CHAPITRE VI
An bout des grands appartements du château de Fontainebleau, après la chambre dite de saint Louis, se voyait alors une pièce ovale qui lui servait de cabinet : les différents punneaux de ce cabinet, encadrés dans de riches bordures délicatement sculptées et dorées, représentaient les amours de Théagènes et de Chariclée, peints par Dubois. Le plafond se composait de plusieurs caissons aussi dorés, renfermant de petits médaillons en camaïeu ; enfin, au fond de cette pièd était une énorme cheminée qui avait pour chambranles quatre colonnes corinthiennes de marbre brocatelle avec leurs bases et chapiteaux en marbre blanc ; sur une des colonnes de cette chemiuée , chefd'œuvre de Grenoble, dit Jacquet, était adossé Louis XIV. Ce roi avait alors vingt-huit ans , et il suffit de jeter les yeux sur ses portraits du temps pour se convaincre qu'à cette époque, quoiqu'un peu bellâtre, il brillait de tout l'éclat de sa beauté, et que son grand air et la grâce de sa magnifique taille passaient à bon droit pour incomparables.
Le roi portait ce fameux juttaucorp* à brevet que ses courtisans les plus familiers pouvaient seuls vêtir, et que, par une
faveur extraordinaire, il avait donné pour uniforme n tous les officiers de sa marine.
Le justaucorps de Louis XIY était d'épaisse étoffe de soie bleue doublée de cerise . avec les parements et la veste de la même couleur que la doublure, le tout splendidement brodé d'une large dentelle d'or et d'argent, semée çà et là de paillettes ètincelantes ; une écharpe de satin blanc frangée d'or serrait autour de son corps ce vêlement à très-longue taille, et ses bas de soie cramoisie , attachés au-dessus du genou par une jarretière de velours noir ornée de pierreries, montaient si haut, qu'on ne voyait pas ses chausses cachées par les basques larges et carrées d'e cet habit fait à peu près comme les redingotes de nos jours ; enfin, le roi avait au col une cravate de point de Matines, dont les longs bouts flottaient à la cavalière, et sur l'épaule qui supportait son large baudrier brodé, une épaisse touffe d'aiguillettes de damas blanc semées de fleurs de lis d'or ; j'oubliais des souliers de velours noir à bouffettes de rubans qui cachaient le coude-pied , et dont les talons avaient près de trois pouces de haut.
Ce costume majestueux assortissait parfaitement la figure de Louis XIV, rendue plus imposante encore par une forêt de cheveux noirs et bouclés qui, tombant en profusion sur ses épaules et sur sa poitrine, cachaient presque la plaque d'argent de son ordre du Saint-Esprit, qu'if portait attaché au-dessus de son large ruban bleu.
Le teint florissant et coloré de Louis XIY, la virilité de ses formes, l'impassible sérénité de son regard, tout en lui annonçait une constitution d'une vigueur incroyable , une de ces organisations rares qu'une santé de fer défend des douleurs physiques , et qu'un impitoyable égoisme cuirasse toujours contre les souffrances morales ; aussi, pendant sa longue vie, ce roi fut-il, à bien dire, rarement malade ou affligé. Insensible à la mort de ceux qu'il paraissait chérir , bravant les fatigues , l'intempérie des saisons , il mangeait avec une voracité digne des héros d'Homère et dormait toujours du plus profond et du plus tranquille sommeil ; c'était, eu un mot, un de ces hommes robustes qui ont de larges appétits et peu de passions.
En ce moment, les traits du roi paraissaient soucieux, et, au léger mouvement qui agitait sa fèire supérieure surmontée d'une étroite moustache noire, on devinait une impatience qui se manifestait aussi par la vivacité avec laquelle il ôlaii et remettait sans cesse à son petit doigt un magnifique anneau creusé dans un seul rubis cabochon d'Orient, que M. le cardinal avait légué à Sa Majesté la reine Anne d'Autriche; en vain encore trois belles chiennes couchantes de grande race épagneulc , blanches et orangées, se pressaient autour du roi ; au lieu de ses caresses accoutumées, elles n'en obtenaient que quelques pâtisseries sèches qu'il prenait avec distraction sur un plateau d'or, ciselé par Benvenulo Cellini pour François I", et posé sur un superbe cabinet de lapis bleu monté en argent massif et placé près de la cheminée; ce cabinet était encore un legs de M. le cardinal.
Le roi ne se trouvait pas seul dans cet appartement ; assis devant une table, sur un petit tabouret, et occupé à écrire, était un homme de quarante-cinq ans environ, de taille moyenne, maigre, vonté, et dont la figure pâle et osseuse était illuminée par deux yeux gris, caves et presque cachés sous de gros sourcils noirs et inégaux, dont quelques poils très-longs et trèsroides commençaient à blanchir : son front large, jaune et poli comme du vieil ivoire, offrait entre les deux sourcils une double ride si profondément creusée, qu'elle donnait à sa figure une expression cruelle et implacable; son crâne, déjà chauve, était caché sous une large calotte; il portait un manteau de soie noire et un justaucorps de la même couleur, avec un rabat blanc. Ce personnage écrivait fort vile, d'une petite écriture ronde presque illisible , et mâchonnait incessamment sa longue plume eu écrivant.
Cet homme était Jean-Baptiste Colbert, le grand Colbert, vir marmoreus (l'homme de marbre), comme l'appelait Guy Patin.
Colbert. né à Reims en 1619, fils d'un marchand de cette ville, fut d abord commis chez Lamagna, compatriote et ban-
quier de Maiarin, qui le donna au cardinal ; ce dernier le mit â la tt'le de ses affaires, et le lit nommer conseiller d'Etal a vingt-neuf ans. Pendant l'exil de son protecteur, Colberl servit d'intermédiaire entre ce ministre et la reine-mère. Au retour du cardinal, il fut successivement appelé a l'intendance de la maison de monseigneur le duc d'Anjou, aux commandements d'Anne d'Autriche, puis chargé d'une mission a Rome, qu'il remplit sous le nom et titre de marquis de l'roissy ( titre et nom qu'il laissa depuis a sou frère) : sous-intendant des finances sous rouquel, il fut nommé par le roi contrôleur-général de ce même département après la condamnation du surintendant, et bientôt il eut le commerce, la marine et les batimens dans ses attributions.
Pendant la dernière maladie du cardinal, alors que Colbert était encore à Son Eminence, le roi s'étonnant que les affaires de son ministre fussent si bonnes et que les siennes, â lui, fussent si mauvaises, on lui répondit: « Sire, c'est que M Fouquel fait les affaires de Vot<e Majesté, et que H. Colbert fait celles de M. le cardinal ; » aussi, çn mourant, Maiarin dit-il au jeune roi : a Sire, je dois tout a Votre Majesté, mais je crois m'acquilter envers elle en lui laissant M. Colbert. i
Travailleur infatigable, lent à concevoir, mais s'opiniâtranl avec une volonté de fer a exécuter ce qu'il avait conç u, et brisant, sans pitié ni souci, tout ce qui s'opposait a ses vues, presque toujours d'une justesse, d'une grandeur et d'une portée merveilleuse ; dur. grondeur, brutal, Colberl était encore d'une impassibilité si pétrifiante , qu'au milieu d'une audience qu'il donnait â madime Cornue!, celle femme spirituelle s'écria: « Par grâce, monsieur, faites-moi signe que vous m'entendez. »
Malgré cette écorce, dans son intérieur Colbert était un véritable patriarche, quoiqu'un peu rude à manier, et que parfois il aidât de sa canne les leçons qu'il donnait à son fils, plus lard le marquis de Seignelay; quant à ses trois filles, on sait la prodigieuse fortune qu'elles tirent en épousant les ducs de Mortemart, de Chevreuse et de Beauvilliers. D'une piété asset éclairée, simple dans ses goûts, d'un ordre admirable dans ses affaires privées comme dans les affaires publiques, Colbert s'était fort enrichi et avail de grands biens.
Pour la confiance que le roi mettait en lui, elle était entière et aveugle.
Rien que ses collègues de la guerre et des affaires étrangères, Le Tellter et de Lionne, eussent été aussi créatures et domestiques de Maiarin, pas uo d'eux n'était entré si avant que lui dans la familiarité de Louis XIV, dont il avait été le confident lors de la naissance des deux premiers enfants que ce roi eut de mademoiselle de La Vallière, en 16G3 et 16G5. Ce fut Colbert qui les fil baptiser sous les noms de Charles et de Philippe, et s'occupa du profond secret de ces détails, mademoiselle de La Vallière étant alors une des tilles de Madame, et le roi n'ayant pas cru devoir rendre cette liaison publique du vivant de la reine-mère.
Ces particularités si délicates, le génie et le dévouement d'ailleurs bien connus de Colbert, faisaient enfin que Louis XIV le tenait en si haute et si grande estime, qu'il le consultait même sur les affaires des autres ministres ; aussi fallut-il plus tard l'infatigable et jalouse habileté de Louvois et de son père pour ruiner Colberl dans l'esprit du roi, en éveillant et forçant daus ce prince un vague instinct de conquêtes qui fut plutôt chez lui le goût théâtral de la pompe militaire, que la vocation d'un soldat.
Colberl voulait, an contraire, diriger les vues fastueuses de Louis XIV vers le luxe des bâtiments, les arts et les grandes entreprises commerciales; de sorte qu'il est possible que, sans les irritantes insinuations de Louvois, au lieu d'essayer de la gloire des armes, ce roi eût peut-être suivi pendant tout son règne les errements de celte politique de paix, de fourberies et de corruption que Mazarin mourant lui avait Uni recommandée, elâ laquelle de Lionne fut fidèle jusqu'à la fin de sa
vu, jamais le mépris de l'homme, de ses misères n'a été si souvent
Ainsi que nous 1'; jamais l'insultante
et si insolemment précisée que. dans les instructions de ce grand ministre ; mais on doit avouer que rarement la bassesse et la vénalité ont manqué de servir de preuve à la logique incontestable de ses calculs.
Aussi l'élude de l'histoire, vue de la sorte de près et à sa source, serait-elle bien triste et bien fatale pour celui qui ne saurait pas d'avance la devoir trouver si humaine.
Mais, revenons â Colbert qui écrivait toujours, et au jeune roi qui, ne pouvant cacher sa mauvaise humeur, recevait les caresses de ses belles épagneules d'un air si distrait; car, bien que possédant même alors â un haut degré cet an de régner, qui est bien véritablement du génie, et qui fut le sien, Louis XIV n'avait pas encore acquis cet incroyable empire sur lui-même dont il donna plus tard des preuves si extraordinaires.
Il venait donc d'ordonner impatiemment a son ministre de terminer une querelle élevée entre les religieux de Citeaux et leur général; cette nouvelle tracasserie du clergé venait de lui rappeler qu'au commencement de cette même année il avait elè obligé de prettilre lui-nitme quelque toin, la veille de la dernière délibération de cet ordre, pour en obtenir un vote de huit cent mille écus pour cinq années.
— Votre Majesté veut sans doute que celte différence d'impôt soit payée par messieurs du clergé, malgré leur réclamation, dit Colbert de sa voix lente el creuse.
— Certainement, monsieur, je le veux ; car, bien que j'aie, autant que souverain au monde, le respect le plus profond envers les ministres de la religion, je ne veux pas que les gens d'église prétendent de la sainteté de l'état qu'ils exercent pour affaiblir leurs devoirs les plus légitimes envers moi... et je trouve les raisons qu'ils donnent fort misérables. Ne dirait-on pas qu'ils ignorent que les rois sont d'ailleurs les seigneurs absolus, et ont naturellement la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés par leurs sujets, laïques ou gens d'église?... Non, mais c'est qu en vérité, â entendre les réclamations de messieurs du clergé, on croirait que ces mots mystérieux, liberté de FEijl'ue, ne sonnent autre chose que liberté de refuser les taxes, "et de s'exempter de la sujétion qu'ils doivent à leur souverain, quand l'Evangile même leur enjoint d'être
— Je ferai observer â Votre Majesté que les réclamations des sieurs du clergé se fondent sur ce que l'intention des fondateurs a été que ces biens fusseut sans taxes.
— Et ceci, monsieur, est de leur part un scrupule mendié, car les fondateurs, pas plus que les hénéficiers de ces biens, n'ont drojt de se décharger de l'obéissance qu'ils me doivent, et surtout à l'égard des taxes; bien plus, s'il est des personnes dans mon royaume qui plus que d'autres soient tenues de me servir de leurs biens, ce sont les bénéficier» ecclésiastiques, parce qu'ils tirent ces bénéfices de ma seule volonté. Et puis, enfin, est-il donc raisonnable que ma noblesse donne son sang pour la défense de mon royaume; que mon peuple, qui a tant de tries â nourrir, et qui fournit mes armées de soldats, supporte encore seul le faix des impôts, pendant que les ecclésiastiques, exempts par leur profession des dangers de la guerre, des dépenses du luxe et du poids de familles, jouissent seuls dans leur abondance de tous les avantages publics, sans jamais contribuer aux besoins de l'Etat?... Non, monsieur, non, cela ne doit pas être, cela ne peut pas êlre; car je ne veux pas que cela soit.
— Ah ! sire, permettez-moi d'exprimer à Votre Majesté le bonheur que j'ai il» la voir ainsi détendre les intérêts généraux de ses peuples contre les arrogantes prétentions de quelques membres égarés du clergé.
Cette approbation parut plaire au roi, et dissiper le dernier nuage qui assombrissait sou visage; aussi aecueiliil-il avec plus d'affection les caresses de ses épagneules avec qui il joua quelques instants.
Puis, s'approchant d'un guéridon de vermillon de la Chine, il prit dans un petit coffret richement damasquiné une liole d'essence d'une odeur si forte et si pénctraiilc, que, lorsqu'il l'eut ouverte, toute la pièce en fut imprégnée; le roi, qui aimait alors les parfums â la passion, aspirait cette senteur
avec délices, sans songer, ou sans vouloir se souvenir que les parfums causaient la plus violente migraine a son ministre.
Hlais tel fui l'usage invariable de Louis XIV quant à ses habitudes personnelles, dans les plus futiles comme dans les plus graves occasions, avec ses courtisans comme avec ses maltresses, de ne s'inquiéter jamais de personne, et de ne vouloir ou de ne pouvoir point s'apercevoir de ce que ses façons d'être ou d'agir faisaient souffrir aux autres. Il est du reste a présumer
Sue, chez Louis XIV, cet égoïsme impitoyable, quelquefois roce , était chez lui tellement organique , inné , qu'il serait possible qu'il n'eût jamais fait cette comparaison de lui aux autres a propos de ce qui leur pouvait déplaire.
— Enfin, monsieur, dit-il en Rapprochant de la table où écrivait Colbert, qui avait la sueur au front, tant les parfums agissaient sur ses nerfs, celte instruction pour les sieurs du clergé est-elle faite et terminée dans le sens que j'ai dit?
— Oui, sire. Votre Majesté n'a plus qu'a signer, ainsi que d'autres . .lit.- que j'ai la dans mon sac, et que voici... Mais que Dieu me garde, et que Votre Majesté daigne m'excuser, je suis comme frappé d'un éblouissement bien douloureux depuis tout a l'heure, ait le malheureux ministre, qui souffrait davantage encore depuis que le roi s'était rapproché de lui.
Celte insinuation clissa sur de l'acier, et Louis XIV, continuant de sentir son flacon, s'écria :
— Jésus! monsieur Colbert, que voila donc une magnifique écriture I on dirait que ces règlements pour mon académie des sciences sont gravés !
Le ministre se résigna au martyre et répondit en s'essuyant le front :
— En effet, sire, celte écriture est magnifique, et c'est là une grande valeur, car-bonne écriture fait bonne vue, et bonne vue fait bonne justice.
— Comment cela, Colbert?
— Voici comment, sire : une réclamation, si juste qu'elle soit, est-elle d'une écriture sauvage et hérissée, souvent on la dédaigne, ou on l'entend mal; aussi, pourm'éviter cela, un certain Gobai! ! pauvre maître d'écriture que j'ai retire de Passy, où il avait peine a vivre, et dont Votre Majesté voit les œuvres, m'écrit au net toutes les pétitions qu'on me présente, et me sauve ainsi bien des injustices.
A ce moment le roi referma son flacon et le mit dans sa poche.
— Qu'est-ce encore que ceci a signer?
— Sire, une ordonnance pour établir vingt-quatre corps de garde dans les quartiers de Paris, et oter aux bourgeois le soin de s'éclairer eux-mêmes et d'entretenir le pavage de leurs rues, parce que, de la façon que cela va, ils n y voient goutte, ils marchent dans la fange, et les voleurs les égorgent. Jê crois donc, sire, que vingt-quatre corps de garde et quelques douzaines de lanternes feront bientôt justice des pilleries qui se commettent dans les rues de Paris.
— C'est bien, cela est résolu et entendu; qu'est-ce encore?
— Hélas! sire, l'ordonnance sur l'épargne au sujet du régal et des violons que Votre Majesté a donnés à son petit réduit de Versailles, qui coûte si cher à Voire Majesté, i cause du peu de commodités de cette maison, où il faut tout apporter, rien ne se rencontrant dans un aussi pauvre village; que Votre Majesté me permette de le lui humblement représenter; mais, hélas! trois mille livres pour un régal et des violons ! Trois mille livres, sirel
— A cet hélas! monsieur Colbert, je reconnais bien le serviteur fidèle et dévoué que m'a recommandé en mourant M. le cardinal, dit le roi en souriant.
— Votre Majesté me comble au delà de mes souhaits, en m'aecordant que la seule passion que j'ai de son service me guide en toutes choses; aussi bien, sire, quoique je prenne la grande liberté de conseiller à Votre Majesté d'épargner jusqu'à cinq sous aux choses non nécessaires, je pense qu'il faut aller par millions quand il s'agit de la gloire de Votre Majesté. Voici on repas et des violons de trois mille livres, qui me font une bien grande peine : pardon, sire ; tandis que s'il fallait des millions pour la Pologne, je vendrais tout mon avoir, j'engagerais
nia femme, mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir.
— Vous savez, Colbert, que j'ai tout tenlé pour faire réussir mes projets eu Pologne; mais ces républicains de Hollande n'ont pas voulu permettre le passage de mes troupes dans leurs marécages, bien que je l'aie demandé d'abord à propos de la guerre de Munster, puis sous le prétexte d'assister mon frère de Pologne contre Lubomirsky et ses rebelles. C'est particulièrement ce Jean de Will qui s'est opposé à cela ; car, bien que se disant dévoué à mes intérêts, il 1 est encore plus, je crois, à son pays C'est un mons qui s'opiniâtre a ne pas démordre de ses refus lorsqu'il croit une mesure mauvaise pour sa république ; et, malgré tout ce que d'Estrades a pu dire el faire, il lui a été impossible de faire départir le grand-pensionnaire de ce qu'il avait résolu I ce sujet; ce de Witt lui a fait ouverture des plus folles visions qu'il se puisse concevoir. Un beau projet qui n'allait a rien moins qu'a m'engager à appuyer la révolte des Pays- Bas, au profil de qui croyez-vous? D'une république! d'une république, Colbert... Il faut eu vérité être ce M. de Witt pour avoir de pareilles imaginations. C'est bien la cet homme dont il est impossible d'obtenir rien de sente.
— Impossible ! sire, dit Colbert avec un singulier accent de finesse; est-ce bien impossible?
— Impossible, dit le roi, en montrant par un signe qu'il avait compris son ministre ; impossible : d'Estrades a même été plusieurs fois jusqu'à trois cent mille écus de gages et à promettre au de Witt l'appui de l'arqjée que j'enverrais là pour anéantir les cabales opposées à son parti, et conscquemœent au mien. Eh bien, d'Estrades n'en a essuyé que des refus, et à la fin de surprenantes hauteurs. Mais les projets que j'ai sur les Pays-Bas espagnols me forcent de supporter les insolences de ces gens d'assemblées populaires qui sont indignes d'aucunes pensées généreuses... Il me faut donc prendre des tempéraments.... et quand je songe dans quelle étrange et dangereuse conjoncture je me serais pourtant trouvé, si la victoire que ces républicains ont remportée sur les Anglais eût été plus complète et plus décisive I En vérité, toute ma crainte est de voir celte guerre avec l'Angleterre terminée avant que la Flandre enpagnote ne soit mûre et bonne à cueillir. Jusqu'à ce moment, la part que je semble avoir dans cette alliance contre l'Angleterre sert admirablement mes projets; car mes achats de poudre, de munitions de guerre, mes levées de troupes, l'augmentation de mes garnisons, et les approvisionnements que je fais faire dans mes places de Picardie, tout cela parait aux yeux de l'Europe dirige contre l'Angleterre; mon camp de Compiègne du mois de mars, bien qu il ait eu l'air d'être réuni pour amuser les dames, m'a permis de faire organiser toutes mes nécessités de campement. Chaque jour je fais acheter des vaisseaux, des canons et des matériaux de constructions maritimes à ces républicains, qui me garnissent ainsi peu a peu, et m'approvisionnent mes ports du Ponant, pensant me mettre en état de me joindre à eux contre l'Angleterre : aussi, que demain celle guerre finisse, sous quel prétexte cacher mes armements? Colbert, Colbert, à quelque prix que ce soit, il faut que cette guerre dure jusqu'au moment où je pourrai jeter mon armée dans la Flandre espagnole.
— Heureusement, sire, que les princes voisins sont moius impot*H>le* que le sieur de Witt, et les quatre cent mille livres que j'ai fait payer par M. Verjus ù compte sur les deux millions que demandent les deux électeurs pour s'opposer au passage des troupes de l'empereur, ne laissent rien à craindre de ce eôlé à Votre Majesté.
— Aussi est-ce pour le même motif que je tiens en main l'alliance que les Hollandais ont faite avec le marquis de Brandebourg et le duc de Neubourg, pour empêcher le Danemark d'armer contre la Suède ; aussi, bien que le Danemark soit notre allié et qu'il soit, après tout, dans son bon droit d'attaquer la Suède, chaque jour de Lionne mande à d'Kslrades de faire comprendre à ce de Witl qu'il est de notre intérêt commun de prendre des tempéraments, et d'empêcher, s'il le peut, le Danemark de ne rien précipiter contre la Suède; de celle façon, la Suède, effrayée de la ligue el sachant mon appui secret, est
JEAN BATVT
toute à moi, et peut par sa position seconder mes desseins, soit contre l'Empire, soit contre la Flandre, tandis que le Danemark, que d'ailleurs je tiens lié par un traité, ne peut m'ètre bon a rien contre les Pays-Bas. El, en dernière considération, si la Suède n'avait pas mon appui, elle chercherait celui de l'Empire ou de l'Angleterre.
— Quant à l'Angleterre, sire, j'ai encore vu cet Algernon Sidney le républicain ; il prétend toujours qu'il est plus avantageux pour Votre Majesté que la Grande-Bretagne redevienne une république comme au temps de Cromwell ; eu conséquence, il s'offre pour faire éclater un soulèvement a Londres et en Irlande.
— A-t-il toujours les mêmes espérances?
— Oui, sire ; mais il demande cent mille écus. et se dit tel-
cette année par Votre Majesté : je ne parle pas des bois de mâture et de construction que l'on abat dans l'Auvergne, d'après les ordres de Votre Majesté ; je parle seulement de ce qui est veuude Hollande.
— Lisez, je vous écoute.
— Du mois de janvier : arrivé a Dunkcrquc , le Chariot d'or, chargé de 550,000 de fer en boulets, de 140,000 mèches et de 6,000 grenades ù la main, achetées a l'trerht et à Botterdam ; le tout remis au sieur Deslouches, ordonnateur général des dépenses de l'artillerie de Votre Majesté, à Dunkerquc. Dans ce même mois, M. d'Estrades a reçu l'avis des Provinces qu'elles achevaient de faire construire pour Votre Majesté six vaisseaux de pareil port que leurs meilleurs bâtiments de guerre, c'est-à-dire de soixante-dix pièces d'artillerie, et qu'on
Louis XIV et Colbert.
lement appuyé par les cabales que Votre Majesté fail entretenir avec ces létes rondes, ce vieux reste de la faction de Cromwell, qu'il est sur d'exciter beaucoup de désordre en Anglelcrre.
— Cent mille écus I c'est beaucoup trop exposer sur la foi d'un fugitif comme ce Sidney; offrez-lui vingt mille éena comptant, et j'enverrai aux rebelles tout le secours qui leur sera nécessaire quand je serai sûr qu'ils en pourront profiter, ce qui, je crois bien, n'arrivera pas. Mais montrez-moi cet étal que je vous ai demandé des nouveaux approvisionnements qui sont entrés dans mes ports du Ponant depuis cette année, grâces à mes pistoles et a la bonne volonté de messieurs desEtils-Généraux; car, il faut le dire, ces républicains, sous ce rapport, m'ont bien servi.
--Comme de purs trafiquants, sire, et qui vendraient, je crois, un couteau a la main droite pour couper la maio gauche s'ils croyaient y gagner ; et pourtant, je l'avouerai à Votre Majesté, les marchés que Forant a conclus avec eux sont des plus satisfaisants. Voici le détail des approvisionnements achetés
allait mettre en chantier les six nouveaux vaisseaux que Sa Majesté a désiré faire construire.
En février, il esl arrivé à B est sur t Eléphant , flûte hollandaise venant de Flessingue, 200,000 livres de poudre, 120 milliers de mèches, et 30 gros mâts de navire.
Item, trois autres flûtes chargées de bois de Norwêge achetés â Rotterdam.
finit, et dans le même mois, deux flûtes de 500 tonneaux, venant d'Amsterdam, ont apporté dudit port une cargaison de mâts, planches et bordages de navires.
Item, deux autres Ilotes chargées de chanvre pour câbles, et de courbes, bordages et prèceintes, venant de llle de Walcheren; le tout a été rcgislré et emmagasiné parle sieur Laurent Hubac, maître charpentier de Votre Majesté au port de Brest.
En mars, 100 milliers de poudre de Rotterdam, et une cargaison de brai et de goudron ont été amenés â Dunkerque ; et enfin, en mai dernier, six flûtes chargées de cuivre, fer, ferblanc, boulets, planches mâts et bordages sont venus de Rotterdam i Brest.
— > Et il jus mes ports du Levant, Colbert?
— Sire, j'ai reçu ce mutin même un long mémoire du sieur d'Infreville a ce sujet. Les constructions du Cheval Marin et de ta Sirène avancent rapidement. Les bois de Bourgogne ue manquent pas Ou a établi a Toulon des fourneaux pour la fonte des canous, et H. d'Infreville croit pouvoir assurer que les dix vaisseaux que Votre Majesté veut avoir dans ses ports l'année prochaine seront prêts a cette époque.
— Et cet envoyé de H. 1 Electeur de Saxe, l'avez-vous entretenu au sujet des vaisseaux que son maître propose de me construire?
— Oui, sire, M. l'Electeur de Saxe offre toujours de faire bâtir autant de vaisseaux et de telle force qu'il plaira a Votre Majesté, aynrt pour cela les meilleurs bois du monde, ainsi
siècle,- quant a l'ordre et a la lucidité, les tableaux étaient faits de telle sorte, qu'on trouvait a la fois le nom du vaisseau, sa forte, ses qualités, le nom de sou commandant et le nombre des soldats et marins composant son équipage.
— Je ferai observer à Votre Majesté que les galères ne sont pas comprises dans ce travail : ce sont seulement les vaisseaux de haut bord qui composent la totalité des forces navales de Votre Majesté, et que commandent maintenant en Pouanl M. le duc de Beaufort, et en Levant H. Du Qoesue.
— Ainsi, Colbert, tel est le nombre de mes vaisseaux, sans compter les douze de premier rang qui sont ou construits ou en construction en Hollande. ;
— Oui, sire; mais je dois maintenant instruire Votre Majesté de graves abus qui naissent de la confusion des ordonnances.
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de JUrie-Thcrcs*. - r.» 55.
que du chanvre, de la braie et du goudron de la plus précieuse qualité.
— Eh bien, Colbert, il faudra vous entendre avec cet homme, car je veux mettre ma marine sur un très-grand état. .. Avez-vous aussi fait faire ce tableau de mes forces maritimes dont vous m'avez parlé?
— Oui, sire, dit Colbert. Et il tira de son sac, avec un mouvement d'orgueilleuse satisfaction, un petit volume magnifiquement relié en maroquin rouge aux armes de France, et orné de deux fermoirs d'or admirablement ciselés.
— Jésus, Colbert ; mais c'est un véritable bijou que cela.
— Si Votre Majesté le permet, chaque anuée je lui présenterai ainsi le tableau exact des vaisseaux de sa marine.
— Certainement; car rien ne se voit mieux et plus facilement du premier coup d'œil.
En effet, les pages de ce registre étaient du parchemin le plus blanc et le plus fin ; l'écriture en était trarèe avec un art et un sera merveilleux, et les initiales, peintes en or et en couleur, pouvaient rivaliser avec les plus précieux manuscrits du treizième
109 F*b. — lafriwnk SthwMtr, ntltrianV I.
jugements et règlements formant la juridiction et jurisprudence maritime. Il y a un conflit perpétuel eutre les capitaines des vaisseaux de Votre Majesté et les juges et officiers des amirautés au sujet des délits commis dans les ports ou à hord des bâtiments de Votre Majesté. Voici quelques lignes d'un rapport de. M. d'Infreville, l'un des meilleurs officiers et constructeurs de Votre Majesté ; il réclame le droit de juger et de punir un concussionnaire.
* La justice se fait ordinairement par les capitaines d'un na- « vire qui a son prévost pour exécuter ce qui est ordonné et • affiché au mil (lu vaisseau, comme il arrive quand un matelot « frappe du couteau, on lui perce la main de la même arme , « s'il tue, le prévost le pend ou le jette a l'eau avec le tué. Je « demanderais volontiers si le lieutenantde l'amirauté doit pren- « dre connaissance de ces choses ; je ne crois pas qu'il le doive « prétendre et qu'on le doive consentir; j'ai servi dans (es ari mèes navales, jamais aucun prévost d'amirauté n'est entré « dans aucun bord d'un navire du roi pour prendre connais- « sauce des bruits, cooslestations, meurtres ou autres ras qui
JP.AN BART
« arrivent. L'amiral de l'escadre a ses prévosts, lieutenants et « autres qui sont juges de toutes choses. Si l'on veut y apporf 1er du changement, le roi n'a qu'à ordonner, i Ce n'est pas tout, sire. — dit Colbert en prenant une autre note, — parmi les dépêches que j'ai reçues hier de M. de Charost, il se trouve une réclamation de messieurs de l'amirauté, à peu près au même propos, bien qu'il s'agisse d'un fait plus grave, puisqu'un nommé Jérôme Yalbuè. capitaine de barque longue, très-expert pilote et marinier d'ailleurs, a justicié lui-même a son bord, en vue de la cote de Calais, un marin réformé coupable de meurtre, de blasphème et de rébellion il est vrai, huguenot il est vrai ; mais Votre Majesté daignera peut-être croire qu'il est temps que sa volonté suprême intervienne pour faire cesser ces violences monstrueuses qui ont malheureusement une apparence de justice parce que les divers jugements les autorisent.
— Mais quels sont ces jugements, Colbert?
— Sire, bien que les rois vos prédécesseurs et vous-même ayez rendu bon nombre de luis, édits et ordonnances concernant la marine, il n'y a pas encore, a bien dire, de corps de lui formant code et règlement général et exprès pour les vaisseaux de Votre Majesté. La législation et juridiction criminelle est presque entièrement décidée par les anciennes loi* Idiot tiennes, le* coutume* du droit romain, et aussi par les usages mari limes de différentes nations réunies dans plusieurs recueils, tels que le (xmiulat, les Us et coutume* de la mer, les Ordonnance* de Charlen-Quinl et de Philippe II, et enfin le plus souvent par ce quc'on appelle le* Juaement* d'Oleron. D'iprès les traditions, ce fut madame Llèonore, duchesse de Guyenne, et puis son fils Ilichard, roi d'Angleterre, qui, refondant les anciennes coutumes de la mer, insérées au livre du consulat, firent dresser le premier projet de ces jugements, connus sous le nom de Rôle d'Olerou (du nom de l'Ile), destinés dans l'origine a servir de loi en la mer du Ponaut, cl à juger lotîtes les questions sur le fait de la navigation. En eflel, celle coutume fut depuis approuvée par nombre de gens qui im itaient en mer ; peu a peu s'insinuant dans la justice, elle fut enfin reçue et observée, nn'mc approuvée par quelques ordonnances de plusieurs rois. D'autres jugements ont pourtant aussi cours, ce sont ceux dits de Wisbv, autrefois rédigés les bourgeois de la ville de Golhïand.'dans la mer Ualtique. Ces jugements sont d'ailleurs dressés, a peu de dissemblance près, sur ceux d'Oleron, et ne diffèrent d'eux que sur quelques points de discipline. En un mot, sire, la législation maritime est ici régie par l'amirauté, là par l'amiral, tantôt par les Jugements d'Oleron, ailleurs par la Coutume de Wïsoy, le droit romain ou rhodien, etc., etc., au lieu d'être soumise à une ordonnance une et spéciale, claire et complète, qui, prenant dans ces diverses coutumes ce qu'elles ont oc sain et d'utile, rejetterait r e qui est trop empreint des siècles de barbarie, cl formerait ainsi un code parfait de législation maritime réglant les droits de chacun, et décidant ainsi de toutes les difficultés à venir entre les capitaines cl les amirautés. Enfin. Votre Majesté ne pense-t-elle pas aussi qu'il serait bon d'adoucir quelques coutumes cruelles, telles que celles de clouer au mit la main de l'homme qui a frappé du couteau, el de jeter a l'eau la victime et le meurtrier, ainsi qu'il est advenu à ce huguenot
. dont je me suis fait l'honneur de raconter le supplice à Votre Majesté1»
— Vous me ferez un travail et des propositions à ce sujei, Colbert ; vous avez raison, il nie faut une ordonnance nouvelle complète, nette et bien détaillée ; celle-ci faite, toutes les autres seront abrogées. Vous aurez égard aux droits de chacun, autant que possible ; je veux aussi que celle législation soil surtout moins féroce, car cela fait horreur rien que de penser à ce huguenot ainsi jeté a la mer.
— J'ai ordonné, sire, de faire une enquête a ce sujet ; mais je crois que les lois sont pour le capitaine, el, bien que le sup-
Plieié soit un huguenot, j'ai demandé justice intègre, selon ordre de Votre Majesté, qui tient autant les réformés pour ses sujet* que nous autres.
— Kt vous avez bien agi, Colbert, quoique j'aie plus ù cœur
que pas un roi chrétien de voir finir l'hérésie. Il me semble que ceux qui veulent employer des remèdes violenls ne connaissent pas trop la nature de ce mal. causé en partie par la chaleur des esprits ; ne vaul-il pas mieux laisser celte chaleur s'éteindre que de l'exciter de nouveau par des contradictions aussi fortes? Tenez, Colbert, celte idée de protestants me rappelle encore ces prétentions de messieurs de mon clergé, dont vous m'avez entretenu tout à l'heure. Eh bien! c'esi parce que le baul clergé a voulu ainsi s'affranchir de toute lave qu'il a excité la haine des peuples contre lui, autant que j'ai pu comprendre. L'ignorance des ecclésiastiques aux siècles précédents, leurs débauches, leurs mauvais exemples, donnèrent lieu plus que toute autre chose a ces grandes blessures que l'Rglise a reçues par le schisme ; car, il faut bien l'avouer, (es réformateurs disaient vrai en beaucoup de choses, et, s'ils en imposaient au sujet de la croyance, ils ne trompaient pas en parlant des mauvaises mœurs de beaucoup de hauts seigneurs ecclésiastiques. Or, vraiment, Colbert, c'est songer plus qu'eux-mêmes au salut de messieurs de mon clergé nue de les empêcher d'amasser trop de cet argent dont j'ai d'ailleurs besoin ; car, encore une fois, s'il est certaines taxes dont je dispense ma noblesse qui me sert bien de son épée, cela ne doit pas aller ainsi pour les bénèliciers.
— Puisque Votre Majeslé ramène cette conversation sur les taxes, j'aurai l'honneur de lui annoncer que les recherches que j'ai fait faire, d'après ses ordres, contre les gens qui prenaient de faux titres de noblesse pour échapper aux tailles, ont le meilleur succès, entre autres a Bourges, où ces mesures ont produit tant d'émoi sur les fainéants, que M d Herbigny m'écrit de ce lieu-là que la manufacture de bas d'èlamineque j'y ai fait établir par ordre de Sa Majesté est en pleine activité, grâce à ces faux nobles qui, se voyant maintenant obligés de payer les taxes ou d'être emprisonnés, cherchent dans le travail le moyen de les acquitter.
— Et ma manufacture des Gobtlins?
— Sire, j'ai envoyé aujourd'hui même les ordres pour commencer ces tentures des Quatre Eléments que Votre Majesté a approuvées l'autre jour, après la séance qu'elle a donnée a M. le cavalier Hernin.
— Avouez, Colbert, que vous n'aimez pas cet Italien.
— Sire, je respecte toujours infiniment les personnes que Votre Majesté honore de sa bienveillance, mais...
— Mais vous préférez les plans et les conseils de votre petit commis Perrault, ou de son frère le médecin, à ceux du favori de lant de saintetés.
— Non, sire, mais que Votre Majesté me permette de lui faire observer que le sieur cavalier Bernin, au milieu do toutes les magnificences qu'il rêve, n'oublie qu'une chose, la commodité de Votre Majesté. Ainsi, dans son projet pour finir le Leurre, après m'avoir ébloui des colonnes, péristyles, galeries el balcons sans fin, lorsque je lui demandai : Mais, monsieur le chevalier, ou couchera Sa Majeslé?
— PerUio, est-ce que le cavalier Bernin bâtit un palais pour qu'on 1/ couche dedant I
— Je le reconnais bien là, dit Louis XIV en riant; mais il a promis de remédier a cet inconvénient, et que ma chambre et mon cabinet auraient quatre croisées; nous verrons d'ailleurs les observations de votre Perrault, qui doit éire du moins satisfait pour l'Observatoire, car je ne sache pas que le cavalier Bernin n ait approuvé le projet qu'il a pour le plan et les fondements.
— C'est tout au plus, sire, car je crois bien que c'est le seigneur cavalier Bernin qui a suggéré à M. Cassiui, que Voire Majesté a appelé près d'elle pour diriger ecl Observatoire, qui lui a suggéré, dis-je, l'idée de celle grande chambre qui bouleverse tous les plans de M. Perrault el de M. Le Vau.
— Enfin nous verrons bientôt les projets du seigneur cavalier exécutés en grand ; M. de Hellefonds m'en a fait les plus grands récits, el je suis décide à l'employer selon son nu-rile. — Ah! l'avcz-vous consulté aussi sur ce projet que vous m'avez dit, d'entretenir toujours quelques jeunes peintres à Borne, SOUS Ij surveillance de quelque homme de mœurs et de savoir, pour
qu'ils se puissent perfectionner dans l'élude dos beaux-arts, et fournir toujours mon Etat de bons peintres et sculpteurs?
— Oui , sire, et j'ai soumis le même travail a messieurs de l'Académie, qui y ajouteront et réformeront selou leurs lumières.
— Allons, allons, Colbert. voici qui va le mieux du monde ; vraiment, je regrette quelquefois que les destinées d'un roi de France le forcent a la guerre, et qu'il lui faille donner matière a la valeur de sa noblesse, et qu aussi s'agrandir soit la plus digne et la plus agréable occupation d'un souverain ; car, sans cela, Colbert, j'aimerais fort ces plaisirs tranquilles de la paix et la mngni6cence des monuments somptueux qui laissent après nous un sentiment de notre pouvoir et de notre grandeur. Mais il faut la guerre, la guerre ! Oui, ear un roi de hrance ne règne plut dh qu'il met ffyée dan» le fourreau.
Colbert, sachant mieux que courtisan au monde que contrarier les idées du roi c'était les irriter encore, ne dit mot, bien que le retour de Louis XIV vers ses idées de paix et de magnificence lui eussent causé le plus vif plaisir; aussi reprit-il :
— Heureusement, sire, que la guerre présente ne peut donner lieu aux regrets de Votre Majesté, car monseigneur le duc de Beaufort est retenu par des venu si favorablement contraires, que les républicains et les Anglais se battent et ruinent à l'envi leurs marines.
— N'est-il pas vrai, Colbert* aussi je me déclare le serviteur des vents contraires qui font merveilles, ajouta le roi en souriant.
— Mais la marine de Votre Majesté n'a pas été pour cela moins bien représentée dans cette bataille, sire, ainsi que Votre Majesté l'a pu lire dans le rapport de M. d'Estrades.
— Oui, oui, dit le roi avec un léger plissement de sourcils et comme si le nom qu'il prononçait lui ent été pénible à prononcer, Jf. le romle de duiche et M. de Monaco s'y sont fort bien montrés; c'est une nouvelle qui fera d'ailleurs bon effet à défaut de la jonction de ma flotte. Je vais raconter tout a l'heure ces vaillances chez la reine avant que de partir pour la « basse.
— Sire, j'oubliais de dire à Votre Majesté que M. de Cavoye te propose tantôt de demander à Votre Majesté la grâce de sa permission pour aller volontaire sur le vaisseau de l'amiral hollandais Ruyler pour continuer la guerre; en outre, M. de Cavoye osera mettre la même supplique aux pieds de Votre Majesté en faveur de MM. d'Harcourt cl de C.oislin, absents aujourd'hui pour le service de Votre Majesté, et qui désireraient aussi servir comme volontaires sous le mémo amiral.
Louis XIV réfléchit un moment, puis reprit : — Oui. oui certainement, aux yeux de l'Europe la présence de gentilshommes aussi braves et "d'aussi bonnes maisons sur la flotte hollandaise compensera quelque peu l'absence de mes vaisseaux ; j'approuve fort que d'Harcourt, Cavoye etCoislin tiennent a honneur d'imiter MM. de Guiche et Monaco, et qu'ils se fassent voir sur les vaisseaux de ce Ruyler que l'on ait d'ailleurs un surprenant homme de mer. Je pense même que plus lard il sera peut-être fort dans mon intérêt de mettre au col de cet amiral républicain le collier de mon ordre de Saint-Michel, cette faveur inespérée palliera l'absence de mes vaisseaux que les vents contraires retiendront toute cette campagne malgré la rage guerrière de mon cousin M. le duc de Beaulorl. Oui, oui, plus j'y pense, plus je suis persuadé qu'une telle faveur éloignera toùs les doutes îles Hollandais ; vous me ferez songer a oe collier, Colbert. et peut être aussi a un portrait ... a quelques diamants.... Allons, cela est bien, et puis je sais gré a Cavoye de m'avoir fait prévenir de cette demaude qu'il doit m'i dresser, car je n'aime pas m'ent-ndre dire en public quelque chose à quoi je ne sois pas réparé de répondre. Allons, je vais passer chez la reine, et j'y irai un mot de cette lettre de d'Estrades sur le combat de la Dotie hollandaise, cela motivera la demande de Cavoye. Oui, encore une fois, plus j'y pense, plus je trouve qu'il y a"d'à-propos dans la demande de ces trois gentilshommes, et qu'elle sera d'un merveilleux effet dans les conjonctures présentes.
— J'aurais, sire, encore a vous soumettre un assez long travail au sujet du projet pour la jonction de la mer Océane et de
la mer Méditerranée, au moyen de ce canal qui, traversant le
Languedoc....
Mais à ce moment, Diane, la chienne favorite du roi, lui voyant prendre sa canne et son chapeau, se mil a gratter et a hoguer pour sortir.
— Vous le voyez, Colbert, dit gaiement le roi, cette intelligente Diane devine que je vais me botter pour aller à la chasse, car il se fait tard. Samedi vous me parlerez du canal du Languedoc.
Fuis, s'arrëtant un moment pensif, le roi débita l'impromptu suivant d'un air très-satisfait :
Sun miiiUi. 4 «et yeui ■ titau mi pn£»ent«r, Sitôt qu'il Miil va ilii<'iine il quille tout [«
Il ira ne |hhI l'irriter
Quand la dinar t'appelle.
— En vérité, Colbert, votre petit Racine envierait ces vers, j'en suis sûr... Je crois bien trouver Msdame chez la reine, je
vais les lui dire... Ab ! pour fêler l'heureuse issue du combat de nos alliés messieurs des États-Généraux, je voudrais ce soir donner une loterie chez la reine ; je ne veux pas que cela aille à plus de trois ou quatre mille écus en pierreries, bijoux, bracelets, étuis, que vous allez à l'instant envoyer quérir à Paris... Je veux cela ce soir... Le gros lot sera au moins de cinq cents écus... El comme c'est moi qui tirerai ces billets, vous ferez arranger cela de façon que je sache où il est; maintenant écrivez les noms des personnes que je désire y voir inviter, et vous les donuerez après au premier gentilhomme de ma chambre.
Et le roi dieu les noms suivants :
La reine.
Madame la duchesse.
Mademoiselle d'Elbeuf, madame de Bélhune, madame de Noailles. madame de Créqui , madame de Fleix , madame d'Un mières, madame de Rouvroi.
Mesdemoiselles d'Arquien, dcCoêtlogon, de Grancey, d'Anbigny, du Bellay, de Uampierre, de Fienne. de Branras, la signora Molina, et... roademoMe/ic de La Yalliïre.
Un an plus tard il est probable que ce deroier nom eût élé le premier sur la liste après celui des personnes de la famille royale ; mais Louis XIV était encore assez heureux pour vouloir mettre quelque mystère dans ses amours.
Aussi, en prononçant ce dernier nom de La Vallière avec une inflexion de vois toute particulière, le jeune roi ne put s'empêcher de rougir ; il redressa sa belle taille flexible et élégante, et quand il posa sur ses cheveux noirs son chapeau brodé d'or, à longues plumes blanches, il y rut quelque chose de rayonnant sur ce noble et gracieux visage qui sembla révéler toutes les joies splendides de cette existence alors si complément et si royalement heureuse, de l'existence de Louis XIV a vingthuit ans !