‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 43 sur 120 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Cette guerre de Messine, oui dura si longtemps, qui fut si onéreuse à la France et si fatale aux Messinois, abandonnés plus tard par Louis XIV a la vengeance de l'Espagne, après avoir été excités et soutenus par lui dans leur rébellion ; cette guerre pouvait avoir les plus avantageux résultats pour la France, et porter un coup funeste a la monarchie espagnole, si, par haine deColbrrt et de son fils, charges de la marine, M. dp Louvois n'eût pas compromis le succès de cette expédition en refusant les troupes nécessaires à l'entière occupation de la Sicile; et si, enfin, la mollesse et l'insouciance incompréhensible rit* M le dur de Vivonne, nommé vice-roi de cette possession, n'eût rendu vaines toutes les espérances qu'on pouvait attendre d une aussi importante et sifacile conquête.

Avant d'arriver au dernier soulèvement de 1674, qui mit cette ville aux mains de la France, il est indispensable n'exposer rapidement les diverses périodes de l'histoire de Sicile depuis 1665.

Charles H, né le 6 novembre 1661, du second mariage de Philippe IV avec Marie-Anne d'Autriche, succéda le 17 septembre 11)65 aux royaumes de son père. Plusieurs historiens ont observé que depuis les grandes contestations des maisons de France et d'Aragon, les Siciliens, et surtout les Messinois, ne furent jamais si malheureux que sous ce règne; mais que jamais aussi I esprit inquiet et turbulent de ce peuple ne vint se heurter contre une autorité plus despotique et plus intraitable que celle des vicc-rois de ces temps-là.

Quant l'U cause première et vraie des troubles sérieux nui agitèrent Messine pendant celte période (de 1665 à 1674). elle est fort simple et des plus humaines : ce fut une lutte d'intérêts purement matériels.

Lors de la grande sédition de.Palerme, fomentée par le tireur d'or Alesi, qui, se mettant à la téte des rebelles, chassa le vice-roi, la cour d'Espagne avait été si contente de la fidélité que la ville de Messine lui avait témoignée, qu'à la sollicitation Je don Ansalon elle ordonna, le 31 mai 1663, que toutes les sous de Sicile sortiraient à tavenir par le port de Messine.

On conçoit quels immenses avantages les Messinois devaient trouver dans cette disposition; aussi, un pareil monopole excitant le mécontentement et l'envie des autres villes de Sicile, elles réclamèrent vivement contre cette faveur.

Néanmoins, lorsque le duc de Sermonète. vice-roi de Sicile, arriva dans Messine en 1694, les sénateurs le prièrent de faire publier l'ordonnance du roi louchant les soies, lui représentant que cette faveur n'était de fait qu'uue confirmation d'un privilège accordé aux Messinois, l'an 1591, par le roi Philippe H.

Les autres villes de Sicile, ainsi qu'on l'a dit, s'émurent violemment, et envoyèrent quelques notables représenter au duc de Sermonète qu'une pareille mesure ruinait les autres ports de l'Ile au profit de Messine.

Le duc de Sermonète, fort embarrassé, tint un grand conseil, dans lequel on examina s'il convenait ou non de publier

l'ordonnance relative aux soies, et il fut décidé que le bien du royaume demandait la suppression de ce privilège.

A cette nouvelle, les Messinois, irrités, se soulevèrent à leur tour, et contraignirent le vice-roi d'ordonner au tribunal dit du patrimoine royal d'enregistrer l'édit, et de le faire exécuter.

Alors toute la Sicile, et surtout Palermc, recommença de se plaindre de nouveau et avec de fortes instances d'une telle partialité; aussi le conseil d'Espagne, sachant d'ailleurs la violence qui avait été faite au vice-roi par les gens de Messine, suspendit en définitive l'exécution de l'ordonnance concernant les soies, et ce malgré l'édit de la reine.

Mais la ville de Messine, s'opiniâlrant dans ses prétentions, députa à Madrid don Philippe Cigala et Svlvestrc Fenga pour soutenir ses droits, tandis que la ville de Païenne y envoya de son côté le docteur don Francisco de Terano, pour défendre ses intérêts contre Messine.

La lutte se concentra donc entre ces deux villes, dès longtemps rivales, et si jalouses l'une de l'autre, que, pour éviter tout prétexte aux fréquentes collisions qui s'élevaient souvent entre les Palermitains et les Messinois. la cour d'Espagne avait autrefois résolu que les vice-rois habiteraient alternativement ces deux résidences.

Arrivant en cour, les députés de Messine commencèrent par prétendre à être reçus comme les ambassadeurs de princes souverains, soutenant que plusieurs précédents leur assuraient celte prérogative. L'introducteur des ambassadeurs répondit a cela qu'il ne pouvait les traiter de la sorte sans un ordre exprès de la reine, régente pendant la minorité de Charles H.

Don Philippe Cigala répliqua par un long et substantiel mémoire, dans lequel il maintenait que pendant le règne de Philippe IV on avait toujours traité les envoyés de Messine comme ceux des princes souverains. Aussitôt le "docteur don Francisco de Terano riposta par un non moins long et non moins substantiel mémoire, dans lequel il énumérait a son tour toutes les raisons de justice et d'égalité qui devaient porter la régente à ne pas saerifier ses fidèles Palermitains et à ses non plus fidèles Messinois, et a recevoir les députés de ces deux bonues villes sur le même pied.

Mais relie ridicule et singulière lutte de prétentions vaniteuses entre Palerme et Messine était loin d'être à bout ; la politique espagnole trouvait trop son intérêt dans ces discussions irritantes, pour ne pas aviver, au contraire, ces rivalités jalouses entre les villes les plus importantes de cet Etat fèderatif, afin d'v rendre impossible toute unité, toute nationalité, et de dominer plus assurément ce riche et beau royaume.

Aussi, pendant les longs délais qu'entrâlna cette affaire, les esprits s'aigrirent, les passions s'exaltèrent, et lorsqu'enfin la reine régente, contre l'avis du conseil d'Italie, décida, de son

autorité privée, que les députés i

à l'avenir

"autres prérogatives que celles accordées aux envoyés des autres villes de Sicile, et que l'édit des soies serait abrogé, les députés messinois se retirèrent fièrement, sans prendre congé ni du roi ni de la reine, et protestèrent publiquement, en quittant Madrid, contre cette violation de leurs privilèges.

Déchus de toutes leurs espérances, voyant l'ordonnance des soies rapportée, encore animés par leurs députés, qui, furieux du pt u de succès de leur mission, ne se ménagèrent pas d'en attribuer la ruine a l'injustice flagrante de la cour, les Messinois essayèrent, pendant celte année, de se rèbeller plusieurs fois contre l'Espagne ; mais ces tentatives demeurèrent sans autre résultat que l'exécution de quelques révoltés.

Les années suivantes furent moins tumultueuses, et don Francisco Fernandès de la Cueva. due d'Albuquerque, succédant, en 1667, au duc de Sermonète, il ne se passa ripn de fâcheux sous son ministère. H fut remplacé, l'an 1670, pardon Claude

lamor.il, prince de Ligne, nommé vice-roi de Si Ce fut plus lard, jn 1672, que commenta de longue série de troubles, terminés par la grande

le.

poindre cette révolution de

1674. qui mit Messine au pouvoir de Louis XIV. A cette époque (1672), la cour d Espagne pi

en était encore a

choisir le capitaine général, ou stradica, qui le vice-roi, lorsque don Luis dcl Hojo, '

perdu do délies et de débauches, rempli de manège el de faus- I ■filé, vint proposer à la reine de réduire Messine a la plus passive obéissance, d'empêcher à l'avenir toute révo'te en celte ville-là, en changeant radicalement la forme républicaine de son gouvernement, et de la mettre alors, sans condition, pieds et

fioings liés, sous la dépendance absolue de l'Espagne, si on vouait le faire, lui, don Luis del llojo, stradico de Messine.

Sans doute fascinée par l'esprit diabolique ou l'imperturbable assurance de cet homme, après avoir eu plusieurs entretiens avec lut, la reine d'Espagne le fit enfin nommer stradico, et il partit bientôt pour Messine, afin de réaliser les promesses qu'il avait assurément faites à sa cour. Ou doit s'arrêter quelque peu sur le caractère de cet homme, un de ces tvpes rares, qui savent et peuvent, à l'aide d'une odieuse mais habile dissimulation, pénétrer les masses, s'y infiltrer, pour ainsi dire, peu à peu, et y déposer le germe dangereux que plus tard l'insurrection doit féconder et taire éclorc; de ces hommes, r^fin, qui, presque sans complices, arrivent a remuer profondément :«>utc une population, en employant, comme leviers puissants, u réaction toujours assurée de' deux ou trois passions primordiale, et organiques cher l'homme, telles que l'envie, l'intérêt particulier, ou le fanatisme religieux. Seulement, ainsi qu'on le verra plus tard, don Luis, en osant trop et trop tôt, perdit en un jour sa popularité si laborieusement acquise.

Connaissant les idées superstitieuses des Messinois. et sachant aussi que tous les dehors de la dévotion et de la sainteté leur imposaient singulièrement, cet homme avait pris tout d'abord le masque qui devait assurer ses desseins; et, avec une inconcevable persistance d'hvpocrisie, avait commencé déjouer, dans un but politique, ce rôle de tartufe que Molière, avec la sublime prescience du génie, avait deviné et jeté dans la vie intime.

Ainsi, don Luis, en débarquant à Messine, commença par baiser la première dalle du port avec un pieux enthousiasme, disant qu on ne pouvait jamais assez témoigner son culte pour une ville toute spécialement placée sous la protection de la mère de Dieu, Ce premier hommage, rendu à Messine dans ce que sa superstition avait de plus cher, frappa le peuple, qui, dès lors, commença de prendre don Luis en grande vénération. Le stradico ne se démentit pas : incessamment dans les églises et dans les hôpitaux, on le trouvait moins chez lui que dans les lieux de celte nature ; puis la fréquentation régulière des sacrements venait compléter celte dévote existence ; communiant très-souvent, il voulait, de plus, que lous ses domestiques l'imitassent. Mais ce qui parlait encore plus en sa faveur, et ce qui ôtait même la pensée de douter de la sincérité de ses intentions, c'est que la piété de don Luis était rehaussée par l'éclat d un grand nombre d'aumônes, car les cinquante mille écus que le stradico avait demandés pour ce fail à sa cour étaient distribués avec un merveilleux à-propos.

L'effet de ces aumônes fut prodigieux; on peu de temps don Luis fut, aux yeux du peuple, un ange envoyé d'en haut pour secourir les misérables ; el il se trouva bientôt en si grande estime, dit un manuscrit contemporain, que « c'eûl été une es- « péce d'hérésie que de douter «le sa probité, et l'on se serait « attiré de méchantes affaires, si, par un scrupule quoique bien « fondé, on eût voulu démêler ses tromperies; de plus, il s'en- « tretenait familièrement avec les gens du peuple, comme, au « contraire, il évitait avec soin la rencontre de la noblesse et « des bourgeois. Au reste, les conversations qu'il avait avec le « peuple n'étaient que de choses saintes, d'histoires de dévo- « lion, d'aventures miraculeuses; et il prenait tant de soin de « la gloire des saints, qu'il leur attribuait souvent des miracles « dont il était l'autour, il n'oubliait pas aussi la sienne sur ce « chapitre : il s'en est quelquefois attribué, et en a fait mémo t imprimer un fail par lui. malgré la répugnance que l'archevê- « que témoigna de lui accorder celte liberté. »

D'après ceci, le but de don Luis était évident et facile a pénétrer : il voulait exciter et soulever le peuple contre la bourgeoisie et la noblesse, en exaltant, jusqu'au reproche, les richesses de l'une et les privilèges aristocratiques de l'autre, afin d'anéantir ces deux classes importantes, qui seules défendaient avec énergie les franchises de la ville ; puis. pmliMr.t il •:. uni •

lisions qui suivent toute révolte, il comptait facilement imposer à Messine un gouvernement despotique tout à fail sous la main de l'Espagne.

Il est impossible d'imaginer avec quel art perfide cet homme semait la défiance et l'animosité. contre les classes supérieures, dans le cœur de cette population ardente et impressionnable; on ne pourrait croire aux sourdes menées qu'il employait pour se faire des créatures aux dépens de la popularité du sénat et de la bourgeoisie. Ainsi, arrivait-il quelque crime dont il connût que le peuple souhaitât le châtiment, il délivrait le coupable; un autre passait-il pour innocent, il le punissait; el, ce qui parait incroyable, c'est que, dans l'un et lautre cas, il savait persuader à la populace, ainsi trompée dans son attente, qu'il n'agissait de la sorte que parce qu'il y était contraint par le séuatf dont il reconnaissait le premier toute l'injustice.

De la sorte, la population s'aigrit extrêmement contre les sénateurs et les bourgeois; mais le ressentiment de celte aigreur ne se manifestait encore que par quelques pasquinades ou quelques cris sans importance. Don Luis voulut des troubles plus sérieux, et, pour parvenir à les soulever, il employa un moyen aussi terrible qu'extraordinaire : ce serait à n'y pas croire, si l'autorité irrécusable du rapport déjà cité, et emprunté aux archives du miuistèrc des aflaires étrangères, n'en démontrait toute l'exacte vérité. Voici comment s'exprime ce mémoire à ce sujet :

« Don Luis del Hojo jugea que la famine serait le plus sûr « moyen pour parvenir à ses fins, car, dans ces calamités, on « voit toujours les pauvres enrager contre les riches, par la « comparaison de leurs misères avec l'abondance des autres. »

Pour cet effet, il écrivit à tous les miuistres du roi d'Espagne qui sont en Italie d'empêcher de tous côtés qu'on vendit dos blés aux Messinois, et lâcha d'obliger tous les paysans à la même cruauté, ce qui réduisit dans peu de temps cette grande ville à une disette effroyable de vivres pour un peuple si nombreux et si peu accoutumé à la souffrir. De sorte que le sénat, affligé, comme on se le peut imaginer, d'une si étrange nouveauté et si peu prévue, fut obligé de faire fermer les boutiques de pain et de le faire distribuer par poids a chacun. Cet ordre aurait empêché sans doute le peuple de crier contre le ministre, et l'aurait aisément accoutumé à souffrir une misère générale s'il n'eût élé irrité par les discours séditieux des émissaires de don Luis, qui lui représentaient que non-seulement les sénu- ' leurs étaient cause de ce désordre, mais que leur avarice insatiable, et l envie de faire un gros gain dans la conjoncture présente où la famine étail encore dans les autres provinces d'Italie, leur faisaient cacher les blés qui étaient dans la ville pour les Iransporterau dehors (ce qui était un véritable artifice et une menleric inventés pour exciterla haine du peuple). a Cependant. ï pour appuyer l'invention et la rendre de quelque apparence, « don Luis del llojo faisait marcher dans l'obscurité de la nuit t un crorhetcur chargé d'un tac de blé percé par le fond, qui

0 le répandait partout le long des rues, et faisait ainsi une traia née et un chemin du lieu d'où on l'avait pris jusqu'à celui où it il avait été porté, et il prenait le soin de le faire passer, tantôt « par la porte d'un sénateur, tantôt devant la maison d'un ao-

1 tre, et ain«i du reste des principaux de la ville, jusque* à la n marine, od on chargeait apparemment le blé. Le lendemain, n quand le peuple était assemblé, ou sur le port, ou dans les n carrefours, quatre ou cinq des adhérents de don Luis se « mêlaient dans ces pelotons, et, faisant semblant de regarder « à terre par hasard, ils faisaient apercevoir à leur compagnie n de ce blé répandu, et la menaient comme par la main, à la « faveur de ce sentier qu'on avait fail la nuit, jusqu'à la porte n du sénateur ou commençait cette route de blé, par où ils leur n faisaient remarquer qu'il en faisait porter à la marine, pour » l'embarquer. » Il n'en fallait pas davantage pour enflammer un peuple que la disette avait déjà réduit au désespoir. Ces misérables continuaient leur rôle avec la même adresse ; et, prenant occasion de ce qu'ils voyaient, de crier aussitôt qu'ils éli.ient trahis, que la ville regorgeait de blé. et que le peuple « durait de faim au milieu de l'abondance, ils rejetaient tous

leurs malheurs sur l'avarier des riches; à quoi les partisans de don Luis ajoutaient que ce lion seigneur était bien informé de tout c ela, qu'il en était au dernier desespoir, rt que. aimant le peuple tomme il faisait, il aurait remédie a ce désordre si ou lui en avait laissé le pouvoir.

De fait, cette famine factice irrita tellement le peuple que Joseph Martini-*, se mettant a la tête d'une populace a. Jice, alla daus le palais pour y tuer tous les sénateurs qui y étaient ; I heureusement pour eux. ceux qui s'y trouvèrent mirent l'épée à la main, et poussèrent si vivement ces meurtriers, qu ds les obligèrent de s'enfuir. Don Luis lit arrêter Martinès; mais toute la punition qu'il lui infligea se réduisit a le bannir.

La populace, plus animée que jamais, s'emut le 50 mars, alla mettre le feu aux maisons de plusieurs sénateurs , et ce que la flamme épargna fut pille. Don Luis, averti de ce désordre, ne se pressa point d'y remédier : il se contenta de se rendre au palais après l'incendie, puis, s étant mis, il harangua la multitude, se répandit en invectives sanglantci contre la tyrannie des sénateurs; puis, enfin, rroyant séduire le plus grand nombre, il proposa de changer l'ordre anciennement en usage pour l'élection des patriciens.

Jusqu'alors, sur six sénateurs il v en avait quatre de l'ordre des nobles et deux de la bourgeoisie. Don Luis, au mépris de cette loi fondamentale, voulut que le nombre des élus fût également réparti entre la noblesse et la bourgeoisie, et, de plus, diminua beaucoup les pouvoirs de ce nouveau gouvernement.

Ce n était pas assez : don Luis, pour être plus facilement maître de ta ville, avait résolu de surprendre les forts gardés par la milice urbaine, et de les Confier a ses troupes espagnoles; mais, son dessein ayant transpiré, les nouveaux sénateurs donnèrent ordre a la milice messinoise de se tenir si en garde, que l'entreprise du gouverneur échoua.

Ces menées de don Luis, cette dernière tentative surtout, éveillant enfin les soupçons du peuple aveugle jusque-là, une depulation de nobles, de bourgeois, et même des consuls des métiers, se rendit au palais, pour supplier les sénateurs de déclarer le stradico ennemi public.

Avant que de se déterminer à une résolution de celle conséquence, le sénat jugea qu'il était à propos de convoquer une assemblée générale des Me'sinoia, afin de save ir le sentiment de tous les particuliers.

Mais, tandis qu'on sonnait la cloche qui devait assembler la population entière sur la place publique, redoutant peut-être le résultat de cette délibération, don Luis, suivi d'une troupe de ses satellites et de la fange de la populace à laquelle s'étaient joints les prisonniers qu'il avait fait sortir des prisons nour cette exécution, don Luis alla brûler et piller les maisons des principaux Messinola qui s'étaient le plus opposés a ses projets, puis il publia ensuite une ordonnance, par laquelle il déposait les six sénateurs. Tous ceux dont les maisons avaient ete brûlées furent déclarés criminels de lèse-majeste, et il promit, de plus, que ceux qui avaient participe à cette dévastation ne pourraient être recherchés.

Ce fut alors que le stradico voulut que ceux qui lui étaient attachés prissent Ir nom de merli, ce qui signifiait, selon lui, partisans de la paix ; il faisait parla, dit un contemporain, * al-

* lusion aux merles, qui limitent longtemps dans leur bec une

• branche d'olivier, et il donna, au contraire, le nom de mnt- « risîi à ceux qui soutenaient les privilèges de la ville : le « malvi/zi étant une espèce de grive qui se contente de bec- « quêter les olives, et qui ne saurait en garder une branche « dans son bec. Mais il arriva, contre l'intention de don Luis, m que le nom de malvizzi devint très-honorable, et que celui de « merli fut regardé, comme honteux. Les merli n'étaient pres- « que qup la lie du peuple, et les malvi/zi, au contraire, com- « prenaient tout te qu il y avait de considérable dans la ville, « en un mot. tous ceux qui étaient très-zelès pour la gloire et « les privilèges de Messine. »

Don Luis, après cette expédition aussi folle que désespérée, manda au vice roi de venir prompti-mcnl à Messine, d'y amener îles troupes cl d y apporter du blé, l'assurant qu'avec ces précautions il serait facile d'empêcher la noblesse et la bour-

geoisie de remuer ; n la populace lui riant dévouée, et touie o prête à recommencer le pillage sur un signe de lui. »

Le prince vint effectivement à Messine avec trois galères et deux vaisseaux charges de froment; mais il ne fut pas sans inquiétude lorsqu il put apprécier le dangereux effet que les violences de don Luis avaient produit dans l'esprit du plus grand nombre des Messinois, et du dangereux exemple que pouvaient donner tant de rapines el de crimes impunis.

Aussi rommença-t-il dés lors par témoigner que le straditt) ne s'était pas comporté avec assez de sagesse, rt parut cite dans la résolution de rendre justice à ceux qui avaient été opprimés injustement ; il publia un ordre de rapporter tout ce qui avait été enlevé pendant les derniers troubles. « sous peine d clic procédé contre ceux qui garderaient ce qui ne leur appartenait pas comme s'ils l'avaient volé ; » puis il rendit quelques jours après une seconde ordonnance qui annulait celle oû don Luis avait déclaré plusieurs des principaux des Messinois criminels de lèsc-njajrstè, et, de plus, il était enjoint à ces derniers de venir se justifier.

De son côté, don Luis remit au prince un mémoire dans lequel la conduite des principaux Messinois était présentée sous le plus ifltfuvais jour : « Il v accusait ceux qui avaient été en place de ne s'être servi de leur autorité que pour diminuer celle du roi, et pour traiter avec une dureté tvrannique ceux sur lesquels ils avaient quelques juridictions. Mais le prince de Ligne ajouta peu de crédit au mémoiro de don Luis, et, en conséquence, ceux qui avaient pillé les maisons des sénateurs furent condamnés à de grosses amendes, et envoyés prisonniers dans diverses forteresses du royaume. »

Peu de temps après, don Luis, bien que destitué de ses fonctions de stradico, sans doute sur les représentations du prince de Ligne, resta pourtant a Messine par ordre de la cour comme conseiller de don Diego Soria, marquis de Crispano, nouveau gouverneur, qui vint en Sicile avec la mission de sévir eonlre les Messinois avec la dernière violence s'ils se rèbellaient davantage.

Voyant les fausses et dangereuses mesures que prenait IEspagne, malgré ses avis réitérés, le prince de Ligne, qui jugeait sainement les choses, demanda son rappel; mais, comme il s'inléressail aux Messinois, il leur conseilla d'envoyer quelqu'un à Madrid pour y justifier de leur conduite. Us nommèrent pour ce voyage le père Jean-Uapliste, de la compagnie de Jésus, et Klienne M-iure, deux hommes très-instruits des prérogatives de Messine et de la conduite que les ministres d'Espagne et les sénateurs avaient tenue dans ces derniers troubles.

Ils irrivèrent A Madrid sur la fin d'octobre 1 075 ; et, tandis qu'on trouvait tous les jours des prétextes pour leur refuser audience, ils eurent le chagrin de voir qu un homme dépéché contre eux par le marquis de Crispano fut reçu par la reine aussitôt son arrivée, quoique cel émissaire fiil un de ceux qui s'étaient le plus signalés dans le pillage et l ineendie des maisons patriciennes.

Cependant la cour d'Espagne, agréant la démission du prince de Ligne, le nomma gouverneur de l'Etal de Milan. Avant son départ, le prince avait eu la douleur de voira Trapani de grands troubles, qui n'avaient pu être assoupis que par des exécutions sanglantes. Le peuple de Trapani. persuadé que les jurais de la ville s'étaient mal comportés dans la distribution du froment, les déposa. Cela ne se fit pas sans tumulte ; aussi le prince de Ligne ordonna-t-il au docteur Martinelli et à don Joseph Cigula, évéque de Ma/ara, d aller à Trapani pour apaiser ces désordres. Ceci s'était passe l an !(»72. Les divisions continuèrent, et les commissaires envoyés par le vice roi n'ayant pas su les terminer, don François, marquis de Rayonna, eut ordre d'aller à Trapani. Il s'y rendit avec deux galères, le 4 février 1075, fit arrêter le chef des séditieux; huit des plus coupables furent pendus ; vingt autres furent condamnés aux galères.

Donc le prince de Ligue partit le 7 juin i07i pour aller prendre possession de son nouveau gouvernement, et il laissa président de Sicile le marquis de Dayonna, dont nous venons de pailrr.

Ce dentier se déclara hautement pour la cabale des merli,

et parut vouloir tenir la voie que don Luis et te marquis de Crispano avaient suivie jusque-là. Hais a peine était-il entré en exercice qu'il s'éleva une nouvelle sédition dans Messine, sédition dont les suites mirent presque toute la Sicile sous la domination française. Voici à quel propos.

Le 6 juillet 1074, selon la coutume, on célébrait dans celte ville la Fête de la Lettre. Celle cérémonie, forl imposante et toute particulière à Messine, avait été instituée en mémoire du fait suivant :

'En l'an 42 de Jésus-Christ, saint Paul vint en Sicile et y Ht deux sermons qni produisirent un prodigieux effet : l'un traitait de la passion de Jésus-Christ, l'autre de la virginité de la Vierge. En un mot, les Siciliens, et surtout les Messinois, furent si touches et si émerveillés de l'éloquence de l'apôtre,

f L'an 43 de notre fils, indiction première, le 5 juin, le 27 « de ta lune, a Jérusalem. »

Cette lettre, écrite en hébreu, fut respectueusement conservée dans la cathédrale de Messine jusqu'au dernier tremblement de terre qui bouleversa cette ville en 1774 ; ce fut alors que U lettre s'égara parmi les décombres.

Le jour où Ton célébrait celte fête delta Lettera, toute la ville de Messine était en émoi : dès le malin on pavoisait les maisons des plus riches étoffes, on jonchait les rues de fleurs et de feuillage, car la procession les devait parcourir toutes.

Celle procession était superbe, et le clergé messinois y déployait une pompe et un luxe incroyables : au milieu du saint coriége on remarquait surfont une magnifique châsse d'argent

fè(o <k la Lttlrt

qu'ils se rangèrent incontinent sous la protection de la mère de Dieu.

Or, comme la mère de Dieu vivait encore, les Messinois lui envoyèrent des députés ; elle les accueillit avec toutes sortes d'égards et de civilités, leur donna nne boucle de ses cheveux, el poussa même la bonté jusqu'à écrire cette lettre charmante aux Siciliens :

t La Vierge Marie, fille de Joachim, très-humble mère de Dieu < Jésus-Christ crucifié, de la tribu de Juda, de la race de David, « salut et bénédiction de Dieu le Père tout-puissant à tous les t Messiniens.

■ D est certain que par nne grande foi tous nous avez en- « voyé des députés; en conséquence d'une délibération pnbli- « que, et puisque vous avoucx que notre fils est Dieu et homme t en mène temps, qu'il est monté au ciel après sa résurrection, t ce que vous avez appris par la prédication de saint Paul, « apôtre, nous vous bénissons, vous et votre ville, et nous vou- 1 1ons toujours être votre protectrice.

ciselé, portée par huit chanoines de la cathédrale : dans cette chasse, un ostensoir du pins pur cristal de roche, éblouissant d'or et de pierreries, renfermait la boucle de cheveux de la Vierge, ainsi que son miraculeux autographe.

Puis, pour abriter celle châsse, six sénateurs, vêtus de leurs longues robes de satin noir garnies de dentelles, portaient un dais de velours bleu tout brodé d'argent et couvert d'ondoyants panaches <k plumes blanches.

Or donc, aiusi qu'on l'a dit, le 6 juillet 1074, les Messinois faisaient de nombreux préparatifs pour celte solennité, et. entre autres, les habitants de quelques maisons qui bordaient a gauche la place de l'église de Malte avaient disposé avec beaucoup d'art de longues banderoles de soie blanche, toutes couvertes d'arabesques en fleurs naturelles Celle gracieuse décoration était due a l'habileté d'un certain Antonio Adam , tailleur , homme actif. ingénieux et entreprenant, qui surtout s'était acquis une véritable popularité dans son quartier par les saiiiies de son esprit inculte, mais jovial el satirique.

Ce jodr-là même, Antonio Adam venait d'en donner une non-

vcllc preuve : il avait imaginé de mettre au-dessus de sa porte les portraits de la Vierge et du roi d'Espagne, entourés a emblèmes de dévotion, d'amour et de respect; mais, au milieu de la rue et en Tare de ce tableau, il avait élevé une statue a deux faces , assez grossièrement travaillée : l'un des deux visages ressemblait, à ne pas s'y tromper, a don l.uis, et l'autre au gouverneur actuel, don Diego Soria , marquis de Crispano ; enfin, au-dessous de cette statue, était écrite en lettres rouges cette pasquinade :

Les deux tcélèratt n'en font qn'HU.

Los merli, partisans de la faction espagnole et du gouverneur, comprenant l'allusion, firent grand bruit, coururent au

berlè du tailleur; niais cette grâce lui fut durement refusée.

Alors les esprits s irritèrent, une menaçante rumeur circula sourdement dans la ville, et tous les sombres présages d'une' nouvelle et violente sédition commencèrent de s'amonceler. Effrayé, le marquis de Crispano convoqua, dit-on, les plus ardents merli, leur déclara que l'heure de se débarrasser d'un sénat insolent était venue, que la superbe des bourgeois et des marchands était aussi intolérable, et qu'il fallait <n finir avec ces rebelles par des vêpres messinoises qui vaudraient bien les vêpres siciliennes.

Cette proposition fut accueillie avec chaleur, et son exécution remise nu lendemain 7 juillet. Le soir vint, et l'agitation allait croissante dans Messine; les torches destinées a éclairer chaque fenêtre pendant les réjouissances publiques de la féte delta

4ta

Le S>'nil et les consuls des mi-tiare nundis chez le gouverneur.

Fialais du vice-roi, où résidait alors le marquis de Crispano, et ui apprirent l'insulte qu'on faisait à sa personne et à son autorité ; aussitôt ce dernier donna l'ordre d'arrêter Antonio Adam, le tailleur, ce qui fut fait à I instant.

Cette mesure maladroite eut les plus fâcheuses conséquences pour l'Espagne ; car, en apprenant l'arrestation du tailleur, les maleiai excitèrent a leur tour la défiance et la haine du peuple, en lui montrant que le gouverneur ne se contentait plus d'attaquer les droits et les privilèges de la noblesse et de la bourgeoisie, mais encore ceux de la classe industrieuse de Messine. Aussi le peuple commerçant, qui s'était montré jusque-là, sinon partisan, au moins indiffèrent aux excès commis pur la populace contre les nobles et les bourgeois, se suiih va tout entier à propos de l'arrestation d'un des siens, du tailleur Antonio Adam ; et la cabale espagnole fut à jamais minée par celte alliance soudaine du tïcrt-àiai aux deux autres classes supérieures.

Une députation des consuls des métiers se rendit aussitôt auprès du marquis de Crispano, pour demander la li-

t \ ft P*fl», — ln,i«.M<ri>« FcW-iilcf . imr il'E'fartl», |,

I a liera demeurèrent allumées tonte la nuit, et la population entière stationna dans les rues, pressentant, pour le lendemain, quelque grand événement.

Enfin, le 7 juillet, le marquis de Crispano. qui avait pris la précaution de se faire accompagner des plus hardis merli et d'une garde de deux mille soldats espagnols, envoya l'ordre aux sénateurs et aux consuls des métiers de se rendre à son hôtel, afin d'y conférer d'affaires importantes. Ils obéirent, n'étant pas sans inquiétude, parce qu'ils savaient combien le marquis était malintentionné pour eux.

Le sénat, composé de six jurais, dont trois étaient élus parmi la plus ancienne noblesse de la ville et trois parmi la plus haute bourgeoisie, arriva donc à la porlc du gouverneur â dix heures du matin avec cinq consuls des professions marchandes; la porte s'ouvrit, les lourds carrosses qui les transportaient entrèrent dans la cour de l'hôtel du gouverneur, et les portes se refermèrent aussitôt. .

A ce moment les carrosses furent environnés d'une foule de domestiques du marquis, de merli déterminés et de bandits

JEAN BAHT

calabrais, sorte dp condottieri gagés par le gouverneur, qui, brandissant leurs épèes, vinrent menacer les envoyés avec d effroyables cris de mort ; pourtant cette multitude demeura contenue par le sang-froid des jura ts et des consuls, qui, vêtus de leurs longues robes de gala, montèrent gravement les degrés garnis de hallebardiers espagnols, et arrivèrent dans une vaste salle, au fond de laquelle ils trouvèrent le marquis de Crispano assis et couvert, entouré de ses officiers et de ses garde*.

Aussitôt, éclatant avec violence, le gouverneur leur reprocha » d'être de marnait tujett du roi, d'abuser de leur autorité pour soulever les peuples contre le ministère, et de nuire le plus qu'ils pouvaient aux merli, qui étaient les plus fidèles sujets de Sa Majesté. » Le gouverneur leur reprocha encore de « ne pas savoir ce que c'était de rendre la justice, et les assura enfin que, s'ils ne changeaient de conduite, ils couraient risque de perdre honteusement la vie sur un échafaud. »

Les sénateurs, bien qu'à la discrétien du marquis, répondirent avec fermeté « qu'ils respectaient les ministres du roi; mais qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher d'employer toute leur attention pour prévenir les funestes desseins des mcrli contre leurs franchises et leur liberté, et que la peur d'un échafaud ne les empêcherait jamais de soutenir et de défendre les privilèges qu'ils avaient reçus de leurs pères. »

Malgré sa modération et sa dignité, cette réponse faillit coûter cher aux jurais, car plusieurs des gardes et des officiers du marquis mireYit la main sur leurs èpees ; mais un sig.ie de leur maître Jes retint, et, après avoir essuyé mille injures de ces partisans, les .sénateurs purent se retirer et sortir de l'hôtel de don Crispano, qui craignait sans doute de causer une révolte trop violente en agissant avec plus de rigueur.

Le bruit avait pourtant couru dans la ville que les jurais étaient en très-grand danger : les mahiai s'émurent aussitôt, et, comme ils couraient au palais pour les délivrer, ils les trouvèrent en chemin qui revenaient. Leurs carrosses furent alors entourés d'une foule immense qui criait : A bat tEtpagne! vivenl not franehiset! et c'est au milieu de ce tumulte que les sénateurs se rendirent au palais ou ils tenaient habituellement leurs séances.

Comme lors des cas d'alarme ou d'urgence, la grosse cloche de ce palais tinta longuement pour y mander les autres sénateurs qui formaient le grand conseil.

Peu d'entre eux manquèrent à ce simple et imposant appel, bientôt le grand conseil fut en nombre, et résolut unanimement d'opposer la force aux desseins du stradico.

Pendant que la cloche du sénat tintait, de son côté le gouverneur faisait tirer en salut les deux pièces de canon placées sur une plate-forme de son palais pour appeler à lui les troupes espagnoles, qui vinrent, en assez grantl nombre, s'enfermer dans cette espèce de fort, qui fut bientôt bloqué par les Messinois.

Pendant ce temps-là, les sénateurs, en séance permanente, rendaientpune ordonnance par laquelle » ils déclaraient ennemis de la patrie, perturbateurs du repos public, don Biego Suria. marquis de CriRpano. Caraffa, vicaire général, don Luis del Uojo, et plusieurs autres. Ils protestèrent qu'ils voulaient rentrer dans la jouissance des droits dont ils aVaicnt été dépouilles injustement , et remettre le gouvernement de la ville sur 1 ancien pied, regardant comme nul tout ce qui avait été fait à leur préjudice sous la magistrature de don Luis, et décidaient enfin que pour leur conservation ils ne feraient aticunp difficulté de loucher aux deniers royaux. »

Cette déclaration fut rendue le 7 juillet même, a quatre heures du soir.

Le sénat songea ensuite A sa défense. l)on Jean Pimnga fut charge d aller dans la campagne voisine exciter les paysans i prendre les armes, et il ramena deux mille personnes bien armées.

Malgré cette apparente sédition, la ville songeait alors si.peu à secouer le joug de I Espagne qu'elle envova des députes au marquis de Rayonna, a (ambassadeur d'Espagne à Itome . au gouverneur de Milan et au vice-foi de Naples. pour les prier d'interposer leur autorité, afin qu on leur rendit justice

Malheureusement pour l'Espagne, et surtout pour les Messinois, sans prévoir la portée de leurs réponses, ces officiers de la cour d'Espagne accueillirent fort malles envoyés ; le marquis d'Astorga, vice-roi de Naples, répondit même duremput que les Messiuois n'avaient que trop mérité qu'on démantelât leur ville et qu'on la détruisit. La cruauté décisive de ces réponses e>aspéra les Messinois, et une rébellion, que quelque légère concession eût pu calmer, devint une révolte ouverte . qui pensa porter un coup mortel à la monarchie d'Espagne, si Louis XIV eût su mieux profiter des immenses avantages qu'il pouvait tirer • de ces ci»onstances.

Les Messinois, perdant tout espoir de pardon, travaillèrent donc à mettre la ville en étal de défense , el les bourgeois eurent ordre de s'armer. Il fut décidé qu'il y aurait de la lumière sur les fenêtres pendant toute la nuit pour prévenir les surprises. Le sénat publia un manifeste où, après avoir cm les

violences du stradico. il déclarait « qu'il prenait les armes par la nécessité où il était de travailler à la conservation d une ville dont ses ennemis avaient juré la ruine, el il assurait qu'il ne croyait rien faire en cela qui ne fût agréable au roi. dont l'intérêt demandait qu'on ne laissât point détruire une de ses plus fidèles villes. »

Pendant ce temps, le marquis de Crispano, toujours assiégé dans le palais, écrasait par ses batteries les maisons de Messine.

Apprenant celte sédition, le marquis de Rayonna, qui avait succédé au prince de Ligne, vice-roi de Sicile, se présenta pour entrer dans la ville, et envova faire part de son arrivée au sénat

Les sénateurs lui firent dire qu'ils étaient prêts a le recevoir avec le respect qui lui était dû, mais â condition qu'il exilât le stradico et ses adhérents, et qu'il n'entrât point â Messine â main armée. Le marquis de Bayonna, à peine âgé de vingtquatre ans, violent et emporté, fit fouetter l'envoyé des sénateurs , et leur répondit « qu'ils étaient bien insolents de lui dicter des lois; qu'il entrerait malgré eux dans Messine, puis qu'après il la raserait et y sèmerait du sel. >

Cette réponse ayant été rapportée, la fureur du peuple fut indicible. Le sénat, jugeant dès lors qu'il n'y avait point de justice à espérer du marquis de Bayonna, el qu'il soutiendrait au contraire les prétentions du gouverneur, le sénat, dis-je, convoqua le peuple sur la place Marine au son des cloches de la cathédrale.

Celle place fut bientôt remplie d'une foule immense, qui resta muette et silencieuse jusqu'à ce que le greffier du sénat eût dit, en s'adressant à la multitude (Tune voix sonore : , Les Messinois veulent-ils donner l'entrée de leur ville au marquis de Bayonna? — Non, non! plutôt la mort! » dirent mille voix avec une exaltation impossible à décrire, et avec une telle unité d'intention, qu'un seul s'étaiil avisé de dire qu'il serait peut-élre à propos de faire encore quelques tentatives pour parvenir à un accommodement , il fut accablé de coups et envoyé en prison comme un traître.

Aussitôt que celte résolution eut été prise, on fit dire au marquis de Bayonna que, s'il persistait à vouloir entrer, on tirerait le canon sur lui. S'imaginant que les Messinois n'oseraient effectuer leurs menaces, il lit avaucer sa gondole; mais une bordée de cauon l'obligea de virer de bord. On prétend même que peu s'en fallut qu'il ne fût tué. Il se relira donc à Melazzo, où il manda toutes les troupes espagnoles après avoir convoque les barons du royaume, et se résolut d'attaquer vivement Messine el par terre et par mer.

Après un aussi grand éclat, les Messinois virent bien qu'il n'y avait ni justice ui grâce à espérer de la cour de Madrid. Aussi le sénat jugea à propos d'envoyer des députés au duc d'Estrêcs, alors ambassadeur de France à Rome, afin de supplier Louis XIV. par l'intermédiaire de ce ministre, de prendre Messine sous sa protection

l^s députés de Messine étaient don Antoine Caffaro el Laurent de Tamaso.

On doit donner ici quelques détails sur le due et le cardinal d Ksirees. qui, les premiers, prévirent toute la portée de cette sédition.

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