CHAPITRE XXIII
Lue lettre de M. Colbeil de Croissy au roi parle de la sorte du voyage que lit Charles II pour venir à Douvres au-devant de Madame, qui avait enfin obtenu de Monsieur la permissiou de passer en Angleterre.
c Douvres, 27 mai 1770.
f Sire,
« Le roi d'Angleterre s'embarqua samedi dernier, sur le soir, en dessein d'aller aux dunes, et de là même en pleine mer, à la rencontre de Madame, aussitôt qu'on verrait le vaisseau qui la porterait, nonobstant toutes les remontrances qui lui furent faites par les principaux de sa cour pour le détourner d'exposer sa personne en mer. Ceux de son conseil lui représentèrent aussi que les sectaires, et surtout les presbytériens, se devaient assembler le lendemain en beaucoup plus grand nombre qu'il ne leur est permis par le dernier arrêt du parlement, et que son absence leur pourrait donner la hardiesse d'entreprendre des choses contraires au bien de l'Etat. Mais il crut avec raison y avoir suffisamment pourvu en laissant i Londres M. le duc d'York avec ses régiments et compagnies des gardes, et rien ne l'empêcha de continuer son voyage à la rencontre de Madame, que le manque de vent, qui l'obligea de débarquer à Gravesende, d'où il se rendit en diligence à Douvres, partie à cheval, partie en carrosse, et suivi de lort peu de monde. Je ne pus arriver que quatre heures après lui, et il s'était déjà embarqué pour aller au-devant de Madame, qui arriva hier ici sur les quatre à c rq heures du matin; et le roi ayant appris d'elle qu'elle ne pouvait pas, d'après les ordres de Monsieur, et pour quelque raison que ee put être, passorà Douvres, soit pour aller a Londres ou seulement à Cantorbery. Sa Majesté a pris la résolution de taire venir ici la reine et la duchesse d'York ; et,
quoique le roi ait témoigné souhaiter que le temps du séjour de Madame fût prolongé, et qu'on ait, pour cela, proposé de ramener Son Altesse a Boulogne, afin de gagner un jour, néanmoins, comme elle veut être ponctuelle et que d'ailleurs le port n'est pas sûr, j'espère qu'on ne prendra pas ce parti, u J'ai l'honneur d'être, etc. »
Le 4 mai, M. de Croissy recevait celte lettre du roi :
« Monsieur de Croissy
* J'ai écrit à ma sœur, afin qu'elle représente au roi, son frère, que, si on persistait de delà dans de pareils sentimenm d'irrésolution, cela me devait faire concevoir quelque ombrage, et je lui marque que vous devez l'entretenir de ma part sur cette affaire. Vous lui direz donc qu'il est à propos qu elle fasse entendre au roi d'Angleterre que, si l'on continue à tenir cette conduite, cela donnera ici de grands soupçons qu'il ait changé d'intentions ou qu'il ne veuille se tenir en état (l'accepter ce que les Hollandais lui pourraient proposer d'arrangements particuliers pour détourner l'orage qui les menace ; ce que, de mon côté, je n'ai pas voulu faire, quoique M. de Witt n'y ail rien oublié, et qu'il me propose tous les jours un partage des Pays-Bas, ou de les faire mettre en république. Je me promets que de si bonnes raisons, animées par la présence de ma sœur, amèneront la conclusion du traité, çrace aussi à l'envie qu'ils ont que Madame ait la gjoire d'avoir terminé toutes les difficultés. Quoi qu'il en soit, rien ne vous doit empêcher <!c signer le traité, quand même il faudrait passer par le terme de trois mois pour faire l'échange des ratifications, parce qu'il vaut toujours mieux que le traité se trouve signé, parce qu'on pourra, après cela, presser vivement l'échange des ratifications sans attendre ce terme. Sur ce, etc. »
Le jour même où il recevait celle lettre du roi, Croissy lui répondait :
« Sire,
n Madame m'a fait l'honneur de me dire qu'elle avait ébranlé l'esprit du roi, son frère, et qu'elle le voyait presque disposé * déclarer la guerre aux Hollandais avant sa déclaration de catholicité; qu'il avait même dit que, si M. de Turenne fût venu avec elle, Sa Majesté d'Angleterre aurait pu prendre des mesures justes avec fui pour les attaquer, et elle a ajouté qu'elle croyait qu'il serait utile au service de Yotre Majesté d'obliger M. le maréchal a passer jusques ici, sous le prétexte de venir reconduire Matlame, et que son séjour fût prolongé de quelques jours en ce pays-ci ; elle m'a prié de n'en rien aire à milord Arlington. Et, comme Madame m'a demandé mon sentiment, je lui ai dit, comme je le pense aussi, que le passage de M. de Turenne pourrait bien faire connaître la vérité de ce qui se passe à tous les voisins, et que je craignais, par cette ratson, que les commissaires qui ont part au traité n'approuvassent pas ce voyage.
« J'ai l'honneur, etc. »
Ce fut donc le H juin, le surlendemain du jour où mademoiselle de Keroualle avait été présentée au roi Charles, que se passait a Douvres la scène suivante :
Pendant son séjour dans celte ville, Charles II occupait une maison de médiocre apparence située au bord de la mer, et don' les croisées à balcons étaient si saillantes, qu'elles formaient des espèces de petits cabinets vitrés qui s'avançaient de beaucoup dans la rue. Il était environ trois heures : Charjes II et Madame, assis dans le modeste parloir de celle habitation, pa raissaient causer avec beaucoup de vivacité ; entre eux deux était une table couverte d'un tapis, de velours chargée de plu mes, de papier et de plusieurs traités ou mémoires manuscrits.
Charles II avait atteint, la veille 10 juin, sa quarantième année; son teint brun et basané, ses yeux noirs, sa longue per nique très-crépee, ses épais sourcils, sou front déjà sillonné par de profondes rides transversales, son nez long, sa bouche
KT LOUIS XIV
no peu grande et les pomme lie* saillante* de ses joues creuses, formaient un ensemble de traits dont l'expression était dure et liaiilaine; m:iis, s'adressMMl a quelqu'un qui lui plut, sa physionomie révélait alors relie habitude de gaielé moqueuse et de .spirituelle insouciance qui le caractérisait.
Ce personnage est si connu : Burnet. Clarendoii, ilapin de Tboiras, Hume, Buckingham, Hochesier, et tant d'autres historiens ont tellement mis en saillie ce caractère d'un égoïsme el d'une mobilité si étranges, qu'il devient comme inutile de parler de l'insatiable cupidité de ce roi, qui lui suggéra toujours les déterminations les plus contraires au bien de l'Etat ; de son scepticisme en amitié et en amour, si outrageant et si dédaigneux; comme aussi de dire que. plus alhée que pas un de» débauchés de sa cour, il se moquait de tout et de tous, et méprisait cruellement l'humanité en commençant par soi-même; de dire enfin que. maigre son égoïsme. sa paresse, ton insouciance, sa soif intarissable de voluptés faciles, il y avait chez ce prince un charme, un attrait auxquels il était impossible de résister, et que souvent les communes aigries et récalcitrautes lui furent ramenées par quelques mots remplis de celte charmante et spirituelle bonhomie qu'il savait si bien feindre. Quant à son intrépidité, à son calme dans le péril, cela était aussi généralement reconnu que sa singulière aptitude aux choses de la marine, qu'il aimait avec passion.
Or donc, ce jour-la, Charles il portail un justaucorps de velours noir, garni de rubans couleur de feu, avec une étoile en diamant sur son habit. Autour de son fauteuil, placé en face de celui de Madame, on voyait couchés ou debout sept ou huit petits épagneuls noirs, tachés de feu. à longues soies traiuantes et frisées.
Madame, vêtue de bleu, et charmante comme toujours, avait poussé sa flatteuse bonté pour son frère jusqu'à prendre sur ses genoux un petit épagneul du nom de Ko;, extrêmement favori du roi, et s'amusait 1 rouler autour de ses jolis doigls les longues soies noires et parfumées du petit Key, qui se laissait nonchalamment caresser par ses belles mains royales.
Les yeux du roi étaient fort brillants, et sa physionomie animée pétillait de curiosité. Madame le regardait en souriant et faisait un gracieux signe de tête négatif, répondant sans doute ainsi à une question déjà faite par son frère, qui, ayant tout à fait approché son fauteuil de (a table, s'y accoudait et jouait machinalement avec les plumes de l'ccritoire.
— Henriette, disait le roi en attachant sur sa sœur ses yeux noirs perçants et spirituels, Henriette, je vous prie, dites-moi donc ce qu'elle pense de moi?
— Impossible, Charles., impossible... Entre nous autres femmes, voyez-vous, ces sortes de secrets-là sont sacrés; il n'y a qu'une oreille féminine qui soit digne d'entendre ces échos de uos cœurs.
— ijue vous êtes méchante et cachée. Henriette I quand moi je suis si franc et si ouvert avec vous ! N'ai-je pas commencé les confidences en vous disant qu'hier, lors de sa présentation, je l'ai Irouvée toute charmante?
— Aussi, Charles, vous sais-je le gré que je dois pour cette marque éclatante de votre royale confiance.
— Comment avez-vous le eujur de railler, quand je vous parle aussi sérieusement, Henriette, quand je vous dis que je l'ai trouvée belle comme un ange? et puis ses yeux sont si bleus, ses cheveux si noirs, sa peau si blanche ! et puis encore elle a quelque chose de si fin, de >i malin dans le sourire... avec cela des dents charmantes, une taille qui parait même délicieuse auprès de la votre. Henriette! Henriette! que vous at-elle dit?...
— Mais, en vérité. Charles, pourquoi voulez-vous donc, après tout, que mademoiselle de Keroualle m'ait dit quelque chose de vous? ...
— Pourquoi? parce que je suis sAr qu'elle s'est aperçue hier de l'impression qu'elle a faite sur moi. Oui, oui, car, par saint George.;! anges -<L nions que vous êtes, vous vous ape.cevez de .> !a bien avant nous, je crois,.. Henriette I ma bonne Henriette ! voyons, dites donc? .
— Eh bien ! mon frère, répondit Madame avec un air de mystère, mademoiselle Louise de Keioualle ...
— Louise... Louise, quel joli nom!... En vérité, j'adore ce joli nom de Louise.
— Si vous m'interrompez déjà, mon frère, je ne continuerai pas. Je disais donc que mademoiselle Louise-Henée de Keroualle m'avait confidemmeul avoué que .. faut-il tout dire?
— Henriette!...
— Eh bien! donc, mademoiselle de Keroualle m'a avoue, mais cela sous le dernier secret, entendez vous bien, mon frère? qu'elle trouvait charmant, animé, gracieux, cl pourtant noble et imposant aussi... l'aspect merveilleux de la ville de Douvres, bâtie qu'elle est sur le bord de la mer, avec ce haut château qui...
— Saint-Georges! vous raillez toujours iinpiioyablcmeiil, et pourtant, parole de roi, je suis amoureux.
— En fait d'amour, mon pauvre frère, vous me permettrez de croire de peu de mise cette royale parole.
— Mais quand je vous dis que je suis fou de celte charmante fille, que je suis amoureux comme un écolier, amoureux maigre mes quarante ans; amoureux enfin comme je ne l'ai jamais été; car, après tout, ma so?ur, cela m'est arrivé, pardieu! assez de fois pour que je m'y connaisse.
— Oh ! sans doute ... Aussi je suis bien loin de nier l'incommensurable expérience de Votre Majesté.! ce sujet... Soit, vous voilà donc amoureux de ma pauvre Louise .. Mais madame de Castelmaine, mon frère?
— Je la ferai baronne.
— Pensez donc à ses emportements
— Je la ferai comtesse.
— A son desespoir.
— Je la feni duchesse.
— A merveille ! madame rie Castelmaine est donc consolée ou duchesse; mais qu'est-ce que cela, mon Dieu ! seulement une des perles de ce rharimini collier qui vous enlace. Et celle pauvre elnaive mademoiselle Siewart?
— Louise a de si beaux yeux !
— Voilà qui est répondre. Mais celte jolie miss Wels?
— Louise a de si jolis cheveux !
— Vus raisons sont parfaites Mais la Ncll-Gwin, qui est bien, dit-on. capable de battre Votre Roy île Majesté, l'impertinente comédienne qu'elle est?
— Louise a une si jolie taille !
— El enfin vos miss Davis, miss Peel, miss Percy, et je ne sais combien d'autres miss encore, mon cbei frère, car en vérité...
— Ilépondez-moi sérieusement, je vous prie. Henriette, dit Charles en interrompant Madame, mademoiselle de Keroualle est-elle de bonne maison de Bretagne. ?
— D'excellente, mon frère ; car son ancienneté es; passée en proverbe dans sa province, où l'on dit : Fiottiquité des Péiiancoêl.
— Et Louise est sage !
— Mon frère, vous me faites là des questions...
— Ah ! après tout, sage ou non, qu importe? elle est charmante, et...
— Comment ! sage ou non, qu'importe?
— Eh bien ?
— Mais c'est horrible, celte indiiïcrcnce-là !
— Voyez vous, ma pauvre sumr. quand on a nii>n âge, et surtout mou expérience, on n'attache plus guère d'importance à ces sortes d'exagérations chimériques et inutiles de sagesse el de lidelite.
— Taisez-vous donc, Charles, vous vous meniez à vousmême.
— En vérité, cela e>t ainsi ; el c'est pour celle rai on que mes maîtresses m'aiment toujours beaucoup.
— Vous éles confiant au moins, mais c'est en vous.
— Vous ne m'euteudrz pas ; elles m'aiment de toute la liberté que je leur laisse pour voir mes rivaux. Je les gène si peu !
JEAN BAhT
— Encore une fois, Cbarlcr, vous ne me ferez jamais croire que l'amour propre d'un homn.e, et qui plus est d'un roi...
— El qui ph est, ma su-ur !
— Soit... que l'amour-propre d'un roi s'arrange aussi tranquillement du rôle d'amant trompé, du rôle de dupe, tranchons le mot.
— D'abord je ne suis jamais dupe.
— .Comment cela?
— Etre dupe, c'est être trompé... sans le savoir; or je ne suis jamais dupe, puisque je sais tout.
— Vous savez tout?
— Eh I sans doute ; croyez-vous donc, Henriette, que ma couronne royale me bouche assez les oreilles pour que je n'entende pas, à propos de ma chère maîtresse, madame de Caslelinaine, par exemple, bourdonner les noms de ses favoris, depuis celui du très-brillant et très-négatif Jerinyu, jusqu'à celui de certain Jacob Hall, qui danse et voltigea cheval d une manière surprenante, il faut l'avouer. Ooyez-voiis que j'ignore aussi l'existence d'un nom moins certain (Cnxlctnuiinement parlanO, d'un nom moins certain, Goodman, un vigoureux gaillard, beau corn- dien d'ailleurs, dont toufs les femmes de Londres sont affolées?
— Fi! vous dis-je, mon frère, vous re croyez pas un mot de tout ce que vous me contez la.
— Si, pardieu ! j'y crois, et il le faut bien ; après cela, je mentirais en disant que je ne préférerais peut-être pas être aimé .seul ; niais, puisqu'il parait que ce n'est pas mon étoile, je me résigne ; d'un autre côté, être aimé seul, cela vous impose souvent en retour bien des obligations, bien de la gêne; c'est
pour ainsi dire un mariage, et dès lors c'est fastidieux
comme un mariage. Et puis enfin, voyez-vous, Henriette, à mon avis, les amants qu'on trompe ont toujours tort? pourquoi ne plaisent-ils pas assez pour qu'on ne les trompe pas?
— Au moins, mon frère, voila une maxime merveilleusement commode pour les femmes infidèles.
— Et c'est aussi une maxime fort sensée, Henriette ; car rien ne me parait plus ridicule et plus odieux que de faire un tort a ce s pauvres Ames de ce que vous serez devenu maussade et fâcheux, je suppose; et de vous plaindre qu'alors elles aillent chercher ailleurs un amant qui ne soit ni maussade ni fâcheux.
— Mais. Charles, si c'est par caprice, folie, fantaisie ou amour du changement, qu'elles vous quittent?
— C'est toujours notre faute, vous dis-je, toujours notre faute; pourquoi ne plaisons-nous pas assez pour qu'on n'ait ni le temps ni le désir d'avoir des caprices? Et puis enfin, tenez, avouez une chose, c'est que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, pour vous c'est tout un ; vous faites à votre gré, et, par saint Georges I vous avez raison ; car en amour ce qui plaît est bien, et ma devise est : Chetara tara (i).
— Je vous admire. Charles.
— Non, sérieusement parlant, Henriette, je pense cela, et ma vie le prouve. Je défie qu'on me puisse reprocher une cruauté, seulement une injustice causée par le ressentiment de ma jalousie ; car, entre nous, j'ai toujours trouvé sol et féroce de faire sentir sa puissance, a propos de ces tendres faiblesses Oui. cela m'a toujours semblé bas, lâ -he et peu gentilhomme. En un mot, qu md on me trompe et que je ne tiens pas a la trompeuse, je la quitte : quand j'y liens, je la garde, et l'avertis en confidence de prendre ses mesures pour que je ne voie jamais rien de tout cela ; car, après tout, quand le présent est a moi, que m'importe le passé ou l'avenir?
— Qu'on se contente du présent ... je conçois; mais encore faut-il l'avoir à soi seul... Charles !
— Mais, Henriette, en fait de prisent.,, on a toujours au moins II soi seul le temps que dure le téte-à-ii te. Or, que fautil de plus a unjionnête et modeste amant?
— Ki don< ■' taisez-vous, c'est horrible ; et que je plaindrais la pauvre femme qui s'attacherait sincèrement à voust
— Et pourquoi cela. Henriette?
(I j l> qui RM , stri.
— Mais à cause de votre affreuse indifférence pour le bien comme pour le mal.
— Henriette, ma bonne sœur, vous ne pouvez vous méprendre a ce point : si je suis indifférent au mal, ne puis-je pas être reconnaissant du bien qu'on me fait ; cl parce que je ne sais ou ne daigne pas haïr, est-ce donc une raison pour que je ne sache pas aimer?
— Non, Charles, non, sans doute ; car vous êtes si bon, si affectueux...
— Oui, et pourtant on fait de moi une espèce de Sardanapale, se souciant peu de la vie et du bonheur de 6es sujets; mais, en revanche, se souciant beaucoup de leurs biens, dit le roi avec un soupir, et cédant a cette incroyable mobilité d esprit qui faisait si rapidement se succéder eo lui les impressions les plus opposées.
— Mais qui croit cela, mon frère?
— Eh t saint Georges I mes peuples le croient ; et qui le leur fait croire ? Les bavards du parlement, qui ne leur chantent autre chose que des litanies sur fes pilleries, les dilapidatious, les dissipations de ma cour; en un mot, qui ameutent l'Angleterre contre moi, sous le prétexte que je dépense beaucoup ! Je dépense beaucoup ! voila le grand mot. Je dépense beaucoup! c'est avec ces billevesées-là que les braillards des communes font crier huaa à leur sot et moutonnier auditoire. Je dépense beaucoup ! Imbéciles, est-ce qu'ils croient que l'argent qu'ils me donnent, je le thésaurise, par hasard I Est-ce que pour être dissipé, comme ils disent, en profusion de toute espèce, il ne reste pas en Angleterre? Et puis, ne savenl-ilspas que tout le monde, eux les premiers ou leurs créatures, ont toujours quelque chose à demander au roi? Pardieu 1 on le croit si riche, le roil et pourtant, il faut qu'il refuse souvent... Hum I je dépense beaucoup... s'entendre toujours faire ce reproche, être sans cesse obligé de batailler avec ces gens- là pour leur arracher quelques malheureux milliers de guinées... Saint Georges : le métier de roi, réduit de la sorte, devient un bien triste et bien sot métier, Henriette !
Et le roi Charles se mit à réfléchir profondément; car ce peu de mots venaient de lui retracer sa position présente avec toutes ses difficultés. Maitame, voyant cette disposition d'esprit si favorable à ses projets, se levant de son fauteuil, alla s'asseoir auprès de son frère, et, lui montrant un traité posé sur la table :
— Mais , dites-moi , je vous prie , Charles , pourquoi de pareilles idées , quand enfin ces seuls mots : Charles, rot , écrits de votre main au bas de ces dix feuilles de papier, pourraient en finir avec tous ces embarras... Pourquoi hésitez-vous aujourd'hui , tandis qu'hier encore vous m'avez autorisée à écrire à Louis que vous étiez presque décidé ?
— Hier, oui... sans doute... hier...
— El que même, si M. de Turenne pouvait venir ici, vous aimeriez à vous entendre avec lui au sujet de la guerre qu'on veut faire à ces républicains?
— Oui, Henriette, je sais que je vous ai dit cela hier, mais...
— Eh bien ! Charles?...
— Mais, depuis hier... j'ai réfléchi, pesé les chances, cl je suis plus incertain que jamais.
— Et pourtant, voyez, vous me faites donner à Louis des assurances, presque des certitudes, et maintenant vous vous conlredisez. Ah ! Charles, Charles!... cela n'est pas bien .. que va penser le roi? que, pour prolonger mon séjour ici, je lai trompé.
— Non, Henriette... non... je ne me contredis pas; mais si vous connaissiez comme moi ce pays-ci . si vous saviez à celle heure combien les partis se rapprochent, se consultent, s'agitent, vous comprendriez mon indécision. En un mot, je ne m'en cache pas, eh bien I oui , j'ai scrupule de prendre cette détermination sans la communiquer à mon parlement ; car enfin, pensez donc, Henriette, être, aux jeux du pays, l'allié, l'ami de la Hollande , [et aux miens son ennemi déclare; et tout cela sans raison, sans un prétexte plausible... tout cela... pour une misérable somme d'argent; me vendre à Louis corps et âme .. me mettre à sa solde , à ses gages... Ah ! tenez .. tenez, lit u-
ChôUwu-Remiiir
KT LOUIS XIV
riette I cela est honteux. Noire pauvre père c'en avait pas fait tantl...
— Allons. allons, Charles, dans quelles exagérations noires et mélancoliques tombez-vous là ? Est-ce donc vous vendre, yods mettre à la solde de Louis, comme vous dites, que d'accepter l'offre qu'il vous fait de roi a roi, de frère à frère, de vous aider à rétablir le culte catholique dans vos Etats?... Est-ce voua Tendre que d'accepter les subsides qu'il vous offre pour . kler à soutenir le faix
d'une guerre entreprise bien plus dans son intérêt que dans le vôtre?
— Nais, entre nous, Henriette, vous savez, comme moi, que les trois millions qu'il m'offre , sous le prétexte de m'aidera la guerre, entreront dans mon trésor secret; parce que , si jo me déclare plus lard contre les Hollandais, on votera ici des fonds poor faire celle guerre, quant aux deux millions pour la catholicité , c'est la même chose, un prétexte honnête de me gagner; car il est impossible de penser à faire jamais une telle déclaration f Rétablir le culte catholique t mais ce serait mettre l'Angleterre i feu et a sang I ce serait jouer ma couronne... peut-être ma téte ! quand , au lieu de six mille hommes de secours que Louis me propose, il m'en enverrait vingt mille.... à cette heure surtout I mais c'est folie que d'y songer seulement.
— Pourtant , Jacques croit le contraire; il me l'écrivait encore hier.
— Jacques croit le contraire E Jacques croit le contraire I Eh bien I Jacques se (rompe, ma scenr; ses jésuites le minent comme un enfant, et il ne prévoit pas où ils le conduiront... Après tout, cela le regarde ; une fois sur le trône, il s'arrangera comme il le voudra, ou plutôt comme ils le voudront , et le diable sait ce
Sut en arrivera pour Jacquet ; mais quant a moi, nia chère enriette, j'ai assez d'exil comme ça ; et ;e ne suis plus d'âge a goûter les douceurs du sommeil, perdu- sur les branches du chêne royal. Avant tout, je veux régner en paix; avant tout,
Cluries 11.
j'aime le calme, la tranquillité, le repos... Qu'après moi ils déclarent toutes les catholicités qu'ils voudront , peu m'importe, parce qu'après moi... la fin du monde.
— Pourtant, mon frère, on dit en France que la catholicité serait d'un merveilleux effet pour contenir votre populaire par la croyance religieuse , et que plus un gouvernement s'appuie sur le catholicisme pur, plus il approche du pouvoir absolu.
— Par saint Georges I eela est pourtant vrai, dit Charles en
riaut ; car, i mesure qu'on s'éloigne de Rome, il y a comme des zones torrides, tempérées, et, pour ainsi dire, glaciales de catholicisme et d'absolutisme. Ainsi, le roi d'Espagne esttrèscatholique... voila la zone torride , rendue plus torride encore par sa sainte inquisition.
Le roi de France est seulement trèscbrélien, voilà la zone tempérée...
Et moi, je suis vaguement défenseur de la foi...
voilà la zone glaciale. Or, il est vrai de dire qu'il y a plus d'absolutisme en Espagne qu'en France, et qu'il y en i plut en France qu'en Angleterre; mais, voyez-vous, Henriette , vouloir changer ces degrés de chrétienté qui s'en vont en s affaiblissant vers le nord, ce serait aussi fou que de vouloir en Islande la chaleur d'Afrique. Aussi, encore une fois, je ne contente dece que j'ai, et je ne veux pas tuer ma poule aux a uftd'or, laquelle poule est mon parlement , qui, bon gré, mal gré, bon an, mal an, me pond, après tout, toujours un subside. Mais ,
saint Georges!... me déclarer catholique I non... non, Henriette. Diable ! encore une fois, cela sent trop le chêne royal.
— Mais, mon frère, pourquoi vous presser tant de vous déclarer catholique?
— Pourquoi ? parce que Louis le voudra pour qu'aussitôt après il pasfc à sa déclaration de guerre contre la Hollaude.
— Mais s'il vous laissait tout le loisir qu'il vous plairait pour la catholicité ?
— Comment?
JEAN BAUX
Oui. Charles, s'il vous demandait seulement la dt elnratiou de guerre contre h Hollande; car, :ijir."-s tout, peu lui imjiurte la catholicité , à lui : c'était une visée purement politique qu'il croyait dans votre intérêt: l'important pour Louis, c'est l'invasion des Provinces-l nies. Signer, unissez-vous avec lui pour leur déclarer la guerre, et la catholicité «tendra quand elle pourra. Ainsi, pourquoi hésitez-vous encore? Emulez-moi, Charles, vous savez si dans une pareille rencontre je ne suis pas mille fois plus portée d'inclination pour vous que pour Louis, et c'est pour cela que je mets autant d'instance à vous décider; car, au résumé, au fait, de quoi vous effrayez-vous? La catholicité une l'ois écartée ..
— Je ne m'effraye pas. Henriette, je ue m'effraye pa> ; niais, entre nous, cette déclaration de guerre est injuste, d'une injustice révoltante, inouïe, et, malgré moi , je ne puis ru 'empêcher de songer à cela. . .
— Allons, Charles, parlez donc sérieusement : est-ce qu'elle est plus injuste, plus inouïe, plus révoltante que celle que vous fîtes en 1 ♦'►04 a ces républicains* Non que je vous fasse un reproche ; car, après tout, ou doit autrement juger les affaires d'Etat que les affaires particulières Aussi, pour justifier apparemment une guerre, suffit il d'un mol de traile mal intci prêté ; rien n'est plus facile a trouver qu'un prétexte de rupture... vous le savez mieux que moi.
— Sans doute. Henriette; mais le parlement! les communes! il y a la-dedans une queue du vieux Noll (i l qui sympathise extrêmement avec ces républicains des Provinces.
— Oui. mon frère ; mais il y a aussi au fond du cœur de tout bon Anglais une haine profonde pour tout ce qui n'est pas de sa nation Or, à la première victoire qui flattera son amour-propre, John Hull ne pensera qu'à vous applaudir et à crier huant
— Kl si je suis battu? alors viendront les reproches, les récriminations sans fin l
— Mais vous ne pouvez pas être battu. . vos forces réunies a celles de Louis écraseront celles des Hollandais, sans aucun doute.
— Oui, si Louis est sincère, et s'il exécute ce qu'il promet; mais s'il est fourbe avec moi, comme il l'a été avec les Hollandais, en IfiKG?
— Il ne le sera pas. Charles; à quoi lui servirait-il de I être?
— Comment! àùuoi? mais, par saint Georges I à me laisser aux prises avec la Hollande, comme en Itilitî il a laissé les Hollandais ;ni\ prises avec moi... malgré l'obligation ou il était de les secourir. Voilà a quoi cela lui servirait! Aussi qui me répond qu'il ne voudra pas s'amuser encore à voir nos deux marines se ruiner l'une par l'autre, tandis qu'il augmente chaque jour la sienne, cl cela, avec l'aide des Sepl-Proviucea qui sont assez sottes ou te sez cupides pour lui vendre la corde dont il les pendra un jour.
— Le fait est, Charles, que Louis dit sans cesse qu'il n'a qu'a se louer de ces républicains.
— Aussi, Henriette, je vous jure que ie me suis demandé vingt l'ois quel pouvait cire le sujet de sa haine et de la guerre qu'il veut l'aide a ce malheureux peuple.
A cette singulière et naive exclamation de Charles, un des plus ardents ennemis des Proviuces-L'uics, qui. au mépris de tous les traités et du droit des gens, leur avait, en IGtil, déclaré, la gue. rc par le pillage et la confiscation de leurs navires de commerce, Madame ne put s'empêcher de sourire.
— Qu'avez vons donc, Henriette, vous riez*
— C'est qu'aussi, mon frère, il est assez singulier de vous entendre demander la cause de la haine de Louis contre la Hollande
— Vais qu'y a-t-il donc d'étonnant a cela*
— Hait enfin, Charles, vous-même, pour quelle raison les avez \ mis donc attaqués, en 1664?
— \Liis, Henriette, moi, c'est h en différent! je. ne suis pas i omme Louis, qui régit la France ain-i qu'une ferme, qu'il impose et ta\e à sa guise, et qui lire d, ce pays tout l'argent qu'il veut Moi, au contraire, quoique mes revenus soient tixés, il
(1, CraurmlL
me faut encore batailler avec ces criards des communes pour les leur arracher, puisque ce sont eux. après tout, qui lienuent les cordons de la bourse. Qu'an ive-t- il de là? c'est que je suis souvent réduit aux expédients : aussi, quand mes créanciers crient trop fort, quand ma caisse est trop vide; en un mot, quand les communes me refusent de l'argent, ue Ruis-je donc pas excusable de tacher de faire un bon coup, quand l'occasion se présente, comme par exemple de dégraister le Mc>,nher», ainsi que dit ce mécréant de Vilmotilj, en argot de Tiburn's?
— Fi donc ! Charles, vous vous faites pire que vous n'êtes.
— Mais non, Henriette... entre nous deux, il n'y a pas de raisons d'Etal qui tiennent ; et pardieu ! sans l'incroyable rèsistance de cet animal de Holmes, en lft6T>, ma flotte me ramenait ici une douzaine de vaisseaux de la compagnie des Indes, estimés plus de vingt millions Ah ! c'était la un bon coup! meilleur que la vente de Dunkerque, sur laquelle mon bon frère de France a tant gagné, car, en vérité, il a eu de moi celte place pour un morceau de pain.
— Pourquoi, Charles, vous amuser ainsi à rabaisser votre conduite?
— Mais, je ne la rabaisse pas du tout, Henriette ; c'est bien véritablement comme cela, et ce qu'il y a de pis A s'avouer, c'est que le même ordre de faits, arrivés dans une région moins élevée que la nôtre, mènerait le faiseur de bons coups tout droit à la potence. Mais, à qui la faute? au parlement; s'il n'était pas si avare, je ue serais pas réduit à ces expédients malhonnêtes, je l'avoue, mais qui ont au moins un motif qui les peut excuser : le besoin. Tandis que j'en reviens encore là. quel besoin Louis a-t-il du superflu de ces Meynhcrs? pourquoi, au lien de se jeler sur le reste des Pays-Bas, sur ces riches et magnifiques provinces qui lui sont ouveitcs, qu'il a dans la main pour ainsi dire, pourquoi les laisse-t-il pour envahir ces inutiles marécages? Pourquoi s'cngage-t-il dans une uuerre mille fois injuste, folle, ruineuse, qui soulèvera d indignation le monde contre lui? qui va mettre le feu en Kurope, et sera peut-être la cause de guerres et de malheurs infinis, incalculables? Pourquoi agil-il ainsi? Encore une fois, vraiment, c'est le tombeau de mon esprit.
— Mais, mon frère, vous savez comme moi, que, maigre qu'il en ait, Louis ne suit jamais que la volonté du ministre en faveur, si ce ministre a l'art de s'eflacer et de convaincre le roi qu'il agit de lui-même et par lui-même.
— Alors, quel est donc le ministre assez insensé pour lui avoir planté de pareilles idées en léte?
— Eh mon Dieu! M. de Louvois.. dont il ne peut plus se passer maintenant.
— Kl quel est le but de Louvois?
— Tout uniquement d embarrasser Colbert, qu'il ne peut supporter.
— i uniment cela?
— C'est bien simple : plus les guerres sont folles, plus elles sont désastreuses, moins il y a de ressources dans le pays conquis, plus il faut d'argent, n'est-ce pas, pour y subvenir?
— Sans doute.
— Kh bien! tout ce que veut H. de Louvois, c'est d'abord faire la guerre pour se rendre nécessaire, etpuis ensuite se jeter dans de si effroyables dépenses, que Colbert, chargé des finances, n'y pouvant suture, le roi, mécontent, finisse par le chasser.
— Vous êtes sûre de cela, Henriette?
— Très-sure; du moins on m'a rapporté ce mot de M. de Louvois : Enfin, grâce a Dieu, je rais donner tant de bénigne h ce vieil ivrogne', qu'il faudra bien qu'il g crève.
— C'est un' peu fort.
— Cela vous élonne, n'est-ce pas, Charles?
— Non, pas précisément; car j'en sais bien d'autres! Et mes dignes et loyaux conseillers, mes honorables ministres, cette vérilabl" rnlial infernale, comme ils disenl dans Londres, n'en sont pas A leurs dents de lait. Mais je songe que le monde, les peuples, les historiens, feront un jour des suppositions bien ridicules sur la cause de cetle guerre atroce et insensée, tandis que
11) Le .lue île Iloclieslei-.
ir.o
le motif était la tout proche, à la portée de tous, au fond du cœur du premier venu : nue rivalité de commis et rien de plus. Oui, cria est vrai, et, comme le disait impudemment cet autre mécréant tans foi ni loi, enfin, S. G. M. le duc de Ifurkiugham, porte-liAt. car c'est ainsi, ma chère, que le drôle appelle mon peuple. . nnrle-bnt se doute rarement des vraies causes des guerres, des alliances, des affaires d'Etat, parce qu'il est liabiluo à supposer aux grands et aux rois, chargés d'immenses intérêts, des facultés non moins immenses pour cela qu'il s'agit de provinces ou de royaumes, et pourtant il n'en est rien: c'est toujours un esprit fort humain, un intérêt fort personnel, qui guident ee* pu'utant* de la terre! Aussi, piller la flotte de sou voisin sans déclaration de guerre, ou piller la poche de son voisin, c'est le même mauvais sentiment de cupidité; seulement les moyens d'exécution et l'objet convoité différent. Mais, comme porle-lmt est toujours disposé a croire au merveilleux, il donne a ce mauvais penchant, à cette mauvaise action, les plus bi lles, ou du moins les plus politiques raisons du monde; puis viennent les poètes, qui traduisent en beaux vers sonores et pompeux toutes ces misères et ces lâchetés, pour la plus grande édification et admiration des siècles imbéciles, de façon que de siècle imbécile en siècle imbécile on transmet à la postérité la plus reculée ce beau trésor de mensonges et de sottise. Avoue» que cela est brutal en diable, mais au fond que c'est vrai, Henriette!
— Quand il y aurait la quelque apparence de raison . . a quoi bon s'y appesantir, puisque la triste humanité est a ce point misérable et perverse?
— Eh bieol vous allez rire, Henriette ; et pourtant je vous jure que lorsque ce fou débauché de Buckingham m'a tenu ce discours, pour lequel je l'ai d'ailleurs chassé de ma présence pendant quelques jours, car il est de ces vérités qu'd est indécent de dire, même a un roi, je vous jure, Henriette, que j'ai réfléchi davantage sur ce que me demande Louis, et que cette diatribe amère n'a pas peu contribué a amener mes irrésolutions.
— A propos de cela, vous m'avez promis de rappeler M, de Buckingham prés de vous, mon frère, et de ne pas donner suite a cet autre démêlé qui est aussi la cause de son exil.
— Nous verrons, Louise: mais, laissez-moi réfléchir encore a ce que je dois loyalement faire i propos de cette alliance; car, après tout, il est des sentiments généreux qui valent souvent mieux que la ruse et le manège...
— Cela est sans doute fort beau de réfléchir ainsi, mon pauvre frère, mais alors qu'on est libre d'exécuter les bonnes et loyales inspirations que cette réflexion pourrait faire naître. Or, il faut bien vous convaincre d'une chose, Charles, c'est que vous n'êtes plus libre.
— Quelle folie ! Henriette : qui donc m'oblige?
— La nécessité... oui, la nécessité. Vous aurez beau n'oser pas envisager bien en face votre position, lui tourner le dos, elle n'en sera pas moins la, imminente. En un mot, Charles, la questinu se réduit a ceci : Vous avez besoin d'argent, et le parlement vous en refuse. Que la guerre se fasse, outre les cinq millions de subsides annuels que vous recevrez de Louis, on volera des fonds pour la guerre, desquels vous pouvez en partie disposer.
— Oui, comme l'année de l'incendie de Chalam, où ce damné de lluyter est venu tout ravager là, voyant mes vaisseaux désarmés.
— Ceci est passé, et doit vous demeurer une injure et une insulte de plus a venger sur ces républicains. Maintenant, en admettant que vous ne leur fassiez pas la guerre, quelles sont les autres hypothèses? Vous n'avez pas d'argent, vos créanciers sont a bout, et votre parlement devient chaque jour plus soupçonneux, plus avare de subsides. Encore une fois, il vous faut de l'argent, tout est là.' Que ferez vous I Vous allierez- vous avec les Sept- Provinces et l'Espagne contre Louis? Mais quel sera le prix de cette détermination ? Vous savez que ces Etats populaires sont cupides et intéressés, et qu'il n'entre pas dans leur publique . représentée d'ailleurs par l'incornipliole de Wi II , d'ouvrir l'oreille a ces dons secrets de subsides. Quant à l'Espagne, elle est pauvre, elle est â bout, . et vous savez par expé-
rience ce que sonne la réalisation de ses promesses : on ne peut faire aucun fond sur la Suède, ni sur le Danemark . L'empereur et presque tous les électeurs sont à Louis : quel espoir avezvous doue?
— Et moi aussi je serai bientôt h lann, dit Charles avec dépit, je serai a Louis, qui marchande sou à sou mon parjure et ma honte... Ah! par saint Georges! Henriette, pourquoi est-ce que je ne fais pas ce que je me suis dit cent fois : coupons court a ces menées ténébreuses ; allons trouver le parlement... et là, hardiment, loyalement, disons-lui... Ma position est telle ; je dois tant; on me propose une infamie ; je viens vous la dévoiler; maintenant, j'en appelle à la sagesse et a l'honneur des représentants de la vieille Angleterre, qui n'abandonnera pas son roi... Oui... C'est la ce que je devrais dire I s'écria Charles dans un de ces moments de généreuse résolulion que malheureusement il n'exécutait jamais.
— Oui, dit Madame avec amertume, oui, allez... mon frère... allez vous perdre en usant d'une aussi dangereuse franchise ! allez vous prêter au triomphe de ces insolentes communes, qui, profilant de votre abaissement et de votre embarras, voudront vous imposer les concessions les plus fatales au trône, vous priver du peu de privilèges, du peu d'autorité qui vous restent, et mettre à ce prix leur assistance !
— Hélas ! vous dites juste, Henriette ; c'est odieux à avouer ; mais les communes n'accordent que donnant donnant! N a-t-il pas fallu encore cette année, pour leur arracher cinquante mille malheureuses guinèes de droit additionnel sur les vinaigres, leur accorder le bill des conventicules !
— Eh bien donc 1 Charles, puisqu'il vous faut absolument avoir recours à quelqu'un, pourquoi ne pas préférer vous adresser à Louis, à un roi comme vous, au lieu de vous cxpo>er a subir les insolences de vos sujets !
— Leurs insolences !.. c'est le mot. .. tout respect est perdu. . . un roi n'est plus qu'un homme, comme ils disent, n'est plus qu'un talariè de la nation. Aussi épluchent-ils mes dépenves une a une ; c'est une véritable inquisition. N'a-t-il pas fallu que mes ministres leur donnassent les explications les plus minutieuses sur l'emploi des fonds pour la marine, et encore cela ne les a-t-il qu'à moitié convaincus. Quelle pitié! quelle humiliation ! Henriette : régner ainsi, est-ce donc régner? avoir a bail, I condition, un royaume que nos pères avaient à eux !
— Que voulez- vous... puisque vous rejetez la catholicité et les six mille hommes de troupes françaises que vous offre Louis pour affermir votre puissance, et la rendre égale a la sienne , puisque avec ce secours, votre armée et vos amis, vous pourriez, je suis sûre, réduire les malintentionnés .
— Encore une fois, Henriette, c'est une folie a laquelle il ne faut pas songer.
— Mais alors, Charles, que faire?
— Eh I je ne sais ; jamais irrésolution n'a été plus grande que la mienne ! tant que j'ai discuté avec Louis la quotité des subsides, j'ai eu au moins de quoi alimenter mes indécisions ; mais maintenant qu'il prétend avoir donné son dernier mot ; maintenant qu'il déclare ne pouvoir pas accorder un penny de plus ! car, n est-ce pas, Henriette, il ne faut pas penser a un penny de plus?
— Oh I pour cela, non, Charles, pas un penny: et vous savez encore que c'est grâce a ma supplication qu'il avait consenti à une augmentation.
— Bien, bien ; ainsi donc, il est bien et résolument déterminé a ne rien donner de plus... » ne donner absolument rien de plus, n'est-ce pas?...
— Rien, Charles, rien, absolument.
— Eh bien I maintenant, comme je vous le disais, mon hésitation n'a plus ce prétexte.... rt pourtant je ne sais que faire, je suis plus indécis que jamais.
# — Eh bien! maintenant, Charles, voulez- vous que je vous dise, moi, ce qui vous empêche de signer un traité dont vous reconnaissez pourtant toute l'urgente nécessité?
— Dites, Henriette.
— C'est tout simplement la peur que vous avez de votre parlement.
MO
JEAN BAKT
— Quille folin!... Il est tracassier de sa nature, impertinent souvent, ridicule toujours, et quelquefois si amusant, que je m'y divertis autant qu'a la comédie, mais pour terrible il ne l'est pas ; et. quant à en avoir peur, autant vaudrait dire que j'ai peur des criailleries de madame de Caslelmaine.
— Qu'importe? vous n'en avez pas peur, soit; mais vous la subissez. Il en est de même de votre parlement : c'est une maltresse déclarée et en titre que vous trouvez ridicule, traeassière, impertinente, mais avec laquelle il faut toujours finir par compter, et c'est cela qui vous effraye.
— Henriette, dit Charles emporté par son incroyable mobilité d'esprit, Henriette, si vous me parlez encore de la peur que j'ai de mon parlement, par le sac de la laine du Speaker, ou plutôt par les beaux yeux bleus de mademoiselle de Kern utile, je ne vous entretiens plus que de cette charmante personne ; car je sens mon amour pour elle se réveiller avec violence. Mou [lieu! quand j'y pense, quelle était donc jolie avec cette robe incarnat, et ces rubans de pareille couleur dans ses beaux cbeveux noirs! En vérité, Henriette, j'en suis fou!
— Ah! mon Dieu! la pauvre chère enfant! quel bonheur pour elle que cette folie ne lienne que vous seul !
— Henriette, vous n'en sa\ez rien... Je l'ai regardée hier d'un air si respectueux, si tendre. Et puis, pourquoi donc, après tout cela, serait-elle si malheureuse de m'aimer !
— Pourquoi? parce que pour vous aimer il lui aurait fallu nécessairement longtemps arrêter sa pensée sur vous, et qu'alors une jeune fille qui pense A un roi le réve dans toute sa majesté, dans toute sa puissance, seul au-dessus de tous, n'ayant qu'une loi, la sienne; qu'une volonté, la sienne.
— Comment! Henriette, Louise aurait-elle donc rêvé à moi?
— Mais je ne dis pas cela du tout, je le suppose ; mais je suppose aussi avec certitude que son réveil serait bien déçu, en voyant celui qu'elle rêvait si puissant n'oser prendre une détermination qui lui est avantageuse, par la peur d'une assemblée de marchands de la cité et de fermiers de provinces. Pauvre Louise ! habituée qu'elle est A voir son roi obéi d'un seul signe, quel serait son élonnement!
— Mais si je tremblais devant clic, Henriette, n'oublieraitelle pas un peu que j'ai peur de mon parlement? dit Charles avec un charme inexprimable.
— Je ne sais; car s'il est doux de régner sur quelqu'un, c'est surtout de régner sur un roi ; et dans cette circonstanceci, mon bon frère, vous ne voulez pas absolument régner.
— Y a-t il longtemps que Louise est à vous, ma sœur?
— Mon Dieu! Louise! toujours Louise... que vous êtes s:ngulier, Charles ; nous voici maintenant arrivés d'une conversation des plus sérieuses a parler de galanteries.
— Je vous en prie, Henriette, dites-moi s'il y a longtemps que Louise vous est attachée?
— Charles, Charles, vous serez toujours le même... Eh bien! elle m'est attachée depuis quatre ans...
— Elle vous aime?
— Mais je le crois ; j'ai toujours été si bonne pour elle, qui le mérite tant, d'ailleurs! si ingénue, si naïve, pauvre enfant!
— Tenez, Henriette, je suis fou, ridicule ; mais je ne puis m'empêcher d'aimer celte jeune fille à la folie.
— Et vous l'avez vue hier pour la première fois.
— Soit; mais faut-il plus de temps pour voir comment elie est belle? Et puis d'ailleurs, hier soir j'ai cause plus de deux heures avec elle.
— Au fait, voilà de quoi justifier de cette grande et soudaine passion que vous dites! El celle belle indifférence dont vous me parliez? Après tout, elle, ou toute autre, que vous importe?
— Tenez, Henriette, vous ne me comprenez pas... Savez-vous rc qui, maigre moi, m'attire vers celle jolie personne? C'e«l qu'elle a clé élevée presque auprès de vous; c'est que je pense que. vous entendant souvent parler de votre fiv.e. comme je sais que \ous en parlez, elle a dit ressentir pour moi, non de l'amour, je ne puis plus en inspirer, mais celle sympathie que l'on éprouve presque malgré soi pour ceux que Ton sait bons et dévoués; tenez, Henriette, toutes mes maîtresses m'ont aimé
pour elles, j'en suis sûr. Eh bien! je ne sais pourquoi il me semble que, si Louise m'aimait, elle m'aimerait, non pour moi, mais pour vous... Oui, cette affection, qui aurait, pour ainsi dire, grandi à votre ombre, et que je vous devrais, me serait si douce, si chère... Henriette... je vous parle sérieusement... la vérité a un accent que vous devez démêler... je vous jure...
— Encore une fois, Charles, par grâce ! songez donc à autre chose qu'à la galanterie dans un pareil moment... le temps passe... Vous savez combien peu de jours on m'accorde encore â rester près de vous... Songez donc aussi un peu à moi... a cette négociation que j'aurais été si fière, si heureuse d'avoir conclue, et pour vous... et pour Louis... et pour... et pour moi, puisqu'il faut vous donner celte dernière raison, qui, je le crains, n'aura pas plus de poids que les autres?
— Pour vous... Henriette? pour vous!
— Puisque vous ne devinez pas, il faut bien tout dire : Charles, vous savez si je suis heureuse â la cour? vous savez la conduite de Monsieur b mon égard, maintenant surtout que notre mère est morte... Une fois de retour en France... mon frère! qui protégera voire pauvre Henriette? Haïe de mon mari... qui me défendra de ses mauvais traitements, des hauteurs de ses favoris? El, lors même qu'un caractère généreux voudrait prendre ma défense... à quoi bon, Charles? mon mari n'est-il pas le frère du roi de France ! et M. de Rouan n'a-t-il pas porté la peine d'avoir voulu me venger des insolences du chevalier de Lorraine? Ah ! mon frère, ajouta Madame avec un acecul de douloureuse résignation, je suis bieu malheureuse!
— Mais, Henriette. Louis vous a toujours protégée, au moins, dit Charles avec émotion ; car, par une singulière auomalie, ce roi, si dur, si sceptique et si égoïste, éprouva toujours une profonde et véritable affection pour sa sœur.
— Louis! Louis, mon frère, ne le connaissez -vous pas? Qui m'assure désormais de son appui? si, vovant que vous rejetez l'alliance qu'il vous propose, il fait retomber sa colère sur moi qui m'étais offerte à lui, je l'avoue, avec la présomptueuse certitude de vous décider? Oui, Charles, j'étais si glorieuse de me dire : celle volonté qui a résisté à tant de grands et habiles négociateurs...faiblira peut-être devant la prière d'une sœur, mais, si je me suis trompée, que deviendrai-je ? Il faudra que je retourne misérablement en France, humiliée dans mon amour de sœur, dans mon orgueil de femme, et que je recommence toute une vie de chagrins et d'affronts; car vous connaissez Louis, vous savez son égoîsme, vous savez que son affection ne vous demeure jamais acquise qu'en raison des services qu'on peut lui rendre. Aussi suis-je bieu sûre qu'il m'abandonnera tout a fait lorsqu'il verra que je ne lui aurai été bonne a rien auprès de vous...
— Henriette! ne croyez pas cela... si je le prévoyais...
— Cela sera... n'en douiez pas, Charles... cela sera... et alors... quelle existence... mon Dieu! haïe de mon mari, indifférente au roi, étrangère au milieu d'une cour qui n'a d'écho que pour les sympathies du maître. . que deviendrai-je, grand Dieu !
Et Madame ne put retenir ses larmes.
— Henriette... ma sœur aimée, ne pleurez pas ainsi, vous me déchirez le cœur, dit Charles en sentant ses yeux humides.
Puis, après avoir quelques moments réfléchi profondément en regardant sa sœur, il parut prendre i ne résolution longtemps combattue, fit un geste expressif de la main droite qui semblait signifier : arrive que pourra, s'approcha de la table et signa le traité. Charles, roi.
Alors, s'approchanl doucement de sa sœur et se mettant à genoux devant elle, le roi prit ses deux mains qu'elle tenait toujours sur sa figure baignée de larmes, et lui dit en les baisant et lui montrant le traité signé. - Allons... le traité est signé; Henriette, annoncez donc à Louis que l'échange des ratifications se fera dans un mois, et que j'ai ordonné à mes ministres de céder sur tontes les difficultés du quatrième article.
— Charles! mon frère ... serail-il vrai! s'écria Madame avec une expression de tendresse et de triomphe impossible a dc-
rrire. Ah! pourquoi avez-vous donc tant tarde à prendre une résolution si favorable à tos intérêts?
— Peut-être, ma sœur chérie, pour avoir le bonheur de céder 4 votre demande.
— Ah 1 Charles!... Charles, comment jamais reconnaître ce que vous venez de faire pour moi I
— En ne disant pas à Louise que j'ai peur de mon parlement... et, comme je suis dans un jour de grâce aujourd'hui... dites encore a ce fou de Georges que c'est mal a lui de tourmenter un ancien ami qui lui pardonne encore une fois, mais grâce â vous...
— Ah I Charles! Charles! que va devenir la pauvre Keroualle, maintenant que vous voilà le roi qu'elle avait rêvé?
Les ratifications du traité furent échangées dans le courant de juin: et, par un singulier hasard, la ratification de Charles II arriva le 50 juin, à Paris, jour même de la mort de Madame, qui avait pour ainsi dire décidé l'adhésion du roi son frère.
Voici comme s'exprime M. le duc de Saint-Simon, au sujet de la mort de Madame :
« Je ne puis finir sans raconter uue anecdote qui a été sue de bien peu de gens sur la mort de Madame, que personne n'a douté qui n'eût été empoisonnée et même grossièrement; ses galanteries donnaient de la jalousie à Monsieur, le goût opposé de Monsieur indignait Madame: les favoris qu'elle haïssait semaient tant qu'ils pouvaient la division entre eux pour disposer de Monsieur tout à leur aise; le chevalier de Lorraine, dans le fort de sa jeunesse et de ses agréments, étant né en Mît 5, possédait Monsieur avec empire, et le faisait sentira Madamecomme à toute la maison. Madame, qui n'avait qu'un an moins que lui, ctqui était charmante, ne pouvait, à plus d'un litre, soutenir cette domination ; elle était au comble de la considération et de la faveur auprès du roi, dont elle obtint enfin l'exil du chevalier de Lorraine. A celte nouvelle, Monsieur s'évanouit, puis fondit en larmes, et s'alla jeter aux pieds du roi pour faire révoquer un ordre qui le mettait au dernier désespoir, il ne put y réussir; il entra en fureur, et s'en alla a Villers-Cotlcrèts.
« D'Effiat, homme d'un esprit hardi, premier écuyer de Monsieur, et le chevalier de Beuvron, homme liant et doux, mais qui voulait figurer chez Monsieur, dont il était capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent pour se faire riche en cadet de .Normandie fort pauvre, étaient étroitement liés avec le chevalier de Lorraioe, dont l'absence nuisait» leurs affaires, et leur faisait appréhender que quelque autre mignon ne prit sa place, duquel ils ne s'aideraient pas si bien ; pas un des trois n'espérait la lin de cet exil, à la faveur ou ils voyaient Madame, qui commençait même à entrer dans les affaires, et à qui le roi venait de faire faire un voyage mystérieux en Angleterre, où elle avait réussi parfaitement, e! en venait de revenir plus triomphante que jamais; elle était de juin 4644, et d'une très-bonne santé qui achevait de leur faire perdre de vue le retour du chevalier de Lorraine, qui était allé promener son dépit en Italie et à Rome. Je ne sais lequel des trois y pensa le premier, mais le chevalier de Lorraine envoya à ses deux amis un poison sûr et prompt, par un exprès qui ne savait peut-être pas lui-même ce qu'il portait. Madame était à Saint-Cloud, et, pour se rafraîchir, elle prenait depuis quelque temps, sur les sept heures du soir, un verre d'eau de chicorée. Un garçon de sa chambre avait soin de le faire; il le mettait dans une armoire d'une des antichambres de Madame, avec son verre ; cette eau de chicorée était dans un pot de faïence on de porcelaine, et il y avait toujours auprès d'autre eau commune, en cas que Madame trouvât cette rlucon'e trop amère, pour la mêler. Celte antichambre était le passage public pour aller chez Madame, et il ne s'y tenait jamais personne, parce qu'il y en avait plusieurs. Le marquis d'Effiat avait épié tout cela ; le 29 juin 1070, passant par cette antichambre, il trouva le momeni.qu'il cherchait, personne dedans, et il avait remarqué qu'il n'était suivi de personne qui allât aussi chez Madame; il se détourne, va à l'armoire, l'ouvre, jeltc son bûucon, puis, entendant quelqu'un, s'arme de l'autre pot d'eau commune, et, comme il le remettait, le garçon de la chambre qui avait st in de cette eau de chicorée, s'écrie, court à lui. et lui de-
mande brusquement ce qu'il va faire à cette armoire. B'efliat, sans s'embarrasser le moins du monde, lui dit : qu'il lui demande pardon ; mais qu'il crevait de soif, et que, sachant qu'il y avait de l'eau là-dedans (lui montrant le pot d'eau commune), il n'a pu résister à en aller boire. Le garçon grommelait toujours et l'autre, toujours l'apaisant et s'excusant. entre chez Madame, et \a causer comme les autres courtisans sans la plus légère émotion. Ce qui suivit une heure après n'est pas de mou sujet, et n'a fait que trop de bruil en Europe. Madame étant morte le lendemain iOjuin. à trois heures du matin, le roi fut pénétré de la plus grande douleur; apparemment nue dans la journée il eut des indices et que ce garçon de chambre ne se tut pas, et qu'il y eut notion que Purnon, premier maitre d'hôtel de Madame, était dans le secret par la confidence intime où dans son bas étape il était avec d Klti.it Le roi couché, il se relève, envoie chercher Brissac, qui dès lors était dans ses gardes et fort sous sa main, lui commande de choisir six gardes du corps bien sûrs et secrets, d'aller enlever le compagnon et de le lui amener dans ses cabinets par les derrières. Cela fut exécuté avant le matin. Dès que le roi l'aperçut, il fit retirer Brissac et son premier valet de chambre, et prenant un visage et un ton à faire la plus grande terreur : — Mon ami, lui dit-il, écoutez-moi bien ; si vous m'avouez tout, et que vous me répondiez la vérité sur ce que je veux savoir de vous, quoi que vous ayez fait, je vous pardonne, et il n'en sera jamais mentiou ; mais prenez garde à ne pas me déguiser la moindre chose; car si vous le faites, vous êtes mort avant de sortir d'ici. Madame n'a-t-elle pas été empoisonnée? — Oui, sire. — Et qui l'a empoisonnée? dit le roi, et comment l'a-t-on fait? Il répondit que c'était le chevalier de Lorraine qui avait envoyé le poison à Beuvron et à d'Effiat, et lui conta ce que je viens d'é'crire. Alors le roi redoublant d'assurances de grâce et de menaces de mort : — Et mon frère, dit le roi, le savait-il? —Non, sire, aucun de nous trois n'élait assez sot pour le dire ; il n'a point de secret, et nous aurait perdus tous trois. A celle réponse, le roi fit un grand ha ! comme un homme oppressé qui tout d'un coup respire. — Voilà, dit-il, tout ce que je voulais savoir; mais m'en assurez -vous bien? Il rappela Brissac et lui commanda de ramener cet homme quelque part, et tout de suite il le laissa aller en liberté. C'est cet homme lui-même qui l'a conté longues années depuis à M. Joly de Fleury, procureur général du parlement, duquel je tiens cette anecdote. Ce même magistrat, à qui j'en ai parlé depuis, m'apprit ce qu'il ne m'avait pas dit la première fois, et le voici : Peu de jours après le second mariage de Monsieur, le roi prit Madame en particulier, lui conta ce fait, et ajouta qu'il la voulait rassurer sur Monsieur, et sur luimême, trop honnête homme pour lui faire épouser son frère, s'il était capable d'un pareil crime. Madame en fit son profit. Purnon, le même Bonncau, était demeuré son premier maître d'hotei. Peu à peu elle fit semblant de vouloir entrer dans la dépense de sa maison, le fit trouver bon à Monsieur, et tracassa si bien Purnon, qu'elle le lit quitter, et qu'il vendit sa charge sur la tin de 1674, au sieur Maurel de Vauloone. »
[Saint-Simon, paij. 181, vol. III.)
On peut voir, dans tous les mémoires du temps, le récit de l'épouvantable mort de Madame. Les lettres écrites à ce sujet par de Lionne à Croissy restent muettes, uon sur le soupçon d'empoisonnement, mais sur les preuves; et celles de Croissy à de Lionne ne roulent que sur l'empressement extrême du roi Charles à ravoir sa correspondance anglaise, que Madame gardait dans une cassette, et aussi sur les emportements furieux du duc de Buekingham en apprenant la mort de cette jeune princesse.
Ce mystérieux événement ne fut point, d'ailleurs, un obstacle au rapprochement des deux couronnes; et M. le marquis de Bellefonds, envoyé extraordinairement auprès dn roi t.harles pour le complimenter sur cette mort, lui porta de nouvelles assurances de l'affection de Louis XIV.
Peu de temps après, M. le duc de Buekingham vint en France, envoyé par le roi Charles avec la mission apparente de faire les premières ouvertures à propos du traité de mai, signé, comme on l'a vu, avant la mort de. Madame. Le duc, qui ignorait la conclusion de l'acte, croyait négocier sérieusement, tandis qu'il
n'était que le jouet «lu roi Charles qui s'amusait fort de cette ambassade simulée, douton verra plus bas le motif. Malheureusement, l'espace ne permet pas de citer une délicieuse lettre de de Lionne qui. écrivant à Croissy. se moque le plus spirituellemont du monde de l'importance "du seigneur duc~de Buckinghum qui l'accuse a chaque instant (lui de Lionne) de lenteur, et d'entraver la marche d'une négociation si avantageuse aux deux rois, etc., etc. Le dènooment de t elle comédie fut la signature, en 1071, d'un traité dit simulé, en tout conforme au traite signé à Douvres en mai 1670; sauf la clause regardant la déclaration de catholicité , qui demeura secrète entre les deux rois , et dont le parlement n'eut pas connaissance.
Telle fut la lin et l'issue de celte négociation, entreprise par Louis XIV dans le but de se recruter des alliés pour punir plus sûrement les Hollandais de leurs subvenante* hauteurs. Car, c'est à ce reproche que se réduisent 4 peu près toutes les raisons invoquées pour dissimuler l'injustice flagrante de celte agression. Puisqu'on a fait voir que , grâce au partage éventuel de la monarchie espagnole , conclu avec Léopold au commencement de ItîfiX, In médiation des Provinces-Unies et de la Suède, loin d'imposer a Louis XIV une paix désavantageuse, ne faisait qu'entrer dans ses vues, et qu'ainsi celte banalité : Im Klnts-Génému r roitrVriewî se rendre arbitres de tous les différends (tu détriment îles antres puissances, n'avait aucun fondement. Restait donc à punir tinsolenee des gasetiers. et surtout l'émission de la fameuse médaille de Josué arrêtant te soleil, c'est-a-dire Van Heuningen. un des principaux moteurs du traite d'Aix-la-Chapelle, arrêtant le cours des conquêtes de Louis XIV.
Voici , au sujet de cette dernière niaiserie historique , une lettre fort curieuse de M. Van Heuningen. uu des hommes les plus respectés et les plus comptes des l'rovinces-Liiiies, qui avait été ambassadeur en France cl en Angleterre, et qui , au dire de ses contemporains, partageait avec MM de VVitl la réputation de la plus parfaite incorruptibilité.
I LTTIIE DE M . CONRAD VAN BECNINC.EN . A M DR I.A VOLPIUEnF. , DOCTEIH EN TMf.OI.OCIB.
Lu H»ye, le 23 mnr* 1673.
f Monsieur,
« Le. caractère de docteur en théologie que j'ai trouvé avec voire nom à la tête de vos vers de ta Hollande aux pieds du roi, me persuade que vous n'aimez pas que voire musc serve à jutoriser l'imposture et la calomnie ; et qu'eu celte vue vous prendrez en bonne part que je vous informe que la ridicule vanité que vous m'imputez comme si je m'étais érigé eu Josué, me vantant d'avoir arrêté le soleil, que le roi a pour devii-e, est une pure, inventée en France, après mou dépari, par
des personne» qui se sont voulu divertir a mes dépens ; je n'ai aucune part à la médaille ou à la peinture qu'où suppose, et n'ai en ma vie dit une parole ni forme une pensée qui me puisse tondre suspect d'une si insolente et sotte témérité ; même je n'ai pu apprendre de personne qu'il y ait de telle médaille on peinture au monde, que dans l'imagination injurieuse des inventeurs de ce mensonge. Vous comprenez bien, monsieur, que cet éclaircissement vous oblige , ou à nie convaincre du contraire { ce qui est impossible ), ou d'avouer que vous m'avez l'ait un lort sensible , en faisant passer pour véritable dans un éciit adressé au roi, et donné au public, une fausseté qui m'est lrès-injuriéu?e; ei me traitant là-dessus d'orgueilleux l'haéton , de faux Josué, de !;<ux devin et de fugitif, pour noircir de ce que l'histoire et la fable vous ont fourni de plus onlrageuv un homme innocent et a vous inconnu, qui pourrait dire de vous toutes les infamies et méchancetés dont vous seriez le moins capable, avec autant de justice et de fondement que vous lui pouvez reprocher ce que je viens de vous dire; si vous ne vous liez pas à moi. vous pouvez savoir île M de Pomponne, que. durant son ambassade eu cet Kbit, quand le bruil de celte fable commença a se répondre, il ne lil la grâce d'écrire à ma prière à M. de Lionne, qn<» je lui avais déclaré, iiou-sculenieul que je n'étais pas coupable do la-
dite impertinence de Josué, mais que je n'avais jamais manqué, en mes paroles et en mes actions, au respect que je dois au roi et a la dignité de sa couronne , et que Son Excellence ayant eu réponse » sa letlre, me dit que l'on était persuadé à la cour de la vérité de ce que je lui avais protesté; j'attends donc, monsieur, que la considération de votre devoir vous portera à réparer de bon cœur l'injure que vous m'avez faite , et que , sans répugnance, vous déclariez au public que l'on a imposé à votre crédulité, et que vous avez su, depuis l'impression de votre ouvrage, que l'histoire du faux Josué est une fable , et qu'il n'y a point de fondement dans toutes les invectives que vous avez formées là-dessus contre moi. Vous ferez en cela ce qui est du devoir d'un homme d'honneur et de bonne conscience, et m'obligerez à me dire sans réserve,
'i Monsieur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
ï P. S. Je ne sais sur quoi vous fondez le reproche de fugitif; car je no suis jamais sorti de mon pays, depuis que j'y ai de l'emploi, que par ordre de l'Etat, en des commissions étrangères, i
(Manu*, des Blancs-Manteaux, n° 63. )
Voici do plus un document concluant sur celte médnille fabuleuse. C'est un fragment d'une dépêche que de Lionne adressait à Colbert do Croissy, le ("juin i6l»9 :
« Si, quand ledit roi ^d'Angleterre) s'est mis à discourir avec vous de l'affaire de Chaiam, vous aviez su ce tpi'on nous dit ici d'une médaille que les Hollandais ont fait faire . vous miriez eu une belle occasion do leur porter une botte bien franche On m'assure que plusieurs personnes l'ont vue. ce qui n'est pas de même de celle de Josué qui arrête le soleil, que f on attribue h Van Beuning, et que personne n'a vue H y a dans l'autre, d'un coté, une armée navale, et de l'autre, le broiement des vaisseaux d'Angleterre dans la rivière de Londres, avec ces mots : Victoria et mites et fortes. *
(Arch. des *ff. élr., Angl., Suppl., 1968-1600, p. 242.»
Encore une fois, on ne peut véritablement attribuer ci lle funeste invasion qu'à I influence croissante de Louvois, qui se voulait rendre nécessaire â Louis XIV et ruiner Colbert dans l'esprit de ce prince.
On n'a pu résister ici au désir d'insérer quelques fragments de l'oraison funèbre de Madame, un des chefs-d'œuvre de lîossucl ; et de les rapprocher de l'ensemble de la négociation entreprise par Madame, des moyens employés par elle pour la faire réussir; et enfin du but singulièrement odieux que se proposaient les douÀ rois par celle alliance, si honteusement vendue et achetée; car il faut l'avouer, ces pages éloquentes du grand orateur chrétien offrent un contraste tort piquant, si on les oppose à des faits alors universellement connus ou pénétrés, tels que l'amour incestueux de Louis XIV pour Madame, les aventures de MM. de Guiche, de Vuardes, etc., et. on le repète, au but du voyage do Madame eu Angleterre ; de Madame oui allait, dit Hossuet, ainsi qu'on va le voir plus bas, ^ni allait s' acquérir deux puissants royaumes par des moyens agiiéables.
Moyens agréables nous parait quelque peu compromettre la gravife du caractère de Bossuet, si l'on songe que celle allusion, involontaire sans doute, mais exirémement dans le goût d'Epicure. pouvant s'appliquer ou plutôt s'appliquait absolument (vu les faits connus.! ;ï l'inlervenlioii amoureuse de mademoiselle de heroualle dans la négociation, et aux gages secrets dont Louis XIV payait l'alliance de Charles II, gages dont le joyeux et catholique monarque donnait les singulières quittances que voici :
« Comme par le traité signé à Douvres, le 11 de juin 1(170, ol ratifié lev2'J de juin, il est accorde que noirs recevrons deux millions de livres tournois pour nous assister h nous déclarer catholiques, et trois millions chacune année pour la dépense
d'une pierre contre les Hollandais, el que nous avons, par un traité signé aujourd'hui avec le roi Très-Chrétien, stipule que ledit roi Très-Chretien nous donnera cinq millions de livres pour la dépense de la première année d'une guerre contre la Hollande ; nous déclarons par ces présentes que, dans les cinq million» dont il est fait mention dans ce dernier traite pour la guerre de la Hollande, sont compris aussi les deux millions dont il est fait mention dans le premier traite de catholicité ; el nous déclarons en outre, el promettons, qu'avant reçu lesdits dei-x premiers millions, mus km baillerons quittance comme bon roon catholicité; et. de plus, que c'est notre intention et dessein,
3u'il n'y ail rien dans ce traité qui puisse changer ledit traite e Douvres, dans les articles et clauses y contenus ; mais plutôt les corroborer et conlirmer, en foi de quoi, etc.
« Charles, roi. j>
[Arek. des nff ftr.— Angl.)
Le bon pour catholicité de l'insouciant monarque, les moyens agréable* de l'orateur chrétien, sont, du reste, à la hauteur de ces naïves paroles du grave président Hcnault : Madame la duchcs*<* d'Orléans lai-ue à Ihuvres mademoiselle de herouullr, qui ferrii *« bien la l'rance, et enl depuis, du roi Charles 11, M. le duc de Mcliemoiit.
Eroutons maintenant la grande et religieuse voix de l'austère persécuteur du tendre Fenelon, de llnssuet, enfin, celte majestueuse personnification de l'indépendance catholique, faisant entendre des vérités impitoyables du haut de la chaire i vaugèlique, et réprimandant les grands de la terre avec sa rudesse d'apôtre d'une religion toute de liberté et d'égalité...
onvisox FDMÈnnc ni henriette-anne d'anci eteriie,
DUCHESSE n'oHLÉANS.
IMBN l'inotalum, BcelttiaUt» : Ymulut ranttmum, rt OMW Vanité îles Tjnité»,ailiirKcclé*i»«le: VatiiUS ilet «anilél, <»t loiil e«l nuM
< Monseigneur,
« J'étais donc encore destiné I rendre ce devoir funèbre a très-haute et très-puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive peu dant que je rendais le même devoir à la reine, sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable ; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité! o néant! o mortels ignorants de leurs destinés! L'elït-olle cru il y a dix mois"? El vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans encore être réduite a pleurer votre mort? Et la France, qui vous revit avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avail-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, an retour de ee vogage fameux, d'où roux avies remporte tant île gloire et de si Celles rtperaner*! Vanité des vanités, el tout est vanité.
< ... Aussi , pnnvail-on sans crainte eonlier à Madame les p!us grands secrets. Loin du commerce des affaires et de la société des hommes, ces âmes sans force, aussi bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète. Ils ressemblent, dit le Sage, a une ville sans murailles, qui est ouverte de toutes parts, et qni devient la proie du premier venu. Que Madame ét it au-dessus de cette faiblesse! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d une flatterie délicate ou d une douce conversation, oui souvent épanchant le co ur en fait échapper le secret, n'était capable de lui faire découvrir le sien ; et la sûreté qu'on trouvait en celte princesse, que son e«prit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait eonlier les plus importantes.
• Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des
« secrets d'Etat, discourir sur le voyage d'Anglrlene, ni que < j'imite ces politiques spéculatifs, qui ni 'rangent, suivant leurs n idées, les conseils des rois, et composent sans instruction les « annales de leur siècle Je ne parlerai de ce rog>iqe glorieux d que pour dire que Madame y l'ut admirée plus (pie jamais Un
* ne parlait qu'avec transport de la bonté de celle princesse, i qui, maigre les divisions trop ordinaires dans les cours, lui « gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son n incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, ii « guérir ces deliances cachées , qui souvent les tiennent en » suspens, et à terminer tous les différends d une manière qui
* conciliait les intérêts les plus opposés. • Mais qui pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère? (le grand roi, plus capable encore d'être touché par le mérite q .e par le sang, ne se lassait point d'admirer les excellentes qualités de Madame.
n 0 plaie irrémédiable ! ce nui fut dans ce voyage le sujet d'une si juste admiration, est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes » Princesse, le digne
* lien des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez- « vous .té si tôt ravie? Ces deux grands rois se connaissent; « c'est l'effet des si ins de Mailamr . ainsi leurs nobles inclina - ■ lions concilieront leurs esprits, et la rerfn sera entre eux « nue imm rlelle médiatrice ; mais si leur union ne perd rien « de sa fermeté, nous déplorerons ele. nellemenl qu'elle ait « perdu sou agrément le plus doux, et qu'une princesse si t chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau, « pendant que la conliaiire de deux si grands rois l'élevatt au « comble de la grandeur et de la gloire...
* 0 nuit désastreuse ! 6 nuit effroyable! où retenlil tout à coup, comme un éclat de tonnerre, celte étonnante nouvelle ■ Mutante »C meurt! Madame est morte! Qui de nous ne se sentit frappé I ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Siinl-l loud de toute» paris; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout ou entend des cris, partout on voit la douleur el le désespoir, et l'image de la mort. Le roi, la reine. Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, (oui est désespéré ; el il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du Prophète ; Le rot pleurera, le prince sera désolé, el les mains tomberont au peuple de douleur et d'ctoniiemeiit.
n Mais, el les princes et les peuples gémissaient en vain. Kn vain Monsieur, en vain le roi même, tenait Madame serrée par de si étroits embrassemenls. Alors, ils pouvaient dire l'un cl l'autre, avec saint Ambroisc : Je serrais les bras, mais jurais déjà perdu ee que je tenais. La princesse leur échappait p.irmi des embras&emenls si tendres, el la mort, plus puissante, nous l'enlevait entre ses royales mains.
* Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes par des moyens agréables : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante, son crédit n'y aurait jamais été odieux; ou ne l'eut point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète el précipitée; elle l'eût atteudue sans impatience, comme sûre de la posséder. « Cet attachement qu'elle a montré
0 si fidèle pour le roi jusqu'à la mort, lui en donnait les moyens. « El, certes, c'est le bonheur de nos jours, que l'estime se pui se
1 joindre avec /,• devoir, el qu'on puisse autant s'attacher au « mérite et a la personne du prince, qu'on en révère la puis- « sauce et la majesté, » Les inclinations de Madame ne rattachaient pas moins à tous ses autres devoirs. « La passion
* qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait point de « bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de
* son invincible frère, secondait avec lanl de valeur el de succès
* ses grands el héroïque- desseins dans la campagne de Flan- « dres, la joie de cette princesse était incroyable C'est ainsi n que ses généreuses inclinations i la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plu* lu Iles ; « el si quelque « chose manquait encore à sou bonheur, elle eûl loiil ga^ué ■I par sa douceur et par sa conduite. » Telle i lail l'agréait le bisir.ire que nous faisions pour Madame : et, pour achever cei
nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine; car, qui eût pu seulement penser que les années eussent dù manquer à une jeunesse qui semblait si vive? Toutefois, c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment : au lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits a faire l'histoire d'une admirable, mais triste mort...
• Digne tille de saint Edouard et de saint Louis, elle s'attacha du foud du cœur à la foi de ces deux grands rois. « Qui pour- • rail assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rètablis- < sèment de celte foi dans le royaume d'Angleterre, où l'on en i conserve encore tant de précieux monuments ? Nous savons « qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux « dessein ; et le ciel nous l'a ravie I 0 Dieu ! que prépare ici
u et lous ses peuples soient comme nous... »
Après de telles et si lâches flagorneries, tout commentaire sur l'autorité morale de la parole de Bossuet devient, je crois, inutile....
Une fois le traité signé avec le roi Charles, M. de Pomponne fit beaucoup d'instances auprès de H. de Witl pendant cette même année, pour l'engager a rompre l'alliance des Provinces- Unies avec l'Angleterre, afin que tout l'odieux d'une rupture retombât sur les Provinces; mais le grand pensionnaire s'y refit-.* constamment.
Ce fut donc vera le milieu de l'année 1671 que les Anglais commencèrent, ainsi qu'on va le voir, les premières hostilités contre la république.
Et mon frite, dit le roi,
t votre éternelle providence? Me permettez-vous, 6 Seigneur I » d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils?
• Est-ce que les temps de confusion no sont pas encore accom-
• plis? Est-ce que le crime qui lit céder vus vérités saintes a « des passions malheureuses est encore devant vos yeux, et « que vous ne l'avez pas assez puui par un aveuglement de plus i d'un siècle? Nous ravisspz-vous Henriette, par un effet du « même jugement qui abrégea les jours de la leine Marie, et f son règne si favorable i l'Eglise! ou bien, voulez-vous triomc pber seul? et, en nous ôtanl les moyens dont nos désirs se ». flattaient. * réservez-vous dans les temps marqués par votre prédestination étemelle de secrets retours i l'Etat et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soil, o grand Dieu I recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de celte princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi. • Ce grand roi, qui remplit de tant
• de vertus le tr6ne de ses ancêtres, et sait louer tous les jours t la divine main qui l'a rétabli comme par miracle, n'improti- « vers pas notre gèle, si nom souhaitons, devant Dieu, que lui
le &ivait-il t — p»o« 141. j