‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 3 sur 120 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

D'après tous les témoignages contemporains, et au dire même de leurs ennemis les plus déclarés, les deux frères Jean et Corneille de Witt, qui se dévouèrent très-jeunes au service de la république hollandaise, réunissaient les plus solides et les plus eminentes vertus. Tous deux étaient fils de Jacob de Witt, homme renommé pour son patriotisme, et qui fut, on le sait, le principal chef du parti républicaiu, dit de Loweslcin.

Corneille de Witt, l'aîné, naquit en Hollande, à Dordrechl, l'année I6'23, deux ans avant son frère, et fut nomme à vingtcinq ans député de cette ville, cl ruart de l'uticn, c'est-à-dire inspecteur général des digues dans le b.iilliage de Pulien. Il partageait les opinions politiques de son frère, comme il avait partagé ses profondes études et ses voyages instructifs dans toutes les parties de l'Europe. Tous deux avaient été élevés par leur père dans la haine du pouvoir militaire, et dans la conviction profoude que l'état républicain étant le gouvernement qui convenait le mieux aux intérêts des Provinces-Unies, il fallait continuer de ruiner l'ancienne influence de la maison d'Orange, et maintenir l'abolition du slalhoudérat héréditaire dans « elle* famille, charge civile qui, jointe aux fonctions de capitaine général des troupes de terre et de mer, donnait autrefois a ces princes un pouvoir presque souverain.

Les deux frères se vouèrent donc au maintien de cette opinion, et 'a soutinrenl avec tant de noblesse, de savoir et de dignité, qu'ils la rendirent infiniment honorable par cela seulement qu elle fut la leur.

Le plus jeune, Jean de Witt, élu grand-pensionnaire de la province de Hollande en l<i>2 . fut bien plus à même que son frère d'imprimer iux affaires publiques un mouvement profondément d'accord avec ses convictions, et de mellre en œuvre

les généreux principes que son père avait fait germer, puis développes daus son esprit.

Une fois placé à la tôle du gouvernement, l'amour que cet homme portait à son pays prit un caractère religieux et sacré; cette haute fonction dont il était revêtu si jeune, il la considéra comme un sacerdoce, et les enivrements du pouvoir, si dangereux a cet âge, ne purent atteindre cette raison grave et sereine. Aussi, dans cet abîme d'ambitions, d'intrigues et d'égoîsme. où les hommes vulgaires s'étiolent et se désenchantent, lui s'était encore épure. Chaque bassesse dont il avait été témoin avait, pour ainsi dire, augmenté son besoin instinctif d'élévation et de vérité. Oui, à chaque infamie qui aurait pu souiller la chasteté de ses convictions, cette belle Ame. par une aspiration sublime, remontant dans une zone plus éthérée, cherchait un air plus pur pour s'y épanouir, et là, hère, radieuse, elle jouissait de la plénitude de sa verlu, en méprisant tant de misères et de lâchetés.

En un mot, pour qui a lu Schiller, c'était le dévouement saint, ardent et éclairé de Posa pour l'humanité, joint â un savoir encyclopédique, à une parole aussi colorée qu'harmonieuse, elâ une si grande habileté naturelle pour les choses de la guerre de terre et de mer. qu'en juin 1665, lorsque, par une basse marée et un soir d'orage, les plus anciens et les plus adroits pilotes du Texel n'osaient sortir des bancs la flotte hollandaise, lui, Jean de Witt, prenant sur lui cette terrible responsabilité devant laquelle de vieux amiraux pâlissaieut, se jeta dans une chaloupe, et, la sonde â la main, guidant la flotte dans un chenal qui depuis a gardé son nom, il la conduisit hors de ce danger sans perdre un seul vaisseau.

Enfin, pour montrer jusqu'à quel point on appréciait la grandeur du caractère de Jean de Win. une mère, la priucesse douairière d'Orange , lui confia l'éducation politique de son fils, à lui, qui s'était si fortement déclaré l'ennemi des privilèges héréditaires du jeûne prince!

D'une simplicité extrême, le grand-pensionnaire, ainsi que j'ai dit, allait à pied par les rues, suivi d'un seul laquais. S» maison, quoique honorable , était aussi modeste que celle du dernier citoyen de la république ; mais les façons pleines de dignité et la' haute politesse du grand-pensionnaire imposaient autant que l'éclat de la représentation la plus magnifique.

M. Jean de Witt avaitalors quarante-un ans : rien n'était plus noble et plus aisé que sa belle taille, encore d'une rare élégance ; car plus jeune, et tout en se livrant aux études les plus complètes et les plus variées, M. de Witt n'avait pas négligé les habitudes d'académie qu'il convenait à un homme de sa sorte de posséder, et il y avait singulièrement réussi. Son visage était long, son front fort large et fort élevé ; son nez aquilin et

Sirononcé avait l'arête mince et bien marquée, ses yeux bleu oncé étaient beaux et spirituels, une moustache brune assez fournie accompagnait ses longs cheveux châtains qui flottaient sur un col de toile sans aucune broderie ; et tel était l'ensemble de cette figure â la fois douce et grave , que , bien qu il ne fût ordinairement vêtu que de drap noir, il était impossible de ne pas être frappé de I air majestueux du grand-pensionnaire ; et puis enfin, sur ce noble front, et dans ce regard souvent triste cl méditatif, on voyait parfois se révéler comme la conscience d'une prédestination fatale , prévision qui ne manque guère â ceux que le destin doil écraser un jour par de terribles infortunes.

On sait que M. le comte d'Estrades devait aller communiquer à M. de Witt la déclaration de guerre de Louis XIV contre la Grande-Uretagne, une manière de billet de La Châtre, comme disait M. de Croissy.

En effet, bientôt la place du cours retentit sous les pas de six chevaux blancs empanachés de plumes rouges, qui traînaient le carrosse doré de l'ambassadeur du roi de France, précédé d'un piqueur, et suivi de ses gardes et de ses pages à livrée blanche et cramoisie galonnée d'or.

M. d'Estrades, superbement vêtu de velours nacaral broché d'argent, et portant le plus merveilleux point de Venise qu'il se pût voir, descendit de son carrosse, monta le petit perron de la

maison de M. de Wilt, et attendit dans le salon pendant qu'une servante était allée l'annoncer.

Lorsque sa servante vint l'avertir de l'arrivée de l'ambassadeur, H. de W'itt se tenait dans une assez vaste pièce dont les murs étaient cachés par les rayons d'une bibliothèque de chêne noir remplie de livres. Au-dessus de la cheminée, où brillait un grand l'eu, était le portrait de son père, une austère figure, peinte dans la manière de Van Dyck ; devant la cheminée on voyait une immense table couverte d'un tapis de Turquie et chargée de livres et de papiers , et en face de cette table une longue fenêtre a demi cachée par un rideau d'épaisse étoffe rouge damassée. Enfin , de chaque côté de cette fenêtre , un meuble d'ébène incrusté en cuivre supportait un bon nombre d'instruments de physique et d'astronomie, car de temps à autre le grand-pensiônnaire se livrait avec ardeur a l'étude de ces sciences abstraites.

L'entrée de la servante dans cette pièce interrompit les cris de joie de deux jolies petites filles a longs cheveux bruns et a grands yeux bleus, dont l'une avait huit, et l'autre six ans.

La cause de ce bonheur si bruyant se trahissait par deux de ces grotesques du Japon appelés sand'haa, que les navires de la Hollande apportaient alors fréquemment des mers de la Chine, et que M. de YVilt avait donnés i ses filles qu'il aimait à l'ado-

— Emmenez Agnès et Marie, — dit-il à sa terrante, — et priez madame de Wilt de les garder auprès d'elle, afin qu'elles ne viennent pas m'interrompre ; — puis, ayant encore une fois embrassé ces deux petits anges sur leur front pur et bbnc, le srand- pensionnaire se leva pour recevoir M. d'Estrades.

— Monsieur le grand-pensionnaire , — dit l'ambassadeur en entrant, — au nom du roi mon maître, je vous apporte la déclaration de guerre de Sa Majesté contre l'Angleterre.

— Dieu soit loué, monsieur le comte; car, bien que la république n'attendit pas moins de la loyauté de son royal allié , celle nouvelle comblera de joie messieurs des états généraux, et si celte démarche éclatante et décisive n'amène pas Charles Smart à demander la paix, l'appui, maintenant bien déclaré, du roi de France, va du moins redoubler l'énergie des Provinces- Unies contre l'injuste ennemi qui les attaque.

— Si vous le permettez, monsieur, je vais vous lire la déclaration de Sa Majesté Très-Chrétienne, et vous en laisser une copie, afin que vous la fussiez traduire, puis placarder dans les places, rues et faubourgs de la Haye, et autres villes de la république.

» De par le Roy.

n Sa Majesté, ayant eu advis qu'il se formoît quelques mésintelligences entre l'Angleterre et la Hollande, aurait donné ordre a ses ambassadeurs ordinaires de presser tous les offices nécessaires en son nom pour essayer d'estouiïer cette division en ce naissance, et, ayant appris avec déplaisir que les choses s'estoient aigries jusques au point que den venir ù des actes d'hostilité, Sa Majesté aurait envoyé vers le roy de la Grande- Bretagne des ambassadeurs extraordinaires, pour tenter par de nouveaux offices d'en arrester le cours, et composer ces différends par quelque accommodement; mais sa médiation n'ayant pas eu l'effet qu'elle s'en estoit promis, les sieurs des estais généraux des Provinces Unies des Pays-Bas ont continué avec empressement leurs instances auprès de Sa Majesté d'exécuter le traité de ligue deffensive qu'elle a conclu avec eux le vingtseptième avril 1662. Et Sa Majesté se trouvant obligée de satisfaire à sa parole royale, et aux engagements dans lesquels elle est entrée dans un temps que l'Anglelerre et la Hollande estoient en bonne correspondance, sans aucune apparence de rupture; Sa Majesté a déclaré et déclare, par la présente, signée de sa main, avoir arreslé et résolu de secourir lcsditt sieurs estais généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, en conséquence dudit traité de ligue deffensive, et de joindre toutes ses forces a celle desdits sieurs csiats généraux, pour agir contre les Anglois, tant par mer que par terre. Enjoint, pour cet effet, très-

expresséinent à tous ses sujets, vassaux et serviteurs, de courre sus auxdits Anglois. et leur deffend d'avoir avec eux cy-après aucune communication, commerce, ny intelligence, à peine de la vie. Et a cette fin. Sa Majesté a, dès à présent, révoqué et révoque toutes permissions, passe ports, sauve-gardes ou saufconduits qui pourraient avoir été accordés par elle, ou par ses lieutenants généraux, ou autres officiers, contraires à la présente, et les a déclarés nuls et de nulle valeur, deffendant à qui

rce soit d'y avoir égard; mande et ordonne Sa Majesté a le duc de Beaufort, pair de France, grand-maistre et chef surintendant général de la navigation et du commerce de ce royaume, aux mareschaux de France, gouverneurs et lieutenants généraux, pour Sa Majesté en ses provinces et armées, mareschaux de camp, colonels, maistres de camp, capitaines, chefs et conducteurs de ses gens de guerre, tant de cheval que de pied, François, estrangers, et tous autres ses officiers qu'il appartiendra, que le contenu de la présente ils fassent exécuter, chacun a sou égard, dans l'étendue de ses pouvoirs et jurisdiction. Car telle est la volonté de Sa Majesté, laquelle entend que la présente soit publiée et affichée en toutes ses villes tant maritimes qu'autres, et en tous ses ports et hivres, et autres lienx de son royaume que besoin sera ; a ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance, cl qu'aux copies d'icelles deument collation» nées, foy soit ajoutée comme à l'original.

« Fait à Saint-Germain-en-Layc, le 20 janvier 1666.

« Louis, et plus bas, le Teliier. >

— J'espère, monsieur le comte, que vous voudrez bien exprimer à Sa Majesté Très-Chrétienne toute la reconnaissance de notre république. Maintenant pourriez-vous me dire quand s'opérera la jonction de la flotte de Sa Majesté avec nos escadres, et sur combien de vaisseaux notre amirauté peut compter?

— Avant de répondre à ces questions, monsieur, — dit M. d'Estrades, — je désire me donner l'honneur de vous lire la déclaration de M. le duc de Beaufort, grand-maltre, chef et surintendant général de la navigation et du commerce de France, en vous priant de lui donner aussi la même publicité que la déclaralion de Sa Majesté.

« Vu par nous l'ordonnance du roy en date du vingt-sixième jour du présent mois et an, signée Louis, et plus bas le Tellier, par laquelle, et pour les autres clauses y contenues. Si Majesté déclare avoir arrêté et résolu de secourir les sieurs états généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, en conséquence du traité de ligne deffensive qu'elle a conclu avec eux le 27 avril 1662, et de joindre toutes ses forces à celles desdits sieurs états généraux, pour agir contre les Anglois tant par terre que par mer, enjoint pour cet effet très-expressément Sa Majesté à tous ses sujets, vassaux et serviteurs de courre sus audits Anglois, et leur défend d'avoir cy-après avec eux aucune communication, commerce ni intelligence, a peine de la vie. Révoquant à celte fin Sa Majesté toutes permissions, passe-ports, sauve-gardes ou sauf-conduits qui pouvoient avoir été accordés par elle ou par ses lieutenant') généraux, et ses autres officiers, contraires a ladite ordonnance, lesquels elle déclare nuls et de nulle valeur, défendant à qui que ce soit d'y avoir le moindre égard, nous mandant Sa Majesté de faire exécuter le contenu en ladite ordonnance dans l'étendue de nos pouvoirs cl de notre jurisdiction. Nous, conformément à icelle, mandons et ordonnons au sieur vice-amiral de France, lieutenant général des armées navales du roy, chefs d'escadres, capitaines commandants les vaisseaux du roy, et autres officiers de la marine ù qui il appartiendra, de garder et observer exactement le contenu en ladite ordonnance ; et aux lieutenants généraux et particuliers, et autres officiers des sièges de l'amirauté de ce royaume, de la faire enregistrer, publier et afficher, chacun en l'étendue de leur jurisdiction, et partout où besoin sera à ce que nul n'en prétende cause d'ignorance, et, au surplus, de tenir soigneusement la main à la première exécution d'ieellc, à peine d'en répondre; et sera foy ajoutée aux copies collationnées de ladite ordou-

nance, et de la présente par le secrétaire général de la marine comme a l'original.

c Fait à Toulon.

« Signé François de Vendôme, due t>a Keacfort ; et plus bas : Par monseigneur, Matarbl. »

— Maintenant, monsieur, — continua M. d'Estrades après cette lecture, — je vais répondre à vos questions au sujet de la ûotte de Sa Majesté. D'après les instructions du roi mon maître, je puis vous promettre en son nom que ses vaisseaux que l'on radoube en Provence seront en étal de mettre à la mer dans les premiers jours de mars, mais que ceux qui sont en Ponant seront prêts beaucoup plus tôt ; quant a leur nombre, je crois qu'il se monte au moins a trente-six vaisseaux et quinte brûlots des ports du Levant, sans compter douze vaisseaux et cinq brûlots des ports du Ponant, et deux vaisseaux qui sont en Danemark.

— Et à quelle époque Sa Majesté croit-elle que ses vaisseaux du Levant pourront rejoindre ceux du Ponant? car, monsieur le comte, il est du dernier intérêt que toutes nos forces soient rassemble es pour écraser d'un seul coup la flotte anglaise, si le ciel favorise nos armes, et ainsi forcer le roi Charles à demander la paix et à terminer une guerre déjà si longue et si funeste aux intérêts de la république.

— A part la contrariété des vents, monsieur, Sa Majesté croit bieB que ses escadres du Ponant et du Levant pourront être assemblées 1 Belle-lsle, ou aux rades de Saint-Martin de lié, vers le mois d'avril ; mais, une fois qu'elles seront réunies à la flotte de messieurs des Etals, Sa Majesté entend que le commandement en chef de l'armée navale soit remis à monseigneur le duc de Beaufort, selon son droit d'amiral de France, en laissant toutefois à messieurs des Etats la faculté d'adjoindre a monseigneur le duc de Beaufort un de leurs bons officiers pour aider à la complète inexpérience de monseigneur, qui exerce seulement depuis cette année la charge dont il a plu â Sa Majesté de l'honorer.

— Cela me paraît impossible, mousieur le comte, de confier, même avec un mentor...

— Un conseil, monsieur.

— Même avec un conseil , monsieur le comte, une flotte de cent vaisseaux de guerre à l'inexpérience d'un aussi brave et impétueux soldat que monseigneur le duc de Beaufort, qui vient de prouver à Gigeri toute son aventureuse intrépidité , aussi ne puis-je prendre sur moi de trancher une question qui regarde messieurs du conseil d'amirauté ; mais, quoi qu'on décide, je puis vous assurer, monsieur le comte, que la république fera d'ailleurs tout au monde pour prouver a Sa Majesté le désir qu'elle a de voir resserrer encore, s'il est possible, l'amitié qui unit les Provinces et la France.

— Et c'est aussi, monsieur, le plus vif désir du roi mon maître, bien qu'il regrette que la dernière preuve qu'il vous en donne vienne a I occasion d'une guerre, événement toujours bien fâcheux pour les intérêts des peuples.

— Ah I quelle guerre ! monsieur le comte. . . quelle guerre ! . . . et quand on pense encore qu'on ose alléguer des raisons d'Etat... Des raisons d'Etal! comme si une raison d'Etat pouvait justifier la trahison la plus cruelle Comme si ce qui est infâme

d'homme a homme n'était pas aussi infûmc, plus infâme encore de nation a nation, parce qu'alors c'est l'bonneur, le bien, la

vie des peuples qu'on engage dans une cause honteuse Ah !

monsieur le comte, Charles Stuart devait-il donc oublier sitôt que. pendant son exil et ses malheurs, ce fut ici qu'il trouva secours, aide et protection? Non, je ne m'attendais pas x voir la république payée de tant d'ingratitude, lorsqu'il y a six ans, a la tête des états généraux, je le complimentais de ce qu'il allait remonter sur le trône de sou père, cl qu'après m'avoir recommandé madame la princesse d Orange, sa sœur, et Son Altesse, son neveu, il me dit : * Monsieur de Witt, il faudrait que nous ne fussions ni roi ni gentilhomme pour oublier jamais ce que la Hollande a fait pour nous durant nos infortunes. »

— Il est juste de dire que de tout temps messieurs des Etats

ont cherché à prouver à S. M. le roi Charles leur passion de lui être agréables, témoin l'extradition des trois régicides Corbet, Okey et Barkstead qu'il demandait, et qu'on lui a remis.

— Quant â cela, monsieur le comte, ce fut malgré moi qu'on livra à l'Angleterre et au bourreau la tête de ces malheureux.

— Des régicides malheureux ! monsieur, dites des infâmes et horribles.

— Enfin, monsieur le comte, à part une fatale condescendance, la république n'a-t-clle pas tout fait pour prouver qu'elle voulait conserver l'union et la paix, tandis que, au contraire, le roi Charles, a peine remonté sur le trône, fomente en Zélande le parti orangiste, el, au mépris du traité conclu en 1 495 entre Henri VII et le duc de Bourgogne , il chasse nos pêcheurs de ses côtes. Ce n'est pas assez; sans déclaration de guerre, il saisit nos vaisseaux dans des ports neutres, nous pille sur l'Océan, essaye d'enlever notre flotte des Indes, commet mille hostilités à Cabo-Verde, à Takorari, sur toute la côte de Guinée, et enfin, pour mettre le comble 4 une violation du droit des gens aussi révoltante, il s'empare de deux de nos vaisseaux qui, se croyant eu paix, se trouvaient dans ses navres.

— Et c'est parce que le roi mon maître est persuadé de la justice de votre cause, monsieur, qu'il veut prouver d'une manière éclatante, et à la face du monde entier, qu'il sait sacrifier ses alliances naturelles, ses intérêts les plus chers, et même jusqu'A ses affections de famille, lorsqu'il s agit de défendre un opprimé contre un oppresseur, et montrer aussi qu'attaquer une nation qu'il protège et qu'il honore de sa royale alliance, c'est s'exposer au crime de lui manquer a lui-même ; aussi que fait- il, monsieur? il envoie à Londres une illustre et célèbre ambassade, composée d'un des maîtres des requêtes de son conseil d'Etat et de monseigneur le duc de Verneuil, son oncle, monsieur! son oncle!.... un des plus grands seigneurs de France, et cela pour défendre les intérêts de votre république comme il eût défendu ceux de Sa Majesté souveraine ; mais voyant que sa médiation n'avait pas l'influence qu'elle devait avoir comme émauant de la couronne de France, et poussant jusqu'au scrupule son obédience à la foi des traités, pour venger vos droits, le roi mon maître déclare la guerre à Sa Majesté de la Grande-Bretagne malgré le pacte de 1610, dans lequel il était spécifié que la ligue d'alliance devait être perpétuelle entre les rois d'alors et leurs successeurs, pourvu que dans un an, après le décès d'un des princes, l'héritier de sa couronne signifiât aux survivants qu'il acceptait la même alliance. Eh bien ! entre nous, monsieur, il faut avouer que le roi Charles H fil cette déclaration il y a cinq ans, par l'organe de S. S. le comte de Saint-Alban Vous voyez donc par là, monsieur, s'il faut que le roi mon maître tienne messieurs des états généraux en une bien singulière affection pour qu'il eu vienne à préférer ainsi les traités faits en 10ti2 avec une république, a ceux qui étaient conclus depuis 1610 entre deux couronnes que tant et de si graves considérations devraient lier entre elles.

— Bien que le but el le résultat de cette illustre ambassade aient été diversement interprétés, monsieur le comte,— dit M. de Witt d'un air froid et significatif, — nous ne penserons jamais à oublier ce que Sa Majesté a fait pour la république ; des ingrats craindraient de s'arrêter sur une telle matière, nous autres, au contraire, nous entendrons toujours avec orgueil énumérer les preuves de la bienveillance de Sa Majesté, parce que nous en sommes dignes, parce qu'a notre tour nous sommes assez heureux pour être quelquefois utiles au roi de France ; et à ce propos, monsieur le comte, je vous dirai que je suis autorise par le conseil des comptes à terminer avec vous au sujet des sommes que Sa Majesté réclame pour s'indemniser des dépenses de l'ambassade qu'elle a envoyées à Londres, afin d'y offrir sa médiation entre nous cl l'Angleterre. Le conseil d'amirauté m'a aussi chargé de vous apprendre que les douze grands vaisseaux que Sa Majesté nous demande de faire construire dans nos ports sont depuis quelques jours en chantier, et que, malgré leur énorme quantité, les approvisionnements que Sa Majesté désire en poudre, mousquets, canons et boulets lui seront expédiés de nos arsenaux ainsi que le chanvre, goudron, bois de malure et de construction destinés pour ses ports

JEAN BAHT

de Brest el de Dunkerque. Malheureusement, monsieur le comte, nous autres marchuuds nous ne pouvons témoigner de la sincérité de notre dévouement que par ces preuves un peu matérielles ; nous n'avons ni éclat ni magnificence, et notre république bourgeoise, née d'hier, n'a pas en Europe l'influeuce de votre antique monarchie; mais enfin nous donnons à nos amis notre sang, notre fer et notre or, en regrettant de ne pouvoir en vérité leur donner davantage. Fasse seulement le riel que nous trouvions aussi aide et réciprocité , maintenant que l'Europe presque entière nous est hostile I

— Kt vous trouverez celte aide, comme par le passe, monsieur. Croyez-le bien , et mi me vous ne pouvex m'ouvrir une voie plus agréable pour arriver à une proposition que le roi mon maître m'a commandé de vous Taire, car il s'agit aussi des preuves matérielle* de sa bienveillance pour la république, et vous allez comprendre, monsieur, jusqu'où peut aller la générosité du roi de France, et les inestimables avantages qu'on gagne à se ranger sous sa protection... Sa Majesté, voyant avec douleur ses fidèles alliés des Provinces-Unies engagés dans une double guerre sur terre et sur mer, leur offre ue terminer à l'instant l'une de ces deux guerres, celle qui est la plus désastreuse, parce qu'elle peut refluer au centre de leur riche et beau pays, et leur causer des dommages incalculables : je veux parler enfin de la guerre que l'ait monseigneur l'évéque de Munster a votre république. Oui, monsieur, cette guerre. Sa Majesté la veut terminer, mais la terminer non pas au moyeu de négociations stériles qui traînent souvent en longueur, niais bien par une intervention prompte et décisive; en un mot, en daiguani confier à la loyauté de la république une armée de six mille hommes et de cinq cejils chevaux, ne lui demandant pour toute garantie qu'une place forte, Vc*el , pour l'assurer; nul doute alors que cette armée, jointe aux troupes de M. de P rade I , ne décide monseigneur 1'évèque de Munster à la paix, et n'assure ainsi , au moins sur terre . la tranquillité de la république, le vœu le plus ardent de Sa Majesté : voilà, monsieur, ce que le roi mon maître veut entreprendre pour les Etats... Voilà jusqu'où peuvent aller ses boutes pour votre pays. Maintenant dites-moi franchement où vous trouverez des preuves d'une alliance plus efficace et plus matérielle, pour me servir de votre heureuse expression.

— Franchement, monsieur le comte, je passerais pour un traître au yeux de l'État et cela sans avantage pour le roi de France, si je proposais l'entrée de nouvelles troupes étrangères sur le territoire de notre république.

— Permettez... vous ne m'avez sans doute pas compris, monsieur, — dit l'ambassadeur avec un incroyable sourire de bonhomie, — je vais donc m'expliquer plus clairement. Le roi mou maître veut bien confier à la loyauté de la république une armée de six mille hommes, qui, jointes aux troupes de M. de Pradel . forcera nécessairement M. l'évéque de Munster à demander la paix... Veuillez m'excuser, monsieur, si je n'avais pas d'abord ainsi précisé les faits.

— J'avais parfaitement compris, monsieur le comte, et je ne puis que vous répéter encore que je mo perdrais, sans être utile à Sa Majesté, en faisant une telle proposition aux Etals- Généraux.

— En vérité, monsieur, ne trouvez pas malhonnête l'étonnement où je me trouve en voyant un Etat refuser de fermer une plaie qui le ronge, et cela sans coup férir, et cela sans risquer un homme ou un (eu...; encore une fois, monsieur, excusez, s'il vous plait, un ètunnement que je ne puis céleri

— Je l'excuse parfaitement , monsieur le comte ; car, bien

Sue nous ayons depuis longtemps le bonheur de vous posséder la Haye, vous n'avez encore pu comprendre nos préjugés de trafiquants el nos mesquines habitudes bourgeoises.

— Sans taxer ainsi votre défiance, monsieur, j'avoue qu'elle m'étonne et nie confond.

— (Jue voulez-vous, monsieur le comte! la vue d'un homme de guerre étranger nous rappelle malgré nous des idées d oppression militaire, et nous avons la faiblesse de croire qu'on est bien près de repnler comme sien le bien qu'où défend pour un autie ; et, puisque nous voilà sur ce sujet, je vous avouerai

même que messieurs des états poussent si loin à ce sujet leur inconcevable défiance, qu'ils sont dans l'intention de remercier Sa Majesté des troupes qu'elle a bien voulu nous permettre d'entretenir ici à nos frais, et de la prier de les rappeler en France, au risque de tout ce qui peut arriver à la république du côté de Munster.

M. d'Estrades réfléchit un momeot, et dit à M. de Wilt, avec une expression de franchise et d'aménité qu'il prenait bieu rarement : — Tenez, mon cher monsieur de Wilt, déposons ici notre importance et notre masque diplomatique , et parlons efl amis , si vous le voulez bien — Puis il tendit cordialement la main au grand-peusionnaire, qui la lui serra avec non moins de cordialité, et répondit froidement :

— Vous me voyez confus, monsieur le comte : malheureusement je ne puis pas comme vous changer de physionomie ; car, depuis que vous êtes à La Uaye, c'est eo homme digne de votre amitié et de la bienveillance du roi votre maître que j'ai toujours agi.

— Allons, allons, vous équivoquez sur les mots, mon cher de Wilt : quand je dis parler en ami, je veux dire parler de ce qui vous est personnel , vous m'entendez bien ; de ce qui vous est tout à fait personnel; et je m'explique : M. Colncrt de Croissy, envoyé par Sa Majesté auprès de M. l'électeur de Brandebourg, est arrivé ici ce matin ; d'après la volonté du roi i'ai eu avec cet envoyé un fori long entretien à votre sujet, car le roi vous aime, mon cher monsieur de Wilt, c'est le mot. le roi vous aime, et de plus vous honore et vous compte in6uimeot, parce que je ne lui ai pas caché toute la noblesse de vos sentiments; et je puis même vous donner pour cerlaiu que votre mérite personnel est pour beaucoup dans la bonne volonté que Sa Majesté témoigne t la république.

— Je m estime heureux, monsieur le comte, de ce que mon faible mérite peut valoir une aussi haute alliance à la république... dout je désire la prospérité avant toute chose.

— Et c'est justement parce que le roi sait combien vous aimez la république, et combien aussi elle a besoin de vous pour son bonheur, qu'il a chargé M. de Croissy d'instiuctious qui sont, vous comprenez bien, du dernier secret entre vous et moi.

Je vous écoute, monsieur le comte.

— Voici les instructions de M. de Croissy: — Vous confierez à M. d'Estrades, lui a dit le roi, « que, touché on ne peut plus du mérite de M. le grand-pensionnaire, je désire qu'il sache bien que c'est en partie par suite de la singulière estime que j'ai pour lui, que je consens à envoyer une armée en Hollande pour terminer la guerre de Munster ; et, pour montrer même

nu'où va l'affection que j'ai pour M. de Witl, j'autorise Estrades à disposer de cent mille, de deux cent mille écus même s'il le fallait... pour combattre et renverser les cabales ennemies de M. de Wilt. qui chaque jour entravent et gênent la marche de M. le grand-pensionnaire dans le bien qu'il voudrait faire à la république. M. d'Estrades, » a ajouté le roi , « pourra même assurer à M. de Wilt que le commandant en chef de mes troupes recevra des instructions telles, que, si, malgré les deux cent mille écus ou plus, on n'avait pas eu raison de la cabale orangiste, opposée encore plus aux véritables intérêts de la république qu'à M de Witl lui-même, mon armée pourrait... prêtant son appui à M. le grand-pensionnaire. . l'aider à mettre enfin l'autorile entière du coté de la justice et de la saine raison ; el, dans ce dernier cas, si M. de Wilt le considérait toutefois comme indispensable au bien de la république, je verrais avec plaisir monsieur le grand-pensionnaire, afin doter tout espoir futur de souveraineté à la maison d'Orange... el afin d'assurer une bonne fois la tranquillité et la prospérité de la république, à laquelle il a tout sacrifié. .. je verrais, a dit le roi, je verrais avec plaisir M. le grand-pensionnaire, fort de l'appui de mon armée et de la pureté de ses intentions... se faire pro clamer lui-même!... *

— J'en ai trop entendu, monsieur I — dit M. de Witl en se levant avec indignation el interrompant M. d'Estrades : — c'est une trahison, une lâche et infâme trahison qu'on ose me proposer; et, je l'avoue, cela m'étonne de votre part, monsieur le comte, car je croyais mon caractère assez honorablemeol connu

ET L( UIS XIV

pour que vous m'eussiez épargné la houle J'une pareille offre.

— Il n'y a aucune honte, monsieur a entendre de la bouche d'un ambassadeur du roi de France l'offre des bontés toutes particulières que vous fait son maître, — dit M. d'Estrades ;iw< beaucoup de noblesse et de sang-froid.

— Soit, monsieur le comte, ne disputons pas sur les mots, je n'ignore pas que plusieurs députés des Etats-Généraux se déshonorent au point d'accepter ce que tous appeler, des marques particulières des bontés de Sa Majesté ; aussi, qu'avant de me connaître vous m'ayez confondu avec de telles gens, j'ai pu ne pas m'en choquer; mais maintenant, monsieur, maintenant je suis en droit de m 'étonner de votre insistance à cet égard, et de vous demander par suite de quelle méprise vous venez me proposer de me vendre à votre maître?

— Cette fois, au moins, monsieur j'ai In certitude d'avoir été mal compris, et j'en suis des plus aises, car je serais en vérité aux regrets de vous avoir donné le moindre sujet de déplaisir. Veuillez bien remarquer, monsieur, que je ne vous ai offert ni cent mille écus, ni deux cent mille écus; je vous ai dit seulement que le roi mon maître sacrifierait cette somme avec joie pour voir renverser les cabales aveugles et malveillantes qui s'opposent aux projets que vous formez pour l'intérêt cl la prospérité de l'Etat, et que même, si le besoin de l'assistance de son armée était nécessaire pour amener à bien vos excellentes intentions pour la république, il vous autoriserait. .

— Il m'autoriserait à user d une force étrangère pour appuyer mon usurpation, n'est-ce pas, monsieur le comte, et peut-être devenir ainsi prince ou duc souverain, relevant de la couronne de France, comme les électeurs relèvent de l'empire... Pour tout autre, monsieur le comte, la proposition serait tentante; mais, pour moi, c'est une trahison, et ce seul mot dit assez .. Quant aux partis qui sont opposés à celui que je représente, monsieur le comte, ils usent de leur droit ; tout ce que je puis, tout re que je dois espérer, c'est de les ramener par la conviction aux principes que j'ai professés toute ma vie, parce que je les crois d'accord avec les vrais intérêts de la république; mais, tenter celte fusion par la force ou par la corruption, ce sont des moyens que je crois avoir acquis le droit de regarder comme indignes de moi, monsieur le comte ; maintenant, je conçois que l'éclat de la proposition ait pu vous aveugler sur ce qu'elle avait de honteux et d'infime Oublions donc tout ceci, et changeons d'entretien, s'il vous plaît, monsieur le comte.

— J'ai rempli ma mission, monsieur, et je me garderai bien d'insister, car je vous dirai franchement que le roi mon maître, en vous faisant celte proposition, écouliil plutôt la voix de sa générosité royale que la loi de ses p opres intérêts. Sa Majesté aura du moins a se glorifier d'avoir été bien au delà des obligations qu*. lui imposaient les traités. Maintenant, monsieur, il ne me reste plus qu'a vous faire part des intentions positives de Sa Majesl • a l'égard des troupes que vous refusez ; car, dans sa prévoyance habituelle, le roi mil été jusqu'à supposer cette circonstance, pourtant peu piobable.que l'offre des témoignages de sa royale amitié seraient reçus comme de perfides tentatives; supposition qui, d'ailleurs, lui aura sans doute été suggérée par la conduite bien étrange de messieurs des États-Généraux, qui chaque jour réduiseut l'effectif des troupes françaises qui sont en Hollande, comme si, en vérité, monsieur, chaque soldat du roi était ennemi né de la république. Enfin, dis-je, dans l'hypothèse d'un refus, que votre détermination vient du reste de réaliser, Sa Majesté m'a commandé de vous faire part de l'intention où elle serait alors d'envoyer en Pologne les troupes qu'elle vous destinait, pour assister sa majesté le roi Casimir contre les rebelles commandés par Lubomirski.

— En vérité, monsieur le comte, nous sommes on ne peut plus reconnaissants envers Sa Majesté d'avoir pensé à M* intérêts avant ceux du roi de Pologne. a

— Sa Majesté, monsieur, ent envoyé de même des secours au roi (Casimir, seulement elle ne les eût fait partir qu'au printemps prochain... Mais, les circonstances présentes lui donnant la facilité de disposer a cette heure des troupes dont elle daignait vouloir bien vous assister. Sa Majesté veut en profiler : aussi m'a-t-elle ordonné, dans l'hypothèse où le cas écherrait,

de tout préparer, conjointement avec messieurs des États, pour le passage de ladite armée de Sa Majesté sur le territoire de la république. Or, d'après l'itinéraire que Sa Majesté m'a communique, ces troupes seraient dirigées sur l'Osl-Frise, le comté d'Emhden, le duché de Mccklembourg, jusqu'à I.ubeck. pour Dantzig; les intentions de Sa Majesté sont d'ailleurs que tous les frais que feront ses troupes soient scrupuleusement remboursés à messieurs des Étals.

— Je suis désolé, monsieur le comle, d'avoir a vous faire deux refus d tus la même conférence; mais je crois pouvoir, au nom de messieurs des États, vous déclarer qu'il «si impossible de donner passage aux troupes de Sa Majeaté le roi de France sur le territoire de la république.

— i ommeiil, monsieur... impossible de donner passage aux troupes françaises sur le territoire de la république, impossible?... et pour quel* motifs, de grtee?

Pour les mêmes motifs . monsieur le comle , qui nous font refuser l'intervention armée de Sa Majesté au sujet de la guerre de Munster : parce que nous craignons la présence d'un corps de troupes plus considérable dans l'intérieur de la république

M. d Estrades se levant à son tour :

— En vérité, monsieur, permettez-moi de vous dire que le roi mon maître pourrait se trouver assez pen récompensé de tout ce qu'il a fait, et de tout ce qu'il tient de faire encore toul,a l'heure pour messieurs des Etals : pour la république il déclare la guerre à un roi son parent, i son allié naturel ; pour la république il s'interdit la faculté d'embarquer ses troupes dans un de ses ports du Ponailt. à cause des vaisseaux anglais qui croisent dans la Manche! et la république, pour l'intérêt de laquelle il s'esijelè dans cet embarras, oublie assez ce qu elle doit à Sa Majesté' et ce qu'elle se doit à elle-même pour refuser aux troupes françaises le passage sur son territoire. . Eneoie une fois, monsieur. Sa Majesté pourrait interpréter ce refus d'une façon qui serait moins que favorable à la fidélité et à l'aide que lui doivent ses alliés.

— La république , monsieur le comle. a prouve et prouvera en toute occurrence le respect religieux qu elle professe pour la teneur des traites ; elle fera toujours son possible pour conserver l'amitié de Sa Majesté,- et pour vous le prouver, monsieur le comte, bien que nous ne puissions donner passage aux troupes de Sa Majesté sur noire territoire, je me fais garant d'assurer leur voyage par mer, et de déterminer messieurs des Etats a mett e a la disposition de Sa Majesté tous les vaisseaux de transport el d'escorte qui seiont nécessaires pour embarquer l'armée du roi dans un de ses ports du Ponant. Or. qu'impôt le à Sa Majesté de quelle façon ses troupes soient rendues â Dantzig. pourvu qu'elles y arrivent sûrement?

— Mes pouvoirs ne vont pas jusqu'à accepter une pareille proposition, monsieur, car le roi mon maître ne l'avait pas prévue ; seulement je rendrai compte à Sa Majesté du refus de la république et de l'offre qu'elle lui fait ; mais je crois pouvoir ne pas douter du mécontentement de Sa Majesté . lorsqu'elle verra si étrangement accueillies les marques d'une bienveillance si particulière.

— Et pourtant Sa Majesté n'agirait pas autrement à notre place. Et tenez, monsieur le comte, croyez-vous que les vues que le roi de France peut avoir sur In Flandre espagnole n':ui -

i torise ni pas les précautions que la sagesse el l'expérience nous obligent de prendre? car c'est en vain que nous demandons à Sa Majesté de nous déclarer ses intentions sur ces provinces.

— Je me suis donné l'honneur de vous déclarer, monsieur, au nom du roi mon maître, et de la manière la plus formelle et In plus officielle, que Sa Majesté, selon le traité et la foi jurce lors de la renoi dation de Sa Maiesté la reine, ne formerait jamais aucune entreprise contre la Flandre, et que d'ailleurs, quant au présent. Sa Majesté était beaucoup trop occupée de la guerre que lui a suscitée la république, pour peuser le moins du monde aux droits qu'on lui suppose à la succession de Sa Majesté Philippe IV.

— Nous n'attendions pas moins de la fidélité de Sa Majesté à tenir ses engagements, monsieur le comte ; mais, puisque nous voilà sur ce sujet, je vous en supplie, réitérez encore à Sa Ma-

JPAN BART

jesté les ouvertures que je vous ai faites a propos de ce pays ; eleela, monsieur le comle, au nom des véritables intérêts, au nom de la véritable gloire du roi de France.

— Le roi de France, monsieur, pouvant seul juger de ce qui importe à sa gloire et a ses intérêts, tout ce que fait Sa Majesté demeure toujours bien fait.

— Oh '. ne croyez pas cela, monsieur le comte.,, ne le croyez pas; il peut faire mal... si une aveugle ambition l'égaré... et cela restera mal pour la postérité. Car il faut bien se convaincre d'une chose, monsieur le comte, c'est que dans tout il y a une logique, et que dans les actions humaines cette logique est la vertu. Or, peuple ou roi qui la fausse a moralement tort, a matériellement tort. Ainsi le roi de France a deux partis a prendre au sujet de la succession de Philippe IV dans les Pays- Bas : ou de porter la guerre, l'impitoyable guerre, dans ces belles provinces pour les disputer & l'Empire et à l'Espagne ; ou de favoriser leur affranchissement de la domination espagnole, en leur promettant son appui pour qu'elles se puissent constituer en république, comme elles le désirent ardemment.

— En république!... Toujours votre projet, monsieur ; j'en ai fait part à Sa Majesté, qui m'a répondu que n'ayant, quant â présent, aucune pensée ni dessein au sujet des Pays-Bas, elle ne pouvait rien avancer; mais que, dès qu'elle y songerait, elle vous ferait part de ses vues, monsieur.

— Et qu attend donc votre jeune monarque, monsieur, le comte, quand , d'un seul mot dit a la face de l'Europe, il peut I jamais fonder le bonheur et la prospérité de ces provinces?... Oui, qu'il leur dise : Ne soyez ni â l'Espagne, ni à l'Empire, ni A moi... soyez à vous... soyez libres. Ah! monsieur le comte, qu'il les dise ces mots féconds et sacrés, qu'il les dise... et aux joyeuses acclamations de tout un peuple, sans guerre et sans secousse, il verra bientôt se développer les merveilles et les richesses de ce nouvel Étal. Oui, ce bonheur dont nous jouissons, ce bonheur qu'il nous a fallu payer, nous, par trente années de lutte sanglante et acharnée, votre roi peut en doter les Pays-Bas ; et cela seulement en prononçant ces deux mou : Soyez libres!

— Cela sans doute serait fort magique, monsieur, si les autres puissances devaient imiter ce beau désintéressement quant à la possession des Pays-Bas.

— El qui oserait donc y prétendre, monsieur le comte, si le roi de France y renonçait lui-même pour favoriser leur émancipation? Et puis d'ailleurs, croyez bien que cette action, par cela qu'elle est noble et généreuse, serait du dernier avantage pour les iutérêts de votre maître ; car savez-vous, monsieur le comte, que la France se trouverait alors bien forte contre l'Em-

r" c , contre le Nord , contre l'Europe , avec cette république et nôtre pour boulevards et pour alliés?

— Mais est-il après tout probable, monsieur, que les Pays- Bas soient eux-mêmes disposés à se constituer ainsi?

— N'en doutez pas, monsieur le comle, n'en doutez pas : j'ai parcouru ces provinces ; leur esprit et leurs vœux sont les nôtres : si aujourd hui elles ne sont m aussi florissantes ni aussi riches que nous, e'est que la source el la séve de toute prospérité leur manque... la liberté... Oui, monsieur le comte, la liberté ; si vous en doutez, comparez ce qu'étaient nos provinces sous la féroce domination de Philippe II, à ce qu'elles sont aujourd'hui; comparez nos opulentes campagnes , nos ports remplis de vaisseaux de toutes les nations du monde, comparez cela aux ruines fumantes, aux flaques d'eau fangeuses qui charriaient les cadavres de nos compatriotes; car dans ces temps-la, monsieur le comte, on vit s'accomplir quelque chose d'effroyable et d'inouï dans l'histoire : on vit, tant était désespérée la tel reur du couteau du duc d'Albe el du bûcher de l'inquisition , on vit un peuple entier, se réfugiant dans un immense suicide, crever ses digues, et s'ensevelir avec le sol sous les eaux de la mer!... Tel tut. monsieur, tri fut le dernier terme de la féroce conquête de Philippe II. Maintenant , ne frémissez-vous pas à la seule pensée qu une invasion dans la Flandre espagnole puisse amener, sinon 1rs mêmes calamités, au moins les maux inséparables de la guerre? Ah! monsieur, aidez-moi â les prévenir... suppliez le roi... il est jeuuc. a cet âge les grandes pensées

trouvent toujours un écho dans le cœur .. qu'il se laisse aller à une noble impulsion ; que, sans arrière-pensée, il promette son appui i ces provinces, el qu'un jour le monde entier dise avec admiration : La république des Pays-Bas fol libre par la volonté de Dieu et l'appui de Louis XIV !

- Voila un parfaitement beau rêve — monsieur — dit lo comte d'Estrades en aspirant à plusieurs reprises une pincée de tabac d'Espagne. — Mais, comme je tiens a envoyer aujourd'hui mon courrier à Sa Majesté , je vous demanderai de nouveau si vous persistez dans les mêmes volontés au sujet de toutes les propositions que je me suis donné l'honneur de vous faire dans cette conférence?

- Absolument, monsieur \e comle.

Les deux hommes d'État se séparèrent froidement ; et quand M. de Witt rentra, il ne put s'empêcher de s'écrier avec une profonde amertume :

- Un rêve... un rêve... oui sans doute eux doivent prendre cela pour un réve... ils le doivent. 0 Mazarint Matarinl le poison de ta politique aura-t-il donc flétri dans leur germe jusqu'aux idées les plus généreuses et les plus utiles au véritable intérêt des peuples et des rois!

Page 1