‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 19 sur 120 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Bien que la plupart des rues de Candie ne fussent plus guère qu'un amas de décombres, les tavernes n'y manquaient pas ; plusieurs même, grâce à la prévoyanre des "hôteliers vénitiens, étaient ponr ainsi dire casematées : entre autres la taverne dite des Sept-Bombc* jouissait de ce privilège, et le devait aux soins particuliers d'un sergent appelé la Lanterne. Ce vieux mineur, que M. de t'astcllan estimait fort, ainsi qu'on l'a vu, avait en l'heureuse idée de faire remplir d'une couche épaisse de paille et d'herbes incessamment arrosées ce qui i estait du premier étage de cette taverne, en partie démolie par la chute de sept bombes, qui fournissaient le sujet de son enseigne. Grâce a cette précaution, la Lanterne défiait bien, disait il, i les bombes les plus enragées de ne pas s'amortir cl s'éteindre sur cette paille mouillée de c inq ou six pieds de hauteur, et d'y faire plus de mal qu'un œuf qui se casse sur un pavé. »

Du reste, les incrédules mêmes ne pouvaient attaquer l'efficacité de celte précieuse invention.;. car, depuis que le rez-dechaussée de la taverne des Scpt-Boutbct jouissait de cette défense contre les projectiles ennemis, aucun n'était tombé sur ce quartier, à la grande consternation de la Lauterne. qui appelait de tous ses vœux une grêle de bombes et de boulets, afin qu'on pût apprécier toute l'utilité de son œuvre.

Or, surtout depuis l'arrivée des troupes de M. de Navailles, cette taverne des Scpl-Bombes était fort achalandée, et ce soirla. 24 juin, sur les onze heures du soir, une vingtaine de soldats des différents corps nouvellement venus y savouraient des pastèques à chair rose et à ecorec verte, qu'ils arrosaient glorieusement de ce bon vin de Paleo-Castro, couleur de topaze, en écoulant avec une religieuse attention les récits de la Lanterne, un de» plus anciens soldats de l'armée de Candie, puis-

qu'il y était venu a\er. M. de Castellan, à la suite de M. le marquis de Ville.

Mais la Laoteruc, abusant du privilège de son ancienneté et de son expérience dins cette guerre, selon l'éternelle habitude des vieux soldats, se plaisait singulièrement à exagérer les forces, l'habileté et la barbarie de l'ennemi, autant pour intimider les nouveaux arrivants que pour leur donner une haute idée de sa bravoure, à lui qui avait affronté des adversaires si redoutables.

Il faut dire aussi que l'extérieur étrange et guerrier du vieux mineur devait donner quelque poids à ses paroles. Il était Âgé d'environ cinquante ans; ses joues, bronzées par le so'eil, avaient été de plus cruellement cnutur* es par les flammes de plusieurs fourneaux qui. avant joué trop près de lui. n'avaient pas ménagé davantage sa "barbe, sa moustache et ses sourcils, dont il ne restait pas un poil, ce qui lui donnait un air d'autant plus singulier, que ses cheveux gris fort épais avaient été défendus du feu pur son capuchon de mineur.

Le vieux sergent était de très-haute taille, fort maigre et extrêmement voûté, a cause de la nature de son travail souterrain. Son vêtement consistait en une espèce de surtout à manches et à capuchon faits de basane très-épaisse, comme en portaient les mineurs; ce surtout, serré autour de ses reins par un ceinturon de buffle où pendait un petit sabre à lame droite et large, lui descendait jusqu'aux genoux ; il portait de plus des chausses de serge rouge à des bottines de cuir noir.

Ce costume contrastait assez singulièrement avec celui des antres soldats qui buvaient ou jouaient dans la taverne, dont l'intérieur offrait un tableau pittoresque. Une lampe de cuivre a trois becs, suspendue au plafond, n'y jetait qu'une clarté douteuse qui, scintillant (à et là sur l'acier des cuirasses de plusieurs maîtres et cava'iers des compagnies de Saint-Estève et d'Hudirourt, laissai! dans la demi-teinte les uniformes moins éclatants des soldats d'infanterie. Mais, cavaliers et soldats écoutaient avec la même avidité, pressés autour d'une table, les récits du sergent de mineurs, et il serait difficile de peindre l'expression de terreur et d'étonoement qui se succédait sur ces visages attentifs, éclairés d'en haut, à la manière de Rembrandt, par la lumière rougeâtre et vacillante de la lampe.

D'auttcs soldats depuis longtemps à Candie, préférant une irritante partie de dès aux narrations du mineur, étaient établis un peu plus loin, et un blasphème de joie, ou un coup de talon éperonne qui fnppail le sol avec colère, annonçait le gain ou la perte de ces joueurs, qui d'ailleurs prêtaient de temps a autre l'oreille au dire de la Lanterne.

A ce moment, ce dernier démontrait à son auditoire l'action d'un fourneau conduit par les Turcs, et, trempant dans son verre le seul doigt qui lui resi:U a la main droite, il traçait ainsi sur la table les différentes galeries de ce fourneau.

L'accent de la Lanterne était bref, saccadé, et, par un reste d'ancienne habitude", il faisait souvent le geste de ramener entre le pouce et l index de sa main gauche les longues moustaches qu il avait jadis.

— Vous y êtes, n'est-ce pas, nies tourtereaux? disait le mineur. Cette rigole, je suppose... c'est le conduit... ce morceau de pain, c'est le fourneau des Turcs... et cet autre morceau, lu terrain. Bien : vous êtes donc là tranquillement chez vous, sur| votre redoute, à pointer vos canons, si vous êtes artilleurs, a, tirer vos mousquets de rempart, si vous êtes fantassins, et à recevoir généralement dans le corps des grêles de flèches à cinq crochets pointus et empoisonnées, ou montées avec des fusées aussi empoisonnées, puisque tout est empoisonné chez ces mignons-la.

— Des flèches avec des fusées empoisonnées? demanda un soldat de Roian-Duras, vraiment empoisonnées?

— J'ai dit, déjà une fois, mes tendres agneaux, que le Turc était en lui-même et de sa nature on ne peut plus venimeux. Je reprends : vous êtes donc là tranquillement occupés sur votre redoute à recevoir des flèches montées avec des fusées empoisonnées qui vous partent dans le corps une fois que la flèche est entrée dedans; or vous jugez, mes agneaux, s'il y a de quoi

se gratter en se sentant un pareil feu d'artitice vous démanger

l'intérieur.

— Et empoisonné aussi, le feu d'artifice? dit le soldat, que cette aggravation pyrotechnique avait beaucoup frappé.

— Mais sans doute, empoisonné aussi, puisque c'est surtout ça qui en fait le danger, dit gravement la Lanterne; sans ta, vous sentez bien qu'en buvant coup sur coup cinq ou six pintes d'eau, on pourrait pent-être a la rigueur éteindre un feu ordinaire qui se Berait déclaré dans votre intérieur . Mais le poison de cet artifice que je dis étant bien plus fort que l'eau, il soutient le feu de la fusée contre l'eau, et à eux deux ils vous rongent de telle façon, que j'ai vu des hommes dont tout le dedans était si brûlé, qu'il ne leur restait de bien conservé au dehors que le demi-pouce de peau que toutes les créatures de Dieu ont sur le corps; et encore ledit demi-pouce était-il si racorni, si dur, qu'il sonnait le vide comme un coffre creux.

— De façon , mon digne mineur , dit un vieux cavalier de Saiut-Estéve en tirant avec nonchalance le haut de ses grandes bottes de daim, et se renversant en arrière, de façon que cette peau d'homme racornie était si dure et si creuse, qu'en la coupant proprement en deux, on aurait pu y mettre un autre homme plus petit, comme on met une viole dans un étui?

— C'est ainsi que vous le dites, mon brave panache vert; à telles enseignes, que j'ai longtemps porté des bottes faites d'uue grande paire de jambes d'un de ces incendiés-là, et que je n'en ai jamais pu voir la fin. Mais pour revenir au fourneau, mes douces brebis, vous êtes donc 14 tranquillement dans votre batterie, à vous faire larder ou brûler le corps à coups de flèches, en sifflant uo noèl, en pensant au cotillon de votre bergère ou au salut de votre atue. ce qui vaut mieux, comme vous l'allez voir, lorsque tout d'un coup la terre fait un saut de carpe sous vos pieds, et vous vous trouvez d'abord comme qui dirait tortillé dans un bain de flammes.

.— Aussi empoisonnées, les flammes? demanda le curieui qu'on sait

— Toujours empoisonnées , mes chères colombes; et puis après, vous vous sentez enlevé à je ne sais combien de mille millions de pieds en l'air, au milieu d'un tourbillon de morceaux de pierre, de bois et de fer, qui vous mettent en écharpe, et détaillent votre créature en morceaux si menus, qu'au dernier fourneau que les Turcs ont fait jouer a la Sablonnière , de soixante-deux soldats du régiment de Négron qui étaient sur le retranchement, tout ce qu'on a retrouvé de ces messieurs après leur saut, c'a été un bras arraché el cassé en sept endroits ; deux têtes, dont l'une sans cou, et l'autre avec son cou ; de plus un tronc veuf de bras et de jambes , et encore pas très-bien conservé, vu qu'il lui manquait la plupart des entrailles.

Les auditeurs du sergent échangèrent un regard d'épouvante, et il continua :

— Mais tout ça, mes pauvres brebis égarées en Candie, c'est encore rien.

— Comment, rien? dirent plusieurs voix.

— Non, rien, rien du tout; au contraire, c'est pour ainsi dire faire l'amour, si on compare le saut aux sorties; car au moins, si an fourneau vous disloque et vous brûle, c'est fait tout de suite, rondement, ça ne dure pas la mille millième partie d'un Pater. Mais laites une sortie I ... allez... allez, soyez prisonnier, et alors vous verrez.

— Eh bienl quoi? dit un jeune soldat de marine avec assurance; eh bien! après? je suis prisonnier, bon; on me mène dans le camp des Turcs, bon; une fois là, qu'est-re que je fais? Je dis an premier Turc venu : Ah ça! voyons, Ottoman, entendons-nous; tu es pour Mahomet, et tu ne bois pas de vin. Moi, je bois du vin, et je suis pour le pape. Si tu as du vin. donnem'en.

Cette bouffonnerie égaya quelque peu l'auditoire, malgré l'air sérieux de la Lanterne, qui reprit avec un sourire méprisant :

— Ah! ça te fait cet effet-la, a toi, mon joyeux novice... Mais, voyons, ajouta le vieux mineur en regardant de plus près le marin. Oui, ça vous a vingt ans, c'est blond, c'est blanc, ça sera tendre comme du vrai chevreau. . Eh bien I si on fait une sortie, laisse-toi prendre, mon petit, laisse-toi faire pri-

sonnier par le Turc, et tu te consoleras en te disant : Si je ne suis pas mangé en daube, je le serai en hachis... et ça sera meilleur au goût.

— Mangé!... mangé!... mangé! ... répéta l'auditoire en se signant Comment, quand on est prisonnier, ils vous mangent?

— Tiens! s'ils vous mangent!... je crois bien qu'ils vous mangent! mais il faut être juste, seulement après vous avoir d'abord saigné au cou, vidé fort proprement les yeux, et coupé le nez et les oreilles, vu qu'ils sont très-friands de ces bribes-là,

311 1 1 s fricassent dans votre sang tout chaud avec une pointe 'ail et une petite herbe en manière de serpolet qu'ils appellent pleur» de ta lune. Ils disent que c'est un manger des dieux

Il serait difficile d'exprimer l'horreur de l'assemblée, en écoulaot ces détails, qui lui paraissaient d'autant plus vraisemblables, qu'en France on exagérait jusqu'à la folie les prétendues cruautés des Turcs.

L'impression de terreur causée par ce récit durait encore lorsque l'horloge de la tour de Saint-Marc sonna une heure.

A ce moment, on vit briller plusieurs cuirasses dans la rue, on entendit résonner des éperons, et quelques bas-officiers entrèrent dans la taverne.

— Mort-Dieu ! enfants, dit l'un d'eux, vaut mieux vous trouver debout que couchés, car vous aurez en moins la peine de vous lever... Allons, allons... vous autres, les cavaliers de Saint-Estève, a cheval, à cheval I

— Et les cavaliers d'Hudicourt, aussi à cheval! dit un autre.

— Vous, fantassins, a vos mousquets, dit un sergent; vite, vite, car la sortie est pour trois heures; on doit être a deux heures sur le rempart, et la canne des anspeçadea mar quera sur votre dos chaque minute de retard, si vous n'y êtes pas. Allons... allons, payez votre ècot et marchez vite i l'arsenal chercher vos armes... et des cartouches pour farcir vos bandoulières.

L'étonnement des soldats était au comble ; car l'annonce de cette sortie si subite se mélangeait à l'épouvante involontaire qu'avait laissée dans leur esprit le récit du vieux mineur ; aussi fallut.— il que les bas-officiers employassent les menaces pour les arracher de la taverne ; après quoi ils continuèrent l'exécution des ordres de M. de Navailles, en fouillant de la sorte les autres logements et cabarets.

M. de Navailles, avec une judicieuse prudence, n'avait communiqué le plan et l'heure de la sortie qu'il voulait faire dans la nuit du 24 au 25 juin qu'aux officiers généraux de son ar mée, redoutant, non sans raison, que l'ennemi n'en fût instruit par des espions, si ce projet d'attaque était d'avance la nouvelle de .Candie. Ce fut donc, ainsi qu'on l'a vu, à une heure seulement que les bas-officiers allèrent éveiller les soldats dans leurs logements, M. de Navailles en ayant ordonne ainsi pour éviter d'avoir i rassembler ses troupes au bruit des tambours et des trompettes, qui eussent donné l'éveil aux Turcs.

Ou a dit que le rendez-vous des troupes était sur l'esplanade du fort Dimitri, situé, ainsi qu'on sait, à droite du bastion de la Sablonnière. Cette esplanade était alors déserte ; sou terrain sablonneux, labouré en tous sens par les bombes ennemies, offrait un espace assez vaste, et dominait au loin la plaine qui s'étendait a l'est ; les pas sourds et mesurés des sentinelles placées le long du parapet des remparts interrompaient seuls le silence de celle nuit paisible, qui paraissait transparente, tant le ciel était pur et bleu, tant les étoiles scintillaient de lumière.

Mais a peine la grande tour blanche de l'église de Saint-Marc, restée seule debout, par un destin bizarre, au milieu des édifices ruinés par les Turcs, eut-elle sonné deux heures, qu'un bruit, d'abord confus et éloigné, se fit entendre dans la ville du côté de la porte Saint-Georges Puis ce bruit approcha peu à peu, et bientôt on vil reluire, a l'inceriainc clarté de la nuit, les pâles reflets des mousquets d'un nombreux corps d'infanterie qui, débouchant dans celte esplanade, s'y forma silencieusement en bataille à mesure qu'il y arrivait.

Les soldats s'avançaient avec une extrême précaution, et les officiers, donnant leurs ordres a voix basse, leur recomroan-

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