CHAPITRE XXV
Le 10 avril 1672, le briganlin hollandais le Canard doré était mouillé dans le port de Flessingue. Le Canard doré, ainsi que tous les bâtiments de Flessingue, faisait alternativement le commerce et la contrebande en temps de paix, et la course en temps de guerre; mais, maigre ces sortes de trafic, l'ordre et la propreté la plus minutieuse régnaient a bord, et pas un navire de guerre n'élail mieux réglé et mieux emménagé que ce brisai tin.
Ce n'est pas que M. Svoélt, a la fois capitaine et combourgeois de ce navire, tint beaucoup a cette régularité de service; mais son premier lieutenant, Gaspard Keyser, se montrait partisan si décidé de la discipline, que le capitaine, fort bon homme d'ailleurs, le laissait faire à peu près à sa guise, malgré les railleries de son second lieutenant Jean Bart. Ce dernier prétendait que, pourvu que le navire fendit bien la lame et le vent, que le gréemeut fût solide et léger, la mature souple et forte, les voiles bien coupées, et les coutures liantes et bien calfatées, peu importait que le pont fût sale ou soigneusement gratté, el que, pour être lovées avec symétrie, les manœuvres n'en étaient ni plus ni moins dures à hâler. Il prétendait encore que de belles préceintes, couleur do vermillon de Chine, étaient tout aussi bien déchirées par une pointe de roc ou un boulet de fer que si elles eussent été simplement enduites d'une couche de goudron mêlé d'un peu de noir; et qu'enfin, ainsi que disait
ET LOUIS XIV. M9
Sauret, toute celte gratteric et cette vermillonnerie n'étaient que du Phébus.
Le canard richement doré, qui ouvrait ses ailes sur l'éperon du brigantin, était surtout le out et la cause des inépuisab'es plaisanteries de Jean Bart. Hâtons-nous de dire que cela n'altérait en rien h bonne harmonie qui existait entre lui et Gaspard Keyser, ces deux jeunes marins étant étroitement liés depuis quatre ans qu'ils naviguaient ensemble.
Ce jour-là, Gaspard Keyser commandait le navire eu l'absence du capitaine Svoèlt qui était ï terre. Le soleil levant perçait à peine la brume épaisse et grise de ce pays humide, et son disque, dépouillé de rayons, était d'un rouge foncé.
Les matelots, pieds nus et munis de seaux et de balais, nettoyaient le pont sous la surveillance immédiate de Keyser, qui, en l'absence du capitaine, se livrait avec emportement a sa passion de propreté minutieuse , l'équipage donc séchait le poot au moyen de gros paquets d'étoupes, qui alors remplaçaient les fauberls, lorsque Jean Bart sortit de la cabine.
Il avait alors vingt-deux ans, une moustache blonde assez épaisse couvrait sa lèvre, et, d'après l'excessive carrure de ses épaules et de ses membres, on lui devinait une force de corps prodigieuse. Sa figure s'était de plus en plus brunie, et ses sourcils, ainsi que ses cheveux blonds étaient devenus presque châtains; mais c'était toujours ces yeux bleus vifs et bien ouverts qui pétillaient de hardiesse et de gaieté.
— Bonjour. Keyser, bonjour, matelot, dit Jean Bart en se serrant dans le long caban brun à capuchon qui lui servait de robe de chambre, et retirant sa pipe de sa bouche. Bonjour, matelot ; te voilà déjà à arroser le pont, mieux que ne le feraient nos vagues du Ponant. Sainte-croix ! le Canard est bien nommé, de l'eau dessus, de l'eau à coté, de l'eau dessous, partout de l'eau : en vérité, c'est le plus heureux des canards de bois qui aient jamais ouvert leur bec doré sur l'éperon d'un vaisseau.
Gaspard Keyser, grand, nerveux, agile, d'une physionomie vive et expressive, à cheveux et moustaches noirs, habitué â ces railleries, les écoutait avec le plus grand calme ; aussi ne répondit-il à cette bordée sarcastique que par un sourire et un serremeot de main amical.
Jean Bart, voyant le peu d'effet de ses reproches, se remit à fumer, en s'appuyant sur le couronnement du brigantin, jus-
3 o'à ce que le lavage fût terminé ; alors les deux amis deseenirent dans la cabine, attires sans doute par le parfum pénétrant de quelques harengs saurs qu'ils trouvèrent sur la table, accompagnés d'un pot de beurre salé, d'uue cruche de bière et d'un flacon d'eau-de-vie ; le tout fort proprement servi dans des plats de grès de Flandre, par le gourmette ou mousse de la
Lorsque les convives en furent à se verser de l'eau-de-vie dans de petits gobelets d'argent d'un travail assez précieux, le gourmette quitta discrètement la cabine, et une conversation intime s'établit entre les deux marins.
— Dis donc, Bart, et le vieux Saurct, qu'est-ce qu'il fait?
— Depuis qu'il m'a écrit la lettre que tu m'as lue, ie n'en ai pas de nouvelles; ie crois qu'il est toujours à Dunkerque, à m attendre pour radouber la maison de mon pauvre père, qui est diantrement avariée dans ses œuvres vives et dans ses œuvres mortes.
— Tète-bleue ! Bart, c'est un brave et digne marin, quoiqu'un peu gausseur, que ce vieux Sauret.
— Brave et oigne, c'est vrai, Gaspard, et qui m'aime comme il aimait mon père ; car il n'a voulu me quitter que quand il a vu que nous étions frère... matelots, quoi!
— Aussi, Bart, j'ai été content... mais là... bien content quand, il y a quatre ans, le vieux Sauret m'a dit, en voulant qu'on ne vit pas qu'il pleurait, le pauvre vieux : Tenez, monsieur Keyser, je peux quitter mon jeune M. Jean; je suis bien tranquille à cette heure que vous et lui vous êtes matelots!
— Quand je te dis, Gaspard, que sans cela jamais il n'aurait voulu s'en aller. Et, sainte-croix! il a deviné juste, le vieux Sauret; car je t'ai toujours trouvé, toi.
— Tiens, mort-Dieu! puisqu'on est matelots, c'est pour se trouver sans se chercher; est-ce que cela t'étonne?
— Non, car, quand j'étais tout petit, mon père me contait toujours des histoires pareilles d'amitié du vieux temps, où on se donnait jusqu'à sa peau l'un à l'autre sans se demander s'il vous en resterait; il me racontait même qu'il y eut un fameux marin surnommé le Renard de la mer, avec qui lui et mon grand-père s'étaient fait sauter pour une chose de pure amitié, et que, du saut, il n'était même resté que mon père.
— C'était certainement très-accommodant de la part de ta respectable famille, Jean... mais ce qui n'est pas un saut à faire, c'est quelque chose que j'ai à te proposer. Depuis quatre ans, tu as quitté le vaisseau de l'amiral Huyter; il t'a protégé pour te faire entrer au commerce après la paix de Bréda. Depuis que je t'ai rencontré sur te Wa**enaar, où nous élious contre-maîtres, nous avons toujours navigué ensemble, dans la Manche, dans la Baltique et sur les cotes d'Angleterre et d'Irlande. Nous sommes devenus, moi premier, loi second lieutenant d'un bon brigantin de dix canons au temps de guerre, et de trois cent cinquante tonneaux en temps de paix. Aussi maintenant, nous sommes mariniers, et, mort-Dieu! capables de dire aussi bien que le vieux Svoëlt : — En haut, mariniers. Pilote, sors nous du havre...
— Et cela est vrai, Gaspard ; car le vieux Svoëll se fait vieux, et il tousse quelquefois dans sa trompette marine comme un bœuf qui a avalé des plumes.
— Eh bien ! Jean, mon oncle Keyser d'Ostcnde a quelque
Eart douze ou quinze milliers de livres qu'il me garde pour un on marché ; tu as quelque chose aussi ; proposous au bonhomme Svoèlt de nous céder le Canard dore.
Malheureusement, la conversation fut interrompue par l'arrivée du bonhomme Svoëlt qui entra dans la cabine, en compagnie d'un petit homme gras, à figure fleurie et jubilante, et parfaitement vêtu de velours noir, avec une brillante et lourde chaîna d'or au cou.
A la vue de leur capitaine, les deux jeunes marins se levèrent et voulurent sortir de la cabine ; mais M. Svoëlt les arrêta, et dit à Jean Bart : J'ai affaire à vous ; quant â Keyser, il peut monter sur le pont cl y attendre mes ordres.
Keyser sortit, et laissa Jean Bart avec Svoëlt et le petit homme gras vêtu de noir.
— Voici notre jeune marinier, dit Svoëlt en lui montrant Jean Bart ; puis il ajouta : — Bart, saluez M. le secrétaire Van Berg, secrétaire du collège de l'amirauté de Flessingue.
Jean Bart, qui ne savait trop où tendaient ces préliminaires, salua assez brusquement et attendit.
Alors M. le secrétaire Van Berg. toujours souriant, prit la parole, et, s'adressant à Jean Bart d'un ton mielleux et insinuant :
— Quoique je n'aie pas encore eu l'avantage de vous voir, jeune homme, je vous connaissais, ou plutôt je connaissais votre hardiesse et votre intrépidité ; car il y a six ans, me rendant à bord des Sept-Provineet, je me souviens parfaitement que M. l'amiral de Ruyter me parla d'un jeune marinier de Dunkerque, des plus satisfaisants par son intrépidité, sa valeur, son courage, sa noble conduite, sa... ,
— Ah çà, mais, sainte-croix! est-ce que je* suis à vendre pour me vanter comme on vante un boeuf au marché ! dit impatiemment Jean Bart, malgré le coup d'œil significatif du capitaine.
— Ah ! ah! en vérité ce jeune homme a un singulier instinct, capitaine Svoëlt? Eh bien I mon jeune ami, ce n est pas tout à fait de vous rendre qu'il s'agit, mais de vous engager au service des Etats-Généraux.
— Moi?
— Oui, jeune homme, vous-même ; outre le grand bien que M. l'amiral de Ruyter a dit de vous à MM. du collège de l'amirauté, le capitaine Svoëlt que voici a rendu de si bons témoignages de votre capacité, de votre habileté , soit comme marinier, pilote ou canonnier. nous a tellement assure que très-souvent vous aviez commandé en personne le brigantin, que MM. du collège de l'amirauté de Flessingue n'hésiteraient pas à vous
nommer second lieulenaula bord d'une quaiche de guerre, si... |
— D'une quaiche de guerre! moi... servir militairement ni plus ni moins qu'un soldat! chape. <u horde eu tète, habit vert au dits, sabre au cote, saluer le lieutenant, saluer le second, saluer le capitaine, saluer ci, saluer ça... ou à l'amende. Non, non ; j'honore bien M. l'amiral de Ruyter; mais quand on me prendra a naviguer au militaire, le Canard doré du bonhomme Svoèlt gloussera et balle ra des ailes.
— liais songez donc, jeune homme, qu'une fois au service de Hollande, vous pouvez devenir. .. lieutenant I capitaine I
— Oui, oui, lieutenant bridé, capitaine bridé, ne pouvoir déferler une voile, ou tirer un coup de canon sans dire plait il?... Non, non. vous prenez le saumon pour la truite, monsieur du velours noir.
L'honorable secrétaire Van Berg fut d'abord étonné de ce refus; puis il ajouta : — Mais enfin, mou jeune ami, vous servez bien, après tout, sous le digne capitaine Svoèlt I
— Je sers sous le capitaine Svoèlt, c'est vrai; mais ce n'est pas a la mode militaire, et, une fois mon quart fini, nous trinquons ensemble, je fume dans sa pipe et je lui frappe sur l'épaule ; n'est-ce pas, père Svoèlt? ajouta Jean Bart en appuyant son assertion d'une glorieuse tape sur le dos du capitaine.
— Allons, allons, Bart, dit le bonhomme Svoèlt, soyez donc respectueux devant M. le secrétaire. Puis, se tournant vers Van Bcrg pour excuser la familiarité de son lieutenant, dont il était en ce moment un peu confus : — Voyez-vous, monsieur le secrétaire, dans le commerce bourgeois, nous ne tenons pas strictement au décorum, quoique mon premier lieutenant Keyser soit très-stricte sur la discipline.
— Et c'est son défaut, bonhomme Svoèlt, dit Jean Bart, c'est son seul défaut ; il est quelquefois trop dur avec les matelots. Hors le service, je suis familier avec eux, moil Eh bien, il n'y a qu'à voir si, dans une tempête, ils oseraient dire ; Assez, quand je leur dis : Allez ! Eh bien ! après ça, vient la bonasse, et on vit ensemble de pair a compagnon.
— Ainsi donc, mon jeune ami, vous refusez le service militaire ? dit le secrétaire en paraissant réfléchir profondément.
— Oui, cent fois oui. aussi b.en que vous refuseriez de troquer votre plume et votre écriloire contre une huche et un polverin(l), si on vous le demandait.
— Mais si par hasard, je n'ose pas vous l'affirmer, du moins, dit le secrétaire en parlant avec lenteur et fixant sur Jean Bart un coup d'oeil perçant et iuterrogatif, et si par hasard le collège d'amirauté ayant, quelque part dans un coin de l'arsenal de Flessingue, une jolie caravelle de six canons, bien armée, bien équipée, et destinée à croiser à l'embouchure du Texel ; si, dis-je, MU. du collège de l'amirauté, encouragés par les bons témoignages de M. 1 amiral de Ruyter, vous offraient le commandement de celte caravelle, que diriez-vous àcela, mon jeune ami?
— Sainte-croix ! mon brave monsieur de la chaîne d'or, cela sonne autrement : n'être ni gêné, ni entravé par personne a son bord, si ce n'est pas tout, c'est beaucoup; car au moins, si l'on a des voisins, ou est seul dans sa maison. Aussi, pour la caravelle de six canons, je dirais autant de oui que je disais de non pour la bride de guerre que vous vouliez me donner à ronger „
— Enfin, vous diriez oui? c'est heureux I s'écria le secrétaire ne pouvant contenir sa joie. A ce prix, vous vous engageriez au service des Etats?
— C'est-a-dire, un instant, mon digne monsieur ; j'ai mon matelot Gaspard Keyser, avec qui je navigue depuis quatre ans, nous ne nous quittons pas; comme marin, je tous réponds de lui, et le bonhomme Svoèlt vous en répondra de même : donnezlui une caravelle comme à moi, et tout est dit, j'accepte.
— Diable! mais vous déraisonnez, jeune homme.
— Je déraisonne I mais c'est vous, mon brave homme, qui refusez mon matelot, qui est meilleur marin que moi ; je vous donne une fève pour un pois, et vous ne voulez pas ? adieu.
— Mais...
PUfotPB, utrae d «morte.
— Il n'y a pas de mais; une caravelle pour moi, une caravelle pour Keyser, ou rien...
— Songez donc que MM. du collège I
— MM. du collège ou le Canard du bonhomme Svoèlt, c'est tout de même.
— Il faut pourtant réfléchir, avant que de demander...
— J'ai réfléchi, puisque je vous ai demandé; c'est oui, ou non.
— Mais, M. l'amiral dira...
— Mais, sainte-croix! il n'y a pas d'amiral là-dedans Est-ce oui, est-ce nonf...
— Mais votre ami consenlira-t-il I
— Un matelot n'a que la parole de son matelot.
— Veuillez donc le lui demander. Non que je promette positivement, car ce serait en vérité trop m'engager. . . et...
— Alors, rien de fait... Bonjour.'
Et Jean Bart sortait si l'honorable M. Van Berg n'eût crié :
— Si, si, je promets; seulement décidez-le, et tout est fini. Jean Bart sortit pour prévenir Keyser.
— Eh bien! capitaine Svoèlt. nous en sommes quittes à bon marché ; a tout prendre, ce Keyser est excellent marin, et dans la guerre épouvantable qui nous menace, les Etats ne sauraient recruter trop de braves gens, et surtout d'intrépides aventuriers comme ces deux garçons. M. l'amiral de lluyter fait grand cas de ce Bart, et si nos ennemis ont pour eux la chance sur terre, un bon nombre de recrues pareilles nous aideront à nous maintenir honorablement sur mer; et plus j'y réfléchis, Svoéll, et plus je m'applaudis de notre acquisition ; une fois compromis surtout, ces deux jeunes gens nous seront très-utiles.
— Et vous avez raison, monsieur le secrétaire ; depuis quatre ans qu'ils sont à bord, je les ai vus dans de furieuses tempêtes, où je les laissais commander. Eh bien ! je les ai toujours trouves calmes, de sang-froid, cl surtout pleins de ressources. Aussi je dis comme vous, monsieur le secrétaire, puisque nous avons la guerre, confiez un corsaire à ces deux jeunes gens.
— Au diable si vous tiendrez votre langue, Svoèlt 1 voulezvous donc leur découvrir ce que nous ne voulons pas qu'ils apprennent et que nous leur cachons avec tant de soin?
— Mais d'un jour a l'autre, monsieur le secrétaire, on saura la déclaration de guerre de la France et de l'Angleterre.
— Mais, encore une fois, Svoèlt, un jour est beaucoup, quand un jour peut lier désormais au service de la marine des Etats des marins qui promettent autant et qui tiendront de gré ou de force ; car, une fois leur engagement signé, et en attendant le moment de les employer...
— Je comprends, monsieur le secrétaire, je comprends ; heureusement que Bart est orphelin, je crois, dit Svoèlt, qui interpréta le geste significatif du secrétaire.
— Eh I du diable si je songe à cela I qu'importe le filet, pourvu que le poisson s'y trouve? Svoèlt, ne voulez-vous pas que je me lamente, parce que ces deux garçons vont devenir ainsi citoyens des Provinces-Unies, au lieu de rester sujets du roi de France, qui nous en a fait bien d'autres, vraiment! Ah ça, mais, capitaine, je ne vous reconnais plus. Voyons, donnezmoi du papier et de quoi écrire l'engagement de ces deux jeunes gens.
Et le capitaine et le secrétaire formulèrent I espèce de contrat qui devait attacher Jean Bart et Keyser au service des Etats.
Jean Bart, en remontant sur le pont, trouva Keyser et lui dit avec joie :
— Bonjour, capitaine Keyser, capitaine de la caravelle le Canard, pour sûr.
— Allons, fou, tais-toi; tiens, voici une lettre du vieux Sauret, qu'un patron de Bélandre a apportée.
— Il s'agit bien du vieux Sauret et de Dunkerque! dit Jean Bart en prenant la lettre. Je te dis, Keyser, que tu es capitaine, capitaine d'une caravelle de six canons, et moi aussi.
— Tu es fou!
El, Jean Bart lui ayant raconté ce qui venait de se passer, Keyser lui dit avec une émotion et une expression qu'il est impossible de rendre — Merci, mateloll
Et ils descendirent dans la cabine.
— Voilà keyser, dit Jean Barl, il accepte; touchez là, monsieur de la chaîne d'or!
— Allons, bien, mes jeunes amis : les Klals-Géot raux comptent deux braves marins de plus, dit Van Derg; mais il s'agit de signer l'engagement que voici, et que je vais tous lire.
— Si vous roulez, je le lirai moi-même, demanda Keyser, plus âgé et plus déliant que Jean Bart.
— Volontiers, mon jeune capitaine ; lisez vous-même et tout haut, pour que votre ami sache bien à quoi il s'engage.
L'engagement était en régie, en bonne forme, et assurait aux deux jeunes marins le grade de lieutenants de brûlot», et le commandement des caravelles le Cerf et ta Trompe-d'Eléphant.
Keyser signa, et passa la plume a Jean Bart, qui dit, en faisant sa croix :
— Excuses, monsieur le secrétaire, si je ne suis pas clerc; mais celte croix que je viens de faire m'engage à vous léte et corps pour quatre ans.
Lorsque l'engagement fut signé, le secrétaire ne cacha pas sa joie, et dit en se frottant les mains : -- F.h bien! capitaine Svoélt, est-ce que vous n avez plus dans votre soute une seule bouteille de ce vieux vin de Bordeaux, d'une si agréable couleur, pour boire à la santé de nos jeunes amis?
— Si. pardieu! monsieur le secrétaire; et, si Keyser veut appeler mou garçon, il va nous en monter
— En même temps, Keyser, dit Jean Bart, lis donc un peu ce que raconte le vieux Saurêt, voici sa lettre.
Keyser sortit.
— Ah ça! monsieur le secrétaire, dit Jean Bart, quand verrai-je ma caravelle? Sainte-croix, je m'en promets; j'en commandais une sans canons, c'est vrai, quand j'avais dix-sept ans; c'est de la que j'ai servi sous M. l'amiral de Ruyter, et que j'ai vu le feu pour la première fois eu t(IC6; mais je n'oublierai jamais, sainte-croix! mon digne monsieur, que c'est a vous que je dois cette bonne aubaine; et, si jamais vous avez besoin de Bart, vous n'aurez qu'à dire : Viens, et je viendrai ; car je vous suis aussi reconnaissant pour Keyser que pour moi-
.Mais en ce moment, Keyser, pâle comme un mort, entra violemment dans la cabine, et, dans moins de temps qu'il ne faut pour le décrire, il ferma la porte à clef, et sauta au collet de M. Van Iterg, en criant à Jean Bart : — l'as un mot, et fais comme moi
Jean Bart obéit presque machinalement, et fit comme son ami, c'est-à-dire qu'il serrale cou du bonhomme Svoélt, comme s'il eût voulu l'étrangler.
— Mets-leur un des gobelets entre les dents, dit encore Keyser, et Bflacbe-le avec leur mouchoir.
Ce qui fut encore fait, malgré la résistance des deux victimes, hors d'étal de lutter longtemps avec deux jeunes gens aussi vigoureux que Jean Bart et Keyser.
— Attache-leur les coudes avec la corde du panneau.
Cette manœuvre fut exécutée aussi facilement que le reste ; le bonhomme Svoélt et M. Van Berg furent lies, bâillonnés, et dans l'impossibilité de faire un mouvement ou de pousser un cri.
— Ah ça ! maintenant, matelot, pourquoi tout ça? demanda alors Jean Bart.
— Pourquoi? parce que ces honnêtes mynhers voulaient nous faire pendre en France, si l'envie nous avait pris d'y retourner.
— Sainte-croix! qu'est-ce que lu dis?
— Je dis que la lettre du vieux Sauret nous apprend ce que ces misérables voulaient nous cacher, que la guerre est déclarée entre la France et la Hollande; il l'envoie la déclaration qu'on a criée dans les rues de Dunkerque, et la fin, la voici .
i Recommandait* it non sujctt de ne prendre aucun senice chei nos ennemis *otin peine de la kart, i ou de la corde, si tu aimes mieux.
— Sainte-croix! je n'aime mieux ni l'un ni l'autre. Ah ! chien,
dit Jean Bart au secrétaire avec un geste menaçant, lu savais donc que la guerre était déclarée !...
Le malheureux Van iSerg ne put faire qu'un signe négatif en ouvrant affreusement les yeux.
— El vous, dit Keyser au bonhomme Svoélt, vous avez pu tromper ainsi deux jeunes gens qui vous servaient depuis longtemps !
Pendant ce temps-là, Jean Bart, qui fouillait le secrétaire, lira plusieurs papiers de ses poches pour trouver l'engagement. — Vois si c'est ça, Keyser? disait-il à mesure.
— Non, non ; mais voici quelque chose de bon à savoir... line fois notre engagement signé, on devait nous tenir sous clef jusqu'à ce que la déclaration de guerre fût bien connue, pour rendre notre retour en France impossible.
— Et nous mettre, sainte-croix I dans la passe d'être pendus en France, ou de nous battre contre la France.
— Mort-Dieu ! si ce n'étaient tes cheveux gris, je t'étoufferais avec le bâillon, dit Jean Bart au secrétaire.
— Ah! voici l'engagement, dit Keyser; et bientôt les morceaux volèrent par la chambre.
— Maintenant, matelot, dit Jean Barl, nous n'avons qu'à enfermer ces deux misérables, à prendre ce que nous avons d'argent, et à tirer pays; justement il y a là la barque de cet animal Allons, vite; car les Etats ont les bras longs, et avant deux heures il faut être loin ; car, voyant que nous ne les voulons pas servir, ils nous empêcheraient de servir en France en nous retenant prisonniers; maintenaut qu'il y a guerre, ils nom rieu à risquer.
— Et puis, ajouta Keyser en Otant la chaîne d'or du cou du secrétaire, comme nous ne pouvons emporter nos coffres d'ici, voilà qui nous dédommagera de la perle que nous faisons.
Et les deux jeunes gens ayaut encore assuré les lieos qui sitachaient le capitaine et le secrétaire, fermèrent la porte, et, recommandant aux matelots de ne pas interrompre la conférence du secrétaire du collège d'amirauté, ils donnèrent ordre au maître pilote de veiller sur le briganlin, et se firent mettre à terre par la barque du secrétaire, ordonnant au patron de les attendre.
Deux heures après, ils avaient gagné Flessingue. Deux jours après ils étaient en France, à Dunkerque.