CHAPITRE XXIX
Avant que d'entrer dans la moindre réflexion sur le combat du 7 juin, nous allons laisser parler les faits, et donner d'abord la relation du vice-amiral d Estrees, puis celle de M. le duc d'iork, puis enfin celle de Ruyter. Les faite poses, on en tirera les conséquences naturelles.
RELATION DU COMBAT DONNÉ LE 7 JUIN ENTRE L ARMÉE 0 ANGLETERRE ET CELLE DE HOLLANDE
« 7 juin 1 672.
< L'armée de Hollande, après s'être fortifiée de quelquts vaisseaux équipés à Amsterdam, dont on ne sait pas le nombre,
parut, le 7 du mois, a la pointe du jour, i la vue d'une frégate détachée des vaisseaux du roi, qui était en garde à la tète de l'armée. Cogolin, qui la commandait, vigilant et entendu capitaine, ne manqua pas de faire les signaux ; et. sans l'avis qu'il en donna, les ennemis auraient pu surprendre l'armée à l ancre, les frégates anglaises n'ayant rien découvert du bord qu'elles avaient couru.
« Je ne doute pas que celte espérance ne leur ait fait prendre la resolution de nous venir combattre, fortifiés encore de la pensée que, lorsqu'une armée est près des rotes pour y faire de l'eau, il manque toujours des chaloupes et beaucoup de monde aux vaisseaux, et que l'ordre ne peut jamais être si grand que lorsque l'on est sous les voiles.
« Le vent qui les portait est celui qui traverse la côte de Solebay, tellement qu outre que l'escadre rouge était mouillée fort "près de terre, ils jugeaient bien qu'il était difficile a l'armée d'Angleterre de s'élever, et de courir d'assez longues bordées pour disputer le vent.
i Pour l'escadre des vaisseaux de Sa Majesté, elle était mouillée un peu plus au large ; el, nonobstant la nécessité ou elle était de faire beaucoup plus d'eau que les Anglais, on usa de cette précaution, la plupart des capitaines souhaitant le contraire.
« Les ennemis s'étant donc avancés avec cet avantage, au nombre de quatre-vingt-six vaisseaux de guerre el de trente brûlots, et force galiotes, commencèrent à arriver sur nous à sept heures du matin, que l'on était déjà sous les voiles. « L'aile « qui était opposée à I escadre française tint le veut davantage, « et courut un bord différent du reste de son armée ; » et, dans le même temps, le maior des vaisseaux, que le vice-amiral avait envoyé pour recevoir les ordres de M. le duc d'York, lui rapporta qu'il eût à tenir le vent autant qu'il serait possible, et que pour lui il aurait beaucoup de peine à s'élever, tellement que, * jugeant qu'il ne pouvait tenir le vent avantageusement « que du bord que l'escadre de Zélande courait, différent de « celui de son armée, le vice-amiral prit le parti de la combal- « Ire. el la percer avec son escadre pour aller joindre M le duc « d'York et le dégager, » Ce mouvement attira sur eux quarante-trois vaisseaux de guerre ou environ, et cinq ou six brûlots, dont il y avait quatre pavillons : un d'amiral, un de viceamiral et deux de contre-amiraux.
t Le combat commença de celte sorte presque en même temps de tous les côtés. Le milortl Sandwich fit ce qu'il put pour percer l'escadre opposée, n'ayant plus de mer à courir, el ne pouvant s'étendre à cause des bancs, ni prendre un autre parti. Dans ce dessein, un vaisseau de l'ennemi, de soixante pièces, l'ayant approché pour l'arrêter, il l'aborda et le prit ; mais il fut ensuite repris par les Hollandais. On lui détacha ensuite deux brûlots, dont il se dégagea, quoiqu'il y eût plus de trois cents hommes morte ou hors de combat ; mais, enfin, un vice-amiral hollandais lui en ayant mené un autre, il ne put s'en sauver, et l'on croit qu'il a péri dans le feu. le capitaine qui servait sous lui ayant eu moyen de s'échapper avec une partie de l'équipage. Pour M. le duc d'York, pressé par les mêmes raisons qu avait eues le milord Sandwich de changer de bord, il se résolut de revirer dans la ligne de l'ennemi ; ce qu'il fit aussitôt qu'il eut monté sur le vaisseau de M. Holmes, ayant été obligé de quitter le sien, qui, dès le commencement du combat avait été incommodé et perdu le capitaine Cox, qui fut tué à ses côtés. Il perça cette ligne avec beaucoup de fortune, el gagna le vent des ennemis, suivi de peu de vaisseaux. La confusion et le combat furent grands en cet endroit et dans celte mêlée. Les Hollandais abordèrent la Catherine, commandée par le chevalier de Chichely, et l'emportèrent ; mais il fut repris aussitôt par les Anglais, comme le vaisseau de M. Digby, oui fut aussi abordé.
« Quoique M. le duc d'York écrive à Sa Majesté, il m a, toutefois, ordonné de faire cette relation sur les choses qu'il m'a dites...
« 11 ne peut pas mieux faire ni témoigner plus de sens et de courage qu'il a fait en cette occasion. Il a monté trois vaisseaux différents, ayant été obligé de passer de celui du chevalier Holmes sur celui de Spragge, vice-amiral de l'escadre rouge II m'a dit aussi qu'on ne saurait croire combien le vaisseau de roi-
lord Sandwich a Dieu lait son devoir, cl à quel point a été la constance et la fermeté des équipages.
« L'armée d'Angleterre a perdu quatre capitaines, savoir : Cox, M. Digby, Hollis, et un autre dont j'ai oublié le nom; mais on peut bien dire qu'elle a eu l'avantage dans ce combat, puisque les ennemis ne se sont pas servis de celui qu'ils avaient sur nous, qu'ils se sont retirés les premiers, et que les Anglais leur ont pris deux grands vaisseaux.
« Chichely a été mené prisonnier en Hollande. Il y a plusieurs autres particularités qu'il était impossible de savoir lorsque j'ai vu M. le duc d'York, qu'on mandera à la première occasion.
« Pour les Français, dans le même temps que les ennemis commencèrent le combat du côté de l'escadre rouge et bleue, les Zélandais, qui leur étaient opposés, commencèrent aussi à les caoonner; mais, soit qu'ils n'eussent pas résolu de les enfoncer, ou qu'ils eussent ordre d'en user ainsi, ils tinrent le vent le plus qu'il leur fut possible à une distance raisonnable pour canonner. Il y eut un grand feu pendant tout le jour, que douze ou quinze vaisseaux de Sa Majesté soutinrent avec beaucoup d'ordre et de vigueur; mais il ne fut pas possible d'exécuter le dessein qu'on avait pris de percer cette escadre et de lui gagner le vent ; car, outre que l'ennemi n'en donnait pas le moyen, les vaisseaux de l'avant-garde ne tenaient pas assez le vent pour y réussir, quoique le vice-amiral le tint le plus qu'il fût possible, et qu'on le vit tout le jour entre ses vaisseaux et la ligne de l'ennemi.
« L'amiral zélandais tenta deux fois d'arriver sur le vice-amiral avec trois brûlots et trois ou quatre des plus grands vaisseaux de son escadre ; mais, soit qu il ne voulût faire qu une tentative, ou bien qu'il crût qu'on n'en était pas étonné, la dernière fois il changea de bord, et se retira vers son amiral. On fit, de notre part, ce qu'il fut possible pour regagner au vent et rejoindre M. le duc d'York, ce que l'on ne put faire qu hier au matin, que tout le monde se rallia à lui, vingt vaisseaux anglais l'était joints a nous pour le rejoindre.
« On ne sait pas bien encore l'état auquel sont tous les vaisseaux. Ceux qui ont combattu plus que les autres sont tous assez incommodés. Le brûlot CEmerillon, de l'escadre du sieur de Ilabesnières, se tenant témérairement entre la ligne des ennemis el la nôtre, a été coulé bas ; mais tout l'équipage s'est sauvé.
« Le Superbe, qui ne pouvait plus tenir sur l'eau a cause des coups de canon qu'il avait reçus, s'est retiré dans la Tamise ce matin. Je ne doute pas aussi qu'il n'ait perdu beaucoup de. monde. Le capitaine est blessé a la jambe d un coup de canon ; mais on ne lient pas sa blessure mortelle- Dcsardens a eu la jambe emportée d'un coup de canon. Du Magnou est aussi blessé d'un éclat à la jambe. Pour te Sainl-Pkiltppe, quoiqu'il y ait eu quarante-deux hommes morts ou blessés mortellemeut et vingH-inq de blessures légères, le sort n'est point tombé . sur les officiers, et il n'y a eu personne de quelque considération que le chevalier de Bezy qui a été autrefois garde de la manne : il a reçu plusieurs coups à l'eau el vingt dans ses mâts, qui les ont un peu incommodés.
« Hier, 8 du mois, après que M. le duc d'York eut rassemblé ses vaisseaux et vu les ennemis sous le vent, on arriva sur eux pour conserver la réputation et l'honneur du combat, ayant plié et s'étant retirés les premiers, quoique les avantages soient fort partagés. Ils me parurent moins forts de vingt vaisseaux; il y en a eu de démâtés par les Anglais, et deux par les nôtres.
« Quelques coups de canon du Saint- Philippe coulèrent bas une galiole, dont il ne se sauva personne; un brûlot de l'ennemi brûla de lui-même devant nous avec les hommes ; et il est impossible que les ennemis ne soient furieusement incommodés, puisqu'ils ont pris le parti de se retirer si vite. On les poussa hier jusqu'à nous trouver engagés dans les bancs d'Oslende. On n'en vint pas aux coups de canon, parce qu'ils plièrent et mirent des voiles, qu il survint une brume, et que les vaisseaux de notre avant-garde tinrent le vent plus qu'il ne fallait.
« Sa Majesté aura la bonté d'excuser si celte relation est confuse, et si toutes les choses ne sont pas dans leur ordre,
étant extrêmement pressé de lui envoyer la nouvelle de ce combat.
« Quoique l'on ne puisse rien reprocher au gros de l'escadre de Sa Majesté, cependant on peut l'assurer que, si tous les vaisseaux s'étaient tenus dans leur rang, el avaient observé exactement la manœuvre du vice-amiral, on aurait pu faire une action très-glorieuse et digne de ses armes ; il est certain que les ennemis ne nous en ont pas toutefois donné le moyen. Comme il n'y a plus de remède sur le choix des capitaines de celte escadre, i attendrai à rendre compte a Sa Majesté de ceux qui auront bien ou mal fait lorsque j'aurai l'honneur de la voir ; cependant elle le pourra juger par la revue des morts et blessés que l'on enverra a la première occasion
t J'ai beaucoup de sujet de me louer des capitaines embarqués sur le Sainl-Philippe, et particulièrement du sieur de Cabaret, en qui je ne connaissais pas les talents et les bonnes qualités qu'il a fait paraître. Le capitaine Heeinskerk, que j'ai fait passer sur mon bord, sur le point de l'occasion, est un homme très-utile dans cette guerre, el qui a très-bien servi dans celte action. S'il plaisait à Sa Majesté de reconnaître par quelque petite gratification le zèle el les services que ces trois capitaines ont rendus, cela ne pourrait être que très-avantageux à son service. Le sieur de Cou a été blessé d'un éclat dans le côté, dont ih-st encore un peu incommodé.
« U 9 juin \&ïl, entre Arwich «t Oricnd*.
» Le comte d'Esthées. t
Archive* de la Marine. (Versailles.)
Sait la relation de M. le duc d'York, extraile de ses mémoires.
«... Aussitôt qu'il fut jour, nous aperçûmes la flotte au vent, marchant droit sur nous. Ceux de nos vaisseaux de ligne et de nos brûlots qui se trouvaient plus près de la côte que les vaisseaux de pavillon, et quelques autres de nos grands vaisseaux, mirent sous voile à la première alarme pour venir se placer au poste qui leur était assigné dans l'ordre de bataille ; mais la marée qui portait au vent et le vent d'esl empêchèrent la plupart d'arriver au commencement du combat ; en sorte qu'il n y avait pas en tout plus de vingt vaisseaux, tant de l'escadre rouge que de la bleue, pour soutenir le premier choc de celles de Ruyter et de Van Cent. L'escadre de Zélande, commandée par Bankert, eut affaire à l'escadre française, commandée par le comte d'Estrèes : « Tous deux gouvemaienl vers le sud, et « étaient amurês à bâbord dès le commencement du
« tandis que le duc et le comte de Sandwich se tenaient orien- « tés au plus près du vent, les amures a tribord. » Le comte, à la tête de l'escadre bleue, en vint aux mains avec Van Cent à l'escadre d'Amsterdam, el Ruyter avec l'escadre de la Meuse eurent affaire au duc et â l'escadre rouge.
« Pour mieux éviter toute confusion et tpute erreur panique, le duc commença par défendre très-prudemment qu'aucun de ceux qui l'environnaient ne se permit d'importuner les officiers des équipages de questions inutiles; il interdit de prononcer seulement tout haut le mol de brûlol, el ordonna que. si on en apercevait un s'approcher de son vaisseau sans que lui ou ses officiers s'en aperçussent, on vînt le lui dire lout bas à lui-même, ou à l'officier qui se trouverait le plus près de ceux qui l'auraient aperçu -
« Entre sept et huit heures du malin, le combat commença avec beaucoup de fureur. Les Hollandais avaient l'avantage du vent, et Ruyter avait Lien compte en profiter; car. aussitôt que le duc et lui se furent lâché chacun leur bordée , espérant d en finir promptement de Son Altesse Royale . il lui envoya deux brûlols. Sir Edouard Scott, qui avait précédemment servi sur lerre sous les ordres de Son Altesse Royale, et qui maintenant l'accompagnait en qualité de volontaire fui le premier qui les aperçut; mais, se rappelant les ordres de Son Altesse, il en avertit à l'oreille sir John Cov, qui se trouvait alors près de lui. En ce moment, comme sir John appelait un officier pour lui donner
ses ordres en conséquence, un boulet le renversa mort, et emporta en même temps la tête de M. Bell, autre volontaire. Sir Edouard s'adressa alors au duc lui-même , qui donna sur-lechamp ses ordres, de manière que le premier de ces brûlots fut bien vite expédié , et celui qui venait ensuite mis hors de service pour le moment.
« Tendant ce temps , le duc et le peu de vaisseaux qui se trouvaient près de lui étaient tellement travaillés par Ruvter et ses seconds , qu'avant onze heures son vaisseau , le Prince, avait son grand mat de hune brisé, sa voile d'avant, ses haubans de tribord , et le reste de ses agrès et de ses voiles de combat absolument en pièces, et plus de deux cents hommes tués ou blessés; tellement que Son Altesse Royale, le voyant hors d'état de tenir plus longtemps, fut forcée de le quitter, après avoir ordonné en secret a son capitaine de le remorquer hors de la ligne, et de tâcher de le reparer, ou du moins de le sauver des brûlots ennemis. Pour éviter le bruit ou la surprise qu'aurait occasionné son départ , le duc descendit dans les entre-ponts, comme pour donuer quelques ordres, et de là se glissa dans sa chaloupe, n'emmenant avec lui que lord Feversbam , M. Henri Savit , M. Asthon , Dupuy et son maître pilote. Sa chaloupe le conduisit au Saiut-Michel. vaisseau de second rang, commandé par sir Robert Holmes, qui, se trouvant à l'avant de son escadre, un peu sous le vent, n'avait pas beaucoup souffert.
« Aussitôt qu'il fut a bord du Saint-Michel, il lit hisser son pavillon qu'il avait apporté avec lui; mais, comme il ne faisait pas asseï de vent pour le déployer, il fut oblige d envoyer sa chaloupe avertir le vaisseau le plus voisin du lieu ou il se trouvait alors.
• Tandis que les choses se passaient ainsi sur le point où le duc était en personne, les Français gouvernaient vers le sud, orientes aussi près du vent qu'ils le pouvaient Mais Bankert et l'escadre lélandaise ne les pressèrent pas aussi vivement qu'ils auraient pu le faire; car a peine les approchèrent-ils à plus de demi-portée de canon, ce qui ne diminua pas pe u la réputation qu'avaient acquise les Zélandais dans les deux dernières guerres d'être les plus braves d'entre les marins hollandais ; aussi ces deux escadres souffrirent-elles fort peu. Il n'en était pas ainsi de la rouge et de la bleue. Buyter et Yau lient les pressaient rudement, d'autant plus hardis a les attaquer qu'elles n'avaient pas en ligne , lors ne la première attaque, plus de vingt vaisseaux, le reste n'ayant pu rejoiudre la ligne que dans l'aprèsmidi.
« Aussitôt que le duc fut a bord du Sttint-Michel , il fut obligé de virer de bord, à cause d'un banc de sable situé par le travers de Laistnff, et gouverna vers le sud, serrant le vent d'aussi près qu'il lui était possible : parce moyen, il gagna le vent sur Ruyter et la plusgraude partie de son escadre; mais il avait toujours au vent l'escadre d'Amsterdam, qui avait été obligée île virer de bord pour la même raison : en sorte que le duc avait les ennemis des deux cotés , et fut forcé de marcher
auclque temps a la tète de sa division, aliu que le petit nombre e vaisseaux qui le suivaient pussent tirer dans ses eaux et virer de bord après lui. Le reste courut sous le vent de Ruyter, en sorte que l'ennemi et nous étions fort entremêlés.
« Peu de temps après que le duc eut commencé de gouverner vers le sud, une brise légère s'éleva à l'est. La fumée se dissipa, et il put un peu regarder autour de lui. La première chose qu'il vit fut le pavillon bleu du comte de Sandwich qui s'élevait, un peu en avant de lui . au-dessus de la fumée . si épaisse autour de lui, qu'on ne pouvait apercevoir la coque d aucun de ses vaisseaux. Tandis que la rouge était aux mains avec Ruyter et son escadre, la division de Sandwich n'était pas moins chaudement engagée avec l'escadre de Van Gent. Le vaisseau de celui-ci était en panne sur le flanc de celui du comte; tandis qu'en même temps un capitaine Brakel, marin très-audacieux et à tête chaude, avait placé son bâtiment de soixante-dix canons par le travers du vaisseau du comte; en sorte qu'entre deux, l'enfilant de l'avant et de l'arrière . ils lui tuaient une multitude de ses gens, ce qui obligea le comte, pour se débarrasser d'un si incommode voisin, d'ordonner à ses gens de monter à l'abordage sur le vaisseau de Brakel. Ils y entrèrent Cépée, la pique et le pistolet
a la main, et, après quelque résistance, s'en rendirent les maîtres, ce qui donna au comte le moyen de respirer un peu. Cependant Van Gent et ses seconds avaient tellement tiré sur son vaisseau, le Royal-James, et lui avaient tué ou mis hors de service un si grand nombre de ses gens, qu'il fut obligé de faire revenir à son bord ceux qui s'étaient rendus maîtres du vaisseau de Brakel; et, ayant envoyé prendre l'avis du capitaine Haddoc, officier expérimenté, qui, en ce moment, se faisait panser à fond de cale d'une blessure qu'il avait reçue dans le pied d'une balle de mousquet, d'après son conseil il jeta une ancre, attachée pour un cas pareil hors de la sainte-barbe. Celte manoeuvre eut l'effet qu'il désirait , qui fut de se débarrasser du vaisseau de Brakel ; mais il fut cause, en partie, de la perte du Rmjal- James; car, comme au commencement du combat son vaisseau se trouvait un peu au vent de sa division, en mettant à l'ancre, il la laissa s'éloigner de lui, en sorte que l'ennemi put l'approcher de plus près.
« Ce fut environ à ce moment-là que Van Gent fut tué d'un coup de sa propre artillerie ; mais cela n'empêcha pas l'ennemi de poursuivre vivement le Royal-James, et de lui envoyer un brûlot, que le comte coula avant qu'il pût l'atteindre. H n'était plus à l'ancre; car, aussitôt qu'il avait été débarrassé du vaisseau de Brakel. il avait coupé le câble qui sortait de la saintebarbe; mais il s'était déjà presque tiré du milieu des Hollandais, lorsqu'un autre brûlot visa sur lui. Il s'efforça de l'éviter; mais son vaisseau était tellement désemparé, qu'il u'en put venir à bout, et que le brûlot l'aborda du côté du veut , s'attacha à son bâbord et le brûla.
« Le duc le vit avec douleur, mais sans pouvoir l'empêcher, étant sous le vent; il passa pourtant tout près, et vit la mer couverte des gens de son équipage, dont les uns allaient à fond, d'autres nageaient , et d'autres s'accrochaient à tout ce qu'ils pouvaient saisir. Il ordonna au Darmomh, qui venait d'arriver près de lui, de te mettre en panne et d'en sauver le plus qu'il pourrait. Ce vaisseau et quelques-unes des chaloupes de ligne qui se trouvaient à la suite du duc parvinrent à en sauver trois à quatre cents, du nombre desquels étaient le capitaine Haddoc, le lieutenant Majo, le maitre charpentier, et un nommé Lowd, domt stique du comte de Sandwich qui, à son arrivée à Londres, fut fait page à la chambre du roi; le comte, son maître, n'eut pas le même bonheur : il se uo\a, et son corps, avant ensuite été retrouvé, fut enterre honorablemeut dans la chapelle d'Henri VII.
« Quelque temps apK's, le Phénix, petit vaisseau de quatrième rang, capitaine Lenève, et ensuite la Résolution, vaisseau de troisième rang, capitaine Berry. et le CMmbrittge, aussi de troisième rang, capitaine sir Freetchville-llollis, vinrent très à propos se ranger eu avant du Saint-Michel, qui se trouvait alors entre les deux lignes hollandaises, et avait reçu tant de coups à fleur d'eau que l'eau qu'il faisait l'empêchait de marcher. Le duc s'en étant aperçu, ht descendre un lieutenant, qui lui rapporta qu'il y avait cinq pieds d'eau dans la cale. Cependant, par les soins et le travail des pompiers, on parvint bientôt à boucher les voies d'eau et à vider la cale autant qu'il était nécessaire, sans être obligé de mettre en panne et de cesser le feu.
« L'escadre d'Amsterdam gouverna en ce moment vers le due, comme si elle eût été dans l'intention de l'attaquer de plus près; mais tout à coup elle se remit de nouveau en panne, et se contenta de le foudroyer de son canon. Le duc apprit ensuite la cause de cette diversité de mouvements. Le capitaine qui commandait alors le vaisseau de Van Gent avait été tué au moment où il s'avançait vers le duc. et celui qui prit après lui le commandement du vaisseau et de l'escadre n'eut pas le courage d accomplir ce que l'autre avait eu le projet de faire. Quelque temps après. Van Nés l alné. qui portait un pavillon à son grand màt, se trouvant sous le vent du duc, vira de bord, coupa entre l'escadre de Ruyter et celle d'Amsterdam, et vint se mettre en avant de la flotte hollandaise avec quelques vaisseaux de l'escadre de Ruyter; après quoi, vïraut une seconde fois de bord, il gouverna droit sur le dur pour gagner le vent sur lui, et lui envoyer quelques brûlots oui raccompagnaient ; mais lorsque h Star or*, un de ses seconds qui marchait à l'avant de son vais-
mm;! , se trouva i portée des batteries du duc, le cœur manqua à Van Nés; et, au lieu de suivre le Slavern , vaisseau de cinquante et quelques canons , commandé par le capitaine Elzevier, il vira de bord et s'enfuit avec ses brûlots, laissant derrière lui le Slavern, qui fut tellement désemparé par les bordées que lui lâchèrent le Saint-Michel et les vaisseaux de la suite du auc, qu'il se rendit au Grcenwich, blliment de quatrième rang, capitaine Green.
t Le Saint-Michel avait alors de nouveau tant d'eau dans sa cale, qu'il gouverna sous le vent; en sorte que, comme il avait le vent sur les. Hollandais , il arriva à portée de mousquet de leur flotte. Au moment où il passait près du premier grand vaisseau des Hollandais . second du vice-amiral, quelques-uns des gens qui étaient à l'avant du Saint-Michel crièrent de ne pas tirer sur le vaisseau hollandais, car il avait amené; mais le duc s'aperçut bien, a la mauœuvre de l'autre . que c'était une méprise, et que le pavillon que l'on croyait avoir été amené avait été abattu d'un coup de feu. 11 ordonna donc qu'on lâchât au vaisseau hollandais toute la bordée du Saint-Michel, qui rasa le pont dans tous les sens.
< Sir Edouard Spragge et quelques vaisseaux de sa division étaient venus se ranger à l'avant du duc; mais le comle d'Ossory. dans le Victorieuse, qui s'était toujours tenu à l'arrière du Saint-Michel, se trouva tellement désemparé, qu'il fut forcé de se retirer pour se réparer. A sa place, vint le capitaine Georges l.egg, dans le Fairfax, vaisseau de troisième rang. Il était plus de cinq heures après midi quand sir Robert Holmes vint dire au duc que /<■ Satut-Mu hel n'était plus en état de fenir en ligne; car. outre ce qu'il avait perdu de monde et le mauvais état de ses mats, de ses voiles et de ses agrès, il ; avait tant d'eau dans la cale, que, si on ne mettait sur-le-champ en panne
Cour boucher les crevasses, il serait impossible de le tenir a flot, e duc se résolut de passersur le vaisseaude sir Edouard Spragge, le ImuUoh, et en même temps ordonna a sir Robert Holmes de ne pas oter son pavillon et de ne pas sortir de la ligne jusqu'à ce qu'il revit le pavillon du duc flotter sur le London, de peur que, s'il disparaissait pendant un certain temps, cela ne portât le découragement dans la flotte. Ce fut une très-utile précaution; car, bien que la chaloupe qui conduisait le duc au London marchât très-bien, et eût de très-bons rameurs, il fut près de trois quarts d'heure avant de pouvoir gagner le London, que le vent, qui avait fraichi, avait porté fort loin en avant du Satnt-Michel.
« 1* duc, en arrivant a bord du London, le trouva aussi fort endommagé, particulièrement dans les graudes voiles. Il avait eu affaire au vaisseau de Van Nés le jeune, contre-amiral. Celui-ci, qui était au vent, venait rapidement sur nous; mais il était alors sept heures du soir. Ruyier fit un signal a tous ceux de ses vaisseaux qui se trouvaient au veut du sien de gouverner de son côté, et lui-même gouverna de manière à rejoindre l'escadre de Zèlaude, alors sous le vent de la sienne et aux mains avec lea Français. Dans cette manœuvre, il s'avança sur le Itainbotv, vieux bâtiment de second rang, capitaine Story. /..• Rainbow était un vaisseau à trois ponts, mais seulement de cinquante-six canons. Ruyter s'imagina qu'il fuirait devant lui; mais, voyant que l'audacieux capitaine n en voulait rien faire, il mit en panne, et demeura à l'avant du Hainbow, qu'il ne jugeait pas prudent d'attaquer, ayant au vent et sous le vent deux de nos vaisseaux. Il continua donc de prendre chasse pour rejoindre les Zèlandais. Ce mouvement de la flotte hollandaise donna à sir John Jordan et aux cinq ou six vaisseaux qui raccompagnaient , la facilité de rejoindre le duc , au vent duquel ils se trouvaient presque depuis le commencement du combat. Le duc avait donc alors le vent sur l'ennemi avec vingt-cinq ou trente vaisseaux de guerre et quelques brûlots. Le reste des bâtiments de sa flotte s'était avancé vent arrière de même que Ruyter, et avait rejoint les Français, en sorte qu'ils se trouvaient' sous le vent des Hollandais; mais le duc jugea que ce qu'il y avait de mieux a faire était de rester où il était, précisément au vent de I ennemi, qui avait alors réuni toute sa (lotte.
« Ce fut en celte situation que se trouvèrent les deux flottes après» le courber du soleil ; et ainsi finit celle mémorable journée, où les Hollandais, avet tous les avantages que leur don-
daienl la surprise, le veut et la supériorité du uombre, furen' loin d'obtenir la victoire sur les Anglais, puisque, au contraire, ils furent les premiers a quitter la mer et a se retirer dans leurs ports, comme on le verra bientôt. Mais, avant de passer a ce qui arriva le lendemain, on ne peut, sans faire injustice à la valeur anglaise, se dispenser de rapporter quelques actions mémorables qui eurent lieu dans le combat de ce jour, et dont on n'a pas encore parlé. Nous avons déjà dit que les Hollaudais s'étaient portés, en nombre très-supérieur, contre la division ou se trouvait le duc en personne , et dont ils avaient fait le but principal de leurs efforts. Ainsi donc , non-seulement le vaisseau du duc, mais ses seconds, placés près de lui, avaient essuyé le plus fort du feu de l'ennemi. Tandis que Ruyter pressait si vivement le duc sur le Prince, qu'il montait alors, quelques vaisseaux placés a l'arrière du sien n'attaquaient pas moins chaudement le Royal-Catherine, gros bâtiment du second rang,
3ui était un peu au vent du Prince et dans ses eaux, et faisait es efforts pour arriver au poste qui lui était désigué, de se tenir à l'arrière du Victorieux, un des secouds du duc, monté par le lord Ossorv, et qui se trouvait alors précisément a l'arrière du Prince. Le RoyaMlathtrine ne fil pas partir sa bordée aussitôt qu'il l'aurait dû, par la faute du maître canonnier. dont les munitions n'étaient pas rangées comme elles auraient dû l'être, ce qui portait le desordre dans tout son service. Sir John, nouvellement arrivé de la Méditerranée, dans te Dreadnouifht, vaisseau de troisième rang , n'était monte à bord du Royal- Catherine que la veille du combat, et, par conséquent, n'avait pas eu le loisir de l'examiner eLde remédier à ce qui manquait Ce feu si mou du Royal-Catherine enhardit l'ennemi à le presser plus vivement , et à y envoyer quelques brûlots. Les deux premiers furent repoussés par les boule-liors; mais deux autres parvinrent à s'y attacher, un. entre autres, en travers de l'avant. Alors, contre l'ordre du capitaine, l'équipage amena sou pavillon et se rendit. Les Hollandais y envoyèrent leurs chaloupes, qui emmenèrent sir John, son lieutenant, et plusieurs des gens de l'équipage, mettant tout le reste à fond de cale, à l'exception du maître canonnier, du charpentier et du contre-maitre. Ils laissèrent sur le vaisseau un de leurs lieutenants avec ce qu'il fallait de monde pour l'emmener. Les Hollandais, demeurés dans le vaisseau, plus occupés de le piller que de toute autre chose, ne s'étaient pas tenus aussi près qu'ils l'auraient dû de ceux de leurs vaisseaux qui avaient fait la prise; si bien que, lorsque le lieutenant hollandais reçut enfin l'ordre de faire sortir tout le monde du bâtiment et d'y mettre le feu, taudis qu'il se préparait â l'exécuter, le maître canonnier, le charpentier et le contre-maître, demeurés sur le pont se consultèrent et convinrent, lorsque leurs gens sortiraient des écoutilles, de les ap- | peler ft eux, et de les engager à tomber avec eux sur les Hollaudais, ce qu'ils firent. Ils se saisirent des piques, des crocs de I fer et de tout ce qui se trouvait sur le pont, et viurent facilej ment à bout des Hollandais, les firent prisonniers, et se trou- ' vèrent de nouveau maîtres du vaisseau. Sir Edouard Spragge, de son poste, i l'arrière du duc, avait vu tout ce qui s était passé sur le Royal-Catherine, mais sans pouvoir le secourir, parce qu'il était sous le vent; il envoya l'ordre à ceux qui l'avaient repris de se diriger vers la rivière, parce que le vaisseau n'était pas, pour ce jour-là, eu état de service.
« Deux brûlots hollandais s'attachèrent â l'Edyard, vaisseau de troisième rang de soixante-dix canons; mais le capitaine Welwang, qui le commandait, se démena de telle sorte, que, bien que sa grande voile fût déjà en feu, et que près de quatrevingts des gens de son équipage eussent déjà sauté à la mer. il parvint à se débarrasser des brûlots.
« 1* capitaine Francis Digby, second fils du comte de Bristol, capitaine du Henry, vaisseau 'de second rang, fut attaqué successivement par six brûlots. Il en repoussa cinq, el avait la main sur le boute-hors pour se débarrasser du sixième, lorsqu il fut renversé mort d'une balle. Le brûlot n'en fut pas moins repoussé. Itieutoi après sou premier lieutenant fui lue. ainsi que Bonnet, capitaine au régiment du dur. dont la compagnie servait sur ce bâtiment, el I enseigne du même régiment. Alors u» vaisseau hollandais de soixanle-dix canons, voyant que k Ih nry
était en fort mauvais état, et qu'il ne restait presque plus personne sur le poul. vint a l'abordage, et l'équipage hollandais se rendit maître du pont du gaillard d'avant et de la grand'chambre; mais le reste de l'équipage du Henry demeura en possession du dernier pontet de la sainte-barb» , et continua de tirer. Sir Roger Slriekland, qui commandait te Plymouih, petit vaisseau de troisième rang, arriva au sétours du Henry. Le contremaître du Henry était demeuré à son poste, sur le gaillard d'avant, soit que les Hollandais, occupés a piller la grand'chambre, ne l'eussent pas aperçu, ou que, comme il eti-.it blond et gras, ils l'eussent pris pour un de leurs gens. Voyant te Plymouth gouverner vers lui, il ordonna au timonier de donner un coup de limon, au moyen duquel l'arriére du Henry choqua si rudement le vaisseau hollandais qu'il s'en débarrassa ; et sir Roger, étant arrive un moment après, lâcha au vaisseau hollandais une bordée qui l'obligea de s éloigner, et de laisser le lieutenant et ceux de ses gens qui étaient montés à l'abordage sur te Henry à la merci de ceux dont ils avaient cru se rendre maîtres.
t Nais il faut aller retrouver la flotte dans la situation où nous l'avons laissée après le coucher du soleil. La nuit fut belle et calme. On s'occupa des deux côtés à réparer les vaisseaux, l intenlion du duc étant de recommencer le combat le lendemain malin. Au commencement de la nuit, on vil, du vaisseau du «lue, un grand bâtiment qui brûlait au milieu de la flotte hollandaise. On craignit d'abord que ce ne fût un de nos vaisseaux désemparés tombé entre les mains des ennemis tandis qu'ils gouvernaient pour rejoindre les Zélandais; mais il se trouva que c'était un vaisseau des Hollandais tellement désempare , qu a-
[»rès en avoir fait sortir 1 équipage, ils y avaient eux-mêmes mis c feu.
Le lendemain matin , au point du jour, le duc se trouva, avec les vaisseaux dont j'ai parlé, à une deini-lieuc environ au vent des Hollandais. Uoe brise légère continuait a souffler de l'est, et le temps était clair. Au lever du soleil, il n'aperçut aucun des vaisseaux qui formaient le reste de sa floue, dont il se trouvait alors au veut. Vers neuf heures du matin, il commença à les apercevoir sous le vent et un peu a l'arrière des Hollandais. Alors il gouverna vers eux, et passa près de l'ennemi, qui continua sa route sans essayer de l'empêcher de rejoindre le r ste de sa flotte. Il la rejoignit avant onze heures, et remonta à hord de sou vaisseau te Prince, que le capitaiue Narborough avait réparé et mis en état de service. Il l'avait recruté de l'équipage des deux brûlots, dont l'un avait brûlé et l'autre coulé la veille. Arrivé sur te Prince, le duc lit mettre en panne, et donna le signal pour convoquer à bord de son vaisseau (oui les officiers généraux , afin de se rendre compte de l'état det bâtiments qu'ils commandaient. Pendant ce temps, les Hollandais, qui continuaient de gouverner vers le sud, se trouvèrent tout à fait hors de vue. D'après le rapport des officiers généraux, il se trouva'qu'on avait perdu te lin ;al-James ; que te Lharlct II et te Saint-Michel avaient tellement souffert, qu'il fallait absolument les envoyer a. Sheemess, où étaient déjà te Victorieux, le Henry, le lloyaï-Caiherine, de troisième rang; le Fairfax, le Ihtnkirk. le York, de quatrième rang; et te Greenwich, commandé par le capitaine Green, qui avait emmené avec lui te Stavern sans en avoir reçu l'ordre; il fut cassé pour cela. On reconnut aussi que la plupart des vaisseaux en étal de servir avaient presque épuise leurs munitions.
« Il fut doue décide, sur l'avis unanime de tous les officiers généraux alurs présents, de forcer de voiles pour se rendre à Sheerness, et chacun retourna à son bord pour attendre que le vaisseau amiral donnât le signal du départ.
■ Mais a peine y étaient-ils rentrés, que de l'arriére du vaisseau amiral on aperçut la flotte ennemie gouvernant sur nous. Le duc alors ne jugea pas devoir suivre le projet arrêté ; mais, au lieu de cela, pensa qu'il fallait prendre le vent et rallier la flotte ennemie. Il douna donc à la sienne le signal de se mettre en ordre de bataille. Ou lit d'abord partir pour le Norc et pour Sheerness tous les vaisseaux maltraités, excepté deux, le Suiut-Mkhel et te Far faix, qui trouvèrent moyen de rester, quoique fort crevasses et en mauvais état. Le comte d 'Eslrees, avec I escadre française, avait l avant-garde : l'escadre bleue, alors comman-
dée par le vice-amiral sir Joseph Jordan et le contre-amiral sir John Ketupthor. avait l'arrière-garde. Sir John Harman. qui avait renvoyé son vaisseau avec le reste des vaisseaux desemparés, vint a nord de celui du duc, qui lui ordonna de se rendre à bord du Cambridge, dont le capitaine, sir Freetchville-Hollis, avait été tué la veille, et d'y mettre son pavillon de contre-amiral de l'escadre rouge.
« La flotte anglaise, ainsi en bon ordre, gouverna vers la flotte hollandaise, sur laquelle elle avait l'avantage du vent; mais*, lorsque notre avant-garde fut arrivée a la hauteur du milieu de la ligne hollandaise, Ruyterfit a toute sa flotte le signal de virer de bord a la fois, et ils s'éloignèrent serrant le vent pour gagner leurs cotes. Le duc fit alors signal a son avantgarde de forcer de voiles ; toute la ligne en fit autant, se portant sur l'ennemi Aussitôt qu'il vit M. du Quesne, qui, son pavillc . au mât de hune, conduisait les Français, arrivé à la hauteur de la tète de la flotte ennemie, il donna le signal du.<ombat, et gouverna sur les Hollandais, sur qui nous avions alors le vent, et dont nous n'étions pas à plus de demi-portée de canon. Il était deux heures après midi. Les Hollandais, voyant que la chose était sérieuse, au lieu d'attendre le duc ou de faire leur retraite en bon ordre, forcèrent dévoiles sans s arrêtera mettre en sûreté leurs vaisseaux désemparés. Le duc en compta quinze à t'arriére de leur flotte, et avait toutes les raisons du monde de croire qu'il s'en rendrait bientôt maître; mais il plut à Dieu d'en ordonner autrement : car, en ce moment même, l'air, jusqu'alors serein et brillant de soleil, se chargea tout à coup d'un brouillard tellement épais, qu'on ne se vovait pas de l'avant à 1 arrière du vaisseau. Le duc. voyant armer le .broujllard, lit retirer le signal du combat, qui était un drapeau Muge au haut du mal de hune, mit en panne, •errant lèvent le plus qu'il put, alin que pendant le brouillard les Hollandais ne le prissent pas sur lui. Il dura plus d'une heure; et, quand il s'èclaireil, nous étions toujours au vent, éloignés de l'ennemi de plus de portée de canon. Le vent étant alors au nord-ouest, le duc fil déployer le pavillon sanglant, comme l'appellent les marins, et gouverna de nouveau sur les Hollandais pour engager le combat ; mais, avant qu'il pût en venir aux mains avec eux, le vent augmenta à tel point, que, la mer étant grosse, il lui devint impossible de faire usage de ses basses batteries. H retira donc son pavillon sanglant, et continua de tenir le vent sur les Hollandais, oui se dirigèrent sur Weelings. Vers neuf heures ou dix heures du soir, le vent soufflant toujours très-frais, le duc vira de bord pour éviter le danger de donner sur les bancs de Flandre. Il marcha donc jusqu'à minuit en serrant le vent; puis, virant.de bord une seconde fois, se remit A la poursuite de l'ennemi jusqu'au lendemain matin, mais alors, ne l'apercevant plus, et jugeant qu'il s'était mis i l'abri dans ses sables, où l'on nr pouvait songer à le suivre, il jugea devoir changer de marche, et se rendre, à force de voiles, à la baiise du Nore. afin de s'y réparer, espérant avec raison reprendre la mer le premier après l'avoir quittée le dernier. »
Vient enfin la relation de Ruyter, extraite de sa vie.
« A la poiute du jour, tes Hollandais, étant arrivés par un vent d est-nord-est devant Southwold-Bay , qui est un port entre Harwich et Yaruiouth, découvrirent, sur les cinq heures, l'armée ennemie, composée des forces de France et d'Angleterre, et forte à peu près de cent trente voiles. Néanmoins d autres oui assuré que les Anglais seuls avaient cent seize narires de guerre et vingt-quatre gaiches, et que les Français en axaient quarante-huit ou trente-trois, selon le rapport de quelquts autres, avec huit brûlots et quatre flûtes. De plus, on prétend que les vaisseaux anglais étaient tous ensemble moulés de vingt-trois mille cinq cent trente hommes, et de quatre mille quatre-vingt-douze pièces de canon, et que les français portaient près de onze mille hommes et mille neuf cent vingt-six canons. Leur armée était à l'ancre, et les Hollandais parurent si subitement devant la baie, que plusieurs navires ennemis furent obliges de couper leurs câbles pour se mettre sous voiles et en ligne, ce qui se fit avec beaucoup de diligence. Elle était divisée en trois escadres, ainsi que celles des Provinces-Uuies. Le
JEAN RÀRT
<1hc d'York, en qualité d'amiral du royaume, la commandait en chef, étant au mdieu avec l'escadre rouge sous lui. L'escadre blanche, presque tonte composée de Français, était a l'aile droite, commandée pr Jean, comte d'Estrécs, vice-amiral de France. L'amiral Edouard Moutagu; comte de Sandwich» commandait l'escadre bleue, qui faisait l'aile gauche. Le duc d'York montait le Prince, ou, comme d'autres lont appelé, le Saint- Miehet, portant le pavillon royal au grand mat. L'armée des deux rois, ayant mis a la voile, porta le cap au nord, et celle des Etats, qui avait alors l'avantage du veut, mais d'un vent fort faible, arrivait peu à peu sur les ennemis. Ensuite le lieutenant-amiral Ruvier mit le pavillon rouge au perroquet de fougue pour signal de commencer le combat, gouvernant de son côté au sud, afin de tomber sur l'escadre rouge des Anglais, Le
Après cela, sur les sept ou huit heures du matin, les deux armées ennemies s'engagèrent dans une terrible bataille, Ruyter, de qui l'escadre gouvernait sur l'escadre rouge, dit à son premier pilote : Pilote Zrger, voilà notre homme, montrant dn doigt le duc d'York. Le pilote, otaot son bonnet, répondit & la matelote : Jtfontietrr, voies «fies le rencontrer. Et, en disant cela, il arriva droit sur lui jusqu'à une portée de mousquet. Alors l'amiral anglais vint lut prêter le coté, et lui envoya une bordée, a quoi le hollandais répondit de toutes les siennes, ce qoi couvrit l'air d'une si épaisse fnmée, qu'il n'y eut plus moyen de rien apercevoir, le peu de veut même qu'il faisait étant tout à l'ait tombé dans ce moment-la, comme si c'eût été sous les coups qu'on avait tirés. Il est impossible de bien représenter, ni même de s'imaginer toute I horreur du combat
ConiM 4n 1 juin.
lieutenant-amiral Raukert courut le même bord, rt fit aussi le sud pour attaquer l'escadre blanche des Français, et je lieutenant-amiral Van Genl tourna l'escadre bleue, qui était plus au nord. Les trois escadres s'avancèrent chacune eu son rang, ce que leurs divisions tient aussi toutes en même temps et presque en une droite ligne, Ruyter étant au milieu, Bankert a sa gauche, et Van Genl a sa droite. Les deux navires de guerre, accompagnés des deux brûlots détachés de chaque division, ainsi qu'il a été dit, faisant ensemble le nombre de dix-huit navires et de dix-buit brûlots, naviguaient un peu de Tarant, chaque partie de ce détachement A la tète de son escadre, de laquelle il était suivi. Ruyter avait exhorté en peu de paroles tonte son armée a bien faire son devoir, et avait vivement remontré quelle était la conséquence du combat ou ils allaient tous s'engager et quelles en devaient être les suites, puisqu'il ne s'agissait pas de moins que du salut de la patrie, de la liberté des Provinces-Unies, des biens, du sang et de la vie de chaque particulier, et qu'il n'y avait que leur courage qui put les garantir de l'injuste violence des deux rois qui les attaquaient.
qui suivit cette première décharge. Le» Scpi-Prwmce* et I amiral anglais furent pendant plus de deux heures au colé et sous le feu l'un de l'autre, tant qu'ils es demeurèrent presque tout désemparés. Le canon de Ruyter fut si bien servi, que des mousquets n'eussent pu tirer plus vite, et qu'enfin, sur les neuf heures, le grand mit de hune du duc d'York fut abattu avec son pavillon rougf. : et il aurait alors couru grand risque d'être abordé par des brûlots, si le calme ne les en eût empêchés. Il prit doue en cet instant le parti d'arriver et de se séparer de ltuyter; mais sa place fut bientôt remplie par plus d'un grand navjre de son parti. Cependant il fut obligé de passer a bord du bandree et a y faire transporter son pavillon, qui y fut arboré; mais, depuis, il ne se rapprocha plus de l'amiral de Hollande. A peu près en ce même temps, le capitaine Engel de Ruyter, qui combattait eu son poste dans la division de son père, fut si fort blessé d'un gros éclat à l'estomac, que, deux ou trois jours après, il ne pouvait plus ni parler ni faire entendre aucune forme de voix. Ses lanternes a cartouches avaient été vidées et remplies deux fois peudaut le combat. Il avait
.tuaxlu ce jour-là le grand mât de hune d'un uavire anglais, et avait eu onze hommes de morts à son bord et quinze de blessés, dont il v en avait dix quittaient dangercusement.il avait reçu six coups à l'eau, trois de ses canons avaient eu la bouche em-
Sorlée, et son grand mat de hune, aussi bien que sa vergue 'artimon étaient fort endommagés. Deux jeunes aventuriers des meilleures familles d'Amsterdam et un avocat de la même ville signalèrent, en cette occasion, et leur valeur et l'amour qu'ils avaient pour leur patrie Ils s'étaient embarqués en dualité de volontaires avec un assez grand nombre de matelots u'ils avaient levés A leurs dépens. Le premier, qui était Girard lassrlaar, issu de la généreuse famille des bourgmestres Hasselaar, laissant a Amsterdam deux jeunes filles qui avaient déjà perdu leur mère, fils de Girard Hasselaar, bourgmestre et grand
matelots portant de» bonnets bordés de vert et de gris, I bord de ta Ville d'Ulrechi, vaisseau commandé par Jean Bont, danj la division du vice-amiral de Liefde. Celui-n eut aussi l'avantage de survivre a une action si noble et si hardie, et le plaisir de raconter ensuite ce qu'il avait vu de* particularités de la ba* taille. « Le ruait Corneille de Witt, qui avait été tourmenté de « fluxions depuis qu'il était sur mer, ayant encore alors quel-
• que incommodité a la jambe, Ht porter on fauteuil de velours t vert sur le haut de la dunette, et quand il était las d'être « debout, il s'asseyait sur un coussin du même velours, où
* étaient les armes de l'Etat eu broderie. Il se tint en ee lieuc ta tout le jour, afin de voir ce qui se passait et d'observer la ( conduite et les actions de chaque particulier; mais. Ta fumée c continuelle supposant a son dessein, a peine pouvait-il aper-
li Itaifal-JaisjiÊn couW 1»M par Braikel — r»«t 178
bailli, commandait, avec quarante matelots portant des bonnets a r an glaise bordés de velours ronge, a bord du Protecteur, commandé par le capitaine David Swerius, dans l'escadre du lieutenant-amiral Ru y ter. La, sou zèle fut malheureusement éteint dans son sang; mais rien ne pourra jamais effacer l'éclat de la gloire qu'il s'est acquise en mourant ainsi au lit d'honneur pour sa patrie, et le coup de boulet qui le mit au tombeau servira du moins a faire vivre sa mémoire dans les cœurs de tous les véritables Hollandais. Le second, qui était Conrad de Ueemskerk, fils du docte conseiller feu Jean de Beemskerk, et d'une serar du bourgmestre Conrad Van Beuningen, si célèbre par son éloquence et par ses diverses ambassades, était, avec cinquante matelots, portant aussi des bonnets a l'anglaise bordés de velours bleu, a bord du Dauphin, corn- Bandé par le lieutenant-amiral Van Cent; et, après avoir donné de belles preuves de son courage, il revint heureusement saps avoir reçu aucune blessure. Le troisième, qui était Jean Bergh, avocat, issu d une bonne famille de Naarden, mais habitant d'Amsterdam, et enseigne de la bourgeoisie, était, avec huit
114 fwi". - l*Pri«*«*S«lMUtr. n*iPE<l«lb,
< cevoir jusqu'à la distance de la longueur d'un navire. Ccpeu- « dant il ne hasardait pas moins sa vie que le moindre mate- « lot, et les boulets ne volaient pus moins autour de lui. 11 avait « dans ce temps-là pour hallebardiers douze soldats vêtus de n rouge double de jaune, qui sont les livrées de Hollande. Comme ■ ils se tenaient proche dç Ini au haut de la dunette, près de la c friae, il y eut un boulet de canon qui, venant siffler A ses « oreilles, en abatlit trois presque A ses pieds, et en blessa « deux ou trois autres mortellement, D'un desquels il importa les t deux jambes. Intrépide au milieu d'un si grand danger, Cor- « neillo de Witt dit sans s'émouvoir A de Witt, gendre de Ruy- « ter, capitaine des soldats qui étaient prés de lui, qu'il eût A « faire jeter à la mer les trois corps tout vêtus, ce qui fut A « l'instant exécuté. »
Il faut maintenant passer aux autres circonstances de cette mémorable bataille. Dès le commencement, le lieutenant-amiral Van Nés, avec quelques vaisseaux de sa division, porta sur le viceamiral et sur le contre-amiral de l'escadre rouge; et, en leur faisant sa •décharge, il courut le même bord qu'eux au nord ; mais
le calme devint ni grand au pacage où ils étaient, qu'ils ne faisaient que dériver les uns parmi les autres, et qu'il était impossihle que les vaisseaux fissent assez de mouvements, ou pour s'écarter, ou pour avancer, ou pour reculer. Ainsi Van Nés et le vice-amiral de l'escadre rouge anglaise furent tout pioches et flanc a flanc l'un de l'autre pendant une heure et demie, faisant un feu continuel, chacun sursoit ennemi. Au même instant, Van Nés perdit de vue le capitaine Braakel, la fumée l'empëehanl de plus rien voir tant soit peu loin de son bord ; et lorsqu'elle commença a se dissiper, il aperçut des vaisseaux coulés bas, ce qui lui lit soupçonner que celui de eu brave capitaine pouvait être de ce nombre. Le lieutenant-colonel l'alm et le contreamiral Van Nés eurent le malheur de s'aborder alors, et ils dérivèrent ainsi engagés ensemble sans pouvoir se déborder à cause du calme, jusqu à ce que l'alm eut jeté l'ancre ; mais cette manœuvre les lit enlin séparer. Sur le midi, le flwjnl-V.ailur'iite, navire anglais, monté de quatre-vingts pièces de canon, et commandé par le capitaine Jean Chiche! v, lit chapelle à I avant du lieutenant-amiral Van Nés, sans pouvoir ni venir au vent ni arriver : ainsi ils dérivèrent longtemps l'un proche de 1 autre en s'envoyant sans cesse leurs bordées. Alors un brûlot de la division de Vun Nés se faisant nager vers l'anglais, celui-ci baissa l'enseigne de poupe et voulut se rendre, dépendant le feu prit nu brûlot, et van Nés, qui dérivait toujours, fut sur le point d m être touché a l'arrière, et se vit dans un fort grand péril, le brûlot se trouvant entre lui et l'anglais! mais, ayant fait tous ses efforts pour s'en éloigner, le brûlot vint eulin au côté de Chiehely. auquel Van Nés lira quelques coups à l'eau. Chiehely détourna aussi le brûlot, mais il n'en était pas moins sur le point de périr, car ses sabords de tribord étaient déjà dans l'eau. Van Nés, qui s'en aperçut, envoya le capitaine Van Aarsen avec la frégate t'Utrceht, et le commandeur VVynant Van Meurs avec l'yacht le liai ter dam, pour enlever l'équipage, et ensuite couler le vaisseau a fond ou le brûler. Ils y allèrent, et prirent une partie de l'équipage avec le capitaine. Cependant le lieutenant-amiral Van iiès, ayant revirè au sud, et «'étant de nouveau engagé avec les ennemis, ne sut point alors ce qu'était devenu le vaisseau de Chichely. Mais ensuite ou apprit d Angleterre que les Hollandais qui l'avaient abordé s étaient tellement amusés au pillage, et si mal a propos oubliés eux-mêmes, ne gardant plus aucun ordre, que les Anglais, se servant de l'occasion, les attaquèrent, en tuèrent quelques-uns, reprirent le navire, et l'emmenèrent dans un de leurs ports, Jean Van Braakel, qui commandait la (irunile-HulItinde. et qui était, comme on l'a vu, l'un des six ordonnés pour se mettre un peu de l'avant de l'escadre de Ruyler, afln d'adresser chacun un brûlot, fit ce jour-la une action d'une hardiesse étonnante, telle qu'il ne s était encore rien vu de pareil dans un combat, néanmoins sans ordre, et peut-être un peu contre l'ordre, mais pourtant d'une grande conséquence. Suivant les ordres prescrits, sou rang était de combattre dans ( escadre de Huyler, et dans la division de Van Nés, contre les vaisseaux de l'escadre rouge ; mais, au commencement du combat, s'étant écarté sur la droite avec le brûlot de Birk Munnik, il porta le cap au nord, vers Montagu, amiral de l'escadre bleue, et gouverna droit sur lui sans tirer un seul coup, quoique quelques anglais le eanounassenl de toute leur force pour l'empêcher d'avancer. Montagu, de son côté, faisait des décharges si terribles pour le détourner, qu il semblait que c était une grêle de boulets et de chevilles de fer qui tombal, et que leur chute fit bouillouuer et élever la mer comme si elle eût été remplie de baleines. Mais Braakel, nonobstant ou on lui tuât beaucoup de ses gens, ne tira pas un coup qu'il n eût abordé et accroche le lioijal-Jacque*, que moulait Montagu, et qui avait fait ses décharges. Alors le hollandais lui envoya à son tour toutes ses bordées, qui tuèrent une multitude de gens et en blessèrent encore davantage, les blessés jetant îles cris horribles. A I instant il se livra un combat épouvantable entre les deux eunemis, dont les forées étaient bien inégales : Braakel paraissait auprès de Montagu comme une barque auprès d'un gros navire; car son vaisseau ne portait pas plus de trois cents hommes el soixanle-deux pièees de canon, et l'amiral anglais portail nulle hommes et
cent quatre canons. Cependant le hollandais demeura une heure et demie a son rote, faisant un feu continuel, et le réduisant dans un tel état qu'il se serait rendu, comme son lieutenant le rapporta depuis, si le vaisseau de Braakel avait porté un pavillon. 11 reçut à la vérité des gens frais, qui lui fureut envoyés dans des chaloupes, et tacha, en sautant à l'abordage, d accabler son ennemi par le nombre : mais, quoique les Anglais fussent déjà sur le premier pont, les Hollandais ne tinrent pas moins ferme, et se défendirent d'en bas sans plier. Toutefois, le vaisseau fut percé de Uni de coups, et ses agrès furent si incommodés, qu'il ne pouvait plus porter de voiles ; outre cela, Montagu coula a foud deux ou trois brûlots qui arrivaient encore sur lui. Le ruart ayant vu que Braakel, au lieu de combat* Ire près de Kuyter et de Van Nés, contre l'escadre rouge, était aile avec tant de témérité s'engager avec Montagu, s'irrita fort de ce mépris de ses ordres, exemple dangereux et qui est de la dernière conséquence dans les combats, et prétendit que cette action méritait châtiment, quoiqu'il ne laissât pas de ( admirer en elle-même et de la louer; mais il eût souhaité qu'elle eût été faite contre le duc d'York, puisqu'alors, au lieu de devoir être punie nu vantée, elle n'aurait été digne que d'applaudissements et de récompense. Cependant l'escadre du lieutenant-amiral Van Cent étant aiftsi entrée en action, il y eut d'antres vaisseaux qui tombèrent sur Montagu, ce qui I obligea de redoubler ses efforts pour couper les amarres et se déborder de Braakel, à quoi ayant enfin réussi, le capitaine hollandais dériva tout désempa"rè ; mais, quoique l'amiral anglais se fût dégagé de lui, il n'était pourtant plus en état de se défendre. Il ne laissa pas, néanmoins, de se maintenir, et de donner les dernières preuves d une valeur infortunée jusqu'à midi, que le vice-amiral Sweers, ayant cru l'aborder, vit que Jean Uanielz Van den Byn. commandant du brûlot la l'aie, arrivait aussi sur lui ; et, a cette vue, changeant de dessein, il se retira après lui avoir envoyé sa bordée, et laissa agir le brûlot, qui, jetant les grappins a ce superbe vaisseau, le réduisit aussitôt en cendres, spectacle également digne de la compassion des siens et de ses ennemis. Il brûla saus sauter en l'air, parce que Braakel l'avait percé de tant de coups que toute sa poudre était mouillée, et que, sans le brûlot, il était déjà près de couler bas. Les matelots se jetèrent à la mer a centaines, tâchant d'éviter le feu par l'eau. L'amiral Montagu voulut se sauver avec son tils dans la chaloupe ; mais la multitude des matelots qui s'y jetèrent en même temps la firent enfoncer, de sorte qu'il y périt misérablement avec son lils, ou, comme d'autres ont rapporté, avec ses deux fils. Telle l'ut la fin déplorable de ce comte, qui était vice-amiral d'Angleterre, vaillant, iutelligent, civil, prudent, linunète dans ses manières el dans ses discours, et qui avait rendu de grands services a son roi, non-seulement à la guerre, mais aussi dans les affaire* d'Etat et daus les ambassades. Son corps, qui flottait parmi les autres, fut péché; mais son visage, ses beaux cheveux et son estomac, hâves ou brûlés parle feu, le rendaient tellemeut défigure, qu'il n'était reconnaissable que par ses babils. Il fut porté à Londres, el iuhumè avec toutes les ceremouies dues à son rang el à son mérite. Sa perle fut accompagnée de celle de plusieurs autres personnes de considération; mais son capitaine, nommé Haddok, quoique blessé, se soutiut à la nage, et fut retire de l'eau. Sou lieutenant fut aussi sauve par la chaloupe du brûlot qui l'avait mis en feu, cl mené encore avant midi à bord de Ruyler, qui lui fil donner des habits et le voulut faire descendre à' fond de cale, afin qu'il ne lui arrivât plus aucun accident particulier , mais il pria qu'on le laissât sur le pont, et qu'il pût voir ce qui se passerait, disant au lieutenant-amiral : « Monsieur, c'est là se battre : il « n'est pas encore midi, et cependant voilà plus d'expédition « faite qu'il ne s'en fit en quatre jours, l'an IGG6. » Il demeura sur le pont, n'étant point blesse. Pour le commandant Van den Byn, de qui le brûlot avait mis le feu nu vaisseau de Montagu, il reçut dans la suite avec son équipage six mille livres de récompense. Le lieutenant-amiral Van Cent, irrité contre les Anglais qui avaient demandé qu'il fût puni pour n'avoir pas voulu baisser pavillon devant l'yacht le Merlin, porta avec beaucoup d'ardeur sur l'escadre blëue, et perça au travers avec tant de
courage, qu'il y jeta l'épouvante; mais, une demi-heure après le commencement du combat, il fut malheureusement atteint d'un lioulet qui lui ôla la vie, et priva les Etats d'un de leurs meilleurs officiers. C'est ainsi que mourut le vaillant Guillaume-Joseph, baron de Genl, lieutenant amiral de Hollande sous le collège de l'amirauté d'Amsterdam, et colonel du premier régiment des troupes de l'Etat, issu d'une noble famille de Gucldres, et qui comptait parmi ses ancêtres le fameux Martin Van Rossent, ce foudre de guerre, el, parmi ses oncles, Walraven cl Oton, barons de Gent, célèbres par leurs belles actions dans la guerre coutre l'Espagne , mais particulièrement ce dernier, connu sous le titre de seigneur de Dieden, sous lequel il se signala à la prise de Wesel, l'an 1629. Notre Guillaume-Joseph, qui avait premièrement servi sur terre, était devenu, eu fort peu d années, un très-excellent officier de mer, qui. d'abord en divers combats, sous les yeux du lieutenant-amiral Ruyter, et ensuite depuis son avancement, avait donné des preuves extraordinaires de valeur et de prudence, surtout dans l'entreprise exécutée sur le Meduvei, près de Chatam ; et qui, après cela, n'avait pas acquis moins de gloire dans une expédition qu'il avait faite-contre les corsaires turcs, de sorte qu on ne pouvait attendre que de grandes choses de lui. Sa perte fut d'autant plus sensible à tous ceux qui étaient affectionnés à la patrie, qu'il mourait presque a la fleur de son âge, et lorsqu'il était le plus en état de lui rendre service. Son corps fut envoyé en llullande dans une galiote, oû, après avoir été embaumé a la Haye, il fut porté a Ulrechl, et enterré dans l'église cathédrale avec toutes les plus honorables cérémonies qu'on ait coutume de pratiquer. Ou lui a depuis élevé, aux dépens du public, un magnifique tombeau de marbre, ou ses vertus et ses dlustres faits, gravés en lettres d'or, doivent être, aux yeux de la postérité, autant d'aiguillons a la gloire.
<t Pour revenir aux circonstances de la bataille, dans le « même temps que les escadres des deux lieutenants-amiraux « de Hollande s'étaient engagées avec les ennemis, celle du « lieutenant-amiral Bankert avait de son coté mis le cap sur « leur escadre blanche, composée principalement de Français, « et le combat n'avait pas moins commencé rudement entre « celles-ci; mais le comte d'Estrées revira bientôt au sud, et, « par ce moyen, il s'éloigna des Anglais. Bankert le suivit, et, « faisant le sud comme lui, ils demeurèrent presque tout le jour i engagés ensemble, les Français baissant toujours sous le vent, • et Bankert chassant sur eux de toute sa force, sans toutefois » remporter beaucoup d'avantages. Véritablement, quelques-
uns ont dit qu'on avait coulé à fond un gros navire français ; « mais je n'en ai trouvé aucune certitude. B'autres ont estimé . que. le but de la France n'avait été que de regarder de loin le « combat pour conserver ses vaisseaux, en laissant les deux na- « tions de l'Europe les plus puissantes sur mer consumer leurs « forces et s'entre-détruire, afin de pouvoir mieux dans la suite « Tenir â bout de leurs desseins, d Cependant l'escadre rouge et rellede Buyterconlinuaient a faire un feu épouvantable I une sur l'autre ; mais entiu, faute de vent, on M trouva en état de ne pouvoir plus gouverner et de dériver les uns parmi les autres, si bien qu'à peine pouvait-on plus garder aucun ordre, et
Îue les vaisseaux qui venaient à s'aborder s'incommodaient autant plus qu'il était impossible de changer assez promptement de Lord. Il se fil alors, des deux côtés, des exploits dignes d'une éternelle mémoire. Un grand navire anglais monté de soixante-dix pièces de canon Tut mis en feu par un brûlot, et deux autres l'ureut coulés bas. On croit même qu'il en fut détruit davantage, et par le feu, et par l'eau; mais je n'en puis rien dire de précis, parce que ceux qui ont fait le rapport, ayant été en différentes escadres, se sont quelquefois mépris dans la confusion du combat, et, brouillant leurs idées, ils ont attribué a un vaisseau ce qui était arrivé à un autre, ou ont fait deux divers recils touchant un même vaisseau ; il y eut neuf ou dix brûlots hollandais détruits ou brûlés sans avoir pu faire aucun effet : les coups d un seul navire anglais en brûlèrent cinq ou six. LeJoâué, moule par le capitaine Jean Dik, fut coule à fond. Le Slave m, monté par le capitaine Elzevier, qui se défendit vaillamment, fut néanmoins pris. Après la mort de Van Gent,
son navire, et par conséquent la plus grande partie de son escadre, puisque chaque escadre observe et suit son pavillon,
comme auparavant. surTescadre bleue des Anglais. Ce fut à là plupart de ceux-ci une occasion de se joindre a l'escadre rouge, et d'aller fondre eu si grand nombre sur Buyler, qu'ils espérèrent l'accabler ; mais il ne tourna jamais la barre du gouvernail pour arriver devant l'ennemi, et le combat n'en devint que plus violent et plus opiniâtre. Ensuite Panbuis, capitaine des troupes, se rendit a son bord ; el, ayant secrètement informé le ruart de la mort de Van Gent, il est ordre de garder encore le secret, et de faire en sorte que, le même navire continuant à porter le pavillon d'amiral, on prit soin de lo conduire avec tant de précaution, qu'on ne pût rien apercevoir du changement nui était survenu. Panhuis retourna donc a son bord avec cet orare. et, a sa venue, il fit arriver de nouveau l'escadre de Gent sur les ennemis, et alors on vil redoubler la chaleur du combat. Au commencement, Ruyter avait gouverné au sud ; mais ensuite, les Anglais ayant viré au nord, Ruyter revira aussi ; et, ayant couru près de deux heures le même bord qu'eux, il les serra si fort contre le rivage, qu'ils furent contraints de revirer au sud ; ce qu'il fit aussi en même temps, courant si près de terre, que, lorsqu'il fut un peu dégagé de la fumée qui l'environnait, il pouvait distinctement de son bord apercevoir les maisons et les hommes. Les Anglais, ayant porté le cap au sud, forcèrent de voiles pour gagner le vent de l'escadre de Ruyter, qui, voyant leur manœuvre, et s'apercevant de leur dessein, fit tous ses efforts pour conserver son avantage, fort satisfait de ce qu'en prenant cette route ils lui donnaient moyen de s'approcher de Bankert et des Français, qui étaient fort éloignés vers le sud, el de combattre à une moindre distance du lieutenant-amiral de Zélande, afin de lui pouvoir donner secours s'il en avait besoin. Ainsi, il tint toujours le vent, et se servit de cet avantage autant qu'il put, mais beaucoup moins qu'il n'aurait , fait si le calme ne l'en eût point empêché. Cependant on corn- ' battait sans relâche. Jean Herman, contre-amiral de l'escadre rouge, officier brave et courageux, fut longtemps, avec quel-
Îjues autres des siens, au côté ou proche fle Ruyter, faisant un eu furieux, à quoi le général ne manqua pas de répondre de même. Sur le soir, cinq anglais de l'escadre bleue, ayant passé au vent de lui, firent mine de vouloir arriver sur son vaisseau avec deux brûlots, ne voyant plus auprès de lui que le capitaine Philippe Van Almonde et un senau : mais ils manquèrent de cuour ; car, quoiqu'ils eussent un vice-amiral parmi eux, tous les cinq mirent néanmoins en panne avant que d'être à la portée de son canon, au lieu de conduire les brûlots a son bord a la faveur de leurs décharges et de la fumée ; mais les brûlots,
filus hardis, ne laissant pas d'arriver, Almonde et le senau, seon leur devoir, allèrent se mettre entre eux et l'amiral, qui n'eût pu s'empêcher d'en être abordé, n'ayant point de chaloupe pour aller les détourner, parce que les siennes avaient été toutes deux coulées à fond. A ce défaut, Almonde et le senau se mirent en état de lui rendre ce service; mais, quelque résistance que ce brave capitaine fil de son canon et de sa chaloupe pour éviter lui-même le péril, il ne put empêcher que l'un des brûlots ne jetai les grappins a ses haubans d'artimon. On crut alors qu'il était perdu. Néanmoins, le feu ayant un peu couvé dans le brûlot, il eut encore le temps de couper ses haubans et de se déborder, en sorte que le brûlot, dérivant à son arrière, s'en trouva assez loin pour ne lui faire aucun dommage lorsqu'il commença a s'enflammer. L'autre brûlot, ayant vu ce qui s'était passé, ne fut pas aussi hardi que le premier : il fit le tour par 1 arrière de Ruyter, el prit sou cours vers le contreamiral de l'escadre rouge, qui était encore sous le vent a lui. Les. vaisseaux hollandais qui étaient au vent de Ruyter s'avançant alors pour le soutenir, le combat continua alors plus opiniâtrement qu'il n avait fait. Cependant on vil de loin que l'escadre blanche du comte d'Estrées était descendue de plus de deux lieues sous le vent de celles des Anglais, et que l'escadre de Bankert, étant en bon état, lui donnait la chasse. Mais, comme dans les batailles navales ou se bal en divers endroits, quelquefois en même temps, quelquefois en des temps diffè-
JEAN BAHT
n uls, et que la fumée empêche souveut qu'on ne voie ce qui se passe, tellement qu'une escadre ou une division, la plupart du temps, ne sait pas en quel étal est l'autre, il est presque impossible qu'on puisse rapporter nettement toutes les différentes circonstances de ce qui s'est passé en changeant de cours, en arrivant ou en revirant, et de ne pas placer quelquefois plus tard dans sa narration ce qui, en effet, est arrivé plus tôt, ou de ne pas raconter plus tôt ce qui est arrivé plus tard On peut encore moins faire tout à la fois le récit de ce qui s'est passé en différents endroits dans un même temps, et c'est ce qu'on peut appliquer à l'ordre que je suis obligé de tenir en rapportant ici dans la suite les divers incidents arrivés en cette journée a la division du lieutenant-amiral Van Nés.
« Lorsqu'aprés midi le général Ruyter eut porté le cap au sud, comme avaient fait les Anglais, le vent commença un peu à fraîchir de l'est-nord-est, et alors le lieutenant-amiral Van Nés lit enverguer un nouveau hunier à la place du premier, qui avait, été emporté de la vergue et déchiré du haut en bas. Au même temps, ayant vu le capitaine Braakel entièrement désemparé, il donna ordre au capitaine Aarsen , qui était revenu avec sa frégate auprès de lui, d'aller le remorquer du milieu des' ennemis jusqu'en Zélande. Ce vaillant capitaine avait à son bord cent cinquante morts ou blessés, et était blessé lui-même, oufcre que tout était presque brisé dans son vaisseau. Le capitaine Nicolas Rocs, qui montait le Jaasvelttt, ayant perdu son grand mat et son mât de misaine, demanda a Van Nés ce qu'il ferait. Le lieutenant-amiral lui répondit qu'il devait faire tous ses efforts pour s'écarter de l'ennemi. Il pria qu'on le remorquât. Van Nés lui dit qu'il fallait qu'il se tirât d'affaire lui-môme, parce qu'il n'y avait plus de frégate dans sa division pour lui donner. A l'instant, quelques Anglais vinrent passer devant Van Nés et devant les autres vaisseaux hollandais qui étaient avec lui, sur lesquels ceux-ci ayant fait un grand feu, ils eu abordèrent un qui . baissa aussitôt'le pavillon ; mais il ne fut point emmené dans les ports des Provinces-Unies, s'oit qu'il fut brûlé, ou abandonné, ou repris. Van Nés, après avoir encore un peu attendu les Anglais, eut le duc d'York à son arrière; et en même temps le vice-amiral avec le contre-amiral de l'escadre rouge, étant au vent avec lui, ils s'avancèrent aussi à son coté à la portée du canon , et lui envoyèrent leurs bordées. Le lieutenant-amiral hollandais n'avait que six ou huit vaisseaux avec lui , outre le vire-amiral Sweers, qui était un peu de l'avant, et qui gouverna alors sur les Anglais en tâchant de regagner le vent; mais, n'ayant
fin y réussir, il revira sur le même lieutenant-amiral Van Nés. I y" eut un grand navire ennemi fort désemparé, qui. ayant tourné pour prendre vent en poupe, se rendit, par ce moyeu, derrière l'escadre anglaise. Cependant, la fumée ayant commencé à se dissiper, Van Nés, avec ce qu'il avait de vaisseaux, vil Ruyter et le navire de Van Cent au vent qui baissaient vers eux, et en ce moment les Anglais arrivèrent un peu ; alors Van Nés vira au nord, et monta au vent des eunemis, qui se tinrent sous le vent de ses vaisseaux â son arrière. Ainsi, s étant avancé jusqu'à l'escadre de Van Cent, il mit aussitôt le cap au sud, et alla de nouveau aux ennemis, faisant un feu terrible sur les vaisseaux de l'escadre rouge qui étaient démeurès sous le vent â lui. Au même instant, il vit le général Ruyter, de l'arrière sous le vent, qui n'était accompagné que de deux ou trois vaisseaux, l'armée n'ayant pu s'empêcher de s'écarter fort par le calmo, et sur lequel portait l'encadre bleue anglaise , dont le contreamiral était déjà à son côté. Alors Van Nés, ayant fait vent en poupe, arriva sur l'arrière de l'escadre bleue, et, lorsqu'il en fut proche, il se lit un grand feu de part et d'autre. Van Nés envoya deux fois toute sa bordée au contre-amiral, ce qui obligea les ennemis de se retirer, et de tourner à l'arrière de lttivter. Dans ce même moment, le vice-amiral de l'escadre Weùe était un peu au vent, avec six ou sept vaisseaux qui arrivèrent sur le contre-amiral Van Nés, lequel était tout à fait désemparé. Le lieutenant-amiral son frère, le voyant en ce péril, porta vite sur les Anglais, et courut à son secours. Aussitôt ceux-ci remirent au plus près du vent, et le navire du contre-amiral Van Nés ayant été mené au gros de l'armée , fut de la remorque en Zélande; mais, pour le contre-amiral, il passa au bord du ca-
pitaine Laucourt, où il continua à donner des preuves de son courage. Au même temps, le navire de Van Cent et d'autres de son escadre s'élant rendus auprès de Ruyter, l'escadre rouge des Anglais changea de bord et prit son cours au vent de Van Nés; et l'escadre Lieue, qui était sous le vent â lui, porta aussi le cap au nord, et alla se joindre aux autres Anglais qui s'étaient tenus au vent de lui. Toutes les escadres de Ruyter, Van Nés et Van Gent se rejoignirent aussi, comme il a été remarqué ci-dessus, et ûrent le sud. Les Anglais ayant donc pris leur cours vers le nord , la nuit qui survint termina cet opiniâtre combat. Le lieutenant-amiral Bankert, qui s'était attaché à l'escadre blanche cl qui lui avait donné la chasse, se rendit dès le même soir avec la sienne sous le pavillon. Il avait été blessé â la jambe , et il fut contraint de garder le lit pendant quelques jours. C'est ainsi que cessa l'effusion du sang qui se lit en celle cruelle journée, de laquelle dépendait la destinée des Provinces- Unies. Le général Ruyter déclara qu'if t'était trouvé en beaucoup de bataille*, mais qu'il n'en avait jamais vu de si terrible, ni qui eut duré si longtemps. Le lieutenant du feu amiral Honlagu, qui, après la perte de son navire, ayant été mené à bord de Ruyter, avait vu de ses propres yeux tout ce qui s'était passé jusqu'à la nuit, ne pouvait se lasser d'admirer la conduite et la valeur de cet illustre amiral. Je sais même d'un témoin oculaire,
Îui mangea au soir avec ce lieutenant et avec d'autres officiers u vaisseau, que, lorsqu'on vint à parler de Ruyter, l'Anglais ne put s'empêcher de le louer hautement, et de leur dire enfin â tous, comme ravi en admiration : « Oui. c'est cela un amiral; « c'est un amiral, un capitaine, un pilote, un matelot, un sol- « dat. Oui, cet homme-là, ce héros, est tout cela ensemble. * On a dit qu'en cette journée son navire seul avait employé v ingtcinq milliers de poudre , et qu'il avait tiré près de deux mille cinq cents ^oups de canon; aussi demeura^t-il fort incommodé en ses mâts, en ses vergues et en ses voiles, ayant même quelques coups à l'eau. Il y avail à son bord trente hommes de morts et autant de dangereusement blessés, dont la plupart avaient perdu les bras ou les jambes , outre plusieurs autres blessés qui n'étaient point en danger. Il y eut un certain matelot dont le bras venait d'être emporté sur le gaillard d'avant, qui, étant descendu seul au bas, vite comme le vent, el venant à la cuisine où il y avait presse pour faire entrer les blessés, cria d'une voix ferme et d'un courage qui ne l'était pas moius : « Faites place ! A quoi vous amusez-vous ici? quand même on * aurait emporté la tête à un pauvre homme. A peine seriez-vous « prêts â lui donner la main. « Et en disant cela , il se lança tout d'un coup au dedans. Pour le nombre des morts et des blessés qui étaient sur les autres vaisseaux , comme je n'en ai point trouvé de mémoires, je ne puis aussi le marquer; du moins il est certain que, honnis Van Cent, il y eut très-peu de capitaines el de gens remarquables tués parmi les Hollandais. fou côté des Anglais, outre l'amiral Montagu, on perdit près de dixhuit capitaines ou chevaliers et gens de qualité, il y en eut dixneuf de dangereusement blessés, et le nombre des matelots blessés ou morts fut de deux mille cinq cents hommes. Outre cela, on fit sur eux quantité de prisonniers, qu'on sauva tant du navire de Montagu que des autres qui furent brûlés ou coulés à fond, et qui, ayant été d'abord distribués sur les vaisseaux, furent ensuite envoyés en Hollande. Parmi les Hollandais, plusieurs d'entre leurs navires qui avaient été le plus longtemps et le plus avant dans la mêlée, se trouvèrent tort endommagés, particulièrement le Dauphin, que montait le feu lieutenant-amiral Van Ceul; l Eléphant, que commandait le vice-amiral Sweers, et beaucoup d'autres.
« Le général Ruyter, qui aurait bien voulu pousser plus loin l'avantage qu'il avait déjà eu, fit toute la nuit, avec son armée, le sud-sud-est par un vent d'est, afin de rejoindre au malin les ennemis.
« Cependant tous les vaisseaux furent occupes à épisser les cordages, à etancher les voies d'eau, à emplir des gargousscs, el enlin à se préparer à un nouveau combat. Uans la même nuit ou â la pointe du jour, le Weslenjo , monté par le capitaine Y. de Hilkes de Kolaart, sauta par sa propre poudre, le feu y ayant pris par malheur ou par négligence; mais, comme le feu
y avait couvé quelque temps avant qu'il sautât, le lieutenant, le pilote et près de quatre-vingts hommes eurent le loisir de se jeter dans un petit bâtiment qui les alla prendre, et ils furent distribués sur les vaisseaux de Frise. Le jour suivant, le ruart et le général parurent résolus a retourner au combat, et a aller attaquer de nouveau les armées ennemies, qui, en changeant de bord , avaient gagné le vent. Le vice-amiral Sweers cul ordre, par manière de provision, de tenir la place de Van Cent, et d'arborer le pavdlon au grand mât pour commander l'escadre comme lieutenant-amiral. On fil en même temps passer le contre-amiral de llaan a bord du Dauphin, ou il devait mettre le pavillon de vice-amiral; et le capitaine Jacques Van Meeuwn Tut établi contre-amiral de la même escadre. A la pointe du jour, Ruyter découvrit les Anglais, forts de près de cinquante voiles, droit au nord-ouest, â trois lieues de lui. Sur les huit ou neuf heures, ayant reviré au nord, il vit peu après toute l'armée royale, au nord de la sienne, forte d'environ cent voiles. Vers les onze heures, il revira à l'est-sud-est par un veut frais d'eslnord-est, et navigua «insi tout le jour a une lieue des ennemis, qui. étant toujours au vent et éloignés des Hollandais, continuaient à courir le même bord qu'eux, sans vouloir arriver ou sans l'oser. Il sembla néanmoins, sur les quatre heures du soir, que les deux armées ennemies allaient s'engager; mais il se leva une brume épaisse qui les lit encore plus éloigner l'une de l'autre. Sur les six heures, l'air s'étant éclairci, on revit les Anglais et les Français bien loin au vent, sans se mettre en devoir de s'approcher des Hollandais, qui avaient fait tous leurs efforts pour les joindre. Ainsi ils continuèrent tous a courir le même bord jusqu'à neuf heures du soir, que les ennemis revirèrent; mais Huyler courut toujours au sud-sud-est jusqu'à minuit, qu'il porta le cap au nord-nord-ouest jusqu'au lendemain. Cette seconde journée lit voir clairement à qui appartenait l'honneur de la première, et de quel côté avait été l'avantage, ou du coté des Hollandais, qui avaient de nouveau recherche le combat avec tant d'ardeur, et qui y avaient si hautement provoqué leurs ennemis, ou de celui des Auglais et des Français, qui avaient évité avec tant de soin la rencontre de ceux qui les poursuivaient. Pendant qu'on donnait ainsi la chasse à l'armée royale, Ruyter. ayant remarqué que l'escadre de Bankert et celle de Sweers étaient un peu trop loin de la sienne, et que tous leurs vaisseaux en général s'étaient trop étendus, et, en ayant averti le ruart, on envoya un petit bâtiment leur porter un ordre par écrit de se resserrer un peu , afin que les ennemis ne prissent pas occasion de percer au milieu d'eux et de les couper; que si, néanmoins, les ennemis en venaient à bout, l'un des deux, soit Bankert, soit Sweers, c'est-à-dire celui qui se trouverait le plus proche d'eux, porterait sur eux avec son escadre, dans l'espérance qu'on pourrait se rallier pour se soutenir, et qu'on pourrail encore remporter quelque avantage ce jour-là ou le lendemain. Le même jour, le capitaine Adrien leding Berkoul, qui commandait le Lion-Iluttgc . monté de quarante-quatre pièces de canon, venant du quartier du nord, se rendit sous le pavillon, aussi bien qu'un brûlot qui venait de la Meuse. Le matin du 9 juin, un peu avant le jour, Buyter revira à l'est-sud-est, et courut grand risque de voir tomber ses mâts, tant ils avaient été percés dans la précédente bataille. Ensuite le ruart et lui jugèrent à propos de faire prendre à l'armée son cours vers la Zélande, pour deux raisons principales : la première, parce qu il y avait plusieurs vaisseaux à qui il ne restait que très-peu de
fioudre et de boulets, et qu'on pouvait leur en envoyer là fort acilement; la seconde raison, afin qu'on pût livrer la bataille sur les côtes de l'Etat, ce que Ruyter et les autres officiers généraux tenaient pour un grand avantage, parce que, lorsqu'on était proche de celles d Angleterre, les vaisseaux qui se trouvaient désemparés ne pouvaient se retirer qu'avec beaucoup de péril et avec le secours d'un ou de deux autres, dont, par ce moyen, Tannée se trouvait encore affaiblie; au lieu que tous ces inconvénients étaient beaucoup moindres lorsqu'on était proche de ses propres côtes. Sur les sept heures, on laissa tomber l'ancre, et chacun s'occupa à jumellcr, à surlier cl à rosier ses mats et ses vergues, à épisser les cordages, cl à préparer tout ce qui était nécessaire. Les ennemis étaient alors à quatre lieues nord-
nord-ouest des Hollandais, sur lesquels ils pouvaient arriver vent arrière tandis qu'ils étaient à l'ancre; mais il parut bien en ce moment que ce n était pas ce qu'ils cherchaient. Après cela, l'armée des Élats vint ancrer au nord-nord-ouest de l'île de Walcheren , Wesleapcl lui demeurant à quatre lieues sud-sud-est. Le 10, on envoya les blessés aux hôpitaux de Flessingue, de Middelbourg et "de Veere. Le même jour, le capilaine Jacques W'illemsE Brocder arriva du Texel avec la frégate Edam pour se joindre à l'armée ; et le vice-amiral Sweers fit entrer son vaisseau, l'Eléphant, à Flessingue pour boucher ses voies d'eau, et, par la même raison, celui du feu lieutenant-amiral Van Gent entra ensuite dans la passe. A l'égard des autres, on s'employa continuellement pendant quelques jours a rétablir ce qui était incommodé et à tenir tout paré. On détacha trois frégates, sous les capitaines Broeder, Tyloos et Valk, pour croiser depuis I armée jusqu'à laveuse-, e"l jusqu'au milieu de la mer entre la Meuse et l'Angleterre; et trois senaus pour croiser depuis la Zélande jusqu'au milieu de la mer, entre la Meuse et Olphemes, et de là vers Soulh-Bay, et de Soulh-Bay jusqu'à l'embouchure de la Tamise, pour revenir ensuite à l'année faire le rapport de ce qu'ils auraient découvert, afin d'apprendre par ce moyen en quel parage seraient les ennemis. Depuis . on envoya encore tour à tour d'autres frégates et d autres bâtiments à la découverte. Le 1*2, il survint un gros temps, et deux vaisseaux ayant perdu, l'un son beaupré et son mât de misaine, et I autre son grand màt , on les fit entrer dans le Wielingen , au-dessus de Flessingue, jusqu'au Flaak, pour les faire remâter. »
On va maintenant extraire de ces différentes relations les passages relatifs à un fait non pas nouveau dans la politique, de Louis XIV, c'est-à-dire relatifs à un nouveau déni de secours tout à fait semblable à celui de 1666; car en 1672, comme en 11506, Louis XIV préférait laisser ses vaisseaux en sûreté, pendant que ses alliés et ses ennemis s'entre-détruisaient.
Voici l'extrait de la relation hollandaise :
« Pour en revenir aux circonstances de la bataille, dans le même temps que les escadres des deux lieutenants-amiraux de Hollande s'étaient engages avec les ennemis, celle du lieutenant-amiral Bankert avait, de son côté, mis le cap sur leur escadre blanche, composée de Français, et le combat n'avait pas moins rudement commencé entre celles-ci ; mais le comte d'Estrées revira bientôt au sud, et, par ce moyen, il s'éloigna des Anglais. Bankert le suivit, et, faisant le sud comme lui, ils demeurèrent presque tout le jour engagés ensemble, les Français baissant toujours sous le vent, et Bankert chassant sur eux de toute sa force, sans toutefois remporter beaucoup d'avantages. Véritablement, quelques-uns ont dit qn'on avait coulé un gros navire français à fond; mais je n'en ai trouvé aucune certitude. D'autres ont estimé que le but de la France n'avait été que de regarder le combat, pour conserver ses vaisseaux, en laissant les deux nations de lturope les plus puissantes sur mer consumer leurs forces et s'entre-dètruire , afin de pouvoir, dans la suite, venir à bout de ses desseins. »
Cette autre est cxlràite des Annale* des Provinces-Unies, t. II, p. 206 (par Basnage).
« Après avoir rapporté ce qui se passa à la division de Buyter, voyons ce que firent les autres. Bankert, amiral de Zélande, courut moins de péril, parce qu'il eut affaire aux Français, qui selon toutes les apparences, avaient les ordres secrets d'être spectateurs du combat, et de n'v entrer pas. En effet, le comte d Estrées revira d'abord au sud, ce qui ('éloigna des Anglais, et Bankert, qui le suivait, fut réduit à faire des décharges qui emportèrent seulement un officier de distinction, et percèrent tellement un vaisseau français, qu'il coula bas. Sur le soir, le comte d'Estrèes mit toutes ses voiles afin d entrer promptement dans le canal L'intérêt de la France demandait qu'elle laissât affaiblir les deux puissances maritimes qui pouvaient lui nuire : elle s'embareassait peu du reproche qu on pourrait lui faire d'avoir manqué aux engagements d'un nouveau traité, pourvu qu'elle en tirât cet avantage, i
Ce qui suit est «Irait de la relation origiuale et autographe de d'Entrées, déjà citée : •
« L'aile hollandaise qui était opposée à l'escadre française lint le veut davautage, et courut uu bord différent du reste de son armée. »
Plus loin :
« Pour les Français, dans le même temps que les ennemis commencèrent le combat du côté de l'escadre rouge et bleue, les Zolnndais, qui leur étaient opposé», comment èrent aussi à les canonner ; mais, soit qu'ils n'eussent pas résolu de les enfoncer, ou qu'ils eussent ordre d'en user ainsi, ils tinrent le vent le plus qu'il leur fut possible à une distance raisonnable pour canonner. »
Plus loin, enfin :
« Soit que l'amiral zélandais ne voulût faire qu'une tentative, ou bien qu'il crût qu'on n'en était pas étonné, ou bien qu'il eût un ordre d'en tuer ainsi, la dernière fois il changea de bord, et se mita vers son amiral. »
Enfin, dans la relation du duc d'York, on lit :
« Malgré les ordres que j'avais donnés, l'escadre française et l'escadre zèlandaise qui lui était opposée gouvernaient vers le sud, et étaient amures à bâbord dès le commencement du combat, tandis que le duc et le comte de Sandwich se tenaient orientés au plus prés du vent, les amures a tribord. »
Enfin, dans le cas où ces éclaircissements ne seraient pas suffisants, voici une lettre des plus explicatives, écrite par M. le marquis de Granrcy, un des meilleurs officiers de l'armée.
Il est impossible de dire avec plus d'esprit et de malice ce qu'on a fait et ce qu'on aurait dû faire ou ne pas faire dans cette occasion.
Cette lettre est adressée a Colbert :
« Monseigneur,
«r Je laisse a beaucoup d'autres qui ont l'esprit mieux tourne que moi à la relation, à vous faire la description d'un grand combat ; pour moi. je m'attendais bien d'entrer eu danse, quoique le dernier de la ligne, et de parvenir a la plus forte mêlée, « lorsque, contre l'attente de tous les gens du métier, M. le « vice-amiral, au lieu de suivre M. le duc d'York, qui courait « au nord, mit a l'autre bord pour venir escarmoucher contre « l'escadre de Flessingue, qui avait reviré probablement pour c nous amuser. L'on esearmoucha d'assez loin pour que i aie f regret a dix-huit cents coups de canon que je tirai pour faire i comme les autres. Nous fîmes quantité de petites bordées, « tout ainsi comme si nous eussions été de l'escadre de Fles- < singue, revirant avec eux. Bien des gens croient que, si nous « eussions couru un bon bord, nous les eussions mis plus « proche de nous; mais, pour moi, monseigneur, je suis « de ces gens qui ont foi pour les généraux et leur capacité dès « qu'il est écrit et signé Louis; et ce que les autres attribue- « raieul à une grande faute dans le métier, j'aime mieux l'at- « tribuer à 'quelque'ordre secret, ou a quelque délicatesse du « métier, qui passe ma capacité et doute ans d'expérience qûe « j'ai a Ja manne, »
■ C'est de la boulé que vous m'avez promise, monseigneur, que j'espère qu'elle ne me sera pas inutile. J'espère, par votre moyen, aller un peu plus vite que je n'ai été; si ce pauvre Désarilans, qui n'a qu'une jambe a cloche-pied, allait passer devant moi, sans passer plus outre, je m'asseyerais là, quitterais mon épée, prendrais une plume, et j'écrirais sous un Je vos commis jusque* à la consommation des siècles, pour ne vous être pas mutile, ayant fait vœu d'être toute ma vie, etc., etc.
« Le marquis de Graacey. »
(Lettres de Colbert, Mb. roi/., mu.) Voici, enfin, les dépêches de Colbert de Croissy.
DÉPÊCHE DU COLBERT DB CHOISST A COLBEIIT.
< A Londre*, ce 13 juin 1672.
« Je ne doute pas que vous ne soyez dans une graude impatience de recevoir une relation exacte de ce qui s'est passé dans le combat de nos flottes avec les Hollandais; mais, cependant, je ne puis rien vous écrire de plus certain par cet ordinaire que par ma précédente, u'ayant reçu encore aucune lettre de M. le comte d Estrées; et comme j'apprends que M. le duc d'York a fait défense dans toule la flotte d'écrire, je crois que l'on pourrait bien avoir ôté en même temps le moyeu à M. le comte d'Estrèes de me faire savoir de ses nouvelles, ayant trop de preuves de son exactitude pour douter que, dans une occasion aussi importante, il n'eût informé le roi et vous de ce qui s'est passé ; et peut-être l'aura-t-il fait directement par Dunkerque ou Calais, M. le duc d'Elbeuf ayant envoyé, à ce que j'apprends, un petit bâtiment vers la flotte" pour en* savoir des nouvelles. J'ai aussi envoyé un de mes gens vers lui avec milord Clifford ; mais, comme l'yacht qui les porte a toujours eu le vent contraire, je n'espère pas sitôt de réponse à mes lettres. Le roi d'Angleterre reçut encore hier une lettre de M. le duc d'York ; mais il l'a tenue si secrète, que je n'en ai pu savoir le contenu ; et milord Arlington m'a seulement dit qu elle n'ajoutait rien à la précédente, dont je vous ai écrit la substance, sinon que M. le duc devait aujourd'hui assembler tous les pavillons, et faire avec eux une relation du combat, que l'on devait recevoir aujourd'hui; si j'en puis avoir copie, je ne manquerai pas de vous l'envoyer. * Cependant, comme les bons rapports que l'on « avait faits de notre escadre oût irrité ceux qui voient avec re- « gret la bonne union de la France avec l'Angleterre, ils com- « mencèrent hier à débiter dans la Bourse des nouvelles toutes « contraires aux premiers avis, disant que les Français n'a- « vaient point comballu, et qu'ils étaient cause de tout le mal h que la flotte anglaise a souffert ; et, quoique le roi d'Angleit terre continue a s'en louer, néanmoins ceux de sa cour tien- « nent le même discours qu'à la Bourse, ce qui augmente l'im- « patience que j'ai d'en voir une relation véritable. »
n M. des Babesnières est arrivé à Chatam fort blessé, et son vaisseau, qui a échoué au Midelgroude, a été relevé, cl a besoin d'un fort grand radoub, pour lequel M. de Vauvrè est parti ce matin ; et je fais prier par lui ledit sieur des Babesnières de venir prendre une chambre chez moi, s'il est en étal de souffrir le transport par terre ou par eau ; j'ai dit aussi audit sieur de Vauvrè de savoir de lui s'il est en état de parler de tout ce qui s'est passé, el de vous en envoyer une relation.
« Comme j'envoie un courrier à M. le Tellier pour lui porter un mémoire par lequel je rends compte au roi de quelques affaires de conséquence dont le roi d'Angleterre et milord d Arlington m'ont entretenu, et que je n'ose pas envoyer directement à Sa Majesté, parce qu'elles sont d'une nature à élre examinées à Saint-Germain, et qu'aussi ledit mémoire pourrait être pris par les ennemis, je me sers de cette occasion pour vous informer nue, dans les mêmes conférences que j'ai eues avec le roi d'Angleterre, il m'a dit que, « comme les flottes avaient « couru beaucoup de risques cette année dans leur jonction à
< Portsmouth, et qu'il y avait à craindre que les Hollandais ne « fussent encore plus diligents que nous l'année prochaine à « mettre en mer, il croyait que le plus sûr parti que l'on pour- « rait prendre èlait de faire hiverner l'escadre de Franc* dans « les ports d'Angleterre, et de renvoyer les équipages en France « pour retourner à la lin de mars, lorsque les vaisseaux seraient « radoubés. Je lui ai dit toutes les raisons qui me font juger « que la chose n'est pas praticable, et en d'autres que tous les f meilleurs charpentiers, calfats et autres ouvriers étant erot ployes aux radoubs de ses vaisseaux, nous n'en trouverions n que* de fort ignorants el beaucoup plus chers que ceux que t nous avons en France, où les magasins sont déjà pourvus de or toutes les choses nécessaires pour ledit radoub; mais, enfin,
< sans vous faire le détail de ce que j'ai dit. et qui m'a clé rét pondu, je crois que la raison d«nl je ne nie suis p;is explique * vous touchera aussi bieu que moi, plus que loules les autres,
ET LOI' 18 XIV
« qui est, qu'il n'est pas de la prudence d'abandonner les vais- € seaux du roi désarmé», pendant tout l'hiver, dans les pays « étrangers ; quelque sujet que nous ayons de nous louer de la « bonne foi dudit roi, ainsi qu'il m'ait dit qu'il fallait s'assem- « bler pour ce sujet, je m'en tiendrai toujours aux raisons que » j'ai eues de refuser re parti. »
« Pour ce qui regarde le combat, je crois que vous jugez assez, p»r les précautions que l'on prend pour empêcher que les relations ne nous en viennent, que nos flottes ont été surprises par les ennemis, et que , quand même nous n'y aurions perdu que le Roynl-Jnnies , qui était le plus beau vaisseau de l'An- . glelerre. néanmoins, comme il y en a dé|à huit de retournés, tous brisés de coups, et qu'apparemment il y en a encore beaucoup d'autres dans la flotte, les ennemis onl toujours l'avantage, quand ils auraient fait plus de pertes que nous, d'avoir assuré le retour de leur flotte des Indes, en nous faisant perdre un temps considérable a faire r.idnuber nos vaisseaux - et, comme le roi d'Angleterre est averti qu'ils ont environ trente vaisseaux tous prêts à sortir, et remplacer par ce moyen ceux
3ui sont hors de service, il juge, avec raison, que nous devons e part et d'autre mettre toutes pierres en œuvre pour fortifier puissammetit notre flotte. Il va faire partir pour ce sujet trois vaisseaux du port de Portjmoulli, ou l'on travaille en toute diligence 4 mettre aussi cèux de la Tamise en état d'aller joindre la flotte ; il souhaiterait aussi qus Sa Majesté voulut bien fortifier son escadre des vaisseaux qu'elle a A l'entrée de la Manche, disant qu'il y va de la gloire des deux couronnes de faire les derniers efforts pour remporter au plus tôt un avantage considérable sur les ennemis; et, en cela, je suis fort de son sentiment. Il dit aussi que. quand il vous restera une ou deux petites frégates qui croiseront la Manche et s'entendront avec les siennes pour la sûreté des marchand?, cela suffira : et vous considérerez aussi que les mêmes vaisseaux que Sa Majesté enverrait à M. le comte d'Estrees pourront servir, après la première occasion de combattre, à aller quérir nos vivres à Dieppe et au Havre, et les escorter jusqu'à la flotte; enfin vous jugez assez de quelle conséquence il est de fortifier incessamment notre escadre, et j'espère que vous serez d'avis de faire toutes choses possibles pour cela, et que vous pousserez incessamment la levée de sept à huit cents matelots, qui sont à présent nécessaires pour remplacer les malades et blessés, qui, je crois, auront été portés dans les ports de France, n'ayant pas appris qu'il en soit arrivé en Angleterre. Vous pourrez laire embarquer lesdits matelots sur les vaisseaux de guerre que l'on vous demande, au cas que vous jugiez à propos de les envoyer II vous plaira aussi faire partir les doubles rhaloupes qui nous sont nécessaires contre les brûlots; et enfin je crois qu'il est besoin de faire connaître dans cette occasion au roi d Augleterre que l'on se porte avec chaleur à le secourir, et que l'on n'épargne point la dépense pour cet effet.
< Je vous envoie la lettre que M. de Vauvré m'écrit de Châtain, où il a laissé M. des Rabesnières fort blessé, et son vaisseau n'est point encore revenu, ce qui m'inquiète fort.
« Les rapports que le sieur Schmit, capitaine anglais, a faits • a son retour, et quelques lettres qui sont venues de la flotte, « sont fort désavantageuses a l'escadre de Sa Majesté ; et prè- « seulement toute la cour et toute la ville sont persuadées que « la plupart de nos vaisseaux n'ont point combattu, et que les « autres n'ont fait qu'escarmoucher contre quelques vaisseaux t zélandais détaché» pour les amuser On dit même qu'ils n'ont « fait que ce I quoi on se devait attendre, et cent autres sottises « qui vont être des semences de divisions auxquelles il sera « très-difficile de remédier, quoique le roi d'Angleterre et mit lord d'Ariington y fussent tout leur possible. Il y a même ici t des gens du conseil dudit roi qui onl dit qu'il fallait qu'il lit « la paix avec les Hollandais, et qu'il se raccommodât avec son t parlement, eu lui faisant quelque excuse sur ce qu'il a entre- « pris sans l'assembler. Enfin, tout ce qu'il y a de gens coni traire; aux desseins du roi d'Angleterre, qui sont en beau- « coup plus grand nombre que les autres, triomphent â présent, « et le petit peuple rric fort contre les Français. »
« En vous écrivant ceci, milord d'Ariington est entré chez
moi avec une contenance assez embarrassée, et qui m'a fait d'à bord juger de sa proposition qui est que je savais assez combien le roi son 'maître s était épuisé de finances et de crédit dans l'armement de sa flotte, et qu'en elïet • il ne lui restait â « présent aucun moyen de la remettre en état d'aller chercher « les ennemis, à moins que je ne voulusse par mon crédit lui « faire trouver jusqu'à vingt mille livres sterling. Je lui ai dit « qu'il ne m'en restait pas deux pour le radoub de notre es- « cadre, et que tout ce que je pouvais faire, ce serait d'avertir
• le roi et vous de leurs nécessités par un courrier exprès ;
* mais, après m "avoir fait connaître qu elles étaient pressantes. « pour ne 'ouffrir aucun délai, et sachant d'ailleurs l'extrémité « oû est I présent ledit roi. à n'en pouvoir douter, je me suis i résolu d'employer tout mon crédit, et d'envoyer chez tous les « marchands français pour trouver au moins jusqu'à dix mille f livres sterling, et au delà même si je puis. » Ce n'est pas que je n'aie considéré le mal qui me pourrait arriver de faire cette avance sans l'ordre du roi ; mais, comme je pourrais bien ruiner entièrement les affaires de Sa Majesté en ce pays si je ne donnais promptement ce secours, qui n'est qu'une avance sur ce qu'elle doit payer au mois d'ortobre, j'ai cru qu'elle ne le trouverait pas mauvais. Si vous êtes du même sentiment que moi, j'espère que \oua voudrez bien ordonner à M. Formonl d écrire au sieur Carlionel de faire en sorte d'achever celte partie au plus tôt. Je suis, avec respect, tout â vous.
* Coi.nr.RT. «
« Je rouvre ma lettre pour vous dire que M. de Rlanqueforl vient d'arriver, qui a apporté au roi des lettres de M le duc, qui est rentré avec toute la flotte dans la Tamise, et m'a dit que le vaisseau de M des Rabesnières est à présent â Shecruess eu toute sûreté. M. de IHanqucforl a dit tout haut au roi que l'escadre de France avait fait des merveilles, et que si quelqu'un avait dit le coulraire. M. lè duc sérail le premier à l'en démentir Le roi a fort appuyé ce qu'a dit ledit sieur de Blauquefort, ce qui a bien mortifié un milord qui était l'auteur de la calomnie ; et il a aussi approuvé la proposition que j'ai faite que ceux qui nous blâment veuillent bien aller sur nos vaisseaux pour observer de quelle manière on «7 gouvernera dan* le premier combat, qu'on leur y ferait bonne chère, et qu'ils pourraient parler plus pertinemment* leur retour J'espère que ces médisants se tairont dorénavant. Ledit sieur de Rlanqueforl m'a dit que M. le duc avait envoyé à Calais une relation, pour Sa Majesté, de ce qui s'est passé au combat, et que M. le comte d Estrées iivait écrit par la même voie : aiusi il ne reste plus qu'à se radouber et â se préparer pour un autre combat. Je m'en vais demain avec le roi d Angleterre pour voir la flotte et visiter nos blesses, entre autres MM. des Rabesnières et Désaidaus. qui sont fort blessés, et que j'assisterai autant qu'il me sera possible. »
{Bibl. rog., nui. Lettre» deColbert.)
LETTRE DE b'bsTSÉES A COLBEKT.
1 J'ajouterai à la relation que je fais porter à M. l'ambassadeur à I/ondres. pour vous être rendue plus promplemeni, que M. des Rabesnières s'était fait porter à terre el dans la crainte qu il ne soit pas en étal de servir le reste de la campagne, je prends la liberté de vous faire considérer qu'il n'y a pis de temps à perdre pour remplir les places^varantes dans des vaisseaux. Quoique j'apprenne que M. le marquis de Tliemines ait bien fait son devoir dans le combat, étant si jeune el mon neveu, je n'ose Vous le proposer Nous manquons toutefois ici de sujets, el les plus jeunes, assistés de bons lieutenants, ne feraient peut-être pas plus mal que les plus anciens.
a J'attendrai avec impatience les ordres de Sa Majesté sur cela, aussi bien^jue sur la cornette qu'il faudra remettre sur un autre vaisseau, si M. des Rabesnières ne peut servir.
« Le commandeur de Verdille. ayant donné des preuves de courage et de fermeté, on ne peut lui refuser celle marque