‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 4 sur 120 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Cochon grat (qu'on me pardonne cette trivialité); mais les capitaines du temps, ainsi qu'on peut le voir dans les archives provenant du greffe de l'amirauté de Calais, ne mettaient

Î;uère de délicatesse dans le choix des noms qu'ils donnaient à eurs navires : ainsi le Cochon maigre, le Chien tourd, le Chien galeux, te Chattcur borgne, sont des noms aussi historiques

3ue le Cochon grat. Seulement celui-ci a doublement droit 'être mis en lumière, car il s'y passa une assez tragique aventure, alors que Jean Barl, fort jeune encore, servait de second maître a bord de ce brigantin.

Ce petit bâtiment, du port de vingt-six tonneaux, construit à Dunkerque par M. Ozon, maître charpentier juré du roi, était d'une marche si supérieure, que M. le comte de Cbarost gouverneur de Picardie et Pays Boulonnais, l'avait fait acheter pour servir de paquet-boot entre la France el l'Angleterre ; mais, depuis la déclaration de guerre de cette année, le Cochon grat tenait lieu de garde-côte, et croisait incessamment dans le Pasde-Calais, soit afin d'annoncer la venue ou le passage des vaisseaux anglais oui seraient sortis de leurs rades, soit afin de piloter dans le havre de Calais les vaisseaux hollandais assez désemparés pour ne pouvoir regagner un de leurs ports; car ce ue nous allons raconter se passait le 15 juin 1666, le surlenemain du jour où la flotte anglaise avait été forcée de rentrer dans la Tamise après un combat acharné contre la flotte de la république, combat qui dura trois jours... sans autre intervalle que les nuits, et des nuits de juinl...

Ainsi qu'on l'a pu prévoir, la jonction de l'escadre française, commandée par M. le duc de Beaufort, ne s'était pas opérée avec la flotte hollandaise, qui seule avait livré bataille...

Celle circonstance donna lieu à des regrets et a des reproches de la part des deux puissances alliées.

Les Eiats-Gènéraux regrettèrent humblement que la flotte du roi de France n'eut pu se joindre a la leur.

Louis XIV reprocha durement aux Etats-Généraux de s'être hâtés de sortir leurs vaisseaux au lieu d'attendre les siens.

Le (ait est que Louis XIV avait pris ses mesures pour qne celte jonction n'eût pas lieu.

Je crois avoir suffisamment éclairci ce point historique resté longtemps obscur. Les lettres de Louis XIV. de M. d Estrades, de M. le duc.de Beaufort, de Du Qucsne et de M. deColberlde Terroa, intendant de la marine du Ponant, qu'oa trouvera parmi les ouvrages historiques de ce volume, prouvent, â n'en pas douter, que Louit XIV ne voulait pat que celle jonction t'opérât.

Ce déni de secours a été diversement défendu et attaqué. Les adversaires de Louis XIV ont crié à la foi jurée et feus-

sée, ii la promesse donnée et manquée, aux traités méconnus et méprisés.

Ses défenseurs ont répondu : Le roi a politiquement et sagement agi en éludant sa promesse, puisque d'abord il pouvait répondre & tout : Les vents ont été contraint à mes vaisseaux.

Puis ces défenseurs continuent : De deux chances l'une : la flotte du roi eût été battue ou victorieuse : — battue, — il voyait ruinée pour longtemps sa marine a peine naissante, et qui pouvait d'un jour a l'autre lui être indispensable pour les intérêts de ses propres Étals.

— Victorieuse :

1" La flotte des Provinces-Unies étant trois fois plus nombreuse que l'escadre française, les Hollandais eussent nécessai-

une mer calme nuancée de vert et d'azur, mais sourdement ondulée par les lames qui s'engouffrent dans ce passage étroit et profond.

Le briganlin courait abord amures ; a sa droite, on voyait au loin a l'horizon la cote d'Angleterre, qui se dessinait vaporeuse et bleue nu ciel clair et pur; et à l'extrémité orientale de celte ligne on voyait de hautes dunes blanches qui, frappées d'un soleil éblouissant, étincelaient comme des montagnes argentées.

A gauche du navire, on distinguait très-nettement les terres de France, le haut clocher de Calais, ses longs sables jaunes et s"s grandes falaises nues et rnugeAlres, dont quelques amers (I ). tels qu'un moulin ou un arbre isolé, rompaient seuls l'aspect monotone.

Le cochon snt.

remont prétendu que toute la gloire leur demeurait acquise;

2* Le roi, par cet avantage insignitiant. s'exposait ù un malheur irréparable, celui de faire terminer trop lot, et d'une manière trop décisive, une guerre qu'il avait tant d'intérêt a prolonger.

Or, crlte dernière conjecture se fût réalisée selon toute apparence, car les Anglais, qui avaient été battus a armes égales, eussent été nécessairement écrasés par les deux flottes réunies. Et alors, sans nul doute, Charles II proposait la paix, la république l'acceptait; et Louis XIV, ne pouvant s'y opposer, était réduit a lui susciter un nouvel ennemi pour prolonger la guerre; car, ainsi qu'on l'a déjà dit, d'après ses mémoires, il fallait a Louis MV la guerre a tout prix, afin de cacher aux yeux de l'Lurope ses immenses préparatifs contre les Pays-Bas espagnols.

— Mais revenons au briganlin qui, louvoyant sous une trèspetite voilure, à deux lieues environ de Calais, courait ça et là des bordées.

Le ciel était sans nuages, ta douce brise du sud-est caressait

Il était midi; les marins, après une courte prière, venaient de faire leur repas.

L'équipage de ce bâtiment, outre le malin et le second, se composait décrois mariniers, de cinq matelots et d'un mousse qu'on appelait alors gourmette a bord des vaisseaux marchands, et page :i bord des vaisseaux de guerre; de mémo aussi que les mariniers étaient au peuple matelot ce que lui sont les gabiers de nos jours.

Le capitaine ou maître de ce briganlin, Jérôme Valbué, était Misai pilote royal, et habitait ordinairement le petit poit de Saint-Paul, situe sur la cote à environ cinq lieues de Calais.

Mais, dans les conjonctures présentes, M. le comte deCh.irost, ayant voulu quelqu'un d'expérimenté pour surveiller les mouvements des Anglais, avait donné le commandement du gardecôte a ce maître, qui ainsi resigna ses fonctions de pilote pour quelque temps.

(t ) Les amtrt sont OjtM point» ito monnayante qui guident le* pilotes |iour reconnaître le* pMNM ei havre» de» cote».

JEAN HAUT

Jérôme Valbué était d'ailleurs un homme tris-impétueux et malicieux, malt aum trfa expert hautttrier et Imn catholique. Il est probable que ce marin, dans les différentes «lierres qu'il avait faites depuis le siège de la Rochelle, s était tort endurci, ei que les hasards des discordes civiles et les querelles de religion avaient encore augmenté cher, lui un certain mépris de la vie de ses semblables qui approchait de la férocité. Ajoutez a cela que maître Valbué était Picard, et d'une telle violence, que le savant la Martinière aurait pu le citer à l'appui de son opinion sur l'origine du nom de celte province.

Jérôme Valbué était 4gé de cinquante-un ans. grand, vigoureux et maigre ; i la moindre contradiction ses pommettes saillantes devenaient pourpres, en s'injeeiant de ces filets sanguins que l'on remarque encore sur les joues de presque tous les riverains de cette province; phénomène qui annonce, selon quelques physiologistes, un naturel colère et emporte.

Or, ayant partagé le dîner de sou équipage . maître Valbué remit le limon de son brigantiu entre les mains dé son second, Jean Itart. alors Agé de dix-sept ans, et qui depuis quatre ans naviguait constamment avec ce capitaine, soit i bord de sa caravelle, depuis que Valbué était reçu pilote juré, soit avant, sur son phu/uel contrebandier, dans ses fréquents voyages de Flessingue aux côtes d'Angleterre et d'Irlande.

Mais, en vérité, Jean Bail avait tellement changé, qu'une mère seule aurait pu reconnaître en lui ce frais enfant d'autrefois, aux joues roses et aux beaux cheveux blonds, qui écoulait avec Uni de bonheur le récit des batailles du Renard de la mer.

Kt pourtant , ce marinier velu d'une longue jaquette bleue , d'un pourpoint écarlaie à petits boutons d'argent et de vastes chausses de toile blanche, élégamment attachées au pourpoint par deux larges piastres espagnoles qui lui servaient de nouions: c'était lui, c'était le jeune monsieur de la rue de l'église à Runkerque, c'était Jean Bart.

Depuis huit ans ses traits avaient grossi et pris an caractère prononcé ; c'était maintenant un robuste garçon, d'assez hîiutc taille, à l'air insouciant çt bardi. au teint hàlè par la bise de mer. aux épaules larges, carrées et on peu ronde», qui annonçaient une vigueur extraordinaire ; ses yeux bleus étaieut toujours clairs et perçants ; mats Ie6 longs et beaux cheveux blonds que mademoiselle l'art aimai: tant a caresser, avaient été si souvent coupés, que le front saillant et large de sou fils n'était plus couvert que d'une chevelure courte, épaisse et rude comme les crins d'une brosse.

Jean Bart, debout a l'arriére, tenait donc fièrement le timon du gouvernail , et sa figure ouverte avait cette expression de joie vaniteuse que donne toujours à la jeunesse le bonheur inespéré de remplir une fonction ordinairement réservée a un âge plus mûr.

Le vieux Sauret, qui depuis six ass n'avait jamais quitté * n jeune monsieur , comme II l'appelait encore . le vieux Sauret avait vieilli, s'était un peu casse ; mais d'ailleurs toujours le même, dt voué jusqu'à la mort au fils de maître Cornille Bart, et aussi menteur et bavard que jamais.

Il tenait alors sous le feu de *vx extnjêratit-nt maître Valbué, qui, nonchalamment assis sur le fronton de poupe du brigantin, écoutait les mensonges ordinaires de Sauret, en fumant sa longue pipe, donnant de temps a autre un conseil à son je .ne second maître sur la manière de gouverner, ou buvaul à même d'un grand pot d'ètain rempli de brandewyn.

— Iliies donc, vieux Sauret. dit le malire en remettant son pot d'étain à coté de lui . à propos de monseigneur le duc de Beauforl et de sa flotte qui. s'il plaît à Dieu, se joindra bientôt à ces niMihcers qui avant- hier se sont si chaudement harpaillés avec les Anglais. . . savez-vous la chanson qu'on a faite pour la bataille de Gigeri ?

— Non, Valbué.. mais vous, qui rendriez sourds et muets des chantre» de paroisse , vous devriez nous la dire, ça nous égayera.

— Tenez, la voici, vieux Sauret : c'est un quinola fil de (I) ET** « : «iv«r

M. le comte de Chaiosi qui l'a rapportée de Paris : c'est sur l'air des Frétât:

C« vaillant dut de Beau'ort,

Que lotit U> mon V «dur* ,

A pourfendu, ce dit-on,

I) un seul rnupd e»lramaran.

Un Maure, un Maure, un Maure.

— Mon Dieu! voilà une bien merveilleuse épée, Valbué ; et si moi, Sauret, je disais cela...

— Si vous disiez cela... Sauret... eh bieul on vous répondrait par le second refrain :

Or admirez la vertu De rc diable de Maure; Ouand Beauforl l'eut pourf ndu.

Il courait ranime 1111 perdu, Kncore, encore, encore (1).

— Eh bien, Valbué, cela ne me paraîtrait pas tout si fait, tout à fait impossible, dit Sauret qui avait d'excellentes raisoos pour ne jamais douter des histoires miraculeuse».

— Ab ! par la Vierge, je ne suis pas «n peine, car vous trouveriez le moyen de nous prouver cela, Sauret, aussi vrai que cette voile de bourcel va s éventer si le petit Bart n'y avise

Mais Jean Bart ayant fait porter la voile avec adresse, maître V.ilbué dit de sa voix rogue : — Bien, mon enfant, mon brave ; fais toujours comme ça , et que je sois aussi cagne et aussi rogneux qu'un huguenot, si avant deux ans tu ne vas pas demander aux corbeaux du greffe de l'amirauté de Calais le droit de te faire donner les chauucsdemaitre\%), n'importe par quel bourgeois 'T. . ou combourgeois de navire, depuis llayoune jusqu'à ton Dunkerque dont tu parles toujours.

Ainsi que j'ai dit, maître Valbué, catholique exalté, baissait les réformés d'une haine aussi vive et aussi profonde que lors du siège de La Rochelle Or, la ferveur de sa conviction religieuse se révélait surtout par les menaces, coups et injures dont il accablait incessamment un nommé « Martin Lanoix, assez expert pour être marinier, n'eût été la jscUnee et l'hérésie de co malheureux. »

Pour I intelligence de ce gui va suivre , il faut savoir que ce Martin Lanoix était depuis fort longtemps la victime de I impitoyable baine de maître Valbué , et que les choses paraissaient arrivées i un tel point, « qu'a chaque nouveau débat, l'équipage tremblait de le voir meurtrir Martin Lanoix , ou de voir Martin Lanoix meurtrir ledit maître Valbué. »

Pourquoi ce maître n'avail-il pas osé de son autorité pour faire débarquer l'objet de son aversion ? était-ce impuissance, mauvais vouloir ou raffinement de cruauté? on l'iguore.

Il faut remarquer aussi qu'a bord des navires marchands de cette époque , il n'en allait pas comme de nos jours quant à la hiérarchie navale. Une fois le service fait, capitaine et matelot* vivaient très-familièrement ensemble, et la distinction de gaillard d'avant et de gaillard d'arrière n'existait pas alors.

Ainsi donc, maître Valbué assis sur le courounemenr, Sauret à «es pieds, Jean Bart au timon, trois mariniers et cinq matelots (au nombre desquels était Martin Lanoix) accroupis non loin de Sauret, tels étaient les acteurs et spectateurs de la scène qui va suivre.

Après l'approbation donnée à la manœuvre de Jean Bart maître Valliuè reprit sa pipe et Sauret continua :

— Min Dieu, vous avez raison, Valbué, et notre jeune mon-

(t) Lor* de l'eipcdition de Gijeri en Afrique, M. le dut de Beaufort, oui I commandait, se montra très-bravement ; seulement il prétendit avoir fendu juuju'aus hanthr$ , tl d'un arul coup dt softs», un cavalier nrabc. Un fit alor» ectlc chanaon, qui devint populaire.

(2| Chauntt ou pot-dc-viu du maître. O'eat le prêtent que le anartliand fréteur ou i liarjeur fait au mailre outre et par-dessus le fret ; lequel le prend à soi et en profile è «on parlteulirr. D'ordinaire, c'est tout autant que le fret d'un tonneau i Contrat» martlimtt.)

(7t l.c ^jur^oit eat te seigneur propriétaire du navire, qu'il est tenu de fournir bien |<ourvu de tout le néc-ssaire à aon enlretèncmcnt, avec artillerie et autres armes ô (et) leurs munition* l,r capitaine fournit tes soldils bien ara»'*; le maître, ses mariniers et matelots, avec les gourmettes pour le ser vice il doit se mettre le inoins possible de mailr* potCi/ ou à itapes. Mais il c*l plus assuré que ce mailre soit combou reçois et qu il oit ainsi qu -l iu< part dans la propriété du vaisseau {Contrat. marUimu.)

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sieur n'a pas mime besoin d'attendre si longtemps pour se faire rec evoir malire ; et bien qu'on parle d'un édit qui empêchera d'être reçu patron au petit cabotage avant l'âge de dix huit ans, l'édit n'existe pas encore, et mon jeune M. Jean en sait assez depuis six ans qu'il navigue pour se orésenter, n'estce pas. Valbué ? Est ce qu'il n'a pas été vingt fois avec vous de Danlzig à Bristol de tout temps et de toute marée? est-ce qu'il ne connaît pas les amers, balises, bancs et passes des havres et rades de ces côtes de Hollande, d Ecosse, d'Irlande, d'Angleterre et de France , aussi bien que le plus vieux pilote de la Manche?

— Si, Sauret, si, et c'est si vrai qu'on dirait que votre diable de Bart emporte au fond de son œil la ligure de tous les amers qu'il a regardés une fois; car, aussi vrai qu'un huguenot est moins qu'un chien, c'est lui qui, In seconde fois que uous avons

Porte en Angleterre des jambons d'ours et de I eau de-vie de lessingue , malgré les casaques rouges du comté de Sufl'olk, c'est lui qui a piloté et mouillé le pinquel dans cette petite crique de Uool-May que je ne reconnaissais plus, moi, et qu'il a reconnue, lui, quoiqu'il n'y eut jeté l'ancre qu'une fois.

— Oui, Valbué, et il la reconnut à ce gros rocher qui ressemblait si fort a une mitre d'évéque, qu'il en a donné le nom a la passe, — dit Sauret. — Et, à propos d'évéque, je vous raconterai tout à l'heure, Valbué, une bien prodigieuse histoire ; mais, pour en revenir à mon jeune monsieur, puisqu'il a navigué d abord quatre ans I bord du pinquel, avant que vous n'avez été. vous, pilote royal, il aurait bien tort, avant que l'util de jeunesse soit rendu, de n'aller pas mettre te tlenter h D'u n 1 1 dans la boite de messieurs les greffiers de l'amirauté de Calais , que vous appelez satiriquement des eorbeaux , Valbué.

— Je dis corbeaux, double tripe! en parlant des greffiers, comme je dis rogne en parlant des huguenots, et pourceaux galeux en parlant de leurs ministres , — s'écria Valbué en puisant de nouveau à son pot d'etain.

— Amen, — dit une voix brève et railleuse: c'était celle de Martin Lanoix.

— l'éché mortel! qui a répondu amen? — s'écria le maître. Sauret frémit pour Martin en voyant Valbué n déjà comme

ivre, n et il répondit froidement : — Ces! moi, Valbué ; comme je vais vous raconter une merveilleuse histoire d'évéque, celle manière A' amen que j'ai dit à vos colères était une façon de vous prier de faire silence, parce que j'allais commencer a narrer.

— A la bonne heure, vieux Sauret; allons, racontez un peu vos bourdes a ces haie* bouline.

— Bien, boordes, menteries... à votre aise, Valbué; je suis bronzé à cela, et je réponds par mon histoire; (routez bien, vous autres :

— Histoire merveilleuse d'uu homme de mer habillé en

évéque...

Après cet exorde prononcé dn ton le plus imposant, Sauret hocha la tétc. promena sur son auditoire un coup d'œil satisfait et interrogatif, puis continua : - Il y a de cela vingt-trois ans et. . cinq, six ou sept jours : je n'ose, en vérité, affirmer si c'est cinq, six ou sept jours , car il faut cire véridique , . ce qu'il y a de sûr, c'est qu il y a de cela vingt-trois ans, je faisais alors une très-périlleuse et très-lointaine navigation en la mer Baltique, vers les cotes de Pologne et de Prusse ; il m'arriva donc cette merveilleuse aventure que je vous raconte : nous avions mouillé près de Danlzig, et je me promenais avec nn de mes amis les plus familiers, tout proche de la grève, lorsque nous voyons au loin sur la mer quelque chose qui reluisait fort, comme un tissu d'or ou d'argent. Eh ! min Dieu I c'est un noyé dans un costume des plus galants, dis-je à mon ami; sans doute que ce défunt et magnifique seigneur aura fait naufrage, et le vent le pousse à la cote.— Mais, me répondit mon ami. mais, véridique Sauret (cet ami m'appelait toujours ainsi, véridique Sauret ; mais repritil, trés-véridique Sanrel , un noyé ne nage ni ne grouille , el

\ UtUit te demer à buu daut ta botU dm yn/firr olml I ' 1|H''smou cotiupour «lire qu'on venait it'ètre re^o iiwtlre ou chargeur <\e navire.

s'en va naïvement couché sur le dos ou sur le ventre, que voici quelque chose qui vient a nous debout et marchant sur les ondes. Miséricorde I en effet, noi et nous reconnaissons un homme marin, qui avait < la figure d'un évéque, et qui s'en venait benoîtement a ambulant sur l'eau lout comme sur un pré...

Ici le narrateur fut interrompu par un murmure, qui admiratif, oui dubitatif.

— Double tripe! — s'écria Valbué en s'adressant aux sceptiques, — puisqu'il y a des pourceaux qui ont la figure et le nom de ministres, il peut bien y avoir des hommes marins qui aient la figure d'évéque, n'est-ce pas, Martin la brute? Martin le chien, aussi chien que Martin Luther. — Et maître Valbué, « déjà fort aviné , vitupéra et menaça furieusement contre Martin Lanoix »

Martin Lanoix, petit homme a barbe et cheveux blonds, et assez vigoureux, répondit d'une voix calme :

— Maître, le jugement d'Oleron porte que le maître doit être modéré et juste envers ses compagnons, s'il vous plaît.

Ce sang-froid eût redoublé la colère de Valbué, si Sauret n'eût repris à l'instant:

— Mais, écoutez-moi donc, Valbué, au lieu de disputer avec ce fou, qui vous empêche d'ouïr la plus merveilleuse histoire qu'il n'y ait pas au monde.

— Le vieux Sauret a raison. Tais-toi donc, Martin! — dirent les matelots qui, sans haïr positivement Martiu, ne l'aimaient pas, et craignaient si terriblement maître Valbué, que pas un d'ailleurs n eût osé prendre le parti du huguenot.

Martin promena sur eux un regard froid el méprisant, mit la main droite sous sa jaquette et se tut. Sauret reprit :

— Je dis donc que nous vîmes s'avancer, et marchaul sur la mer, un homme marin qui avait entièrement la figure d'un évéque, ayant la mitre d'or en léle, la crosse aussi d'or en main, avec tous les autres ornements dont un évcqne a coutume d'être revêtu lorsqu'il célèbre la sainte messe; mais les ornemens de celui-ci étincelaient et resplendissaient de pierreries si mirifiques et de si monstrueuses escarboucles, que nous fûmes tentés de croire que ledit seigneur évéque les avaient ramassées au fond de la mer, lors des naufrages de plusieurs très -riches galions d'Orient. Il y avait entre autres, .je m'en souviens, comme une grêle de terribles diamants semés sur sa chasuble, qui se levait facilement par devante! par derrière, mais seulement jusqu'au genouil; cet homme-marin permit que plusieurs le touchassent, et mon dit ami fui du nombre de ces derniers. Apres l'avoir touché, mon ami me dit : - A votre tour, véridique Sanrel. ( Je vous ai dit qu'il m'appelait toujours ainsi : véridique Sauret | A votre tour, véridique Sauret, me dit donc mon ami ; mais, ,e l'avoue, je n'osai pas par discrétion ; seulement, je remarquai que cet homme-marin paraissait aimer particulièrement à étie touché par les évéques de ces quartiers-la, auxquels il témoigna par gestes porter beaucoup de respect, entendant bien ce qui se disait, sans toutefois parler. Le roi de ces mêmes quartiers-la, et je ne chercherai pas à vous tromper eu vous disant son nom, car je bc le sais pas, et avant tout il faut être véridique. Aussi d autres vois diraient peut-être le toi Perseus. le roi Romulus, le roi Mnezs; mais moi je vous dis avec simplesse et naïveté le roi de ces quartiers-là. Or, ce roi voulant faire enfermer l'homme-marin dans une grande tour, l'homme marin, par une très-gracieuse allégorie, témoigna que cela ne lui agréait pas du lout d'être enfermé daus une grande tour, et les évéques ayant prié le roi qu'on le laissât retourner dans la mer, son réduit, le roi y consentit, et l'homme marin l'en remercia toujours par gestes, mais d'un façon fort galante; il fut alors reconduit à la mer par deux évéques, lui marchant et se prélassant au milieu d'eux, en s'appuyant de ses deux mains sur leurs épaules. Jusque-là, où étant entré dans la mer jusqu'au nombril, après avoir salué les évéques, le roi et toute la multitude de monde qui était accourue sur ces rivages, il donna sa bénédiction par uu signe de croix qu'il forma très-bien comme un véritable évéque, nuis il iil la cabricelle, se plongea dans la mer el ne parut plus onc depuis...

A peine l'impression de celte véritablement fort merveilleuse

JEAN RART

histoire était-elle produite, que Valbué, presque tout à fait ivre, s'écria :

— Double Iripe ! les charognes de huguenots devraient bien faire comme l'homme marin, et ne plus reparaître non plus.

— El aussi les pourceaux du pape appelés évêques , de terre ou de mer, les imiter pareillement.

Sauret, tremblant, s'écria : — Ce n'est pas tout, Valbué, il y a encore l'histoire non moins prodigieuse d'un autre homme marin apparu sur les cotes de Bretagne.

Mais la colère du maître avait été trop contrainte pour ne pas éclater; sautant du couronnement, les yeux étincclanls de colère, il s'avança proche de Lanoix, et le* menaça en levant sur lui son pot d'étain qui alors était vide.

Martin se recula , et de sa voix brève il dit avec un inconcevable sang-froid : — Le jugement d'Uleron, auquel vous é'cs soumis comme moi, maître, ordonne que le madré ne doit pat sur ta chaude poursuivre le marinier, s'il vous plaît.

— Comment, tu as blasphémé notre saint-père le pape, et tu oses citer la loi ! Double chien, fils de truie! s'écria Valbué en portant au marin un coup de pot qui lui effleura le visage et l'atteignit a l'épaule.

Sauret voulut s interposer, Valbué le repoussa violemment; les matelots regardaient cette scène d'un air stupide.

Le malheureux Martin répondit toujours de sang-froid : — Maître, j'ai reçu votre premier coup, ainsi que la loi me l'ordonne ; mais maintenant, dit-il en se reculant cl sautant lestement sur une chaînette de fer tendue en travers la pouluiiie, et mettant cette chaînette entre lui et le maitre : — Maintenant si vous me frappez, vous «'tes hors de votre droit, et je suis dans le mien, car j'ai pané la chaîne.

— Comment, mille péchés damnés! toi huguenot, que (ou blasphème a mis hors la loi, tu me braves, moi, moi Valbué! Ah ! chien d'hérétique, attends, attends un peu, je vais te faire voir s'il y a une loi pour les pourceaux, les juifs et tes pareils.

Kl, voyant que Martin l'allcndail intrépidement derrière la i haine. \albué sauta par-dessus, d'une main saisit le matelot au collet, cl de l'autre lui appliqua deux vigoureux soufflets.

— Vous l'avez voulu, que votre sang retombe donc sur vous,

— dit Martin en frappant le maître d'un coup de couteau qui ne l'atteignit que dans les chairs du bras.

Valbué ne se croyant pas blessé, mais seulement repoussé, renversa Martin sur le dos et le terrassa.

Dans ce moment le maître vit le couteau tout sauglant tomber près de lui, et, sentant une fraîcheur à son bras gauche, il y porta la main et lâcha Martin.

Ce dernier profita de ce mouvement pour se relever, ramasser son arme et se remettre en défense.

— Enfin, le chien a voulu me tuer! Voilà donc enfin du sang!

— s'écria Valbué avec un rire de satisfaction féroce : — qu'on le boucle à la chaiue, et à mon tour aussi, moi, je vais lui lire la loi.

— Vous m'avez frappé sans droit après que j'ai eu passe la chaîne, — dit Martin ; et bravant les matelots : — Le premier

3ui approche de moi pour me saisir, je le tue. Et il branissait son couteau.

Les matelots se regardaient indécis.

— Comment, lâches, vous avez peur? dit Valbué.

L'n nommé Simon Larct s'écria : — Laisser., maître, il n'oserait. Et, ce disant, il se précipita sur Martin; mais, s'embarrassant dans la chaîne, il glissa, trébucha, et reçut à la nuque un coup que Martin voulait lui porter A la poitrine.

Simon Laicl s'affaissa sur lui-même, et tomba à genoux, les bras en avant et le corps plove et appuyé sur la chaîne ; il était mort.

Tout ceci se passa avec une rapidité qu'il est impossible de rendre; mais après un moment d'indécision, excités par le maître, tous les matelots se jetèrent à la fois sur Martin, qui en hle-sa encore un, et fut bientôt garrotté et désarmé.

Quand Martin fut garrotté, Valbué, avec une voix rayonnante, appela son gourmette, et lui donnant une clef:

— Va dans la cabine, tu Irouvras une caisse de bois, tu

l'ouvriras, et tu prendras dedans un livre recouvert de parchemin blanc ; apporte-le.

Le gourmette disparut.

— Valbué, votre sang coolc, vous êtes blessé, dit Sauret.

— Oui, oui, je suis blessé, et que Dieu en soit loué, que je sois blessé I . . .

— Mais vous êtes bien pâle...

— Silence.

Le gourmette montait avec le livre.

Jean Barl, toujours au gouvernail, regardait cette scène avec stupéfaction; les matelots se pressaient tout tremblants, et Martin, garrotté, était par terre aux pieds de Vaïboé, dont le sang coulait toujours.

Valbué fit mettre le brigantin en panne, ordonna a Jean Bart de rester au timon, assembla ses hnit matelots autour de lui et dit : — Par le jugement d'Olcron, en mer tout matelot est juge|; vous allez juger Martin Lanoix.

Les marins se regardèrent épouvantés.

Valbué continua : Qui sait lire de vous?

Personne ne répondit.

— Tu sais lire, Sauret, lis cela.

— Je ne le lirai pas, Valbué.

— Je lirai donc moi-même.

— Valbué, — dit Sauret avec fermeté, — voas ne suivez pas la loi. Ce malheureux a trois repas pour reconnaître sa tante, et, à la rigueur, il a aussi le serment sur le pain, le vin et le sel, pour jurer qu'il a agi comme malgré lui : il a encore...

— Silence! s'écria Valbué; — son blasphème k prive du droit de refuge, de chaîne et de repentir. Ce n'est pas moi qui juge, je me plains et j'accuse ; maintenant écoutez r 1

Je jure par les saints Evangiles que ce que je vais lire est la loi.

«t Le marinier frappant ou levant arme contre m* matin sera attache arec un couteau bien tranchant au mât du navire par une main, et contraint de la retirer de fnçon que la moitié en demeure au mat attachée. »

A cette heure* Martin Lanoix , ayant blasphémé le nom de notre saint-père le pape, devait avoir la Umnae percée d'un fer rouge au lieu du refuge de la chaîne. J'ai voulu le châtier pour sou blasphème, il m'a repoussé et m'a blessé. Maintenant que chacun réponde à son tour et dise si Martin Lanoix, après avoir blasphémé le nom de notre saint-père le pape, a frappé Jérôme Valbué, oui ou non?

Et, ce disant, le maître dépouilla sa jaquette, releva sa chemine toute sanglante autour de son bras, et montra « une entaille assez longue et béante qu'il lit voir à chacun, demandant si c'était ou non Martin Lanoix qui lui avait fait cela. »

Tons dirent oui.

Quaud ce fut au tour de Sauret et de Jean Bart, .Sauret dit : — Maitre, vous avez passé la chaîne, et...

Valbué demanda en frappant du pied : — Est-ce Martin Lanoix qui m'a donné ce coup de couteau, oui ou non?

— Mais...

— Est-ce Martin, oui ou non?

— Eh bien! non, dit Sauret.

— Non, dit Jean Part.

Valbué, que cette terrible scène semblait avoir dégrisé, dit froidement :

— Six marins disent que Martin Lanoix a blessé son capitaine Jérôme Valbué. deux, disent qu'il ne l'a pas blessé; six ont raison contre deux, Martin a donc blessé son capitaine.

— Gourmette, va chercher mon coutelas.

On apporta le coutelas.

« (Tétait une lame espagnole toute droite, très-large et quelque peu i bréchèe à sa pointe, v

Valbué la mit dans une rainure assez profonde formée par la jumelle du mât, « et il l'y fixa au moyen de petits apparaux faits de débris de menuiserie de planches de Moiwége , dont on accommodait la chalo upe du bâtiment. i>

Eue fois la lame bien solidement fixée :

— Qu'on relève Martin Lanoix et qu'on rapproche d'ici , dit Valbué.

« On leva le patient , qui fut enroulé et enchevêtré de telle sorte que son bras droit seulement était libre, lequel bras fut mtarhé court et serré a fleur de la lame très-effilée. »

— Maintenant, tire ton bras, Martin Lanoix, dit Yalbué.

A ce moment Jean Bart, ne pouvant supporter celle scène , remit le timon à un marinier, et descendit dans la cabine arec Sauret.

Martin très-pale ne dit mot, et regarda fermement son bourreau.

— Tirez-lui le bras, que la loi s'exécute.

« Kl on tira et tirailla de telle sorte que les chairs furent coupées, mais non pas l'osselet du poignet. » Martin était impassible.

— Délachra-le, coutinua Valbué.

On détacha. M«»jtin. j i m

— Apporte! le corps de Laret.

Ce n était pas tout.

— Apportez le corps de Laret, répéta Yalbué d'une voix tonnante.

Deux matelots apportèrent le corps ; le coup avait été porté si profondément, qu'à peine si l'on voyait du sang sur le cou de ce malheureux.

« Ou posa le corps aux pieds de Martin , que deux matelots plus morbides et pales que le patient lui-même tenaient toujours garrotté :

Yalbué reprit son terrible livre.

— Je jure par les saints Évangiles que ce que je vais lire est la vérité.

f Titre xi. Si quelque matelot tue son compagnon ou le blesse c en sorte qu'il en meure, on attachera le mort au vivant dos à « dos, et ils seront jetés tous deux à la mer ; s'il est à terre, il i sera exécuté à mort. »

Allez chercher les nommés Bart et Sauret.

ils montèrent tous deux.

— Martin Lanoix a-l-il tué Simon Laret ?demand» Yalbué.

— Non, dit Sauret.

— Non, dit Jean Bart.

Les réponses des six autres marins furent ce qu'elles avaient été déjà. La conclusion de Yalbué fut la même et se termina par c<s s mots *

— Liez dos à dos le mort et le vivant, et jetez les en la mer. Ce qui fut fait.

On eut la précaution d'attacher aux jambes du mort une des grosses pierres de galet qui servaient a lester le navire.

Le soir même le briganlin ayant pris chasse devant une péniche anglaise, il rentra dans le port de Calais, et Jérôme Valbué alla rendre compte de sa conduite au gouverneur.

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