CHAPITRE XXn
Depuis 1661. le Palais-Royal (ancien Palais-Cardinal) était habité par M. le duc d'Orléans, frère de Louis XIV; il y tenait sa cour, et madame la duchesse d'Orléans partageait avec lui cette magnifique résidence.
La cour de France, fort occupée du pro< bain voyage qu elle devait faire en Flandre à la suite du roi. était à Pans vers la fin d'avril 1670; Monsieur et Madame s'v trouvaient aussi.
Or, ce jour-là, sur les onze heures du matin, Madame, sortant d'une délicieuse salle de bains, dont les murs et le plafond dorés étaient semés de toutes les bergeries et de toutes les fleurs que le goût du temps avait pu créer, Mudame entra dans l'oratoire qui précédait son grand cabinet, longtemps aussi la merveille et le miracle de Paris.
Madame s'appuyait légèrement sur le bras d'une de ses filles d'honneur, mademoiselle Louise-Renee de Penancoêt de Keroualle. âgée de vingt ans euviron, brune, assez grande, d'une taille charmante quoique un peu grasse, et dont les grands yeux bleus, bordés de cils noirs comme ses sourcils, nantissaient aussi hiinlis que spirituels.
La lourde portière de damas bleu de ciel à reflets blancs satinés qui cachait la porte du cabinet de bains se ferma donc, et ces deux jeunes femmes furent doucement éclairées par le jour affaibli d'une haute et unique croisée dont les vitres de cristal I étaient enchâssées dans des moutants d'argent contournés en feuilles de lierre et ciselés avec un art infini.
Ce jour mystérieux, ménagé par un store extérieur, s'barmo-
nisail â merveille avec les tons indécis île la tenture de l'oratoire, et s harmonisait encore, si cela peut se «lire, avec la couleur délicate, avec le parfum doux et trais de plusieurs énormes bouquets*de violettes et de roses dont étaient remplis grand nombre Je vases de porcelaine céladon, ornes de délicieuses orfèvreries de vermeil, et posés ça et la sur tous les meubles d'or, d'écaillé ou d êbène qui pouvaient porter des fleurs.
Mademoiselle de Keroualle avant approché un grand fauteuil de bois doré, couvert de velours bleu et garni de nombreuses boufTettes de rubaus blancs, Mutlume s y assit négligemment, et sa fille d'honneur se mit a ses pieds sur un carreau.
Il est impossible de raconter le portrait de Madame, les termes manquent, ou sont d'une concision trop 'mathématique. Dire qu'alors, âgée de vingt-six ans, Madame était dans tout l'éclat de la plus ravissante beauté, ce serait trop et trop peu ; car Madame n'était pas belle dans toute l'acception plastique du mot. ses traits manquaient de régularité, sa taille était frêle, son col était mince; mais ces traits, cette taille, ce col gracieux et blanc comme celui d'un cygne, formaieut l'ensemble le plus séduisant du monde, et défiaient l'idéalité la plus exquise et la plus poétique.
Le teint de Madame était si pur, si transparent, que ses joues semblaient colorées par le reflet d'une rose lorsque l'émotion les venait animer. Ses cheveux châtain clair, d une finesse extrême, couvraient de leurs boucles de soie son front large et saillant, son joli col. puis retombaient sur ses épaules admirablement blanches, aussi belles, aussi blanches que ses mains, qui savaient presser avec tant d'âme les louches sonores d'un clavecin.
Mais ce qui, surtout, était indicible dans la physionomie de cette princesse, c'était la magique expression de sesgrauds yeux bleus très-foncés, presque toujours demi-clos, de ce regard charmant et voile qui semblait dire à tous avec une langueur si reconnaissante : — Merci de me trouver belle. — Car jamais le désir insurmontable de plaire ne fut plus vif, plus soudaiu que chrz cette princesse.
Les constantes habitudes de galanterie de Madame ne naissaient pas d'une coquetterie vulgaire, de cette cruelle vanité d'un cœur sec qui ne cherche à séduire que pour blesser. Ce n'était pas non plus la provocation hardie d'une organisation fougueuse, ou les avances libertines d'une maturité précoce ; non, la galanterie fut plutôt chez Madame l'impérieux besoin d'une de ces natures singulièrement tendres et rêveuses, mais frêles, irritables, maladives, qui adorent surtout de se bercer a de douces paroles d'amour, qui éprouvent des voluptés profondes et infinies au faible et gracieux murmure d'une voix aimée, et dont ce platonicisme, quelque peu matérialisé, satisferait les sens délicats, si l'espoir de fixer ou de retenir un amant adoré ne leur imposait parfois un plus grand dévouement.
Henriette d'Angleterre était encore une de ces femmes rares qui savent, pour ainsi dire, mettre si parfaitement h leur air leur existence présente et passée, qu'il devient comme impossible île croire qu'il en ait jamais pu être autrement, laut leur vie parait toujours logique, conséquente, en un mot, tant elle leur va bien.
Voyez Madame, grandeur royale, tendres erreurs, malheurs affreux, tout lui sied ; ses fleurons la parent, l'amour l'embellit, sa mort l'absout. Dans sa première jeunesse, Henriette d'Angleterre, fille et swur de rois, est-elle pauvre, a-t-elle faim et froid, c est pour que plus tard, au milieu de sa splendeur future, son esprit charmant apporte une grâce de plus, l'irrésistible séduction du sourire après les larmes.
fini, pour celte princesse, il semble que tout devait être ainsi que tout a été Depuis ses effroyables malheurs, jusqu'à ses goûts les plus futiles, tout cela est pour ainsi dire d'une haute et ravissante harmonie.
Oui, il semble qu'elle devait épouser Monsieur, mourir d'une mort atroce, pour que ses misères fussent citées, en manière d'expiation, à ceux qui lui reprocheraient, helas! de s'être laissé tant aimer. Comme aussi elle devait préférer la couleur des roses, rosées comme son teint transparent, la fraîche senteur des violettes, si jolies danssesjoliseheveux châtains, préférer encore le demi-jour mystérieux pour cher- lier, rêveuse et penchée sur
son clavecin, une mélodie triste et douce, lire en secret des lettres passionnées, ou de longs romans de chevalerie qui font
battre le t. et dire tout bas avec fierté : — Moi aussi, je suia
adorée!
Mariée depuis neuf ans avec M. le duc d'Orléans, Madame avait vu bien souvent cette union assombrie par des démêlés intérieurs qui devinrent plus vifs encore pendant cette année 1670, au sujet de M. le chevalier de Lorraine, qui, à peine âgé de vingt ans, mais beau comme on peint les anges et adoré de .Vontieur, menait rudement ce prince et était plus absolu chez Son Altesse royale qu'il n'est décent de le paraître lorsqu'on ne veut point passer pour le maître ou plutôt pour la maîtresse de la maison ; mais, après tout, le mystère eût été inutile, car le goût fort italien de Moniteur était généralement admis, et le chevalier de Lorraine (dit M. de Saint-Simon i, en vrai Guiiard qui ne rougit de rien, en lirait de grotte* sommet et établiuait partout là tet crialurei.
M. de Lorraine, non content de dominer Moniteur, voulut faire peser aussi celle domination sur Madame, et jouer le rôle assez étrange d'une maîtresse déclarée qui jalouse et insulte l'épouse légitime; il alla donc jusqu à se permettre quelques insolences et brutalités envers la princesse ; malheureusement pour lui. Madame, comme on le verra bientôt, était au comble de sa faveur auprès de Louis XIV; aussi, le roi chassa-t-il M. de Lorraine, au grand désespoir de Monsieur, qui pleura, s'emporta, en apprenant la nouvelle de l'exil de son favori, et fit retomber sur Madame toute l'aigreur de son rhagrin ; de là des reproches mutuels qui ravivèrent le souvenir de quelques anciens différends dont on doit rappeler ici succinctement les causes.
En 1660, peu de temps avant son mariage avec Montieur, Henriette d'Angleterre avait accompagné à Londres la reine sa mère; ce fut là que M. le duc de Buckingham vit celte jeune priueesse pour la première fois, et qu'il en devint si éperdumenl et si ouvertement épris, que, n'eût été l'indulgence de la reine mère, causée peut-être par le souvenir du violent amour que le père du duc avait aussi ressenti pour elle-même, on eût interdit la France â M. de Buckingham, surtout après l'incroyable sortie qu'il osa laire a l'amiral d'Angleterre, au sujet des soins que ce dernier avait eus pendant la traversée pour la sœur du roi son maître ; néanmoins, le duc suivit la princesse à Paris, assista à son mariage avec Montieur, fit encore mille extravagances, et finit par se faire renvoyer à Londres.
Le duc était alors un des hommes les plus brillants et les plus recherchés de la cour d'Angleterre; sa beauté, sa bravoure el sa magnificence singulière, jointesà beaucoup de grâces naturelles el à un tour d'esprit naturellement caustique et particulier, rendaieut la présence du duc déjà fort pesante a Montieur; mais quelques folies, envenimées sans doute par la médisance, l'apparente familiarité de Madame, qui d habitude ne parlait jamais qu'anglais au duc. et cela devant une cour où presque personne n'entendait celte langue, enfin de misérables indiscrétions de laquais, firent éclater J/oiirietir, et, ainsi qu'on l'a dit, M. de Buckingham retourna eu Angleterre, plus amoureux que jamais.
Tel fut le premier grief, ou chagrin jaloux, souvent el fort aigrement reproché à Madame fit Monsieur, de qui, pourtant, elle devait, en matière d'amour, redouter plutôt la rivalité que la jalousie.
M de Buckingham parti, la cour de France séjourna quelque temps encore, soit à Taris, soit â Saint-Germain, et s'en alla passer l'été à Fontainebleau.
Louis XIV s'était d'abord à peu près opposé au mariage de son frère avec Madame, témoignant presque de l'aversion pour elle, et allant jusqu'à dire grossièrement A MoRfiettr : — Vous allez donc épouser les os des Saints-Innocents? — voulant par la faire allusion à ce que Madame, presque enfant, était alors fort maigre ; mais, lors de ce voyage Je Fontainebleau dont on vient de parler, le roi parut revenir de l'opinion qu il avait de Madame, et s'attacher fort à elle, au second grand chagrin de Montieur, qui se plaignit amèrement à la reine de France, sa mère.
Mais ces plaintes furent des plus vaines, car Louis XIV commençait de suivre, comme il continua toujours depuis, sa ligue de plaisir incestueuse, adultère ou simplement criminelle, avec
relie impitoyable sérénité qu'on lui sait, se faisant avant tout un devoir sacré, une régie invariable de conduite, de ne s'inquiéter jamais du bon ou mauvais vouloir des intéressés.
Ainsi donc. Monsieur, furieux et jaloux, rageait a damner Min ame, tandis que le roi son frère s affolait de plus en plus de Madame, qui disposait en véritable reine des divertissements de Fontainebleau.
Qu'on se figure cette cour jeune, voluptueuse et dorée, de mœurs alors plus que faciles, d'uo langage au moins erotique, éparpillée comme les fleurs d'un bouquet sous les ombragea frais de ce beau parc, émaillant le gaion vert de ses eaux vives... C'était pendant le cours de l'été. .. Madame, suivie de ses dames, s'en allait baigner tous les jours : on partait en carrosse à cause de la chaleur... et, le soleil couché, on revenait a cheval. Qu'on sefigure Madame, alors âgée de dix-huit ans, coquettement vêtue d'un étroit justaucorps bleu à longue iupe. ayant sur la tête un large feutre gris a plumes blanches et bleues qui laissait échapper les grosses boucles de ses cheveux châtains, dont le réseau soyeux cachait parfois son regard brillant de jeunesse et d'amour... La vovez-vous fouler ces vertes pelouses, côtoyer en riant canal, et chevaucher arec grâce sur sa belle haquênée blanche dont la housse de velours est brodée d'argent; et puis Icolé, tout près d'elle, murmurant à son oreilleje ne sais quelles douces paroles, Louis XIV à vingt ans, Louis XIV, beau, splendide, empanaché, rayonnant, I l'écharpe flottante aux couleurs de sn souveraine, et qui pressait de ses éperons d'or son cheval noir et plein de
Ensuite, loin, discrètement loin, derrière le roi et Madame, venait comme un océan de plumes et de rubans, venait toute cette jeune cour, étincelante et folle, joyeuse et hardie ; tout cela a cheval, tout cela généralement aussi amants et maîtresses, tout cela se disant, comme le maître, dans l'ivresse des beaux ana et de l'avenir : — Amour ardent, joie* défendues, c'est le bonheur.
Nais que dire aussi de la figure de Monsieur, qui devenait souvent livide de rage, malgré le fard dont il couvrait imperceptiblement ses joues, lorsque, a la téte de cette longue et fringante cavalcade qu'il épiait de loin, il voyait Mudann et le roi arrivant au château, le regard tendre, animé, et que, soutenant avec amour la taille flexible de sa royale belle-sœur qui le payait d'un charmant sourire, Louis XIV, téte nue, jetant son feutre a ses pieds, aidait Madame a descendre de sa haquênée?
Alors Monsieur se dépitait, rabrouait souvent Madame, se montrait haut et froid avec le roi, qui ne s'en apercevait pas, et le train des plaisirs de la cour n'était pas interrompu pour cela. Moniteur aurait au moins pu, par sa présence au milieu de ces parties, se rendre fort incommode ; mais, bien que d'une bravoure reconnue, il abhorrait l'exercice du cheval, et préférait se venger en passant les heures û s'ajuster, a se parfumer, et souvent aussi a s'habiller en femme pour entendre avec plus d'illusion les galanteries délicates de ses favoris.
Ce n'était pas tout ; quand le soir èpandait la fraîcheur et le mystère sous ces sombres voùlesde feuillage; aprèssouper, toute cette jeune cour amoureuse, les joues plus animées, l'œil plus ardent, reprenait son essor, et, comme une nuée de papillons de nuit, allait s'abattre dans l'ombre des allées, sur les bords du canal limpide où tremblaient les étoiles ; tandis que les musiciens du roi. placés près d'un grand parterre rempli de fleurs, jouaient en sourdine les airs de Lui H. de sorte que la brise apportait ça et la comme des bouffées de parfums et d'harmonie.
Puis, enfin, après ces longues et solitaires promenades des couples heureux, venait le roédianoche, cette délicieuse importation italienne qui réunissait de nouveau toute la cour, jusqu'à ce que l'aube naissante fit pâlir les bougies roses deslustres d or. Alors on se séparait entre un souvenir et une espérance, pour aller attendre, dans un doux et frais sommeil, que la chaleur accablante du lendemain fût passée, afin de reprendre encore cette folle et joyeuse vie.
Or. on à dit que, grâce à Louis XIV, Monsieur en était à son deuxième chagrin jaloux, lorsque le hasard, le destin, ou plutôt sa propre outrecuidance, lui suscitèrent le troisième que voici.
Un sait que Monsieur, fort contraint avec le roi. se laissait
aller à de terribles emportements contre Madame, et à des plaintes sans lin avec la reine sa mère. Emportements et plaintes ne pouvant rien contre l'imperturbable égoïsme de Louis XIV, Aune d'Autriche et Monsieur s'imaginèrent un jour dt remplacer Madame dans le cœur du roi, en attirant les regards de Louis sur mesdemoiselles de l'ons, de Chemerault et de la Vallière, toutes trois lilles d'honneur do Madame, toutes trois jeunes et charmantes. Le manège réussit : Louis XIV remarqua le joli trio, et, sans pour cela se détacher entièrement de Madame, il galantisa ses filles d honneur, et commença par les choisir toutes trois, le grand, l'incroyable, l'incomparable roi qu'il était... Puis, peu à peu, les astres de mesdemoiselles de Pons et de Chemerault pâlirent. Madame se piqua, et la douce et naïve la Vallière régna bientôt en souveraine.
La douce et naïve la Vallière étant encore au couvent, et ne pensant guère à être jamais honorée des bontés de son roi, avait extrêmement aimé un certain Braguelone, amour que la rovale et hautaine jalousie de Louis XIV reprocha souvent, hélas ! avec dureté a la douce la Vallière, tant cette pensée du Braguelone, aimé avant lui, importunait l aitier souverain.
Après le Braguelone, et toujours avant que d'être distinguée par le grand roi, mademoiselle de la Vallière, plus douce et plus naïte que jamais, arrivant a la cour, ignorant ses usages, toute timide, tout effarouchée, s'était ingénument laissé aimer par M. le comte de Guiche, un des hommes les mieux faits, les plus magnifiques, les plus spirituels et les plus braves de cette cour •i brave, si magnifique et si spirituelle.
La conversion du roi à mademoiselle de la Vallière fit donc deux délaissés : Madame et M. le comte de Guiche.
Sans répéter des détails avérés et authentiques contenus dans tous les mémoires du temps, qu'il suffise de dire que Madame parut être pitoyable a la profonde passion de M. le comte de Guiche ; qu une des filles d'honneur de Madame, appelée Hontalais, ajusta bien des empêchements, et que M. le comte de Guicbe, tantôt déguisé en diseuse de bonne aventure, tantôt en laquais, fut issex heureux pour pouvoir quelquefois, et en particulier, entretenir Madame de son respectueux amour, tant et si respectueusement, qu'on fut un jour obligé de le cacher dans une cheminée, une autre fois dans une armoire, parce que Monsieur rentrait fort indiscrètement ; enfin la médisance s en mêla. Le prince eut quelques soupçons, et fit sentir durement au comte de Guiche qu'il ne lui était plus agréable. Ce dernier, fort amoureux et peu patient, l'oublia, rompit sa gourmette, et traita cavalièrement monsieur, de gentilhomme a gentilhomme.
Monsieur, qui, plui que personne, savait en public garder la dignité de son rang, se plaignit fièrement an roi; le roi, bien que toujours porté d'inclination pour Madame, fil venir M. le maréchal de Grammont, lui parla de la hardiesse inouïe- de M. son fils, et lui conseilla de l'envoyer en Hollande, où M. de Guiche alla en effet, et ou il se battit bravement, comme plus tard en Pologne, et partout ailleurs.
Voila donc pour le troisième chagrin jaloux de MonrifMr; disons un mot du quatrième.
En ce même temps -là brillait aussi a la cour de France M. le marquis de Vuardes, homme d'un esprit, d'un manège et d'une adresse à passer toute créance, ami intime de M. le comte de Guiche, aussi beau que lui, un peu plus jeune, mais bien plus corrompu.
Le comte lui confia tout en partant, et le supplia, les larmes aux yeux, d'être sou confident auprès de Madame, et de lui remettre ses lettres. M. de Vuardes promit tout, et devint ainsi maître d un secret important. La continuelle familiarité que lui assurait cette position auprès de Madame, l'enhardit ; il osa aimer, dire qu'il aimait ; on ne le chassa point, au contraire; aussi en vint-il bientôt a de telles impertinences, qu'il osait donner à Madame des rendez-vous a Chaillot, où il ne se trouvait pas ; restant, par je ne sais quel raffinement d insolence, à passer son temps en extrêmement mauvaise compagnie, pendant que Madame l'attendait.
La conséquence de tout ceci fut que Vuardes, toujours aimé malgré ou à cause de ses dédains, brouilla d'abord sans retour M. de Guiche et Madame, puis qu'il lit évincer aussi Mgr. I ar-
chevéque de Sens, H. de Marsillac ei M. d'Armagnac, qui s'étaient déclarés ouvertement épris de la princesse, et qu'il sut même altérer l'affection sincère qui avait jusque-là subsisté entre J/adameetle roi ; malheureusement, la furieuse jalousie de madiirae de Soissons, qui se vit sacrifiée a Madame par H. de Vuardes, vint tout gâter. Voulant se venger de son amant, au risque de se perdre elle-même, elle apprit au roi que certaine lettre espagnole, écrite A la reine pour lui dévoiler les amours adultères de son royal époux, était de Vuardes, du comte de Goiche, de mademoiselle Montalais et d'elle-même. Louis XIV, furieux, chassa Montalais et envoya M. de Vuardes en exil.
Que dire de plus? ainsi se termina le quatrième chagrin de Monsieur, qui fut sur le point de se laisser aller a en éprouver nn cinquième, au commencement de celte année 1670, â propos
lorè ses joues de l'incarnat le plus vif, et ses beaux cheveux dénoués couvraient ses épaules et sa gorge d'albâtre, qu'une espèce de long peignoir blanc laissait entrevoir.
— Mon Dieu f Louise , dit Madame a sa fille d'honneur d'une voix ravissante de douceur et du timbre le plus gracieux ; mon Dieu! quel charmant soleil il fait aujourd'hui! que ce jour est beau! quelle joie de revoir le printemps et de ravoir
Cour compagnon dans notre voyage I Dans ce cher voyage de ouvres, où, après tant de traverses et de difficultés vaincues, je pourrai enfin revoir Charles, the friend of mu childhood, mtj oum beloved brother, to rough in appearance, to kind at heurt (l'ami de mon enfance, mon frère chéri, si rude en apparence et d'un rceur si bon). Madame avait les larmes aux yeux en prononçant, avec une
L'orjloir« de Madame.
de la récente venue de M. le duc de Montmoutb, fils naturel de Charles II, et cela, parce que Madame eut pour son neveu, doué d'ailleurs d'une surprenante beauté, les attentions et les familiarités que la parente autorisait. Monsieur, donc, prit de l'ombrage, et le duc de Montmouth ne resta que peu de temps a la cour de France.
Ces détails bien abrégés sont nécessaires; pourquoi? Parce qu'en cette même année 1(570 Madame remplit un grand rôle politique ; parce que ce fut pour ainsi dire grâce a elle et par elle que s'accomplit un des plus grands faits historiques du dixseptième siècle, vu ses incroyables conséquences; en un mot, l'alliance do roi Charles II avec Lodis XIV coktru les Phoviaces-Uhies.
Or, j'estime qu'il est toujours bon pour l'histoire de mentionner les antécédents de ceux qui ont eu nu rôle aussi important dans les affaires d'une époque.
Nous avons laissé Madame assise dans son oratoire, et mademoiselle de Kcrouallea ses pieds. Jamais peut-être. Va dame n'a* vaitétè plus jolie; l'animation qui suit toujours le bain avait co-
expression de teudresse impossible à rendre, ces derniers mots en anglais, selon son habitude de dire parfois quelques phrases de cette langue a mademoiselle de Keroualle, qui l'entendait assei.
— Votre Altesse n'a-t-elle pas vu Sa Majesté a Douvres, pour la dernière fois, en 1660?
—Hélas! oui, Louise...; celle même année où M. de Buckingham, qui était venu a Douvres avec mon frère, fit, pour roe suivre, cette folie de s'embarquer tout à coup pour la France, sans équipage, sans un seul de ses gens, n'ayant amené personne avec lui; car, alors, M. de Buckingham... Et Madame, sans achever sa phrase, resta un moment pensive... Puis elle ajouta d'un Ion assez railleur t Car, alors, M. de Buckingham n'était pas, comme aujourd'hui, un homme d'État, un profond politique, c'était simplement un fou des plus gracieux et des plus charmants.
— En effet. Madame, milord Godolphin, que j'ai vu hier, m'a dit que M. le duc de Buckingham. bien que toujours un des plus brillants seigneurs de la cour de Sa Majesté le roi Charles, s'occupait fort d'affaires d État
— Oui, c'est maintenant un fou sérieux... et je ne sais trop s'il a beaucoup gagné a se mêler d'affaires d'Étal, on plutôt si 1rs affaires d Etat y ont beaucoup gagne... Eufin, je saurai cela bientôt. Mais tu souris, I •
— Que Votre Altesse m'excuse.
— Non, voyons, dis-moi re qui te fait sourire.
— Mon Dieu! Madame, Votre Altesse sera-t-elle assez bonne pour pardonner à la franchise d'une pauvre Bretonne tout fratrbement débarquée de ses bruyères ; mais ce grand mot affaire d'Etat, grave et guindé comme un Espagnol du vieux temps, m'a toujours fait penser à Crispin.
— Comment, a Crispin? Louise, et pourquoi cela, a Crispiu?
— Votre Altesse ne Irouve-l-elle pas que rien n'est plus sérieux que l'habit tout noir de Crispin, et que pouriant rien n'est
— Votre Altesse conviendra encore que, si obtenir est difficile.... refuser l'est encore plus! je dis refuser, mats de façon qu'on vous sache pourtant gré d'un refus, comme, par exemple, aire a son amant : Je vous refuse parce que je vous aime trop... De sorte que votre amant vous demeure encore plus enchaîne par ce refus.
— Dites encore, mon joli petit moraliste, tntj tniHinij (tartina with rouj cheekxand raveti tock* (mon ange souriant, aux joues rosées et aux cheveux noirs).
— Or, obtenir sans bassesse et refuser sans aigreur, c'est ce
?[ue Crispin, malgré son sérieux, sa fourbe et son habit noir, ne era jamais : c'est pour cela que les hommes seront toujours les plus détestables ambassadeurs du monde. Qu'en semble à Votre Altesse?
Sorte*, madcmowclk, dit-il en entrent, cl faisant un gwte digne et imoériotu l nudemui^lle de Keroualle. — r»ti! ira).
lus fou, plus gai, plus rusé, plus souple que son esprit? Eh ien! que Votre Altesse me pardonne cette liberté , mais je pense qu'il en est ainsi des affaires d'État. En un mot, que rien ne parait plus grave à l'abord, et que souvent rien n'est plus fou ; mais j'abuse des bontés de Votre Altesse.
— Non, non, Louise, continue...
— Ne semble-t-il pas encore à Votre Altesse que toute espèce de négociation n'a jamais que deux buts : celui d'obtenir ce qu'on vous refuse, ou de ne pas accorder ce qu'on vous demande.
— Cela est extrêmement politique, my beautiful bluc eyes with dark long luihcs Imcs beaux yeux bleus à longs rilsnoirs), dit Madame en passant son joli doigt blanc, sur les sourcils de jais de sa fille d'honneur.
— Or, Voire Altesse avouera que pour obtenir il faut plaire, et que pour plaire il faut séduire.
— Encore une maxime digne de la Rochefoucauld, ni y coral fins with ivory perle* (mes lèvres de corail avec des perles d'ivoire;. Continue, ma petite.
109 Wmh, — 1-fiaKrit S*»**.
— Oht mon Dieu! Louise... quelle brusque conclusion! Et que dirait M. de Lionne s'il t'entendait?
— Yotre Altesse peut être bien sûre que le rusé ministre m'approuverait fort, afin de pouvoir envoyer bien vile, et surtout bien loin, bien loin, mesdames de Lionne et de Cœuvres eu illuttre ambassade, où elles réussiraient singulièrement, j eu sois certaine, puisque pour réussir il faut séduire. Or, sans aucun doute, ces dames séduiraient de gré ou de force... Quant a refuser, par exemple, je n'oserais en répondre.
— Que tu es folle, Louise, El auprès de quelle haute puissance M. de Lionne députerait-il ces deux belles ambassadrices?
— Mais ne semblc-t-il pis à Votre Altesse que, sans trop présumer de l'incessante activité de ces dames, ou pourrait leur confier sûrement la séduction, et par conséquent la réduction de cette assez grosse foule de méchants corsaires turcs, algériens, tunisiens, maroquins, qui sont si hostiles à la France. Et qui sait même si les illustres et infatigables ambassadrices n'auraient pat encore te temps, dans leurs moments perdus, de contracter ci ri la des alliances avec quelques princes de Nigrilie
JKAN BART
cl ilt- Mauritanie sans t oiuplar bon nombre de petit» lraili**> sccrels umt une foule de...
— Mais sais-tu bien, Louise, dit Madame en interrompant sa tille d'honneur, <'t ne pOMV«Ot retenir son sourire, sais-tu l>ien que Bussy-ltabutin euvierait ta malice, et que, puisque lu as une diplomatie si avancée, ma jolie, Bretonne fraicbemenl débarquée de les bruyères, comme lu dis, j'ai bien envie de prier Sa Majesté de rappeler M. de Croissy, sou ambassadeur a Londres, cl de l'envoyer comme téduclricc plénipotentiaire prés du trés-liaul, très-puissant et surtout très-galant monarque que voici.
El Madame montra en souriant, a mademoiselle de Keroualle, un magnifique portrait du roi Charles, peint par Lelv, et suspendu en l'ace de la fenêtre de l'oratoire, dans un riche cadre, au-dessus d'un clavecin de buis doré.
Les yeux de la malicieuse tille d'honneur suivirent l'indication de Madame, puis : — Si j'osais... je demanderais a Votre Allesse si en venté le portrait de Sa Majesté d'Angleterre est fort ressemblant?
— Ce sont bien, si tu le veux, les traits de Charles, Louise; mais non pas leur expression. En un mot, ce portrait est comme un transparent qui ne serait pas éclairé... Oui. ce n'est pas la son regard à la fois doux et fin; ce n'est pas là surtout son sourire; ihiit grâce fui initie which ntakes tjou feel (lie heurt and love ijou mtttf icc sourire si gracieux, qui vous fait sentir la bonté d'un cœur qu'il faut irrésistiblement aimeri. Lutin, ce n'est pas là son charme indéfinissable. Aussi, je suis sûre que ses traits le paraissent durs et sévères.
— fours et sévères! Mais je nie permets d'affirmer à Votre Altesse que je ne les trouve pas tels, bien que la présence de quelque célèbre beauté de la eour d'Angleterre n'éclaire pax à celle heure le Iratuparent. si j'ose me servir de l'expression de Votre Altesse.
— Mais au contraire, Louise, regarde donc! quelle merveille, quel prodige... vois donc ses yeux noirs briller, sa bouche sourire... avec cette bonté gracieuse dont je te parlais... Vois donc! vois donc! le transparent s'illumine tout à fait, et c'est vous, ma jolie Bretonne, qui opérez ce prodige. Mon Dirai Louise, ie crois même qu'il va parler... Oui. oui... il parle... Tiens, 1 entends-tu, te dire dans son langage précieux et du bel air : «r — Mademoiselle de Keroualle. nous espérons vous voir n bientôt résider près de notre cœur, comme séductrice plétii- « polentiaire, pour y représenter l'esprit, le charme et la beauté « des Français: notre chancelier d'amour, un petit geutil- « homme nommé Cupidon. mettra bientôt à vos jolis pieds de « plus amples adorations et de plus humbles soumissions. »
— Très-gracieux sire, ilit mademoiselle de Keroualle d'un air de gravité moqueuse, en "'agenouillant avec grà«e devant le portrait de Charles, et baissant sa jolie téte de façon qu'on ne vit plus que son col charmant, blanc et rond, où s'attachaient bien bas, bien noirs et bien lisses, ses beaux cheveux de jais. Très-gracieux sire, le nombre des séductrices ordinaires, extraordinaires, et plénipotentiaires accrédites par Voire Majesté auprès de son royal cœur, pour y représenter les duchesses, les comtesses, les miss, les bourgeoises, 1er, gnres de Terpsicliore, les chants de Tlialie, la gaieté de MiTpoménc, l'ivresse d'Erigonc. et jusqu'aux noires beautés africaines., ne me permettent pas, sire, d'espérer qu'il reste pour moi...
A ce moment, on entendit le bruit d'une porte ouverte et fermée avec violence, et des pas précipités qui approchaient de l'oratoire.
Mademoiselle de Keroualle se releva précipitamment d'un air aussi effraye que Madame, qui. croisant" à la hâte son peignoir sur son col, dit à sa tille d honneur : — foieu du ciel!... Louise, voyez donc, qu'est-ce que cela?...
Vvant que mademoiselle de Keroualle ait pu faite un pas, Mmttietir était dans l'oratoire, dont il poussa la porte avec autant de violence qu'il avait ferme celle du cabinet.
Monsieur paraissait livide de colère, sa longue perruque noire poudrée, étalée par «levant el tout en désordre, cachait presque ses yeux noirs, grands el fort beaux. Il axait le nez long, M ses narines saillantes se dilataient avec force; il était petit, déjà
fort ventru; et avait de longues jambes minces, allongées par les énormes talons île ses souliers; enfin il portail un habit de gros de Tours rose vif avec des rubans verts, partout oti il s'en
pouvait mettre.
— Sortez, mademoiselle, dit-il en entrant, el faisant un geste digne el impérieux à mademoiselle de Keroualle, qui obéit sur un signe de tète de Madame.
— Maintenant . Monsieur, dit Madame avec beaucoup de calme, me direz-vous pourquoi vous entrez chez moi ainsi brusquement... et que signifie celte apparence de colère?
— Ce que cela signifie, Madame, s'écria Monsieur en parlaul fort vite, avec un imperceptible hègnyeinent qui lui était particulier; cela signifie que je sais tout; que vous n'accompagnerez pas mon frère en Flandre, et que vous n'irez pas en Angleterre!
Après avoir dit ces mots, et regardé Madame bien en face, Minuteur commença de se promener en long et en large dans l'oratoire, s'arrèlant à peine devant le fauteuil de la princesse chaque fois qu'il lui parlait.
Madame répondit avec un sourire un peu forcé : — Comme voila bien des fois depuis quinze jours, Monsieur, que vous m'accordez el me refusez tour à lour celle faveur de me laisser aller voir mon frère, prml.ml deux ou trois pauvres jours, vous trouverez bon que je prenne cette imagination d'aujourd'hui comme j'ai pris les autres, c'est-à-dire que je ne m'en inquiète point. Il me sera toujours temps, au moment du départ, de vous savoir bon on mauvais gré de votre bon ou mauvais vouloir.
— Eh bien! donc. Madame, vous pouvez me savoir à cette heure, et définitivement, fort mauvais gré de mon fort mauvais vouloir; car je vous donne ma parole de prince que vous ne bougerez d'ici ou de Saint-Cloud, pendant le voyage que va faire le roi mon frère... Ceci est clair et précis, je pense.
— On ne peut plus... Monsieur.
— Quant à ces prétextes, à «'es semblants d'amitié pour voire frère dont vous vous servez pour colorer ce voyage... je les ai pénètres... el u en suis pas dupe... car je saisiout... M entendez-vous. Madame...
— On n'est jamais dupe, en effet, pour me servir de vos termes. Monsieur, des sentiments qu'il est impossible de comprendre, d'éprouver ou «l'apprécier.
— Mais, encore une lois, je vous dis que je sais tout... Madame, «pie je sais tout; ne m entendez-vous pas?
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur, et vous me permettrez de me retirer, reprit Madame, en retenant une larme qui vint un moment trembler sous ses longs cils. Vous m'avez signilié votre volonté, cela me suffit.
— Et cela ne me suffit pas, à moi, Madame, parce que, même a vos yeux, je n'entends pas passer pour un homme qui agit sans raison. Encore une fois, je sais tout, vous dis-je.
— Mais, Bien du ciel ! que savez-vous donc, enfin? s écria Madanu: avec impatience.
— Eh bien! donc, je sais, «lit lentement Monsieur, qui, ayant repris tout sou sang-froid , s'arrêta en face de Madame el attacha sur elle ses yeux pénétrants; je sais pour quel but secret et politique vous voulez passer en Angleterre; je sais ce que le roi mou frère attend de vous en celte occasion; je sais, enfin, Madame, t/ticls sont le* gens qui accompagneront le roi d'Angleterre à foouvres, où vous desirez aller si instamment : me comprenez-vous à « cite heure, Madame, me comprenezvous?
Madame resta stupéfaite.
Le but politique de son voyage, auprès «le. son frère Charles 11, n'etaii connu que d'elle, du roi, de MM. de Louvois, de Turenne el de Lionne, tous gens d'une sûreté et d'un secret à toute épreuve. Néanmoins elle eut assez d'empire sur elle pour soutenir hardiment le regard inquisilif de Minuteur, et répondre avec indifférence :
— El que savez-vous de plus merveilleux encore. Monsieur, s'il vous plail?
Ce sang-froi«I outra Hauteur, qui s eeri i en frappant «lu pied avec furie : — Je sais «le plus. Madame, que je suis las de ces