, monsieur? dit Navailles.
— Oui, monseigneur, et grâce au brave cavalier (2) qui détend ce bastion, ou plutôt qui le remplace depuis que ces démons incamés ont fait sauter par un fourneau 1 angle dudit basiion, qui leur couvrait notre bonnette [S] et nos travaux Après /h Sablonnière, faisant le tour de la place du côté de ta terre ou du sud, vient le bastion de Vilturi; sa face gauche s'élant trouvée d'une trop grande i tendue, on a construit entre lui et la Sablonnière ce grand ouvrage à cornes |4) irrégulier que voici, et qui se nomme Fort-Royal ou Dimitri... Remarquez, monseigneur, que ce fort est eu bonne compagnie et des mieux entourés; à sa gauche deux rédans (5), devant ses cour-
(1) ftuuu-braft. C'est une largeur <lc iroi« ou quatre toises >■« terrain pris sur le ret-sle-chausséc autour du pwd du rempart du côte de» assiégesnls. l u faosse-bniye rat couverte d'un parapet qui la sépare du bord du fossé.
(2) Cavalier. C'est une élévation de terres dont fa masse est quelquefois de ligure ronde ou de carré long. Son sommet est en plile-Coruie, bordée d'un pirapci, pour couvrir le canon qu'on y met en batterie. Sa hauteur est proportionnée i celle du terrain qui lai est opposé du cAlé de l'ennemi. Le» cavalier* ont ordinairement quinte à dix-huit pieds *u-dc*-us du terre-plein du iroiptrt: leur froul ou largeur dépend du nombre de pièces que l'on veut y loger, eo observant qu'il but un espace de doute pieds entre chaque canon
(3) B rimlle C'est un ouvrage composé de deux faces ijui forment un angle «illuit. fait en façon d'un petit ravelin , tans aucun fosse . n'ayant qu'un nampet de trois pied*, bordé d'une palissade qui en a encre une'aulre à la clic I mee de dix ou doute pat On construit b bonnette au delà de b contrescarpe • ■miine un petit corps de garde avancé.
'i) Ouvrage à rvmti. C'est un dehors ou une piiee détachée qui a tète fjrtiliée de deux demi-bastions ou épmlemenls joints par une courtine il termes de côté par deux ailes qui sont paiallckct l'une i I autre et qui vont se •mimer a la gorge de I ouvrage.
(5) ««fan/. Ouvrase à « ics : ce sont des lignes ou d. » faces qui foraient des 1 lïles rentrants et tartan II pour se flanquer les uns des autres.
unes deux ravelin* •! . et a sa droite quelques traversas (2) couvertes d'une conlre-garde(3|.
De sorte, dit M. de Navailles, que ce grand fort flanque la face droite de la Sablonnière et couvre à gauche le défaut du bastion de Vilturi?
— De sorte, monseigneur, et, s'il m'était permis de donner mon pauvre avis, je dirais qu'une vigoureuse sortie ménagée de cet endroit serait a celle heure d'un grand secours... Mais revenons à ce plan... Après le bastion de Vitturi vienl le bastion de Jétus; ses deux faces sont égales et son angle fort obtus. Il est couvert d'un ouvrage a cornes que l'on nomme la Palme ; voici le ravelin Saint-Meola* entre le bastiou de Jè*u* et le bastion de Martinengo. Ce dernier bastion forme la partie la plus sud et la partie ta plus avancée de la place du côté de la terre : sa pointe est couverte ici d'un ouvrage courooué i) ap-
elé Sainte-Marie ; après le bastion Sainte-Marie et le bastion lartinengo vient le bastion de Bethléem... mais entre ces deux bastions vous voyez le ravelin de Bethléem, dont ta poiuie est défendue par la demi-lune de Mocenigo, placée en tête du bastion de Bethléem Après cette demi-luue est cet honnête ravelin qui couvre la courtine (5) située entre ce bastion et celui de Panigra qui vient ensuite.
— Mais, monsieur — que signifient ces ligues ponctuées.... que je vois à l'angle du bastion Panigra ? dit M. de Navailles.
— Hélas! monseigneur, la était un des plus galants ouvrages à cornes qui se pût voir, mais les Turcs l'ont détruit; et a propos de ce bastion de Panigra. messeigneurs, ce fut peutêtre en cet endroit qne se lit la plus vigoureuse résistance, car c'est là, entre autres, que fui blessé à mou côté M. le chevalier dïtarcourt. qui était venu en Candie avec messieurs de Malle a ce moment le pauvre Panigra était fort pressé, fort empêché, car la grande quantité dcïburneaux joués de part et d'attirés avaient tellement mine le terrain, qu il n'en restait à peine plus pour se pouvoir retrancher; si bien que les Turcs, après plusieurs mois d'attaque, se trouvèrent enfin maîtres de I ouvrage à cornes dont j ai tracé la place, et se logèrent dans ses ruiues après y avoir perdu plus de quarante mille hommes, et de leurs meilleurs soldats encore I Aussi ne puis-je concevoir, messeigneurs, comment, dans l'excellente position où ils étaient alors, ils abandonnèrent l'attaque du côté de Panigra pour aller assister Saint- André , puisque, par Patiiorn, ils devaient bientôt emporter ta place.
— I e fut donc sur ce bastion Saint-André que se concentrèrent alors toutes leurs forces? demanda Navailles.
— Oui, monseigneur. El j'arrive a ce septième et dernier bastion, dit de Saint-André, qui termine la seconde face du triangle de la ville du côté du couchant, comme le bastion île la Sid'lonnière le termine du colé du levatil. Quant au bastion Saint-Amlré. il était peu défendu, n'ayant pour toute ressource, le pauvre hère, du côte de Panigra, que le ravelin du .S'ni«<- Etprlt, ravelin de fort peu de considération d'ailleurs, mais que les Turcs, par une taule impardonnable, ne surent pourtant pas emporter après y avoir perdu beaucoup de monde. Malgré cela , l'ennemi profila de quelque facilite pour gagner la contrescarpe du bastion Suint-Aiitlré, d'où ils descendirent après dans le Fossé, y renversant la terre par leurs fourneaux, el l'emportèrent en une nuit. M. le marquis de
(11 *i«|im, Ccal un ouvrage compris sous deux faces qui forment un angle snillsnt; il te met au devant u'uue courtine pour couvrir tes flânes opposés di> bastion* voisin,.
,2; mrrrsa, C c*l un fossé bordé d'un ptr»|.ct. quelquefois de deux, un à droite, l'autre a gauche, ou bien une ligne fortifiée par des fassinc» ou des tac* à lerre.
3 Cuiitrr-yardi. C'est un rempart bordé du son parapet avec un fn»»é, pour couvrir quelques endroits du corps de la pbce cl qui suit U forme de l'ouvrage qu il défend.
\i) o«rra<;f couronna 11 est eomposé d'une gorve spacirius- «i de deux ailes terminées du côté dea a»sié»e.nit« par deux demi-bastions, chacun desquels se va joindre par une . oui line particulière à un bastion . n ier qui es au milieu île U tète de l'ouvrage
(5) Courtine. C'est b pirtie d'une ptaee nu d'un ouvrage qui est comprise enlre deux flancs opposés; comme t'est l'endroit le mieux flanqué ' d'une place, ou l'attaque et on la mine i r nient
• 1.. caanUw et I ..J...I I. min, «.-;W S'ax miliK, pan» «-Vil» M <t M SémxcM
a» saM t" '•• •!'«• i"' '• m»l">*i.
9fi JEAN BAhT
Montbruo, enragé de voir cela, fil mettre du canon derrière une trarcrtc que nous avions sur le fossé , et les lit battre incessamment pour rompre leurs galeries ; mais ils s'étaient si bien enterrés, logés et blindés, qu'il devenait impossible de les faire sortir du fossé : aussi travaillèrent-ils incontinent à miner le bastion. Ce fut alors que je creusai un puits, comme à la Sablonnïère, pour essayer de traverser leurs galeries et de les en débusquer à force de grenades et surtout de certaines bouteilles épouvanlablemcnl infectautes que j'ai inventées, et qui, lorsque vous les sentirez, monseigneur, et j'ose bien esptrer (jue vous me ferez l'honneur de les sentir, vous renverseront, jen suis sûr, par leur détestable puanteur. Mes bouteilles et mes fourneaux leur firent donc un gros mal de ce côté-là ; mais, hélas I j'y perdis une centaine de mes meilleurs mineurs.,, de
véritables taupes, monseigneur, qui auraient plutôt creusé le ioc avec leurs ongles et leurs dents que de ne pas s'y terrer.
— Mais vous avez donc eu beaucoup de mineurs sous terre? dit Navailles.
— J'y ai eu jusqu'à deux mille hommes, monseigneur, deux mille! et qui donnaient sous terre aux mineurs turcs de furieuses et sanglantes chasses, je vous jure. Nais, hélas ! le nombre du peu qui me reste diminue chaque jour, et je ne puis les remplacer, car c'est un art aussi beau, auf si glorieux, aussi plaisant qu'il est diflicile et dangereux, monseigneur; c'est qu'on ne fait pas, voyez-vous, un bon mineur en dix ans. Heureusement qu il m'est demeuré le meifleur peut-être des deux mille que j'ai eus, un vieux sergent, nomme la Lanterne, qui me seconde fort et m'en a déjà dressé quelques jeunes.
— N'ai-je pas vu ce nom-là, sur les rapports de M. de la Feuillade, pour un grand trait de bravoure.
— Oui, monseigneur ; ce fut lui qui alla travailler seul et découvert, toute une nnit, à une fougasse sous un logement des Turcs.
— Ab çà, samhien! et les Turcs ont-ils été souvent infectés par celte puanteur abominable que vous dites, comme des renards dans leurs terriers ? demanda Deaufort en interrompant son silence pour la première fois.
— Sans doute, monseigneur, puisque, de leur propre confession, ils ont perdu dans ces mines prés de doute mille hommes, dont ils n'ont jamais revu les corps, soit infectés, soit crevés!
— Ces Turcs sont donc aussi de fort adroits mineurs? demanda Navailles,
— Tour vous en donner une idée, messeigneurs, durant que nos gens travaillaient à empêcher les Turcs de miner le bastion Saint- André , res mécréants se servirent d'une ruse bien habile : ils tirent saper fortement par-dessous terre en deux on trois endroits. Ce bruit trompe les nôtres, qui, croyant que c'é-
tait par ta que l'ennemi voulait miner , tirent leurs rameaux sous terre pour le chercher et gagner ses galeries. Mais, basl! ce n'était qu'une fausse amorce ; car cependant les Turcs se coulèrent tout doucement dans l'intervalle de deux des galeries sur lesquelles nous les cherchions, et cela bien sourdement, travaillant avec silence et patience au moyen de petits instruments faits quasi comme de larges couteaux qui coupaient la terre sans bruit, et parvinrent ainsi a se loger et à charger leurs fourneaux, tandis que leurs autres bruyants sapeurs continuaient de nous occuper ailleurs. De la sorte ils minèrent l'angle du bastion ; et en plein jour, à onze heures trois quarts de relevée, leur miue joua avec le plus grand succès; l'angle du bastion sauta, nos galeries furent comblées, et au même instant quatre mille janissaires, sortant des boyaux Cépée à la main, all'rent planter quatorze bannières sur la brèche en criant comme des furieux : Allah! Alhih! ce qui est une manière d'invocation religieuse de ces chiens là.
— El aviez- vous beaucoup de monde à la brèche? dit Navailles.
Et, ce ditant, l'ingénieur «tel* ror une Utile un plan et une carte. — non 94.
— Deux ceuls hommes au plus, monseigneur, el desquels tenl cinquante environ sautèrent; les cinquante qui restaient lirenl hardiment face à l'ennemi : ils étaient commandés par iteux braves officiers, MM. Coulou et Froget. fendant ce temps, le régiment de Negron arriva, qui combattit vertement pendant trois heures el délogea les Turcs, qui perdirent là six vingts hommes et nous deux cent trente.
— Ah ci, et ces Turquins-li, dit Deaufort, n'ont pas démordu de la brèche ?
— Si , mouseigneur, si ; mais ils se logèrent au bas , dans Us ruines du fourneau ; puis, s'avançant pied à pied, donnant toujours avec les noires ile grands combats sous terre, ils parvinrent avec le temps à s'établir sur la brèche. C« fut en tâchant de les dénicher de la que M. le marquis de Saint-Andrc-Monl-
rosini, ainsi que plusieurs vieux officiers . et les consulta sur le fait d'une sortie qu'il voulait se ménager avant de s'en retourner en France, le seigneur duc n'ayant pas pris du roi un rongé fort long, et n'étant absolument venu en Candie que pour se donner la satisfaction de cette sortie qu'il méditait. Après avoir balancé entre les bastions Saint-André el la Sablonnifre, il se décida pour la Siiblonnière , et eu parla a M. de Morosini, qui tacha de l'en dissuader, lui représentant qu'il perdrait beaucoup de monde , et cela sans succès el bien inutilement. Néanmoins M. le duc de la Fcuillade s'opiniâtra a vouloir se donner ce glorieux régal d'une sortie, et demanda mille hommes pour la soutenir a M. de Morosini, qui les refusa net.
— Le bélître! cria Beau fort. Ah! sambieu... que je vous l'aurais donc superbement pouillé I
brun recul, il y a six mois, cette fatale blessure qui le gène en core si terriblement.
— Ne fut-ce pas a l'épaule qu'il fut blessé? dit Nav ailles.
— Non, monseigneur, a la gorge. I.e comte de Cbavigny, qui était auprès de M. le marquis, n'eut rien. Quant a M. le marquis, il reçut, comme je vous dis, monseigneur, une balle de mousquet qui lui traversa la gorge et lui entra fort avant dans la mamelle droite.
— Est-ce que ça n'a pas été dans ces environs de temps-là que la Feuillade vint ici glorieusement servir le roi ? dit beaufort.
— Glorieusement se battre, oui, monseigneur ; mais, quant à servir le roi, il n'en fut rien dans celte affaire.
— Comment ca, sambieu ? F.ntoxiquez-moi ça !
— Voici comment, monseigneur. Le seigneur duc arriva donc, irès-curieux de voir le siège de Candie , avec l'agrément de Sa Majesté , et quelque quatre cents volontaires de plus haute qualité ; M. le comte de Sainl-Pol et M. le duc de Caderousse étaient ses brigadiers. Il visita les gétiéraux. M. de Mo-
107 P«r»i, — ll»jir.D4rr<c tn* il'T.ilii.tl , |.
— Permettez, monseigneur : M de Morosini enl été, je crois, fort malhabile s'il eût agi autrement ; il avait avant tout a garder et à défendre la brèche ; or, de la façou qu'il prévoyait celle sortie-là, il pouvait bien regarder d'avance les mille hommes qu'il aurait prêtés au seigueur duc comme morts ou à peu près, car M. de la Feuillade, qui ne cherchait, lui, qu'à se ménager une action de vigueur, se serait fort peu soucié de faire écharper et assommer huit à neuf cents nommes de la république, pourvu qu'eu France il eût eu la réputation d'avoir brillé dans une éclatante escarmouche. M. de la Feuillade, toujours résolu, sortit donc par dedans la palissade de lu Sablonnière à la lête de tous ses volontaires. Les Turcs qui étaient dans les premières redoutes lâchèrent d'abord pied comme d'habitude pour attirer leurs ennemis en rase campagne ; les Français, n'y voyant que des roses, se mirent à égorger gaiement tout ce qui leur tombait sous la main , et suivirent vigoureusement leur pointe jusque dans la troisième redoute turque, où ils ne restèrent pas longtemps, car l'ennemi, sciant rallié, commençait à les serrer de près cl à vouloir les empè-
JKAN BART
cher de rentrer dans la place . d'où nous soutenions d'ailleurs cette sortie de toute notre artillerie et de notre mousqueterie; malgré cela, après une demi-heure de combat, il fallut que M. de la Feuillade revint dans Candie, et cela plus vite que le pas, je vous jure, après avoir perdu les trois quarts de son monde. Mais il faut être juste, monseigneur, MM de ta Feuillade et de Saint Foi rentrèrent les derniers dans la place, et cela en braves partisans. Cette sortie fit donc du bruit, car elle était vigoureuse, mais absolument inutile, ceux qui la firent ne s'étant pas proposé la fin de toute sortie , qui ne se doit jamais faire que pour inquiéter les ennemis dans leurs logements ou rompre leurs travaux. Or les Turcs n'en étaient plus à se loger, ils l étaient . et si bien et si solidement . que , lors même qu'ils auraient tranquillement et sans opposition laissé faire M de la Feuillade et ses compagnons de sortie , le seigneur duc et ses quatre cents amis, armés de pioches, n'auraient pu parvenir eu tout un jour a ruiner plus de travail que les Turcs n'en auraient réparé en deux heures, puisque leurs ouvrages étaient de terre et de maçonnerie rudement cimentée.
— M. de la Feuillade savait-il tout cela d'avance? dit Navailles.
— Je le pense bien, monseigneur, puisqu'il paraissait là comme général d'armée ; mais il crut sans doute que s'il ramenait ses trempes en France sans leur nroir fait voir le loup, comme on dit, on le raillerait, et que tant plus il en ferait tuer, tant plus cela semblerait glorieux pour lui. Aussi les trois quarts y restèrent; après quoi il mit à la voile et revint en France, nous laissant tous ses blessés.
— D'après tout ceci, dit Navailles, je vois, monsieur, que le bastion de Saint- André est aujourd'hui le point le plus menacé et le plus attaqué.
— Hélas ! oui, monseigneur, ces enragés nous l'ont ruiné lorsqu'ils ont eu vent du secours qui nous arrivait; car, après un bon nombre de fougades et de fourneaux, que je leur rendais pourtant avec usure, et plusieurs vigoureuses attaques, ils finirent par s'emparer, il y a aujourd'hui sept jours, monseigneur, d abord de l'orillon, puis de tout le bastion Saint- André; et après avoir d'abord, par peur de mes mines, tardé d'y mettre du canon, ils viennent pourtant d'y monter avant-hier deux grosses pièces dont ils ne cessent de battre le premier retranchement, pendant que de notre côté M. le chevalier Véniel en fait tracer un second.
— Mais ces Turcs combattent donc vigoureusement?
— Oui, oui, monseigneur, et cela surtout depuis que j'ai perdu la plus grande partie de mes mineurs qui les effrayaient tant... mes pauvres enfants, que j'avais formés, qui restaient sous terre comme les poissons sous l'ean, et qui y restaient avec joie encore I car, il faut l'avouer, qu'est-ce qu un combat sur terre, en pleine et rase campagne? un imbécile échange de moiisquetades ou de canonnade qu'on attend, qu'on prévoit; mais dans une mine, monseigneur, ah ! dans une mine, rien n'est prévu, tout est surprise, etonnement, stupéfaction! Par un beau soir, je suppose, vous voyez vos ennemis se promener nonchalamment sur leur bastion, fumant leur pipe ou regardant voler les cigognes... bien... vous approchez une allumette d'un grain de poudre, le fourneau joue, et voili bastion, fumeurs ou regardeurs de cigognes a cent pieds en l'air... Vous m'avouerez, monseigneur, que cela est d'un bien autre intérêt que ces monotones et se m pi terne Iles arquebusades aussi brutales que peu raisonnées?
— Sambieul quel intérêt, not' ami 1 s'écria Beaufort, surpris du calme de l'ingénieur.
— Je regrette beaucoup vos mineurs, monsieur, dit Navailles ; mais revenons a l'explication de ce plan. Qu'est-ce que ces travaux que vous appelez de CEc staise, situés là sur le bord de la mer, proche le bastion Saint-André? ne m'avez vous pas dit qu'ils avaient été pris sur les Turcs par M. le comte de Waldck?
— Oui, monseigneur, mais, hélasl les infidèles ne les avaient sans doute que prêtés, car ils viennent du les reprendre le 14 île ce mois. Ces enragés commencèreut à se forliber dans leurs logements les plus rapprochés de leurs ouvrages, desquels ils
ouvrirent trois boyaux (I) oui allaient à ce poste, puis l'attaquèrent et le gardèrent, quelque résistance vigoureuse que nos gens * pussent faire.
-ïar le nez de N S. P., ce sont des diables immaculés, dit M. de Iteaufort.
— Tellement immaculés, monseigneur, dit l'ingénieur en souriant malgré lui, que, la nuit qui suivit cette attaque, un renégat, parlant à quelques-uns de nos soldats, dans un logement avancé vers le ravelin du retranchement de Saint-André, leur dit, entre autres choses, que, depuis quelque temps, les Turcs ne montaient plus à l'assaut, ou n'allaient plus a la tranchée qu'ils n'embrassassent leurs amis en leur disant adieu, comme s ils fussent allés à une mort assurée.
— Alors m'est avis que ce sont là des drôles en tout point pareils et merveilleusement dissemblables aux Mores, dit M. de Beaufort.
— Est-ce donc que le bassa qui les commande a un grand pouvoir sur eux, monsieur? demanda Navailles.
— Achmel-Pacha. le premier vizir I certes, oui, monseigneur ; un cavalier du régiment allemand, qui lui a été envoyé en parlementaire, un peu après le départ de M. le duc de la Feuillade, m'a dit l'avoir vu : ce vizir est un homme de taille moyenne, de quarante ans environ; il a l'œil vif et noir, la barbe longue, noire aussi et quelque peu claire; ces mécréants la rasant seulement jusqu'à l'âge de trente ans, et la laissant pousser après sans y plus toucher.
— El le croit on habile à la guerre, ce pacha? demanda Navailles.
— Des plus habiles, monseigneur; car, dès le commencement du siège, il en a prédit la fin par une manière de parabole, comme eu usent généralement d ailleurs ces chiens d infidèles; on rapporte que, voulant montrer comme il réduirait Candie, il prit un jour son rimelerre qu'il jeta au milieu d'un fort grand tapis, et dit à ses officiers de prendre ce cimeterre, mais sans marcher sur le tapis.
— Mais c'était inextricable, sambieu I dit Beaufort, si le cimeterre était hors de la portée du bras.
— C'était là le mystère, monseigneur; aussi personne de ses officiers ne le devinant, Achmel-Pacha prit lui-même le bord du tapis et le roula, le roula petit à petit, jusqu'à ce qu'il pût atteindre le cimeterre, qu'il prit alors sans avoir marché sur le tapis, et il dit : — faità dvtu comme je réduirai Candie, pied h pied, avec le lOHfê.
— Ce n'était pas si sauvage, après toat, pour un chien pareil, dit Beaufort.
— Sans compter, monseigneur, que, s'il châtie rudement ses troupes, en ordonnant aux officiersde couper la tête aux fuyards, il les récompense généreusement; aussi, lorsque, le 13 de ce mois, te généralissime vénitien ('atarin-Cornaro fut tué d'un éclat de grenade dans le côté droit en défendant le bastion Saint-André, cet Achmet-Pacha fil mettre un grand pavillon blanc sur sa tente en signe de réjouissauce, et donna de magnifiques vestes brodées d'or à tous ses officiers, et brodées de soie à tous ses janissaires.
— Verlublru! dit Beaufort, voilà des mignons singulièrement vêtus ; est-ee donc ainsi qu'on prodigue l'or et la soie dans ce eamp-là?
— Oh ! mais, monseigueur, le dernier de ces Ottomans est fort curieux en belles armes ; le plus mince soldat vous a quelquefois un fusil de cinquante ècus, ou une rondache de pareille somme. Tenez... voyez, monseigneur, ce sabre à fourreau d'argent, que j'ai là, a été pris par moi à un simple janissaire... Ce n'est pas tout, cet accroc que j'ai à mon buffle m'a été fait, un jour que j'étais sans armes, par la plus galante flèche du monde, une flèche toute dorée.
— Comment, toute dorée ? dit Navailles.
— Comme de véritables traits de Cupido I s'écria Beaufort.
(l'j Boyau. C e»! un (ossô particulier ijui part «lu logement ou de la Ir.iiwln'e pour aller envelopper différents lorrains, cl est lire p-irallèl'incnl nux outr»s«'« (t aui di-fetises du corps de la pitre pour en éTiler l'eiifiUdr, le paru • pet de* l.ov.ni étant toujours du coté de la place; ils serrent encore de n, ••..•«. de circonnllation pour empêcher les sortit» et assurer le» travailleur*.
— Tout à bit, monseigneur, et non nioius tenaces; car le fer, très-aigu et effilé, n'est pas fixé au bois de la flèche, il y est seulement collé au moyen Hun peu de gomme empoisonnée , ■ii cette fin qu'étant entré bien avant dan» la chair, la chaleur do sans venant à fondre la gomme, le fer ainsi empoisonné reste dans la plaie, ce qui est fort ingénieux, il faut l'avouer avec justice et impartialité. Ces flèches dorées sont Urées par les officiers; celles du soldat sont plus grossières et terminées par un petit fer à crochet en forme de harpeau.
— Mais ces flèches ne font pas grand dommage? démuni ■ M. de Navailles.
— Si, monseigneur; parce qu'ils les envoient dans une quantité telle, que l'air en est obscurci, surtout lorsqu'ils ont perdu un de leurs officiers principaux; car, en cas de mort, les officiers laissent généralement une certaine somme qui doit être employée a acheter des flèches pour être tirces sur nous ; ces flèches de deuil sont reconnai-sahles en cela qu'elles sont peintes de noir et de rouge; de même aussi, ils jettent de près et avec une merveilleuse dextérité des traits de main fort aigus qu'ils, appellent des sagayes. Du reste, messeigneur, a part 1 hypocrisie de ces infidèles, qui font une foule de jongleries idolâtres pour se donner le semblant d'être d'une religion, ce sont de braves partisans, une fois qu'ils ont le sabre au poing et la large au bras... J'en ai quelquefois vu plus de vingt venir j découvert de nos travaux pour relever leurs morts, qu'ils ne laissent jamais sans les emporter, afin de les ensevelir; car ils respectent extrêmement les cadavres, et sur ces vingt releveurs de morts on en tuait souvent douze à quinze, ce qui ne dépitait pas du tout les autres. Il faut dire encore, à leur louange, qu'ils sont de la plus exacte probité Ainsi, parfois, durant les trêves, nous appelions quelques-uns de leurs janissaires, et nous les chargions d'aller nous acheter dans la campagne, qui pour quatre, qui pour cinq ou six ècus de fruits et de salades. Eb bien! ils nous revenaient fidèlement au bout de deux ou trois heures, poussant devant eux de ces petits chevaux de l'Ile a grande queue et a crinière épaisse, tous chargés de nos rafraîchissements, et rapportaient fidèlement le reste de nos éxus s'ils n'avaient tout dépensé. Oui, monseigneur, et il n'y a pas d'exemple qu'un Turc ait jamais rien volé, ainsi qu'ils auraient pu facilement faire en ne revenant plus.. Mais non, ils n'avaient garde, car ces mangeurs de riz, maudits de [lieu, sont des plus scrupuleux, et aussi probes qu'ils sont graves et silencieux. . ce en quoi les Grecs ne leur ressemblent guère, pour le malheur de nos ècus.
— El leurs travaux de fortifications, les font-ils avec quelque adresse à eux, ou bien copient-ils notre façon de défense? On m'a dit de delà que leurs travaux étaient des plus irréguliers? demanda Navailles.
— Ce qui les fait paraître irréguliers, monseigneur, c'est qu'ils se servent de la situation <lu terrain suivant lequel ils les accommodent ; ainsi leurs ouvrages du eolé de lit Sabtonniïrc, parce que le terroir est de sable, sont de sable recouvert de terre ; leurs tranchées sont larges, profondes et fort blindées; et, bien qu il semble que leurs t rivaux soient tout droits, leurs tranchées ne laissent pas de serppnter, prenant seulement du terrain ce qu'il leur en lautpour flanquer; et, quand une fois leur tranchée est si avancée que les détours ne servent plus à rien, ils la tirent droite, de la manière dont nous usons en Europe. C'est de cette manière qu'ils agissent en plaine, comme ils ont fait .! In Sabltmitïïre.
— Mais, pour attaquer le bastion Saint- Amlrr, qui est entouré de hauteurs et de rochers... cette tranchée droite était peu praticable, dit Navailles.
— Pour Saint-André, monseigneur, leurs travaux ont été autres. Les premiers ont été faits au moyen de terre qu'ils ont en l'incroyable patience d'apporter sur le roc, n'y pouvant pas mordre ; puis après, toujours en l'avançant, ils ont monté en biais •nt sur les hauteurs, et SUT chacune i's se sont enfonces, en y faisant des logements cachés, qu'ils n'ont découverts que pnr leurs fourneaux. En un mol, monseigneur, leurs tranchées, quoique faites à peu près comme le nôtres, sont meilleures, plus enfoncées et plus régulièrement observées.
— El combien ces mécréants se comptenl-ils maintenant dans leur camp? le sait-on? demanda M. de Beaufoit.
— Mais, monseigoeur, ces idolâtres comptent trente mille hommes braves et bons soldais, sans compter les Grecs de l'Ile qu'ils emploient comme travailleurs et pionniers en les payant.
— D'après cela, dit M. de Navailles, après avoir longtemps examiné le plan que l'ingénieur lui avait mis sous les yeux, il me parait que le défaut capital de Candie, comme port de mer, est que les deux bastions de &tint-André et de la Sablotmière, ses deux poiuls les plus importants, puisqu'ils battent a la mer, ne soient autres que des demi-bastions, fort petits, et par conséquent peu capables d'une grande défense.
— Et ajouter monseigneur, ainsi que je l'ai dit a M. de Mo» rosini, qu il eût fallu que ces bastions fussent aussi prolongés jusque dans l'eau, au lieu d'être bâtis à dix ou douze pas du bord de la mer
— Sans doute que les ingénieurs ne prévoyaient pas que l'ennemi pût jamais se loger dans un aussi petit espace de rochers entre la mer et le bastion... espace qui n'a pas deux toisea, je crois?
— Et c'est pourtant ce que les Turcs ont fait, monseigneur, lorsqu'ils ont enlevé les travaux appelés les Sa'mtet Pélagiet . Parce que, voyez- vous, monseigneur, où il y a sol, il y a logement.
— Mais aussi, dit Beaufort, nous avons la mer libre, car notre armée navale est si coujointement supérieure a celle du Turc, que ces mécréants, connaissant notre arrivée, se sont tenus cois dans la Canée, comme une biebe qui se rase sur ses fins
— Je vous remercie, monsieur, dit le duc de Naviilles à Castellan, de tous les détails que vous venez de me donner sur celle place , il me reste maintenant a vous prier de vouloir bien m 'accompagner a terre, car ie désire conférer avec MM de Morosini et de Sainl-Andrè-Mootbrun, au sujet de la demande qu'ils me font de trois mille hommes pour cette nuit même, ce que je ne puis en vérité lenr accorder.
— Et comment se comporte aujourd'hui le bonhomme Saint- André? demanda Beaufort. A soixante-dix ans passés faire un tel métier, savez-vous que c'est rude. Et sa blessure?...
— Msis, monseigneur, M. le marquis commence a peine à marcher, tant il est faible ; dans les dernières attaques on le portail dans sa chai?e. d'oti il donnait ses ordres.
— Sambieu ! ce fut un coup bien ajusté, dit Beaufort, que celui qui troua ainsi le justaucorps de peau humaine du brave marquis.
— Je le crois bien , monseigneur; car les Turcs resteront
Ïuelquefois toute une journée a l'affût pour se donner le plaisir e tuer un chrétien.
— El dites-moi, monsieur, demanda Navailles, les Vénitiens se défendent-ils vigoureusement? fonl-ils tout ce qu'on doit, tout ce qu'on peut attendre de braves soldats?
L'ingénieur resta un moment sans répondre ; puis : — S'il faut dire vrai, monseigneur, depuis un mois environ ils assistent à nos sorties, mais ne les partagent plus; on dirait même qu'ils ont hâte de voir Candie an pouvoir des Turcs ! C'est comme un mvstère inexplicable
"M. de Navailles refléchit un moment; puis, regardant Beaufort d'un air significatif : — Eh bien ! n'est-ce pas cela dont on m'avait prévenu?
— Comment, sambieu ! la capitulation serait...
— Monsieur le duc ! s'écria Navailles en iuterrompant M. de Beaufort d'un ge le significatif.
— Oui, oui, eu vérité, je m'affolais, ce n'est rien; m'sieu l'ingénieur, continuez...
Mais à ce moment MM de Dampierre, de Maulevrier ei le Bret. que M île Navailles avail fait mander, arrivèrent et eutrèreni dans la galerie. Après leur avoir donné connaissance de la |>o-ilion de la place, M de Navailles les engagea à l'accompagner le soir même pourvoir p r eux mêmes la situation d.s choses, et conférer avec MM. de Morosini et de Saint-André* Montbrun
La DUÎl venue, les officiers généraux, le duc de Beaufort el M. deCastellan se rendireul à Candie, dans la barque qui avait amené ce dernier. Les rames étaient soigneusement enveloppées pour ne pas attirer l'attention des Turcs en doublant la pointe du môle que battait leur artillerie.
Malgré ces précautions, el bien qu'à la clarté de la lune les Turcs eussent tiré bon nombre de coups de canon sur cette petite embarcation, elle entra sans encombre dans le port, elles généraux purent se rendre chez M. de Saint-André.
Les rues de Candie, jonchées de débris, de pierres et de charpentes, offraient le plus triste coup d'œil ; quant à l'intérieur des maisons , dont les fenêtres sans vitraux étaient ouvertes a la brise du soir, on y voyait de pauvres familles grecques prendre leur repas à la lueur d'une lampe de cuivre , les hommes vêtus de caleçons de coton bleu , d'une sorte de chemise blanche et d'une calotte rouge ; les femmes habillées d'une longue jupe de drap rouge très-plisséc et fort ample, attachée sur Irtirs épaules par deux bretelles de colon de même couleur, et qui laissaient voir une chemise blanche a manches courtes, fermée au col el à la naissance des bras par deux boutons d'argent.
Sur les places, c'étaient quelques soldats et cavaliers se promenant en silence , ou quelques détachements se rendant à la tranchée. Souvent aussi c'était un blessé que l'on emportait sur deux hallebardes couvertes de feuillages ; quelquefois un prêtre grec l'accompagnait, vêtu d'une soutane griso et d'un large manteau noir, avant la barbe longue , et un chapeau noir avec une croix de taffetas bleu sur la têtière.
Arrivés prorhe la tour Saint-Marc, les officiers généraux, dont le passage éveillait la curiosité, se trouvèrent a la porte du logis de M. le marquis de Saint-André-Montbtun. On avait pour ainsi dire casemalé les étages supérieurs, el le rez-de-chaussée qu'il occupait était à peu près à l'épreuve de la bombe ; à sa porte on voyait un poste de soldats esclavons, vêtus d'un petit haut-de-chausses de toile blanche qui ne dépassait pas le genou, et d'une chemise de serge rouge serrée aux reins par un ceinturon de cuir noir où étaient passés deux pistolets montés en argent, ainsi qu'un léger sabre recourbé. Les factionnaires montaient la garde avec un mousquet, et leurs cartouches pendaient dans le réseau d'une bandoulière de soie. Leurs cheveux longs et tressés, leur moustache épaisse, leur bonnet rouge, leurs sandales attachées sur leurs jambes brunes et nerveuses, donnaient un aspect guerrier aux soldats de cette milice; et ils exécutèrent avec beaucoup de précision un mouvement d'armes lorsque les généraux entrèreut chez le marquis de Saint-André, où se trouvait aussi le provédileur Morosini.
Le marquis de Saint-André, grand vieillard à cheveux blancs et à moustache blanche aussi et fort longue, vêtu d'un surtoni d'élamine brune, était étendu sur une sorte de lit de repos fait déjoue ; a ses côtés était M. de Morosini, qui examinait un plan de bataille plaré sur uoe petite table, a la lueur d'une lampe de cuivre a trois becs.
L'aspect de M. de Morosini était singulier a cause du costume étrange que lui imposait sa charge. Il avait environ cinquante ans, une figure pale et sagace, et portait un justaucorps et un haut-de-chausses d'étoffe de soie pourpre; tes bas, ses souliers et jusqu'à son chapeau doublé de taffetas, tout était de pareille couleur.
Après les premiers compliments échanges, M. de Navailles s'adressant à M. de Morosini :
— Je regrette vivement, monsieur, de ne pouvoir vous accorder les trois mille hommes que vous me demandez ce soir pour relever vos postes cette nuit; mais vous concevra que les troupes du roi, mon maître, arrivant à peine, et devant d'ailleurs avoir une rude larhe à remplir, il m'est impossible de les faire débarouer ce soir même pour rouler à l'instant avec les douze mille hommes de votre garnison.
— Les douze mille hommes de notre garnison? di: M. de Mo rosini eu regardant avec stupéfaction le marquis de Sainl-Andrc-Montbrun, qui répondit avec le mùma. étonnement :
— Les douze mille hommes de notre gu nisou, monsieur le duc? Quels dniiïe mille hommes, s'il vou* plail?
— Eh! sambicu, m'sieuis, nous ne parlons pas turc, s'écria impatiemment Beaufort. Oui .. par le diable, que faites-vous de vos douze mille hommes de garnison, pour nous vouloir prendre nos soldats au saut de leurs vaisseaux? Est-ce que vous embaumez les vôtres tout en vie. par hasard?
M. de Saint-André répondit gravement : — Je vois, messieurs, qu'il y a eu quelque malentendu au sujet de la force de noire garnison... Voici les faits : il nous reste à peine deux mille cinq cents hommes en état de porter les armes... el depuis deux jours que les postes n'ont pas été relevés... C'est pour cela, monsieur le duc, que M. le capitaine général Morosini avait l'honneur de vous demander une aide de trois mille hommes pour cette nuit même.
Ce fut à MM. de Navaillcs cl de Beaufort d'être stupéfaits à leur tour.
— Alors, mille bombardes! qu'est donc venu nous colloquer votre ambassadeur, que vous aviez une garnison de douze mille hommes, bien portants, tous prêts à mordre?
— Le fait est, monsieur, dit Mavailles, que le roi, mon mat- Ire, n'a envoyé ce recours el n'a calculé les forces qu'il mettait à la disposition de S. li. notre saint père le pape que d'après celte créance, que vous aviez douze mille hommes en état de combattre.
— Je ne sais, monsieur le duc, dit M. de Morosini, ce que peut avoir dit ou non noire ambassadeur; malheureusement, lia été égaré par de faux rapports, et no're position est telle que je me suis donné l'hoiiueur de vous I exposer. En un mot, sans voire arrivée, notre perte était certaine, monsieur le duc.
— Et je crains bien, monsieur, qu'alors noire arrivée ne vous soit pas d'un graud secours, car j ai beaucoup de malades ; el c'est à peine si, en joignant aux troupes de terre les soldais de marine de M. le duc de Beaufort, nous pourrons réunir six mille hommes en état de combattre.
— A cela, que pouvez vous ajouter, messieurs? dit M. de Beaufort
MM. de Morosini et de Saint-André se regardèrent, et le capitaine général ajouta :
— Vous sentez, monseigneur, que. dans l'extrémité où nous sommes réduits, il nous sera bien difficile de distraire de leurs postes le peu de troupes qui nous restent; pourlani, je mettrai à votre disposition deux ou trois compagnies de mes E-clavons, qui, ayant l'habitude de ces combats de sortie avec les Turcs, pourront éclairer et ouvrir votre marche, et supporter la première furie des infidèles, toujours à redouter pour des troupes fraîchement débarquées.
— Sans refuser positivement cette offre, dit Navailles, permettez-moi, monsieur, de vous assurer que les soldats du roi de France sont assez braves poui se frayer eux-mêmes un passage.
— Je ne doute aucunement de la "valeur de vos compatriotes, monsieur le duc; mais, croyez-moi, cette guerre ne se lait pas comme une autre. Ces gens-ci crieut comme des furieux, tombent sur vous corps à corps, et si on se laisse surprendre à la première attaque, tout est perdu ; ayant au contraire! mes braves Esclavons pour soutenir le premier choc, vos troupes s'accoutumeront au premier effet des cris; je m'en rapporte d'ailleurs au jugement de Sou Altesse monseigneur le duc de Beaufort, qui a fait la guerre contre les Mores ; il vous Jira comme moi, monsieur le duc, que dès l'abord c'est une guerre effrayante pour qui n'y est pas habitué.
— Je suis loin, monsieur, de refuser votre offre ; mais, puisque vous voulez bien me promettre de me les adjoindre, je préférerais avoir ces Esclavuus sur mes ailes...
— Tout sera, monsieur, ainsi qu'il vous plaira, dit M. de Morosini; maintenant, je me mets à vos ordres pour vous conduire, quand vous le désirerez, sur les remparts de notre malheureuse ville, afin que vous puissiez vous continuer dans l'idée que M. de Castellan vous eu a sans doute donnée
Après quelques récits sur la position et les besoins de la ville, les généraux se séparèrent avec de grandes eiviliiés.
Le lendemain de celle conférence, M. de Navailles ayant été recoiiuailre le forl Dimilii. qui lui avait semble, d'après' le plan
deCa&tellan, élre convenable pour assurer une sortie, convint promptement de son plan d'attaque avec .MM. de Dampierre, de Maulevricr et le Brel, et le communiqua aux généraux vénitiens, qui l'approuvèrent.
Les nuits du '20 au 23 juin furent employées à débarquer les troupes, et l'attaque résolue pour la nuit du 24 au 25.
Tel était l'ordre de bataille envoyé par M. de NavaiUes aux généraux et brigadiers :
M. de Navailles détachait quatre cents hommes de pied de tous les corps avec cinquante grenadiers i leur tête, soutenus par trois troupes de cavalerie. M. de Dampierre devait commander ce détachement.
Il était suivi des compagnies du régiment des gardes, des régiments de Lorraine, Saint-Vallier. de Bretagne, et de quatre troupes de cavalerie soutenues par les régimeuts de Grancey, de Hontaigu et de Jonzac. Le duc de Navailles composait le corps de réserve des régiments d'Ilarcourt. de Conty, de Lignieres, de Montpezat, de Vendôme et de Bozin Duras, avec quatre autres troupes de cavalerie sur les ailes, et il en donnait le commandement à M le comte de Choiseul. Chaque régiment n'avait que quatre compagnies, et chaque compagnie n'était que de quarante hommes. Le général portait son corps de bataille sur une h iuteur entre les deux camps ennemis pour couper leur communication , et il mettait entre la première et la seconde ligne cinquaute mousquetaires de la maison du roi et cent ofhYiers réformés, pour s'en servir dans les occasions pressjntes; les troupes de la marine, commandées par M. de Beaufort, avec M. Colbert de Maulevricr sous ses ordres, devaient sortir a gauche de la Sablotmiïre.
En un mot, son plan d'attaque se réduisait à ceci : d'attaquer les ennemis en flanc et par derrière, ne pouvant les attaquer jr la léte de leur tranchée, a cause de la profondeur de leurs oyaux.
On le répète, l'attaque fut résolue pour la nuit du 24 au 25 juin. Le dernier conseil se tint le 24 à sept heures du soir. Ce fut donc environ quatre heures après le conseil que se passèrent les scènes suivantes.