CHAPITRE XXVIII
Le fragment suivant du mémoire de M. le comte d'Eslrées offre un tableau aussi curieux qu'animé de l'arrivée de Charles II à bord de l'escadre française. Viennent ensuite plusieurs lettres de M. Colbert de Croissy, ambassadeur, adressées au roi ou a Colbert. qui. jointes aux mémoires de d'Estrées . embrassent depuis le lô mai jusqu'au Cjuin, veille du grand combat de Soiithwold-Uay.
On trouvera, dans ces documents, l'exposition claire et précise de tous les plans et projets arrêtes dans les diffèrent" conseils de guerre qui précédèrent la sanglante affaire du 7 juin.
du cours D
« Les vaisseaux français mouillèrent le 1 5 a la rade de Sainte- Hélène , dans l'ile de Wilh, après deux jours de navigation. L'ambassadeur de France devança de quelques heures seulement l'arrivée du roi d'Angleterre à Portsmouth ; car a peine M. de Colbert était-il descendu du Saint-Philippe , amiral français, que l'on entendit les coups de canon annonçant l'arrivée du roi a Portsmouth Le comte d'Eslrées se mit aussitôt dans sa chaloupe avec, les officiers généraux pour aller lui faire la révérence; il trouva la garnison sous les armes, en haie depuis la porte de la ville jusqu'au château, ou. il fut conduit par le commandant. Le roi d'Angleterre le reçut avec toutes les marques de bonté el d'estime, et. après quelques discours sur le prompt el heureux passage de l'escadre de rrance. il l'assura qu il eu irait voir les vaisseaux le lendemain.
a Le vice-amiral eût été bien aise d'apprendre, par le moyen de l'ambassadeur de France, de quelle manière milord Arlington estimait que l'on dût répondre à l'honneur d'une telle visite, dont il y a peu d'exemples ; car, encore que le roi d'Angleterre aille souvent visiter ses armées navales lorsqu'elles sont en étal de sortir de la Tamise pour chercher les ennemis, ou au retour après un combat . on I y reçoit avec peu de cérémonie : on le salue simplement de cinq cris de tout l'équipage des vaisseaux sur lesquels il monte ou dont il approche à une certaine distance. Mais la réponse de l'un et de l'autre ne lui donna pas de grandes ouvertures, on lui manda seulement Ojue le roi d'Angleterre serait satisfait de tous les honneurs quon voudrait lui rendre. Tellement que le comte d'Eslrées, ne pouvant se régler sur des ordres ni sur des exemples, estima que l'on ne devait oublier aucune des circonstances propres a marquer le profond respect des Français pour la personne et la suprême dignité de ce prince.
* L'escadre de France, qui avait pu passer autrefois pour une triste armée, devait tenir la seconde place dans l'armée de la ligue , au lieu de l'escadre blinrhe qui , avec la rouge et la bleue, compose celle d'Angleterre. Quant aux vaisseaux français, au nombre de trente, de huit brûlots el quelques bâtiments de charge, ils étaient séparés en trois divisions. La première était composée de onze vaisseaux, el te Saint-Philippe , de soixante-seize pièces de canon, de cinq cent soixante hommes d'équipage, y portail le pavillon du vice-amiral; dans la seconde, le Terrible, commandé par du Quesne. lieutenant général, portait celui de contre-amiral , cl avait soixante-douze pièces de canon el quatre cent cinquante hommes dVqtiipage, et cette division était composée de dix vaisseaux. Le Superbe, sur lequel était monté de Rabesnières, chef d'escadre, avec un équipage pareil à celui du Terrible , el même nombre de canons , ne portait que la cornette au mat d'artimon , qui est une marque «le commandement particulière aux Français, et dont les autres nations n'usent pas, et il n'avait que neuf vaisseaux dans sa division.
« La division dn vice-amiral était mouHlée au milieu des deux autres, et lui au milieu de ses vaisseaux, comme les autres pavillons dans leur division.
a II était question, après la réponse de milord Arlington, de régler le salut que l'on devait rendre au roi d Angleterre, et, comme on ne pouvait se dispenser de désarmer des canons en chaque vaisseau pour cet effet , et ne croyant pas aussi devoir oter les boulets de tous, on estima qu'il fallait toutefois faire en sorte que les -feux continuassent depuis la sortie du roi d'Angleterre de Portsmouth jusqu'à son arrivée aux vaisseaux. Oo jugea donc, pour y réussir, que chaque division devait saluer séparément l'une après l'autre ; mais avec celte justesse, que, le feu étant près de cesser dans l'une, suivant le nombre de coups qui aviit été ordonné, l'autre commençât à tirer; puis tous les vaisseaux ensemble, après que le vaisseau portant pavillon aurait tiré vingt-trois coups de vingt-cinq qui avaient été réglés. On linl des chaloupes en garde pour être averti précisément de la sortie du roi d'Angleterre de Portsmouth Ces mesures furent exécutées avec beaucoup d'ordre et de justesse, et cette sorte de salut fut un spectacle assez agréable , tous les capitaines de chaque division étant sur le pavillon sous lequel ils avaient été distribués , et placés le long de l'échelle , au lieu de matelots, pour aider à monter le roi seulement II arriva à neuf heures du matin au Saint- Philippe, suivi du duc de Buckingham, des comtes de Saint-Albau et d'Oxford des milords Arlington et Clifford , et d'autant de courtisans qu'il en pouvait tenir dans quatre chaloupes.
« Les soldats et matelots étaient distribués aux postes que chacun devait occuper dans le combat Le roi parut satisfait de l'ordre et du peu d'embarras des vaisseaux français , où l'on ne trouve ni retranchements ni corps de garde fermes ; cela fait
que l'on voit agir tout le monde, et qu'il serait honteux de ne
e le premier pont jusqu'à II roi d'Angleterre loua ce
pas défendre
premier pont jusqu'à la dernière extrémité. I e lie manière ; et. comme il a des connaissances fort particulières de la marine et des constructions des vaisseaux, H fut aussi fort juste a louer ou a blâmer dans les noires tes choses oui le méritaient Du Saint-Philippe il passa sur les autres pavillons ; il descendit aussi dans les batteries, et les visita partout avec la même curiosité. Il tit ensuite le tour de quelques vaisseaux dans sa chaloupe, el en aurait bien considéré davantage si le vent, devenu assez frais el contraire, ne l'eût obligé de monter sur un vachl pour retourner à Portsmouth Il avait ordonné au comte d'Eslrées de le suivre ; et, l'ayant fait entrer dans sa chambre où il était seul, il lui témoigna qu'il avait été bien aise qu'on lui eût confié le commandement de l'escadre de France ; qu'il la regardait comme un sfccours considérable i son armée, et en avait si bonne opinion, qu'il ne doutait pas des succès de la campagne; qu'a la vérité on avait affaire à une armée fort instruite aux combats de mer, conduite par un chef de grande expérience, donl la prudence et la valeur avaient égalemeui paru en plusieurs rencontres; qu'outre cela, les Hollandais, jusqu'aux moindres capitaines, avaient une parfaite connaissance des lunes el des marées, dont la durée et les retours ne peuvent être bien connus que par une continuelle application ; que l'on pouvait ajouter qu'ifs savaient exactement garder leurs ordres de bataille, et n'étaient embarrassés d'aucun mouvement qu'il fallait faire dans un combat; mais qu'il était persuadé qu'ils cédaient en vigueur tt en courage aux Français et aux Anglais : cependant que ces qualités, en quoi ils surpassaient leurs ennemis, pouvaient leur être contraires si elles n'étaient bien ménagées ; que trop d'ardeur pouvait, troubler l'ordre nécessaire pour les actions de mer, et surtout la préventiou des Français pour les abordages ; qu'ils ne sont m si aisés ni si utiles qu'on le pense au commencement des combats; qu'il n'est â propos de les tenter que lorsque les ennemis sont en grand désordre ; mais qu'alors, au lieu de se contenter de la prise de trois ou quatre vaisseaux , il faut avoir pour objet la mine entière de leur armée. Après en avoir assez dit pour faire connaître au comte d'Eslrées de quel esprit il désirait que les Français se pussent pénétrer, il ajouta qu il voulait bien lui dire par avance les projets de la campagne ; q«e. pour rendre inutiles l'expérience et les chances des Hollandais, il avail résolu de les aili -
rer dans une mer plus large et moins dangereuse qu'a leurs cotes ; que son armée, après s'être pourvue d'eau et de vivres pour tenir la mer tout au moins deux mois, irait mouiller sur le Doggers-Bank , afin d'y aUendre la flotte des Indes; que, si la jalousie que ce mouillage donnerait A l'armée de Hollande l'engageait dans un combat, ce serait dans un endroit de la mer on elle ne pourrait mettre en usage ses ruses ordinaires ; et que, si au contraire les Hollandais prenaient parti vers leurs côtes pour les défendre, il était impossible que la flotte des Indes pût échapper ; que même , si la fortune secondait ses armes et ses desseins, on pouvait réussir en tous les deux, au lieu que, cherchant les ennemis a leurs côtes , on ne pouvait espérer dè victoire complet*, ayant une retraite sûre dans leurs bancs dès qu'ils commenceraient à être en désordre.
• Deux ou trois heures après que le roi fut rentré dans Portamouth. on vit arriver un yacht de l'armée, que le duc d'York avait détaché pour y porter de ses nouvelles.
« On apprit qu'elle était fort proche, et pourrait mouiller le soir ou le lendemain de bonne heure aux rades de l'Ile de With ;
Î|ue , sur l'avis que le duc d'York avait eu que les Hollandais, aisantune extrême diligence, voulaient s'opposer à la jonction, il avait fait sortir ponctuellement de la Tamise tous les vaisseaux qu'il avait pu pour entrer dans la Manche et venir A l'Ile de With ; que celte précipitation l'avait obligé de laisser dans la rivière sent ou huit des plus grands vaisseaux, et empêché d'embarquer dans les autres la quantité de vivres nêcessaiees. Ce succès était dû A son seul avis, presque tous les officiers généraux en avaient de contraires ; mais, comme il jugeait que. vans une extrême diligence, il courait foi tune d'être enferme dans la Tamise, tandis que les Hollandais, maîtres de la mer, en auraient tout l'honneur et les avantages, non-seulement en rompant les mesures de leurs ennemis, mais encore par la prise de plusieurs vaisseaux anglais qui pouvaient entrer dans la Manche sans avis et sans précaution, i' cr-it qu'il fallait donner quelque chose A la fortune ; et, en effet, si elle n'eût favorisé ce parti, quoique fondé sur de si bonnes raisons, il aurait eu sujet de s'en repentir. Car les Hollandais, faisant consister tout le bonheur de la campagne i empêcher la jonction, ne perdirent pas de temps a se mettre en état de s'y opposer; ils s'avancèrent au Pas-de-Calais dans le temps que le duc d'York y arrivait, presque toute leur armée étant ensemble. Le duc d'York n'avait guère pltt3 de quarante vaisseaux, et il est aisé de juger avec combien de désavantage 1 aurait * le contraint de s'engager dans un combat, si un brouillard épais, survenu aussi à propos que dans les romans, n'eût dérobé l'armée d'Angleterre a celle de Hollande ; il lui en coûta toutefois un vaisseau de trente-six pièces de canon, nommé la Victoire, qui, par malheur ou par la faute du capitaine, tomba la nuit au milieu des ennemis, s
Itibi. rot/., mss.)
MINISTRE DE U MAMNI.
< A Londres, ce 19 mu 1072.
« Vous aurez su, par ta dernière que Je me suis donné l'honneur de vous écrire, que l'escadre de France était arrivée A la rade de Porlsmouth le vendredi 15 du mois, A dix heures du matin, et que le dimanche suivant nous avions vu paraître toute la flotte anglaise a six ou sept lieues de ladite rade, en sorte qu'on pouvait s'assurer que le lendemain lundi la jonction serait faite. Cependant le vent n'ayant pas permis A M. le comte d'Kstrées de lever l'ancre ce jour-la, elle a été remise au mardi ; et, quelque désir qu'eût le roi d'Angleterre de voir celte jonction, néanmoins l'avis qu'il avait reçu que six heures après que ses vaisseaux furent partis du'Guu-Fleet la flotte hollamlai.se, composée de soixante- douze vaisseaux de guerre, y arriva, et que, sans s'arrêter aux Hunes, elle avait continué A faire voile du cùtè de Portsinoulh, ayant obligé ses ministres à lui représenter combien celle curiosité nuirait au bien de ses affaires, qu'elle pouvait même l'engagera une retraite devant les ennemis ou exposer sa personne A l'événement incertain d un combat de mer,
il fut enfin résolu que le duc de Buckingham, les comtes d'Arlington et d'Oxford, et railord Clifford, iraient A bord de M. le duc d'York pour l'informer des intentions dudit roi, qui, ayant bien voulu que j'assistasse au conseil qui serait tenu sur ledit vaisseau pour y délibérer sur ce qu'il y aurait A faire pendant la campagne, je me rendis avec lesdits ministres sur le nord du prince, ou A peine fûmes-nous arrivés que les vaisseaux du roi notre maître, voguant en très-bon ordre, le vice-amiral A leur tête, passèrent A la portée du pistolet de l'amiral d'Angleterre, le saluèrent et furent salués en la manière qui avait été concertée. La joie fut d'autant plus grande parmi les Anglais, que leur armée n'étant auparavant composée que de quarante-cinq vaisseaux de guerre, il est indubitable qu'ils eussent été battus si les Hollandais les eussent pu joindre auparavant cette jonction. M le comte d'Estrées s'y étant rendu peu de temps après avec MM. du Quesne et de Rabesnières, ils furent reçus de monseigneur le duc d'York et des principaux de la flotte avec toutes les marques d'estime et d'amitié qu'ils pouvaient désirer; et, après dîner, il fut tenu conseil, dans lequel ledit comte d'Estrées prit sa place au-dessus du comte de Sandwich, vice-amiral d'Angleterre. On commença A examiner le capitaine et le maître d'un vaisseau hambourgeois qui avait été pns, lesquels firent rapport que la flotte hollandaise était mouillée A la hauteur de Douvres, et qu'elle espérait encore empêcher la jonction de l'escadre de Sa Majesté avec les vaisseaux anglais ; on y lut ensuite la lettre que le roi d'Angleterre écrivait au duc, laquelle ayant été expliquée en français, on apprit que son sentiment était d'attirer, s'il y avait moyen, les Hollandais dans le canal, et de les y combattre; mais, en cas qu'ils se retirassent vers leurs eûtes, ou leurs bancs pourraient les favoriser, il ne fallait point y hasarder un combat, mais plutôt s'avancer vers le Doggers-Bank. ou en tel autre lieu qui serait estimé le plus propre, pour empêcher leurs flottes marchandes d'entrer dans leurs ports, et rui- a ner entièrement leur commerce pendant la campagne. M. le duc et tous ceux qui composaient ce conseil ont clé d'un même avis sur le premier point, oui était de se mettre A la voile le lendemain, qui était hier (18 mai , sur les six heures du matin; et, quoique le vent fût contraire pour aller du coté de Douvres, néanmoins s'avancer autant qu'il serait possible par les marées, et joindre s'il se pouvait la flotte hollandaise avant qu'elle pût repasser le Pas-de-Calais, sinon la poursuivre, et se faire voir vers les eûtes de Flandre et de Hollande, pour ensuite prendre le parti que le roi d'Angleterre leur conseillait ou ordonnait. Voila la résolution dans laquelle nous avons laissé M. le duc d'York. M. le duc de Buckingham ayant voulu prendre sa part dans l'exécution, le milord Clifford, "qui a déjà donné en beaucoup d'autres occasions des marques de sa valeur, dit qu'il vou« lait être de la partie; milord Arlington témoigna aussi qu'encore que le roi son maître leur eût ordonné A tous expressément de retourner pour le servir de leurs conseils, et que son sentiment fût de lui obéir, néanmoins il ne prétendait pas s'en retourner si ceux avec lesquels il était venu ne s'en retournaient aussi. En sorte que chacun demeura persuadé que tout /es ministres du roi d' Angleterre allaient devenir volontaires dans celte guerre; et ils persistèrent dans cette résolution jusqu'au soir, que M. le duc d'York trouva A propos d'user de son autorité, et de leur déclarer nettement qu'il ne souffrirait pas qu'ils demeurassent plus longtemps dans la flotte, de sorte que les milords Arlington, Oxford et Clifford furent contraints de se rembarquer sur le yacht sur lequel nous étions venus; mais le duc de Buckingham, qui avait pris un petit bâtiment pour lui, est demeuré sur les vaisseaux. Il ne me reste qu'A vous dire que j'ai laissé tous ceux qui commandent les vaisseaux du roi notre maître dans la résolution de bien faire lenr devoir; et les principaux d'entre les Anglais, surtout MM Sprag et Unîmes, dans le dessein d'instruire les moins expérimentes de leur manière de combattre, et généralement de tout ce qu'ils savent de la guerre de mer. F.l chacun avoue A présent que rien ne pouvait tant con- | tribuer A unir étroitement d'amiiie les deux nations que cette jonction des flottes. Aussitôt que cette armée navale paraîtra A la hauteur de Douvres, elle sera encore fortifiée des vaisseaux qui sont restés dans la Tamise; et elle sera dans peu composée
«le quatre-vingt-dix vaisseaux de guerre et Je vingt-cinq brûlots au moins.
« Les Hollandais ont pris sur les Anglais un vaisseau appelé la Victoire-Française, armé de trente-six pièces de canon, qui escortait de petits bâtiments appelés quaichcs, chargés de matelots et de soldats, lesquels ont échappé. J'espère que dans peu on se revanchera bien snr eux de ce petit avantage.
• Je me suis donné l'honneur d'écrire au roi par cet ordinaire tout ce qui est contenu en ma lettre jusqu'ici.
« Je reçus hier, a mon retour ici. la lettre qu'il vous a plu de m'érrire du 13 de ce mois. Il n'a pas tenu a moi que M. le comte d'Estrées n'ait plus tôt reçu l'ordre du roi d'Angleterre de se rendre a Portsmoiilh ; mais, ù vous dire le vrai, je crois que la frégate qui devait le porter n'a été retardée que parce que la flotte anglaise n'était pas encore en état de sortir de la Tamise pour aller joindre l'escadre de France, au cas que les Hollandais eussent été au-devant pour la combattre; et je vous avoue que notre (onction est une espèce de miracle, et que si un brouillard épais n'avait pas retenu la flotte hollandaise, les Hollandais l'auraient jointe, et nous auraient mis hors d'étal de rien entreprendre contre eux de toute la campagne. Si on avait été mieux averti, on n'aurait pas couru un si grand hasard, et la faute vient de ce que l'on conlie les frégates d'avis a des gens dont peut-être les intentions ne sont pas beaucoup bonnes. J'espère que ce que j'en ai dit y fera apporter remède ; et cependant nos affaires sont à présent en bon état, et notre année se fortifiera de jour a autre des vaisseaux que l'on achève d'équiper successivement. Je vois aussi l'amitié et la bonne intelligence si bien établies entre les deux nations qu'il me semble qu'il ne puisse rien arriver qui la puisse troubler
f Je vous puis dire avec vérité que les Auglais ont au moins un quart et même un tiers plus de matelots qu'il n'y en a sur les vaisseaux du roi notre maître, et, comme l'on se battra peutêtre jusqu'à deux ou trois fois pendant cette campagne, comme on a fait dans les dernières guerres, et que nous en aurons apparemment beaucoup hors de service par mort, blessures ou maladies,, lesquels, suivant le traité. Sa Majesté serait obligée de remplacer, il me semble qu'elle ne peut pas se dispenser de faire faire la levée de matelots que le roi d'Angleterre demande.
• Je dois encore vous dire que les Anglais ont vingt-quatre petits bâtiments pontés et fort vites a voile, pour les défendre des brûlots. Ainsi il nous eu faudrait au moins dix ou douze, soit pinasses de Rayonne ou autres bâtiments des cotes de Normandie qui pourraient être propres pour cet effet.
a Le sieur Daync, qui est le plus habile homme pour la construction des vaisseaux qu'il y ait au monde, m'a aussi dit que les chaloupes de nos vaisseaux ne sont pas propres pour ces mers-ci, ni pour faire de l'eau, ni pour toutes les autres nécessité* de la Hotte; cela m'a aussi été confirmé par M. Carierct et par milord Clifford. qui disent qu'il en faut faire acheter d'autres dans les docks des marchands de Londres; mais aupavaut de vous iuformer de toutes les raisons qu'ils m'ont dites, je prétends examiner avec le sieur de Vauvré, qui doit être ici demain , s'il y a une nécessité absolue ou non de faire la dépense qu'ils conseillent, et on n'entreprendra rien sans vos ordres. Ledit sieur de Vauvré est resté a Portsmouth pour faire exécuter l'ordre que je lui ai donné de faire partir le Sam-Pareil aussitôt qu'on aurait réparé ce qu'il a souffert de son abordage contre le vaisseau de M. de Rabesnières, et de renvoyer incessamment â l'escadre tout ce qu'il y avait dans le port de Portsmouth de bâtiments et matelots français, en sorte qu'ils puissent rejoindre l'armée auparavant qu'elle ait joint les Hollandais.
• Le vaisseau l'Excellent, que commande M de Verdilles, avait un peu touché en se louant; mais, comme c'est sur la vase, il n'a point été endo nmagé, et je ne doute pas qu'il ait rejoint â présent l'escadre.
« Je vous envoie la lettre que M. de Vauvré vous écrit, el celle par laquelle il m'informe de la prise qui a été envoyée à Portsmouth. Les armateurs feraient mieux de mener leurs prises dans les ports de France ; car les frais qu'ils feront ici pour en poursuivre le jugement monteront plus haut que le provenu. Je mande audit sieur de Vauvré d'attendre vos ordres la-dessus,
et cependant, si le vin dépérit, de le faire vendre par autorité de justice, et â condition d en paver les droits dus au roi de la - Grande-Bretagne.
« Je crois que ledit roi ira demain â Chatam pour presser par sa présence la sortie de ce qui lui reste de vaisseaux et brûlots dans la Tamise et en fortifier son armée navale, qui sera ce soir, je crois, â la hauteur de Douvres, et donnera infailliblement combat aux Hollandais, si elle les peut joindre. Nous en attendons des nouvelles avec beaucoup d'impatience. Je crois que le roi d'Angleterre fait écrire par cet ordinaire à H. de Godolphin de témoigner au roi notre maître combien il est satisfait des vaisseaux que Sa Majesté lui a envoyés et de M. le comte d'Estrées qui les commande, aussi bien que de la ponctualité avec laquelle S» Majesté a satisfait à tout ce qu'elle a promis ; et il n'y a personne ici qui eût jamais pu croire qu'une si grande et si belle escadre, dont la moitié a été équipée â Rochefort, pût être prête â Drest plus de quinze jours auparavant la flotte anglaise. Tout le peuple en témoigne â présent de la joie; et je ne finirais point si je vous disais tous les bons effets que produit dans ce pays une si grande et si admirable ponctualité.
«t Colbert. »
(Lettre» de Colbert. — Ribl. roij. nus.)
MÉMOIRE Dl COMTE DÉSIRÉES AU ROI.
< 25 nui 1072, i quatre favuri-s de bourres.
a Je viens de recevoir, avec les ordres de M. le duc d'York de mettre â la voile, sur les avis qu'il a eus de l'armée ennemie, une lettre pour Sa Majesté, par laquelle il lui rend compte, ainsi qu'il m'avait fait l'honneur de me dire qu'il n'y manquerait pas, de tout ce qu'il avait fait depuis la jonction des vaisseaux de Sa Majesté avec l'armée navale d'Angleterre, tellement que, ne doutant pas qu'il ne mande précisément l'état et le lieu où est l'armée de Hollande, le dessein qu'il a pris de l'aller combattre; et l'avantage qu'on peut avoir sur elle en cet endroit, il me semble qu'il serait superflu d'y rien ajouter, si ce n'est qu'on n'a rien oublié pour disposer les capitaines des vaisseaux de Sa Majesté à bien faire leur devoir et quelque action digue de ses armes. Selon toutes les apparences, on le doit espérer, particulièrement s'ils gardent aussi bien leur ordre et leur rang qu'on leur a recommandé.
ù Le capitaine de la Gaillarde, qui porte ce paquet â Calais, ramène avec lui cette prise chargée d'Espagnols dont on a rendu compte dans le précèdent mémoire.
« Je ne dois pas oublier que M. le duc d'York m'a témoigné qu'il espérait qu'on réparerait les hommes qui seraient perdus clans un combat sur les vaisseaux de Sa Majesté, aussi bien que les munitions qui auraient été consommées, autrement que ce ne serait pas le moyen de profiter d'un succès heureux.
« Il m'a fait aussi entendre qu'en ce cas-lâ il pourrait entreprendre sur la Zélande, el attaquer un fort qui garde les écluses de l'Ile de Walcheren, dont la prise ne serait pas fort difficile. Je crois qu'en cette rencontre on pourrait tirer des vaisseaux quatorze cents bons hommes.
« Le comte d'Estrées. »
(lettres de Colbert. Uibl. roy., mu.)