‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 22 sur 120 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Voici en quels termes M. Co'berl de Maulevrier rendait compte â Colbert de la seconde sortie qui fut faite sous ses ordres, après la malheureuse affaire du 25 juin.

« A Candie, oc jomli au «t.ir. 4 juillet.

't Enfin nos galères arrivèrent hier an nombre de vingt-huit, savoir : les treize du roi, notre maître, avec les trois galiotes, loin seize ; cinq "du pape, font vingt et une; et sept de Malte, lont les vingt-huit.

< Hier, pendant que ces galères arrivaient, qui fut sur les quatre ou cinq heures du soir, on me donna le commandement d'une sortie qui réussit assez bien. J'avais cinq cents hommes de prrd et cent cinquante chevaux. Je me rendis maître de deux redoutes des ennemis, où ils perdirent environ cent hommes

des leurs. La sortie dura environ deux heures. M. de Navailles m'envoya, par deux fois, commander de faire sonner la retraite ; je la fis assurément et avec ass'Z d'ordre; M. le capitaine général et M. le marquis de Sainl-André. qui étaient sur le rempart, ont témoigné en être fort satisfaits. J'ai été quitte pour un cheval blessé sous moi, un gentilhomme a moi tué et un autre blessé. Cette petite action, qui s'est faite avec assez de succès et même de vigueur, a remis le cceur à tous nos soldats ; car ils ont besoin d'un peu de succès pour les mettre en haleine. Je crois que nous ferons encore quelque effort a l'arrivée de nos galères. Il n'y a plus que moi en étal de commander les détachements qui seront faits de nos troupes. M. le Bret a été blessé aujourd'hui, entre M. de Navailles et moi ; sa blessure est au bras. S'il en réchappe, comme je j'espère, il ne peut pas être en état d'agir de toute la campagne.

« Je suis, monsieur mon frère, votre très-humble el trèsobéissant serviteur,

" COI IIERT DE MaCLEVRIÏR.

« P. S. — J'avais oublié quatre galères des Vénitiens, qui, au lieu de vingt-huit, eu font trente-deux. Vous voyez ainsi, monsieur mon frère, que ce que je vous écrivai* le lendemain de l'attaque de la Sabfonnière se peut un peu adoucir. »

On se souvient que les galères et les vaisseaux du roi n'avaient pas suivi la même marche. En quittant le port de Toulon, M. de Vivonne s'était rendu a Civila-Vecchia pour y joindre les galères espagnoles et celles du pape qui devaient accompagner les galères de France devant Candie ; mais Sa Sainteté avant envoyé H. de Gastaldi, son commissaire général de marine, à Civila-Vecchia, prévenir M. de Vivonne que les Espignols avaient publié hautemeni que leurs galères n'assisteraient pas à ce siège, M. de Vivonne. après quatre jours de rclàvhe dans ce port, ordonna de serper le fer (Il et faire canal pour Candie.

Après avoir en vain cherché les galères du pape et de Malte, commandées par M. le bailli Fra Vicenzo de Rospigliosi, neveu de Sa Sainteté, a l.ipari. a Messine el a Corfou, M. de Vivonne les joignit enfin à Zaule. d'où elles repartirent le 27 juin, à onze heures du soir, sous le commandement de l'étendard du pape.

Le 2 juillet, après avoir côtoyé l'île de Candie, les galères, se trouvant à trois milles de la Canée, découvrirent seize Turcs qui sortaient de ce porl. Aussitôt M. de Rospigliosi fit signal à I avanl-gardc de chasser en avant; mais, après deux heures de poursuite, l'ennemi rentra dans le port.

Le lendemain, 5 juillet, pnviron sur les irois heures de l'après-midi, les galères de la chrétienté allèrent mouiller le fer au porl de Saint-Nicolas, situé au sud de Slandie, petite île déserte et escarpée, à dix milles de la ville de Candie : là se trouvent deux ports d'un assez bon ancrage, les ports Saint- Georges et Saint-Nicolas : le premier au sud-est, et le second au sud-ouest.

Ce fut à dater de ce jour que. apprenant la nouvelle de la mon ou de la disparition de M le duc de Beaufort, M. de Vivonne pril le rang de général des qrmées navales du roi. conformément aux instructions de Louis XIV, qui voulait que M. de Vivonne commandât les galères et les vaisseaux de France en cas de mort ou de maladie de l'amiral, mais qu'il se mit toujours sous les ordres de M. de Rospigliosi, qui avait, lui, on le sait, le titre de généralissime des forces navales de la chrétienté.

Depuis l'arrivée des galères à Slandie jusqu'au 2." juillet, jour où elles se disposèrent à venir joindre à la Fosse les vaisseaux du roi pour attaquer Candie, il n'y eut rien que quelques escarmouches, bien que les assiégés se trouvassent de plus en plusjresserrés La scène que nous allons décrire se passait donc le 2«j juillet, à huit heures du soir, au moment où les galères du pape et de France, venant du port Saint-Nicolas, arrivaient dans

(I) Ifcms le VocaliuUin! «le l< navigation des mIciy», wrper k fer veut «liée lever l'amie, - r-t (mr, canal, faire roulu en |J. ino tuer, au lieu de MNJOf le» cùle> de pré»-

celui de Saiut-Georges pour y joindre les galéasses de Venise, mouillées la depuis la veille.

Après la galère réale du pape, portant l'étendard de la chrétienté el marchant à la trie de la ligne, suivie de sa division, venait la capitane et les galères de France, puis la patronne et les galères de Halte. Outre sou incroyable magnificence, la capitane de France, montée, ainsi qu'on l'a dit. par M. de Vivonne, était encore de toutes les galères de l'armée celle qui portait le mieux la voile et aussi la mieux en estive (1). La capitane devait ces dernières et précieuses qualités à la longue et parfaite expérience de maître Talebard-Talebardon, comitéréal (2) des galères de France, et l'un des plus experts mariniers dans cette navigation.

Fougues Talebard-Talebardon, né a Marseille eu 1650, embarqué comme proyer i Si en 1639, avait alors trente-neuf ans. Ayant été de toutes les expéditions des galères, depuis celles de M. le marquis de Brézé et de monseigneur l'archevêque de Bordeaux jusqu'à celle deGigeri, en 1664, commandée par M. le Marquis de Créquy, il fut blessé grièvement a cette dernière affaire, et regagnait Toulon, a bord d'un navire marchand, lorsque ce bâtiment fut pris par deux corsaires d'Alger, de sorte que le comile-réal resta quatre ans esclave en Afrique, et ne fut racheté que vers le milieu de l'année 1668 par les révérends frères de l'ordre des Trinitaires.

A une valeur éprouvée, â une connaissance parfaite de la navigation des galères, si différente en tous poiuts de la navigation des vaisseaux, le comile-réal joignait une humeur assez enjouée et l'esprit vif et moqueur des Provençaux , qui s'exerçait surtout a propos des vaisseaux du Ponant (•!) et des matelots ponantais, qu'il surnommait ( qu'on excuse ces grossières scories de l'histoire) des c* de beurre; il est juste de dire que les matelots ponantais ripostaient non moins verlemeot, en appelant les marins provençaux des c* à l'huile.

D'ailleurs, si maitre Talebard-Talebardon professait une antipathie aussi prononcée pour la navigation et les navigateurs du Ponant, il ne faisait que résumer, pour ainsi dire, en lui le sentiment général des Provençaux embarqués sur les galères, qui, â part leurs préventions nationales a l'égard des Ponantais, nourrissaient encore contre les équipages des vaisseaux une espèce de rivalité jalouse assez analogue a celle oui séparait autrefois, dans l'armée de terre, la cavalerie légère de la grosso cavalerie ; de II une source intarissable de Unis et d'attaques réciproques, qui finissaient malheureusement presque toujours par de sanglantes collision» daus lesquelles les Provençaux avaient souvent le dessous, car le nombre des marins libres qui complétaient la palamente (5) d'une galère, sous le nom d'ir/uipage déferré, était peu considérable.

Ainsi, par exemple, une galère sensile (6) de vingt-six bancs, pour avoir une belle vogue (7), devait être montée d'une chiourme de deux cent quinze ou deux cent vingt forçats, d'un équipage de soixante-dix mariniers de rames, de trente matelots pour mauœuvrer les voiles, et d'une garnison de cent soldats, qui pendant longtemps furent pris indistinctement parmi les troupes de terre. Ainsi, l'équipage libre d'une galère qui pouvait a terre prendre part à ces rixes était deux fois moins nombreux que celui d'un vaisseau de haut bord.

(1) Une galère bien en mit* signifie une galère bien lestée, bien arrimée. L'arrimage ou eslive d'une galère {toit une des conditions les plu» importantes pour «i marche et » manœuvre.

|21 On tait que le cornile ou eonw lient, à bord des galères , IVmploi de nuilrc d'équipage i bord des vaisseaux.

(3) Proyer. mousse destiné * être bas oflicier. et qui tenait de» cornes et pilotes onc instruction nautique uhi «tendue. Plus tard, au lieu de les Ciiru navicuer do bonne heure, on les laissa a terre sous la direction d'un père du séminaire de Marseille; ce dont plusieurs capitaines expérimentés se plaignirent fort.

Le Forant, l'occident.

U palammu d'une galère — signifie le nombre complet de «es rame» ; .i l'on dit : il faut cinquante-un* roiwt pour former la pitamrntt d une oalère ■Mitt. — La palamente de c-tte oalire tit Irop courte, — Mgnilie, les rames ne sont pas assez longue.

iCl On sait qu'on ni-lin-juc le» galère* en galèies nenritt* ou ordinaires, et galères extraordinaires, tomme le sont quelquefois h rapitant , la rr.Wr on h patronne.

{•,) Pour vogocr bien, m «relier bien.

Maître Talebard-Talebardon était donc un des plus opiniâtres détracteurs de l'utilité des vaisseaux . et corroborait son opinion de raisons plus ou moins solides, mais, il faut l'avouer, souvent assez boulïounes. Le comile-réal était un petit homme brun, nerveux, agile, toujours en mouvement, el qui avait une prodigieuse influence sur l'équipage et sur la chiourme. grâce au triple ascendant de son énergie, de sa joyeuse humeur ci de sa véritable supériorité dans la profession qu'il exerçait. M. le comte de Vivonne en faisait grand cas , et le cite souvent dans sa correspondance comme le type des marins provençaux, braves , gais , entreprenants tant qu'ils naviguent sur la Méditerranée , mais qui se démoralisent vite une fois qu'ils sont sur l'Océan , et que ses immenses solitudes, ses lames sombres et ses nuages gris ont remplacé le ciel riant et les côtes pittoresques de la Méditerranée.

Ce soir-là donc, le 23 juillet, la capitane de France marchait dans les eaux de la réale Je Sa Sainteté, afin d'imiter sa manœuvre el de se mettre comme elle seulement sur deux fers (1), puisquau point du jour on devait setper (2) pour aller donner le cap (5) de remorque aux vaisseaux.

M. de Vivonne, vêtu d'écarlate, et portant, selon sa coutume, une plume verte el des bas de soie de la même couleur, était debout sur l'espale (4) a côté du capitaine M. de Manse. qui, de son poste de mouillage ou de combat, surveillait la manœuvre, mais ne la commandait pas. Ce soin important était laissé a maitre Talebard-Talebardon, placé sur le tabernacle proche In gigeole (6). Selon l'habitude de plusieurs Provençaux , et bien qu'on ftlt au cœur de l'été , le comile-réal était habillé d'un capo i7, à iraversier (8i de laine d'un gris jaunâtre , couleur de la bête, comme on disait eu Provence (c'est-à-dire de couleur naturelle), assez richement brodé de lacets bleus et rouges ; il avait en outre de larges brayos (9] de toile grise à raies brunes nui descendaient au-dessous du genou, el étaient serrés autour nés hanches par le taillcro provençal, ceinture de laine ruugaatt verte. Enfin , ses jambes étaient couvertes de guêtres de peau lacées bien serrées appelées caliga, et sur sa léte il portait la barretlo , bonnet d'étoiïe brune , qui , prenant étroitement la forme de la téte, s'échancrail autour du front et des oreilles, et , couvrant en partie la nuque . laissait échapper quelques mèches de cheveux noirs, rares et déjà grisonnants. Maitre Talebard-Talebardon avait le visage couleur de brique, des yeux noirs et vifs, des dents blanches et aiguës, et, comme beaucoup de ses compatriotes, si peu de barbe et de moustaches, que son menton el ses joues, déjà profondément ridés, malgré son fige, étaient pour ainsi dire imberbes.

A la proue de la capitane, monté sur la rambade (10) droite,

(1) Mettre une galère sur deux fer» signifie mouiller deux ainres; Vaffoureker, — en tenues de marins de galères, la mouiller tn barbe de chat.

(2) Lever l'ancre.

(3) Tout grelin ou gros cordage s appelle cap en langage de galère*. Kipoie. — Ou sait qu'après la poupe Tiennent les rspalc* : ce sont deux

platcs-toniies qui la débordent et sur lesquelles cite parait cire entée. C'est par une échelle placée à chaque e»pale que l'on monte à bord.

(b) Le tabernacle est le prolongement de la eourcie, ou couloir qui traverse la galère dan* toute sa longueur et la divise en deux partie* égales; seulement le tabernacle est un peu plus élevé que la eourcie cl tonne comme un degré de niveau avec Ics'cspalcs.

(6) La gtgeok était uu habitacle renfermant la boussole; il y en avait une plus petite sur la tinionièrc pour le service des timoniers el des pilote*.

(7) Capo, sorte de cab-'in que portent encore les matelots provençaux.

(8) Le (ram-twr était le large capuchon de te eabau , Jfp\4tr Inverser sans dnule parce qu il était destiné a garantir du vent, e|Wurt >ul du N.-E., nommé Iraversier dans la Méditerranée; de même que dans les port* de ta Manche on appelle encore nord-out<t nue grosse houppelande trè,s- chau-le, lèvent de Jt.-O. étant le vent le plus froid el le plus piquant da.cp* parages.

itt'l Les brayae, culottes larges el plissécs. * (10) Les ramfcsaVf, élevée* au-dt-sous des conillcs, étaient deux espèces de châteaux d'avant, placés à proue immédiatement aprt* le dernier banc de rames et avant le tambourct I qui, avec l'éperon, fvrmait lu partie la plus saillante de l'avant d une galère ), Les rambade* occupaient donc à proue a peu prés la même place que les cspalcs ocrupiient a poupe, puisqu'elles étaient situées après le dernier bauc des rameur*, et que te premier banc touchait aux cspalcs. Les rambade* étaient séparées entre elle» par une sorte de coulisse qui, faisant suite à la eourcie, scrvnl au libre recul du canon de a eourcie; seulement les rambades, au lieu d'être élevées de 7 à 8 pouces,^ roniuie les r^nili-s, formaient deux corps de garde de fi pieds de haut; dans l'intérieur de • hscun de ce» enrps de garde étaient place* deux canon- appelés luslardes el niovennes; l'inférieur de< pimlude» servsil encore à loger

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était le lieuienanl M. de Cliaberl, ayant à côté de loi le souscomite ; le sous-lieutenant èlail sur la rambade sénestre , et renseigne sur la courcie ou passage qui partage la galère dans toute sa longueur. Le devoir de ces trois officiers était , non de faire exécuter le mouillage, mais d'y assister ; car alors, on l'a déjà dit , à quelques rares exceptions près, les fonctions nautiques des officiers étaient presque toujours passives. Le pilote traçait la roule des navires, et le corne | ou maître d'équipage ; commandait la manœuvre ; c'est ce qui explique , du reste , ces nombreuses et fréquentes permutations d'officiers de terre dans l'armée de mer, puisque pour ces derniers les navires n'étaient, après tout, que des espèces de forteres* s mouvantes sur lesquelles il s'agissait de combattre vaillamment , pendant que la meslrance s'occupait de leur marche et de leur direction.

Mais revenons au mouillage des galères. La passe du port Saint-Nicolas était fort étroit*, et son bassin de pieu d'étendue ; aussi, lorsque la dernière galère de la division de la reale lut entrée dans la rade , maître Talebard-Talebardoo s'approcha du capitaine , et lui dit, comme sur d'avance de son consentement :

— Nous allons , n'est-ce pas , monsieur le capitaine, donner dizaine de palades (1), après quoi, la capitane aura

assez d'erre pour donner fond ; mais alors, il ne sera pas mau vais de faire rouiller (2, les rames de droite et de sénestre pour éviter les abordages à tenir moins de place ? Je vais l'ordonner, s'il vous plaît.

M. de Manse, le capitaine, regarda H. de Vivonne pour lui demander son assentiment. Le général le donna d'un signe de téte ; et le comite-real, sautant d'un bond sur le tabernacle, s'écria avec un accent provençal fort prononcé :

— Allons... arranque, arranaue (3 ■ avant tout... Voguez tout. . La, mes beaux .. encore dix palades, mes chérubins, et nous donnons fond (4 . Alerte!... bien, mes fils d'amour.... bien... notre capilane preud plus de six palades, la fine vo-

Î iieu.se qu'elle esll Saint Elme i ce n'est pas un pesant vaisseau a haut bord qui ferait ainsi la flèche ; il roulerait là, le gros lourdaud, comme un vieux baehias 5) sur un étang... Alerte! Alerte! .. casque à proue (6), mes chérubins... encore une pa-

ê, — c'est te nmuvejnenl régulier que font ensemble toutes les e galère lorsan 'elles frappent l'eio. Palade signifie encore , ainsi

. I. . - â - l • It- - * - ■ . ■ - 11 - „ i «-

<li s ancres et de* gumes *; l'a du, et défendu par pierrier de nimtllllr

|l) Palade, rimé* d'une

■|ii'on le rerra plu* bas dans le tcxlë, l'intervalle compris en voguant enlre le* pale* des rame* du premier et du septième lune. Ainai l'on dtaaù : Cette arche bien, elle prend plut «V tue paUtdet, e'est-i-dire que la pale de i rame allait frapper la mer au delà de l'endroit on li septième lirait frappée. I.Vapérience prouvait autrefois qu'une gaUre ftutail autant de milkë par htmre qu'elle prenait de patadte i chaque vogue. A mm une galère CiimiI plus de ail milles i l'heure quand elle prenait plu* de (il paUdcs par wptr.. l'ne galère bien armée devait donner vingt-su palade» par minute quand on voguait tout (quand on faisait forre de rames), et de viiigt-deui à vinçl-qnatre quand on roynnit moaere ment ; en ce cas la première r>WMj , en donnant dans le* eaux de la septième, produisait par naïade an ûitervaUc de «il rames, qui, i raison de l'intervalle de 3 pieds 10 pouce* d'un banc à l'autre, faisaient 25 pied* par palade: or. vingt-quatre palade* par minute prodniaaient 9i tgiaeapar minute et 5 590 toise* par heure, ee qui revient i plu* de ail milles.

lî) CmiMrr Isa ramas, — c e t rentrer le* rarcn s dana b galère par le l rater* de sa largeur, aor ta courcie et sur le* banc* , de sorte que le bout ou manf*i*#n atra rames de la droite soft placé un peu en dehors de l'apostis fie la sénestre. sur lequel il appuie, et que leur» pale* reposent sur l'spostis île droite et ainsi de* rame* de ta senertre. Ou «oimW.hi quand ou se trouvait dans un port trop étroit pour y mouiller conveuablenietil toutes les galères d'une es- .idre. |.arce que Irai* galère* ayant leurs rames cnniUées n'occupaient pas plus de place qu'un* tes avant (oumUtt. e'esl-a-dirc en leur place ordinaire, et saillante* en dehors de 25 pied* de chaque roté de la galère; or, ces 50 pieds font a peu prés la largeur de deui galère* il* largeur d un apostis à l'autre étant, on le sait, de 26 pieds 8 pouce* 0 ligne*!: une galère ayant ara. rames dehors ftnmtU*»! occupait donc un espace de près de 77 pieds, tandis que trois galères ayant leurs rames coniWaw ue couvraient que quatrevingts pii>ds de surface

i3t Amman* / en terme de avec forre! vogue» loutl...

(4 > Donner fond, mouiller.

(5) l,e iVicAiot, sorte de tambourin provençal.

(ti) Cmavt à pn»t! - rame» fort! En voguant ainsi, la tète de* rameurs se renversait violemment vers la proue.

iden

ulg.

lade, et nous donnons fond, pour boire après un bon verre de saouvo-christian if), que vous trouverez a ma taverne |2).

Les chérubins et les fils •d'amour de maître Talebard-Tatebardon, moitié Turcs et moitié chrétiens, encouragés par la présence du général, par les exhortations du comite-real . et stimulés surtout par le sifflement du gourdin que le souscomite Isnard faisait incessamment bruire aux oreilles des rameurs du quartier d'avant, la cbiourme, dia-je, donna une si vigoureuse impulsion a la capitane, qu'en une dernière palade elle eut assez d'erre pour glisser rapidement sur les eaux de la baie et atteindre son poste de mouillage.

— Maintenant, mes (ils. dit le comite-réal, attention, vous aulres, les vogue-avant et les quinterolsl... Y éles-vousî... Allons, alerte!... conillez vos rames... Alerte !

Cette manoeuvre fut exécutée avec un ensemble et une promptitude admirables; chaque vogue-avant (3) pesa avec force sur le mauteneu de la rame qu'il dirigeait pour sortir sa pale de l'eau ro faisant levier sur l'apostis 4), et une fois que la rame fut sur un plan horizontal, chaque quinterol (5}, la prenant par le genou, la fit adroitement glisser vers le vogue-avant, qui continua de la diriger de dehors en dedans de la galère jusqu'à ce que le bout de la pale de la rame s'appuyât sur un apostis et que son manlenen reposât sur l'autre, cette mauœuvre s'exécutant de chaque bord, c'est-à-dire de sorte que les roantenens des rames de la sénestre reposassent sur l'apostis droit i l leurs pales sur l'apostis gauche, et que le manlenen des rames de droite reposât sur 1 apostis gauche. Il résulta de celte manœuvre que les rames, ainsi placées, formèrent comme une espèce de plancher qui couvrit toute la largeur de la vogue a la hauteur des épaules de forçais, et sur le milieu duquel les mariniers déferrés et les vogue-avant coururent légèrement veis la proue pour aider au mouillage.

— Monsieur, dit maître Talebard-Talebardoo en s'adressantàM. de Manse. voilà la galère morte (6) ; tout à l'heure, je vais donner fond en barbe de chai, s'il vous plaît if

— Faites, dit le capitaine.

— Eh I U-bas... Isnard... dit alors le comite-réal, les gumes sont elles remergees aux fers (7)?

— Oui, notre homme, il y en a deux.

— Ks-tu prêt A donner fond en barbe de chat?

— Oui, notre homme.

— El vous, timonier, dit maître Talebard-Talebardon en se retournant vers la timonière, tenez toujours le limon ù file de rodei8), entendez-vous? Maintenant ... veille, Isnard I .. donne fond. Alerte!

Au moment où le comite-réal ordonnait cette manœuvre, la alère fini<.sait son erre ; aussi frémit-elle bientôt dans sa inemrure sous le frottement des gumes rapidement entraînées jiar le poids des ancres (9} qui mordirent le fond de baie, et la capilane resta immobile.

Maître Talebard-Talebardon s'approchaol de nouveau de M. de Manse, lui dit :

Kl

pnçaiix : c'était de l'(

■chrétien, breuvage alors tort estimé des Prodan» laquelle on Csisail in

avait le droit

et de

du vin et de

l'impulsion à la rame en la manœuvrant par rrtot'tttnén (

vogw-arant, aîhm qu on a dit

(S) Le l'eau-de vie.

son extrémité :qui se nommait le momumen ou mantenen) s'appelaient eo.juravant . et étaient mariniers et unn forçai*. I*e* quatre autres rameur», qui nnnceuvraient chaque rang, étaient de 11 cbiourme.

(4) Un sait qu'à bord des galères le* apostis étaient à peu près ce que sont les bastingages à bord de* ni» un, ou le plat bord des emlurcaiiou*.

^5) la; quinterol était le cinquième rameur qui se trouvait le plu* près de la muraille de la galère; le quatrième s'appelait ouarferof,' le eerol. le deuxième <nm>(i«, et le pieinier. rojt

ittl Galère morfr, - quia perdu «on erre.

l7) Une jum», en termes de galères, est un cible, et i latMT,

1,8 Mettre- le timon i file de rodt, — 1 1 st-a-dire gouverner droit.

(il) l.'jnrrf d une galère différait de l'ancre d'un vaisseau . en cela qu'elle n'nvai; painl rff et qu elle aviil ou<i(rr ;«i«n au lieu de deux; celle dilféreiice venait de la nécessité où l'on était do mettre le» ancres dan- l< s COnillsa mi le* ancre* i jat n'auraient pu entrer ; il y avait quatre smrcs à boni d'u galère, et d.n\ plus petite* appelées t '

— Monsieur le capitaine, comme ce fond est fort ({ras, il sera bon, s'il vous plaît, de faire suspendre le fer (I) toutes les quatre heures pour ne pas trop prendre de tenue celle nuit, et pouvoir serper le plus vite possible au point du jour, si monseigneur l'ordonne.

— Faites, dit M. de Manse en rejoignant M de Vivoune qui regagnait le carrosse.

— Ici, à moi. Isnard, dit alors le comite-réal a son second, presque aussi maigre et aussi basané que lui. Tu feras suspendre le fer toutes Tes quatre heures, et n'oublie pas que ton groupi |2) soit assez long pour que le gaviteau veille, et qu'on le voie facilement si l'on avait à serper au petit jour pour aller canonner ces chiens de Turcs, et leur jouer la Imlocho (5) en manière de réveil avec accompagnement des Imlurdes et des moyennes <4| du mettre bombardier.

— Oui, notre homme, ce sera fait.

— Allons, alerte, compère Isnard; et, ta besogne faite, viens manger avec nous une boucher de rwïlo 1.5); cela ègayera un peu la ration du capitaine. Et le digne comite-réal descendit dans sa chambre située ver» l'avant, en fredonnant ce vieux refrain des mariniers provençaux (6) :

Ou a tia.-n» U Urgo?

N'ri palruun <! •» jhu.

lit vin itc U Hargo, Be^hcn ion» un coaii, A-n aqueou tirgtire.

Dur comm'un pajrjr, Qu'a manda lai frairre, (W du. I. msr '

Lorsque sa capilane fut mouillée. M. de Vivonue, selon qu'il en était convenu avec M. de Rospigliosi et le général des galères de Malte, se rendit a bord de la galère réale pour convenir des dernières dispositions relatives au combat du lendemain, et à l'attaque des retranchements des Turcs.

La galère réale du pape, commandée par M. le bailli Fra Vicento de Rospigliosi, neveu de Sa Sainteté Clément IX, était îles plus somptueuses, et surchargée de dorures jusqu'au mauvais goût. Sa tente et son lendelet étaient de magnifique dama* rouge, et son énorme éteudard, représentant uu christ en croix, ■le roulent naturelle, admirablement brodé sur un fond de satin incarnat, avait ces mots pour exergue :

IUssiwntur omne* hlimici tius '

L'ne brise assez fraîche soulevait les plis de ce lourd pavillon, au moment où le caïcq de M de Vivonne approchait des espales de la réale, aussi put-il li e l'inscription latine à la lueur des derniers rayons du soleil couchant.

— Ton* ses ennem'u seront dissipés! dit M de Vivonne en Iraduisant l'exergue de l'étendard de la réale a M. de Yancy son secrétaire, qui l'avait accompagné. — Ton* se* ennemis seront il'us'iité* ! répéta le général avec son singulier accent de finesse et d'ironie. — Tctebleu ! j'ai terriblement peur, Vaney, nue, dans la défense et l'attaque de ce pieux étendard, les amis de ce saint pavillon n'y pensent guère plus que ses ennemis ;

JI5 Dans uu Fout) vaseui, on frisai! a II tu iti veau ut serper chaque fer, pour éviter <|u'îU priment troji delenue et rendirent I :.ppareill.i|:e trop Inn^.

(4. I* groupi était le cordée qui retenait la boui-e qu'on nommait 9a< ifraa a bord d« galères ; on dis.it aussi que le gmiUau veillait, c'est-à-dire que h bouée était à fleur d'eau

!> Brdtxho, air national de* Provençau».

i4 Mtardtt, - mot/rtimt. - pièces d'artillerie des iiltres.

(5 Ij ratla. met» de prédilection des l'rov.ncaui : c était de la morue «6rlie frite ait* une «aure île vin et de câpre*.

!«) Vt.i.i la trudiMlioii de telle eliauson. Lu largo était une jeulc sur nier, celui qui fusait tomber trois jouteurs était nommé frayr* , et les friyre* ne ditpul lient le priv de b joute entre eux.

Qui gagne la Lirv'ue?

C>Jt le patron Cayou.

Du vin de la Malgue Bu v us loua un coup; Pour lui vidons nus verra, Lui qui, d un liras de fer, Envoya lea Ireres

mais c'est toujours une grosse consolation que de mourir ou de se battre pour ce divin prétexte-Il.

I<e caïcq du général ayant accosté la galère n aie, M. de Vivonne moula par les échelles d'espale, suivi de son secrétaire. Arrivé sur la couverte, il y trouva le général des galères de Malte, qui venait comme lui conférer, avec M. le bailli de Rospigliosi, sur le plan d'attaque du leudenain.

Après quelques politesses échangées, M. de Vivonne et le général de Malte entrèrent dans le gavon.

M. de Rospigliosi, généralissime des forces navales de la chrétienté, s'avança au-devant d'eux, et les accueillit avec les formes les plus gracieuses ; et, après que les trois chefs eurent pris place autour d'une table sur laquelle était un plan de Candie et de son littoral, M. de Vivonue s adressant A M. Rospigliosi :

— Permettez-moi, monsieur le bailli, de vous faire part de toute mon admiration pour l'excellente vogue de vos galères; en vérité, rien n'est plus parfait.

— Vous êtes trop indulgent, monsieur le comte : si les galères de Sa Béatitude méritaient un pareil éloge, venant de vous, il serait doublement flatteur-, tout ce que je désire, c'est que vous les voyiez à l'œuvre demain s'il plaît à Dieu.

— Et je ne doute que cela ne lui plaise extrêmement, monsieur le bailli. Mais, définitivement, à quoi nous décidonsnous? tenez-vous donc toujours i ce plan de bataille que vous m'avez déjà proposé, de faire insulter (1) les ouvrages turcs du côté de la mer seulement par les vaisseaux de haut bord de Sa Majesté, a l'exclusion des galères?

— Je pense devoir tenir d'autant plus a ce plan, monsieur le comte, que MM. de Morosiniet de Saint-Andrè-Montbrun partagent ma manière de voir, et que M. le général de Malte, que voici, est aussi de cette opinion.

— Oui, monsieur le comte, et franchement je crois les dispositions de M. le bailli des mieux ordonnées, dit le général de Malle, grand homme sec, pâle, à moustache grise, et qui portait sur son manteau noir la croix blanche de son ordre.

— Des mieux ordounèes... peut être pour l'avantage des vaisseaux, mais fort au détriment des galères! s'èeiia M. de Vivonne; car il faut avouer que. dans cette circonstance, les galères sont outrageusement sacrifiées aux vaisseaux Oui, messieurs, outrageusement sacrilièes, et, permettez-moi de vous le dire, sacrifiées au grand dommage de la sainte cause que nous avons tous l'honneur de servir.

— Veuille* expliquer vos raisons, monsieur le comte, dil le bailli avec beaucoup de sang-froid ; je suis tout prêt à 1rs préférer aux miennes, si je les trouve meilleures.

— Mes raisons sont très-simples, monsieur : les galères du roi mon maître forment ici la plus grosse escadre; c'est donc à elles qu'appartient de droit le poste le plus dangereux, poste le

Elus approprié d'ailleurs au service des galères, qui, tirant eaucoup moins d'eau que les vaisseaux, peuvent canonner une place de plus près. Or, de quoi s'agit-il? de ruiner le camp et les ouvrages des Turcs, situés sur la cote et proche du bastion de Saint-André. Eh bien I je maintiens que c'est l'affaire des galères du roi de France, et de celles de Sa Sainteté, de Malte et de Venise. Quant aux vaisseanx de Sa Majesté que j'ai aussi l'honneur de commander, il ne me parait ni prudent ni sage de les embarquer dans une entreprise aussi périlleuse.

— Ni prudent ni sage I dit M. de Rospigliosi avec étonnement.

— Non, monsieur le bailli, ni prudent ni sage, je Te répète; car c'est sur les vaisseaux que repose surtout le salut dn reimir des troupes de Sa Majesté en France. Or, les exposer dans celle attaque, n'est-ce pas risquer de compromettre nos seuls moyens de retraite lors d'une circonstance que je n'ose ni ne veux prévoir, mais qui, après tout, est possible, je veux dire la reddition de Candie? Or. en définitive, je soutiens encore qu'il est préférable de donner le principal poste d'attaque aux galères, et non pas aux vaisseaux.

— Je suis fort loin, monsieur le comte, reprit M. de Rospi-

11) thn. le lan-pre stratégique de ce temp* là , mtuUn- ou nllnqurr ét.ient synonymes.

JEAN BAKT

gliosi, de nier l'ulilitè de» vaisseaux pour la retraite ; mais H me semble que, avant Je songer a la retraite, il est bon Je songer au but principal pour lequel les vaisseaux el les galères Je la chrétienté sont réunis ici sous nies ordre t. Ce but est Je faire une diversion utile en attaquant vigoureusement les Turcs par mer, tandis que les troupes de terre tenteront upe sortie. Le

F oint principal est Jonc Je ruiner les travaux des infidèles Or, artillerie J'un vaisseau Je quarante ou Je cinquante pièces Je canon étant huit ou Jix fois plus considérable que 1 artillerie d'une galère qni ne porte que cinq canons, il me parait que, puisqu il s'agit Je battre en ruine des retranchements, plus on emploiera Je bouches a feu, plus on y parviendra sûrement. En un mot, monsieur le comte, j'ai sous mes ordres treize galères cl trois galiotes de Sa Majesté le roi de France, cinq Je Sa

est souvent assez difficile qu'un vaisseau le puisse donner a une galère. Or. comme, dans une pareille canonnade, il est certain que plusieurs des vaisseaux qui occuperont ce poste dangereux seront désemparés, il me semble que les galères, ayant été jusque-là moins exposées, pourraient alors devenir fort utiles pour aller remorquer les vaisseaux avariés ou hors d'elal de manceuvrer, et les arracher à une perte sûre, puisque, sans ce secours, ils resteraient infailliblement exposés à l'artillerie des Turcs.

Ces deux objections, pleines de sens et de raison, bien qu'elles enveloppassent une arrière-pensée d'intérêt tout personnel que nous dévoilerons bientôt , ces objections ue pouvaienl satisfaire à l'extrême amour-propre île M. JeVivonne, qui tenait a emporter, pour se* galères, le poste le plus dangereux

M de Rotpiglkwi, généralissime des forces navale* de la chrétienté, s'imnea la-devant d'eux. — rus lit.

Sainteté, sept de Malte et quatre de Venise ; en tout trentedeux galères. En admettant même que les deux bâtardes el les deux iKoycNiicr qui complètent, avec le roturier, les cinq pièces d'artillerie d'une galère, soient d'uo < a libre égal, je ne trouve que ceut soixante pièces d'artillerie pour ces trente-deux galères, tandis que les treize vaisseaux Je Sa Majesté et les huit vaisseaux vénitiens, en ne comptant à chacun qu'une moyenne de quarante canons, présentent huit cent quarante bouches a feu.

— C'est-à-dire, monsieur le bailli, seulement quatre cent vingt en batterie ; car je ne pense pas que les vaisseaux puissent faire feu des deux bords a la fois, dit Vivonne.

— Soit, monsieur le comte ; mais il reste toujours la différence de cent soixante pièces de canon a quatre cent vingt, sans compter que le calibre de l'artillerie des vaisseaux est de beaucoup supérieur à celui des galères.

— Il est aussi un autre avantage à employer les vaisseaux a celte attaque, Jit le général de Malte, c'est qu'une galère peut toujours donner le cap de remorque a un vaisseau , el qu'il

et le plus en évidence; cl cela, au détriment des vaisseaux, alin de donner plus d'importance aux haiiments qu'il commandait spécialement. Car. il faut le dire, la rivalité ardente et presque haineuse qui divisait depuis si longtemps les officiers des galères el les officiers des vaisseaux, existait toujours; et, bien qu'elle réagit dans une sphère plus élevée, celle animosilé demeurait aussi vivace. entre ces deux classes, qu'eulre les matelots du Ponant et du Levant; seulement ses fuîmes étaient moins brutales.

Il arriva donc, ce qui arrivera toujours, qu'un point d'honneur mal compris prévalut sur l'influence eue devaient avoir de bonnes et saines représentai ions, el que M. de Yivonue put arriver a ses fins, ainsi qu'on va le voir.

Quant au motif particulier qui faisait désirera M. de llospigliosi et au général de Malte de réserver aux vaisseaux du roi de France le poste le plus dangereux, el de ne donner aux galères qu'une position toute secondaire a l'aile droite et à l'aile gauche de l'escadre , il était très-simple ; c'est que Home et Malle, bien que les plus intéressées dans celle purrre toute

chrétienne , ne se souciaient plus d'exposer leurs galères ; ce qni serait nécessairement arrivé si M. de Rospigliosi eût adopté le plan de bataille de M. de Vivoune; car elles eussent été obligées de se joiudre aux galères de France pour cette dangereuse attaque.

Ce fut donc pour cette seule raison que MU le bailli de Rospigliosi et le général de Malte ne voulurent pas absolument entendre aux propositions de M. de Vivonne.

Grâce â sa perspicacité, ce dernier ne fut pas longtemps â démêler la véritable cause de l'opiniâtreté de M. de Rospigliosi; car, avant son départ, de Lionne l'avait suffisamment instruit de l'indifférence des Vénitiens â l'égird de Candie, qu'ils considéraient dèa longtemps comme perdue pour eux, et dont ils attendaient de jour en jour la reddition avec impatience, regardant

et de H. de Laon ; nuis aussi pour intimider les protestants de tous pays, en leur donnant une grande idée de la puissance et de l'unité de vues du pape et des rois catholiques ; car alors les mouvemeuLs populaires en Angleterre , en France le soulèvement du Vivarais, la sourde agitation des huguenots, prouvaient évidemment que le côté politique du protestantisme s'éclairait peu à peu ; parce que, lâ comme toujours, la question religieuse n'avait été que 1 enveloppe d'une formule gouvernementale, écorce que le temps avait réduite en poussière, et qu'alors peuples et rois commençaient â traduire catholicisme et protestantisme par absolutisme et émancipation. *

Pour revenir â M. de Vivonne . il sentit que ce serait sans doute en vain qu'il tenterait de lutte/ contre la volonté de M. de Rospigliosi , qui , après tout , avait le commandement rie

comme inutiles et fort onéreuses les charges que la défense de celte ville leur imposait. Mais ce que de Lionne n'avait sans doute pas confie i Vivonne, c'est qu'avant l'arrivée des secourt envoyés si ebrètieunement aux Vénitiens par Louis XIV, Venise avait secrètement traité de la reddition de Candie avec la Porte, et s'était assurée d'une capitulation des plus avantageuses, ainsi qu'on le verra plus tard.

Une des preuves évidentes de ceci, c'est que les Vénitiens, loin de prêter jamais aucun secours aux troupes françaises qui venaient si naïvement les défendre , les laissèrent impitoyablement décimer par ta guerre ou par la peste, et assistèrent toujours, du haut de leurs remparts, aux combats acharnés que nos troupes livraient aux Turcs. Les ministres de Louis XIV, parfaitement instruits de cette incroyable façon d'agir des Vénitiens, ne faisaient aucuns reproches, car, ainsi qu'où l'expliquera tout â l'heure, il était nécessaire â la politique de la France que le siège de Candie durât encore quelque temps pour plusieurs raisons : d'abord pour assurer, par la continuation de cette apparente croisade, les chapeaux de M. le duc d'Albret

toutes les forces navales Pourtant , il voulut essayer d'un dernier moyen, assez vulgaire, il est vrai , mais d'un effet souvent assuré : ce fut de piquer au vif l'amour-propre du Romain, en paraissant soupçonner son courage. Aussi M. de Vivonne attira près de lui un plan de la ville de Candie, ouvert sur la table, et, après l'avoir assez longtemps examiné , dit â M. de Rospigliosi, de cet air sardonique et railleur qui lui était particulier :

— En résumé, monsieur le bailli, votre plan de bataille se réduit aVceeï: les treize vaisseaux de Sa Majesté, s'embossant devant le bastion Saint-André et les travaux des Turcs, formeront le corps de bataille, dont la gauche sera placée â la hauteur du bastion de Dimilri , et dont la droite s'étendra jusque vers l'embouchure de la rivière de Joffra : ce sera donc devant celte embouchure-lâ que sera mouillée l'aile droite de l'armée, composée des galères du roi, que j'ai l'honneur de commander. C'est alors que de ce dangereux poste téte-bleu! je foudroie de toute mon artillerie de redoutables caravelles pourvoyeuses et de non moins redoutables bateaux de pèche, qui répondent i mon feu

JEAN BAKT

meurtrier par une effroyable grêle de ligues , d'oranges , ou par quelque furieuse nuée d'arêtes et d'entrailles de poisson. Cependant les vaisseaux qui forment le corps de bataille, bravement enibossés sous les travaux des Turcs à bonne et rude portée de mousquet, échangent de nobles bordées de boulets avec les infidèles. Maintenant, que fait l'aile gauche de l'armée de la chrétienté, je vous prie ? Klle s'étend paisiblement depuis la hauteur du bastion Rimilri, jusqu'à la pointe du môle. Or, comme elle n'a pas, ainsi que ma formidable aile droite, l'incomparable honneur d'attaquer intrépidement une grosse Hotte de caravelles pourvoyeuses et de barques de pécheurs, elle attend là patiemment l'effet du combat, elle voit de sang-froid les vaisseaux du roi se couvrir de gloire et braver tous les périls ; seulement, si un de ces vaillants vaisseaux est désemparé, si, incendié ou coulant bas d'eau, il fait encore feu autant qu'il le peut contre les batteries qui l'écrasent, alors une des pru-

peut contre les batteries qui deutes galères de l'aile droite ou de l'aile gauche viendra discrètement retirer cet intrépide navire du milieu de la bataille, comme une pitoyable sœur de charité qui ramène et guide vers l'hôpital d'une place forte le rude guerrier, saignant et noir de poudre .. Pardieu ! monsieur le bailli, paidieu ! monsieur le général , vous et moi ferons une singulière ligure dans ce combat-la! vous, abrité derrière des murailles amies, moi. mouillé vis à-vis d'une rivière défeadue par des marchands de fruits , pendant que les vaisseaux tireront en plein sur de nombreuses Laiteries qui leur rendront en boulets de marbre ce qu'ils leur donneront en boulets de fer... Ce sera, sur ma parole, d'un merveilleux effet pour le bien de la chrétienté et pour l'honneur de la sainte Fglise! Ventrebleu I monsieur le bailli, savezvous que , pour la première fois de ma vie , je suis heureux de ne pas voir l'étendard du roi sur ma capitane? Enfin, dit Vivonne plus posément, enfin, pour terminer, monsieur le bailli, j'accepte votre ordre de bataille , parce que vous avei le droit de me l'imposer, parce qu'il est, je l'avoue même, si vous le désirez , basé sur une stricte et apparente raison ; et puis enfin, parce qu'en voyant que vous, monsieur le bailli, que vous, monsieur le général , avet le courage de sacrifier l'intérêt de votre gloire personnelle a l'intérêt commun, je comprends qu'il y aurait de ma part une singularité de mauvaise grâce et de mauvais goût à ne pas imiter votre résignation. Encore une fois, monsieur le bailli, agréez mes excuses des plaisanteries que je me suis permises ; je signerai le plan d'attaque quand vous le désirerex.

M. de Vivonne vit qu'il avait manque sou but; car M. de Rospigliosi. restant impassible, répondit froidement :

— Monsieur le comte , je n'avais non plus regarde que des plaisanteries, d'ailleurs naturelles au caractère français, l'espèce de reproche que vous faisiez aux positions communes de nos galère*.. Croyez bien encore, moniteur le comte, que je comprends parfaitement le noble dépit qu'un homme de cœur doit éprouver lorsqu'il se voit priver d'une part de gloire ou de danger, c'est tout un, qu'il croit devoir lui apparteuir. Mais je comprends aussi les devoirs sacrés que m'impose le commandement doul je suis investi, et vous conviendrez avec moi qu'il m'est impossible de céder a un point d'houneur tout particulier, lorsqu'il s'agit du salut de I armée de la chrétienté et du triomphe de la sainte Eglise.

M. de Vivonne, senlant que rien ne pouvait ébranler la volonté de M. de Rospigliosi, voulut au moins partager la position d'attaque avec les vaisseaux, s'il ne pouvait pas l'emporter pour les galères, persuadé, comme il était d'ailleurs probable et vrai, que, pourvu que les galères de Malte, de Rome et de Venise se trouvassent à l'abri, peu importait à M. de Rospigliosi que les galères de France se mêlassent aux vaisseaux. M. de Vivonne se rabattit donc fort adroitement sur la rivalité des vaisseaux et des galères, et reprit :

— Veuillez considérer pourtant, monsieur le bailli, que ce qui vous parait ici un intérêt tout personnel, est, au contraire, I intérêt des armes de Sa Majesté très chrétienne. Après tout, c est moi qui ai causé, je le sens, l'erreur où vous êtes, eu plaisantant, au lieu de vous donner de bonnes et solides raisons. Vous ignorez peut-cire, monsieur le bailli, qu'il existe une sorte

de rivalité presque haineuse entre le corps des galères et des vaisseaux du roi; c'est une de ces plaies que l'on devrait cacher, je te seus, même à ses amis ; mais la consciencieuse insistance que vous mettez, monsieur le bailli, à ne pas vous écarter de votre sentiment, me force a vous faire cet aveu. Ainsi donc, veuillez songer que si des gens déj* divisés par des habitudes et un langage différents voient encore que ce que chacun regarde comme un avantage, comme un honneur, comme un droit, devient le partage exclusif d'un rival, les suites les plus dangereuses sont a redouter. Oui, monsieur le bailli ; car, si les officiers et les équipages des galères voient qu'on les éloigne du danger, ils pourront penser qu'on ne les regarde pas comme assez braves pour l'affronter, et te service de Sa Maiasté, la gloire de la chrétienté peuveut recevoir un notable dommage de ce dégoût qu'on leur fera supporter. Eucore une fois, monsieur le bailli, je dois aux véritables intérêts du roi. mon mittre, et du corps que j'ai l'honneur de commander, de vous prier d'arrêter un instant votre attention sur ce dernier motif.

— Envisagées sous ce point de vue, dit le général de Malte, il est vrai que les objections de M. le comte sont pressantes ; mais, pourtant, l'intérêt de Sa Majesté très-chrétienne, l'intérêt du corps de ses galères, tout en étant infiniment considérable, n'est pas l'intérêt entier et seul de la chrétienté. Aussi, permettez-moi de vous dire, monsieur le comte, que cet intérêt, tel grand et respectable qu'il soit, n'en demeure pas moins un intérêt tout particulier.

Pendant ce temps, soit que M. de Rospigliosi ne voulût pas prendre part a la discussion, ou qu'il préférât d'attendre la réponse de M. de Vivonne, le généralissime attira la plan de la ville a lui, et parut calculer le nombre et la force des galères et des vaisseaux signalés sur deux longues listes placées près de lui.

— Un intérêt particulier, je le veux bien, dit M. de Vivonne au général de Malte, je le veux bien, monsieur; mais je crois

5 ouvoir déclarer hautement que l'intérêt particulier d'un roi qui, e son plein gré, qui, pour le seul triomphe de la croix et la défense de la vraie religion, envoie ici l'élite de ses troupes de terre et de mer, commandées par un prince du sang royal, qu'hélas ! il regrette a cette heure ; il me semble, dis-je. monsieur le général, que cet intérêt, tout particulier qu'il soit, mérite d'être compté, et ce, avant beaucoup d'autres.

Le général de Malte allait répondre, lorsque M. de Rospigliosi dit d'un air très-grave :

— Pour vous prouver, monsieur le comte, combien j'ai a cœur de satisfaire ce que vous regardez comme les véritables intérêts du roi votre maître, notre gracieux allié, voici ce que je vous propose en définitive : les galères de Sa Majesté qui ont l'honneur a être sous vos ordres donneront le cap de remorque aux vaisseaux du roi, si le temps le permet, et, une fois en face des batteries ennemies, lesdites galères mouilleront dans l'intervalle qui restera entre chaque vaisseau, pour, de cet endroit, tirer sur les batteries turques, et prêter secours aux vaisseaux qui pourraient être désemparés. Les galéasses de Venise et moitié des galères du pape prendront le poste de l'aile droite, taudis que moi, avec le reste des galères de Sa Sainteté, j'irai remorquer les huit vaisseaux vénitiens sous le bastion de la Sablounière, pour insulter les Turcs de ce côté la et les empêcher de tirer à revers sur l'aile gauche et sur l'extrême gauche du corps de bataille. Re cette façon, monsieur le comte, les corps des vaisseaux et des galères du roi partigeronl l'houneur du poste le plus dangereux, et aucuu des deux corps ne se pourra dire sacrifie à l'autre, ce qui serait arrivé, je crois, si les galères eussent occupé le centre à l'exclusion des vaisseaux. Ainsi, monsieur le comte, j'accorde trop de créance et d'autorité aux raisons d'égalité et de rivalité que vous m'avez objectées tout a l'heure pour penser que vous n adoptiez pas le moyen terme que je me donne l'honneur de vous proposer, et qui semble devoir résoudre toutes les difficultés.

M. de Vivonne ne pouvait refuser cette offre ; aussi aocepta-t-il le plan de bataille de M. de Rospigliosi, qui allait d'ailleurs en cela au-devant de ses vœux. Alors, tirant de sa poche une espèce de petit agenda, où étaient inscrite le nom et la force des

galères et vaisseaux du roi, M. de Vivonoe dit à M. de HospigUosi :

— Si vous voulez maintenant, monsieur le bailli, nous allons faire les étendards 1 1 et désigner les galères qui devront donner le cap de remorque aux vaisseaux.

— Quant aux étendards, monsieur le comte, ils resteront ainsi qu'ils sont : celui de la chrétienté sur la réale, celui de la sainte Eglise sur la rapitane, et de Sa Sainteté sur la patronne. Quant à la désignation des galères qui devront remorquer les vaisseaux, veuillez, monsieur le comte, faire ces dispositions comme vous les entendre* : je m'en remets entièrement à vous.

— Eh Lien doDc, dit M. de Vivonne, je forme mou corps de bataille de la sorte : le Monarque, amiral, de quatre-vingt-quatorze, sera remorqué par la capitane, que je monterai; la Thérèse, vaisseau de cinquante-huit, commandé par M. d'Hectot. sera remorqué par la galère lu Daupkine, commandée par le chevalier de Villeneuve... de celte antique race des Villeneuve de Provence, que vous connaissez bien, monsieur le bailli, car. terre ou mer, peu leur fait, pourvu qu'ils se battent pour la France. Après la Thérèse, je place le foulon, de quarante-huit, commande par le chevalier de Belle-lsle, major nés vaisseaux, et remorqué par la galère la patronne, capitaine de la Brossardière; après viendra le Fleuron, de soixante-douze, commandé par M. de Thurelle. et remorqué par la Croie de Malle, montée par M. le commandeur d'Oppède ; et enfin la Sirène, de quarante canons, cominaudée par M. de Cogoulin, un des plus braves et des plus alertes de nos jeunes capitaines, et l'uu des meilleurs dessinateurs et ingénieurs qu'il y. ail dans les porls; la Fleur-de-lis, capitaine de la Dretescbe, le remorquera. Voici donc mon corps de bataille ou escadre île centre ; maintenant, mon aile droite se compose du Courtisan, de soixantedouze, vice-amiral, commandé par M. le marquis de Martel, et remorqué par la Force, capitaine M. le chevalier de Breteuil.

— Est-ce donc M. le marquis ce Martel qui a fait la campagne de Gigeri avec M. le duc de Beaufort, monsieur le comte?

— C'est lui-même, monsieur le bailli, et heureusement que ses canons s'expliquent un peu plus clairement que lui ; car le pauvre marquis est lerriblemeul distrait et embarrassé dans ses paroles : aussi je me tiens A admirer seulement le langage de son artillerie. Après le Courtisan, je place l'Etoile, de quarante, commandée par M. de Comtay, et remorquée par la l\enommée, capitaine Folleville : fa Bourbon, de cinquante, commaudè par M. le chevalier de Bouillon, sera remorqué paria Victoire, capitaine chevalier de Tonnerre; enfin, le Provençal, commandé par M. le comte de Bouillè, sera remorqué par la Couronne, commandeur de Ga:dane. A mon aile gauche, la Princesse, de quatre-vingt-quatorze, commandée par M. deGabarel, uo de nos meilleurs cl plus expérimentés chefs d'escadre, sera remorquée par In Force, capitaine de Bethomas ; après lui viendra le ( omte, de quarante-deux, commandé par M le chevalier de Kerjean. remorqué par la Saint-fouis, capitaine de Moiitolieu; le Ihinkerquais, commandé par M. dïnfreville, et remorqué par la Vigilante, capitaine Espanet; apès viendra le Croissant, de quarante-quatre, commande par M. le chevalier de Tourville, le langoureux amant de la belle Andronique, ajouta Vivonne, ne pouvant reuoucerà cette réminiscence poétique.

— Coinmeni, monsieur le comte, vous avez dans votre escadre ce jeune et déjà si fameux capitaine de Tourville qui a servi sur les galères de Venise avec Cariai/ dit le bailli avec intérêt.

— Le chevalier de Tourville qui a aussi servi sur les galères de la religion avec le chevalier d'Iloequiu court, et qui a eu de si beaux combats près de Lipari, monsieur le comte? demanda le gi néral de Malle.

;i) Faire lu ftniJanU : on sm.Mjit ain»i, autrefois, .Icmiiht If* patin-* q»ii ilc».iii-n« iwrler le* si;n« de comm»ri<lemciil ; c«Ij *»(>uclail fane le* fwiUuiu i boni «le* niiactuv.

— Tourville, qui commença de naviguer avec le vieux Cruvillier, le corsaire connu plus que non pas un dans toute la Méditerranée? reprit M. de Bospigliosi.

— Oui, messieurs, dit Vivonne eu cachant sous une apparente gaieté un sentiment de dépit assez prononcé. Oui, messieurs, oui, Tourville de Malte, Tourville de Venise. Tourville de Cruvillier, Tourville le muguet, Tourville le bel Alcaudre, eu ce moment Tourville du Croissant, nommé au commandement de ce vaisseau, grâce aux supplications el respectueuses remontrances d'uue foule de maris de la cour de France y intéresses; en un mot, Tourville le blondin , oui ne boit ni ne sacre, c'est vrai, mais, il faut le dire, se bat comme un démon.

— Ou dit aussi, monsieur le comte, dit le bailli, que rien n'est plus surprenant que l'admirable propreté qui règne à bord de son vaisseau. Un dit même, et cela me parait quelque grande exagération, que tous les jours, mais tous les jours, le pont de son navire est soigneusement gratté, lavé, cl que toutes les ferrures d'artillerie et de uialure sont luisantes comme de l'argent; cela est-il vrai?

— Ile la plus véritable vérité, monsieur le bailli.

— Est-il aussi vrai, monsieur le comte, demanda le général de Malte, qu'il ne laisse ni au pilote le soin de tracer la route, ni au maître d'équipage celui de manœuvrer son vaisseau, ni au maître canonuier de diriger el ordonner l'artillerie, étant lui-même très-bon hauturier, marinier et canonnier, en un mot, un jeune homme en tout cela fort ressemblant au *icux et fameux du Quesue, à la moustache blanche près, cependant?

— Oui, mousieur le bailli, dit M. de Vivonne avec impatience, il ressemble en tout el pour tout au vieux du Quesne. a la moustache, à la figure, à la sauvagerie, a la naissance et a la religion près. Mais le temps presse, messieurs, el j'ai hâte de terminer, dit Vivonne, presque irrité de ces louanges; car nous avons dit que lui el Toupille éprou\aienl beaucoup d'éloignement l'un pour l'autre. Le Croissant, ajouta Vivonne, sera aune remorqué par la Subtile, caiiilaine comte de Beuil ; le Lis, de quarauie, remorqué par la Valeur, capitaine de Vivier, terminera mon aile gauche.

— Et qui commande le Lys? demanda M. de Rospigliosi.

— Oh ! celui-là, dit Vivonne, n'est ni un laveur de ponts, ni un fourbisseur d'artillerie, ni un muguet; mais il estaussi brave et délermiué que pas un, el plus spirituel, plus moqueur cl plus salé que les plus malicieux des beaux esprits de la cour ; eu un mot, c'est M. ie marquis de Graneey.

— Esi-ce donc de la famille de M. le maréchal de Graneey que j'ai eu l'honneur de saluer !i Borne?

— Oui, monsieur le bailli

— Il a, dans ce cas. un noble et grand nom à soutenir, monsieur le comte. Mais, maintenant que le plan de bataille est ainsi déterminé, j'aurai l'honneur de vous en adresser tout à I heure les ordres, dit M. de Bospigliosi en saluant le général de Malle et M. de Vivonne Puis, s adressant à ce dernier, il ajouta : Je prends seulement la liberté de vous recommander, monsieur le comte, d'assez espacer la ligne de vos vaisseaux pour que chaque galère puisse trouver place entie eux.

— Comme chaque galère remorquera son vaisseau, je donnerai les ordres pour qu'elles se fassent elles-mêmes leur place. A demain donc, messieurs ; mais à quelle heure serperousnous le fer, monsieur le bailli?

— J'en donnerai le signal par un coup de canon de partance, monsieur le comte ; mais je pense que ce sera au point du jour, afin d'arriver sur les six heures a la Fosse, et de pouvoir commencer le l'en vers les sept heures, heure à laquelle il est convenu avec MM. de Morosiui et Saint-André que M. de Navailles tentera une vigoureuse soi tic avec ses Français sur le camp des Turcs.

— A demain donc, messieurs, dit Vivonne en sa'uanl les deux généraux. El il de. rendit dans son ealcq pour regagner la capitane, qu'il accosla bientôt à la lueur des lanatix qui projetaient une vive clarté dont elincelait tout l'arriére dore de la galère.

M. de Vivonne \ monta, el en entrant dit a son maître d'hôtel :

— Je veux souper tout à l'Iieure, rar je me sens le plus furieux appétit du monde : est-ce que j'aurai de ces dorades aux olives et au jambon, que j'ai dit, et du chevreau au safran ?

— Oui , monseigneur ; j'ai pu m'en procurer ce matin par une barque de ces Hydriotes trafiquants.

— Par 1, uni II us, tu es donc un digne ministre de la succulente déesse Goinfrerie. Va donc faire hâter ton service au foulon ; car, si ce souper que je vais faire ce soir est le dernier que je dois savourer, Sardanapale l!l je veux qiïl soit au moins digne de moi.

Puis, s adressant a un de ses gens : Va prier M. de Manse de venir près de moi.

H. de Manse arriva bientôt.

— Monsieur de Manse, dit Vivonne, nous serperons demain au point du jour, pour aller donner le cap de remorque à l'amiral, puis, de la, canonner les travaux du camp des Turcs du coté du bastion de Saint-André. Faites veiller a ce que la capitane fasse bien ses armes en couverte.

— Oui, monseigneur.

— El puis, après, revenez souper avec moi.

— Oui, monseigneur.

Et M. de Manse salua, sortit, el dit a un limonier : — Va dire au comite-réal de me venir trouver dans le gavon.

Cina minutes après, maître Talebard-Talehardon attendait les ordres du capitaine.

— Comité, dit M. de Manse, nous serpons demain au point du jour, au signal de la renie, pour aller canonner le camp des Turcs. Veillez à ce que la capitane fasse bien mines en couverte ({). Allez, et envoyez-moi le mattre-pilote hauturier.

Talebard-Talebardon" sortit et le pilote entra bientôt.

— Pilote, dit M. de Manse, nous serpons demain au point du jour, vous veillerez soigneusement à la marche de la capitane. Allez et envoyez-moi le maître bombardier. Même apparition, mêmes ordres. — Maître bombardier, la capitane canonnera demain le camp des Turcs ; veillez a ce que l'artillerie de la capilane soit prête. Après le bombardier, vint le maître remolal. — Maître remolat, vous surveillerez la palamenlc de la galère, etc.

Après quoi M. de Manse rejoignit le général pour souper, tandis que les maîtres s'occupèrent activement, chacun dans leur spécialité, de ta mise d'armes en couverte de la capitane.

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