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CHAPITRE XXVU

La rade, ou baie de Rerlheaume, commence a l'est par la pointe Saint-Mathieu , et se termine a l'ouest par la pointe de Hertheaume, en dehors du goulet, qui sert de passe a la rade de Brest.

Depuis le i" mai, M. le comte d'Eslrées, parti de la Rochelle le 26 avril, avait opéré sa jonction avec le reste de l'armée,, et toute la flotte française était mouillée dans celte rade.

M. du Quesne commandait l'avanl-garde, forte de dix vaisseaux ; M. de Rabesniéres avait sous ses ordres les huit vaisseaux d'avant-garde, el M. le comte d'Eslrées s'était réservé le centre ou corps de bataille composé de douze vaisseaux.

L'amiral montait le Saint-Philippe de soixante-dix-huil canons et de six cents hommes d'équipage.

M. du Quesne, le Terrible, de soixante-dix canons, elM. de Rabesniéres, te Superf*.

Le mardi 11 mai, le soleil se leva pur et radieux â travers une légère brume qu'il eut bientôt dissipée, et continua de dorer de ses rayons les murailles noires du Jaër-Hol, espèce de redoute bâtie sur la côte de la baie de Bertbeaiime.

La flotte était mouillée en ordre de bataille, et le vaisseau Saint-Philippe se distinguait des autres par le pavillon carré qu'il portait a son mat de misaine, par les trois fanaux de cuivre doré qui brillaient sur son couronnement de poupe, et enfin par sou château d'avant richement orné, qui servait de corps de garde el de logement aux seconds maîtres.

Sur la dunette, deux personnages examinaient le temps et la direetiou des nuages avec une grande attention; c'était le chapelain et le premier pilote haulurier du bord.

Le chapelain, homme d'environ quarante ans, d'une taille moyenne, portait l habillement de son état et de son ordre ; son air était calme et grave, et sa figure A la fois douce et sagace. Ce chapelain était le révérend père Jean l flotte, de la compagnie de Jésus, à qui l'on doit un excellent Traité de Tactique navale, un des ouvrages classiques du temps.

Le père Jean l'Hoste élail né a Pont-de-\ cslc Entré au séminaire de Toulon , il en sortit pour servir de chapelain a bord d'une escadre commandée par M. le comte d'Hareourt; doué d'un esprit éminemment observateur, el d'assez grandes connaissances mathématiques, dans les moments de loisir que lui laissaient sa profession, le père l'Hoste s'occupa incessamment des choses de la mer, compara la navigation ancienne à la navigation moderne, acquit aussi beaucoup d'expérience pratique dans les voyages qu'il fit comme chapelain ; puis alors .appliquant aux faits les méditations de la théorie, il finit par posséder une science fort étendue dans l'art de naviguer.

Lorsque M. le comte d'Eslrées reçut du roi le commandement de l'escadre, il pria Colberi de demander le père Rlloste au supérieur du séminaire de Toulon, tenant beaueewp à avoir a son bord un homme dont le savoir était si généralement apprécié.

Le personnage qui causait sur la dunette avec le père l'Hoste était, nous l'avons dit, le premier officier du bord, le pilote hauturier du vaisseau; car alors, dans la hiérarchie navale, le pilote passait pour l'homme le plus important du navire, puisque lui seul donnait la route, taisait les observations astronomiques, et indiquait r'heure ou le moment des mouillages et des appareillages, toujours, il est vrai, sous l'autorisation du capitaine; mais comme d'habitude les capitaines se déchargeaient de ces fonctions sur leur premier pilote , tout le monde a bord comptait avec ce dernier, el les capitaines eux-mêmes le traitaient toujours avec toutes sortes d'égards et de civilités.

Quant au titre d'officier que nous donnons àu pilote, tous les maîtres et seconds maîtres prenaient cette qualification.

Mais, bien qu'il lui officier-mal Ire, Gaulhedek conservait fidèlement le costume breton.

A la longueur de la barbe grise du pilote, on eut facilement devine que la semaine louchait a sa lin ; car, le dimanche excepte, jamais le rasoir du barberot ou du frater n'approchait de la mâchoire carrée de ce fils de l'Ile de Balz. Uuani a sa longue moustache noire, elle avait été respectée depuis un voyage que lit maître Gaulhedek dans le Nord. Cette mode hollandaise lui avant plu, il l'avait adoptée: d'ailleurs cette moustache s'assortissait parfaitement avec ces traits durs et prononcés qui caractérisent encore de nos jours le type de ces hommes rudes et forts qui vous disent fièrement . Me zodeuzan Armorlql [Je sais de I Armoriqtie !)

Pour terminer ce portrait, je dirai qu'une toque de laine bleue rouvrait les épais cheveux noirs du pilote, qui commençaient à Mitonner. Autour de son cou nerveux et couleur de brique, tant le haie et la bise de mer l'avaient tanné, s'agrafait, au moyen d'une ancre d'arpent, le petit col d'une chemise de grosse tôile jaune : il portail, en outre, une longue jaquette bleue et des chausses d'épaisse étoffe d'un gris-blanc, si larges qu'elles avaient l'air a'un jupon, et si courtes qu'elles laissaient nues les jambes velues et musculeuses du pilote. J'oubliais une large ceinture de cuir à boucle de fer qui. lui ceignant les reins, lui attachait ses chausses sous sa jaquette; le pilote avait encore trois reliquaires attachés a des cordes de crin, qui se voyaient sur sa poitrine . à travers sa chemise entr'ouverte ; enfin une petite lame d'argent, sur laquelle était gravée grossièrement une tète de taureau, pendait au bout d'un lacet mi-partie rouge et vert, que Gaulhedek portait autour de son cou.

Cette dernière relique paraissait surtout attirer l'attention du chapelain, qui l'examinait avec un regard curieux

— Mais, dites moi. pilote, et celte lame d'argent a figure de taureau, à quoi bon*

— Torreben!... mon père, à quoi bon? dit le pilole en employant cette exclamation encore commune en Bretagne, exclamation celtique ou saxonne . dont nous n'essayerons pas de donner la signification inconnue; Torreben! mais c'est pour guérir le mal de cou que je me suis fait en plongeant du bec de Groïs dans les bas-fonds. . En revenant à flot je me suis frappé a la pointe du helhaker, et, par Notre-Dame d'Auray, je suis resté couché a Porscnec pendant huit jours comme un trépassé; mais maintenant je souffre moins

— Et où avez-vous eu celte relique, pilote?

— Elle me vient de mon père, qui l'avait reçue de monseigneur l'évêque de Saint-Pol ; et elle m'a bien servi pour me guérir, car les reliques valent mieux que les mots consacrés, quoique je ne parle pas mal des mots consacrés, mon père.. Mais quand j'aurai un membre cassé, et que j'aurai dit sept foi* dnnnta . ou que j'aurai été piqué d'un serpent, et que je dirai trais fais bud..., je ne serai pas aussi sûr de guérir que si j'avais sur moi un flacon de l'eau de la fontaine de Satnt-Kc ( et il montra une des reliques pendues à sa poitrine }, ou une épingle d'argent qui a touché la châsse de tain» Jean du doigt | et le pilote sortit une autre relique ).

— Et vous avez raison, pilote, car ces mystérieuses invocations sont , au reste, des coutumes impies' et sacrilèges des druides, et il vaut mieux , pour notre salut commun , invoquer l'assistance des saints du paradis que ces mots inconnus qui peuvent bien être du dictionnaire de I ennemi des hommes. Mais, dites-moi. que pensez-vous du temps? le vent est si calme, que les plumes du pennon ne sont pas même soulevées.

— Mon père , ou je me trompe bien . ou nous aurons du vent du coté du sud ; regardez ces petits nuages blancs rayes qu'on voit I >-has sur les terres de Dinan ? Eh bien , mon père , si ces nuages tiennent une fois le soleil haut, c'est une brise de sud ou de sud-est. El pourtant , fasse Notre-Dame d'Auray que celle brise ne se change pas en tempéles ou en rafales, ce dont j'ai bien peur, car Guezinec se marie aujourd'hui a Lanvenux. voyezvous, mon père, «lit le vieux Breton a^ec un soupir.

— Kl que peut donc faire ce mariage an temps, pilote?

— Oh ! rien, mon père, cela n'y ferait rien alis.i liment si Guezenec ne prenait pas sa commère pour si femme.

— Comment, sa commère?

— Oui . mon père , la jeune fille qui a été marraine avec lui en ce temps qu'il était parrain du fils de Pierre-Marie, le trëvicr du port (I),

— Mais, encore une fois , pilote . qu'est-ce que cela fait au temps, qu'il prenne sa commère pour sa femme?...

— Torreben I ce que cela fail au temps , mon père ! s'écria le pilote en reculant et joignant les mains d'un air de stupéfaction; ce que cela fait au temps! répéla-t-il encore, les évangiles de lonoilles ne sont-elles pas assez claire* 1 Celui qui prendra ta commère en mariage causera de» orage* sur mer tonte* te* foi* qu'il la caressera; et quant a cela , mou père , Pierre Guezenec est un gars a causer plus de lempétes que de calmes; et même...

Heureusement, l'arrivée de M. d'Estrèes sur la dunette vint mettre un terme à une conversation qui allait peut-être devenir assez embarrassante pour le père l'Hoste.

Il est bon de rappeler encore ici que, sous le règne de Louis XIV, les officiers généraux ne portaient point d'uniformes; beaucoup de colonels n'en avaient pas non plus , et ce fut plus lard le sujet de graves plaintes et de grandes contestations lorsqu'on voulut les soumettre aux ordonnances de l'uniforme, ces gentilshommes prétendant qu'ils devaient être assez sûrs du respect de leurs soldats et de l'influence qu'ils avaient sur eux pour se pouvoir passer de cette livrée.

Dans la marine même, l'ordonnance du roi, qui autorisait les capitaines à porter un jusiaueorps bordé d'un passement d'or ou d'argent, ne les y contraignait pas.

M. d'Estrèes était donc simplement vêtu d'un justaucorps brun, bordé d'un léger galon d'or, et, comme a bord il ne portait pas de perruque, ses cheveux gris, courts et ras, étaient cachés sous un vieux feutre à larges bords, et sa main gauche toujours dans son écharpe noire.

Lorsque l'amiral parut sur la dunette, le pilote s'éloigna après l'avoir respectueusement falué, et alla s'établir dans la logette de l'habitacle.

— Eh bien, mon père, dit l'amiral, que vous disait noire pilole sur l'apparence du temps? S'il vous parlait selon ce qui' je désire, il nous annoncerait un bon vent pour sortir d'ici et rejoindre la flotte d'Angleterre avant que Buy 1er ne soit descendu dans la Manche pour nous en empêcher.

— Que Dieu vous entende ! monsieur le comte ; car rien ne serait plus à propos que ce vent-la... Mail j'espère que vos désirs seront satisfaits ; le pilote m'a fait remarquer ces nuages blancs, que vous voyez sur les hauteurs de Dinan, comme pronostic d un sont de sud : et je me souviens que j'ai souvent observé ces ravures blanchâtres à l'horizon, dans 'es pays méridionaux oh le vent du sud règne presque toujours.

— Ce pilou? m'a été spécialement recommandé par M. le duc de Chaulnes, qui, dans un voyage qu'il fil sur les cotes de sou gouvernement, a été tellement émerveillé des connaissances et de l'habileté de cet officier, aussi bien que des bons témoignages que M. l'intendant de Brest a rendus de lui. qu il a promis à ce brave homme le premier vaisseau amiral qu'on armerail; et, en vérité, je lui crois du savoir et de l'expérience... Mais vous-même, mon père, qui êtes plus a même que personne d m donner avis, qu'en pensez-vous ?

— En vérité , monsieur le comte, je l'ai interrogé sur diverses opérations que tout bon hauturier doit savoir faire, et il m'a fort sagement et habilement répondu. J'avoue même que. sous celte écorec rude et épaisse, j'ai élé surpris de rencontrer beaucoup plus de science théorique que je ne pensais ; il a même des connaissances mathématiques , et m'a montré diverses cartes marines el des profils de côtes, dont il a fait le portrait avec beaucoup d'adresse, ainsi que de plusieurs animaux inconnus qu'il a vus dans de lointaines contrées.

— Je suis fort satisfait, mon père , que ce pilote soit si bien instruit de choses qu'il est, a la vérité tenu de savoir, d'après les ordonnances du roi. A propos des ordonnances du roi. que disent les équipages ? .vont ils satisfaits d'être nourris par le roi,

[I] Iji ««fer.

maintenant, et de ce qu'on leur ménage quelque chose pour l'avenir ?

— (> sont de grands enfants, monsieur le comte , nui ne peuvent encore apprécier le bien qu'on leur veut; mais les maîtres sont très-satisfaits de ces nouvelles ordonnances, qui assurent le bien des matelots, qu'ils aiment réellement ; et le premier pilote venait d'expliquer ce» lois en breton à se* compatriotes.

— Allons, allons, mon pére, je vois que nous avons en ee pilote un digne Palinurux, comme vous dites.

C'était bien de gaieté de cœur que l'amiral s'exposait au flux d'érudition qu'il venait de provoquer, car, une fois mis sur le sujet de la marine ancienne, le R P. l'Hoste devenait souvent d une intraitable prolixité. Aussi M. d Estrées, s'apercevant, nais trop tard, de sa faute, ressemblait-il assez» ces gens qui, ijant ouvert le robinet d'une fontaine, ne savent plus comment l'arrêter.

— Oui, monsieur, répondit le pére l'Hoste d'un air rayonnant : oui, monsieur, vous dites vrai : nous avous notre Pnlivurus, notre Canopus, quoique le pilote soit autre chose chez nous que le rector nav'n des anciens. El, a ce propos, quand j'étais à Venise avec M. le comte d'Harrourl, je vis l.i le pére S'obili, de notre ordre, qui me soutint que te nom pilote dérivait tlu mot pileux, pan e que, outre la longue robe rouge et verte qu'on donnait jadis à ceux qui étaient pilotes jures, on y ajoutait encore un bonnet comme gage et signe de leur doctorande Je pense, moi, au contraire, comme les révérends pères Fournier et Nnblet. que ce nom de pilote dérive du mot plie, qui, en ancienne langue gauloise, signifiait navire.

— Je ne vous conteste pas l'étyniologie, mon pére, et c'est avec conviction et passion que je me déclare de voire avis, dit l'imprudent amiral.

— J'en étais sûr d'avance, monsieur le comte ; comment quelqu'un d'aussi éclairé que vous aurait-il pu ne pas reconnaître une aussi flagrante vérité? car voici qui vient encore la corroborer : il demeure patent que notre ancienne façon de jouer a croix ou pile ne doit celle appellation de croix ou pile qu'à la circonstance que voici, savoir , que la monnaie française de cette époque portail graves, d'un coté, une croix, et de l'autre, un navire: comme celle des Homaius, qui portait, d'un coté, les deux tètes de Janus, et, de l'autre, le navire d'Enèas ; de là, leur jeu dont parle Macrobius, ludere eapila navium; et d'ailleurs, Froissard...

Heureusement pour l'amiral, à ce moment de la dissertation historique du révérend père, un petil yacht au pavillon d'Angleterre doubla la pointe Saint-Mathieu, à l'aide de ses longs avirons et de la marée qui montait; car le calme était si plein que ses voiles inutiles étaient à demi carguèes.

Alors, l'amiral s'adressant au soldat de faction près des fanaux :

— Va dire à un de mes gens de monter ici ma lunette.

— En vérité, monsieur le comte, dit le chapelain, voici un yacht anglais qui file comme s'il avait vent arrière, et qui a bien fait de se précauiionner de ces longs avirons.

M le chevalier de Cou, capitaine de pavillon, parut sur la dunette.

— Monsieur de Cou, lui dit l'amiral, voici sans doute quelque message de M. le duc d'York, ou de Sa Majesté le roi d Angleterre; fasse le ciel que la flotte anglaise soit déjà à Portsmouth !

A ce moment, le yacht lit un salut de neuf coups de canon ; il amena son pavillon eu se dirigeant toujours vers l'amiral.

— Monsieur de ( ou, dit ce dernier, faites rendre ce salut, et veuillez recevoir à l'échelle l'envoyé de Sa Majesté le roi Charles, je vais l'attendre chez moi.

Bientôt le yacht mouilla, et son capitaine, M. Shelley, arrivant a bord d'u Suint-Philippe, fui conduit auprès de l'amiral, avec lequel il conféra une demi heure; puis il regagna son bord, et remit à la voile, favorise par une petite brise du sud-est, qui, selon les prédictions du pilote, vint à s'élever.

La marée, ayant terminé son mouvement, commençait à descendre. L'amiral se dérida a appareiller, d'autant plus que les ordres que le capitaine Shelley lui avait apportés étaient des plus pressants, puisque le duc d'York ordoir ail à M. d'Estrées

de se rendre sans délai à Portsmouth, afin d'opérer sa jonction avec la flollé anglaise jonction que la flotte hollandaise voulait empêcher pour forcer les deux armées de combattre séparément.

I. 'amiral fit donc appeler son capitaine de pavillon, e( lui dit :

— Monsieur de Cou, nous allons appareiller . vous ferez signal à l'escadre d'imiter ma manœuvre, et de garder son ordre de bataille.

M. de Cou, ayant reçu cet ordre, appela le pilote, et lui dit :

— Ne vous semble-t-il pas, pilote, qu'avec ce vent et cette marée nous pouvons sortir?

— Avec l'aide de Dieu, oui. monsieur.

— Sortez-nous donc alors; et vous, maître d'équipage, suivez les ordres du pilote.

— L'ancre est à pie, monsieur, et nous n'attendons que l'ordre du pilote pour la bosser.

— Nous allons donc sortir, monsieur, dit le pilote en regardant encore le penon qui fl >tlait dans la direction du uordouest, puis, tenant toujours la barre du gouvernail, il parut se recueillir un instant.

— Eb bien! qu'atlendez-vous poiii tppareiller? dit M. de Cou.

Mais, sans lui répondre, le pilote appela son lils |vnn, garçon de vingt ans environ, à longs cheveux noirs, et vêiu comme sou père.

— Ivon, pendant que je vais sortir celte flotte par le passage de lïroise, vous réciterez les Lilanies bretonnes, dont je vais dire le premier verset Notre-Dame d'Auray accueillera la voix du fils comme celle du père.

Alors le vieux pilote et son lils, se découvrant la téte, s'agenouillèrent, et le père, sans quitter la barre du gouvernail, dit gravement :

« Veillez sur moi. Notre-Dame d'Auray, dans ce mauvais nast sage, car mon navire est bien petit,' et la mer de Dieu bien » grande. » Puis, se relevant et s'adressant d'une voix forte et impéralive au maître d équipage : — Maître, faites bosser l'ancre et déferlez vos voiles.

Pendant qu'on exécutait celle manœuvre, Ivon resta à genoux aux pieds de son père, la téte baissée, les mains jointes; et pendant que le pilote, les yeux tour à tour ardemment fixes sur la boussole et sur les brisants, sur les points de reconnaissance de la cote el sur les voiles du vaisseau, doublait les roches des Rospeels, el les cheminées de Uoufolve, son fils récitait dévotement, et sans lever les yeux, les litanies suivantes, que jamais marin breton n'oubliait'dans les circonstances dangereuses de la navigation :

• Saini Cloadec, dont la clochelle avertit du bien à faire el « du mal à éviter, priez pour nous.

« Saint Vonga et saint Uudoc, qui traversez les mers sur un t rocher, priez pour nous.

« Saint Guenolé. qui avez arraché de l'estomac d'un cygne ii l'œil de voire sœur bien-aimee. et qui l'avez remis à sa place « sans qu'il perdit de son éclat, priez pour nous

« Saint Telo qui visitez les paroisses monté sur un cerf raj pide, el qui vous couchez sur un lit de cailloux trouvé f«rme « le lendemain en lit de fleurs, priez poumons.

« Saint Didier, qui donnez au pain hénil sur vos autels le don « de faire parler les enfants, priez pour nous

• Saint Sané, dont le collier de fer étrangle le parjure, priez » pour nous, t

Ces litanies ne cessèrent et Ivon ne se releva que lorsque tous les dangers furent évités, el que la poinle ouest de l'Ile d Oue>sant fut doublée par la flotte.

La force de celle flotte était en tout de trente vaisseaux, cinq frégates el huit brûlots

L'amiral, suivi de toute IVmée, courut donc grand largue à peu près jusqu'à la hauteur du cap Lézard. Alors le pilote fil serrer le vent afin de l'aire le nord-nord est pour gagner Portsmouth Comme, d'après les instructions de l'amiral, le pilote avait l'ordre de ne pas trop s'éloigner des eûtes de France jusqu'à la hauteur de Guernesey. afin d'avoir des havres de re-

traite a portée dans le eus où l'on rencontrerait la flotte hollandaise; l'année française, ayant passé au vent d'Ouessant; prolongea la partie septentrionale de la cote de Bretagne, oui s'étend depuis la pointe de Landegwsn jusqu' aux Iles Molcne et Laniou, et serra la côte d'assez prés pour voir les affreux brisants de ces parages, les plus dangereux de toute la Manche.

— Pilote, dit le chapelain a Gaulhedek qui, une fois hors de la passe, avait remis le gouvernail aux «nain» du second, nous croyez-vous assez au vent de celte cote si hérissée d'écueils? voyez donc, quoique le vent vienne presque de terre, quelle écume sur ces rochers !

— Eh bien, mon pére, s'il soufflait un vent d' Avell-fall(t), quand même il ferait nuit... une nuit du mois noir malgré celle nuit, vous verriez d'ici, comme vous la voyez à celle heure,

a Tcuss, les démons des grèves de Saint-Pol se chargent de vous. Hais, monseigneur, ne parlons pas de cela devant celte cote, s'il vous plaît

El le pilote se retira gravement après avoir salué l'amiral et fait un signe de croix.

— Et qui dirait, mon père, qu'un homme bien ferme dans le danger, et que ses connaissances élèvent au-dessus du vulgaire, soit sujet à d'aussi singulières superstitions? dit M. d'Eslrées au chapelain, après que le pilote se fut retiré.

— Permettct-moi de vous faire observer, monsieur le comte, qu'il y a beaucoup de vrai dans ce qu'il dit, et que ce qu'il appelle les démons de la cote de Saint-Pol sont au moins aussi cruels que l'était jadis Nauplius, lequel Nauplius, pour se venger sur les Grecs de la mort de son lils Palamedes, les voyant,

Alor» te vieux pilote el mm fib, te découvrant 1* tète, l 'agenouillèrent. — rasi ICO.

en revenant du siège de Troie, accueillis par une furieuse tempête, monta sur un rocher où il alluma un grand feu, les trompant par ce phare mensonger, de telle sorte que la flotte grecque donna à travers des écueils, croyant entrer dans un havre bien assuré ; mais au moins, si Nauplius vengeait son lils par un moyen cruel et blAmable. je le sais, au moins il ne profitait pas des débris de la flotte grecque.

— Mais le droit du bris, mon père, est aboli sur toutes les cotes de France... et celte coutume monstrueuse n'existe plus, grâce au ciel.

— Sans doute, monseigneur, le dernier édil de Sa Majesté, do 4 mars 1654. est formel à cet égard ; le droit est aboli, et même le droit de cûie est réservé à Sa Majesté ; mais si ces droits n'existent pas juridiquement, hélas I monseigneur, ils existent malheureusement de Tait sur cette cote surtout, qui semble habitée par de vrais démons, comme le dit notre pilote ; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que quelques uns des seigneurs riverains ont encore i cette heure des hommes à eux qu'ils appellent rmtuimrr* ou rayant*, qui vont se percher sur les rochers,

cette écume aussi blanche que du lait... Mais que notre Dame d'Auray vous en garde jamais, mon pére... car, quoique je sois né i l'Ile de Balz, cl que je connaisse ces rochers et ces brisants, depuis le Taureau jusqu'à la pointe Arcoëslel, quand je dois approcher de ces parages maudits, hélas ! comme nous disons en brelon : bitoy quen me eonteaff a tnnru yaru ne marnaff! (Je ne dors jamais que je ne meure de mort amère !)

— Sans doute, ces parages sont dangereux, pilote, dit l'amiral ; mais avec la grâce de Dieu, de bons yeux et une bonne sonde...

— La grâce de Dieu el de Notre-Dame d'Auray peut vous retirer des brisants, aussi facilement qu'un enfant peut retirer une coque de noix d'entre des roseaux, monseigneur... mais les yeux, la sonde et la science dn marinier ne peuvent rien sur le pouvoir de Teuss (5); et si Notre-Dame d'Auray vous abandonne

(!) Vent du nord-ouwt.

Le moi* de novembre. »

JVuti, dieu de* l empile*.

aux approches des tempêtes, pour annoncer a leurs diaboliques compagnons le naufrage des navires, quand ce malheur arrive, afin que le seigneur riverain puisse avoir sa part des débris.

— Allons, mon père, cela est impossible.... on vous a mal instruit.

— Hélas! malheureusement non, monsieur le comte, et ces Bretons, généralement bons et humains, une fois qu'il s'agit de naufrage deviennent de vrais diables incarnés ; et pour revenir aux seigneurs riverains, au commencement du siècle dernier non-seulement ils profilaient des naufrages , mais encore ils y excitaient en soudoyant les pilotes pour faire briser les vaisseaux sur leurs eûtes. Il appelez-vous le jugement d'Oleron, monsieur le comte : • Tout ait seigneur convaincu d'avoir eneou- • ragé de malicieux pilous à faire échouer le navire, ledit

dit l'amiral un peu impatient; mais re qui me parait peu probable, c'est qu un gentilhomme puisse faire cause commune avec de tels misérables pour piller et tuer de malheureux naufragés ; et d'ailleurs, mon père, les gardes-cotes des officiera de l'amirauté ne doivent-us pas veiller et ne veillent-ils pas jour et nuit (d'après l'ordonnance) , pour être les premiers instruits d'une tempête et aller quérir de la force pour s'opposer a ces horreurs !

— Ah ! monsieur le comte, si vous saviez d'abord dans quelle classe on choisit ces gardes-cotes t Tant qu'ils étaient du peuple riverain, l'habitude leur paraissait si équitable, que non-seulement ils ne s'opposaient pas au pillage , mais qu'ils en prolitaient. Alors M. le duc de Chaulnes crut bien innover en prenant ces gardes-cotes en d'autres contrées ; mais, hélas! monsieur le

Rikc^wu du tomlr il Eslré«» [»r Grurle* II, il TurlMjiuulli — Met. Ifi?.

< seigneur doit être pris, et tous ses biens vendus et confisqués

< eu œuvres pitoyables, ou faire restitution A qui il appartieni dra ; et doit être ledit seigneur lié à un pilori au milieu de sa t maison, et puis on doit mettre le feu aux quatre coins de la ■ maison, et taire tout brûler, et les pierres des murailles jeter « par terre, et m, faire une place publique, et le marché pour • vendre les pourceaux a jamais perpétuellement. 1 Et le même jugement d'Oleron, monsieur, condamne lesdits pilotes malicieux A être branches, c'est-à-dire pendus, 4 la plus haute falaise des cotes pour servir de balise aux navigateurs, et servir d'exemple aux autres scélérats Supplice d'ailleurs employé dans l'antiquité ; car Nicétas, en ses aunates, dit que l'empereur de Grèce, Andronicus, ordonna de semblables peines contre les spoliateurs des navires ; et le chancelier Bacon, dans son Histoire de Henri Vil, parle aussi « des corps de pirates ou igno- « rants lamaneurs attachés à des balises ou amers, » de sorte que le mort serve au vivant, ainsi que dit le proverbe italien a propos de la vipère employée comme topique merveilleux.

— Je ne mets pas en doute le jugement d'Oleron, mon père,

comte, ces malheureux furent bientôt eu butte aux plus mauvais traitements, et j'ai vu, sans pouvoir, hélas! l'empêcher, le meurtre d'un des derniers que ces sauvages appelaieut des bandouillers, à cause de leur baudouillère aux armes de monsieur l'amiral... Ah! monsieur le comte, ie vivrai bien longtemps avant que le souvenir de cette horrible «cène soit sorti de ma mémoire.

— Vous avez assisté à une pareille scène?

— Oui, monsieur le comte, et je ne puis encore m'expliquer par quelle étrange anomalie ces gens si bons, si hospitaliers pour tout être qui vient chez enx de l'intérieur des terres, deviennent voleurs et assassins quand il s'agit des naufragés... eux qui dorment leur seuil ouvert, et chez qui le voyageur est aussi en sûreté que chez lui, sa valise fût elle pleine d'or. Anomalie d'ailleurs commune dans l'antiquité, car...

— Oui, oui, mon père, ces contradictions sont incroyables; et tout ce qu'on peut désirer au monde, c'est de ne pas tomber dans les mains de si terribles gens. Ce disant, l'amiral salua le P. l'Hoste et rentra dans la dunette, voulant sans doute éviter

Il longue narration que le chapelain brûlait de lui faire, el échapper aux citations cruellement prolixes du révérend.

Le vent continua d'être si favorable, que, deux jours après ■ou départ de Brest, la flotte française arriva en vue de Ports-

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