‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 29 sur 120 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le 6 mai de cette année, une partie de la flotte hollandaise, composée de sept vaisseaux, deux frégates, trois brûlots et une flûte, était mouillée au Texel. rendei-vous des escadres des Provinces, sous le commandement du lieutenant-amiral général Michel Adrianz de Ruyter, qui avait conservé son pavillon à bord du vaisseau le* Sepl-Provincu.

Parti de la Meuse, le 29 avril, par une bonne brise d'ouest* sud- ouest, Ruyter avait rencontré le 1" mai, à la hauteur d'Egmont. un yacht d'avis, qui lui apportait la lettre suivante de la

fart de M. Corneille de Witt (frère de Jean de Wilt), ruari do uUen, et député plénipotentiaire des Provinces sur la Hotte : o Sur l'avis donné par les pilotes côtiers que les vaisseaux qui sont au Ylie ne peuvent s'élever que par des vents d'est-quartnord, ou tout au plus par l'est-nord-est d'un cette, et d un autre coté par le vent du sud ou sud-ouest, et cela tout au plus par dix rumbs, au lieu qu'il y en a vingt-cinq par lesquels les grands vaisseaux sont retenus ; et après avoir ouï sur ce sujet les députés des collèges de l'amirauté d'Amsterdam el des quartiers du Nord, l'affaire ayant été mise en délibération, il a été résolu que tous les navires qui sont ici au Vite, qu'ils soient prêts ou non . en sortiront par le vent de sud-ouest, qui règne à présent, s'il continue, et qu'ils retourneront au Texel pour y éire pourvus de toutes les munitions qui pourraient leur manquer, el élre mis entièrement en état. El. en conséquence, il est enjoint par les présentes au lieutenant-amiral Van Cent et à tous les autres officiers et capitaines de ce conformer à ce qui est convenu, de

quoi il sera incessamment donné connaissance a l'amiral Ruyter, afin qu'il se rende avec son escadre au même lieu et proche de la tonne du Laan, en telle sorte que, selon que sera le vent, ils puissent tous sortir des deux côtés du Lands-Deep, et encore d'un autre coté par le Spanjaarts-Cat, et que même, en cas de besoin, le Slenk leur demeure aussi toujours ouvert; de tout ce que dessus seront encore avertis les trois collèges de l'amirauté, afin que chacun d'entre eux donne respectivement do pareils ordres, qu'ils prennent de telles précautions, que tous leurs vaisseaux, à mesure qu'ils seront prêts dans la suite, puissent en toute diligence se rendre au Tcxel. — Fait à bord du Dauphin, étant à l'ancre au Middclgrouden du Vlie, le 30 avril 1672.

« Corneille de Witt. »

Suivant cet ordre, Ruvler avait fait voile au Texel avec l'escadre de la Meuse; maïs, comme toutes les tonnes et balises avaient été enlevées, et que ces amers 'points de reconnaissance) manquaient aux pilotes pour diriger l'escadre, il dépêcha deux yachts au Helder, ordonnant au commissaire Henri kniC de faire

K 1er ces deux yachts à l'entrée du Slenk, d'après lesiudicalions pilotes-côtiers.

L'un de ces deux bâtiments, qui s'appelait la Renommée, devait se tenir vers le rivage du sud , et l'autre , nommé l'Espérance, vers le rivage du nord ; ensuite le commissaire devait faire placer au dedans et des deux côtés de la passe, de loin en loin, autant de petits bâtiment* qu'il jugerait nécessaire pour servir de balises aux navires qu'on y ferait entrer. Ruyter ordonnait encore, afin de pouvoir engager avec confiance son escadre dans cette passe, que la Renommée et toutes les barques postées du côté du sud eussent le hunier et les perroquets cargués ; mais que r Espérance et les barques du nord eussent toutes leurs voiles serrées ; signaux qui lui donneraient une nouvelle assurance que ses ordres avaient été compris et exécutés fidèlement ; le commissaire remplit à merveille les ordres de Ruyle r, et envoya de plus quelques barques légères pour aider encore au pilotage des vaisseaux qui traversèrent heureusement ce passage dangereux , et arrivèrent le 5 mai au mouillage de la tonne du Laan.

Ce même jour, comme Ruyter allait donner dans le chenal , il rencontra le capitaine Corneille Hollaardt, qui montait un senau envoyé de Zélande par le lieutenant-amiral Rankert, pour reconnaître si la mer était sûre, et pour lui rapporter aussi combien il avait vu de vaisseaux dans les passes de Hollande. Ruyter donna charge a ce capitaine de dire à l'amiral Rankert qu'il n'avait pas vu d'ennemis, et lui adressa en même temps une copie de la lettre du ruart pour lui servir d'instruction touchant le rendez-vous donné au Texel.

Le lendemain Ruyter reçut des députés des Etats qui étaient au Vlie l'ordre de hâter l'équipement et la sortie de l'armée ; dans celte dépêche , on lui apprenait qu'il était déjà sorti de Vlie quelques-uns des gros navires, qu'on espérait que le reste suivrait bientôt ; mais qu'on n'était pas d'avis qu'ils rentrassent au Texel, et que conséquemment ils attendraient l'amiral en mer au nord de la passe, où il irait les joindre avec toute la diligence possible.

Aussitôt Ruyter donna l'ordre aux pilotes du Texel de sortir la flotte par Spanjaarft-Gal.

La flotte de la Meuse sortit donc par cette passe, moins les Sept- Provinces et les deux autres pavillons amiraux que les pilotes, au moment de l'appareillage, ne voulurent jamais hasarder dans ce chenal , soutenant qu'il n'y avait pas asseï d'eau pour des vaisseaux d'un aussi haut bord.

Au comble de l'étonnement, Ruyter et Jean de Witt, qui connaissaient parfaitement celte côle, leur assurèrent qu'il y avait passage; mais rien ne put vaincre l'opiniâtreté des pilotes, qui déclinèrent même toute responsabilité dans le cas ou l'amiral voudrait les contraindre à sortir.

Ce débat et ses lentMirs entraînaient malheureusement les plus fâcheuses et les plus graves conséquences, car Ruyter voulait profiter de la brise d'ouest sud-ouest qui régnait alors pour sortir du Tcxel par le Spanjnarts-Gat (seul passage oit l'on pot

s'élever par celte aire de vent, puisque le Lands-Deep courait sud-sud-ouest, le Lenk sud-ouest, tandis que le Spanjaarts-Gal courait est-nord-est) ; Ruyter, dis-je, voulait sortir au plus tôt du Texel pour rallier l'escadre qui l'attendait au dehors, afin de descendre avec elle dans la Manche pour s'opposer à la jonction des flottes française et anglaise.

Aussi , telle était l'importance que Ruyter attachait à son dé • part, que, après une vive discussion avec les pilotes, lui et Jean de Witt emmenant M. Zieger, premier pilote de l'amiral , et un des pilotes récalcitrants du Texel, s'étaient jetés dans une chaloupe, afin d'aller s'assurer par eux-mêmes du sondage du Spanjaarts-Cat.

On conçoit cette démarche extraordinaire de la part de deux hommes de cette condition, si l'on pense que Ruyter et de Witt, bien que moralement sûrs de leur assertion, et ayant le plus flagrant intérêt à faire sortir ces trois pavillons du Texel pour rejoindre en haute mer le reste de l'escadre, ne voulaient pas cependant exposer les trois plus forts vaisseaux de la république sans un nouvel et dernier examen.

Ruyter et Jean de Witt allèrent donc eux-mêmes sonder le chenal.

La rade du Texel , si animée naguère par la présence de la flotte qui venait d'en sortir, paraissait alors triste et déserte ; car les trois pavillons y restaient seuls mouillés, en attendant le retour Je Ruyter.

Une assez forte brise chassait rapidement, d'ouest-sud-ouest vers le levant , de lourdes zones de nuages ; la mer, assez houleuse dans cette rade et sur cette côte, remplie de bancs de sable , était d'un jaune verdàtre, et l'écume blanche de ses longues lames marbrées se brisait sur le pied des digues du Helder, dont les pilotis bruns s'étendaient vers la gauche ; l'atmosphère était imprégnée d'une odeur saline, âcre et pénétrante, tandis que le ciel pluvieux et voilé se colorait quelquefois çà et lâ, lorsqu'un pâle rayon de soleil, traversant I humide vapeur, venait jeter de vifs reflets d'argent sur les sombres contours de quelque grande masse de nuages gris bizarrement découpés ; alors aussi on voyait tout à coup, à droite de la rade, une large ligne de lumière éclairer quelque verte et grasse prairie du Texel , illuminer fréquemment les ailes d'un moulin rouge â toit bleu, ou la flèche aigué d'un clocher de pierre blanche ; puis s'éteindre peu A peu, après avoir ainsi fait contraster ces louches éclatantes avec l'obscure et harmonieuse demi-teinte qui enveloppait le reste de l'Ile.

Le vaisseau amiral Us Sept- Provinces étail mouillé par le travers du fort du Texel, et un peu en avant des deux autres pavillons.

Construit, ainsi qu'oo sait, en 1666, ce beau vaisseau venait d'être peint et doré i neuf, et, malgré les trois étages de son château d'arrière et l'élévation démesurée de son château d'avant, il étail si large de fond et de quille, que pas un vaisseau de la flotte n'avait une meilleure assiette; les sabords de ses batteries, au lieu i laire au-dessus alors en France et (

à-dire que l'ouverture des sabords de la batterie haute correspondait à Feutre-deux des sabords de la batterie basse, au grand avantage du service de l'artillerie; car par cette disposition on n'avait pas à craindre dans la batterie basse les flammèches incendiaires qui pouvaient y tomber de la batterie haute.

L'intérieur des mantelets de ces sabords, peint d'un vif vermillon de Chine, se dessinait à merveille sur la coque blanche des Sept-Provinces, qui se balançait pesamment sur cette mer houleuse et trouble.

Une assez grande agitation régnait a bord de l'amiral, et tous les matelots et soldats de l'équipage, qui ne se trouvaient pas de quart ou de service à un poste, se pressaieut â l'avant ou sur les bastingages de tribord, et regardaient dans la direction du nord-ouest avec autant d'impatiente curiosité que d'intérêt , les maîtres et contre-maîtres, interrompant leur promenade sur les passe avant du même bord, semblaient partager l'inquiétude générale; enfin, sur la dunette, et regardant aussi attentivement vers le nord-ouest , on voyait un groupe de personnages étran-

> ait une meilleure assiette ; les sabords de ses a d'être ouverts sur une même ligne perpendicules uns des autres, ainsi que cela se pratiquait et en Angleterre, s'ouvraient en échiquier, c est-

ET LOl'IS XIV.

gers au vaisseau et ;■ la marine, si l'on en jugeait par leurs vêlements de couleur foncée, leurs rabats blancs, leurs manteaux noirs, et leur large feutre sans plumes, orné seulement d'un galon de velours ; ces personnage» s'entretenaient entre eux avec vivacité, et paraissaient demander ou écouler avec déférence les avis ou les renseignements d'un d'entre eux , remarquable par sa haute taille, son noble aspect, vêtu tout de noir et portant une chaîne d'or au cou.

Tel était H. Corneille de Witt frère de Jean dcWitl).

ruart de Putten et député plrnipolentiaire des Provinces-l'nies sur la flotte des Etals.

Les autres personnages qni l'entouraient étaient MM.

de Merens, Maurepnault, Siarkembourg , Van der Dussen, de Wildl, Okerstcn et Souk, députés des sept collégesd'amirauté des Provinces- Unies.

Corneille de W itt, un peu plus Agé que son frère le grand pensionnaire de Hollande, lui ressemblait extrêmement: c'était le même front large et découvert, le'mêmecoupd'u'il vif, perçant, et souvent aussi triste et mélancolique; seulemeniCorneille de Wilt était plus pale , plus amaigri que sou frère, et dans ce moment paraissait souffrir beaucoup.

Un autre groupe , dont l'extérieur contrastait fort avec celui des députés des collé-

fes, se tenait 4 arrière de la dunette : a leurs larges chausses de toile grise, à leurs longues jaquettes de laine , a leurs chaperons et a leurs grosses bottes de pêcheurs,

on reconnaissait de véritables marins hollandais. C'étaient en

effet quatre des pilotes qui avaient refusé de passer les pavillons dans le Spanjaarts-Gat.

Quelques officiers s'éta;enl joints aux députés places sur la dunette, et dirigeaient avidement leurs lunettes sur la pointe du Texel, espérant à chaque minute la voir doubler par la eju> loupe de l'amiral qui avait quille le bord depuU trois heures environ M. de Cents, capitaine de pavillon de l'amiral, s'entretenait avec le second pilote du bord qui, lui montrant une

"Nil SUIT

ht» frèrt» de Witt,

légère brume èclairrie que l'on voyait dans l'ouest, lui dit : — Tenez, monsieur, voici déjà les nuages qui chassent moins vile vers le nord-est, et il se pourrait bien que celte embellie qui s'étend la-bas à la pointe du llelder nous annonçât un changement de vent; et quand même le bon père iij reviendrait avec un sondage rassurant, nous ne pourrons peut-être pas sortir d'ici aujourd'hui, car la brise commence à mollir. Voici un grain de pluie qui arrive, et le Ilot n'a plus qu'une demi-heure d'étal

pour être à mimarée.

— Vous avez raison, pilote, vous avezraison; elque le diable serre le cou de ces gens duTexel.avec leur opiniâtreté.

— Ecoutez donc, monsieur , c'est que c'est quelque chose que d'être chargé d'avoir à soi seul des yeux pour trois vaisseaux - pavillons , et surtout lorsqu'ils tirent plus u'eau que ceux qu'on a jamais pilotés dans une passe. Je suis de la Meuse, moi, monsieur ; j'ai cinquante-deux ans, et il y en a tantôt quarante que je navigue sur nos Cotes; je connais mes passes depuis la Monde jusqu'à New-Rib, à y piloter rien qu à la couleur de l'eau ; je n'étais pourtant que second de M.

Ziegcr , qui est, sans contredit, le meilleur pilote de la cote; eh bien, quand il a sorti le* Sept - Province* pour la première fois de la Meuse, je vous jure, monsieur, quj je n'ai respire que lorsque j'ai vu le vaisseau par le travers de la tour de Gravesende.

— Mais la sonde , pilote , n'estelle pas là pour

vous guider?

— la sonde. . . monsieur, la sonde peut tromper, et les écueils ne se trompent jamais, eux. Mais, tenez, tenez, monsieur, voici déjà la pluie et les rafales, c'est une queue de brise qui finit. Voyez comme la girouette est inconstante.

En effet, une pluie fine et froide commença à tomber et à tout envelopper de son humide et transparent réseau ; le vent

(t) Suntoni iIouik' ■ IIitsUt *•»•• In marin* MLitidiis.

JKAN BART

frakhil quelque peu, et, maigre celle pluie et les rafales de ia brise expirante, les groupes assemblés sur la dunette ne bougèrent pas; carde minute en minute «u s'attendait à voir poindre la chaloupe de l'amiral.

Enfin un matelot, placé en vigie a la pomme du grand mât, signala le pavillon amiral qui flottait a l'arriére de U chaloupe ; cette nouvelle fut accueillie par un murmure de curiosité inquiète, impossible a décrire, qui devint de plus en plus irritante du moment qu'on eut vu lembarcatiou doubler la pointe de Hoorn, courir quelques bordées, et, s'incliuant gracieusement sous ses voiles, tantôt disparaître a moitié dans le creux des lames, ou bondir légèrement sur leur sommet, en chassant devant sou etrave une écume blanchi-saute. De minute en minute la chaloupe devenait plus distincte, enfin elle lut à portée de canon, puis à portée de voix de* Sepl-I'roviucei. et passa bientôt à poupe de ce beau vaisseau.

A ce moment Ruyter, debout à l'arrière de la chaloupe, le regard animé, ses cheveux blancs au vent, et couvert, ainsi que de Witl, d'un capot de marinier ruisselant d'eau de mer et de pluie, ne put s'empêcher de crier aux députés et aux officiers, avidement penchés sur la galerie, en faisant un porte-voix de ses deux mains : — Quarante-cinq pieds (1) d'eau au plus bas fond, j'en étais bien sûr !

La chaloupe ayant amené ses voiles et accosté le vaisseau à tribord, Ruyter saisit adroitement les tire-veilles qu'on lui jeta, et. malgré 'son âge. monta lestement sur le pont, suivi de de Witt. du pilote Zieger et du pilote du Texel, qui, confus et humilié, ht un geste expressif â ses camarades, du plus loin qu'il les vit.

— Eb bien ! malheureux opiniâtres , voilà le fruit de votre entêtement ! s'écria Ruyler en allant droit au groupe de pilotes ; au plus bas fond, a la hauteur de West-Eyends, j'ai trouvé quarante-cinq pieds d'eau; quand je vous le disais!

— Mais, monsieur...

-- Il n'y a pas d'excuses ; quarante-cinq pieds d'eau au West- Eyends, vous dis-je!

— Kt voilà, dit Jean de Witt en s'avançant ve/s eux, voilà la seconde fois que cela arrive; il m'a fallu aussi, il y a quatre ans, aller moi même pour sonder le Lands-Deep, pour vous convaincre. Savei-vous bien, messieurs, que vous avez joué votre tète parce refus?

— Mais, monsieur, c'est que nous croyons aussi la jouer en sortant les navires, répondit le plus vieux des cinq pilotes interdibs. •

— Et savez-vous de quelle importance est pour moi le temps que vous venez de me faire perdre I ajouta Huyier en montrant presque avec désespoir les girouettes et les flammes du navire, que la brise expirante soulevait à peine ; le vent mollit, tombe... le flol passe... et me voici oblige de rester mouille dans cette rade ; tandis que, si vous aviez suivi mes ordies, si vous m'aviez sorti par le Spanjaarts-Gat, à relie heure je serais en haute mer à la téle de ma flotte ! J eu suis fâché, messieurs, reprit Kuyier avec plus de sang-froid , mais je suis oblige de vous renvoyer prisonniers au Texel, votre collège déridera de votre I sort; une telle ignorance ou une telle opiniâtreté demande un exemple éclatant.

Les pilotes ne dirent pas un mot, suivirent le sergent d'armes qui les vint prendre, et Ruyter, accompagne de MM. de WÎU et des députés, descendit dans la chambre du conseil.

Pendant que Ruyter et Jean de Witl allèrent quitter leurs vêtements trempés d'eau, Corneille de Witt et les députés des collèges dressèrent l'instruction suivante, dont la teneur avait été en partie résolue d'accord avec Ruyter. M. Andriga, secrétaire du conseil , la rédigea en ces termes :

■ Ia' jeu li fi<le mai, avant trois hi'itrc;, à lmr>1 <•••• S'-i>l-Pn>rimv« mruiillt' .111

Texel.

< Présents : les sieurs Corneille de Witl. ru.nl de Putten, MM. lièrent, Mauregnault, Siarkembourg, Van der Mussen,

il) Motlft rie U Meiu*.

de Wildt, Okersten et Souk; présents aussi le lieutenant-amiral de Ruyter et M le grand pensionnaire de Hollande :

i Nous, députes et plénipotentiaires des hauts et puissant* seigneurs les Etals-Gèneraux des Provinces-Unies pour les opérations de l'armée navale et pour les desseins de cette présente expédition, après avoir pris les avis du lieutenant amiral de Ruyter, comme général de ladite armée, ensemble les sieurs députés des collèges électoraux des amirautés ici présents, et avoir mûrement délibéré sur le tout, nous avons unanimement arrêté et résolu que, si le veut le permet, la susdite armée prendra son cours au sud-ouest, et qu'ayant été, ainsi qu'on l'espère, fortifiée sur sa route des vaisseaux de guerre, brûlots, et autres bâtiments qui sont encore attendus de Zélande, elle s'avancera vers la Tamise , ou vers les autres parages ou l'on découvrira que l'armée navale d'Angleterre puisse se rencontrer; car on a intentiou, suivant les résolutions qui ont été prises, de faire entrer la susdite année de l'Eut, avec la permission de Dieu, dans ladite rivière de Londres, et d'y attaquer les ennemis si on les y trouve, ou d'y insulter et détruire tous les vaisseaux anglais qu'on y pourra joindre : et qu'après avoir fait celte tentative, qu'il plaise à Dieu de faire réussir, ou ira cher* cher l'armée à ses rendez-vous de Guufleel, de South-Ray, des hunes, et ailleurs oh l'on croira qu'elle puisse être assemblée ; (|ue si. contre les apparences, les floues d'Angleterre et de rranec étaient déjà jointes, en ce cas, et après en avoir eu une entière certitude, on tâchera d'éviter d'en venir à une bataille générale aveu: ces deux puissances unies, à moins que les plénipotentiaires de leur Haute Puissance, avec l'avis du lieutenantamiral de Ruyter, comme général, ne jugeassent que, nonobstant ia présente résolution, on dût l'entreprendre à la faveur de (juelques incidents particuliers , occasions ou circonstances qui feraient espérer qu on pourrait en sortir avec un bon succès et avantage , bien entendu néanmoins que le tout sera remis à la pleine, entière et absolue disposition desdits sieurs députés de leur Haute Puissance, suivant la teneur expresse de leur commission, ainsi qu'on le remet et laisse par ces présenl-s, à celte fin qu'avec l'avis du susdit lieutenant-amiral de Ruyter eu sa qualité et des autres officier» généraux de l'armée, si besoin est, ils puissent, au regard du fond de l'affaire en général, cl sur (ouïes les particularités qui la concernent, principalement au regard de 1 ordre, de la forme et de la manière de l'exécution, faire, entreprendre et exécuter tout ce qu'ils jugeront être le plus expédient pour le service de l'Etat, et généralement se rendre et se tenir avec ladite armée, ou divisée ou jointe, dans les parages qu'ils estimeront être les plus propres et les plus convenables pour les desseins de leur Haute Puissance, et pour en venir plus aisément à bout.

i Et conforme à la susdite résolution, en connaissance de moi secrétaire soussigné,

« G. Ammnsa. »

Lorsque l'amiral et le grand pensionnaire rentrèrent dans la chambre du conseil, les députes se levèrent.

Ruyler, alors âge de soixante-six ans, paraissait à peine veilli depuis IGtfti; il avait pris un peu d'embonpoint, sou teint était toujours florissant el colore, son coup d'œil toujours ferme et assuré, et le tremblement nerveux qui agilail ses membres de-

Fuis sou empoisonnement avait presque disparu. Somme toute, amiral paraissait plus vert, plus dispos, plus vigoureux que jamais; du reste, c'était toujours sa même simplicité de costume, des chausses et un justaucorps de drap gris, borde d'un galon noir très-élroit, un col sans broderies, des boucles d'argent, une ceinture de soie rouge : tel èiait alors, comme autrefois, le costume de Ruyler.

Jean de Win. dont la pâleur ressortait eucore davantage à cause de son vêtement noir, paraissait plus vieilli qui' l'amiral, quoiqu'il eût à peine quarante-huit ans ; mais les (rares des chagrins, des soucis politiques, des longues fatigues et des désenchantements cruels avaient déjà profondément sillonne celte uoble el douce physionomie; son abord était toujours calme et bienveillant, mais Jean de Witl laissait errer sur ses lévie. je

ne sais quel fatal sourire de résignation amère et presque désespérée qui attristait.

Après avoir entendu la lecture de l'instructinn qu'on lui bissait, lîuyter dit aux députés, avec an accent de bonhomie et de simplicité habituelle :

— Maintenant, messieurs, c'est la volonté du bon Dieu qui va me conduire, et j'espère bien qu'elle se manifestera pour la cause des justes-; enfin, malgré ce retard d'aujourd'hui, que nous devons à la maladresse des pilotes, il faut espérer que la brise étant tout à fait tombée, le vent va se faire, et que je pourrai

&eut-é.tre demain rallier la flotte et descendre alors dans la anche pour empêcher la jonction de uos ennemis.

— Aussi, monsieur, dit M. Mereus, nous allons vous laisser •« votre bord, et prier le ciel qu'il nous vienne en aide pour défendre cette pauvre république contre ses ennemis. Adieu, monsieur, nous n'espérons plus qu'en vous, dit M. de Merens en s'approchaot de Ruyter, et lui tendant la main, que le vieil amiral serra dans les siennes avec émotion, puis il ajouta :

— Et dites bien à vos collèges, messieurs, que si je ne puis rien contre la volonté de Dieu, ni contre la chance de la guerre et des vents, au moins, tant qu'il restera une goutte de sang au vieux Ruyter, le pavillon de la republique ne sera pas deshonoré, je vous le jure. Adieu, messieurs, puissions- nous nous revoir en des temps meilleurs I

Les députés sortis, Ruyter resta seul avec MM. de Witt. Le grand pensionnaire lisait une lettre de la Haye. Après l'avoir parcourue, il la froissa dans ses mains avec un sourire de pitié.

— Eh bien ! que vous dit-on de delà? demanda Huyter.

— Hélas I rien de nouveau, mon vieil ami ; le peuple s'agite, s'émeute sourdement, toujours travaillé par les agents du prince d'Orange Et puis on est indigné, dit-on, que j'aie entravé son nouveau pouvoir de cipitaine général; on me reproche de ne lui avoir laissé ni la nomination des charges d'officiers, ui la direction supérieure des troupes; on me reproche de l'empêcher de se mêler en rien de police, de religion, de finances. Mais ce n'est pas tout, il y a aussi des accusatious contre lui, ajouta Jean de Witt en montrant Corneille de Witt; oui, contre vous, mon frère, qui, disent-ils, usurpez aussi 'a charge du prince, qui devrait être en même temps capitaine général des armées de terre, et amiral général des armées de mer.

— Et, sans doute aussi, bieutôl roi des S«pl-Provinces, ajouta Corneille en haussant les épaules.

— Pourtant, dit Huyter, qui aurait pensé, il y a six ans, mon cher Corneille, que nous en serions aujourd'hui à disputer pas ;t pas l'autorité à ce jeune prince? qui pouvait prévoir celte popularité qui lui est acquise a cette heure, et qui augmente tous ks jours, il faut l'avouer. En vérité, les vues de Dieu sont bien impénétrables.

— Ah! oui... bien impénétrables, dit Jean de Witt; car lui seul sait le sort qu'il réserve à uos provinces, si Guillaume y ressaisit jamais le pouvoir, ce qui peut se faire ; car le prince n'est pas de ces ambitieux emportés qui, ne cachant pas leur velléité despotique, soulèveraient contre eux toute la république. Non, non, malgré son extrême jeunesse, Guillaume est d une profonde dissimulation, froidement ambitieux; il ne jouera jamais qu'à coup sûr; il est d'ailleurs actif, laborieux, et possède, sinon une connaissance, au moins un instinct de la guerre qui parait le guider sûrement; et puis, il y a chez cet nomme une volonté indomptable; et puis, enfin, il a pour lui l'avenir!... l'avenir. . que le peuple se plaît toujours à voir en beau, dans son capricieux amour du changement.

— Oui! il a l'avenir... dit Corneille de Witt, tandis que nous n'avons que le passé... des services rendus, c'est-à-dire oubliés. Ah! le peuple! le peuple! s'écria Corneille de Witt avec une expression indicible de découragement, de tristesse et de

— Ne l'accusez pas, mon frère, il n'est qu'a plaindre, puisqu'il se trompe et méconnaît ses vrais défenseurs. Pauvre peuple! toujours enfant, toujours bon, toujours confiant; n'est-il pas trop puni de si s folles admirations d'un jour, quand il s'éveille le lendemain sous un sceptre de fer!

— Mais, après tout, quelques brouillons ne sont pas le peuple, le vrai cœur de la république, dit Huyter. Allez! allez... croyez-moi, vous serez toujours le plus ferme appui des Etals.

— Tenez, Ruyter. Corneille, je ne m'abuse pas... mon influence s'éteint devant la faveur naissante du prince ; je le vois, je le sens, et cela doit être. Oui... d'ailleurs, cela doit être.

— Comment?

— Ecoutez., de bonne foi... quand la république m'a entendu lui dire avec autorité que le rétablissement du pouvoir de la maison d'Orange serait mortel à la liberté des Etats; quand la république m'a entendu lui dire que, pour assurer cette liberté, il n'y avait au monde qu'un seul moyen, celui de nous allier I la France, ennemie née de l'Espagne et île l'Angleterre, nos deux rivales, nos deux ennemies naturelles; quand la république m'a entendu lui vanter la loyauté, la sûreté, la nécessité de l'alliance française, et aujourd'hui qu'elle voit la France nous attaquer avec un acharnement aussi fou que féroce, sans droit, sans raison, sans prétexte que no* surprenante* hautain... que voulez-vous que le peuple pense de moi? il croii. avec raison, que je l'ai trompé, que je l'ai trahi ; il croit <yw c'est la jalousie, la haine qui m'a l'ait abaisser la maison >1 0range, et l'ambition qui m'a fait rrehercher l'alliance de Louis XIV. Oui... l'ambition, ou la vénalité... peut-être.

— La vénalité! ... vous... vous, mon frère. Allons I... cela est injuste à vous de penser cela !

— Ah ! mon frère! c'est qu'il est de ces jours terribles où la calomnie devient aussi folle que l'adulation l'a été!... El dire, ajouta Jean de Witt avec une indéfinissable expression de désespérante amertume, et dire pourtant que tout m'a trompé, que tout m'a manqué! Et pourquoi? parce qu'en politique j'ai cru a celle logique comme à une vérité mathématique; qu'un traité ne se pouvait violer parce qu'il était juré ; qu'une action déshonorante ne se pouvait taire parce qu'elle déshonorait;

Îju'une guerre infâme ne se pouvait faire parce qu'elle était iname; parce que j'ai cru etinti que l'intérêt, tmléirl même de l'Europe, étant d arrêter les injustes conquêtes de Louis XIV, l'Europe y mettrait un terme; parce que j'ai cru que lïutércl même de l ouis XIV devant l'empêcher de nous faire ceite guerre ruineuse et impolilique pour lui, il ne la ferait pas. Eh bien ! non, non. partout la corruption, partout les résultats les plus monstrueusement heureux pour les parjures et les traîtres, ont déjoué mes prévisions ; partout la vertu, la raison, la justice, la foi du serment, l inlérél matériel des Etats, tout cela a été impunément, indignement sacrifié, vendu par la cupidité de quelques misérables.

— Mais le grand roi, l'iiicomparable soleil, comme ils l'appellent de delà dans ses revues et ses carrousels, s'écria le vieux Ruyter d'un ton de colère concentrée , ne lui gardez-vous donc rien 1 J'avoue que j'ai été assez sot pour me laisser prendre à son collier de coquilles, en l'an 16t>tî ; j'avoue que je ne me suis guère convaincu de son misérable déni de secours, qu'en voyant l'unique brûlot qu'il nous envoyait pour nous aider contre la flotte anglaise. Je ne suis pas rancunier; mais, par saint Michel, mon patron, j'avoue aussi que si Dieu me fait la grâce de me meure bord à bord d'uu des pavillons du grand roi, ah ! la première volée que je lui enverrai en plein bois me fera bien du bien!

— Eh ! mon ami, Louis XIV n'est là que l'aveugle instrument des passions de ses minisires. Que lui faul-il, a lui. pourvu qu'il promène ses maîtresses dans ses camps, qu'il fasse des revues, c'est plus de satisfaction guerrière qu'il ne lui en faut ; mais cela ne suffit pas à ses ministres, il leur faut la guerre. La guérie I pour faire valoir leur importance particulière ; la guerre ! pour irriter une nouvelle fibre de la vanité de leur maître, et lui ménager de nouvelles ovations Aussi, malédiction sur eux' malédiction sur eux! malédiction sur le roi Charles, qui nous pille, nous trahit et nous attaque, par cela seulement qu'on le paye pour cela ' Malédiction, surtout, sur cette femme que la main de Dieu a frappée, et qui, souillant la sainte influence du nom de siiiur,

| a encore appelé à sou aide la vénalité et la prostitution la plu»

JEAN BAUT

effrontée pour accomplir plus sûrement cette infilme négociation qui va couvrir l'Europe de sang et de ruines.

— Et penser, dit Corneille de Wilt, qu'il s'est trouvé dans l'Eglise de France un homme assez éhonté, un prêtre assez sacrilège pour oser prononcer en plein temple le nom de cette femme Débauchée, et faire l'apologie pompeuse de tant d'infamies, au nom, à la face de Dieu I

— Et on nous appelle des hérétiques dignes du feu du ciel, dit Ruyter avec naïveté ; heureusement le Seigneur connaît ses véritables serviteurs.

— Et il ne les abandonnera pas, dit Corneille de Witt. Allons, mon frire, reprenez courage, n'avons-nous pas une flotte que Ruyter commande?

— Mais sur terre! sur terre! qui défendra la république? où sont nos généraux... qui opposerons.-nous à Condé! àTurenne! Est-ce Maurice de Nassau, faible et usé? Est-ce le prince d'Orange, qui n'a pas vingt ans ? Où sont nos troupes? nos officiers? Engourdies par de longues années de paix, par une sécurité trompeuse, que pourront nos milices sans discipline, sans ordre, contre les troupes aguerries du roi de Frauce ! Ah I mon frère, mon frère, croyez-moi, si en présence des Etats je porte un front serein et calme, si je rassure les esprits timides par des paroles d'espoir et d'énergie, je n'en prévois pas moins avec abattement que tout est perdu.

— Non, mon ami, non, tout n'est pas perdu, dit Ruyter; le bon Dieu ne peut pas non plus toujours abandonner les faibles et les justes, il ne peut laisser détruire sans merci un peuple qui ne l'a pas offensé.

— Et d'ailleurs, s'écria Corneille de Witt avec exaltation, si Louis XIV veut nous écraser aujourd'hui, comme autrefois Philippe II, eh bienl aujourd'hui, comme autrefois, nous crèveront nos digues, nos écluses, et il faudra bien que le cruel conquérant recule devant cette mer déchaînée, qui roulera vers lui les moissons des champs, les débris des villes, et les cadavres de leurs habitants.

— Il le faudra bien, mon frère: mais quelle alternative! la conquête... ou le suicide!... Et pourquoi, grand Dieu I que vous avons-nous fait?

A ce moment, on heurta légèrement a la porte. Ruyter se leva, et alla lui-même ouvrir.

— C'est une lettre de la Haye, pour M. le grand pensionnaire, apportée à l'instant par lè maître d'un senau, ait le secrétaire de Ruyter en lui remettant une dépêche.

Le grand pensionnaire s'approcha d'une fenêtre de la galerie pour lire ce message, tandis que Ruyter et Corneille de Witt, restés assis près de la table du conseil, le regardaient en silence.

Cette scène était simple, touchante, et la disposition particulière des fenêtres de la galerie lui donnait un sombre et ènerique coloris. Qu'on se figure Jean de Witt, vêtu de noir, deont près d'une haute et étroite fenêtre, et seulement éclairé par un vif reflet de lumière qui dessinait le profil arrêté de ce noble visage , sur lequel les pénibles émotions, causées sans doute par la lettre qu'il lisait, se reflétaient tour a tour; et puis, assis près de la table, son frère et le vieil amiral, se le montrant des yeux en échangeant un triste sourire d'admiration et dïn-

Après avoir lu celle lettre, Jean de Witt dit à son frère, d'un Ion calme, mais le visage plus pâle que d'habitude : — Mon ami, il me faut vous quitter à l'instant... Le peuple est soulevé a la Haye, l'enrôlement des milices arrêté, les Etats sont dans la confusion! Les troupes de France approchent, l'évéque de Munster a déjà envahi et pille la frontière. La populace, soulevée, a insulté ma maison, celle de notre père, en criant : A bas le parti françait! vive Orange! et mort aux de Witl! il faut que j'aille là, je ne puis rester ici un moment de plus.... io ne le puis ...

A celte effrayante nouvelle, Corneille de Witt, cachant la cruelle émotion 'qu'il éprouvait, ne dit pas un mot qui pût faire penser qu'il voulait retenir un instant son frère; ces deux grandes Ames se comprenaient Irop bien ; seulement, prenant les mains du grand pensionnaire : — Adieu donc, mon frère, mon tendre frère I Je vais tenter les chances d'un combat acharné.

Vous allez affronter un peuple en furie. Adieu I le juste qui n'a jamais failli par sa volonté, est toujours prêt à dire au Seigneur : Me voici.

— Adieu ! mes amis, dit le grand pensionnaire, adieu, Ruyter! si nous ne devons plus nous revoir en ce monde, nous emporterons du moins avec nous cette noble conviction de n'avoir jamais eu qu'un but, qu'une pensée au monde: le bonheur et la liberté de la république. Allons I mon frère, il me reste un dernier effort a faire pour soutenir notre indépendance, je vais le tenter. Ruyter, mon bon et vieil ami, je vous laisse mon frère ; je n'ose vous dire de modérer sa témérité ; mais je vous dis, a vous, Corneille, que le ciel nous peut garder des jours meilleurs, et qu'alors ce serait un grave malheur pour la cause de la liberté, si nous manquions tous les deux a sa défense.

— Adieu ! mon ami, dit Ruyter, les yeux humides, en embrassant Jean de Witt, adieu I tout n est pas désespéré, si nous pouvons parvenir a écraser la flotte ennemie... et, si Dieu m'exauce, nous l'écraserons.

Les deux frères se séparèrent, et Corneille de Witt resta sur le bord de Ruyter, pour y remplir, pendant la guerre, ses fonctions de plénipotentiaire des Etats-Généraux.

Les vents contraires et forcés retinrent encore Ruvter au mouillage du Texel pendant trois jours ; mais le veiït ayant sauté au nord-est pendant la nuit du 8 au 9 mai, l'amiral' put appareiller dans la journée du 9, et, sortant par le Lands- Deep, il rallia la flotte qui l'attendait sous voile au dehors du Texel.

Celte flotte, en y comprenant les escadres de Zélande et du Quarlier-du-Nord, qui devaient les rejoindre le jour même, se composait de douze vaisseaux de la Meuse, de dix-huit d'Amsterdam, de quatre du Quartier-du-Nord, et d'un de la Frise; en outre, de onze frégates, douze brûlots, et neuf yachts; en tout, soixante-sept voiles. Ruyter divisa celte flotte en trois escadres. L'escadre du centre, qu'il commandait, était forte de seize vaisseaux, quatre frégates, quatre yachts et six brûlots.

L'avant-garde, sous les ordres du lieutenant-amiral Van Gent, était de quinze vaisseaux, quatre frégates, six yachts et six brûlots.

Enfin, l'arrière-garde, sous les ordres du lieutenant-amiral Dankert, était de vingt vaisseaux, trois frégates, trois yachts et cinq brûlots.

Kufler, ayant partagé l'escadre du centre, qu'il commandait spécialement, en trois divisions, une fois hors du Lands-Deep, appela à son bord les commandants des deux divisions, NM. le lieutenant-amiral Van Nés, et le vice-amiral de Liefde. Ces officiers généraux arrivèrent bientôt à bord des Scpt-Provincei, qui était en panne comme le reste de l'armée.

Après quelques compliments échangés, ils s'assirent a la table du conseil, et Ruyter leur dit :

— Nous voici, enfin, avec une bonne brise du nord-est, qui va nous porter, je l'espère, droit dans la Manche ; et peut-être nous mettre a même d'empêcher la jonction des Anglais et des Français ; je vous ai mandés, messieurs, pour convenir de nos dernières dispositions ; mon secrétaire va d'abord vous lire une instruction, que je vous prie d'écouter attentivement, comme étant le résumé des intentions de M. le plénipotentiaire et des miennes.

Les amiraux s'inclinèrent, et M. Andriga, secrétaire de l'amiral, donna lecture de l'instruction suivante :

ORDRE ET INSTRUCTION DONNÉE PAR LE LIEUTENANT - AMIRAL DB BUTTER AUX OFFICIERS QUI SONT SUR LA PRINCIPALE ESCADRE DE L'ARMÉE DISTR1RUÉE EN TROIS DIVISIONS, AUQUEL ORDRE ILS SS- RONT TENUS DE SE CONFORMER EXACTEMENT :

f La première division, consistant en sept navires, un yacht « et deux brûlots, sera commandée par le lieutenant-amiral Van « Nés ; la seconde, étant de sept navires, un yacht et deux brû- « lots, sera commandée par le lieutenant-amiral de Ruyter; la « troisième division, consistant en six navires, deux yachts et i deux brûlols, sera commandée par le vice-amiral de Liefde.

€ Lorsqu'on fera vent eu arrière ou vent largue, le lieulenant-

• amiral Van Nés, avec sa division, se tiendra à tribord du lieu- « tenant-amiral de Ruyter; en ce cas le vice-amiral de Liefde « se tiendra de la même manière a bâbord.

t Mais lorsqu'on ira à la bouline (1), le lieutenant-amiral Van c Nés, avec sa division, fera la téte de l'escadre, le lieutenantt amiral Ruyter étant au milieu, et le vice-amiral de Liefde, « avec la sienne, fera la queue. En changeant de bord, les vais- « seaux qui seront le plus de l'arrière vireront toujours les pre- « miers, en sorte que le vice-amiral de Liefde se trouvera alors « à la tète du lieutenant-amiral de Ruyter, et le lieutenant-amiral « Van Nés a la queue; ainsi toutes les lois qu'on revirera de bord, « la division de l'avant 6e trouvera être a l'arrière, et celle de « l'arrière sera à l'avant, chacun gardera d'ailleurs son rang. « — Le même ordre sera tenu par chaque vaisseau en particulier « lorsque les divisions mettront i l'autre bord, et par les divi-

• sions a l'égard des escadres entières. Mais les brûlots et les « yachts se rangeront toujours proche de l'arrière de chaque f tiawre ou de la division où ils sont ordonnés par ces présentes: « les premiers, afin qu'à la faveur de la force et de la fumée de f leurs canons ils puissent être adressés avec résolution et f succès à celui ou a ceux des navires capitaux des ennemis f qui pourraient avoir abordé les noires ; et les yachts, afin

• qu'ils puissent porter les avis et résister aux brûlots des ent nemis en faisant tous leurs efforts pour les détruire, et afin « que, ri quelqu'un de nos vaisseaux était coulé a fond ou brûlé, « ils tâchent d en sauver les équipages, sur peine aux officiers, i a faute de ce faire, d'être exemplairement punis en leurs per- « sonnes.

« Fait à bord des Sept -Provinces naviguant devant la passe « du Texel, au sud-ouest quart au sud, le «J de mai 1672.

« Signé: C. de Wirr, MtcnEt.-Aor.uNZ de Riyteb. »

— Je vous recommande encore, messieurs, dit Ruyter après celte lecture terminée, de bien vous conformer à cette instruction, chacun en votre particulier : c'est le seul moyen d'amener cette guerre a bonne fin.

— Allons, messieurs, dit Comille de Witt, avec l'aide de Dieu, et votre bon secours, nous résisterons bravement a ceux qui nous attaquent; tout va bien, d'ailleurs; sur terre, nos milices se forment, les partis se fondent et se rallient contre l'ennemi commun. Qu'ainsi donc le passé nous serve de garant pour l'avenir. Rappelez-vous le combat de 66, Chatam Goérèe, où vous avez combattu sous le brave amiral qui possède cl mérite la confiance des Etats.

— Soyez sûr, monsieur, dit M. de Liefde, que nous ferons tout au monde pour le salut commun ; nos équipages sont remplis de zèle et de bonne volonté, et recrutés même de quelques Français.

— Quant aux Français, monsieur, dit Cornillte de Witt. je

Ïtense qu'il en faut embarquer le moins possible; s'ils s'ofrent de bonne volonté, ils peuvent être des traîtres ; si on les violente pour les engager, c est d'abord une infraction au droit des gens, puis ils servent ensuite â regret, et conséquemment fort mal.

— Et a ce propos, dit Ruyter, j'ai vertement réprimandé Van Rerg, du collège de Flessingue, qui avait voulu engager malgré eux deux mariniers français, dont l'un même a servi, je crois, sous moi en 66; heureusement qu'ils lui ont échappé.

— Certes, messieurs, dit Corneille de Witt, il n'en faut pas plus pour discréditer la meilleure cause; la nôtre est belle, pure, sans tache, conservons-la telle.

Après quelques instructions secondaires sur les signaux, les amiraux se retirèrent et regagnèrent leur bord. Puis, Ruyter ayant fait demander son capitaine de pavillon, lui dit :

— Monsieur Cent, signalez à l'escadre d'imiter ma manoeuvre, et ordonnez* M. Zieger de faire l'est-sud-est quart sud.

Un moment après, la flotte hollandaise descendait dans la ilanche pour s'opposer a la jonction des escadres anglaise et française.

(1) An plus \>r!i du T«nt.

Mais il était trop lard , ainsi qu'on va le voir , et, selon ce qu'avait bien prévu Ruyter, la faute commise par l'ignorance et l opiniâtreté des pilotes du Texel eut des suites irréparables.

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