MÉMOIRE DE COLBERT, AMJMSSADEIR
i A Londres, ce 29 mai 1072.
< Je viens de recevoir la lettre qu'il vous a plu me faire l'honneur de m'éerire, du 25 de ce mois; et ce m'est une fort agréable nouvelle à porter au roi d'Angleterre, que de l'assurer que Sa Majesté dounera les ordres nécessaires pour lever encore sept â huit cents malelots: car je vous assure qu'outre l'intérêt qu'il a au bon succès de la flotte, il en prend encore un si grand dans la conservation des vaisseaux français, que je vous puis bien dire que les siens ne lui sont pas plusâ cœur.
* Je tombe d'accord qu'il est impossible de remédier à présent au défaut de nos chaloupés, c'est-à-dire d'en faire construire d'autres ; mais je vois, par les lettres de H. le vice-amiral, qu'il est d'une nécessité absolue de louer ici de petits bâtiments pour faire de l'eau, et cela m'est confirmé ici par le roi d'Angleterre, et par tous ceux qui sont les plus expérimentés dans cette marine ; ce qui m'oblige d'écrire présentement à M. de Vauvre de faire un tour ici, afin que nous nous informions ensemble s'il n'y a pas de ces sortes de bâtiments dans tous les .ports et rades d'Angleterre, auquel cas j'écrirais à M. le viceamiral et a M. Arnoulde demander un ordre a M. le duc d'York
Cour faire fournir dans tous lesdits port et rades le nombre de âtimeuts dont nos vaisseaux auront oesoin pour faire leur eau, et même d'en régler le prix par journées, en sorte que ledit sieur Arnoul en puisse trouver partout sans aucune contestation qui retarde le service ; et je crois que de cette manière il en coûtera encore moins au roi que de louer ou acheter des bâtiments, et les faire suivre l'armée.
t Quant aux bâtiments pontés pour défendre nos vaisseaux contre les brûlots, il est certain que M. l'amiral, et tout ce qu'il y a d'officiers de marine, tant de France que d'Angleterre, sur la flotte, jugent qu'il est absolument nécessaire qu'au défaut de
Cinasses de Rayonne nous ayons une douzaine de bonnes doutes chaloupes naviguées par douze rames, ainsi que vous l'offrez, et il serait a souhaiter qu'elles eussent déjà joint la flotte, le roi d'Angleterre la croyant à présent engagée dans un combat. Cependant toutes les nouvelles que nous en avons reçues, depuis le dernier changement de vent de l'est au sud-est, ne sont guère certaines : les dernières portent que la flotte hollandaise s'était retirée vers Aelburgh ; et, comme M. le duc d'York avait fait un bord vers Calais pendant que le vent d'est soufflait encore,
(•retendant ranger la côte de Flandre, et par ce moyen gagner e vent sur les Hollandais, et les empêcher de se retirer vers leurs côtes, il est arrivé que le vent s est tourné au sud-est, et qu'ainsi ladite flotte hollandaise, se trouvant audit lieu d'Aelburgh, aura eu une grande avance et le vent favorable, en sorte
Ju'ellc se sera pu retirer; néanmoins le sieur de Vauvré m'écrit u 28 que notre flotte ayant effectivement rangé le même iour la côte de Flandre, le vent étant au sud-est, on a entendu, fors qu'elle a été environ à huit lieues de Calais, tirer quantité de coups de canon jusque sur les sept heures du soir, ce qui a fait croire que notre flotte donnait chasse aux ennemis, et le roi même a dit qu'apparemment cette journée ne se passera point sans que les deux armées se rencontrent. Nous avons maintenant quatre vingt-cinq bons vaisseaux de guerre très-bien armés, et environ vingt- cinq brûlots dans la flotte ; et je vous assure que le roi d'Angleterre fait tous ses efforts, il s'epuise même, pour fortifier de jour a autre son armée navale et de vaisseaux et de brûlots ; mais je vous avoue que, s'il leur arrivait quelque disgrâce, il ne leur reste aucun fonds pour v remédier. Nous attendons avec bien de l'impatience des nouvelles. Cependant je crois que les Hollandais, qui ont toujours le vent sur nous, n'ont autre dessein que de nous attirer sur leurs cotes : et, quelque envie qu'ait M. le duc. d'York de leur donner combat, il ne le fera point qu'en pleine mer ou dans la Manche. Ainsi je suis toujours persuadé que notre flotte demeurera vers le Doggers- Bank jusqu'à la fin de juillet, que le retour de la flotte hollandaise des Indes pourra forcer les ennemis à un combat.
« J'informe M. le marquis de Seignelay de tout ce que je vous écris, et je continuerai à lui rendre compte directement de tout ce qu'il y aura de considérable ici.
« SI. le vice-amiral n'a pas jugé à propos qu'on déchargeât aucun mât ni agrès des flûtes qui sont à la suite de l'escadre de Sa Majesté; cependant je suis de même avis que M. de Vauvré , qu'il aurait été fort nécessaire d'en avoir ici la plus grande partie . les plus grands radoubs ne pouvant se faicp , selon mon sens, que dans les ports.
c Colbrut. »
(Lettres de Colltert, Bibl. roy. mus.)
MÉMOIRE DE M. LB COMTE DESTRÉES AD «01 DU i" MO I&7.».
f Le 29 du mois passé les ennemis furent découverts à l'ancre
Far les frégates françaises et anglaises détachées à la tête de armée. Cogolin, le capitaine de l'Eôle, les aperçut le premier, et en vint faire son rapport à M. le duc d'York aussi exact qu'on pouvait le désirer, tant pour l'ordre qu'ils tenaient que pour le nombre de leurs vaisseaux.
« L'armée, qui avait déjà levé l'ancre lorsqu'il arriva, alla à eux à petites voiles pour rallier tous ses vaisseaux ; mais les ennemis, qui étaient à cinq lieues sous le vent et à huit des ' bancs de Zélande, arrivèrent d'abord, et, après avoir couru 1 quelque temps de cette sorte, tinrent le vent, et se mirent en 1 posture d'attendre sur une ligne les pavillons au milieu de leurs escadres; comme on fut à une distance raisonnable, on forma de notre côté l'ordre de bataille , dont l'escadre des vaisseaux du roi, qui avaient l'avant-garde , commença de se mettre sur la ligne et d'approcher de l'ennemi; il est vrai que les divisions du vice-amiral et du chef d'escadre eu étaient un peu plus près que celle du contre-amiral, qui avait tenu le veot davantage.
• Le soir, on détacha des frégates de toutes les trois escadres entre la ligne de notre armée et celle dps ennemis pour observer et prendre garde s'ils changeraient de bord, ce qu'ils ne manquèrent pas de faire à l'entrée de la nuit.
« Dans le même temps, les frégates détachées ayant fait leurs signaux pour faire connaître à l'armée la manœuvre de l'ennemi, le Tice-amiral français trouva qu'il n'était plus qu'à douze brasses d'eau, et, suivant l'opinion des pilotes, qu'il était trop près des bancs, tellement qu'il changea de bord aussi bien que toute l'armée. •
« Mais le lendemain malin, 30 du mois, il s'éleva une brume si forte que l'armée se trouva séparée , et l'on ne vit plus les ennemis, si ce n'est qu'à neuf heures ; la brume s'élant dissipée, on commença à se voir, et l'on prit la route de Soulliwold-lla) , ainsi qu'il avait été résolu ; mais, presque en même temps, on découvrit l'armée ennemie à trois lieues de nous, qui avait le vent sur une partie de la nôtre. On fil le signal de se mettre en bataille ; et l'escadre des vaisseaux du roi, qui. malgré les différents mouvements qu'on avait élé obligé de faire la nuil, malgré la brume et les mauvais temps, était demeurée ensemble et au vent des ennemis, s'avança pour le conserver et rallier treize vaisseaux de l'escadre bleue, sur lesquels l'armée ennemie aurait pu entreprendre si la blanche n'eût été en état de la défendre. Les vents s'étant ensuite augmentés, on tint toujours au plus près avec les basses voiles. Le soir , on mouilla pour rassembler les vaisseaux, et M. le duc d'York crut qu'il était à propos de continuer la route à Southwold-Bay pour s'y pourvoir d'eau, et se mettre en état de tenir la mer sur le Doggers-lhiik, où. si l'armée navale de Hollande veut venir pour assurer le passage de ses flottes, elle n'aura plus l'avantage de ses bancs, et d'avoir des ports assez près pour s'y retirer; que, s'ils abandonnent les flottes, il est impossible qu'ils n'en reçoivent beaucoup d'incommodité.
« Il est arrivé en celte occasion comme en d'autres que ce mémoire trouvera Sa Majesté déjà informée des choses qui y sont contenues ; mais j'espère qu'elle aura la bonté de l'attribuer an défaut de moyens de les lui faire savoir, et à rr que. M. le duc d York étant pressé de dépécher ses courriers au roi d'Angleterre, je ne puis être averti à temps pour me servir des mêmes occasions.
« Il ne se peut rien ajouter aux honnêtetés que je reçois de M. le duc d'York, ni à I exactitude qu'il témoigne de satisfaire aux articles concertés entre M. l'ambassadeur et les commissaires du roi d'Angleterre, m' ayant averti lui-même ce malin dn deux petites prises qui ont été" faites depuis deux jours, et ordonne au commissaire général de l'armée navale d'Angleterre d'en donner part à celui qui est embarqué sur les vaisseaux de Sa Majesté.
■ H. de Blancfort de Duras témoigne en toute occasion, aii-
\*tki de M le duc d'York, le zèle qu'il conserve pour tout ce qui regarde le service de Sa Majesté.
« Le comie d'Estries. »
iUUrtt de Colbert, KM. roy. mu.)
LETTRE Dl M. COLBERT , AMBASSADEUR , AD ROI.
f Le i juin 167»
f Sire,
c Je crois que M. le duc d'York informe Votre Majesté, par la lettre qu'il me vient d'envoyer, de ce qui s'est pas si'- sous son commandement depuis la jonction des (loties , et principalement de la salisfactiou qu il a de la conduite de l'escadre de Votre Majesté qui se fait admirer par tous les Anglais, tant dans sa bonne manière de manœuvrer que dans l'observation ponctuelle des ordres et signaux.
« J'espère qu'on aura encore plus de sujets de s'estimer quand il y aura occasion d'agir. Les deux flottes ont été quelque temps en présence près de la côte d'Aelburg, et j'apprends que, si M. le duc d'York avait voulu suivre le conseil d'une partie des commandants, et même sa propre inclination, il aurait commencé le combat, doDt les suites lui auraient été funestes, par la quantité de bancs de sable entre lesquels les ennemis s'étaient postés ; et comme il ne lui restait que deux heures avant la nuit, et que le lendemaiu le vent se renforça extraordinaireraent, ses grands vaisseaux, qui tirent beaucoup plut d'eau que les hollandais, auraient couru beaucoup de risque. Les ennemis se sont retirés sur leurs côtes, et le duc à la rade de Soulhwold- Bay pour y faire de l'eau, et pourvoir aux autres nécessités de son armée navale. Il ira ensuite se montrer aux côtes des ennemis, et puis se porter vers le Doggcrs-Bank.
» Ainsi que je me suis donné l'honneur de l'écrire à Votre Majesté, l'armée navale est à présent composée de cent trois bons vaisseaux de guerre , trente brûlots , sans compter les frégates d'avis et tous les autres bâtiments nécessaires au service de la flotte.
« Le roi d'Angleterre fait encore armer en diligence douze autres vaisseaux, et il me parait asseï que ce prince veut faire les derniers efforts pour remporter cette année quelque avantage considérable par mer sur les ennemis. Il m'entretint hier une bonne heure dans son cabinet sur ce qu'il jugeait devoir être fait dans cette campagne et même la prochaiue, pour l'exécution tant de ses propres desseins que de ceux qui lui sont communs avec Votre Majesté.
« Kl, comme il m'a dit qu'il voulait dans peu de jours tenir sur ce sujet un conseil avec quelques-uns de ses ministres et moi. j'en attendrai le résultat pour en informer Votre Majesté par le moyen d'un courrier.
«Je suis, etc., etc.