‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 25 sur 120 · ISI · texte numérisé non relu

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mulidenres reilcnrs et secrètes entre VOUS el mon frère. Je sais, de plus, qn il est houleux el intolérable que, non < nnlent île me laisser aux yeux de l'Europe dans la pins entière obscurité) le roi non frire vous ait choisie pour une négociation de celle importunée, sans nue j'en aie été le moins du monde prévenu: moi de qui vous dépendez; moi qui peut dire oui ou non à tous res beaux projets dont ou repose l'exécution sur vous. Je sais de pins. Madame, qu'on s% délie ou qu'on se joue de moi, et que je suis fatigué de cela. Je sais dp plus, Madame, que cet insolent Uuckingham sera près du roi son mailre, ainsi que votre iusipide neveu James. Je sais, enfin, de plus, Madame, que vous n'ira pas. maigre moi. mugueler avec les boutions el les bâtards du roi Charles, et que j'ai déjà Irop du scandale de voire conduite avec mou frère, qui pousse en outre l'indignité jusqu à exiler et chasser mes amis les [dus tendres.

— Tenez, Monsieur, je ne saurais en entendre davantage; vous me faites honte el pitié, dit Madame en se levant pour rentrer daus la salle de bain. J'ai pu patiemment vous laisser insulter moi et mon frère; mais jamais je ne souffrirai qu'en ma présence on ose parler ainsi du roi...

— Oh! ne craignez rien. Madame, je ne vous importunerai pas plus longtemps de mes reproches sur le roi... le roi... ajouta Monsieur avec uu accent qui exprimait tout ce que ce prince devait éprouver en ce moment de haine et de jalousie. Le roi .. répéla-t-il. je ne m'en suis pas ménage non plus avec lui tout à I heure, je vous jure; car avant de venir ici, Madame, j'avais été au Louvre lui dire nettement «lie je savais tout, et que vous n'iriez pas en Angleterre pour les desseins que vous savez Car. souvenez-vous bien encore de ceci. Madame, avant que d être la sujette de Louis XIV, vous êtes et serez toujours la mienue.

A ces mots, Monsieur sortit non moins furieux qu'il était entré, el laissa Madame dans un abattement et un chagrin profonds.

Elle entendit presque au même instant gratter a la porte du cabinet. — Est-ce vous, Louise? dit la princesse.

— Oui, Madame.

— Kntrez donc, mon enfant; mais qu'avez-vous? comme vous êtes agitée. .

— Votre Altesse saura mie je viens de voir, au bas du petit degré dérobé, M. le maréchal de Turenne : il est pale, el supplie Votre Altesse de le recevoir, ayant les choses les plus importantes à dire a Votre Allesse, et cela sur l'heure même.

— Moa Dieu I quel événement nouveau est-ce donc encore?

Fais-le passer par la galerie el entrer ici par le grand cabinet, pendant qu'on va ■'habiller. .. Allons, suis-moi... Ah! Louise... Louise... j'ai bien souffert déjà... mais, je le vois, je n'ai pas encore porte toutes mes croix. Kl Madame sortit.

l'eu de temps après, mademoiselle de Keroualle introduisit Turenne daus l'oratoire.

— Tout ce que je puis vous dire, monsieur le maréchal, dit Louise, qui paraissait continuer une conversation commencée, e est que Monsieur sort d'ici, et s'est livre aux plus terribles emportements envers Madmne : pourquoi? je l'ignore. Veuillez attendre ici Son Altesse, qui ne tardera pas à venir.

Turenne resta seul.

Le niarechaLsortait de chez le roi ; aussi, contre ses hahitudes d'extrême simplicité, était-il magnifiquement vêtu d'un justaucorps c< arlale. Iirodé d'or et double de hlanc ; il portait en outre le cordon bleu de l'ordre ,-t sa plaque d'argent a soncolé gauche. Sa perruque noire, ordinairement fort courte, était Ires-longue; el sou epee, ses jarrelières, ainsi que ses souliers de velours noir, avaient de superbes nœuds de pierreries.

Il elail facile de lire, sur la physionomie animée de Turenne, un singulier mélange de colère, de honte et de chagrin ; tantôt il marchai! à grands pas, comme s'il ertt voulu échapper à un souvenir obsédant, tantôt il s arrêtait tout à coup, froissait dans ses deux mains son feutre à plumes Manches, et disait à demi-voix : — L'infâme... le misérable... et elle... elle., quelle bassesse... rpiel atroce mépris de toute conscience... Puis il se reprenait à marcher en répétant Aussi... à mon âge... de quoi m'uvisai-je!.. mais aussi, qui pouvait penser... prévoir...

Enfin, après quelque temps de ce monologue du maréchal, coupé ça el là de brusques soupirs el de menaces sourdement adressées, Madame parut.

Klle était un peu pâle, et avait une expression de mélancolie qui lui allait à ravir. Sa parure etail simple, mais charmante ; une robe de gros de Tours v ert-chou, à longue taille cl à manches courtes et collantes, garnies, ainsi que le corsage, de bouffe Iles et de rubans roses. Ses jolis cheveux, ajustes à la Sevignè, formaient deux grosses touffes de chaque cote de sa délicieuse ligure, qui touillaient presque sur ses belles épaules hlanchcs; des boucles d'oreilles et une épiugle de perles du plus bel orient complétaient cette toilette.

A peine Jf fi</a»icavail-ellc paru, que le maréchal mit un genou en terre devant elle.

— Eh ! mon Oicu, que faites-vous là, mon cher maréchal? dit Madame avec un accent aussi bienveillant que gracieux.

— Ilelas! Madame, je suis à ma place, à genoux, à deux genoux , pour supplie r Votre Allessc de pardonner à uu vieux fou.. . sa misérable faiblesse.

— De grâce, relevez-vous et expliquez-vous...

— Kh bien ! Madame, j'ai su les emportemeuts de Mousicitr, je devine à quel sujet, et malheureusement...

— Eh bien?...

— Et malheureusement, Madame, j'en suis la cause, bien involontaire, sans doute, mais j eu suis la cause, dit Turenne avec une indicible expression de houle el de repenlir.

— Vous en êtes la cause, monsieur le maréchal? dit Madame, qui ne pouvait revenir de sa surprise ; el comment cela?

Ici M. de Turenne soupira, parut preudre une résolution qui lui contait beaucoup, et dit à voix basse : — Je vois que Mousieur n'a pas appris à Voire Altesse nue tout le secret du voyage d'Angleterre lui avait été révèle par le chevalier de Lorraine.

— Le chevalier de Lorraine! s écria Madame qui tressaillit involontairement à ce nom odieux pour elle ; le chevalier de Lorraine ! Mais cel homme est en Italie, où le roi. l'a exilé, grâce au ciel.

— Oui, oui, Madame... il est en Italie, lui... mais...

— Achevez, par grâce.

— Mais... madame de Coëtquen est ici... elle... oui, elle est ici... maintenant, Votre Altesse comprend tout. Et le bon maréchal ne put retenir un long el profond soupir.

Madame regarda Turenne de l'air du monde le plus naïvement étonné, el dit : — Excusez-moi, monsieur le maréchal , mais, en vérité, je ne comprends pas. Quel rapport peut avoir madame de Coëtquen a tout ceci?

— C'est vrai... c'est vrai... Oui... que Votre Altesse m'excuse, dit le maréchal avec un incroyable embarras el baissant les yeux devant Madame. C'est juste... parce que je suis fou... Je pense que tout le monde doit savoir comment et pourquoi je suis fou; que Votre Allesse me prête donc uu moment d attention : Tout a l heure, après la messe, Sa Maieslé m a fait appeler, el après avoir lui-même fermé la porte de sou cabinet : — Monsieur de Turenne. nu- dit le roi en revenant à moi d'un air i la fois bon el sévère, répondez-moi comme à votre confesseur, ou plutôt comme à votre ami. iMottsieur sait le secret du voyage d'Angleterre; je suis sûr de moi, de Madame , de Lionne et dcLouvois; maintenant... vous... en avez-vous parlé à quelqu'un?

— Kh bien' monsieur le maréchal... achevez...

— Kh bien! Madame, comme je n'ai jamais pu menlir... j'ai embrassé les genoux de Sa Majesté, el je lui ai avoue que j'avais été assez fou. assez ridicule, à mon âge. pour devenir amoureux de madame de l'octqueo, et que, voulant qu'elle prit ses mesures pour être du voyage de Flandre, je lui avais annonce ce voyage, il v a de cela quinze jours ; et que. croyant aussi cire assez sùr de la discrétion et de la solidité de celle dame, je m'étais presque malgré moi. il est vrai, laisse arracher le secret du voyage de Voira Altesse en Angleterre; mais je jurai sur l'hon-

■ neurà Sa Majesle, ce qui est vrai, que je n'en avais dit uu mot à toute autre personne qu'à madame de Coelqneu. et (pie r'éj lait bien infâme cl bien indigne à elle de métré venu trahir [ ainsi auprès de Sa Majesle. — Kh bien! donc, monsieur le ma-

JEAN ÏURT

iVL-hal, me «lit le roi, apprenez nue madame de (ioelquen vous trompe; elle éerit tout il M. de Lorraine, son amant. qui, d'Italie, la gouverne comme il la gouvernail ici. M. de Lorraine, à son tour, écrit tout a Monsieur, qui est venu ce matin se plaindre a moi que je lui cachais les négociations où j'embarquais Madame, et que décidément il s'opposait à son voyage en Angleterre, puisqu'on n'avait pas assez compté sur "lui pour le mettre dans la confidence. Maintenant Votre Altesse voit combien je suis coupable, et que c'est véritablement bien moi nui ai été la cause des emportements de Monsieur et du relus qu'il fait maintenant a Votre Altesse de la laisser aller en Angleterre.

— Hassurez-vous, mon cher maréchal, dit Madame avec une grâce infinie; s'il faut dans tout ceci haïr, mépriser, ou plutôt plaindre quelqu'un, c'est madame de Coétqnen. qui est assez malheureuse pour avoir oublié tout ce qu il y avait d'honorable pour elle dans l'affection d'un homme tel que vous... Quant à mon voyage...

On gratta de nouveau à la porte : c'était encore mademoiselle de Keroualle. qui annonçait M. de Lionne.

— Faites entrer, Louise, dit Mailamr.

De Lionne entra bientôt, plus p:ilc, plus usé que jamais par les plaisirs, le travail, et surtout les chagrins domestiques.

Après avoir respectueusement salué Madame : — J'apporte une lettre de M. de C.roissy, que Sa Majesté m'ordonne de communiquer a Votre Altesse.

— Eh bien! monsieur de Lionne, Sa Majesté d'Angleterre a-t-elle enfin consenti?...

— Non. Madame; et par cette lettre, que je vais avoir l'honneur de lire à Votre Altesse, elle se persuadera, je l'espère, mie son voyage en Angleterre devient de plus en plus indispensable aux intérêts de Sa Majesté, dont Votre Altesse a bien voulu s'occuper si efficacement jusqu'ici.

— .Nous le pensons comme vous, monsieur de Lionne, moi et M. de Tiireime. Mais, helas! Monùeur vient de m'annoncer formellement qu'il n'y consentirait jamais.

— Que Votre Altesse se assure. Monsieur consentira... Sa Majesté vient de m'en donner sa royale parole.

— Mais vous ignorez donc, de Lionne, dit Turenne avec embarras, que j'ai eu le malheur de..

— Non, non. dit de Lionne avec son malin sourire, je sais tout, monsieur le maréchal, je sais tout. Sa Majesté m'a appris que certain vaillant Samson avait trop compté sur certaine Dalila... mws. d'après un avis que je me suis permis de soumettre à Sa Majesté, le roi s'est résolu de notifier à Monsieur que, s'il s'opposait encore au voyage île Son Altesse, M. le chevalier de Lorraine ne remettrait jamais les pieds en France que pour être jeté a la Bastille jusqu'à la fin de ses jours, comme coupable d'avoir abusé d'un secret d'Etat ; et que, s'il le fallait, Sa Majesté obtiendrait même l'extradition de M. de Lorraine, pour le punir de son insolence... J'ose croire que cette menace effrayera assez Monsieur, s il refuse encore de se rendre aux autres'raisons que Sa Majesté se propose d'ailleurs de lui faire valoir. Mais que Votre Altesse me donne un moment d'attention, voici la dernière lettre de M. de Ooissy.

Et de Lionne s'étant assis sur un pliant, d'après l'invitation de Madame, ainsi que M. de Turenne, le ministre tira de son sic cl lut la dépêche suivante :

( M. COLBtRT AU ROI.

n Sire,

« Toutes les conférences particulières que j'ai eues depuis quelques jours, tant avec le roi d 'Angleterre qu'avec M. le duc » York et le milord Arlington. pour les disposer à agréer la première proposition que je leur ai ci-devant faite de joindre seulement trente vaisseaux anglais à la flotte que Vot re Majesté offre de mettre en mer. n'ayant eu pour conclusion qu'un refus absolu, fondé sur des raisons dont j'ai dej.i instruit Votre Majesté, je laisserai tout ce détail, qui me semble fort inutile, pour en venir à «e qui fut dit, vendredi dernier, dans l'assemblée o.- i«t

roi d'Angleterre. M. le duc d'York, les mitords Arlington et Arondel, et M. Clifford se trouvèrent. Le roi d'Angleterre demanda si Votre Majesté avait vu le mémoire qu'il avait envoyé a Madame, contenant les raisons qu'il a de ne point accepter les conditions que j'avais offertes, ni entreprendre la guerre contre la Hollande, sans un secours de trois cent mille livres sterling. Je lui ai dit que je ne doutais pas qu'elle ne l'eût vu, et que les derniers ordres qu'elle m'avait envoyés ne fussent en réponse et dudit mémoire et de ma lettre; quë j'espérais qu'il serait content des subsides qu'elle me donne pouvoir d'accorder et des expédients auxquels elle s'est bien voulu relâcher pour faciliter toutes choses, peut-être au delà de ce que sa dignité lui pouvait permettre; maisque, si, contre mon attente, les offres que j'avais à lui faire de la part de Votre Majesté ne le contentaient pas, je perdais toute espérance de pouvoir conclure ce traité, étant bien assuré que, quelque désir qu'elle ail d'entrer dans une étroite union avec lui, elle ne pourrait rien faire davantage que ce qu'elle me permettait par sa dernière dépêche; que je l'exposerais dans une conférence, sans aucune réserve, afin qu'il lui plut prendre aussi ses dernières résolutions. Je dis ensuite qu'encore qu'il eût témoigné être conteut des subsides que Votre Majesté avait offerts ponr la déclaration de la catholicité, néanmoins elle m'avait donné pouvoir de les augmenter jusqu'à deux millions de livres lournoises, et de promettre aussi le secours qu'il avait demandé de six mille hommes de pied. Je déclarai aussi que Votre Majesté consentait d'armer quarante vaisseaux, pour joindre à pareil nombre qu'il propose de mettre en mer; qu'elle voulait bien même que M. le duc d'York vint commander toute la flotte, en prenant commission d'elle pour les vaisseaux de France; bien entendu que, comme il aurait les honneurs du pavillon et des saluts, le vice-amiral qu'elle enverrait aurait la préséance dans les conseils, et relie delà marche, pour son vaisseau et son pavillon, sur le vice-amiral anglais et le vaisseau de ce nom. et que, du reste, il y aurait une entière égalité; que, dans le traité, il serait seulement stipulé que celui dont Votre Majesté et ledit roi feraient choix pour commander la flotte, aurait les honneurs du pavillon et des saluts, et que le vice-amiral de l'autre nation aurait les préséances susdites dans les conseils et dans la marche; que, moyennant cela, Votre Majesté lui donnerait par chacune année, tant nue la guerre durera, deux millions de livres tournoises, qui feraient cinq cent mille-livres plus qu'elle n'a jamais donné à ajirun prince. Quoique les conditions dont je m'étais déjà ouvert au roi, au duc d'York et à milord Arlington. dans les dernières conférences particulières que j'avais eues avec eux, après avoir .suffisamment reconnu qu'il me serait impossible de leur faire agréer la proposition de la jonction de trente vaisseaux anglais à la flotte de Votre Majesté, leur eussent paru fort raisonnables, et qu'ils m'eussent même dil qu'ils espéraient que nous pourrions bientôt tomber d'accord; que d'ailleurs Sa Majesté Britannique m'eût témoigné être fort satisfaite de ce que je lui ai dil touchant les électeurs de Brandebourg et de Cologne et l'évêque de Munster, et vouloir avoir égard à ce qu'il en coûterait à Votre Majesté, néanmoins je n'ai plus rien trouvé de ces bonnes dispositions particulières dans les assemblées. Le roi d'Angleterre m'a dit que le nombre de quatre-vingts vaisseaux ne suffirait pas pour battre les llollaudais; que si Votre Majesté n'es arme que quarante, il faudra qu'il en mette au moins cinquante en mer. et chacuu dix brûlots; qu'il sera obligé d'envoyer encore des vaisseaux dans l'Orient et dans l'Occident pour assurer le commerce de ses sujets; qu'ainsi cette guerre lui causerait de très-grandes dépenses qu'il ne pourrait pas soutenir sans le secours de trois cent mille livres sterling, à moins que son parlement ne lui en fournil des moyens extraordinaires; mais nue, si elle voulait se contenter de la proposition qu'il a faite à Madame, de demeurer la première année de celle guerre en neutralité, il donnerait sous main, à Votre Majesté, toute l'assistance qui lui serait possible, se désisterait, comme il serait très-juste, du partage ou il avait demandé dans les conquêtes. Je lui répondis que, dans tous lot mémoires qui avaient été présentés de part et d'autre pour parvenir â l'étroite union que Votre Majesté et lui témoignent désirer k>u ardeur, je voyais qu'on était convenu de

composer ce traité de deux principales obligations, par l une d^juelles Votre Majesté demeurerait d'accord de l'appuyer et de 1 assister d'argent et de troupes pour l'exécution du dessein qu'il a de se déclarer catholique; et par l'autre il voudrait bien entrer aussi dans celui que Votre Majesté a d'abattre la puissance de Hollande; que c étaient la les deux points capitaux et essentiels sur lesquels devait être fonde ce traité, que je m'en étais toujours expliqué de même à milord Arlington, lorsqu'il avait proposé quelque changement au second; Votre Majesté satisfaisait pleinement au premier, et au delà même de ce qu'on en attendait; qu'elle lui facilite le second, premièrement en surmontant des obstacles qui paraissaient invincibles par une condescendance plus grande qu'il ne pouvait vraisemblablement espérer, et, en second lieu, par des subsides plus hauts que Votre Majesté n'en avait jamais donnés a aucun autre prince; mais qu'assurément elle ne donnerait jamais les mains à aucune proposition qui tende à se départir de ce second point; qu'au reste, ce n'était pas a moi d'entrer dans ce détail des dépenses de la marine d'Angleterre, mais qu'on ne me persuaderait jamais qu'avec ce fonds ordinaire qu'il fait pour l'armement de trente vaisseaux, et ce secours que Votre Majesté offre, il ne puisse pas en armer cinquante pour la guerre contre la Hollande : outre que, selon toutes les apparences, le parlement lui donnerait encore des moyens extraordinaires; que cependant, comme je vois bien que cette conférence pourrait rompre ou achever heureusement cette négociation, je ne croyais pas devoir rien reserver de tout le pouvoir que Votre Majesté me donnait; et ensuite je lui exposai ce second expédient, auquel Votre Majesté m'a permis de consentir : qui est de donner deux millions cinq cent mille livres tournoises, en cas que Sa Majesté Britannique armât cinquante vaisseaux et se contente de trente que Votre Majesté ofTre d'y joindre, aux mêmes conditions, à l'égard du commandement et de la préséance de son vice-amiral, que j'avais dit sur la première proposition. J'ajoutai que, pour une guerre dont l'heureux succès était presque certain et devait apporter tant d avantage audit roi et à son royaume, soit par la part qu'il aurait dans les conquêtes ou par l'augmentation du commerce de ses sujets, il ne fallait examiner si exactement les dépenses de la marine présentes et a venir, en sorte qu'on y comprenne la consommation du corps des vaisseaux et des agrès et apparaux, puisqu'on ne les sentirait peut-être qu'après que la guerre serait entièrement achevée, et que la gloire que Sa Majesté Britannique y aurait acquise aurait disposé son parlement à remplacer abondamment ce qu'il y aurait employé: qu'ainsi, s'il voulait réduire son calcul à ce que monterait la solde et aviluaillement de sa flotte, il trouverait que ce subside que Votre Majesté lui donne, joint au fonds ordinaire de la marine, est plus que suffisant pour celte guerre. Le roi me répondit seulement que, comme les affaires qui se devaient traiter dans son parlement l'occupaient fort ce jour-là. il fallait remettre cette conférence a un autre temps, et que cependant, si je voulais bien donner par écrit mes propositions à milord Arlington, on verrait tout ce qui s'y pourrait faire.

• J'avoue, sire, que comme, il m'a paru dans cet entretien beaucoup de réserve en faveur des Hollandais, je n'ai pas cru les devoir donner par écrit, de crainte que, si nous ne pouvions pas tomber d'accord des conditions de ce traité, on ne s'en puisse servir quelque jour au préjudice des intérêts de Votre Majesté. Cette considération m'obligea de dire que je les répéterais encore a milord Arlington, et que, lorsque l'une des deux serait admise, nous concerterions ensemble de quelle manière elles devraient être dressées et couchées par écrit; et le roi s'étant retiré, je le redis encore une fois à milord Arlington, qui me témoigna en être content, et me dit qu'il me ftrail savoir le jour que le roi d'Angleterre aurait pris pour une plus ample conférence. Depuis ce temps-là, les affaires du parlement ont entièrement occupé le roi, M. le duc d'York et milord Arlington, et leurs soins ont produit l'heureux succès dont j'ai informe Voire Majesté, mais un effet contraire pour celles que j'ai à négocier, sur lesquelles Sa Majesté Britannique ni milord Arlington ne n'ont rien fait espérer de bon; et dans le temps que je m'attendais à une conférence que le roi même m'avait promise , me

priant de différer jusqu'à l'envoi du courrier, j'ai reçu le billet ci-joint de ce ministre, par lequel il m'apprend mie le roi, son maître, a écrit à Madame pour disposer Votre Majesté à faire quelque chose de plus que ce qu'elle m'a permis, et qu'il est inutile de s'assembler jusqu'à ce que nous ayons la réponse, et, comme il ne doute point que Votre Majesté ne soit en peine de n'avoir aucune lettre de moi sur toute celle affaire, j'ai cru lui devoir envoyer ce courrier en loute diligence. Je me flatte encore de quelque espérance que le roi d'Angleterre aura donné pouvoir a Madame de conclure celte affaire avec Votre Majesté. > Et, en effet, si ses intentions sont bonnes, il se peut et doit contenter des offres que je lui ai faites de la part de Votre Majesté : car elle verra, par le mémoire ri-joint que j'ai extrait sur l'état du dernier armement qui a été fait contre les Hollandais, que celui de cinquante vaisseaux des rangs que le roi d'Angleterre propose, dont le moindre serait armé de quarante pièces de canon, ne reviendrait sur le pied de trois livres seize schelings sterling, qu'il prétend que coûte, par mois, chaque homme, compris toute sorte de dépense, tant de solde et victuaillement, nue de consommation de vaisseaux et munitions, qu'à la somme de quarante-six mille et tant de livres sterling, et, pour huit mois de l'année, à trois cent soixante et six mille; de sorle qu'il ne peut avoir aucune raison valable de refuser les expédients que i'ai offerts de la part de Votre Majesté; el s'il y persiste par la lettre qu il a écrite à Madame, on peut conclure qu'on n'a ici aucune envie de faire la guerre aux Hollandais.

< J'attendrai de nouveaux ordres de Votre Majesté, el suis, avec un profond respect et toute la soumission que je dois, etc.,

« Coi.BFIlT. »

Cette lecture terminée, M. de Lionne dit à Madame : — Ne semble-t-il pas à Votre Altesse que sa présence devient de plus en plus indispensable en Angleterre?

— Sans doute, sans doute, monsieur, et, en vérité, le roi, mon frère, ne me parait pas fondé dans cette demande d'augmentation de subsides, car je lui ai encore écrit hier que le roi de France ne pouvait rien donner de plus.

— Mais alors à quoi Votre Altesse attribue-l-elle l'indécision de S. M. le roi Charles?

— Eh, mon Dieu ! à l'irrésolution habituelle de son caractère; il cherche à temporiser, et est charmé de trouver un prétexte pour ne se pas déclarer, et puis je crois aussi qu'il redoute son parlement.

— Mais, dit de Lionne, le roi n'offre-l-il pas à S. M. d'Angleterre un renfort de six mille hommes de troupes pour raisonner ces criards des communes?

— Sans doute ; mais cela est bien grave, et de là les irrésolutions du roi Charles, dit Madame.

— Et pourtant, nul doute, reprit Turcnne, que Votre Altesse ne puisse lever à l'instant ces difficultés.

— Je le désire comme vous, monsieur le maréchal, et, sans trop m'exagerer l'influence de ma teudresse sur mon frère, je pourrais espérer quelque succès de notre entrevue.

— Votre Altesse me permettra-l-elle de lui demander si elle compte toujours emmener avec elle mademoiselle de Keroualle, ainsi qu'on l'avait conseille, de delà.

— Sans aucun doute, monsieur, dit Madame en souriant.

— Alors donc, si j'en crois ma vieille expérience qui m'a rarement trompé , Voire Altesse peut dire d'avance avec lierlé : J'ai conclu et assuré l'alliance des deux plus grands rois de l'Europe.

— i)ue le ciel vous entende, monsieur de Lionne! dit Madame.

— Et comment ne m'entendrait-il pas, Madame, répondit de Lionne avec ce sourire ironique qu on lui sait, n'est-ce pas pour raviver en Angleterre le catholicisme éteint qu'un roi très-chrétien propose celte étroite alliance a un roi défenseur de la loi! Que Notre Altesse veuille bien me croire Dieu ne peut manquer d'exaucer certainement des visées au>si chrétiennes.

JEAN RART

Puis Madame, ayant congédié le ministre et le maréchal, rentra dans son appartement.

Au moment de le quitter pour entrer dans sa chaise, de Lionne arrêta Turenne. et. le regardant fixement, lui dit d'un air eoniiijueinent sérieux : — Monsieur le maréchal, vous êtes le plus grand capitaine des temps modernes, vous connaissez mieux que pas un le manège des cours; depuis que je rôtis le balai, je suis devenu un pas trop mal habile négociateur; je sais aussi bien qu'un autre trouver la monnaye de chacun, depuis les pins corrompus jusqu'aux plus incorruptibles de ce siècle (je ne parle pas de MM. de Witt qui. à l'heure qu'il est, vivent dn temps îles anciens Romainsi; M. de Croissy ne nous le cède en rien sur beaucoup de points. Eh bien! ni vous, ni moi, ni M. de Croissy, n'avons pu faire réussir ce que Madame, assistée de la Kerourdle, et de Donnes lettres de change, va emporter d'emblée, je le parie.

— Cela est pourtant bien possible, de Lionne. Comment! possible.. .monsieur le maréchal! possible! dites

donc certain. Et, comme je le disais, il y a un an, a propos de celle même affaire-ci au bonhomme Ruvigny : Voulez-vous voir et savoir la cause de la chute, de l asservissement ou de l'agrandissement de bien des empires?

— Eh bien! de Lionne.

— Eh bien! monsieur le maréchal, puisque vous savez l'espagnol : levante usted ta basquina, et vous saurez et verrez cette cause-là. Est-ce vrai?...

— Si cela est vrai! s'écria Turenne en rougissant, aussi vrai que madame de Coëtquen est la plus éhontéc de toutes les... coquettes.

— La plus éhontéc de toutes! ah! monsieur le maréchal, monsieur le maréchal! vous êtes cruellement injuste envers madame de Lionne, dit le ministre avec un indicible accent de profonde amertume et de raillerie désespérée.

Et le ministre et le maréchal se séparèrent.

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