IS XIV
et devant lui, à l'arçon de sa selle, une espèce de petite valise attachée avec des courroies. Ce capucin élait le révérend père Zéphvrin, dont M. l'abbé de Bourlemonl parle dans ses lettres, a propos de sa vocation toute guerrière.
Lorsque M. de Navailles eut parcouru la ligne de bataille, il commanda à sou lieutenant général, M. le Bret, de faire former le carré, se mil au centre avec lYlal-major, et dit au père Zéphyrin : — Maintenant, & vous, mon révérend ; mais veuillez être bref, et ne parlez pas trop haut, je vous prie.
M. de Navailles s'êtaiit respectueusement découvert, son clalmajor l'imita. Le père Zéphyrin toussa quelque peu. se dressa sur ses élriers, et commença son exorde d'une voix assez sonore, malgré la recommandation de M. de Navailles.
« Beaîi mortui qui in Domino moriuntur, a modo ut r* u auifseant h luboribut suit; opéra enim iltorum Kqucnlur « tllot... »
Ce qui veut dire, mes frères : — « Heureux les morts qni « meurent dans le Seigneur, dés a présent ils se reposeront de « leurs travaux, car leurs œuvres les suivront. »
Plusieurs officiers ue purent dissimuler leur ètonnemenl en entendant l'exposition de ce thème, assez mal choisi daus cette occurrence. Mais M . de Navailles écoulaul avec un profond recueillement, ils se résignèrent
Le révérend continua : — fleali mortui... Heureux les morts, dit I Ecriture. Oui, mes frères... et je le répète ... Heureux les morts I car jamais vérité n'a été plus éclatante... Qu'est-ce donc que la vie. mes frères? Une chaîne affreuse, une enveloppe toute terrestre, un poids détestable qui attache ici-bas l'âme qui aspire à remonter vers le Créateur. Demi mortui! Heureux donc ceux-là qui sont morts 1... morts, comme vous aile/ peut-être bientôt mourir, mes frères, massacrés par ces infidèles qui se sont déjà rougis du sang de tant de vos frères. Heureux donc ceux-la qui sont moils dans les tortures, morts pour le Seigneur, morts pour l'exaltation de la croix; heureux sont-ils. mes frères I iVam requicatunt à laboribu* tutu, car ils se reposent de leurs travaux... i-.li! sans doute, mes frères, ils se reposent... Et«n effet, quelle est donc votre vie pour y tenir autant? une vie misérable, remplie de privations, sans avenir, sans espoir sur celte terre; tandis que la mort... ah! la mort, mes frères! la mortl mais c'est à la fois le repos et l'entrée dans un meilleur moude ! Béuissez-la donc, souhaitez-la donc de toutes vos forces, cette mort à laquelle vous allez d'ailleurs marcher tout a limite , cl ce, pour la plus sainte des causes... Cette mort que vous allez affronter avec d'autant plus de courage, qu'elle est plus effroyable, plus immiuente. à cause du grand non: 'ire de vos ci nemis et de leur épouvantable barbarie... Celle mort, enfin !...
— Allons, allons, suffît! si on a a mourir ou à prendre un bain de flammes, ça se fera ; mais c'est pas la peine de tant crier ça d'avance , dit une voix audacieusemeot interruplrice , partie d'un raug d»s soldats aux gardes.
— C'est vrai, c'est bien assez de risquer d'être mangé tout vif, sans s'eulendre dire d'avance à quelle sauce ça sera, reprit un autre.
— Assez... oui, assez, murmurèrent enfin plusieurs autres soldats, bientôt imités par un grand nombre de leurs camarades, enhardis par l'obscurité qui ne permettait pas de distinguer les interrupteurs.
Le père Zéphyrin s'arrêta court, outré de colère, et dit a M. de Navailles :
— Mon fils, faites faire silence, au nom du Dieu vivant 1 Mais M. de Navailles , malgré sa profonde , sa fervente
Siété, et l'attention pieuse avec laquelle il avait commencé 'écouter ce singulier discours, partagea bientôt l'opinion de ses généraux qui lui représentaient à voix basse , et à mesure que le capucin avançait dans son exhortation, tout ce qu'elle avait de démoralisant pour le courage des troupes qui allaient pour la première fois combattre uu ennemi déjà dangereux, et que b>* bruits populaires montraient encore plus redoutable qu'il ne l'était réellement. Aussi , tirant le révérend par sa manche, M de Navailles lui dit tout bas : — Mon père, voici bientôt l'heure de nous mettre eu inarche pour surprendre l'en-
JKAN BAKT
nrmi. Veuille! finir le sermon, nous donner l'absolution, et distribuer les chapelets et autres objets bénits , que notre saintpère le pape a bien voulu envoyer a Candie pour les défenseurs de la croix.
— Mais, mon fils, dit le révérend, je crois faire bien pour le salut des chrétiens qui mécontent, de leur parler dune
mort.'..
— Ah çà , mais , mille-V yeux I mon révérend , s'écria impatiemment le duc de Beaufort, vous nous la baillez belle avec vos morts par-ci , mort par-là , mort en haut , mort en bas , mort partout ; et, par la, sambieu ! croyez-vous donc que ce soit régalant pour ces enfants d'entendre vos homélies niorlificales, avant d'aller risquer leur peau, vu qu'ils n'en ont qu'une ?
— La voix du Seigneur, mon fils I
— Et, mort-Dieu! la voix du Seigneur, m'sieu le capucin, c'est la mienne comme la vôtre, si le Seigneur me parle aussi ù l'oreille ; et il vient de m'y lâcher deux mots que je vas collo • quer a ces enfants, ajouta Beaufort en repoussant d'une main le révérend; puis, portant son cheval en avant, élevant sa voix rauque , il retrouva quelque peu de cette facilité oratoire grâce à Inquelle, dans son beau temps de la Fronde, il éleclrisait son peuple des halles.
— Par la sambien ! m's enfants, s'écria-t-il, n'écoutez pas ce pleurard de capuchon , il ne connaît pas nof métier, puisqu'il vous parle de mourir; ce n'est pas mourir, mille z'yeux , qu'il nous faut, m's'enfants ! c'est vivre, mort-Dieu, et vivre dru pour échiner bravement ces chiens de Turcs, piller leur or, caresser leurs Turquesses, qui, croyez-moi, j'en ai vu... feraient goguiller tous les saints du paradis... Par ainsi, ouvrez vos poches et léchez-vous d'avance les badigouinces , car y aura de quoi rire chez les Turcs après la râtelée... Par ainsi..." vive le roi ! et en avant !
Ce discours , moins canonique que celui du révérend père Zépbyrin , excita néanmoins l approbation et l'enthousiasme universel de la troupe, qui, malgré la recommandation de garder le silence, ne put retenir un assez bruyant murmure d'approbation , mêlé ç\ et là de : — Via qu'est parler... le brave duc!... Dieu de Dieu! les Turquesses!... lor... la pillerie ! et d'autres expressions moins gazées , qui prouvaient assez que l'ex-roi des halles connaissait » merveille les endroits faibles du cœur humain qu'il fallait attaquer pour émouvoir le populaire.
Les officiers riaient sous cape, et M. de Navailles , seul , balançait entre le cri de sa conscience religieuse et le respect qu'il devait au prince du sang, pour imposer silence à l'éloquence peu sacrée du duc de beaufort, dont il ne pouvait d'ailleurs méconnaître l'immédiate et heureuse influence sur ses soldats.
Le père Zéphyrin allait sans doute répliquer, car il se dressait de nouveau sur ses étriers en étendant les bras , lorsque heureusement l'horloge de la tour sonna trois heures.
— A cheval , messieurs , à cheval ! dit vivement M. de Navailles en remontant en selle ; puis, s'adressant à M. de Dampierre : — Allons, monsieur, prenez le commandement de la cavalerie ; cette pente douce que voici va vous conduire au fossé : vous suivrez la première ouverture que vous y trouverez ; mais recommandez surtout le plus grand silence aux cavaliers qui forment l avant-garde.
Et le corps d'armée commença de défiler devant N. de Navailles ; les mousquetaires d'abord, et les autres compagnièe de cavalerie formant l'avanl-garde ; puis les régiments qui n'étaient pas de la maison du roi ; puis les compagnies des gardes , au centre desquelles se mit M. de Navailles; après venaient les deux cents officiers réformés, formant un corps d'élite ; puis enfin les troupes de la marine commandées par M de Beaufort, et sons lui par M. Colbert de Maulevrier ( frère du ministre ), formaient la gauche, et devaient prendre leur position a droite du bastion de la Sablonnièrc.
An moment od le duc de Beaufort allait entrer dans le chemin creux qui conduisait au fossé , son beau lévrier favori , Brixcr.iu; qui I avait suivi, poussa un cri, on plutôt un long hurle-
ment, en se dressant sur ses pattes de derrière , de sorte que son museau touchait le haut de la botte de son maître.
— A bas, û bas... tout beau , Brise-l'Air, dit Beaufort avec impatience. Puis, s'adressant en riant au comte de Kernualle : Crois-tu aux présages, Sébastien ?
— Un peu, monseigneur.
— Eh bien ! est-ce qu'on ne dit pas, dans tes landes de Bretagne, que de chien qui hurle, mort est proche?
A ce moment, une voix perçante, s'élevant de derrière mi pan de muraille, s'écria :
— Tu as blasphémé le Seigneur, tu périras par le glaive ! Et l'on entendu le trot précipité d'un cavalier qui s'en alUil
au plus vite. — Ah ! ah ! dit Beaufort, c'est le capuchon qui dit cela pour se venger; il fait bien de brocher-bayard (Il ; car, mort - Dieu ! sa sale robe brune n'eût pas garanti son dos de ma houssine; et pourtant, vois un peu, Sébastien, si je suis tué dans celte danse, ce puant-li ira dire partout que c'est le diable qui a fait exprès de me dépouiller de l'âme qu'il m'avait prêtée.
— Pour l'amour de vous, monseigneur, chassez ces idées, dit le comte de Keroualle...
— Oui , oui , Sébastien ; car. je le vois, lu es aussi peureux des présages que la jolie sœur Louise, dont les yeux marcassins présagent, eux autres, tant de morts d'amour... Mais, fais titi peu arrêter mes braves de la marine, que je leur sonne quelques mots de fanfare guerrière.
Ce mouvement exécuté. Beaufort dit aux soldats qu'il commandait :
— Ah ça, m's'enfants. nous allons nous harpailler, mais la. chaudement. Le mot de ralliement est : Louis et en tirant.' Ne nous inquiétons pas de nos membres, nous les retrouverons après ; il n'y a que les cogliones de tués; tapez fort, et poussez dru. Vive le roi!
Cette singulière harangue terminée , le duc fit signe de son épéc, et les soldats de marine gagnèrent le poste de bataille qui leur était assigné, ayant M. de Maulevrier a leur tête. En sortant du fossé du forlDimitri, selon l'ordre de bataille. Beaufort et ses deux mille hommes allèrent se ranger en dehors de la fausse braye, dernier ouvrage qui défendit la ville de ce côté.
L'avant-garde, le centre et la réserve marchèrent sur peu de front jusqu'à ce qu'ils fussent sortis du fossé, dont les bords étaient si inégaux et si élevés, qu'il fallait être assez avant clans la campagne pour se pouvoir former en bataille. Enfin on y parvint, et, une fois en rase plaine, les troupes se mirent en marche par colonnes serrées pour traverser un défilé assez p/oche (les Turcs, afin de gagner une petite plaine qui permettait a M. de Navailles d'attaquer l'ennemi sur le flanc et les derrières ; car il ne voulait pas I attaquer par la tête de sa tranchée, ses boyaux étant trop profonds.
La petite armée passa donc heureusement ce défilé sans donner l'éveil aux Turcs.
Le soleil, qui devait se lever bientôt derrière la chaîne des collines an pied desquelles s'étendait le camp ennemi, projetait déjà une lueur ronge el douteuse, mais pourtant suffisante pour que la crête brune des montagnes se dessinât nettement sur ce fond transparent, tandis que leurs bases étaient encore noyées dans la vapeur et l'obscurité. Puis cette clarté, d'abord incertaine, devint plus prononcée, plus lumineuse: l'horizon se colorait peu à peu, et, à la faveur du jour naissant, M. de Navailles fil faire halte au centre pour attendre la réserve et l'arrière-garde. Le silence était morne et profond; l'air vif et frais du matin bruissait légèrement dans 1rs feuilles de quelques palmiers, et apportait par bouffées la senteur aromatique et forte de la bruyère des montagne*, tandis que la clarté des étoiles disparaissait devant la lueur pourpre qui montait toujours à l'horizon, de moment en moment plus vermeil et plus éclatant.
La demi-heure d'attente qui précéda l'attaque des lignes turques fut un instant assez critique; la plupart des troupes cuti) Kiprivion fawik ét DcMriMl. |K)in dire fan ou «ourii ulc
voyées de France en Candis n'étaient pas des meilleures nî des p'ûs estimées, ainsi que le fera voir une lettre de M. de M suie* rier. Une espère d'inquiétude vague régnait sur le visage des soldats déjà pâlis par les fatigues de la traversée; une nourriture détestable, et une dernière nuit sans sommeil, puis ce silence complet dans lequel il fallait rester, l'impression fâcheuse laissée dans les esprits par le discours si maladroit du père Zéphvrin, jointe aux mille bruits ridicules et exagérés que tons les la Lanterne de Candie avaient, selon l'usage, fait circuler parmi les nouveaux venus; tout cela rendait peu assurée la contenance des troupes de H. de Navailles, qui alors regretta d'avoir refusé les Esclavons,que H. le marquis de Saint-André lui avait d'abord proposés pour lai servir d'éclaire urs. Néanmoins le général se rassurait un peu en comptant
hommes do pied, avec cinquante grenadiers à leur téte, soutenus par trois détachements de cavalerie.
k peine les lignes furent-elles formées, que l'atmosphère fui embrasée des premiers feux du jour, et que les cimes des montagnes commencèrent a se teindre de pourpre II y eut un moment où cette nappe de lumière inondait le groupe d'ofiiciers et d'aides de camp qui entouraient M. de Navailles, couvrit de reflets d'or toutes ces armures éclatâmes, tous ces panaches brillants, toutes ces érharpes de soie brodées. Pendant quelques minutes, ce point culminant de la plaine parut absorber tous les rayons du soleil levant; la figure du général, entièrement éclairée, projetait au loin sa grande ombre, tandis que les paoacbrs et les mousquets des soldais situés plus bas, audessous de lui, étaient seulement cfflrurés parcelle vive clarté.
sur l'impulsion et le bon exemple que devaient donner les mousquetaires et les soldats aux gardes destinés â engager l'action ; et lorsqu'il prit si position de commandement sur un mamelon de terrain qui dominait tout le champ de bataille, la figure pâle et grave du vieux général, si elle ne révélait pas une grande certitude de la victoire, ne laissait pas deviner toutefois qu'il en désespérât.
Un peu au-dessous de celte élévation dont on a parlé était nn terrain plane et assez vaste; ce fut la que M. de Navailles mil son corps de bataille et sa réserve, commandée par M. le comte de Choiseul, afin d'empéïlier la communication du deuxième camp des Turcs, situé de l'autre côté, â l'ouest de Candie. Entre la première et la seconde ligne, cinquante mousquetaires et cent officiers réformés, avec les gardes et quelques gentilshommes de M. de Navailles, formaient une dernière réserve qu'il tenait près de lui pour la porter partout oii il serait nécessaire.
Son avant-garde, depuis quelque temps en marche, et commaudée par M. de Pampierre, se composait de quatre cents
A cet instant, M. de Navailies posa sir une de ses foules la lunriie dont il se servait pour examiner le champ de bataille, et tira sa montre; lorsqu'il ent vu l'heure, il dit : — Que Dieu bénisse les armes du roi, messieurs, car l'attaque de M. de Dampierre ne va pas larder maintenant.
Tons bis yeux se dirigèrent vers le point sur lequel on vit M. de Navailles diriger de nouveau sa lunette; et au bout de cinq minutes le profond silence qui régnait encore fut interrompu par plusieurs décharges de mousquelerie, et par le bruit lointain de la charge que battaient les tambours accompagnés de fifres. ^
Bientôt après, on vit â l'horizon et derrière un pli de terrain gui, n'élevant entre M. do Navailles et les ouvrages ennemis, les lui cachait, on vit nn nuage de fumée épaisse et blan* ebe se dérouler pesamment, et on eutendit en même temps le retentissement de l'artillerie des Turcs et le roulement sonore de leurs timbales.
— Que Dieu aide N. de Dampierre, dit le général... car voici qu'on répond rudement I son attaque.
JKAN BART
Le bruil de l'artillerie et de la mousquelerie résonna encore quelques, minutes; puis l'arlillerir cessa, et peu de temps après la mousquelene ne se fil plus entendre qu'à de rares intervalles.
— Le feu de l'artillerie des Turcs est éteint, c'est bon signe, dit le général à ses aides de camp... 11 est probable qu'a cette beure l'arme blanche décide de l'affaire
Puis M. de Navailles lit faire un pas à sa jument, pour examiner l'aile droite de sa petite armée, commandée par M. le Bret. Au loin s'étendait la masse sombre de sa ligne d'infanterie, et le soleil reluisait sur la cuirasse des cavaliers.
Comme M. de Navailles allait donner quelques ordres, il vit paraître sur le sommet de l'éminence de terrain qui se trouvait entre lui et le lieu de l'attaque, il vit paraître un cavalier courant à toute bride, qui se dirigeait vers le corps d'armée; le tourbillon de poussière que soulevait le cheval ne permettait pas de distinguer les couleurs de celai qui le montait. Ce ne fut qu'à quelques pas qu'on le reconnut pour être un officier de la compagnie de Cboiseul, à son ècharpe et a ses aiguillettes orange.
— Victoire! monseigneur! dit cet officier en agitant d'une main son chapeau a plumes orange, pendant que de l'autre il arrêtait sur jarrets son cheval tout blanc d'écume. Victoire... H. de Dampierre m'envoie vous dire que les soldats du régiment du Roi, commandés par M. de Caatellan, et soutenus principalement par les régiments de Rozan-Duras, de Saint- Vallier et de Montaigu, ont si vivement pressé les Turcs, qu'il reste maître de doute pièces de canon et d'une autre batterie abandonnée, mais pleine de munitions.
— Et les Turcs, monsieur?
— Refoulés sur la montagne et dans la mer, monseigneur, où la plupart se sont jetés en criant : Chrétiens ! pour avoir merci des nôtres qui les poursuivaient d'une rude sorte...
— Et comment nos gens se sont-ils conduits, monsieur?
— Bravement, monseigneur, très-bravement, quoiqu'il faille dire que les Turcs étaient quelque peu engourdis encore par le sommeil ; et malheureusement, la cavalerie, dont j'ai l'honneur d'être, n'a pas pu donner beaucoup.
— Et avons-nous perdu beaucoup de monde a cette attaque, monsieur?
— Aniaiit que j'ai pu en juger, trente ou quarante hommes, monseigneur; mais MM. de Rozan, de Castetlan et de Montaigu ont été blessés; et M. de La Galissonnière a été tué près de moi, ainsi que M. de Montreuil, capitaine aux gardes.
— Ils sont morts pour la cause de Dieu en braves gentilshommes, et le roi le saura. Allez, monsieur; allez maintenant complimenter M de Dampierre pour moi, et lui dire de tenir ferme ces redoutes, d'y faire mettre en bataille les régiments des gardes et ceux qui les soutiennent.
— Oui, monseigneur, dit l'officier qui, piquant des deux, repartit au grand galop, et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
— Tout va bien , dit M. de Navailles. Les Turcs ont tellement lâché pied, que ce sera peut-être seulement une affaire d'avant-garde ; mais enfin les voila délogés d'une bonne et dangereuse redoute... M. de Dampierre a assez de troupes pour la garder ; maintenant il faut surveiller la droite, de crainte que les ennemis n'envoient du secours du côté de Saint-André; mais M. le Bret est là pour les empêcher, et nous ici pour le soutenir.
A ce moment, une épouvantable explosion fit trembler la terre jusque sous les pieds des officiers qui entouraient le général ; on eut dit que le sol allait se fendre ; la jument de M. de Navailles eut peur, et voulut se dérober ; mais le vieux duc, encore très-bon homme de cheval, lui lit sentir vigoureusement l'éperon et la ramena.
L'explosion venait du côté des redoute» alors occupées par M. de Dampierre ; car une lourde colonne de fumée blanche s'éleva pesamment de derrière la petite colline,
— Cest une mine qui aura joué, s'écria M. de Navailles. C'est un fourneau que les Turcs auront allumé sous leurs redoutes en les quittant. Voila un grand malheur et capable de bien
démoraliser nos troupes. Courez, monsieur, dit il à M. le marquis d'Huxelles, un de ses aides de camp, cou ez vite savoir quelles auront été les suites de cet accident, et tâchez surtout de rallier nos gens, s'ils avaient quelques frayeurs.
A peine I officier avait-il disparu, que M de la Hoguette, autre aide de camp de M. de Navailles, mettant sa main au-dessus de ses jeux, comme pour mieux voir, s'écria • — De par Dieu ! mouseigneur... voici des fuyards qui descendent le versant de la colline, et accourent de notre côté en se débandant.
— Non, non, dit M. de la Rochecourbon, premier aide de camp, ce sont quelques traînards.
— Mais, messieurs, des traînards ne courent pas de celte force... elle visage tourné vers nous... je pense.
— Par le ciel ! dit un autre officier, vous avez raison, ce sont des soldats aux gardes. Je les reconnais à leurs justaucorps gris. Voici maintenant des soldats du régiment de Bretagne et de Jonzac...
— Mort- Dieu! jusqu'à des cavaliers de Choiseul! s'écria un autre.
M. de Navailles pâlit extrêmement, et s'écria en se signant : Que Dieu nous soit en aide... ceci est une pleine déroute... encore... et encore Voici maintenant les panaches des officiers... qui tâchent de rallier leurs soldats... Impossible, ils fuient toujours... Voyez... voyez... les misérables! Messieurs de Tilladet, de Saint-Vincent, courez .. courez à toute bride les rallier... et abattez-les sans merci s'ils vous résistent.
A peine ces ordres étaient-ils donnés et exécutés, qu'un maître de la compagnie de Sommerive, placée â l'extrême droite du corps de bataille, accourut dire au général . — Monseigneur, voici des bannières turques qui s'avancent, clairons en tète, en venant de Saint-André ; M. le Bret vous en fait part.
La déroute continuait cependant, et la petite colline se couvrait de plus en plus de soldats et de cavaliers qui se repliaient pêle-mêle ver» le ceutre, en criant : —Sauve qui peut, sauve... Voici les Turcs... Tout est miné...
Les troupes du centre et de la réserve étaient dans une morne stupeur, les seuls mousquetaires manifestaient hautement leur impatience d'aller venger cette honteuse fuite.
M. de Navailles envoya encore quelques officiers pour tâcher de rallier les fuyards. Ce fut impossible.
La position de l'armée était critique ; la droite, vigoureusement attaquée par les Turcs, qui arrivaient en masse serrée du côté de Saint-André, commençait d'être ramenée battant sur le centre et la réserve, lorsqu'un gros de fuyards, poussant des cris horribles, parut sur la cime de la colline dont on a parlé; et après eux quelques éclaireurs et cavaliers turcs. Ce voyant, M. de Navailles mil le sabre à la main, et, montrant les Turcs, dit â MM. de Monlbron et de Maupertuis, qui commandaient les détachements de mousquetaires :
— Allons, messieurs, en avant, faites sonner la charge, et montrons au moins qu'il reste ici quelques gentilshommes! Puis M. de Navailles, ayant rassemblé son cheval, partit d'un galop vigoureux à la tête de ce corps d'élite pour tacher de repousser l'ennemi.
— La cavalerie turque la cavalerie turque Sauve
sauve... qui peull ! cria un fuyard sans chapeau, qui, courbé sur son cheval, le poussait â fond de train.
M. de la Hoguette l'abattit d'un coup de pistolet; mais cet exemple fut inutile... A mesure que la troupe de cavalerie commandée par M. de Navailles avançait au galop, les groupes de fuyards devenaient plus nombreux; c'étaient des soldats d'infanterie qui se sauvaient en jetant leurs armes pour fuir plus vite, des chevaux sans cavaliers, ou des fantassins qui, dans un hébétement stupide, et croyant marcher sur un terrain miné, se couchaient â terre dans l'immobilité du désespoir.
— Tout est miné, on marche sur le feu, disaient les autres.
— Mais, misérables! leur criait M. de Navailles, si l'ennemi fait jouer ses fourneaux, c'est signe qu'il fuit. Ralliez-vous donc! en avant !
Rien ne put arrêter cette terreur panique; la cavalerie, que M. de Navailles avait d'abord envoyée au secours de M. de Dampierre, tenait seule. Voyant qu'il ne pourrait jamais refor-
mer l'infanterie, H. de Navailles, à la tète de ses mousquetaires, franchit un assez profond min pour aller se joindre au gros des combattants , â la tête desquels il voyait M. de Dampierre. Un grand nombre de cavalière turcs, armés de légères cuirasses et de petits boucliers de peau , portant des turbans rouges à flamme verte, et montés sur des chevaux a hautes selles, étaient aux mains avec les troupes du roi. Le premier moment du combat passé, les décharges de pistolets faites, on ne combattait plus guère qu'à l'arme blanche ; les cris de France se mêlaient a ceux des Turcs, qui, selon l'habitude, poussaient des hurlements épouvantables.
M. de Navailles se jeta au plus ardent de la mêlée, et reçut plusieurs coups sur ses armes; le combat était acharné, et l'avantage vaillamment disputé de coté et d'autre ; mais le nombre toujours croissant de cavalerie turque faisant perdre du terrain au général, il fut obligé de commander un demi-tour à gauche a l'escadron qu'il avait réuni. Comme il exécutait ce luxiuvemeot, il vit arriver du côté de la ville le duc de Beaufort, courant à toute bride; monté sur un Phœbus, qui. malgré une blessure saignante au poitrail, paraissait toujours plein de vigueur et de feu ; la cuirasse de Beaufort était faussée en plusieurs endroits , et son panache blanc a moitié abattu et brûlé
Kr la poudre. — Louii... Louis... M's'enfaols, en avant! criait aufort aux fuyards, eu agitant son épée de la main droite. En avant... Mais" écoutez moi donc, chiens 1 je suis votre amiral... ralliez-vous donc à moi.
Ni la voix de l'amiral ni celle de ses officiers ne purent arrêter cette panique, due, ainsi qu'où le sut après, a l'explosion de plusieurs barils de poudre que les Turcs avaient laissés dans la redoute prise par les troupes de M. de Dampierre, et aux-
auels plusieurs soldats français mirent le feu par imprudence ; e là, cette horrible frayeur et ceUe persuasion que tout était miné sous les pas de l'armée.
M. de Navailles piqua droit à M. de Beaufort : - Et les Iroapes de la marine, monsieur?
— Lâché pied comme les autres... rompues, impossible de les ramener sur la voie... une vraie meute folle et lâche qui fuit a la défense, lui cria-t-il.
— Allons, que Dieu nous protège I En avant, messieurs; teutons encore une charge pour l'honneur du roi, dit Navailles en moiitr.n i aux mousquetaires les Turcs qui s'étaient reformés, après avoir chassé les derniers soldats d'infanterie.
— A qui de nous deux sera le plus tôt prés des Turcs, monsieur de Navailles! dit Beanfort ; et, attaquant vigoureusement Phœbus, qui fit. un bond extraordinaire, il partit en agitant son épée et criant à son jeune lieutenant : — A moi , Keroualle, marque bien les points I et viens voir l'hallali de ces turbans verts!
Les gentilshommes de Beaufort le suivirent, et il disparut dans la mêlée, tandis que M. de Navailles exécutait brillamment sa dernière charge au milieu d'une grêle de flèches et de balles de mousquets, qui atteignirent son cheval et ses armes en plusieurs endroits; mais, voyant que la cavalerie ennemie s'avançait en plus grand nombre encore, qne sa gauche était en pleine déroute ainsi que le centre, et que sa droite était débordée par les Turcs, le général dit tristement a Landot, capitaine de ses gardes, qui ne l'avait pas quitté depuis le commencement de l'action : — Tout est perdu, Landot; ralliez ce qui reste de mousquetaires, de mes gardes et des maîtres de l'escadron de Saini-Esiéve, et faites sonner la retraite Que la volonté de Dieu soit faite ; mais le roi sera bien fâché.
La retraite s'exécuta sur les huit heures du malin. M. de Navailles, à la tête d'un petit escadron , protégea l' arrière-garde jusqu'à l'ouverture du fossé, où il fit défiler les débris de son armée, qui, une fois là, se trouvait à couvert sous le canon du fort Dimitri. En rentrant dans la place, M. de Navailles trouva le marquis de Saint-André qui avait suivi l'action du haut du rempart.
— Monsieur le duc, dit ce dernier i M. de Navailles qui
descendit de cheval, les plus braves généraux ne peuvent rien avec d'aussi lâches coquins; mais je regrette bien que vous Bavizpas accepté mes Esclavons; et M. le duc de Beaufort?
— Je n'en ai aucune nouvelle, monsieur; je l'ai vu seule-
ment, monté sur son cheval noir, avant la dernière charge que nous avons exécutée ensemble.
A ce moment, on était près de la porte Saint-Georges : on vit arriver au galop un cheval qui portait un officier à moitié couché sur son encolure ; cet officier était tout saiguani, et son justaucorps blanc, rouge de sang. Comme si son cheval eût eu l'instinct de voir qu'il était hors de danger, il s'arrêta court, et le cavalier, n'ayant pas assez de force pour supporter la réaction de ce brusque temps d'arrêt, tomba lourdement pur terre, presque aux pieds de II. de Navailles; deux cavaliers de Saint- Estève l'adossèrent à un pan de muraille, pendant qu'un autre, à l'aide d'une gourde, lui mettait quelques gouttes d'eau sur les lèvres. Il revint à lui, et, ouvrant les yeux, vit M. de Navailles.
— Dieu soit loué ! au moins vous êtes sain et sauf, monseigneur; que n'en est-il de même de M. de Dampierre, que je viens de voir égorger presque sous mes yeux.
— C'est une erreur, H. de Dampierre vient de rentrer dans la ville, blessé, il est vrai ; mais au moins il est ici eu sûreté.
— Mais, monseigneur, M. de Dampierre ne portait-il pas une plume blanche, un buffle brun, avec une cuirasse ornée de dorures à l'ancienne mode?
— Non, non... c'est M. le duc de Beaufort qui portait cette armure.
— Que Dieu le reçoive donc en son saint paradis ; car je crois bien que c'est celui que j'ai vu égorger...
— Comment cela?
— Monseigneur, après avoir en vain lâché de rallier mes gens, ayant reçu une blessure ici, je crois, dans la hanche, et pouvant à peine me tenir à cheval, je piquai des deux. Mais, en passant devant une redoute abandonnée, je vis un homme vêtu comme j'ai dit, et ayant à côté de lui un grand chien qui hurlait; car c'est ce bruit qui d'abord attira mon attention.
— Ce chien était sans doute le lévrier favori du duc. Ce serait donc lui! dit Navailles avec anxiété. Mais poursuivez, monsieur... poursuivez.
— Si bien donc, monseigneur , que cet homme était comme couché a plat ventre par terre , appuyé sur ses deux mains , dont il sembla lever une avec peine pour me faire signe de venir a lui, en agitant son chapeau à plumes blanche;... Je ralentis un peu le galop de mon cheval, et j'allais, quoique bien blessé moi-même, courir * lui, lorsque je vis venir un
fros de cavalerie turque pour me couper. Pensant alors, je avoue, plus à moi, qu'a Son Altesse, je piquai des deux non sans me retourner pour tâcher de voir ce que deviendrait cet officier à la plume blanche... Je vis les Turcs, qui m'avaient voulu d'abord charger, courir a lui... et lever leurs sagayes; j'entendis alors un long et affreux hurlement du chien et puis ce fut tout... Mais je crois, monseigneur, que dans l'état où se trouvait le seigneur-duc, si c'était lui, il n'a pu faire grande résistance.
Telle fut la fin malheureuse de cette sortie, et le soir, au soleil couchant, lorsque généraux et officiers, du haut du rempart, regardaient tristement le champ de bataille en pensant aux pertes qu'ils avaient faites, on vil tout à coup un étrange et bien horrible spectacle.
La tranchée et les ouvrages des Turcs, ainsi qu'on le sait, venaient jusqu'au pied des murailles de Candie. Tout à coup une tête sanglante et hideuse, couverte d'une perruque mouillée, sembla sautiller sur le bord du parapet de la ligne la plus avancée des Turcs, puis une autre tète suivit celte tète, puis une foule d'autres encore, affublées de la même sorte ; et cette horrible procession de tètes françaises, coupées après la défaite et promenées sur des piques avec leurs perruques, dura jusqu à ce que la nuit eût mis un terme â cette féroce raillerie de» Turcs.
On envoya le lendemain un parlementaire dans le camp ennemi pour savoir quelques détails sur M. de Beaufort; le vizir fit vider devant le messager quelques sacs de têtes déjà ailées et prêtes â être envoyées à la Porte, en lui disant de cher, lier là-dedans celle du grand prince qu'on regrettait, jurant sur s:i parole qu'elle ne pouvait être ailleurs. — L'envoyé ne reconnut
JliAN B.VRT
pas la télé du prince, et depuis on n'cutcudil plus jamais parler de S. A. monseigneur le dur de lîeaulort.
Voici l'extrait du rapport de M. de Navailles où se trouve la liste des officiers cl soldats morts ou blesses dans celte sortie :
LISTE DES GEKS DE QUALITÉ ET DES l'KINCIPAIX OFFICIERS QUI SO.VT MORTS EN CANDIE, A LA SORTIE SOCS LE COMMANDEMENT DE M. LE DOC DE HA VAILLES, LE 25 JUIN 1009.
S. A. monseigneur le duc de Bcauforl, mort ou recelé, nom!).
Le comte de Rozan; le chevalier de Villarceau, enseigne de l'amiral; les sieurs de Guénésaud, de la Galissonnièrc ; le chevalier de Quélus; de Vandièrcs, capitaine de vaisseau ; de Saint- Remi ; le marquis de Bois-Dauphin; le marquis de Fabert. mestre de camp au régiment de Lorraine; deMontreuil, capitaine aux gardes ; de Deauvais, d'Ost, lieutenants aux gardes; de Martel-Vaudrav, capitaine; le chevalier de Gatine, capitaine; de Villergy ; le chevalier de Clermont-Lodèvc ; de Bourgneuf, aide de camp du duc de Navailles; de Lanson, capitaine en Lorraine, et un sien frère: de Ricourt; de Saint-Jean, capitaine; de Cari-
San et d'Escombes, brigadiers de mousquetaires ; le chevalier Moncousat, rapitaine en Bretagne; Grenier, capitaine en Lorraine; soixante officiers réformés; vingt mousquetaires du roi de la première compagnie ; neuf mousquetaires de la seconde.
Le chevalier de Novion, colonel de Bretagne; de Caslcllan, major aux gardes; de Jonsac ; de Cnuvisson ; le marquis de Linières, colonel; de Montigny; de Moissac, enseigne aux gardes; le marquis d'O, colonel; de Sainl-Mesmc, lieutenant; de la Hognette, aide de camp du duc de Navailles ; de Croissy ; le chevalier des Essarts, volontaire ; Colbert de Maulcvricr,' maréchal de camp; le chevalier de Bourlon; Landol, capitaine des
(rardes du duc de Navailles ; le lieutenant et le maréchal des ogis; de Montaigu, colonel; de Halot; Olier, capitaine de cavalerie; de N 1 1 tiers, lieutenant-colonel ; de la Baume, capitaine de vaisseau ; d'Huxelles, aide de camp ; de la Morillière, colonel; le chevalier de Beauvillon; d'Amplemont; le comte de Monibron, commandant les mousquetaires; du Lot; de laCnurtiade; le Bret, maréchal de camp; de Choiseul, commandant la cavalerie; le marquis de Saint-Vallier, colonel ; le chevalier d'Ailly, capitaine: de Chemerault, enseigne; de Tresme, enseigné ; de Rigoville et de Preulevillc, maréchaux des logis des mousquetaires.
Telles furent les perles de l'armée du roi dans celle malheureuse sortie, qui démoralisa singulièrement les troupes : elles reprirent pourtant courage lorsqu'on annonça, le i" juillet, l'arrivée des galères du roi, commandées par M. le duc de Vivonne.