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CHAPITRE XXIV

Deux événements, qui eurent une bien haute influence sur l'avenir, se passèrent à la tin du mois d août de cette année 1071 , à savoir : Les premièreshnstiliiésdes Anglaiscontre les Provinces- Unies, et la mort de de Lionne.

Hugues de Lionne mourut à Paris, à Tige de soixante ans, le dernier jour du mois d'août, usé par les excès de travail et de

filaisir, aussi, dit-on, par le chagrin que lui causa seulement vers a fin de sa vie la conduite extrêmement débordée de mesdames de Lionne et de Cœuvres, sa femme et sa tille, et peut-être encore parle regrtt amer devoir ses trois fils absolument incapables de lui succéder, se plonger et se perdre dans la débauche et la plus complète obscurité. Voici ce que dit Saint-Simon sur la postérité de ce ministre ;

« Linune. filsalnédece grand ministre des affaires étrangères, mourut bientôt après (1 708) , dans une obscurité aussi profonde que le lustre de son père avait été éclatant.

« Un autre personnage singulier mourut en même temps à Paris 4 171 si, dans le séminaire des Missions-Etrangères : il était troisième fils du célèbre de Lionne, ministre et secrétaire d'Etat, et il était né a Rome en 1055, pendant l'ambassade de son père vers les princes d'Italie H n'avait que seize ans lorsqu'il le perdit : son frère ainé, qui avait la survivance du père, n'en put soutenir seul le poids ; il culbuta presque aussitôt, et cette famille tomba en désarroi, malgré l'alliance du duc d'Estrées, qui ne put la soutenir.

« L'abbé de Lionne, fils du célèbre ministre d'Etat, mourut aussi en ce mois de janvier (1715). Ses mœurs, son jeu, sa conduite, l'avaient éloigné de Vépiscopat et de la compagnie des honnêtes gens : il était extrêmement riche en bénéfices qui lui donnaient de grandes collations ; l'abus qu'il en faisait engagea

qu'au paradoxe lorsqu'il s'agissait de reconnaître chez un autre quelque sentiment honorable et pur; qu'un homme ayant autant expérimenté le vrai ; que de Lionne, en on mot, ait pu avoir une seule déception, ou plutôt qu'il ait jamais pu compter sur I* moralité, la vertu, la dignité des siens : pour être contêqueni avec lui-même, comme on dit, de Lionne, s'attendant a tout, n'aurait dû se trouver étonné de rien, se retirer en lui, rire beaucoup des chagrins defamille et de ce qu'on est convenu d'appeler lu peine* du corur, n'avoir de sensibilité qu'a la peau, et, jouissant, non pour les siens, non pour l'avenir, mais pour le présent, mais pour lui, de son éclatante et splendide position , regarder placidement tant de monstrueux désordres, ne concevant pas que le libertinage d'une femme et d'une fille, ou que la honteuse nullité d'un fils, se pussent jamais sentir a lépiderme.

Mort de de Lionne.

sa famille à lui donner quelqu'un qui y veillit avec autorité : il fallut avoir recoure a celle du roi, par conséquent aux jésuites, puisqu'il s'agissait de biens et de Bénéfices ecclésiastiques. Ils découvrirent un certain Ilenriot, de la plus basse lie du peuple, décrié pour ses mœurs et ses friponneries ; ce fut leur homme : ils le firent tuteur de l'abbé de Lionne, chez lequel il s'enrichit par la vente de toutes ses collations. Cet abbé de Lionne passa toute sa vie dans la dernière obscurité. •

Telle fut la fin de ce grand ministre; tel fut le sort déchu de sa famille.

Maintenant, si ce qu'on est convenu d'appeler la déduction logique d'un caractère n'ètailpaslaplusexlraordinaire et la plus niaise des vanités; s'il ne demeurait pas, au contraire, prouvé jusqu'à l'évidence que rien n'est moins conséquent et moins d'accord avec soi-même que le caractère; si les contradictions les plusfrappantes, les pfusorganiques, si cela se peut dire, n'étaient pas la condition expresse et vitale de tout caractère possible, on pourrait trouver surprenant qu'un homme comme de Lionne, sachant l'humanité aussi humaine qu'il la savait, sceptique jus-

Toujours est-il qu'il mourut de la sorte, et avec lui mourut aussi la grande pensée politique de Mazarin et de Richelieu.

Arnaud de Pomponne sembla succéder à de Lionne aux affaires étrangères ; mais l'influence positive, la direction suprême des affaires, appartenaient de fait a Louvois, qui commença dès lors avec une superbe opiniâtreté cette série continue de graves et cruelles erreurs, si fatales a la France, et dont la première et la plus terrible, par ses incroyables conséquences, fut la guerre de Hollande, guerre à laquelle de Lionne s'était fortement opposé vers la lin de ses jours, soutenant avec raison que, de* que tèpie tordrait du fourreau, c'était teulement et toujours contre f Espagne qu'il la fallait tourner, tout agrandissement possible et profitable ne se pouvant trouver que dans les possessions espagnoles.

Mais Louvois avait alors tout pouvoir sur l'esprit de Louis XIV, et son opinion prévalut.

Quant à l'autre événement du mois d'août, il se passa de la sorte :

JEAN RART

Le 24 de ce mois, après une assez forte tempête, plusieurs vaisseaux rie l'armée hollandaise étaient à l'ancre proche du Texel ; un yacht du roi Charles il, venant d'Amsterdam, et portant a son grand mat le pavillon d Angleterre rouge avec un ecu de gueules bordé d'argent et charge de trois léopards d'or, naviguant a travers l'escadre des Provinces-l nies, salua de plusieurs volées l'amiral Ruvter, qui la commandait.

Le vaisseau de l'amiral étant a la bande, et ne pouvant répondre à cette civilité, le lieutenant-amiral Van Gent, reudit au yacht un salut de sept volées, mais sans amener ni son pavillon ni ses huniers.

Alors le yacht anglais, nommé le Merlin, envova deux bordées à boulets au vaisseau du lieutenant-amiral Van Gent, qui tuèrent un homme et en blessèrent trois a son bord.

Aussitôt l'amiral donna l'ordre à son capitaine de vaisseau d'aller demander au commandant du yacht quelles étaient les raisons d une conduite aussi hostile.

Le capitaine anglais, nommé Carrow, répondit : — J'ai agi ainsi, parce que lé vaisseau hollandais a manqué au respect qu'il doit au pavillon de Sa Majesté le roi d'Angleterre, en n'amenant pat ies voiles et son enseigne après le salut

Le capitaine hollandais ayant rendu cette réponse au lieutenant-amiral Van Gent, celui-ci se rendit à bord du yacht pour faire des représentations au capitaine anglais, et lui dit : « Qu'il u n'avait pas osé entreprendre, de son chef, une chose d'aussi « grande conséquence qu'était le salut du pavillon pour un « yacht sur les propres côtes des Provinces-Unies ; qu'il lui fau- <i drait au moins un ordre particulier pour cet effet; que, si le « roi de la Grande-Bretagne était d'avis que cela lui fût dû, « c'était un différend a vider entre Sa Majesté et les Etats-Géné-

* raux, leurs maîtres respectifs. «

Le capitaine Carrow répondit qu'il croyait avoir fait son devoir, et qu'il rendrait d'ailleurs compte de tout ceci a l'amiral d'Angleterre. Puis le Merlin continua sa route pour Londres après cette explication.

Les prétentions exorbitantes des Anglais furent soumises aux Etats assemblés, et il fut résolu par l'organe du grand pensionnaire de Witt :

« Que, tant que les vaisseaux des Etats seraient sur leurs propres côtes, ils ne devaient pas mettre pavillon bas devant les vaisseaux anglais, et que ce salut du pavillon ne pouvait se rendre aux Anglais que dans U mer Britannique. »

Dans l'assemblée générale des Provinces-Unies, qui eut lieu le 5 octobre 1071 , les Etats, informés des intentions hostiles des rois de France et d'Angleterre contre la Hollande, proposèrent de donner aux deux rois toutes les satisfactions et explications possibles au sujet du Merlin et de la prétendue médaille de Josué.

Malgré ces offres pacifiques, le 4 janvier 1672, le roi d'Angleterre, par I organe de son ambassadeur auprès des Etats, 'Georges Uowning, déclara :

« |« Qu'il se prétendait offensé dans son honneur par le re- « fus de salut fait à son vacht te Merlin;

« 2* Qu il en exigeait une réparation éclatante, et qu'a ces « fins l'amiral Van Gent fût sévèrement et exemplairement « châtié ;

h 3" Que le refus dudit Van Gent avait porté atteinte a u « soiiveiui.ieté de i. a mu,, qui appartient de droit à l'Angle-

* terre, et qui lui avait été reconnue par le traité de Breda ;

« 4° Qu'à ces causes et à l'avenir, il voulait et entendait que « les vaisseaux hollandais eussent à mettre pavillon bas devant « le pavillon d'Angleterre, en quelque lieu qu'ils le renconlras-

* sent, s

A ces préteutious, le grand pensionnaire de Witt répondit par un mémoire dont voici la teneur :

« Que, sur le foiidemenl d'une amitié réciproque et raisonnable, et dans l'espérance que l Angleterre exécuterait le titre vin de la triple alliance dans le cas où ta France déclarerait la guerre aux Etals, ils offraient et consentaient volontairement a ce que leurs flottes entières, aussi bien que leurs navires particuliers, inisseul pavillon bas devant tout vaisseau de guerre portant le pavillon royal ; mais que les Provinces-Unies n'en-

tendaient rendre ce salut que pour faire honneur a un si grand monarque et allié, sans que de cette marque de respect il pût être tiré aucun argument au préjudice de In liberté de la navigati' n, et qu'ainsi les Etats ne reconnaissaient la souveraineté de la mer que l'Angleterre prétendait posséder qu'en un sens purement honorifique. »

Ce traité ne satisfaisant pas Georges Downing. les Etats envoyèrent un ambassadeur extraordinaire auprès de Charles H, qui leur répondit par la déclaration de guerre du 7 avril 1672.

Mais cette déclaration fut précédée de deux faits qu'on va exposer et qui permettent de douter de la Imnne foi du roi Charles.

Malgré les gages a lui payés par Louis \ I\ . a partir de janvier 1671, le joyeux monarque, se trouvant fort à court d'argent, confiait un jour familièrement ses embarras à ses ministres, lorsqu'il lui vint tout a coup dans l'esprit de promettre en plein conseil que la charge de grand trésorier, vacante depuis longtemps, serait donnée a celui de ses ministres qui lui trouverait cinq cent mille livres sterling pour le lendemaiu.

L'appât était séduisant . le conseil se leva, et chacun s'en alla rêvant à l'expédient et à la charge. Du nombre des rêveurs se trouvèrent Ashley et Clifford. Pour causer et s'inspirer mieux, ces deux dentiers convinrent de dîner dans une taverne renommée d Oxford-Street, alors tenue par un cuisinier français d'une haute réputation.

Hetirésdans un salon, les deux ministres se laissèrent aller aux délices de la table ; la chère était exquise et délicate, les vins de France, leur douce chaleur vivifia le cerveau paresseux d'Ashlev. et y lit éclore une merveilleuse idée : mais, hélas! animé par de fréquentes libations, le ministre oublia sa réserve habituelle, et confia son idée, ou plutôt son expédient à Clifford. Cet expédient se réduisait à fermer { échiquier, moyen infaillible de s approprier les dépôts qui s'y trouvaient. Clifford tressaillit; mais, étant de sang-froid, il se contient, trouve le projet d'Ashley détestable, impraticable, le raille impitoyablement, et lui conseille un toast à mademoiselle Price, pour le ramener à des visées plus raisonnables. Ashley. déjà passablement ivre, accepte a merveille toast et railleries, et tant et si bien, que Clifford te met sous la table, puis court a Wilhe-Hall. On lui dit que le roi est couché. Clifford insiste, alléguant une raison d'Etat ; enfin on introduit le ministre auprès du roi, qui dormait d'un profond sommeil, et ne s'attendait pas à un si charmant rérril. dit-il naïvement ; en un mot, le projet d Ashley . surprispar Clifford. fut adopté ; le lendemaiu, Charles II avait 1,300,000 livres sterling, l'échiquier était ferme, Clifford. grand trésorier, et Ashley mystifie.

Ces 1 ,500,000 livres sterling ne suffirent pas au bon liowleu. Apprenant qu un convoi marchand hollandais, revenant de Smyrne, et rapportant des valeurs évaluées a près de 40 millions, devait passer dans la Manche, sous l'escorte de huit vaisseaux de guerre, bien qu'en pleine et entière paix et alliance avec les Provinces-Unies, le roi Charles, voulant de nouveau tenter un bon coup, et dégraisser un peu le meynher, comme disait M. de Roehester. le roi Charles, dis-je. embusqua a l'Ile de Wight. sous le vent de laquelle devait passer le convoi, sir Robert Holmes avec une escadre de douze vaisseaux de guerre. Bientôt le convoi passe à la vue de l'Ile, et, le 23 mars 1672 {quinze jours avant la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne , sir Robert Holmes fond sur les Hollandais vers les huit heures du matin; mais l'amiral Van Nés. qui commandait l'escorte, malgré l'infériorité de ses forces, tit une si rude et si admirable résistance, qu'en dépit d'un renfort de six vaisseaux arrivés pendant la nuit aux Anglais, il ne perdit que quatre bâtiments marchands, et sauva le reste de son convoi.

Ces quatre prises furent vendues trois millions en Angleterre ; mais, malgré ce bon coup. Charles 11 ne pouvant, en définitive, supporter davantage, non plus que son allié Louis XIV, les.tnrprenuntes hauteurs des Provinces-Unies, les deux rois leur détarèrent simultanément la guerre le 7 avril suivant, et. le 11, Minée par la France, rompant aussi avec les Provin-

la Suède, -,

Ri

déclarer

ces. maigre la triple alliance, s'engagea par un traité secret à déclarer la guerre a to cours a la république.

gea pa

tout prince de I empire qui porterait see.

Mais il faut, relativement à la France, remonter au coinmen-

ET louis xrv.

cernent de I*: ée. pour connaître plusieurs faits ini]iort<tnts

qui précédèrent la déclaration de guerre de Louis XIV.

l.p lundi 4 janvier IN7!2. le roi de France devait recevoir, en audience solennelle el extraordinaire Groiius (Pierre de Groot*. ambassadeur des sieurs Etals-Généraux des Provincrs-I nies auprès de la eour de France.

Parmi la foule des courtisans nui assistaient à cette cérémonie, on remarquait H. le prince de Coude, et MM. deflurenne, de Kouillon et île Crèqui.

Louis XIV s'était vêtu ce iour-là avec une grande magnificence; son justaucorps de velours incarnat était tout brodé de perles pt de diamants ; I expression de son visage était dure, arrogante, pt son sourcil parut sévèrement froncé bien avant l'entrée de I ambassadeur de la république; l« grand roi préparait son rôle.

Lorsque Pierrp Grotius arriva, conduit par M. de Saint-Laurent, introducteur des ambassadeurs, il fut accueilli par un murmure moqueur de fort mauvais gonl. et tout à fait indigne de la cour la plus policée de l'Europe, mais qui, pour plaire au ■Uttre, oublia dans ce momput sa parfaite et exquise urbanité,

Cette entrée, d'ailleurs, offrait un contraste frappant : d'un cote, un roi dans tonte sa splendeur et dans toute la force de l'âge, étineelant de pierreries, entouré des plusgTands généraux de ton régne el du monde ; entoure d'une cour jeune, nombreuse, brillante, qui quêtait un coup d œil du maître pour lui obéir, et, de l'autre, un seul homme, pâle, souffrant, â cheveux gris, simplement vêtu de noir. Venant, avec une respectueuse dignité, réclamer pour les droits d une république marrhandp et bourgeoise auprès du chef allier de la plus ancienne monarchip de l'Europe.

Seulement, ainsi qu'on l'a dit, ce contraste, évident pour tout le monde. Ht réfléchir les hommes de sens et ricaner les oisifs.

Le roi, qui rpcevait l'ambassadeur dans son grand cabinet, était assis et s entretenait avec Colbert quand Grotius s'approcha : alors, rompant sa conversation, les derniers mots que Louis XIV dit a sou ministre furent ceux-ci : - Prévenez MM. d Kstrees, du Quesne, Gabaret. de Martel et des llabesnières, que je les entretiendrai â l'issue du conseil de marine.

Golbert sortit, el Grotius s'avança en n'inclinant profondément devant Louis XIV. qui lui rendit son salut d'un air froid et disirait. S étant incliné de nouveau, l'ambassadeur dit au roi qu'il venait le supplier de lire une lettre de MM. les Etats, qui, avec la déférence la plus respectueuse, offraient de faire cesser les mécontentements occasionnes à la cour de France;— « car. « sire, dit Grotius en terminant, les Etats, les anciens alliés de « Votre Majesté, ne méritent pa3 d être plus maltraites que les « criminels qu'on ne punit jamais sans leur en dire la raison. « sans leur représenter leur crime, et sans entendre leur dé- ■ fense; d'autant plus, sire, qu'il est aise d'obtenir satisfaction « sans tirer Cépée, sans consumer les finances, sans hasarder « les troupes et sans répandre le sang. »

Puis l'ambassadeur, saluant encore, supplia le roi de prendre lecture de la lettre qu'il lui présentait.

— Monsieur Grotius, je n ai que faire de lire une lettre qui a couru toutes les cours de l'Europe, et dont je liens uup copie dans ma poche, dit Louis XIV en tirant une feuille imprimée de son justaucorps.

• - « Sire, les Etats ont coutume d'agir ainsi ouvertement dans « leur politique, et si Votre Majpsté daigne leur faire voir que « les traités ont été enfreints par eux en quelque manière que ! « ce soit, ou que la république ait commis quelque préjudice, de | « quoi néanmoins elle n'a aucune connaissance, elle supplie « Votre Majesté de croire qu'elle ne manquera pas d'y pourvoir, « el de faire toutes les réparations que vous exigerez, sire.

« Monsieur Grotius. » ajouta le roi d'un ton déclamatoire, qui n était pas dépourvu d'une certaine majesté théâtrale. « je « sais qu'on excite mes ennemis contre moi; j'ai pensé qu'il « était île ma prudence de ne pas me laisser surprendre; c'est « pourquoi je laisse assemblées mes armées de terre et de mer, I « me réservant de faire, au printemps, ce que je trouverai de 1 « plus avantageux pour ma gloire et pour le bien de mes Etats. ..

Puis, par un arrogant signe de tète, Louis XIV fil comprendre ;

a l'ambassadeur qu'il ne voulait pas de réplique, el alla présider A la réception de M. de la Keuillade, qui fut reconnu mestre de camp du régiment des gardes.

Par une faveur toute particulière, le roi dit au régiment qu'il lui donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et mit luimême la pertuisane â la main de ce favori, chose qui ne se faisait jamais que par un commissaire de la part du roi.

Il'après les ordres du roi, les officiers généraux de la marine qu'il avait mandes l'attendaient dans le cabinet qui prècédail la chambre du conseil

G elaient, on le sait. M. le comte Jean d'Estrées, vice-amiral de France. M. Abraham du Quesne, lieutenant général désarmées navales. M. le marquis de Marlpl el des Habesnières, chefs d'escadre, el M. Gabaret, un des plus anciens capitaine* de vaisseaux de la marine

lieux de ces officiers généraux Mêlent déjà arrivés; après avoir échange quelques politesses des plus froides el des plus aigres, ils se mirent i regarder chacun par une fenêtre sans se dire un mot.

Ces deux marins, dont l'antipathie réciproque paraissait si prononcée, étaient du Quesne et d'Estrées.

Abraham du Quesne, alors agè de soixante-deux ans, était, on le sait, de (aille moyenne, maigre et nerveux : son teint jaune et bilieux, ses sourcils' gris incessamment fronces sous sa perruque noire, sa large moustache blanche, presque toujours agitée sur une lèvre dédaigneuse, trahissaient son humeur impatiente, difficile el opiniâtre. D'un courage éprouve, d'une rare expérience pratique et théorique, depuis près de cinquante ans qu'il naviguait, avant commandé, ainsi qu'on l'a vu. une frégate au siège de la Rochelle, dès l'Age de dix-huit ans. Abraham du Quesne, protestant, et fils d'un corsaire de Dieppe lue par les Espagnols . était fort pénétré des principes de sa religion et de sa classe : d'un esprit fier, droit, exact et rigoureusement juste, personne au monde n'avait mieux que lui la conscience de ce qu'il valait et des injustices qu'on lui faisait ; cela, non par un orgueil mesquin, mais par suite de son habitude de voir les faits avec une justesse toute mathématique. Ainsi, supputant le nombre de ses guerres, de ses blessures, rie ses dangers courus sur mer; ainsi, résumant tout ce qu'il avait amassé d'expérience â cette longue et sanglante école de combats, de tempêtes et de naufrages, la seule oui paisse former le véritable marin, la seule qui lui donne ces hautes et terribles leçons qu'il lui faut payer chaque jour par le mépris de sa vie; du Quesne, additionnant tant de services rendus, et ne trouvant pour total qu'un grade de lieutenant général, si chèrement acheté, du Quesne se disait outrageusement traité en se voyant sacrifié â des personnes telles que MM . de Ruvigny ou d Eslrées, fort braves gentilshommes d'ailleurs, mais qui, n'ayant jamais servi dans la marine, emblaient de prime saut, ainsi que venait de le faire, par exemple, M. le comte d'Estrées. la charge de vice-amiral des armées navales, et devenaient ainsi, quoique beaucoup moins âgés, les supérieurs immédiats d'Abraham du Quesne.

Aussi, ce dernier ne s'en ménageait pas : fort et sûr de son savoir, de son expérience pratique du commandement, il rompait ouvertement en visière aux intendants, aux ministres, an roi lui-même, ainsi qu'on va le voir plus bas, ew déconseillant la guerre contre la Hollande; et son juron habituel cent diables! faisait souvent une brusque explosion au milieu de ses discours. Mais tel était le besoin qu on avait de cet homme, sans contredit le meilleur marin de ce temps-lâ, qup, malgré ses ennemis, sa religion, sa sauvagerie el ses emportements, Golbert el les intendants des ports le consultaient sur toute matière inportante, comptaient fort avec lui. et que Loui» XIV venait de le nommer officier général, récompense bien tardive de tant de services rendus à I Etat.

Quant â léloignenienl particulier qu Abraham du Quesne témoignait contre M. d'Entrées, il venait surtout des dénonciations peu généreuses et peu fondées que ci' dernier avait faites contre lui, lorsque, l'année 11570, le roi envoya montrer le pavillon français aux îles du cap Vert.

A part sa complète inexpérience des choses de la mer, M. le

vice-amiral d'Eslrées était un homme de cœur et de résolution; alors 3gé de quarante-huit ans, il eut a l'âge de treize ans (1037) un régiment de son nom, mais fît sa première campagne au siège de Gravelines, ou il fut estropié de la main gauche; en 4648, colonel du régiment de Navarre , il combattit vaillamment a la bataille de Lens; maréchal de camp en 1649, à l'armée de Paris, il y fut de nouveau blessé en emportant le pont de Charenton; en 1654, il fut un des premiers qui, en Flandre, soutinrent les lignes d'Arras; fait lieutenant général en 1656, il obtint le commandement d'un corps d'armée devant Valenciennes, et fut fait prisonnier dans sa retraite avec M le maréchal de la Ferlé.

Ce fut donc en 1670 qu'il entra dans la marine, pour deux raisons : la première fut l'inimitié de Louvois. — Ce ministre, le plus brutal des commit, dit Saint-Simon , fut souvent blessé par le sarcasme mordant de d'Eslrées, « à qui , dit un autre « contemporain , on ne parlait qu'en tremblant, tant on avait « peur qu'il ne s'emportât; car il disait alors des choses si pi- ■ quantes qu'on en mourait presque de chagrin, et aussi il s'èi tudiait (ajoutc-t-on ) autant qu'il pouvait à faire croire qu'il t était trés-nabile homme de mer. »

Or, Louvois, irrité contre M. d Estrées, avait tellement entravé la carrière de cet officier général , que ce dernier, comptant sur la protection de de Lionne, qui lui était acquise parle mariage de mademoiselle de Lionne avec M. A. d'Eslrées, marquis de Cœuvres , était passé du service de terre dans le service de mer, avec la charge qu'on lui sait.

M. d'Eslrées avait des yeux vifs et perçants, un nez aquilin largement dessiné, et dans toute sa personne un grand air d'autorité et de commandement. Ayant perdu l'usage de sa main

ruche par suite d une blessure reçue au siège de Gravelines, portait son bras suspendu dans une ècharpe noire , et était vétu avec la plus grande simplicité d'un justaucorps de velours bleu, sans broderie; car il était toujours demeuré fort pauvre.

Peu de temps après l'arrivée de du Que&ne et de d'Eslrées, MM. des Rabesnières, de Martel et Cabaret entrèrent dans le cabinet. A peine avaient-ils échangé quelques paroles, qu'un huissier vint les quérir pour le conseil de marine présidé parle roi.

« Après avoir reçu leurs révérences, le roi leur apprit, sous le sceau du plus profond secret , qu'il avait résolu de faire la guerre à la Hollande, et par terre et par mer; qu'il faisait préparer une escadre de trente vaisseaux et huit brûlots pour entrer dans la Manche , et joindre l'armée d'Angleterre dans les premiers jours du mois de mai, et que, voulant en même temps ruiner leur commerce dans la Méditerranée, il y ferait aussi armer un assez bon nombre de vaisseaux, lesquels, avec le secours des galères , pourraient leur causer beaucoup de pertes et de dommages; qu'il était bien aise de savoir leur avis de rendre partout ses forces victorieuses, et de garantir ses ports des entreprises qu'une nation hardie et expérimentée a la mer pouvait tenter dans le cours de cette guerre.

« Après qu'il se fut expliqué ainsi avec la dignité et la justesse qui lui est ordinaire . Tes officiers généraux dirent leurs avis, suivant leur rang et leur différent grade.

« Le comte d'Eslrées s'excusa de dire le sien sur la Méditerranée où il n'avait pas encore servi ; mais il expliqua ce qu'il savait de la manière de combattre a la mer dont il s'était fait instruire soigneusement depuis deux ans, et l'ordre qu'il croyait qu'où devait tenir devant et après avoir joint l'armée d'Angleterre; et dit sur la sûreté des ports que, bien qu'il ne crût pas qu'il y eûl rien à craindre pendant que l'armée de Hollande avait devant elle des forces si considérables, la prudence voulait toutefois qu'on ne laissai pas que de prendre toutes lesprécautions qui ne marqueraient ni trop de faiblesse ni trop de craintes ; que si les magasins de Brest n'avaient ni murs ni enceintes, il était aisé d'y faire des travaux de terre avec des redoutes qui les garantiraient de l'insulte et de la surprise; mais qu'il croyait Rochefort assez couvert par les retours de la rivière et le peu d'eau que la mer y laisse en se retirant, en sorte que les vaisseaux de médiocre port demeurent à sec.

« Le marquis de Martel se contenta de parler sur le service qu'il devait rendre dans la Méditerranée, el le fit assez bien, quoiqu'il eût l'esprit confus et peu de facilité à s'exprimer.

« M. du Quesne parla de sorte qu'il voulut déconseiller la guerre de Hollande; il représenta combien les ports de Brest et de Rochefort étaient exposés, le mal et les désordres que les brûlots pouvaient causer dans une escadre comme celle de France, qui depuis longtemps n'avait pas vu de combats généraux; et enfin fit une peinture fort vive de tous les accidents qui pouvaient arriver, sans dire les moyens de s'en garantir, si ce n est qu'il proposa de faire armer a Dunkerque quelques barques longues pour défendre les pavillons contre les brûlots.

« Des Rabesnières, qui avait bien plus le courage et le génie du soldat et du capitaine particulier que d'officier général, ne doutant ni de la valeur de la nation , ni de l'avantage que les forces navales des deux rois remporteraient sur les ennemis, bien loin de craindre les brûlots, croyait que, sans s'assujettir à l'ordre des combats, il fallait d'abord se mêler avec les Hollandais, et imiter ceux qui, ayant plus de courage que d'adresse, espèrent de vaincre en troublant l'escrime de leurs rivaux.

« Gabaret, homme de bon sens et d'expérience, accoutumé de parler nettement et avec franchise, fit voir ce qu'on devait mépriser véritablement ou craindre; que les événements de \t mer ne sont pas accompagnés de tous les malheurs qu'une prévoyance trop poussée fait imaginer quelquefois; que les brûlots ne sont pas si dangereux que l'on pense, et qu'ils ne le sont en effet que pour les vaisseaux entièrement désemparés; mais qu'il serait même aisé de s'en défendre avec les barques longues que M. du Quesne proposait de faire armer à Dunkerque. Il dît, pour la sûreté des ports , à peu près le3 mêmes choses que le comte d'Eslrées.

« M. du Quesne, après le conseil, donna de grands mémoires pour montrer qu'il savait mieux écrire que parler sur-le-champ; il s'attacha surloût à persuader Colbert, minisire d'Etal, du peu de considération que le comte d'Eslrées avait pour lui, à dessein de rendre inutiles, ou du moins suspectes, les relations de son commandant dans le cours de la campagne.

« Il demanda aussi, dans la même vue, le commandement de huit ou dix vaisseaux dont il ferait le détail, sans autre dépendance du comte d'Estrées, que dans les actions de guerre seulement.

« Cette tentative ne lui ayant pas réussi, il partit pour aller à Brest pousser l'armement des vaisseaux, comme M. le comte d'Estrées partit pour Rochefort . où la diligence était encore plus nécessaire, à cause de la difficulté qu'il y a de faire sortir les grands vaisseaux de la rivière, t

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