‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 36 sur 120 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Les mois de juin et d'août 1672 furent remarquables par le rétablissement du stalhoudérat en faveur du prince d'Orange et par le massacre des frères de WiU.

Cette page sanglante de l'histoire humaine est extrêmement curieuse fi lire; car jamais, je crois, l'humanité ne s'y est révélée plus Sublime, et aussi plus féroce, pluB insensée, plus stupide, plus lâchement adulatrice, en un mot. pins tui generit.

Ce serait, en vérité, à faire frémir, si l'on ne savait, après tout, que l'homme n'a été, n'est, et ne sera jamais que f homme, un pauvre ange déchu, qui doit porter, hélas 1 éternellement au front le stigmate indélébile de sa tache originelle.

Itésumnns les faits.

Au mépris des lois, des traités, des serments, sans prétexte, kans iutérét, sans raison, les armées de Louis XIV, commandées par Turenne, Luxembourg et Coudé, en moins d'un mois arrivent au cwur de la république.

En suite de cette rapide et facile invasion, tout ce que l'imagination en délire d une soldatesque effrénée peut inventer de plus monstrueux , forme je ne sais quel chaos de crimes sans nom, dont les plus simples éléments sont le meurtre, l'incendie, le viol et le pillage.

L'épée au poing, le casque en tête, criant : Tue te* hérétique»! un prince de l'Eglise et du saint-empire, l'évéque de Munster, gage par Louis XIV, ravageant tout sur son passage, a recours aux jongleries les plus effrontées et les plus profanes, aux chai met magique*, en un mot. pour épouvanter encore les populations qu'il décime!...

Qui traile-l-on ainsi?

Des paysans, des bourgeois, des femmes, des enfants, laissés sans défense par des milices effrayées ou des troupes sans discipline.

Bientôt cette malheureuse république, épouvantée, meurtrie, saignante , se met à deux genoux devant Louvois , joint les mains, lui demande grâce et pitié, et lui offre son or, sa nationalité, son sol.

Mais elle est repoussèe avec des injures qu'on aurait honte de répéter, parce qu'il ne fallait à Louvois, ni ce sol, ni cet or, ni cette nationalité, car, ces propositions acceptées, la paix était faite, et A Louvois il fallait la ouerre, on l'a dit, la gtierrc pour donner de l'importance à ta charge et embarrasser Colbert.

La république éplorée se tourne alors vers l'Angleterre : de ce côté, c'est Buckingham qui joint à la cruauté de Louvois un

fersiflage révoltant et des prétentions impossibles à remplir, uis, d ailleurs, l'Angleterre à la solde de Louis XIV ne pouvait vouloir que ce que voulait Louvois.

Enfin, envahie, déchirée, désespérée, la république veut s'ensevelir sous les eaux de la mer; mais jusqu'au suicide, tout lui manque : un soleil dévorant a tari ses écluses.

Alors ce peuple devieot ivre, furieux, et tourne contre luimême sa rage et son désespoir : on l'a frappé, il faut qu'il frappe. Ami ou ennemi, innocent ou coupable, il lui faut des victimes à égorger; il massacre, il s'entre-tue : de là, d'effroyables soulèvements ; de là, des meurtres et des cruautés inouïes dans l'histoire.

Puis, jetant un coup d'œil froid et calculateur sur ces tableaux de désolation , un homme de viflgt-deux ans à peine traverse cette effroyable époque, calme, plie et silencieux, observant tout, se servant de tout, tenant compte et exemple de tout, cédant devant l'ennemi pas à pas, ne tentant rien, ne prenant aucune responsabilité, parce qu'il sent que son heure n'est pas encore venue; Guillaume d Orange, en un mot, attend, avec une prudence au-dessus de son Ige, que la tourmente populaire jette enfin à ses pieds un pouvoir qu'il brûle de saisir, mais qu'il a le génie de savoir attendre.

Et pourtant celte république, qu'on écrase dans le sang, rt. it sincèrement dévouée A Louis XIV ! et pourtant le parti français, représenté par Jean de Witt, qui conduisait les affaires des Provinces-Unies, était attaché à la France par les triples liens de la foi Jurée, de l'intérêt public et des convictioos personnelles I

Or, en ravageant cette république qui ne lui avait été que secourable, quel résultat obtient donc Louis XIV, ou plutôt Louvois? — La mine du parti français, le massacre des frères de Witt. —Qui remplace le parti français? — Le parti orangiste, ennemi déclaré de la France. — Qui remplace Jean de Witt? - Guillaume d Orange, Guillaume d'Orange! l'ennemi le plus fatal et le plus acharné de la France 1

Ce n'est pas tout : cette conduite insensée de Louis XIV soulèvera l'Europe contre lui. Ce ne sera plus dès lors la triple alliance qu'on lui opposera : ce sera une ligue universelle, une coalition formidable, qui, grandissant de ce jour, menacera incessamment la France, la mettra à deux doigts de sa perte; et pourtant celte ligue, malgré des calamités et des désastres sans nombre, ne pourra empêcher Louis XIV. vieux, abandonné, ruine, attaqué par tous, d'atteindre, à la fin de sa longue carrière d'ambitions malheureuses, le but constant où tendirent toujours Richelieu, Mazarin et de Lionne ; à . savoir : rexaltation //'un prince de la maiton de Bourbon au trône d'Espagne ; — et d'arriver ainsi, par les ruses les plus sacrilèges, par tes moyens les plus exécrables, à celte usurpation flagrante, si nécessaire, dit-on, à la balance politique de l'Europe.

Quelle singulière combinaison providentielle!

Mais, pour revenir au fait partiel du meurtre des frères de Witt, qui consomma la ruine du parti français, il demeure de la plus éclatante vérité que ce meurtre et la ruine de ce parti ne furent qu'une conséquence de la trahison de Louis XIV envers les Etals, puisque ces deux grands hommes furent égorgés aux cris de : Mort au parti français! Ces mots disent tout.

Voici, d'ailleurs, comment les choses se passèrent quant à ces meurtres :

On sait que Corneille de Witt, député plénipotentiaire des Etats sur leur flotte, assistait au combat de Soulhwold-Uay ; on sait que, placé sur la duuetle des Sept- Province*, à l'endroit le plus dangereux du vaisseau, entendant sans pâlir l'ouragan chargé de ter qui grondait autour de lui, gravement assis dans sa chaire d'ivoire, entouré des gardes des Etats, dont plusieurs tombèrent morts à ses pieds , il parut planer sur celle longue journée meurtrière, grand, impassible et fort comme le pouvqir moral qu'il représentait, puisque par ses yeux la république regardait silencieusement combattre ses escadres.

En quittant la flotte, fatigué, souffrant, Corneille de Witt revint à Dordrecbt; là, il trouva le peuple déchaîné contre lui; sa maison et celle de son père avaient été insultées.

On avait fait plus encore.

Dans la maison de ville de Dordrechl il y avait un magnifique tableau de Van den Velde, représentant l'incendie du port de. Chatam, et sur le premier plan de ce tableau on voyait le portrait de Corneille de Witt, qui contribua puissamment a cette expédition si funeste aux Anglais.

Ce tableau avait été fait par ordre des Etats, afin de perpétuer le souvenir de cette grande victoire, et aussi d'honorer publiquement le courage du ruart (l ).

Le peuple, soulevé par plusieurs gens de la bourgeoisie, courut donc à la maison de ville, mit le tableau en pièces, coupa soigneusement la tète de Corneille de Win, et la cloua sur un gibet avec d'atroces pasquinades.

Puis l'émeute devint inquiétante, etjprit bientôt un caractère de grave révolution politique; c'étaient des cris sans fin de : « Vive Orange ! a bas l'édit pfrpétuel ! Nous voulons le prince < pour stathouder ! Mort au parti français ! »

Cependant l'armée du roi avançait toujours : les cruautés inouies 'des soldats, encore outrées, s'il se pouvait, par des récits exagérés, portaient l'irritation a son comble ; les mstincts animaux et féroces de la populace s'éveillaient, le tigre commençait à gronder en mâchant a vide...

Les magistrats effrayés députent des envoyés au camp de Bodegrave, afin de supplier le prince d'Orange de se rendre a Dordrechl pour calmer le peuple par sa présence. Guillaume, ne voulant pas céder à une première supplication, accueillit froidement cette mission, et répondit avec son flegme ordinaire : — « Ma présence ne serait bonne à rien à Dordrechl, puisque « je n'ai aucun pouvoir civil, et que j'ai d'ailleurs prèle le ser- » ment de ne jamais accepter le staihoudèrat. Que Dieu sauve

* les Provinces, dont je ne suis que l'enfant et le soldat. »

Ces paroles, rapportées par les députés, exaltent encore plus le peuple, qui, toujours travaillé par des menées secrètes, s insurge avec la dernière violence, et force 1rs magistrats de rédi-

Îrer a la hâte une supplique au prince, afin de le prier d'accepter e stathoudérat, et aussi de dresser un acte qui, relevant Guillaume d'Orange de son serment , abolisse à jamais l'édit perpétuel. V

C'était exiger le changement radical de la constitution des Provinces-Unies. Hébétés par la terreur, gagnés par les émissaires du prince, peut-être aussi, comme il arrive presque toujours dans ces crises effrayantes, préférant se décharger sur un pouvoir unique de toute responsabilité, les députés de Dordrecht, sans consulter les autres collèges de l'Union, osent formuler ces actes à la hâte, et les font porter immédiatement aù prince, toujours au camp de llodegrave, peu distant de Dordrechl.

Quand les envoyés arrivèrent. Guillaume d'Orange èiait à cheval, partant pour une reconnaissance : il descendit et les reçut debout dans sa tente.

Il ouvre les dépêches, les lit, et répond aux députés : — « Dieu seul, messieurs, ou ses ministres, peuvent délier d'un « serment juré à la face de l'Eternel. J'ai juré devant Dieu et « devant les hommes, de ne jamais accepter le stathoudérat tel i que l'exerçaient mes ancéires, un ministre de Dieu seul peut

* me relever de ce serment. *

BART

M. de Zuylislein, oncle naturel du prince, fit sur-le-champ avancer deux pasteurs réformés, nommés Dibbedig et Vrichem, qui délièrent d'autant plus facilement Guillaume, que ces ministres avaient été les premiers promoteurs des désordres de Dordrechl, en exciiant la populace parleurs prédications outrée» contre de Witt et le parti français.

Après avoir èlé de la sorte débarrassé de son serment, en présence de son état-major, pâle, souffrant, presque courbé sous le poids de son armure de fer, mais soutenu par l'énergie fiévreuse de son tempérament, Guillaume d Orange, aussi simplement vélu que le dernier de ses capitaines, sorlit de sa lente et remonta son magnifique cheval de bataille avec l'habitude d'un couver consommé, toussa légèrement, car son asthme lui brûlait toujours la poitrine, et dit de sa voix brève et grasseyant un peu :

— » Maintenant, allons à Dordrecbt, messieurs, i

Et ces mou furent prononcés sans que la moindre émotion se peignit sur ce front impénétrable ; ni l'orgueil du triomphe . ni la joie de se voir enfin arrivé au stathoudérat, à ce but qu'il poursuivait, quoique jeune, depuis tant d'années avec une persévérance si opiniâtre et si secrète ; encore une fois, rien ne se révéla, le prince fut impassible comme toujours.

Arrivé aux faubourgs de Dordrechl, Guillaume trouva le po-

Eulaire assemblé, et les magistrats de la ville qui l'attendaient, es cris de rire Orange ! redoublèrent alors, et prirent un tel accent de menace pour'loul ce qui n'était pas orangiste , qu'un bourgmestre , répétant ce cri pour apaiser h populace , fut interrompu par un des meneurs de cette révolution, qui s'écria insolemment : — « Ce cri-là est un baiser de Judas : nous demari- « dons si le prince est stathouder ou non ? S'il ne t'est pas, uous « allons le porter nous-mêmes à cette charge et massacrer tous a les scélérats qui s'y opposent. 1

Au milieu de ces cris, le prince se rendit à l'hôtel de ville , et là, du haut du balcon, un fiscal lut au peuple un acte authentique par lequel le collège de cette province « renonçait à l'édit « perpétuel, déclarait le prince d'Orange gouverneur et capitaine « général, tant par terre que par mer, et lui déférait les mêmes « dignités , pouvoirs , autorités que ses ancéires avaient possé- .« des ; et, pour cela, le dispensait, autant qu'il en avait le pou- « voir, du serment qu'il avait juré de ne jamais accepter le « stathoudérat. »

Corneille de Witt, malade depuis son retour de la flotte, apprit avec un chagrin mortel celte révolution. L'influence politique que son parti avait si péniblement acquise depuis vingt ans était ruinée en un jour, et la republique retournait ainsi sous le pouvoir militaire et despotique des sialhouders, auxquels la faction de Lowestein l'avait autrefois arraché.

Lorsqu'on lui vint apporter cet édit à signer. Corneille de Witt refusa : — t J'ai, dit-il, juré aux Etats souverains des Pro- « vinces-Unies de m'opposer de toutes mes forces au rétablis- « sèment du slalhoudéral ; je maintiendrai ce serment contre la f régence de Dordrecbt, qui n'a pas le droit, à elle seule, de re- « connaître Son Altesse pour stathouder, au nom des autres j»ro- « vinces de l'Union. »

Le peuple, apprenant le refus de Corneille de Witt, commença de s'assembler autour de sa demeure, en criant : l'ire Orange! mon au parti français! Mais Corneille de Will. restant impassible dans le lit où il était couché, dit à sa femme et à ses amis qui l'engageaient à signer : — « A Cllatam, aux bancs d Harwich, « à Solebay, j'ai vu la mort d'assez près pour ne pas craindre « les menaces du peuple. » Apprenant ce nouveau refus, les cris de la populace devinrent eflravants ; et sa grande et terrible voix commença de mugir au dehors...

La femme de Corneille de Witt et ses deux enfants, baignés de larmes, agenouilles près de son lit, l'imploraient d'une voix déchirante, tandis que le peuple brisait les carreaux de la maison sous une grêle de pierres, et faisait trembler la porte ferrée sous le coup des leviers.

Enfin, la tête perdue, la femme de Corneille de Witt se releva, et. prenant ses deux pelils enfants dans ses bras , elle s'écria :

— « Eli bien . je vais ouvrir la porte, me jeter avec mes deux « enfants au devant du peuple, et lui demander grâce pour ces « pauvres innocentes créatures, Corneille ! puisque vous vous

« opiniâirer â les exposer à une mort affreuse et certaine, si la « populace, ivre et furieuse, entre ici de force.

L'air résolu de madame de Witt, en prononçant ces mots, les nouvelles supplications de ses amis, et cette pensée, qu'en effet le peuple pouvait, dans sa rage, égorger sa femme et ses enfants, décidèrent Corneille de Witt. il leva les yeux au ciel, signa , et dit : — f C'en est donc fait de notre indépendance si « chèrement achetée! » Puis il ajouta ces lettres à son seing : V. C. ( ri eoactus, contraint par la force ), afin de protester au moins contre la violence qu'on lui faisait.

Cette adhésion apaisa pour un moment le peuple de Dordrecht, puis l'on sut, le lendemain et les jours suivants, que, le 29 juin, cette sédition, en faveur du prince d'Orange, avait éclaté dans presque toutes les villes de l'Union, et que le peuple, dirigé par quelques gens de la bourgeoisie, avait obligé partout les collèges a abolir l'édit perpétuel, et à proclamer le staiboudérat de Guillaume d'Orauge.

Il est évident que ce prince et ses amis ne pouvaient être étrangers a des mouvements populaires si favorables à son pouvoir, mouvements qui éclatèrent avec tant d'unité, et qui furent si habilement atlribués a l'horreur que causaient aux populations les cruautés inouïes de l'armée du roi, malheurs et désastres que les orangistes reprochaient 1 la fatale influence du parti français.

D'ailleurs , le pouvoir de Guillaume ne pouvait s'établir solidement et sûrement que sur les ruines de ce parti français, qui, par sa longue et salutaire direction des affaires, avait acquis de nombreux partisans, effrayés, il est vrai, à cette heure, mais qui, l'orage passé, pouvaient reparaître de tous côtés, s'il leur restait un homme de ralliement , et venir alors singulièrement embarrasser la cabale orangiste au milieu de son triomphe.

Or, le parti républicain ou français était surtout incarné dans la personne des frères de Will : aussi tâcha-t-on de s'en défaire; et, en vérité , il était bien impossible que ces malheureux , que la trahison de Louis XIV avait déjà mis en butte aux vengeances et à la haine du peuple, échappassent encore à l'exigence de certains intérêts privés qui demandaient leur mort.

Voici donc ce qui, d'un autre côté, s'était passé a la Haye le 23 juin 1072.

Il était environ une heure du malin ; le long bâtiment de lu salle des Etats s'étendait sombre et silencieux au bout de la place de Ruytenhoff. Une seule fenêtre de cet immense édifice était éclairée. Dans le modeste cabinet où s'ouvrait cette fenêtre, travaillant* la lueur d'une lampe entourée de papiers d'Etat, on aurait pu voir Jean de Witt, parfois triste et méditatif, appuyant son front brûlant sur ses mains, réfléchir profondément, puis, se réveillant comme en sursaut, continuer d'expédier les affaires de la république avec cette incessante activité qu'il résumait par cette maxime : » Faire chaque jour les affaires du jour. »

Une heure avait depuis longtemps tinté dans le silence de la nuit , que Jean de Witt travaillait encore car ce grand homme disait ces mots sublimes à propos de laforce qu'il lui fallait, et qu'il savait trouver pour suffire à ses immenses travaux : « Si I on veut bien servir l'Elut, il faut soigner sa santé pour pouvoir lui sarrifier sa vie... »

Enfin, comme deux heures sonnaient a l'horloge de la chàtellenie, Jean de Witt éteignit sa lampe, sortit de son cabinet, éveilla son laquais et son clerc, qui dormaient dans l'antichambre ; puis, précédé du premier , qui portail un flambeau, et suivi du second , qui portait ses papiers , il sortit de la salle des Elats.

La nuit était obscure et chaude, une lourde nuit de juin ; le ciel couvert de nuages épais était çà et la sillonné par de vifs et longs éclairs de chaleur qui faisaient parfois pâlir la lumière du flambeau du laquais.

Craignant l'orage, Jean de Will pressa le pas, et il était arrivé au delà de la prison de Buylenhoff, au pied d'une petite muraille isolée qui borde le vivier, lorsque quatre hommes sortirent tout à coup d'un enfoncement pratiqué au bout de cette ruelle.

L'un d'eux, nommé Corrcbagh, éteignit le flambeau du laquais ; le deuxième, Pierre Vander Graaf, attaqua le clerc et

lui enleva ses papiers, tandis que le nommé Bruyn tomba sur Jean de Witt sans mot dire, et lui porta un coup de couteau daus le côté.

Jean de Witt, quoique sans armes, et surpris, eut la présence d'esprit de saisir son assassin corps à corps, et le terrassa. Hais la nuit était si obscure, que les complices de Bruyn le voyant tomber, se rouler et se débattre avec le grand pensionnaire, blessèrent l'assassin avant de pouvoir bien ajuster la victime; pourtant le frère aîné de Vander Graf parvint, à la lueur «l'un éclair, a donner un si profond coup de couteau â Jean de Witt dans la jointure de l'épaule, que le grand pensionnaire, déjà affaibli par deux larges blessures qu'il avait au cou et à la tète, tomba évanoui et baigné dans son sang.

Pendant cette lutte sanglante, l'épée de Vander Graaf, qui était moins large que le fourreau, en sortit, et servit de pièce de conviction pour le procès.

Les assassins, croyant Jean de Witt mort, se sauvèrent.

Le clerc et le laquais, perdant la téte pendant cetle horrible scène, s'étaient enfuis. Ce ne fut que deux heures après qu'ils se hasardèrent i venir sur le lieu du crime, et qu'ils ramassèrent leur maître qu'ils portèrent chez lui.

Les blessures de Jean de Witt, bien que très-profondes, ne l'empêchèrent pas le lendemain d'écrire la lettre suivante aux Elats, dans laquelle il rend compte, avec un calme sloïque, de l'assassinat dont il a été victime.

c Grands et puissants seigneurs, comme je me retirais hier du palais de vos uobles et grandes puissances, enlre une heure et deux heures après minuit, une personne qui m'est iurounue arracha des mains de mon valet le flambeau qu'il portai: pour m'éclairer, et l'eteignit aussitôt; je fus attaqué par quatre hommes portant des epees et des couteaux, qui, sans dire un seul mot, me firent plusieurs blessures et me donnèreut un coup de sabre sur le col. Après m ètre défendu quelques instants, je tombai, et reçus une blessure et une contusion a la tète: les assassins se sont ensuite enfuis, croyant sans doute avoir exécuté leur dessein. Cependant ils ne m'ont blessé qu'en deux endroits du corps; j'ai reçu un coup dans le côté droit, entre la cinquième et sixième côte, et un autre par derrière, vers la jointure de l'épaule gauche; outre les blessures au col et â la téte, dont j'ai parlé, messieurs Vander Straéteu et Helvétius, médecins, et les deux chirurgiens de Welde, qui m'ont visité et mis le présent appareil à mes blessures, jugent qu'elles ne sont pas encore dangereuses ; de sorte que j ai sujet de remercier Dieu de ce que celte rencontre ne m'a pas été plus futaie; mais, comme je ne suis pourtant pas en état de faire les fonctions de ma charge auprès de vos nobles et grandes puissances, je les supplie très-humblement de m'en dispenser, jusqu'à ce que je sois en meilleur état. Je prie Dieu, grands et puissauts seigneurs, qu'il veuille bien bénir extraordinairemeut votre illustre gouvernement dans ce temps dangereux, et suis, etc. »

Les deux frères Vander Graaf étaient les chefs de cette entreprise, et leurs complices : Adolphe Borrcbagh, commis des postes de Maëslrirht, et Corneille de Bruyn, officier de la bourgeoisie de la Haye.

Le seul Vander Graaf put être atteint. Ses trois complices se réfugièrent dans le camp du prince d'Orange, d'où on tenta vainement d'obtenir leur cjclrtulition. Les Etats de Hollande, qui étaient assemblés, chargèrent la cour d'instruire le procès ; Vander Graaf, condamne a mort, reconnut son crime, et dit qu'il ne savait aucune raison oui [eut porté a cet attentat, ti ce n'ai qu'il était abandonné de Dieu. •

Le grand pensionnaire, intercédé par le peuple de demander la grâce du coupable, refusa, parce qu'en sa personne on avait altaqué, disait-il, le premier pouvoir des Proviuces. et qu'il ne voulait pas faire au peuple une injuste concession. — « Le peu- « pie me hait sans raison, aioula-l-il, el je ne veux pas rega- * gner son amitié par une démarche dont ceux qui me remplai cent dans le gouvernement auraient un jour le droit de se « plaindre par le pernicieux exemple que donnerait l'impunité u d'un pareil crime. »

Graat subit sa sentence, et, au moment d'avoir la Me tranchée, il dit à l'ecclésiastique qui l'exhortait : — • Lorsque j'eus

JEAN BAHT

• résolu de tuer le grand pensionnaire, je priai de Dieu de faire

• réussir mon entreprise si ce ministre trahissait sa pairie, mais € que, s'il était innocent et houncie homme, il plut a Dieu de « m'ùler la vie. »

L'impunité de» complices de Graaf. cachés, on l'a dit, parmi les troupes du prince d'Orauge, les faveurs singulières accordées par Son Altesse à Borrebagh, qui non seulement conserva l'emploi qu'il avait lors de l'assassinat de Jean de Witt, mais obtint plus tard la survivance de sa place en faveur de sou fils, tout cela prouve assez que ce meurtre n'était pas uue vengeance particulière, d'autant plus que, par une coïncidence très-particulière, le même jour, et presque à la même heure où cet assassinat était commis sur le grand pensionnaire, on faisait a Dordrecht une pareille tentative sur la personne de son frère, Corneille de Wui.

A onze heures du soir, le 25 juin, cinq homme* armés se présentèrent a la porte do ce dernier. Les gens de Corneille de Witt représentèrent a ces hommes que leur maître était couché; mais les assassins, ne tenant compte de cette observation, voulurent entrer de force dans la chambre du ruart. Par bonheur, pendant cette contestation, un valet avait été chercher la garde bourgeoise : elle vint, et chassa ces meurtriers au moment où ils allaient pénétrer jusqu'à la personne de Corneille de Witt.

Les deux frères ayant échappé à ce» deux assassinats, leurs ennemis acbaruès eurent alors lecoura a une machination infernale. Ils soudoyèrent je ne sais quel misérable chirurgien repris de justice, qui vint accuser Corneille de Witt... de lu,

avoir !>,<•! umc somme d'argent pour assassiner le prince

d'Orange .. La lettre suivante, de Jean de Witt à Huyter, entre dans tous les détails de celte accusation, aussi atroce qu'insensée. .

« Monsieur el bon ami,

■ J'ai reçu en son temps la lettre que vous m'avez fait l'honneur de ra'ècrire le 25 du mois dernier, par laquelle vous me lémoiguez la part que vous preuex à mon infortune, et combien vous êtes touché des blessures qui m'ont île faites ; je m'en trouve à préseul, grâce à Dieu, si bien guéri, qu'il y en a déjà trois qui sont déjà guéries, et que la quatrième, la plus grande et la plus profonde de toutes, quoique la moins dangereuse, parait aussi en étal de se fermer bientôt; la fièvre continue que j'ai eue pendant plus de huit jours a cessé, el, non-seulement je me promène déjà dans la maison, mais dimanche «(entier j'eus assez de force pour aller à l'église. Au reste, l'envie que quelques personnes malicieuses portent à notre famille a monté à un si haut point dans ces temps malheureux, qu'outre les marques que quelques-uns m'en ont données en croyant m'ôler du monde par un assassinat, on tache aujourd'hui de se défaire de mou frère, le ruart de Pulten, par les voies de la justice. Vous aurez sans doute appris que le procureur fiscal l'a (ail arrêter par ordre de la cour de Hollande, et l'a fait conduire daus la chàlellenie de celte même cour, où on le garde encore présentent. Nous n'avons pu nous imaginer quelle pouvait être la cause , ou plutôt le prétexte de cel emprisonnement ; nous savions seulement qu'on parlait confusément de irois milliers de poudre a < anon qu'il av.iit fait venir avec lui de l'armée navale a Do dierlit; et quo c'était là dessus, apparemment, que cette accusation était fondée. Nais nous avons bientôt su qu'il y avait un autre complot formé : c'est qu'un certain chirurgien, nomme Guillaume Tichelaar, qui demeure ou a demeure dans le ressort de Piershill, et aussi sous la juridiction île Gcervlict, a dénoncé avec uue hardiesse et une impudence inouïe te ruai t de Putien, et a déclaré que mon frère avait voulu le corrompre par une grosse somme d argent et le porter a assassiner le prince d'Orange. Mais, comme je suis assuré que mon frère n'est pas capable de concevoir le dessein d'un attentat si exécrable, et enevre moins de l'exécuter, j'ai aussi une ferme persuasion qu'ayant plu à Dieu de me delivretcomme par miracle des mains de ces quatre assassins, il ne permettra pas aussi que fiiitiocence soil opprimée p:ir la fourberie el la calomnie: mais qu'il fera que le ruart se ni era des embù. -des qui lui ont clé dressées, comme j'ai échappe

des mains de mes meurtriers. Outre que nous savons pour certain que le chirurgien qui a fait cette dénonciation a été accusé cidevant par mon frère, en qualité de ruari de Pulten, devant le siège de la justice de ce pays-là , d'avoir voulu violer une femme, pour lequel crime il fut condamné à demander pardon, à genoux, a Dieu et à la justice ; de sorte que c'est un homme noté d'infamie, et qui apparemment est animé contre le ruart par le ressentiment qu'il a de l'accusation que mon frère a portée contre lui; nous savons aussi de science certaine qu i! y a trois jours ou trois semaines que le même chii urgieu, étant venu chez mon frère à Dordrecht, demanda a lui parler seul ; et que, l'ayant l'ait entrer, ma belle-sœur, sa femme, commanda à l'un de ses domestiques de se tenir à la porte de la chambre, et de prendre garde à ce qui se passerait, en cas que cet homme eût quelques mauvais desseins contre son mari Ce domestique a témoigné et a fait sa déposition affirmée par serment devant les commissaires de la cour, qu'étant ainsi a la porte de ladite chambre, il entendit que le chirurgien offrait à son maître de lui déclarer quelques affaires secrètes, sur quoi son maître répoudit : « Si c'est « quelque chose de bon, vous le pouvez découvrir, elje suis prêt « de vous entendre et de vous seconder de tout mon coeur ; mais « si c'est une méchante affaire, ne m'en parlez point; car je ne i manquerais pas aussitôt de la dénoncer à la régence ou à la jjus- » tice. « Que lù-des>us, après quelques discours de part et d autre, le chirurgien vint enfin à dire : < Puisque monsieur ne désir* < pas que je m'ouvre de mon secret, je le garderai donc pardef vers moi ; » et qu'alors il se relira brusquement. Mon frère déclara tout aussitôt ce qui s'était passe au secrétaire de la justice de Dordrecht, qu'il envoja chercher pour cel effet, et le pria d'en douoer avis à messieurs les bourgmestres; ce qui fut fait Outre cela, il l'envoya eucore dénoncer au lieutenant du grand prévôt, parce que le grand prévôt était malade, afin qu'il fit la recherche de la personne de Tichelaar, ce qui fut aussitôt fait , mais il ne se trouva pas. Ainsi, je ne vois pas qu'il y ail lieu de rien appréhender dans cette affaire, sinon le malheur du t-mps et la malice des hommes. Celte malice va si loin, que l'on ose avancer publiquement que l'incommodité du bras gauche de mon frère n'est pas causée par une fluxion, mais qu'elle vieul d'une blessure que vous lui avez faite au même bras gauche, dans la chaleur d une vive contestation que vous avez eue avec lui sur la flotte. On répand encore uu bruit qui ne trouve que trop de créance : c'est que mon frère ne voulut point qu'on engageai le combat avec les ennemis, surtout avec les F tançais. On ajoute qu'il empêcha le second jour la continuation de la bataille, el on débite plusieurs autres impostures. C'est pourquoi, monsieur et ami, je vous supplie très-numbleinenl de vouloir écrire a Leurs Hautes Puissances, pour rendre temoiguage à la vérité, et justice à mon frère, en faisant une déclaration contraire à tout ce qu'on lui impute, et couforme 1 ce qui s'est passé. J'ai pris la liberté d'en dresser un projet que je joins ici, croyant que vous ne le trouverez pas mauvais. Vous aura la bonté de l'examiner, et de voir s'il ne contient pfi la pure vérité ; et. s'il y a quelque chose qui s'en éloigne taul soil peu, je vous prie de le réformer selon le véritable état des choses. Je laisse à votre discrétion d'y joindre, si vous le jugez à propos, un récit ou un témoignage de la manière dont mon frère s est comporté daus la bataille; parce qu'on débile ici, parmi le peuple, qu'il t'est caché dans la fosse aux cables. Par là vous obligerez infiniment celui qui est et demeurera toujours,

« Monsieur ,

« Votre très-humble serviteur, « Jean de Witt. »

Huyter, ayant reçu celte lellre le 4 d'.ioùl, y fil le même jour la réponse suivante :

« Monsieur et ami,

■ Comme j'ai, d'un côté, beaucoup de joie d'apprendre par voire lettre du 2 du courant, que j'ai reçue aujourd'hui que. par la bénédiction de Dieu, vous êtes guéri de vos blessure»,

j'ai, de l'autre, un gr n i chagrin des peines qu'on a finies à monsieur votre frère: s'il est aussi innocent que ie le crois, surtout le reste de ce qu'on peut lui imputer, qu'il l'est en effet de ce qui s'est passé sur la (lutte, on lui fait la une terrible injustice, l 'est ce qui m'a d'abord fait prendre la résolution d'écrire à leurs nobles et grandes puissances MM. les Etals de Hollande et de Wesl-Frise, sous le cachet de la république, la lettre que je vous envoie, pour donner les témoignages que vous me de-

mandez. Je suis persuade que ce que j'écris suffira pour dèsa-

" les. Si j'y puis contribuer en quelque autre chose, je serai toujours prêt a le faire, étant

buser toutes les personnes raisoouab en quelque autre chose, je serai tou véritablement, monsieur et ami, etc.

t Michel Adr. de Rom*. *

La lettre que Ruyter écrivit en effet aux Etats-Généraux justifiait complètement et cnergiquement le ruart du reproche de lâcheté et de trahison. Malgré cela, le ruart fut décrète d'accusation d'après la déposition de Tichclaar.

Tichelaar avait confié son accusation à M de Bie, maître d'hôtel de Guillaume d'Orange, pour la faire passer à Son Altesse et à ceux qu'elle pourrait intéresser. M. deZuylisten, oncle naturel du prince, en ayant eu avis, la lui communiqua aussitôt; et, sans attendre le retour du courrier, on en donna connaissance a la cour de justice, afin qu'elle fit les procédures nécessaires. Comme tout le procès roule sur la déposition de Tichelaar, on la donne ici telle qu'il l'a publiée lui-même.

• Tichelaar déposait : — Qu'étant arrivé a Hordrerhl, le 7 juillet 1072. auprès du grand bailli pour te plaindre ft lui de l'injustice qu'où lui faisait, au lieu de sa résidence, contre ta servante, avec laquelle il était en procès, il trouva le bailli (Corneille de Witt) couché sur son lit, lui fit ses plaintes contre le prévôt de Piersbill, lui demandant aide et faveur contre les injustes procédures dont on avait usé envers lui ; ce que le bailli lui promit, ajoutant à cela, avec des paroles obligeantes, qu'il se semait disposé de faire tout autre chose pour lui, pourvu qu il voulût lui préler la main en une entreprise qu'il avait faite, qui était d'ôter la vie au prince d* Orange, et que pour cet effet il lui dit les paroles suivantes, lui Tichelaar, étant assit devant le lit : - . Vous ave» bien entendu qu'on a fait le prince sta- . thouder, que le peuple m'a contraint d'y consentir, et d'en si- « gner les ai les, et qu'ils n'auront point de repos jusqu'à ce « qu'ils l'aient fait souveraiu, ce qui causerait tans doute la ruine i de l'Etat ; pan e qu il pourrait arriver que le prince se mariei rail à la fille de quelque potentat, si bien que, par révolution, i l'Etat pourrait tomber entre les mains de quelque prince étran- ■ ftT. • Sur quoi, le chirurgien ayant demande au bailli ce qu'il désirait de lui, il lui répondit : — • Si je savais que voua le disiez a homme du monde, je vous ferais ôter la vie sans rémit- « sion. «Que la-dessus, lui. Tichelaar, extrêmement troublé de ces paroles, proposa divers moyens pour exécuter l'entreprise; a savoir, de s'en aller à l'armée, et de se rendre familier avec les valets de Son Altesse, afin d'épier l'occasion de mettre le poison eu quelque verre de vin ou de bière, pour lequel effet il prendrait garde quand on donnerait à boire au prince ; et qu en cas que cela ne réussit pas, il ferait en sorte de le tuer avec quelque arme a feu, lorsqu'il sortirait à la campagne avec peu de suite. Et qu'en ras que cela ne voulût çoint réussir, il se rend rail le soir au logement on a la tente de Son Altesse, et lui donnerait son reste avec une épée, dague ou pistolet, en entrant ou sortant, et se sauverait a la faveur (les ténèbres ; ou enfin, qu il épierait le prince dans son carrosse, ou en quelque autre lieu qu'il jugerait le plus favorable pour l'exécution de son entreprise. Qu'il avait même demande au ruart quelques personnes pour sou secours . mais qu'il l'avait refuse, comme ayant trop peur d'être découvert ; qu'il lui avait aussi demandé un écrit, et que, l'avai t pareillement refusé, il donna six ducalotis pour arrhes de la promesse, disant qu'il n'avait pas davantage d'argent sur lui, et qu'il n'en voulait pas demander 1 sa femme, de pei r de donner quelque soupçon : qu'il lui donnerait 30 000 francs pour sa récompense, avec la charge de bailli de Bcycrlaudl, et prod'avaneer tous ses amis, mais a condition d'être secret d

fidèle ; le tout ainsi qu'il se voit plus amplement par ladite relation. Et que la-dessus le ruart, t'apercevant du trouble et de l'agitation du chirurgien, comme ayant crainte de la mort, il lui dit : — Il faut en venir a bout, ou bien crever ; l'Etat ne sera jamais bien gouverné tant que le, prince aera vivant; c est pourquoi il faut l'ôter du monde a quelque prix que ce soit. Et voyant que son etonnemenl augmentait encore, il ajouta ; - Il y a' encore plus de trente des principaux seigneurs de notre Etat qui emploieraient volontiers quelqu un pour ûter la vie au prince ; mais qu'il l'avait préféré à tout autre, parce qu'il le savait homme d'exécution. Si bien que le chirurgien prit congé du ruart après avoir fait serment de tenir le tout secret; mais, sentant sa conscience chargée, il s'adressa premièrement au sieur de Bie, maitre d hôtel de Sou Altesse, et puis après au sieur de Zuylistein. Sur quoi, ayant été examine sévèrement par la cour, on ordonna de prendre le ruart et de l'amener à la Haye. Ce qui ayant été fait, il avait osé dire qu'il ne connaissait pas son accusateur; mais qu ayant été convaincu, il confessa le contraire, si bien qu'ils furent tous deux mis en prison, afin d'être confrontés l'un a l'autre. »

Ainsi, sur la seule accusation d'un pareil misérable, sans témoignage, sans preuve, Corneille de Vïilt, ruart et grand bailli de l'ulteo, Corneille de Witt, I honime de Chatam. de Soutliwold, celui qui depuis vingt ans occupait un des premiers emplois de la république, fut enlevé de Dordrecht, et conduit a la Haye comme le dernier des criminels.

bans le premier moment de généreuse colère causée par un aussi infâme traitement. Corneille de Witt s'écria, quand on le confronumvec Tichelaar: - « Eat-ce que je connais un pareil < misérable I s

Ce cri d'indignation, cette énergique protestation d'un honnête homme qui se voit mettre en parallèle avec un criminel comme Tichelaar, fut la seule base de l'effroyable procédure qui va suivre. El bien que le ruart eût fait ses dépositions au-

Crès du fiscal, aussitôt après la mystérieuse visite de Tichelaar, ien que iean de Witl eût, dans sa lettre publique adressée à Ruyter, donné jusqu'aux moindres détails de cette entrevue, les juges commissaires osèrent arguer de ces mots arrachés par le mépris et l'irritation : — « Est-ce que je connais un pareil i misérable I que le ruart niant une entrevue constatée par té- « moins, il était évidemment coupable » 1-e procès s'instruisit donc.

Jean de Witt, lui, après avoir en vain usé son crédit expirant pour faire cesser un aussi épouvantable procès, se démit de sa charge de grand pensionnaire. Il refusa aussi les offres que lui firent quelques amis de le placer auprès du prince d'Orange, nui promellail de lui conserver son autorité s'il voulait se rallier a lui et te vouer a servir le stathoudèrat ; maïs Jean de Witt, fidèle jusqu'à la fia de sa vie a ses convictions politiques, refusa une alliance qui aurait peut-être encore pu le sauver. — f Les peuples, dit-il, me haïssent sans que je leur en aie donné i aucun sujet : ces sortes de haines sont ordinairement les plus

* violentes. Tout ce qui passerait par mes mains ne pourrait « que leurétre désagréable, et, quelque précaution que je prisse, s ils me rendraient toujours garant des mauvais succès A l'é- « gard de ce qu'on dit, que j'aurais sous le stathoudèrat la

• fonction que j ai eue auparavant, c'est la chose la moins ca- « pable de m éblouir que cet avantage personnel ; je serais in- « digne de la confiance que mes maîtres oui eue en moi, si je ■ continuais de servir par un principe aussi lâche et si indigne g d'un honnête homme. »

Jean de Witt donna donc la démission de sa charge de grand pensionnaire par une longue lettre aux Etals, où il énumerait sans orgueil, mais avec calme, conscience et sérénité, les services qu'il avait rendus a l'Etal depuis dix-neuf ans ; il terminait en disant qu'il se retirait dans l'espoir de voir prospérer la république.

Cette lettre, qu'il écrivit a Ruyter à ce sujet, est comme un réstmé de ce mémoire.

« Monsieur et ami, La prise des villes sur le Rhin, en si peu de lemp ;, lïrrup-

lion de l'ennemi jusqu'aux bords de l'Yssel, la perte totale des provinces de Gueldres, d'Ulrecht et d'Over-Yssel, presque sans résistance, et par une lâcheté inouïe, si ce n'est par trahison à l'égard de quelques-uns, m'ont de plus en plus confirmé la vérité de ce qu'on appliqua autre/ois à la république romaine : Prospéra omnes sibi v'uulicanl, déversa uni imputanlur { chacun s'attribue la gloire des bons succès; mais on impute tous les mauvais a un seul). C'est ce que j'ai éprouvé moi-même. Le peuple de Hollande ne m'a pas seulement chargé de tous ses désastres et de toutes les calamités arrivées à notre république, il ne s'est pas contenté de me voir tomber sans armes et sans défense entre les mains de quatre personnes armées, qui ont eu intention de me massacrer ; mais lorsque, par la Providence divine, j'ai échappé vif de leurs mains, et qu'ils m'ont vu guéri

tier du procès de son frère ; mais l'acharnement était tel contre cette malheureuse famille, que ses sollicitations demeurèrent sans résultat.

Lorsqu'on demanda au prince d'Orange s'il fallait donner des commissaires spéciaux pour juger Corneille de Witt, il répondit : — « Il n'y a pas deux justices ; celle qui a puni Vander « Graaf (assassin de Jean de Witt) saura bien démêler quel est « le véritable coupable, de Tichelaar ou de Corneille de Witt. »

Le procès s'instruisit donc selon les formes ordinaires, et Corneille de Witt fut renvoyé devant la cour de justice, composée de six conseillers.

Or, le Ki d'août 1672. la scène suivante se passait à la Haye :

Assez proche de la salle des Etats, au bout d'une place carrée, était un long bâtiment noirci parle temps; ça et la, au milieu de

Monté sur la roue d'un charinl 4iuM, l'orfém' •ViiiiuiI Ai lurvui . — r p»ct 1113.

des blessures que j'avais reçues, ils ont pris une haine mortelle contre ceux de leurs magistrats et ceux de leurs souverains qu'ils croyaient avoir pris le plus de part dans la direction des affaires, et surtout contre moi, quoique je n'aie été qu'un serviteur fidèle des Etats. C'est ce qui m'a obligé de demander ma démission de la charge de pensionnaire. Sur le fondement compris dans la proposition que j'ai faite, premièrement de bourhe, et que j'ai ensuite délivrée par écrit, leurs nobles et grandes puissances ont eu la bonté de m'accorderma demande, comme vous le pourrez voir dans l'extrait que je vous envoie. J'ai cru qu'il était de mou devoir de vous le faire savoir, afin que vous ne m'adressiez plus désormais les lettres qui regardent l'Etal, mais que vous les envoyiez par provision a l'adresse de M. le pensionnaire de Hollande et de West -Frise, ou de celui qui exerce présentement cette charge.

■ Je suis, etc.

« Jean de Witt. »

Jean de Witt, rentré dans la vie commune, s'occupa tout en-

ses hautes murailles, on voyait quelques fenêtres grillées par de lourds barreaux de fer; devant sa porte basse, étroite et voûtée, défendue par un corps de garde, deux soldats vêtus de justaucorps rouges, doublés de jaune, et portant un mousquet à rouet, montaient la garde.

Ce bâtiment était la prison de Ruytenlioff ; sur la place qui l'entourait, une nombreuse populace et plusieurs groupes de bourgeois et de miliciens se pressaient d'un air sombre, et les yeux de presque toute cette multitude étaient avidement fixés sur la petite fenêtre d'une tourelle qui flanquait un des angles de la prisou.

L'aspect de cette foule était effrayant.

Là, des matelots, reconnaissables a leurs larges ventes et au long couteau qu'ils avaient passé dans leur ceinture de cuir, causaient vivement entre eu\ ; ailleurs, des officiers et des soldats de la milice urbaine écoutaient avidement les récits de quelques paysans réfugiés, qui racontaient avec terreur les scènes de carnage et de dévastation commises par l'armée du roi de France. Ailleurs, encore, les bourgeois se pressaient au-

ior,

tour de ers |»l;tca rils incendiaires qui appelaient le peuple à la révolte ei au pillage. Fit puis, de temps à autre, quelque orateur

riopulaire, haranguant ces groupes animes, montrait du poing a petite tourelle dont on a parlé, et proférait d'affreuses menaces que la foule répétait avec frénésie.

Parmi ces fougueux orateurs, on en remarquait un surtout, d'uue taille athlétique, vétu de brun avec un feutre noir a plume rouge. Cet homme, d'un blond ardent, avait la figure et les yeux injectés par le sang et la colère. C'était, un riche orfèvre de la Haye, nommé Henri Veroëf. et l'un des ennemis les plus acharnés des frères de Witt.

Monte sur la roue d'un chariot dételé, l'orfèvre écumait de fureur; et, les yeux éclatants d'une joie sauvage, il disait, en montrant a la foule assemblée autour de lui la tourelle de la

Puis, descendant de son chariot, il courut vers la prison, située a l'autre extrémité de la place, suivi par cette foule en délire.

Arrivés la, ils trouvèrent les soldats rangés en bataille devant la porte, et faisant bonne contenance. Alors l'orfèvre s'écria :

— Kb bien ! donc, allons lui donner l'aubade sous la tourelle, ou on nous k grille, le scélérat; qu'il entende au moins que nous sommes la... à l'attendre!

Et cette masse furieuse, intimidée par les soldats, longea les ■Mira de la prison, et alla se grouper au-dessous de la petite tourelle dont on a parlé, en poussaol de temps à autre d'horribles cris de meurtre.

Dans cette tourelle était en effet la chambre tortionnaire.

C'était une salle ronde, éclairée par une haute et unique

|j torture.

prison : — Mes amis, le scélérat avoue son crime a l'heure qu'il est ; oui, oui, ce gueux de Corneille de Witt est à la question; on lui grille les pouces avec uue mèche de mousquet; niais ce n'est pas assez, il nous faut la mort de ce brigand I de ce traître t

— Oui ! oui! mort aux traîtres! cria la populace en battant des mains : — Vive Orange! Mort au parti français !

— Oui, s'écria Veroëf, mort au parti français! Nnrt aux de Witt, qui nous ont livrés sans défense au roi Louis! Mort aux traîtres qui sont cause de tous nos malheurs?

— A mort les traîtres ! répétait le peuple avec frénésie.

— A mort! tue! tue! dit l'orfèvre écumant;je ne serai content que lorsque j'aurai arraché le coeur du ventre de ces deux chiens! A mort! a mort! et qu'après la torture on nous livre le ruarl et le grand Jean aussi ; nous en ferons notre affaire. A mort! a mort !

— A mort! Vive Orange ! Tue les Français! cria le peuple.

— Eh bien! mes amis, à la geôle! à la geôle ! dit l'orfèvre qui brandissait un long couteau de matelot.

p»,.>, lo.Pt.„i Mmfcr< ra< ■l'F<i«il>, t.

fenêtre, avec des murs gris et humides; on voyait quelques anneaux de fer scellés eà et là aux murailles et aux dalles qui pavaient celte pièce; puis, dans un coin, un réchaud, un chevalet, et plusieurs autres instruments de torture.

Il était onze heures du malin ; le ciel était bleu, le soleil rayonnait, le jour qui venait du haut, encore resserré par la seule fenêtre de cette salle, jetait sur la terrible scène qu'on va décrire un éclatant et vigoureux coloris, uue opposition de vive lumière et d'ombres tranchées, que Rembrandt eut enviée.

Dans cette pièce, il y a huit personnes : trois juges commissaires vêtus de noir, la tète couverte d'un chaperon, et debout ; au-dessous de la fenêtre, et a côté d'eux, le greffier, vétu de noir aussi, un genou en terre, prêt à écrire sur un registre les réponses du patient.

Le bourreau de Harlem et son aide, habillés de surtout» de cuir à tabliers, sont occupés auprès d'une table de chêne massive et un peu inclinée; entin, sur celle table est garrotté le patient, Corneille de Witl, ruart et grand bailli de Putten.

Grâce a la haute croisée qui éclairait celle pièce, les trois

1ÎH

jupes, ainsi que le greffier, planés au-dessous de la fenêtre et prés du mur, restaient dtflsT ombre ; seulement un vif reflet dlumière contournait leur chaperon, et, tombant sur leurs épaules, destinait nettement quelques plis de leurs robes noires ; puis e bourreau et son aide, effacés dans la demi-teinte, n'avaient ue le profil de vigoureusement éclairé; tandis que Corneille o Witt, attaché sur cette table, posée tout en face de la fenêtre, semblait concentrer, pour ainsi dire, sur lui seul cette nappe de lumière éblouissante.

doublèrent la torture , jetant un regard inspiré vers le ciel , et tournant vers la fenêtre sa nob'e figure, qui resplendit alors de lumière et de sérénité, d'une voix mâle et forte il récita ces vers d'Horace, pendant que les crin de meurtre retentissaient au pied de la tourelle :

Le ruart, lié sur la table par des sangles qui lui passai autour des pieds et des cuisses, y était assis, les jambes éU dues ; il portait des chausses de velours noir ; on lut avait ôlé son pourpoint, et sa chemise, relevée jusqu'aux épaules, laissait voir ses liras nus.

Les mains et les poignets de Corneille de Witt disparaissaient dans un instrument de torture composé de trois planches garnies de lames de plomb ; on avait d'abord joint les mains du patient en plissant entre elles la première de ces planches ; puis on avait mis chacune des deux autres sur chaque main, à celte lin qu'au moyen de deux bandes de fer serrées par des vis de pression on pût écraser plus ou moins entre elles les poignets du ruart.

A ce moment, et d'après un signe des juges, le bourreau, qui venait de serrer violemmeul la vis, se reposait, l'aide soutenait les mains du patient qui s'appuyait sur lui, et le greffier impassible, se préparant à écrire, regardait au jour si sa plume était bien imbibée d'encre.

I.a ligure de Corneille de Witt était sublime, l'ardeur de la fièvre et de la souffrance avait légèrement coloré ses joues, ordinairement pâles ; et son regard calme et ferme semblait encore délier la douleur aiguë qu'il venait d'éprouver.

— Ne voulez vous donc rien confesser? lui dit un juge.

— Rien, repondit le ruart en faisant un signe négatif rempli de résignation et de majesté, qui fil ondoyer sur son large front les longs cheveux bruns qui se séparaient sur le sommet de sa téte.

— Vous persistez à dire que vous n avez pas commis 1 exécrable dessein de faire assassiner Son Altesse Royale monseigneur le prince d'Orange, stathouder des Provinces-Unies, capitaine gén. ral de leurs armées de terre, et amiral général de leurs armées de mer?

Cette énumération pompeuse des titres du prince ht sourire amèrement Corneille de Witt, qui répondit :

— Monsieur, si j'avais voulu assassiner Son Altesse, j'aurais au moins eu l'énergie de mon crime, et je n'aurais pas, pour cela, ejnployé le bras d'un autre.

— Accutéi réfléchissez bien, nos moycus de torture ne sont pas ;\ bout : il en reste encore de terribles pour vous obliger à confesser votre crime abominable.

Vous me couperiez en morceaux, monsieur, que je ne

pourrais avouer une chose à laquelle je n'ai jamais pensé.

— Ainsi, accusé, vous refusez de rien confesser?

— Je n'ai rien à confesser.

Et la vis de pression recommença a jouer.

Puis, pour augmenter la douleur, à mesure que le bourreau écrasait les mains, l'aide, passant par derrière le ruart, tiraillait les deux coudes, donnant ainsi aux articulations du poignet, qui se détendait MHS ces à-coup, de cruelles secousses.

Cette souffrauec devait être horrible. Corneille de Witt s'affaissa sur lui-même, pâlit extrêmement, contracta ses lèvres, ferma les yeux, et un mouvement convulsif agita ses lèvres.

A ce moment, un long et épouvantable hurlcmi nl de la populace monta jusqu'à la tourelle, et ce dut être un spectacle saisissant que celte torture infligée dans une sombre prison pendant que la terrible voix d'une populace en furie, mugissant au dehors, demandait la mort du patient.

F.n entendant ces furieuses clameurs : Mort aux <le H Ut ! Corneille redressa tout â coup la tète ; ses yeux élinrelèreut;

Suis, par un effort désespéré du moral sur le physique, pur un e ces élans incompréhensibles de l âme qui pensent, pour un moment , la dégager des étreintes matérielles du corps , j orneillc de Witt. abandonnant ses mains aux bourreaux, qui re-

Jurfutn et Icnicem | Xnn civium irdor nrtvi julmntium.

Non »ullu» intunlis Ijraiini Mente quatit lolidi

(Ni la fureur d'une populace injuste, ni l'air menaçant d'an souverain qui n'agit que par caprice , ni les plus cruels tourments, ne sont pas capables d'ébranler la fermeté d'un homme droit â qui sa conscience ne reproche rien. )

Cette scène était écrasante ..

Le bourreau s'arrêta ; les juges se regardèrent comme épouvantés de leur iniquité, toute l'horreur absurde de ce procès vint tout â coup se montrer â leurs jeux . lorsqu'ils songèrent que, sur la seule accusation d'un misérable, ils faisaient tor turer le vainqueur de Chatam , celui qui venait encore de se montrer si intrépide sur leur flotte, un homme , enfin, honoré, admiré de tous... et puis soudain, et par une contradiction tout humaine, ils s'irritèrent encore davantage contre l'objet de leur cruauté, et voulurent, en augmentant l'horreur de ses tortures, donner, pour ainsi dire, plus de vraisemblance à ton crime.

Alors, l'un d'eux, pâle, haletant, dit au bourreau : — La mèche souffrée, la mèche souffrée, il confessera peut-être !

Le bourreau prit une mèche sur un réchaud, et s'approcha de ces chairs meurtries et saignantes dégagées des plaques de bois.

— Accusé, ne voulez-vous donc rien confesser?

— Rien, monsieur.

— La souffrance va être horrible I

— A cette heure solennelle, monsieur, il ne s'agit pas de souffrance, mais de vérité.

— Vous vous vous v refusez?

— Monsieur, épargnei-moi ces demandes; je n ai rien â confesser. Quantâ la torture, faites... mon corps est â vous.

— Eaite's donc, dit le juge au bourreau, qui approcha une mèche allumée des mains ensanglantées de Corneille de Witt.

La souffrance était intolérable; le ruart fit un boud effrayant sur la table ; mais l'aide du bourreau l'y retint avec force.

Le bourreau approcha de uouveau sa mèche . et le ruart poussa un cri terrible.

— Confessez... confessez, crièrent les troia juges presque avec effroi.

Le ruart, les dents convulsivement serrées par la souffrance, resta immobile, et ne dit mot.

Sur un nouveau signe des juges, le bourreau recommença.

— Confessez... confessez, reprirent encore les trois juges.

Mais les forces de Corneille de Witt étaient à bout; tonte l'énergie de celle grande âme ne put lutter plus longtemps contre d'aussi atroces douleurs ; il poussa un long gémissement, et tomba évanoui sur la lable, en disant : — Mon Dieu ! mon Dieu !

Le greffier n'eut â écrire aucun aveu... Le ruart fut reporté dans sa prison, et confié aux soins des médecins.

Le procès se continu : : et. soit que les juges fussent enfin honteux de leur cruauté, soil qu'on comprit, d'après son inébranlable fermeté, que Corneille de Witt ne dirait rien de contraire a la vérité, ou ne le mit pas davantage â la question.

Le 10 août. Tichelaar, relâché, alla ameuter la populace déjà si irritée ; et le lendemain. 20 août jour où la sentence du ruart devait lui être prononcée, les abords de la prison étaient encombrés d'une populace qui manifestai! des intentions si menaçantes,

j que les Etats donnèrent ordre au comte de Tilly, capitaine des compagnies de cavalerie de la Haye, de monter â cheval, et <le poster h compagnie de M. Slenhùysen dans le Buytenhoff, au

I devant du corps de garde de la prison ; landis que les compa-

gnies de M. Stenhuysen le fils et de Til.y se mettraient en bataille sur la place de l? prison, en «'étendant jusqu'au Kneuterdyk.

Ou leur commandait de garder ces trois postes jusqu'à nouvel ordre.

Pendant ce temps, une compagnie de la garde bourgeoise, dite du Drapeau-Bleu, assiégeait la prison, en jetant de grands cris de : Mort aux trailres! et de : l'ire Orange!

Le comte de Tilly, posté devant la porte de la prison avec su cavalerie, qui prolongeait le front de cette compagnie bourgeoise, ordonna a ses cavaliers de tenir leurs armes hautes, sans tirer un seul coup, a moins qu'ils ne fussent prévenus par les milices.

Les milices, de leur côté, craignant de se voir attaquées par la cavalerie, tinrent le mousquet sur la fourchette et la mèche coropassée, sans cesser toutefois de pousser des cris terribles et des injures contre M. de Tilly.

Celui-ci, homme jeune encore, portant une cuirasse et une plume orange, l'air fier et martial, poussa son cheval noir, et s'adressant au front de la compagnie du Drapeau-Bleu avec beaucoup de sang-froid et de fermeté :

— Si vous voulez remplir la Haye de sang et de carnage, messieurs, tirez les premiers; mais, de par Dieu 1 je vous ferai voir que les cavaliers de Tilly peuvent vous rendre en balles de pistolets ce que vous leur prêterez en balles de mousquets.

— Nous voulons la mort des traînes, s'écria l'orfèvre Veroef. qui était aussi un des meneurs de cette compagnie; car cet homme se retrouvait partout.

— Les traîtres, s'ils sout traîtres, monsieur, ont été juges; et vous saurez tout à l'heure leur condamnation, dit M. de Tilly.

— Tichel.iar est en liberté, reprit Veroëf, il est donc irai, alors, que le ruart a voulu assassioer le prince. Mort au ruai t et au parti français!

La populace redoubla de vociférations, et M. de Tilly rejoignit son escadron en faisant un geste de mépris.

— Tilly est aussi un traître ! s écria Veroêr. Puis s'adressant a quelques officiers de la garde bourgeoise: Allons demander à la maison de ville la retraite de ces cavaliers de Tilly, qui veulent empêcher la justice du peuple.

— Oui, oui, mort aux traîtres! cria le peuple; Vive la compagnie du Drapeau-Bleu! A la maison de ville !. . a la maison de ville I

El Veroëf y courut a la tête de quelques officiers bourgeois et d'une multitude déchaînée.

En y arrivant, ils trouvèrent dans la salle des Etats-Généraux deux seuls députés. KM. d'Asperen et llowelt; les autres avaient lâchement pris la fuite.

— Monsieur, dit l'orfèvre, si la compagnie du comte de Tilly ne se retire pas, tout va être a sac dans la Haye I les milices bourgeoises ne peuvent tolérer les insolences de ces cavaliers, qui menacent le peuple les armes hautes F.n un mot, si on ne lui donne pas l'ordre de quitter le Buytenhoff, nous les chasserons nous mêmes. D'ailleurs, on dit que les matelots et paysans des villages voisins s'approchent pour piller la Haye ! c'est donc a la cavalerie a aller au-devant d'eux; enfin, que vous l'ordonniez ou non. ajouia insolemment Veroëf, je vous jure, par la mort du traître qui a voulu assassiner le prince, je vous jure que, si les cavaliers de Tilly n'ont pas évacué la place dans un quart d'heure, la tuerie va commencer.

Soit qn'ils fussent intimidés par celte violence, soit qu'ils fussent dévoués aux intérêts du prince, ou qu'ils craignissent les suites affreuses d'une pareille collision, les deux députés eurent l'iucrovahle faiblesse de donner l'ordre par écrit au comte de Tillv de faire retirer la cavalerie.

C était oter le dernier frein qui contint la populace, c'était lui livrer In prison, et conséqueinment (lorneille de Witt, puisque ces compagnies de cavalerie défendaient seules ses approches.

Veroëf prit l'ordre, et revint triomphant le donner à lire à M de Tilly, qui le prit, le parcourut: puis, cédant a un mouvement d'indignation, il dit en levant son ép- e sur l'orfèvre : — Si je m'écoutais, je délivrerais la terre d'un grand misérable I

Puis, se retournant vers ses officiers, et > émettant son arme dans le fourreau, il leur dit: — Allons, partons, messieurs; mais le ruart est perdu.

Et la cavalerie ommença de sortir lentement de la place au milieu des cris et des huées de la populace.

A peu près a ce moment, sur le midi, le greffier des Etats entra dans la chambre de la prison où était couché Corneille de Wilt, et lui lut en ces termes la sentence prononcée contre lui :

« La cour de Hollande, ayant vu et examiné les documents qui lui ont été délivrés par le procureur général de la cour, contre et a la charge de maître Corneille de Witt, ancien bourgmestre de Dordrecht, et ruart du pays dePutten, présentement prisonnier en la prison de ladite cour, comme aussi son examen, ses confrontations, et ce qui a été délivré de sa part, et ayant examine tout ce qui pouvait servir à cette matière, déclare lè prisonnier déchu de toutes ses charges et dignités le bannit hors de la province de Hollande et de West-Frise, sans pouvoir jamais y rentrer, sous peine d'une punition plus sévère, et le condamne aux frais de la justice.

< Ce, ont signé les commissaires Aden Paw. sieur de Bennebrock, président; Albert Nierop, Guillaume Gnë*. FrèdérikVan Hier, sieur de Zoéterroer. Corneille itaan, et Mathieu Gol, conseillers de la cour de Hollande et de West-Frise. »

— Monsieur, dit le ruart avec dignité, après avoir entendu cette lecture, si je suis assassin, je mérite la mort; si je suis innoeent, je dois être mis en liberté, et mon accusateur puni. J'appelle de cette sentence au grand conseil.

— Voulez-vous bien alors, monsieur, écrire au bas de cet acte votre opposition ?

— Ecrire!... monsieur, écrirai... dit amèrement Corneille de Witt en montrant ses mains mutilées; vous voyez que je ne le puis pas; écrives, je vous prie, monsieur... je lâcherai de signer... et puisse cette opposition empêcher une bien grande injustice I

Celte formalité remplie, le greffier salua et sortit.

Le ruart resta seul dans la petite chambre ou il était couché; sa figure était pale encore des souffrances de la torture ; vétu d'une longue robe de chambre de velours noir, il avait les mains enveloppées de bandelettes, et était couché a moitié sur son lit; i côté de lui, il y avait une petite table, et dessus une Bible ouverte.

Après le départ du greffier, Corneille de Witt resta un moment pensif; puis, essuyant une larme que les plus affreuses tortures n'avaient pu lui arracher, il prit la Bible ouverte, et continua de lire ces versets du livre de Job, qui avaient nue si terrible analogie avec sa position :

« Si j'ai vécu en impie, malheur a moi; mais j'ai agi avec « justice, et néanmoins, a -nlile d'affliction et pénétré de ma » misère, je ne relèverai point la tête.

« Si je la levai», vous produiriez contre moi d'autres témoins, < vous multiplieriez les effets de votre colère, qui m'accable- <r raient tour .1 tour, et une armée de maux m'assiégerait.

* Le peu de jours qui me restent ne finiront-ils pas bientôt? « Que Dieu cesse donc de nie frapper, et qu'il relire sa main de v dessus moi, afin que je respire un peu.

* Avant que j'aille en cette terre, d'où je ne reviendrai point. . . t en cette terre couverte des ténèbres et de l'obscurité de la

* mort;

* En cette terre des ténèbres où habite l'ombre de la mort, «f et où on ne voit plus le bel ordre du inonde, mais une nuit « perpétuelle i

• ■■■•*•«••••.••••..• Corneille de Witt lisait ces derniers mots, lorsque tout a coup .

la porte s'ouvrit, et Jean de Wilt parut dans la chambre.

— Dieu du ciel! s'écria le ruart en laissant toniber sa Bible et se dressant sur son lit avec une expression indicible de terreur, Jean, que venez vous faire ici*

— Comment ?

— Oui. que voulez-vous? mon Dieu ! que voulez-vous?

— Ce que je \eiix!

— Mais... oui, oui; encore une fois, malheureux, que venezvous faire ici? voulez-vous donc vous faire égorger?

— Ce que je viens faire! dit Jean de Will, stupéfait H pâlissant malgré lui, ce que je viens faire?... Mais ne venez-vous pas de me faire demander à l'instant même?

— Moi... moi !...

— Comment ! ce n'est pas vous?

Corneille de Witt, un instant absorbé dans ses réflexions, ne répondit pas ; puis tout ù coup, joignant ses mains mutilées avec un geste d'horreur et de désespoir, il s'écria :

— Ah! maintenant, je comprends tout. Mon frère... mon

Îiauvre frère, je comprends tout! Nous sommes perdus... c'est ait de nous !

— Par pitié, mon frère, expliquez-vous!

— Oui... mais, dites... dites, mon Dieu ! dites, comment cela est-il arrivé I... qui vous est venu chercher... que vous a-t-on dit?

— Eh bien! donc, tout à l'heure j'étais a me raser, lorsque le gardien de la geôle vint trouver ma sœur, et lui demanda la bienvenue due a ceux qui apportent de bonnes nouvelles ; aussitôt ma sœur lui demande quelles étaient ces nouvelles : il répond que vous alliez être mis en liberté. A ces mots, ma sœur accourt me chercher; je viens, et je demande à cet homme s'il était bien vrai que vous ne fussiez pas banni; il me répond qu'il l'ignore, que le geôlier lui a seulement dit que vous alliez dire mis en liberté, et que vous vouliez me parler sur-lechamp.

— Les infâmes) les infâmes!

— Que vous vouliez me parler sur-le-champ, à moi et à notre père.

— A notre père! aussi à notre père!... Oui... oui, écraser la famille du même coup! Oh ! les malheureux!

— Comme mon père était 4 la régence, je ne l'envoyai pas quérir, et je demande tout de suite mon manteau. Alors ina fille se jette ù mes pieds pour me supplier de ne pas venir ici, me disant qu'il y avait grand danger à cause du peuple, et que si vous aviez voulu me parler vous m'eussiez sans doute écrit, et non pas envoyé le gardien sans un mol. Je lui réponds a cela que les blessures de vos mains ne vous avaient pas sans doute permis d'écrire ; et, bien que ma fille me suppliât d'envoyer quelqu'un s'informer auprès de vous si vous me demandiez en effet, je ne l'écoute pas, et je pars aussitôt, et me voici... Maintenant, je comprends...

— Pauvre enfant! l'instinct de son cœur la guidait... Mais comment avez vous pu traverser toute celle populace furieuse?

— Je ne l'ai pas traversée; le gardien m'a tait passer par la ruelle du Vivier de Buylenhoff, et entrer par les derrières de la prison.

— Oh ! le piège était bien conçu. Quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur que mou père ait été â li régence!...

— Non, cela est impossible! dit Jean deWitl après un moment do profonde réflexion, cela serait trop affreux ; ils ne peuvent, après tout, vouloir nous égorger ici... Non... non, cela est impossible!... D'ailleurs, il est temps encore, mou frère, partons !.. En apprenant votre bannissement, j'avais ordonné à un carrosse de venir vous prendre. Venez... venez...

— Partez, mon frère...; quant à moi... je reste..

— Vous restez ! s'écria Jean de Witt épouvanté. Vous restez!

— Sortir d'ici! ce serait accepter ce jugement odieux et inique. Je reste pour protester.

— Vous ne resterez pas, Corneille, vous ne pouvez pas rester. Songez donc qu'à chaque minute votre départ peut devenir impossible ; songez donc qu'il y a contre vous, contre moi, un détestable complot pour nous tuer ici peut-être. Mon frère! venez... venez... au nom du ciel! venez...

— Jean, dit le ruart avec uue fermeté pleine de douceur, je vous ai dit que je resterais.

— Mais vous vous perdez, malheureux !

— Nou... je me justifie.

— Mais, votre femme, vos enfants?

— Ma mémoire leur restera pure et sans tache.

— Mon frère!... mon frère!... Corneille)

— Je vous en supplie, Jean, pas un mot de plus, et partez... Partez, il en est temps encore...

geste s»pi

.WVJi

poux emme-

— Eh bien ! alors, je reste aussi...

A ce moment, on entendit des pas louids et mesurés derrière la porte , et des crosses de mousquets retentirent sur les dalles sonores du couloir.

A ce bruit, les deux frères tressaillireut et échangèrent, dans le plus profond silence, un regard impossible a rendre.

Puis, Jean de Witt se précipiu sur la porte ; elle était fermée ; il la secoua violemment.

— Que voulez-vous? dit une voix rude.

— Pourquoi cette porte est-elle fermée? dit Jean de Will, ouvrez- la... je veux sortir.

— Vous ne pouvez plus sortir, dit la voix.

— Je vous disque je veux sortir, moi. Jean de Will, et emmencr avec moi mon frère. Corneille de Witt, condamné au bannissement, et, comme tel, devant quiuer le/ierritoirc /Je la république dans le plus bref délai.

— Jean ! s'écria le ruart.

Mais, Jean de Witt lui faisant de la i

il se tut.

— Vous ne pouvez plus sortir, répela la voix. , ,i

— Mais puisque je viens d'amener uu carrosse pou, ner mon frère.

— Ou a renvoyé le carrosse ; les traîtres ne s'en ifont pas en carrosse, dit la voix.

— Mais , je suis libre, moi... moi , Jean de Witt, et jp veux sortir à l'instant. j, |

— Vous n'êtes plus libre â cette heure.

Les deux frères se regardèrent encore une fois : ils virent que tout espoir était perdu.

Jean de Witt ne dit pas un mot de plus, se retourna vers le ruart, et, par un mouvement simultané, les deux frèses se jelant dans les bras l'un de L'autre, s'embrassèrent avec effusion.

Pendant ce temps, Tichelaar et Veroéf continuai©»* d'ameuter la populace au dehors, en criant : — Le chien et son frère vont sortir de la prison, il ne faut pas qu'ils en échappent., t

— Oui, oui ! aux armes I hurla le peuple, qui, craignant que les deux frères ne lui échappassent, voulut que deux officiers de la bourgeoisie, MM. Bugeswachtel Van Os, allassent s'assurer que les deux frères étaient bien dans la prison.

Voici le dénouaient de cet horrible drame , tel qu'il est raconté dans les Annales îles l'rovincet-Uma, ouvrage reconnu par son imposante et grave autorité. Celle relation est empreinte d'un tel cachet de naïveté, qu'on a craint d'y rien changer,-., „

« Deux officiers et quatre bourgeois montèrent dans la chambre de MM. de Witt ; le conseiller pensionnaire leur repnrsqnaa avec tant de douceur el de force l'innocence de son frère, t, l'injustice que le peuple leur faisait eu w soulevant contre, «uk. qu'ils promirent d'obtenir leur liberté; quelques bourgeois,^ la même compagnie vinrent aussi voir si les deux frères ëtaieijl dans leur chambre. A une heure après midi, le fiscal entra a '.oc quelques officiers el cinq ou six bourgeois ; le fiscal dit au ruart qu'il fallait que ces bourgeois restassent avec lui pour répoudre au peuple de sa présence. M. de Will, croyant que cela ne regardait que le ruart, tenta de nouveau de sortir de la chambre ; mais les bourgeois l'arrêtèrent. Le fiscal se retira eu priant (es deux frères d'avoir patience jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé, el les laissa avec les bourgeois, qui les prièrent â dîner avec eux. En sortant de table, le ruart, que la torture avait extrêmement affaibli, se jeta sur son lit en robe de chambre, et son frère, qui vint s'y asseoir â côlé de lui, prit la Bible, et continua de lui en lire quelques chapitres.

« Cinq heures après que la cavalerie de M. de Tilly eut disparu, la compagnie bourgeoise du Drapeau- Bleu, oui reçut en sortant de la place de Pleyn des rafraîchissements de bière, de vin et d'eau-de-vie, dont elle n'avait pas besoin pour augmenter sa fureur trop violente, s'avança par la cour, sur les quatre heures après dinée : de lâ elle marcha droit â la porte de la prison avec des cris redoublés et animés par M. Van Banchen, échevin de la Haye, que les mutins regardaient comme uu de leurs chefs ; elle força la compagnie qui était de garde â la

[lorte, disant qu'elle n'avait d'autres desseins que de conduire es deux frères au prince d'Orange, pour qu'il décidât de leur

sort. Cependant les mutins ne laissèrent pas de tirer une grêle de coups de mousquet contre la porte de la prison ; et n'ayant pu en (aire sauter la serrure et les gonds a coups de mousquet , rolrfèvfe' Veroëf, un des chefs les plus furieux des mutins, alla enlever chez un marchand un gros marteau avec lequel il brisa I* porte; mais les mutins, enragés de ne la pouvoir briser entièrement, menacèrent, avec des serments exécrables, de tuer Mu* ceux qui étaient dans la prison, si on ne la leur ouvrait pas. Le geôlier, épouvanté de ces menaces, ou plutôt gagné, ouvrit enfin. La porte oe fut pas plutôt ouverte qu'ils montèrent en fottlé' lés degrés de la prison et entrèrent dans la chambre où étaient les deux frères.

« Ils trouvèrent le ru art en robe de chambre sur sou lit ; et son frère assis à côté, en manteau de velours, et lisant l'Ecriture Miiftfe;"'1" ' ■ '"

' < Le grand pensionnaire tacha d'inspirer quelques sentiments d'humanité a ces furieux; mais, loin de se laisser fléchir, ils forcèrent le ruart et lui à sortir de la chambre , et leur dirent qu'on allait les conduire à la place où on exécutait les criminels.

« Les deux frères se dirent un tendre adieu sur le haut de l'escalier, et le ruart, qui était très-faible, descendit appuyé sur son frère, qui, conservant beaucoup de tranquillité dans un péril -sruss* iramioent, exhorta doucement la bourgeoisie à rentrer dans leur devoir.

r Mes amis, leur disait-il en descendant l'escalier, a quoi « aboutira tout ceci : nous sommes innocents , nous ne sommes « pas traîtres; conduisez-nous où vous voudrez, et nous faites « examiner, i On ne répondit à ses exhortations que par de violents outrages, en criant: — « Marche... marche, tu verras bien- « tôt ce qui' arrivera ! » Un maréchal avait déjà voulu assommer ><■ rrrart sur son lit, et Pâtirait tué si le coup de fléau qu'il lui déchargea n'eut rencontré le bois du lit. Kn descendant, un autre mutin le frappa par derrière avec une planche, et lui fil rouler les degrés jusqu à la porte, d'où on ne le releva que pour le traîner par les cheveux jusqu 'à l'arcade qui est proche de la prison qui conduit frl'échafeud. U grand pensionnaire, dont le chapeau était tombé S» l'escalier, sortit tète nue de la prison , et cfeerelraM des yeux son frère déjà massacré. A ce moment, un notaire, nommé Van Soenen, lui porta un conp de pique au visage". Cette blessure ne l'empêcha pas de faire ses efforts pour passer derrière les rangs des soldats, croyant y retrouver son frrrp ; murs les bourgeois, s' étant aperçus de ce dessein, lui fermèrent'te passage. Alors un nommé Pierre Veranghuen tira sur lui un Coup de mousquet ; mais, son fusil n'ayant pas pris feu, H'dohna a Jean de Wrtt Un si furieux coup sur la tête , qu'il le terrassa. Cependant lean de Witt eut encore assez de force pour së'reléver sur se* deux genoux, et crier : Mon frère ! lorsqu'on nommé Van Valen le prit par le col , le coucha par terre , lui mit le pied stir ta poitrine, et lui tira un coup de pistolet à be-ut portant dans la tête, en criant : « Voilà le scélérat qui ' V M trahi sa patrie I »

" < Les1 deux frères morts, les bourgeois formèrent un demieèrele autour des cadavres, et firent sur eux nombre de décharges t après quoi on dépouilla les deux corps, et on déchira leurs habit* en mille morceau* . qu'on distribua dans les villages voisins. Il n'y eut que le manteau du grand pensionnaire qui restai entier ; un valet de poste s'en saisit et l exposa en vente dans le Vyverberg, en disant: « Voilà la guenille du grand * Jean I »

""« On commit' les dernières indignités sur les cadavres des deux frères, et, après les avoir traînés tous deux dan la boue jusqu'au lieu où on exécute les scélérats, on les pendit par les pieds à un gibet fait en forme d'estrapade, où, faute de corde, nn les attacha avec des mèches de mousquet.

< Celui qui remplissait les fonctions de bourreau ayant aperçu M. Simousson, pasteur de la Haye, lui demanda :

é — Monsieur le ministre, sont-ils assez haut perchés?

« — Non , dit le ministre , non ; pendez ce grand coquin un « échelon plus haut ! »

« Il parlait de Jpan de Witt

• La rage ne se borna pas là ; on coupa au conseiller pension-

naire les deux doigt* qu'il avait levés pour jurer l'observation de l'Edit perpétuel, et dont il s'était servi pour le signer. On coupa ensuite à l'un et à l'autre le nez, les oreilles, et les doigts des pieds et des mains et les autres extrémités du corps, « que Cou « vendit publiquement depuis dix sous jusqu'à trente, t Veroëf, l'orfèvre, ouvrit les corps des deux frères et en arracha les deux cœurs, qu'il conserva longtemps, et qu'il montra pour de l'argent

< L'un de ces forcenés, ne pouvant emporter avec les dents les parties honteuses du ruart, les lui coupa ; un autre lui arracha un œil et l'avala ; enfin, un troisième, ayant coupé à Jean de Witt un morceau de chair à la hanche, dit : — < J'ai résolu « de rôtir ce morceau et de le manger avec mon ami Tichelaar,

• quand je devrais en crever I »

Immédiatement après ce massacre, les députés envoyèrent un courrier au prince d'Orange, qui était alors à Alphen, riant village situé sur le Rhin, entre Leydc et Woërden.

Le prince était sur le point de se mettre à table lorsque le courrier arriva portant deux dépêches.

S. A. lut la première, et dit :

— Messieurs, je vous annonce une bonne nouvelle pour les amis de M. Fagel, que j'aime fort ; il a etë nommé hier grand pensiounaire île Hollande, parla démission de M. Jeau de Witt.

M. Fagel était un des plus chauds partisans du prince.

Puis, dépliant la seconde, le prince pâlit malgré lui, et s'écria : — Messieurs, les frères de Witt ont été horriblement as sassinés hier à la Haye par la populace : que Dieu les absolve, s'il est vrai qu'ils aient trahi leur pays.

Puis, tendant la dépêche à M. de" Zuylistein : — Lisez ceci, monsieur.

Et le prince se mit à table, mangea peu et fort vite

M. Zuylistein, ayant lu. frémit d'horreur, et dit au prince :

— Votre Altesse ordonnera-t-elle des poursuites contre les

meurtriers?

— Des poursuites? dit le prince en attachant son regard terne et froid sur M. Zuylistein, non, non, monsieur, vous ordonnerez à M. de Maasdam, membre du collège des nobles, de dire à leurs nobles et grandes puissances « que je regarde

• toute recherche au sujet de ce meurtre comme dangereuse au « repos public, et que je ne .eux pas qu'on en fasse.

— Puis, vous, monsieur, ajouta-l-il eu se tournant vers son chapelain, vous ordonnerez des prières pour les âmes de MM. de Witt.

Le prince se relira.

Voilà comment Guillaume d'Orange fut rétabli dans ses charges héréditaires, le parti français ruiné, et les deux frères de Witt pavés de leur dévouement au pays et de leur foi dans la parole du grand roi.

On a vu l'assassinat des frères de Witt; voici maintenant une relation véritable des suites de la conquête de Louis XIV, qui ne dévoile qu'un coin de cet immense et effroyable tableau.

< Les deux villages de Swammerdam et de Bodegrave, composés de six cents maisons, furent réduits en cendres ; il n'en resta qu'une seule, que le hasard fil échapper à la fureur du soldat et à l'incendie général. On se fit un devoir de religion de la ruine des églises des hérétiques : aucune ne fut épargnée. Les bâtiments publics où l'on administrait la justice et la police subirent le même sort. Les soldats qui avaient formé ce dessein cruel s'étaienl, eu sortant d'Ulrechl, armés d'allumette* et d'autres matières combustibles. On enfermait le père et la mère avec leurs enfants chez eux. afin d'éteindre une famille dans un instant ; et, lorsqu'on remua les cendres et les ruines des maisons, on trouva quantité de corps à demi consumes, et les enfants brûlés dans les bras de ceux et de celles qui leur avaient donné la vie. Une mère, qu'une vieillesse décrépite rendait aveugle et un objet digne de compassion, fui tuée en présence de quatre enfants qui l'assistaient, et n'eut avec eux qu'un même tombeau dans les flammes qui les réduisirent en cendres. Comme la cruauté se diversifie à l'infini, une autre mère, qui avait élevé un pareil nombre d'enfauls, les vil tuer sous ses yeux, cl fut ensuite immolée à la fureur des bourreaux.

JKAN BAHT

Le prince d'Orange, qui arriva deux jours après sur les lieux, trouva quantité d'enfants dont on avait coupé les bras et les jambes, et d'autres corps mutilés qu'il laissa quelque temps sans sépulture, exposés aux yeux des passants, alin qu'ils apprissent par ret aflrt-ux spectacle ce qu ils devaient attendre des Français. Les soldats se divertissaient a saisir ces innocentes créatures par les pieds, les lançr»-» en l'air, et les recevaient sur la pointe des piques et des épées, heurpux d'y trouver la mort, puisqu'on précipitait les uns dans les flammes, et qu'on imaginait de nouveaux tourments pour faire périr les autres. On violait les filles en présence de leurs mères, les femmes sous les yeux de leurs maris; et les soldats, qui ne trouvaient pas assez d'objets pour assouvir leur brutalité , parce qu'ils étaient en trop grand nombre, satisfaisaient tour i tour leur infâme passion sur une même personne, jusqu'au nombre de vingt et au delà, et lui épargnaient ensuite la douleur de survivre 1 sa honte en la jetant dans l'eau et dans le feu. L'avarice, jointe à la cruauté, animait l'officier aussi bien que le soldat : on pendait les hommes dans la cheminée de leur maison, et on y allumait un grand feu, afin que la fumée des tourbes et la flamme qui en sortait ensuite, les étouffant et les brûlant tour à tour, ils fussent contraints de découvrir l'argent qu'ils possédaient, et que souvent ils ne possédaient point, tellement qu'ils étaient les victimes d'une imagination également sordide et barbare.

<r Les supplices et les cruautés ordinaires ne suffisant pas pour assouvir la fureur du soldat, il en inventa d'extraordinaires. Il dépouillait les filles et les femmes qu'il avait violées, et les chassait loutes nues dans la campagne, où elles périssaient de froid. Un officier suisse, trouvant deux filles de bonne maison dans ce triste eut, leur donna son manteau et quelque linge qu'il avait, et. en allant i son poste, les recommanda â un officier IraiiyJs, lequel, bien loin de les protéger, en abusa dans la rue, les prosliltia ensuite a ses soldats, qui, après leur avoir fait les derniers outrages, leur coupèrent le sein, le lardèrent avec les baguettes de leurs fusils, et laissèrent leurs corps exposés sur la levée qui mène de Bodegrave à Woèrden. Il y en avait d'autres auxquelles on coupait le sein, qu'on saupoudrait ensuite de poivre, de sel, quelquefois même de poudre a canon, â laquelle on mettait le feu pour les faire mourir plus cruellement. Un de ces scélérats qui étant à Bodegrave, avait eu la barbarie de couper le sein d'un», femme en couches . et d'y mettre du poivre, mourut à l'hôpital de Nimègue, dans un affreux désespoir, d'une frénésie causée par les remords cuisants de sa conscience ulcérée, qui lui représentaient continuellement l'image de cette femme, dont il s'imaginait entendre encore les cris douloureux. On attachait les autres par les cheveux, ou sous les aisselles, à des arbres, afln qu'elles demeurassent exposées dans une honteuse nudité à toutes les injures de l'air. Un batelier fut cloué par la main au mât de son vaisseau, et sa femme violée sous ses yeux, qu'on lui défendit de détourner un moment d'un spectacle si infâme, sous peine de la mort. Beaucoup d'autres maris eurent le même sort, et furent forcés â coups de bâton et de plat d'èpee d'être témoins oculaires d'un semblable outrage. Enfin on ne respecta pas même les corps morts : deux cadavres qu'on portait en terre furent dépouilles du linceul qui les couvrait; l'un fut jeté dans le feu avec son cercueil, l'autre en fut tiré, et eut l'eau du canal pour sépulcre, »

{Annales des Provinces-Unies.)

Ainsi que le meurtre des frères de Witt, ces atrocités monstrueuses étaient les conséquences naturelles et inévitables de l'invasion de Louis XIV en Hollande.

A ce propos, resumons encore les faits : l'étude en est curieuse, et va bientôt offrir de nouveaux contrastes qui seront assez piquauts.

Qu'on se rappelle cette longue chaîne de roueries, de crimes, de vénalité sacrilège, de parjures, de corruptions qui joint ces deux années 1 070 et 1672, depuis cet infâme traité conclu en pleine paix contre les Sent-Provinces, jusqu'à la dévastation de cette malheureuse république ; depuis la prostitution de made-

moiselle de Kerounile jusqu'à la nouvelle trahison de Louis XIV envers l'Angleterre, son alliée, jusqu'au massacre des frères de Witt.

On ne peut le nier : tout cela fut l'œuvre du grand roi, ou plutôt de l'intraitable orgueil du ministre qui le dominait durement, de Louvois, en un mot. qui ne voulait, lui, qu'enuWraj-

ser Cvtbtrt.

Or, on est déjà comme épouvanté en songeant que la haine jalouse et mesquine d'un commis brutal contre un autre commis son rival ait pu soulever de pareils orages sur l'Europe, el enfanter une longue série d'effrayantes calamités et de maux

irréparables...

Mais ce qui épouvante peut-ltre davantage, ou plutôt ce qui, en vérité, fait rire d'un air assez homérique, c'est de voir que depuis le grand poète jusqu'au grave historien, que depuis le prince de l'Eglise jusqu'au vicaire de Jésvs-CbnsL, chacun a voulu paver, à genoux, son lâche tribut d'ignobles flatteries, de louanges effroutées et misérables, à propos de celte effrovable invasion, de ses causes honteuses et sacrilèges, et de ses sanglants résultats.

Ainsi le sévère Boileao, le grand satirique, l'impitoyable censeur, dans sa froide et basse mélopée, non content de crier : Gloire h Louis! s'égaye encore impudemment de la sauvagerie des noms de ces ruines fumantes soumises à C incomparable vainqueur! il ne trouve que de niaises plaisanteries indignes m^me d'un pédant de collège, â propos de ces malheureuses villes pillées, dévastées, qui ne pouvaient éteindre l'incendie qui les dévorait qu'en s'ablmant sous les eaux de I* mer. -.„

Voici ce curieux témoignage de la dignité de l'art au dix-septième siècle :

En vain pour te louer ma mu« toujours prête. Vingt foin de la Hollande a li nu' La conquête. C« pays où cent niurt n'ont pu te résister, Granit roi, n'est pas en vers ci facile i dompter. Des viile» que lu prends le* noms dur* et barbares N'offrent de toute* parti que tyllibes btaarrea; Et, l'oreille effrayée, il faut, depoia l'Use), Pour trouver unleau mut, courir jus ju'.iu Tcsacl Oui, partout de son nom ebaqnc placo munie Tient bon contrn les ver*, en déduit l'harmonie. El oui peut tans frémir aborder Voardm* Quel vers ne tomberait au seul nom de llcusdcn? Quelle muse, i rimer en tous li^ui disposée, Ose rut approcher des bords du Zuydericc?

Du fleuve (le Rhin) ainsi dompté la «Minute éclatante

A Wurta jusqu'en tou camp va porter 1 épouvante.

Wurts, l'espoir du paya et Vnppui de tes murs;

Wurl.1*... Ali' quel nom. crain t roi' quel Hector que ee WoiUl

Sans ce terrible nom, mol né pour le* oreille*,

Qu j'allais à te* yeux étaler de merveille*! etc., etc.

[ÈpUrt IV, au roi.)

Puis, après le satirique, vient le grand tragique, l'historiographe de France, le tendre cl religieux Kacine. Il faut lire son Précis de la gnerrede 1672 : c'est à n'y pas croire, c'est à demeurer confondu devant ce ton de placide et naive bonhomie avec laquelle il expose les griefs du grand roi contre cette petite république, que ses richesse* el son abondance, dit-il, rendaient redoutable à ses voisina.

Ecoutons-le :

« ... Cette petite république faisait tout le commerce des Indes orientales, oit elle avait presque entièrement détruit la puissance des Portugais. Elle traitait d'égale avec l'Angleterre, sur qui elle avait même remporté de glorieux avantages, et dont elle avait tout récemment brûlé les vaisseaux dans la Tamise; et enfin , aveuglée de sa prospérité, elle commença de méconnaître la main qui l'avait tant de fois affermie et soutenue. Elle prétendit faire lu loi à l'Europe ; elle se ligua avec les ennemis de la France, et se vanta qu'elle seule avait mis des bornes aux conquêtes du roi — ( toujours celte niaiserie de la médaille de Josue). — File opprinu les catholiques dans tous les pays de sa domination, et s opposa au commerce des Français dans les ludes; en ■■ mot, elle n'oublia rien de ce qui pouvait attirer sur elle Forage qui la

ET LOLIS XIV.

vint inonder. — Le roi, las de souffrir ses insolrnces. résolu! de les prévenir : il déclara I» guerre aux Hollandais, sur le commencement du printemps, et marcha aussitôt c titre eux. u Puis, après plusieurs assertions aussi singulières que celle-ci

* Jamais prince [Louis XIV n'observa si religieusement sa pa- « rôle. — Ce n'est pas une chose concevable que, dans la fidélité

* qu'il a gardée (Louis XIV) à ses allies, il a toujours eu plus « soin de leurs intérêts que des siens propres ' » le tendre Racine conclut ainsi à propos de celte conquête :

« Par la on peut voir qu'il j a quelquefois des choses vraies qui ne sont pas vraisemblables aux yeux des hommes, et que nous traitons souvent de fabuleux dans les histoires des événements qui, tout incropb'es qu'ils sont, ne laissent pas d'être véritables. En effet, comment la postérité pourra-t-etlc croire qu'un prince, en moins de deux mois, ait pris quarante villes fortifiées régulièrement; qu'il ail conquis une aussi grande étendue de pays en aussi peu de temps qu'il en faut pour faire le voyage, et que la destruction d'une des plus redoutables puissances de l'Europe n'ait été que l'ouvrage de sept semaines? »

Ce n'est pas tout, après les poêles à allégories païennes, après les flagorneries olympiques devaient venir les flagorneries chrétiennes ; après le Jupiter-Tonnant, après le vieux Rhin surpris dans ses verts roseaux parmi les naïades mintives, c'est Jehovah couronnant par la victoire l'œuvre si amoureusement bien commencée par mademoiselle de Keroualle : c'est le dieu des armées, aidant fort Louvois à bien embarrasser Collierl.

En un mot, ce n'est plus Racine. Boileau, Rossuet, ces hautes supériorités de l'intelligence et de la raison, qui exaltent et consacrent en un merveilleux langage les plus honteux appétits charnels, les plus hideux parjures, les entreprises les plus féroces et les plus impies : c'est quelqu'un qui, selon la hiérarchie religieuse du monde chrétien, est au-dessous de Dieu, mais audessus des rois; c'est la personnification la plus imposante des vertus humaines; c'est celui qui. pUcé au sommet de l'édifice social, reçoit seul de Dieu la divine et solennelle mission de le représenter sur la terre dans toute sa majestueuse pureté; c'est relui qui peut lier et délier ici-bas; c'est le pape, en un mot. le pape < léinent X, qui écrit de sa main pontificale le bref suivant a Louis XIV, qui se délassait alors de ses conquêtes dans les jolis bras de madame de Montespan, dont il venait d'exiler l'incommode et fîcheux mari.

• Notre cher lils en Jésus-Christ, salut et bénédiction apos-

« tolique.

t L'univers, contemplant le renversement par vos armes vieil lorieuses d une puissance élevée sur les ruines d'un pouvoir « légitime, et nuisible d'ailleurs aux intérêts de la royauté, felic cite Votre Majt-slé. dont le jeune front est décoré de glorieux « triomphes et paré de riches dépouilles. Les entrailles de notre « charité pontibcale ne .'auraient non plus se contenir, et nous f voyons avec une joie égale à la vôtre les accroissements de la « vraie religion unis aux succès de VotreMajesté, joie qui répoud « A la grandeur des pouvoirs dont la bonté divine nous a inves- « lis. En effet, les églises rendues aux catholiques, la discipline i religieuse rétablie dans les cloîtres, les prêtres remplissant les

* diverses fartions du culte divin, les habitants pouvant libre- « ment pratiquer la vérité, tels sont les fuit* qui suffisait pour f démontrer que la mission de Votre Majesté venait d'en liant, « lorsqu'elle s est élancée à pas de géant dans le chetniu de la

* victoire.

t Permettez doue, roi Très-Chrétien, que, pour consolider les

« résultats glorieux déjà obtenus par la guerre et par la paix,

« notre rêle et uolre attachement apostoliques exciteut encore

« votre piété royale, ainsi que vous le fera mieux comprendre,

« sur plusieurs poiuts, notre nonce, l'archevêque de Horcn r».

« En attendant, nous n'omettrons point de placer au pied du

« trône de la miséricorde divine les sentiments paternels dont

< noire cœur est rempli pour votre conservation cl le succès de

< vos vœux pour la gloire de Dieu, afin que la bénédiction apos- « tolique que nous vous donnons puise sa confirmation et sa

« force dans celle source propice. |

« Donné à Rome, à Sainte-Mai ie-Majeure, sous l'anneau du a pécheur, le 25 août 1072, la troisième année de notre puuli- <i iieat. »

tArchiv. des aff. ètrang.— Home, 1672.— Suppl.)

Or donc, a propos de tant de louanges pour tant de crimes, de tant d'adversités pour tant de vertus, en voyant hommes ou nations subir éternellement la loi du plus fori, en voyant l'innocence presque toujours victime du méchant, qui jouit et triomphe en ce monde seulement, car hieu est jusiei; a propos de cela, on nous permettra de répeter ers paroles de|ft «lues.

Mais, trouver cent fois réalisé dans l'histoire de ce qu'oîi appelle le rêve d'un esprit morose et chagrin ; mais retrouver â chaque page de l'humanité celle impitoyable raillerie de la destinée : « Heur aux forts et aux méchants, malheur aux faibles et aux justes 1 t mais voir que Us conceptions les plus ry niques et les plus monstrueuses sont bien en dessous de ce qui â été; mais ' voir que la corruption la plus insolente et la plus effrontée paraît naïve et modeste auprès de ce qui a été; mais voir que. pour tant de vices, de corruptions et de cruautés, c'a été d'éclatants triomphes, une vie rovale et resplendissante d'amour et de gloire; et puis enfin, après la mort de ces grands criminels, voir les plus hautes et les plus graves intelligences de l'Eglise venir impudemment, en plein temple . à la face de Dieu, les aduler jusque sous le linceul, dans le plus pompeux et le plus magnifique des langages, sans larmes pour les victimes, sans anathèmes contre les bourreaux; je le répète, dès l'abord, cela ferait peur si on ne s'était paB attendu à trouver l'histoire si humaine.

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